Tome III j 5*. Partie. xo
celle lutte a dû commencer. Pour faire sept blessure» à une personne qui résiste , il faut bien encore quelque^ minutes. Mais ces blessures n'ont pas causé la mort de la veuTe.Jouvin; après Pavoir terrassée, il a fallu que l'assassin l'étranglât , qu'il lui passât donc une cord<^ ^ autour dû cou , qu'il serrât cette corde avec un bâton ^ qu'il fixât ce bâton sur son épaule gauche , pour que la Corde ne se détordit pas. Toutes ces opérations en-> levaient encore do temps. 11 ne nous en reste plus beaucoup pour ce que Regnault a dû faire ensuite. La victime es^ morte. Il faut que l'assassin s'introduise dans l'habitation ^ qu'il en ferme soigneusement toutes les issues qui ont été trouvées fermées , qu'il force un secrétaire , qu'il détache à moitié deux serrures , qu'il fouille dans deux tiroirs, qu'ail vide des sacs, qu^l mette dans les poches de son habit-veste 2ao francs en pièces de 5 francs ^ 60 francs environ en pièces de i ei '2 fr., et 12 à i5 francs en gros sous; qu'ainsi chargé^ il sorte par une fenêtre et qu'il la referme > qu'il essuie son arme avec des linges , qu'il cherche unegrpsse pierre^ car il n'en avait probablement pas apporté une dans son habit- veste, qu'il attache des linges autour de cette pierre , qu'il jette cette pierre dans une mare, qu'il retourne dans le cellier, puisqti'il est sorti par la porte ou le potuis qui est tout a côté , et parce que, comme le dit M. le procureur-généfal dans Pacte d^accusation , il a dû s'assurer que la victime n'était pas parvenue à se débarrasser du bâton qu'il avait fixé sous son bras, et qu'elle était bien morte; car il iBivait , continue M. le procureur-général , pris trop de précautions préparatoires et d'exécution , pbur n'avoir pas pris celle de Ja consommation du Crime. Il a dû ensuite fermer le celhet* à clef , et pour cela se montrer couvert de sang et son sabre sous le bras , dans la cour où tous les voisins pouvaient le voir, cf{Q|||i d'où une fiilequiy puisait de l'eau Venait de sortir; et v*^
ci'est alors qu'il a paru «la yeux de MéniJ , qui était U ^ parce qu'il allait voir un cultivateur dont la ipaiso^t est dans une direction tout opposée, paur acheier d4 lui une pièce de terre qu'il o avait pas a ye^ire ; ç'qaC alors, dis-je y que ftegoault a paru aux yeux de Méuii^ à deux heures et uo quart, ou tout au plut» deux hwr^i» et demie.
Je le demande , s'il y a une possibilité mathéma'tique d'accumuler tant d'opérations^ qui toutes ont rencontré de la résistance, les unes de la part de la victime , les autres , parce qu'un secrétaire et deuic serrures ne se forcent pas sans quelque retard (Oî y a-t-il une possibilité morale d'imaginer que toutes c^s circonstances se soient réunies, quand on n'a , pour le eroire, qu'un seul témoin, qui se coupe, qui se contre* dit , qui se rétracte , qui se dément^ et que démentent aussi tous ceux qu'il appelle en preuve ? Je ferai ressortir dans un instant cette absurdité avec bien d'autres; mais j'ai encore quelques mots à dire sur les blessures trouvées sur le corps de la femme assassinée.
J'ai cité dans ma première lettre le rapport du elïi-* rurgien Diard; les plaies de la veuve Jouvin étaient «n forme d'un T , d'un pouce ,Ml'un pouce et demi « de deux et de trois pouces de longueur. Elles avaient dû être faites , d'après la déclaration de ce chirurgien , par le moyen d'une serpe ou d'une hachette. L'on a -vu qu'il a rétracté ce premier rapport qu'il avait affirmé sineère et véritable ; il a déclaré l'avoir signé contre sa conviction , parce que des soupçons planaient sur Dopuis , et que vraisemblablement le sieur Diard j quand il y a un accusé ^ se croit obligé de signer tout ee qui charge cet accusé* Soit ; je suis de bonne corn-
1u(i) n est même constaté dan», le procès-Terl>al qifoa avait £sa^é d'eliibncer u&e serrare i^i «inr9>t résisté. £ztrait des mi*
Êosidon. J'admets la seconde version du sieur Diard. les blessures ont élé faites avec un instrument plus léger qift'une serpe ou qu'une hachette. Elles ont été faites , si l'on veut , avec un sabre. Ménil dit en avoir tu un dans les mains de Regnault , j'accorde tout. Mais quand un homme armé d'un sabre veut en tuer un autre, lui fait -il sur la tête sept blessures en forme de T ? Ne lui plonge-t-il pas son sabre dans' le corps ,
tour lui donner plus facilement une mort plus prompte? «a veuve Jouvic se défendait, dira- 1- on , Regnault l'a fiappée comme il a pu. A la bonne heure; mais après l'avoir terrassée, comment ne s'est-il pas servi de son sabre pour l'achever? Craignait -il que lès traces du sang ne le décelassent ? il en était déjà couvert. Comment donc, quand le temps le pressait^ quand on pou vait à chaque instant yenir dans la maison,
3uand Enoult lui-même pouvait arriver d'Elbeuf, 'où il est arrivé en effet peu de temps après , comment Regnault a-t-il préféré passer une corde autour du cou de cette femme , la serrer avec un bâton, et attacher ce bâton sur son épaule ou sous son bras ? Tout cela s'eiplique , si l'assassin n'était armé que d'une serpe ou d'une hachette , instrument peu propre à ^ donner la mort. Cela s'explique, sur-tout, s'il y avait plus d'un assassin , si après quelques blessures légères ils ont terrassé cette malheureuse femme f et que Fua d'eux la tenant à terre , les autres aient pu l'étrangler à loisir. Mais tout cela est physiquement inexplicable quand on l'applique à Regnault armé d'un sabre , à Regnault seul, luttant avec une femme qui a dû se défendre en désespérée.
Retraçons maintenant ces diverses circonstances. Regnault était à une heure et demie chez lui en présence des charpentiers, vêtu comme ces charpentiers l'ont décrit. Jl n'a pas dû, pour aller commettre \\n meurtre , faire une toilette qui ne lui servait à rien j
car encore une fois :e1Te ne le rendait pas méconnais^ sable. Si Méuil eût déposé l'avoir rencontré déguisé , enveloppé d'un manteau ^ la figure cachée ou couverte, cela se concevrait. Mais changer une redingoue brune contre un habit -veste , des bas de laine contre des bas de coton , des guêtres et des souliers ,. où était le but , quelle était l'utilité? Si les charpentiers avaient yu Regnault en habit- veste, et que Méuil l'eût aperçu avec une longue redingotte , on pourrait dire qu'il avait revêtu cette redingotte pour cacher son sabre ; mais au contraire il aurait , suivant Ménil , choisi le vêtement, le plus propre à l'empêcher de cacher cette arme , et c'est avec ce vêtement court , que tenant sous son bras un sabre d'un pied et demi , il a traversé en plein jour tout le village.
Regnault armé d'un sabre n'a pu faire à la veuve Jouvin sept blessures, en forme de T. Le complaisant sieur Diard a beau se rétracter sur l'instrument qui a fait ces blessures; il n'a pu changer ni leur nombre, ni leur forme . ni leurs dimensions. L'on ne fait pas avec un sabre de telles blessures.
Regnault armé d'un sabre ne se serait pas arrêté à faire ces blessures inutiles. Il aurait enfoncé son sabre dans le corps de sa victime.
En admettant qu'il ne l'eût pas pu d'abord, il l'aurait pu ) et il l'aurait fait plus tard , ati lieu de l'étrangler, au lieu de s'exposer par la lenteur de cette opération, à être surpris par des voisins ou par Enoult luimême.
Regnault, qui était dans son domicile à tm bout du village à une heure et demie , n'a pas pu être tu par Ménil à deux heures et un quart, au plus tard à deux heures et demie, à l'autre extrémité du village^ après le crime; c^est*à-dire , apr^ le changement complet de tous ses véietnens , après sa marche , après son examen du lieu ou était la veuve Jouvin ^ après soa
lentréa dans le cellier , après sa lotte avec cette femme, «près sept blessures faites dans cette lutte , aj^rès la tnort causéfe par un nouveau moyen plus long , a^rès sa sortie de la cave, après son dBVacflîon d'un secrë' taire et de deux lerrures^ après son retour dans le cellier pour constater que la veuve Jouvin était morte , tiprès le temps nécessaire pour essuyer avec des linges son arme sanglante j pour attacher ces linges autour d'une pierre , enfin après un séjour prolongé dans ce cellier ^ car une fille entrée dans la cour à deux heures et demie , dépose qu'elle entendit ouvrir ou fermer la porte du cdlher, par conséquent Regnault y était enl^ôre et n^en est sorti qu'après que cette fille se fut tetirée.
J'ai parlé des impossibilités matérielles. Je vais parler d'une impossibilité^morale qui s'applique spé* eialement , uniquement à Regnauk.
Deux suppositions sont admissible pour expliquer ^assassinat dont il es\ question. Des étrangers , des lùendians ^ des vagabonds ^ ont pu facilement pénétrer, conduits par le hasard y dans une maison dont la cour a trois issues qui ne sont jamais fermées , maison distante d'un quart de lieue de celle de Regnault , y trouver une femme seule , concevoir en cet inhiantia possibilité delà tuer, pour s'emparer de ce que ceite maison renfermait, accompagner ou attirer cette femme dans le cellier , sous quelques prétextes , et là commettre le crime.
D'une autre part , mais je suis bien k)in d'insister tor cette hypothèse, et mém^ je la rejette , les voisins de la maison d'Ënoult auraient pu épier le moment où ,la veuve Jouvin étaii descendue dans le cellier , s'y glisser après elle , s'y renfermer , et après l'avoir blessée, l'achever en l'étranglant avec une corde. Je dis qu'ils l'auraient pu : je ne dis point qu'ils Talent fait, parce qu'en fait de crime, je ne crois que ce dont j'ai la preuve évidente.
Mais daa5 tous les cas, il est manifeste que les assasflios s'étaient glissés dans la maison . d'ËoQuU long*^ temps av^nt l'heure où Reguault aurait pu s^y rendri9* Tous le^ ténoLoins déposent que les aboiemens extraor- -dinaires du chien enchaîné dans la cour, ont commencé à onze heure» et demie oa à midi. Le jiige d'instruction et le juge-de-paix ont rapporté cette jcirconstance plusieurs fois dans leurs procès-verbAisXi parce qu'elle leur a été sans ces$e certifiée (i). N'est- il pas étrange qu'ils ne l'aient jamais . k*approchée de la certitude qui devait leur être également acquise^ que Regnault n'aurait pu arriver dans ce lieu quj9 plus de deux heures après? Ont -ils Cru que le chien avait aboyé par pressentiment ?
Il est probable que les assassins étaient au moins
deux* Car on ne saurait guère croire qi^'un homme
seul, avec une arme qui ne pouvait pas donner la.
mort t ait pu attaquer » renverser , étrangler und femme
. qui a défendu sa vie jusqu'à la dernière extrémité , et
.qui a reçu sept blessures en la défendant. Mais ce qui
est incontestable, c'est que les assassins, quel qu^ait
. été leur nombre , ont été favorisés par un hasard qu'ils
jQ'avaient pu calculer d'avance, qu'ils ont profité de
ce hasard à Tinstant même où il s'^est oSert à eut ,
qu'ils en t)nt profité parce qu^Is étaient déjà sur les
lieux.
Regnault , au coiîtraire , était éloigné , il était x;bez laiimmédiaiementavant I;e meurtre. Gomment auraitil pu savoir s'il trouverait la femme Jouvin $eule ? Comment aurait-il pu être sur que, dt^rant l'absence de «on maître , entre uneheurejet demie et deux heures
w^mm0^^'9mmmmtmiillf^^iimmmm^mmifmÊ^r^m^Êf,fmf9mrmfm<H>lt^''tÊmi^tmm^^tfi
(i) Fb/e? la déposition du voisin d^Bnouki que j'ai citée iout
au long , et une seconde déposiûoa du mém« , dans les mizuites du
tribimal de premîèfe instance , pag. 33. Etant dans ma masure
( voisine de celte d'Ënoult) , venr Us onse heures et demie du ma^
riin ,j'0^i €tUendu abojrer fortement le emem d€4!hainê d^M^Êfult^
et lin quart, par conséquent en plein jonr^ aneun liabiiant ne le renconirerait chez elle ? Quelle certitude avait-il qu^^elle serait dans le cellier, oii elle ne devait rester qu'un instant ? S'il manc|nnît ret instant unique 1 tout lui de\enaii impossible, et il éiaii là avec son sabre, devant une femme rju'il avait menacte, ui eiit appelé à son aide et qui eut été secourue. J'ai éjà dit qu'ij ne pouvait l'entraîfu*r de ftnce, à travers unQ cour spaciei'.se, ouverte de tous cotés, et dans laqtielle les voisins avaient l'habitude de regarder à chaque instant, par-dessus lemur. Pour supposer c|ue Regnault soit parti de chez lui dans l'intention de ce crime, puisquil portail sous son bras, dit ou , l'instrument destiné à le comnvettn . qu'il soit anivé jiisfe au seul moment où l'exécution en fut pos^^ible, qu'il ait de la sorte deviné i^ne réunion de circi>nstar:ces fortuites, toutes nécessaires pour que cHie | o.-Stbilifé eiListât, et dont cependant il ne pouvait arranger ni maîtriser aucune, je ne vois qu'un moyeu , c'est d'admettre que la veuve Jouvin lui avait donné rendezvotis pour se laisser assassiner. '*
Combien d'autres impossibilités se présentent , que je devrais détailler peut-être, et que je détaillerais eu eiTet , si je né croyais être parvenu à l'évidenre!
Celte toilette de Regnault , où l'a-t il faîte? H habitait un appartement séparé de celui de son père par la cour mêmedanslaquellc les charpentiers travaillaient. C'est dans la cuisine de son pèie qi«'ils l'ont vu entier. Pour se revêtir des habits queMénil prétend avoir vtis, il aui'aît dii lepasser par celte cour. Les charpenfiers l'auraient aperçu deux fois de plus, et la secon^le fois dans ses vêiemeus nouveaux. Ils auraient confiuuc la déf>osition de Ménil , au lieu de la détruire. S'esi-il habillé- chez son père? Avait- il déposé ces vétemens chez lui-, pour iionijier tous les regards? Mais alors ioa père et sa mère étaient dans la conûdepce. Ils
Pont vu partir en habit court , et tenant en main le .sabre (aial ; ils sont ses complices.
Quand il e^x reveini à travers le village, en plein
i'our , couvei t de sang . qnelqu'un l'a-t-il vu ? Personne, ^lais au moins, lorsqu'il est rentré, son père et sa mère ont du le voir tout ensanglanté : quelle a dû être leur surprise , leur alarme ! Et à trois heures , en adop* tant la version la plus déFavorable , un témoin les a trouvés paisiblement assis au coin deleurfeu y Kegnault teuant uu enfant sur ses genoux « et qes vieillards octo-, génaires, que dans le village tout le monde respecte,
• que personne n'accuse , ont dîné et causé tranquille-* ment devant lui. £ntin , ces vêteroens tachés de sang, oii Regnault les a-t il cachés ? Chez son frère , insinue M. le procureur du Roi de Louviers. Mais son frère , alors , pourrait avoir été son comi)lice. L'on n'a fait chez lui aucune perquisition. Ne dirait- on pas qu'on ne voulait qu'un coupable , un seul j, mais qu'on voulait que ce coupable fut Wilfiîd Reî;nault , et qu'on a évité
-de njetire d'ailleurs qui que ce soit en cause, de peur de compliquer , on plutôt d'éclaircir l'affaire ?
Cependant je dois tout dire. L'on a trouvé dans le domicile de Regnault uu habit brun, dont il s'était servi quelquefois pour aller à la chasse , et dans les poches duquel M. le juge -de -paix dit avoir remarqué des taches de sang. Mais cet habit, on l'a montré à Ménil : il a déclaré que ce n'était pas celui de Regnault
: lors de leur rencontre. On lui a montré ensuite ^une veaie d'indienne à fleurs rouges et vertes : il a à peu près déclaré la reconnaître. Qu'où devine ce qui est '. arrivé ? L'on a pris note dans le procès -verbal de la reconnaissance de Tvin des habits , et des taches de sang qui se trouvaient dans les poches de l'autre. !
JLai.^sons ces détails. J'ai mille c!ioses à aire encore ] et le temps aie presse. Je ne comparerai donc plus ces diverses dépositions de Ménil j j écrirais des volumes.
Oti le venait dans celle du 18 novembre corriger celle, dti 10 avril, expliquer son silence de quaraoïe jour» en prêtant à Regnault des propos mieux arrangés pour motiver ce long silence; enfin , perfeciionnerson récit, pallier ses invraisemblances, d'après l'étude que lui ca que d^autreis avaient faite des objections qui le démasquaient. Vous avez une grande^ pai*t à ces cor- Tections , Monsieur : elles ont été suggérées par vos excellens itiémoires, et par le plaidoyer éioquent et courageux dn prénner défenseur de Wilfrid Kegnault (1) , de ce défenseur auquel l'infortuné, si ^^ comme ji'ose Pespérer, son ionocenoe est reconnue, devra tant de ' recohnaissance , puisqn'en défendant son honneur * quand sa vie était condamnée , et en le protégeant au pied de Téobafaud contre une calomnie doublement aVroce, il aura fixé sur lui l'attention publique, et d^ terminé en sa faveur la justice du Roi.
Je n'insisterai pas non plus sur le caractère moral ele Ménîl. Qu'importe quHl ail caché une chaudière ^Dur la voler , ou que , suivant la version de ses panégyristes, on l'ait seulement soupçonné d'avoir voulu la voler, parce qu'il l'avait cachée? Qu'importe qu'on Fait accusé de trois autres vols? Je ne décide point &'il a quelque bien ou s^il nàendie ; ou si , «e qui pourrait tout concilier , il a quelque bien , et pourtant il mendie, comme le certifient des témoins qui lui ont fait l'anmônp. Ne «uffit-^il pas qti'il ait déposé des faits démontra feux , des faits qui se réfutent l'un l'autre? Je suis las de me traîner à travers tant de révoltantes absurdités. Une seule me reste encore , que je ne puis omeitre , parce qu'elle est d'une hante importance , qu'elle aurait pticoûter la vie à un innocent de plus ; ^ qu'elle est, enfin , pour employer les paroles de M. le procureur-général Fouquet^ un trait de lumière, et
{j) M. Gaillard la Ferrière.
que je veux opposer ce trait de lumière à celui qui a paru si éclatant à M. le procureur-général.
Je vais, dans ce but, reprendre de nouveau la suite des dépositions.
Marie - Madeleine Lenroine , femme d'Augustin Coquerel , ( remarquez bien que c'est la fille du voisin d'Ënoult^ et que c'est Honoré-Paul Coquerel qui a le premier déclaré que ses soupçons planaient sur Régna ult ) , Marie -- Madeleine Lemoine dépose , lé 1 1 avril , « qu'elle a vu passer, le premier de mars , » dans la rue de la Haîtrée , oui rejoint la ruelle des » Escaliers ()),( où Ménil du avoir rencontré R^- » gnault), la servante deWilfrid Regnauh. J'ignore, y> continue-t-elle, d'où elle venait. Il était alors cinq y> heures ou cinq heures' et un quart. » (a)
Hortensé-Ëugénie Lemoine , nièce de la précédente, dépose que : ce Le premier mars , sur les quatre' heures n du soir , étant rentrée chez son grand-père, et s'étant j> mise à travailler , après avoir fait la collation , elle » a aperçu alors la fille Nanette, servante de Wilfrid )» Regnault , qui sortait de la rue de la Haitrée^ et qui y> tournait par la rue des Escaliers ^ qui borne la ma" » sure d'Enoult. J'ai fait la remarque , ajonte-t-elle, » qu'elle allait assez vite , et lorsqu'elle m'eut aperçue , D elle a ralenti sa marche. y> (3)
Ces deux dépositions sont bien positives.
Que seraii41 résulté si elles n'avaient pas été contr&-
. dites? Que cette malheureuse servante eût été consi-
, dérée et traitée comme complice de son maître. Elle
fut arrêtée, en efiet, le ]4 avril, et ne fut rensise en
liberté que quinze jours plus tard. Le crioaie deRe«
gnault aurait en même temps acquis plus dé vrai-"
( I ) P^oj^ez 1 e p] an figuré.
(2) Extrait des minutes de la Cour d^aflsîaes , pag. 197.
(3) Entrait des minutes ^ctc. 9 J>a|f« 199.
semblance. Le meurtre de la veuve Jouvin , difficile à exécuter par un seul homme , serait devenu bien plus probable, si l'on eût pu l'attribuer à deux assassins*
Ecoutons, maintenant, les témoins qui suivent : ^ On demande, le 1 1 avril , a Marie-Hyacinthe Salle^ femme de Vincent Toussaint, boulangera Sainte- Colombe : a Si elle n'est pas allée à Ëlbetif le samedi » premier mars? ello déclare y avoir été et y être » restée toute la journée.» Un lui demande: ce Si elle » a TU la servante de Wilfrid Regnault dans le couj» rant de cette journée? » Elle répond: ce Qu'elle Fa ]^ vue à son étal > près de sa voiture , qui vendait du 9 pain avec sa maîtresse. » On lui demande : ce A 3 quelle heure cette servante a pu être à Amfreville?» Elle répond : a Sur les huit heures du soir. » (i)
On aemandeau fîls de la femme Toussaint : ce S'il 3^ est resté toute la journée à Elbeuf ? )) Il répond : » qu'il n'en est reparu avec sa mère qu'une heure ]» avant la fin du jour , qu'il a vu en partant la seri> vante de Regnault, qu'il a fait route avec elle ji pendant une demi*-lieue, et a laissé la voiture de )» la femme Regnault derrière lui. »
Lorsqu'on interroge de nouveau, dans^ le procès en faux témoignage , la fille et la petite fille de Lemoine, le i5 novembre, voici leurs réponses sur la déposition évidemment fausse qu'elles avaient faite : « Pai vu de notre cour , » dit la première , ce dans » la ruelle de la Haitrée, une fille que j'ai prise pour » Naneite, servante de Wilfrid Regnault. J'ignore y> quelle heure il était. »(Elle avait dit formellement dans sa 'déposition qu'il était alors cinq heures ou cinq heures et'un quart. ) ce Ce que je puis dire , c'est que ♦ je" rentrai à l'instant daus notre maison , où je fus
(i) Extrait des ralniUeSi etc. > pag. ao8.
D obligëe d'ailumerma chandelU pour travailler. !• » n'ai pas dit que j'avais reconnu parfaitement cette >) fille pour la fille Nanette. (i) ce Je suis certaine , di|t la seconde , d'avoir vu Nanette , servante de Wilfrid » Regnault y dans la ruelle des Escaliers , le premier y^ mars dernier , dans la soirée. J'ignore quelle heure ii ]f) était. )) ( Elle avait dit que c'était peu après quatre )» heures du soir. ) a Les chandelles étaient allumées D depuis long- temps. Je ne puis dire s'ilélàit plus ou > moins de huit heures. II faisait en ce moment beau » clair de lune. » (2)
Que penser de ces variations sur l'heure , de cette désignation positive de quatre à cinq heures la première fois 9 puis de ces chandelles allumées la seconde, pouf jeter du doute sur l'instant précis, puis de ce clair de lune qui vient à point nommé, afin d'ei^pliquer qu'on a reconnu une servante à une distance assez grande , et que cette servante a pu distinguer dans une cour un enfant dont la présence lui a fait ralentir sa marche, circonstance qui n'^estf^plus mentionnée dans la nouvelle déposition ?
Je le répète.' Si le hasard le plus inattendu n'eût prouvé l'alibi de cette malheureuse servante , elle périssait. Toutes les invraisemblances du crime dé Regnault étaient dissipées. Ces deux témoins coûtaient la vie à deux innocens. Et après cet exemple, on ajouterait foi aux assertions de Ménil , de Ménil qui se contredit d'une manière bien plus manifeste et plus choquante, de Ménil qu'un surnom adopté par tout le village qu'il habite désigne comme stupide , et qui, en effet, doit se trouver heureux d'être considéré désormais comme un misérable imbéciile !
J'ajouterai que les deux témoins dont je viens de
(i) Extrait des minutes du tribunal de première instance, p. i38. (2; Extrait des minutes , etc. , pag. x3o-x34r
parler n'ont point été poursuivis pour faux témoignage ;. et je l'avoue , cette considération m'a rois à l'aise* Puisque les magistrats ont jugé qu'il n'y avait pas de faux témoignage dans les dépositions qui vouaient à la mort une fille innocente , je n'inculpe point le témoin Ménil, en disant que ses dépositions aussi étaient fausses. Je ne l'accuse de rien ; il est innocent comme les autres témoins qui ont dit ce qui n'était pas.
Ah ! que tout le monde soit innocent, pourvu quQ rînnooence de Rerniault soit reconnue ! Qu'on jett^ un voile sur tons Tes détails, sur tous les soupçons^ sur toutes les manœuvres qui ont signalé ce procès horrible. C'est mon désir sincère , et c'est dans ce but que j'écarie de nouveau de cette lettre tout ce qui tient aux motifs de la persécution que Regnault a éprouvée.
On doit me rendre justice; je ne fais en tout ceci que l'indispensable.
Dans ma premiière lettré, je ne m'étais attaché qu'aux formes (i). Je n'avais parlé du fond du procès que très-incomplètement. Je croyais en avoir dit assez pourfaireprésumerl'inoocencede Renault ; et comme on pouvait espérer un nouveau tribunal ^ je m'en remettais à l'équité des juges.
Le pourvoi de Regnault étant rejets , son salut dépendait de l'examen du fond de sa cause. J'ai du entreprendre cet examen , et j'ai de la sorte été forcé à faire un pas de plus. On m'objectait de tontes parts que les soupçons n'avaient plané que sur lui. J'ai du prouver qu'ils avaient plané sur d'autres. Certes , eu démontrant l'existence de ces soupçons , je n'ai point prétendu qu'ils fussent fondés. J'ai pu , à la distance où je suis , acquérir la conviction complète que Re-
m * ■ I ■■! I >■ ■ III . ny ii II I i M i ' n> , I » II— .— — ^1»
(i) f^#r€t cette première lettre et les extraits des actes de tout^ la procédure.
gnanh n^ési pas coupable , et \e l'aurai fait pa^^r , je l'espère, cette cooviôtioQ) dans Pâme de mes iecteucs.* Mais je n'ai pu acquérir ^ et je le déclare , je n'ai ac* quis aucune donnée sur la probabilité du crime de persoti^ne. Cependant, j'aurais mieux aimé q'avoir pas a parler des conjectures que ce crime a fait naître* L'on n^'y a réduit par une objection absurde«
Que maintenant ou ne me contraigne pas , par une seconde objection qui serait d'une absurdité égale , & f^ire encore un pas dans cette carrière obligée de révélations qui me répugnent. Qu'on ne cherche pas i rendre invraisemblables les injustices , les irrégularités j les violations de forme , qui ont conduit un innocent au pied de l'échafaud , en niant que cet innocent fui l'objet d'une haine acharnée , et en demandant d'oit cîette haiiie acharnée aurait pu naître.
Assurément, je n'abandonnerai pas cet homme que j'ai défendu , lorsque son innocence n'était que vrair semblable, je ne l'abandonnerai pas aujourd'hui que son innocence m'est prouvée. Je répondrai donc ji tout; maisf cette nécessité de répondre h tout , jç souhaite qu'on me l'épargne.
Croit-on que la réponse serait difficile, quand j'ai déjà pour point de départ ce procès en calomnie dont toute la France a retenti? Ceui qui poursuivaient ua malheureux sous la hache des lois; ceux qui répan^ daient l'opprobre sur une tête que le glaive allait atr. tieindre ; ceux qui flétrissaient sa vie , quand il ne hil restait qu'un dernier recours pour échapper à la mort^ pensent-îls qu'il n'existe auoun vestige de là haine qui les aveuglait ?
N'ai je pas des preuves que cette haine existait auparavant, quand Regnault rendait hommage à la vérité , en Faveur de malheureux payssins qui avaient rempli leurs obligations | et; dpnt ou faisait vepdre le» meubles?
N'ai-Je pas des preuves que cetie haine se prolonge encore 9 puisqu'on a écrit pour étouffer sa ^plainte » quand çetie plainte était son seul moyen de salut ? yi )
Cette haine , je veux le croire , était l'effet des pré-> 'venlions antérieures. L'on avait adopté sur Regnanlt des bruits mal fondés. On accusait cet ancien habitant du faubourg Saint-Antoine d'avoir pri^ |)ari aux crimes qui ont souillé la révolution. Suivant oUscu* rément son commerce paisible , il était rest(^ toujours étranger à ces crimes. Il n'avait même jamais fait partie d'aucune association révolutionnaire. Mais ou l'en accusait , et, dans nos temps d'exagérations, qui ne sait que les esprits prévenus passent ra[)idement de la haine pour les opinions à la conviction contre les hommes ?
£t cependant , je dois le répéter , Regnault ne la méritait en rien cette haine. Depuis que j'ai eu le bonheur de le défendre, j'ai vu accourir auprès de moi des citoyens qui l'avaient connu, et qui, après vingt années, conservaient pour lui l'intérêt et l'amitié qu'inspire un homme doux, inoffensif, et irréprochable.
De ce nombre ( je rapporte ce fait , parce qu'il l'honore trop pour que je le taise), de ce nom We est ce sieur Dubosc ^ du nom duquel on avait abusé à son insu , et qui ensuite avait signé en faveur de Regnault un certificat dont j'ai fait mention ailleurs. Questionné de nouveau par M* le préfet de police , qui sans doute voulait se convaincre de l'erreur de ses agens pour la réparer, il est venu chez moi; je ne l'avais jamais vu y je n'avais point sollicité sa visite. Bien qu'il fût certain que toutes ses réponses étaient avantageuses à
(i) Au moment où j'écris, j'apprends qu'on sollicite des déclarations contre Regnault. On s'est adressé eptr'aiilres à un enfant de seize ans , iîlle d'un chaiTetier de M. de Blossevilie.
Wilfrid Regnault , il scrutait sa consoience scrupu** leuse pour savoir s'il en avait dit assez y s'il n'avait ni oublié ni laissé défigurer la moindre circonstance : et l'on voyait dans chacune de ses paroles la sollicitude d'un ancien ami et l'inquiétude d'un honnête homme. Celui qui laisse de tels souvenirs , n'est pas un assassin , n'est pas un homme odieux.
J'entre dans ces détails ^narce que je suis blesse , je l'avoue, de je ne sais quèlTe afTecialion d'impartialité qu'çn rencontre souvent et dont l'adaour-propre est le principe, et l'injustice la conséquence. Que de fois , en me louant trop d'une action très-simple,- en reconnaissant l'innocence de Regnault , quant au fait particulier , n'a-t-on pas ajouté que d'ailleurs il n'était probablement pas un sujet très-recommandable! Et qu'en savez-vous, vous qui le jugez, et qui, précisément quand il a besoin de Popinion , prononcez avec négligence des mots qui peuvent la désintéresser, de sa cause? Vous ne vous êles certainement jamais donne la peine de descendre dans les détails de sa vie humble et ignorée , mais vous voulez faire acte de discernement, insiuuer que votre pénétration rapide fait la part de la conviction et celle du doute , parce que le doute est une preuve d'esprit ; et pour vous donner ce brevet de sagacité, vous nuisez autant qu'il est en vous à un homme qui ne vous a jamais fait de mal , à un homme qui n'est pas encore sauvé ! Ah ! si la calomnie vous atteint un jour , vous saurez ce que c'est que cette élégance de scepticisme. L'on insinuera aussi que tout en étant victime de l'injustice , vous avez; sans doute eu de votre côté quelques^ torts , et l'on affaiblira de la sorte dans quelques âmes peu affermies le mouvement qui les porterait à vous défendre ou à vous secourir.
Je termine ici cette lettre , Monsieur. Vous savez mieux qu'un autre tout ce que je oe dis pas. Je n«