‹ Collection complète des ouvrages publiés sur le gouvernement représentatif et la constitutionChapitre 36 sur 58 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

De la conduite des Ecrivains actuels.

Malheyreusement les circonstances éloigmentaiijourd'nui des idées de liberté plusieurs des hommes qui semblaient destinés à éclairer leur patrie.

L'un des dangers des révolutions, c'est que dans les ébranlemens qu'elles causent , les vérités se précipitant avec les crimes , se trouvent souillées par cette funeste association. L'incrédulité nous rappelle les forfaits d'Hébert ; parce que des assassins exécrables ont massacré des prêtres catholiques , on attribue ces meurtres àdes opinions philosophiques que les meurtriers ne connaissaient même pas. Les attentats des bourreaux , les tourmens des victimes, semblent plaider en faveur de dogmes également étrang^ers à l'horreur qu'inspirent les uns , el à la pitié qu'on doit aux autres. Ainsi les fureurs de la jacquerie déshonorèrent pour long-temps l'égalité. Ainsi les excès de Jean deLeyde consacrèrent les abus qui les avaient provoqués. On oublie qu'il faut laisser s'apaiser l'orage des fassions, avant de juger les idées, ou pour mieux dire, qu'en recueillant toutes ses forces pour comprimer, pour anéantir le criïue, sous quelque prétexte qu'il se commette^ il faut ajourner, jusqu'en des temps plus heureux , Texarnen du principe que les criminels ont choisi pour leur prétexte.

Cette erreur est naturelle : est-ce au milieu de la mêlée, tandis qu'il faut écraser des scélérats, réunis autour d'un étendard que le hasard a mis entre leurs mains , et que leur rage a défiguré , que l'on peut discerner cet étendard ?

Mais quelqii'excusable que soit celle sensibilité profonde, que la vue de la douleur prive delà puissance d'abstraire et du don de raisonner, quelque respectable même que puisse être Tbomme qui, à l'aspect du sang, se déclare à la fois et contre celui qui l'a versé, et contre le principe au nom duquel il a été répandu, l'iiomme qui, d'impulsion et sans examen, embrasse jusqu'à l'opinion du malheureux, il n'en est pas moins important , alors qu'une révolution s'achève et ne demande qu'à se calmer, d'en revenir à des appréciations plus justes, et à des jug-emensmoinsexallés.

Une classe d'écrivains nombreuse et puissante favorise aujourd'hui de tous ses moyens la vélocité de l'impulsion presque matiTielle qui nous entraine à la fois loin des idées libérales , et loin des crimes révolutionnaires : elle combat les vérités par des ressentimens et les principes par des souvenirs.

Cette -classe est composée d'hommes qui furenl long-temps et justement célèbres sous la monarchie; j'ajouterai, d'hommes qui ont rendu de grands, d'éminens services à la chose publique,. immédiatement après la chute des décemvirs. Ils ont , avec constance et avec courage, appelé, provoqué, exigé, obtenu une foule de mesures douces et humaines, faibles réparations de dix>huit mois de la plus exécrable tyrannie. Mais, dans cette lutte honorable contre les restes affreux du régime révolutionnaire , ils ont contracté l'habitude de lutter. Us mettent leur orgueil à fronder la liberté: comme le despotisme , la vérité comme l'erreur. Ils perdent le mérite du courage, en l'emp^ojant dans tous les sens. L'utilité ne leur est de rien ; l'oppositiGo leur semble tout; et, par une

. ■ 7i méprise fai) este, tandis' que l'honneur est dan^le Bntj» ils le placent dans la, résistance. '

Ils n*ont pu pardonner àla révolution de lesavoir dépossèdes d'une portion de gloire impossible à reconquérir. Ils ont senti que celle révolution dépassait leur hardiesse, qu'elle leur enlevail les faciles triomphes qu'ils remportaient avec une apparence honorable de danger sur une autorité expirante. Tous les moyens d'attaque qu'unelongue habitude leur avait enseignés contre les abus monarchiques, elle les rendait inutiles par la destruction de ces abus. Ils s^étaient distribué des rôles dans une pièce qui devait être d'un intérêt général : elle les éloignait cruellement de la scène.

Dépouillés de leur influence par la tyrannie delà populace, ils ont cru que par cela seul que cette tj^ rannie était renversée^ leur influence leurélait rendue. Ils n'ont pas senti que les guerres civiles ne ferment pas seulement les académies , mais détruisent l'esprit académicien , et qu'après sept années d'un bouleversement qui a usé toutes les forces, l'on ne pouvait avoir, pour leurs allusions fines, pour leurs nuances délicates, pour leurs piquantes épigrammes , l'empressement qu'on leur témoignait dans les temps paisibles et désœuvrés de la monarchie. De même quo les prêtres redemandent les autels, les nobles les droits féodaux, ces hommes redemandent l'importance littéraire , et leur espoir trompé les irrite, non pas uniquement contre les causes qui ^'existent plus, mais contre les effets auxquels il est impossible de porter remède. Dans un ordre de choses tout-à^ait nouveau, ils veulent avoir la même puissance que dans l'ordre ancien , et par des moyens semblables j tk

comme ils ont perdu oelte puîssatice soos Tanardiie; ils croient que, puisqu*ils ne la reg'agnentpas, Kanarchie subsiste encore. Ils regardent leur suprématie d'opinion comme une partie essentielle de Tordre social, et ils ne peuvent croire au rétablissement de Tordre social qu'on ne rétablisse leur suprématie.

De là celte aigreur contre les hommes et contre les choses; de là, cet acharnemeni à se servir toujours d armes émoussées , et celle indignation mêlée de surprise, de ce que leurs coups restent sans effet; de là , ce regret véritable de leur considération passée , et ce regret apparent du sj'Stème qui leur valait cette considération.

Ils aimaient la proportion établie entre la faiblesse du gouvernement et leurs forces individuelles. Une autorité vacillante, des minisires indécis, une adnninislralion timide et versatile qui les lisait, les craignait, les menaçait, leur donnait de la persécution tout juste ce qu'il en fallait pour la gloire, voilà précisément les ennemis qui leur convenaient.

Leurs regrets sont puériles , mais ils sont naturels: on les jugerait avec indulgence; on pardonnerait à leurs prétentions, dernières ruinesd«nédificedétruit, ^i la direction qu'ils donnent à l'opinion , si les moyens qu'ils emploient, ne nous menaçaient des plus grands maux; maison chercherait vainement à se déguiser combien la réaction qu'ils favorisent est générale et rapide. De quelque côté que Ton jette les yeux , Toa voit sortir, comme de terre, des préjugés qu'oQ croyait détruits.

Tantôt ce sont des préjugés de détails, que Ton ne regrette que comme faisant partie d'ua grand tout.

On les allie, par une ruse grossière, à des souTcnirs qui leur sont absolument étrangers : dans des questions de législation , l'on évoque les excès de l'anarchie; on attaque une loi de par ses auteurs ou sa date; ou argue contre des opinions abstraites , d'après des crimes qui n'ontavec elles de rapport que leur époque.

Tantôt on exhume dessophismes depuis long-temps oubliés en faveur de ces préjugés plus généraux , doot l'obscurité compliquée est, par cela seulement, moins évidente. Composés d'un enchaînement d'erreurs, il faut, pour les apprécier, ^suivre un enchaînement d'idées; et retranchés derrière ce boulevard, que ne peut franchir la foule inattentive , ilsdemeuren t sacrés à sçs jeux ; ainsi, l'on plaide pour les privilèges héréditaires, pour ces institutions qui provoquent tour à tour la violence dévastatrice des passions soudaines, etie calcul victorieux des lumières progressives, et quisont tellement contre nature que les hommes grossiers tendent , par le crime , au but où les hommes éclairés arrivent par la raison.

Chez les peuples ignorans, les privilèges héréditaires peuvent se soutenir, mais les privilégiés en sont soul'entles victimes : chez les peuples instruits, las privilégiés doivent être épargnés , mais les privilèges doivent tomber. Dans le quatorzième siècle , les paysans égorgeaient leurs seij^neurs ; dans le dix-huitième, les philosophes ont proclamé l'égalité légale , et ce siècle même, par la lulle désastreuse qui s'est engagée, a vu succéder à celte mesure générale et salutaire, une proscription individuelle et exécrable; parce- que celte lutie , soulevant jusqu'aux classes encore brûles de la société ^ a réuni de la sorte les excès de la féro'

cité aux résultats du raisonnement. Malgré cet exemple, on croit par d'ingénieuses nuances , par des considérations fines, pardes subtilités élégantes, par l'éclat du talent, par de brillâmes images, nous faire encore iHusion. L'on renonce, il est vrai, à ces argûmenssurnaturels employés si long-temps avec succès; Ton abandonne le poste ruiné du droit divin, maison se replie sur l'utilité; Ton descend du ciel, mais oa combat sur la terre , et telle est la confiance qu'inspire l'impulsion d'une réaction désbrdonnée , que l'on ne met pas en doute la résurrection d'un abus , contre lequel réclament, et la -classe forte qui détruit , et la. classe pensante qui organise, d'un abus que la raison désapprouve et que repousse l'instinct.

Enfin l'on travaille, avec plus de zèle encore, au rétablissement des préjugés d'gn autre ordre. Des hommes qui n'ont dû qu'à un long apprentissage d'incrédulité, leur éclat éphémère; des hommes, proclamés jadis illustres, sous la condition qu'ils se* raient impies, violant aujourd'hui cette clause expresse du traité^ emploient en faveur d'opinions mystiques^ une plume vieillie dans la répétition des sarcasmes de Voltaire, et des insinuations de d'Alembert. tJne lumière descendue du ciel semble tout à coup avoir éclairé une foule d'athées fanatiques, de sceptiques dogmatiseurs, d'incrpdules inlolérans. S'ils se bornaient à réclamer contre une persécution, absurde autant qu'inique , et qui marche contre son but , nous les seconderions de tous nos efforls; mais en s'élevant contre une injustice présente , on les voit méditer une injustice future. En invoquant, comme tous les partis faibles, le droit sacré de la tolérance, ils conservent

du goiil pour la perséculicui, pourvu qu*elle soit exerrée au nom d'une religion même erronée. Vous le voyez s'extasier sur la piété des Athéniens ^ dans la condamnation de Socrate : peuple sublime y s'écriait; il y a peu de temps un journaliste , peuple sublime, dans l'esprit duquel on ne parvint à perdre le plus vertueux des hommes» qu'en le faisant passer pour impie.

Ainsi les opinions libérales sont attaquées par des transfuges de la philosophie, par les disciples mêmes de ces génies immortels , qui ont osé rêver la régénération de l'espèce humaine.

Autrefois , fatigué de (a pression des classes supérieures , chacun tirait à soi celle qui pesait immédiatement sur lui; et cet effort simultané produisit un bouleversement universel. Aujourd'hui , épouvanté de ce bouleversement» chacun pense qu'il ne peut se relever^ sans relever aussi ce qui jadis l'entourait, et même ce qui était au-dessus de lui. Le sentiment de la pression lui paraît un gage de sécurité. L'on bâlit sur un terrain vierge, mais on bâlit avec des souvenirs» et l'on perd le prix de sept années de calamités. Nous sommes tellement effrayés des révolutions , que tout ce qui est neuf nous parait révolutionnaire, et presque tout ce qui n'est pas abusif est neuf.

Le gouvernement seul lutte encore contre cette disposition générale; il lutte, mais avec effort, et le combat même est, pour la liberté, un danger d'ua genre nouveau.

Le gouvernement s'isole des hommes éclairés, et appreud à braver l'opinion par la force. Or, il n'est pas de la nature d'un gouvernement de suivre toujours la ligne des principes en marchant contre^ l'opinion ;

M celle marche se prolongeait , risolemenl le rendrait forcément sombre, égoïste et ambitieux. Obligé de fermer i'oreille à la voix publique , il l'ouvrirait bientôt à celle de son intérêt piirliculier. elle despotisme militaire assurerait à la fois ranéanlissement des préjugés anciens, rétablissement d'un mépris grossier pour les lumières , flétries dans la défense de ces prér jugés, et la perte de la liberté.

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