AVANT CHARLEMAGNE
QUe les ufages de l'Eglife Grecque & de la Latine aient été différents comme leurs langues -, que la liturgie , les habillements , les ornements, la forme des Temples, celle de la croix n'aient pas été les mêmes ; que tes Grecs priaffent debout , & les Latins à genoux , ce n'eft pas ce que j'examine. Ces différentes coutumes ne mirent point aux prifes l'Orient & l'Occident. Elles fervaient feulement à nourir l'averfion naturelle des nations devenues rivales. Les Grecs fur-tout qui n'ont jamais reçu le batême que par immerfion , en fe plongeant dans les cuves des baptiitères , haiifaient les Latins qui en faveur des Chrétiens feptentrionaux introduifirent le batème par afperfion. Mais ces ufages n'excitèrent aucun trouble.
La domination temporelle , c«t éternel fujet de difeorde dans l'Occident , fut inconnue aux Eglifes d'Orient. Les Evêques fous les yeux du maître reftèrent fit jets ; mais d'autres querelles non moins funeftes y furent excitées par ces disputes interminables nées de l'efprit fophiftique des Grecs & de leurs difciples.
La implicite des premiers temps difparut fous
le
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le grand nombre de queftions que forma la eurioiité humaine ; car le fondateur de la Religion n'ayant rien écrit , & les hommes voulant tout favoir , chaque miftére fit naître des opinions , & chaque opinion coûta du fang.
C'elt une chofe très-remarquable que de près de quatre-vingt fe&es qui avaient déchiré l'Eglife depuis fa naiflknee , aucune n'avait eu un Romain pour auteur , fi on excepte Novatian , qu'à peine encor on peut regarder comme un hérétique. De tous les Evêques de Rome il n'y en eut qu'un feul qui favorifa un de ces fiftèmes condamnés par PEgiife. C'elt le Pape Honorius I. On Paccufe encor tous les jours d'avoir été Monothelite. On croit par-là flétrir fa mémoire. Mais fi on fe donne la peine de lire fa fameufe lettre paltorale , dans laquelle il n'attribue qu'une volonté à Jesus-Christ , on verra un homme très-fage. Nous confeffons , dit>-il , mie feule volonté dans Jesus-Christ. Nous ne votons point que les Conciles , ni P Ecriture nous autorisent à penfer autrement : mais de favoir fi à eaufe des œuvres de divinité £5? d'humanité qui font en lui , on doit entendre une opération ou deux , c'eft ce que je laiffe aux grammairiens , & ce qui n'importe guères.
Peut-être n'y a-t-ii rien de plus prétieux dans toutes les lettres des Papes que ces paroles. Elles nous convainquent que toutes les difputes des Grecs étaient des difputes de mots , & qu'on auroit dû aiToupir ces querelles de fopniftes dont le9 fuites ont été fi fu» nettes. Si on Les avoit abandonnées aux Gram-
maiw
Avant Charlemaone. ?f
mairîens , comme le veut ce judicieux Pontife , TEglife eût été dans une paix inaltérable. Mais voulut-on favoir fi le fils était confubftantiel au pérc? le monde chrétien fut partagé , la moitié perlecuta l'autre , & en fut perfécutéc. Voulut-on favoir fî la mére de Jesus-Christ étoit la mére de Dieu , ou de Jésus ? fi le Christ avait deux natures & deux volontés dans une même perfonne , ou deux perfonnes & une volonté , ou une volonté & une perfonne 'i toutes ces difputes , nées dans Conftantinople , dans Antioche , dans Alexandrie , excitèrent des féditions. Un parti anathématifait l'autre; la faction dominante condamnait à l'exil , à la prifon , à la mort , & aux peines éternelles après la] mort l'autre faction , qui fe vengeait à fon tour par tes mêmes armes.
De pareils troubles n'avaient point été connus dans le paganifme \ la raifon en eft , que les Payens , dans leurs erreurs groifiércs , n'avaient point de dogmes , & que les prêtres des idoles , encore moins les leculiers , ne s'alîèmblérent jamais juridiquement pour difputer.
Dans le huitième fiécle on agita dans les Eglifes d'Orient s'il fallait rendre un culte aux images. La Loi de Moyfe l'avait expreflement défendu. Cette loi n'avait jamais été révoquée ; & les premiers Chrétiens , pendant plus de deux cent ans , n'avaient même jamais foufert; d'images dans leurs aiTemblées.
Peu à peu la coutume s'introduifit par-tout d'avoir chez foi des crucifix. Enfuite on eut les portraits vrais ou faux des Maitirs ou des con-
fcifcurs.
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feflèurs. Il n'y avait point encore d'autels ériges pour les faints , point de méfies célébrées en leur nom. Seulement , à la vue d'un crucifix & de l'image d'un homme de bien , le cœur , qui fur-tout dans ces climats a befoin d'objets fenfibles , s'excitait à la vertu.
Cet ufage s'introduifit dans les Eglifes. Quelques Evèques ne l'adoptèrent pas. On voit qu'en 393. St. Epiphane arracha d'une Eglife de Syrie une image devant laquelle on priait. Il déclara que la Religion Chrétienne ne permettait pas ce culte : & fa févérité ne caufà point de fchifme.
Enfin cette pratique pieufe dégénéra en abus , comme toutes les chofes humaines. Le peuple , toujours grolÏÏer, ne diftingua point Dieu & les images. Bientôt on en vint jufqu'à leur attribuer des vertus & des miracles. Chaque image guériifait une maladie. On les mêla même aux fortiléges , qui ont prefque toujours féduit la crédulité du vulgaire. Je dis non feulement le vulgaire du peuple , mais celui des Princes & des favans.
En 727. l'Empereur Léon l'Ifauricm voulut , à la perfualîon de quelques Evèques, déraciner l'abus ; mais , par un abus encore plus grand, il fit effacer toutes les peintures. Il abattit les ftatues & les repréfentations de Jesus-Christ avec celles des Saints j en ôtant ainfi tout d'un coup aux peuples les objets de leur culte , il les révolta ; on defobéit : il perfécuta ; il devint Tyran , parc3 qu'il avoit été imprudent.
Il cil honteux pour nôtre fièçle qu'il y ait encor
des
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des compilateurs qui répètent cette ancienne fable, que deux Juifs avaient prédit l'Empire à Léon , & qu'ils avaient exigé de lui qu'il abolit le culte des images ; comme s'il eût importé à des Juifs que les Chrétiens euifent ou non des figures dans leurs Eglifes. Les hiftoriens qui croient qu'on peut ainfî prédire l'avenir , font bien indignes d'écrire ce qui eft pailé.
Son fils , Conjiantin Copronime , fit paffer en loi civile & eccléfîaltique l'abolition des images. Il tint à Conftantinople un Concile de trois cent trente huit Evêques ; ils profcrivirent d'une commune voix ce culte , reçu dans plufieurs Eglifes , & fur-tout à Rome.
Cet Empereur eût voulu abolir auflî aifément les Moines , qu'il avoit en horreur , & qu'il n'appellait que les abominables ; mais il ne put y réuflir : ces Moines, déjà fort riches , défendirent plus habilement leurs biens que les images de leurs Saints. "/
Les Papes Grégoire* IL & ' J II. \ & leurs fucceflëurs , ennemis fecrets des Empereurs , & opofés ouvertement à leur doctrine , ne lancèrent pourtant point ces fortes d'excommunications , depuis fi fréquemment & . fi légèrement employées. Mais foit que ce vieux réf. pedl pour les fuccelfeurs des Céfars contînt encore encore les Métropolitains de Rome , foit plutôt qu'ils viffent combien ces excommunications , ces interdits ? ces difpenfes du ferment de fidélité feraient méprifés dans Çohftantinople , où PEglife patriarchale s'égalait au moins à celle de Rome, les Papes tinrent deux Conciles en
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728 , & en 733, où Pon décida que tout ennemi des images ferait excommunié fans rien de plus , & fans parler de l'Empereur. Ils fongèrent dès - lors plus à négocier qu'à difputer. Grégoire IL fe rendit maître des affaires dans Rome , pendant que le peuple foulevé contre les Empereur ne paiait plus les tributs.
Grégoire III. fe conduilît fiiivant les mêmes principes. Quelques auteurs Grecs poftérieurs voulant rendre les Papes odieux, ont écrit que Grégoire II. excommunia & dépofa l'Empereur , & que tout le Peuple Romain reconnut Grégoire IL pour fon Souverain. Ces Grecs ne fongeaient pas que les Papes qu'ils voulaient faire regarder comme des ufurpateurs , auraient été dès - lors les Princes les plus légitimes. Ils auraient tenu leur puiffance des fuffirages du Peuple Romain. Ils euffent été Souverains de Rome à plus jufte titre que beaucoup d'Empereurs. Mais il n'eft ni vraifemblable , ni vrai, que les Romains menacés par Léon PIfaurien , prefles par les Lombards, euffent élu leur Evèque pour feul maître , quand ils avaient befoin de guerriers. Si les Papes avaient eu dès-lors un fi beau droit au rang des Cêfars , ils n'auraient pas depuis transféré ce droit à Charlemagne.
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De Charlemagne. 73