‹ Collection Complette Des Œuvres de Mr. de VoltaireChapitre 2 sur 80 · AVANT-PROPOS · texte numérisé non relu

AVANT-PROPOS

Qui contient le Plan de cet Ouvrage , avec le prê+ cis de ce qu'étaient originairement les Nations Occidentales , & les raijbns pour lefquelles Oit commence cet EJfay par f Orient*

m Ous voulez en£n furmonter le âê* 0$ goût que vous caufe l'Hiftoire mo** Jyj®S dénie depuis la décadence de l'Em* ^SoiTM pire Romain, & prendre une idée générale des Nations qui habitent > & qui dé- H. G. Tûm, L A C>to*

3 Atant-ïropos.

folent la terre. Vous ne cherchez dans cette ïmmenfite que ce qui mérite d'être connu de vous ; l'efprit, les moeurs» les ufages des Nations principales apuïés des faits qu'il n'eit pas permis d'ignorer. Le but de ce travail n'eft pas de favoir en quelle année un Prince indigne d'être connu fuccéda à un Prince barbare chez une nation groffiére. Si on pouvait avoir le malheur de mettre dans fa tète la fuite chronologique de toutes les DinalHes , on ne faurait que des mots. Autant qui! faut connaître les grandes actions des Souverains qui ont rendu leurs peuples meilleurs , & plus heureux , autant on peut ignorer le vulgaire des Rois qui ne pourrait que charger la mémoire. De quoi vous ferviraient les détails de tant de petits intérêts qui ne filbfiftent plus aujourdhui , de tant de familles éteintes qui fe font difputé des provinces englouties enfuite dans de grands Royaumes ? Prefquc chaque ville a aujourdhui {on hiltoire vraie ou Faufle , plus ample , plus détaillée que celle d'Alexandre. Les feules Annales d'un ordre monaflique contiennent plus de volumes que celles de l'Empire Romain.

Dans tous ces recueils immenfes qu'on ne peut embraifer , il faut fe borner & choilir. C'eft un valte magazin , où vous prendrez ce qui elfc à vôtre ufige.

L'iiluftre Bojfiiet , qui dans fon difeours fur une partie de l'Hiitoire univcrfelle en a failî le véritable efprit, s'elt arrêté à Chirlemagnc. C'elfc en commençant à cette époque que vôtr® dedein eft de vous faire .un. tableau du monde ;

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Avant-propos. î

niais il faudra fou vent remonter à des tems antérieurs. Ce grand écrivain en dif mt un mot des Arabes qui fondèrent un ii puiilant Empire & une Religion fi rlorinante , n'en parle que comme d'un déluge de Barbares. Il s'étend fur les Egyptiens ; mais il fupprime les Indiens & les Chinois , auili anciens pour le moins que les peuples de l'Egypte, & non moins coniidérablcs.

Nourris des productions de leur terre , vêtus de leurs étorFes , amufés par les jeux qu'ils ont inventés , inltruits même par leurs anciennes fables morales , pourquoi négligerions - nous de connaître Pefprit de ces Nations chez qui les commerçants de nôtre Europe ont voïagé dès qu'ils ont pu trouver un chemin jufqu'à elles ?

En vous inftruifant en Philofophe de ce qui concerne ce globe, vous portez d'abord vôtre vue fur l'Orient , berceau de tous les Arts , & qui a tout donné à l'Occident.

Les climats orientaux voifins du Midi tiennent tout de la nature , & nous dans nôtre Occident feptentrional nous devons tout au temps, au commerce , à une jnduftrie tardive. Des forêts , des pierres , des fruits fauvages , voilà tout ce qu'a produit naturellement l'ancien pais des Celtes , des Allobroges, des Pi&es, des Germains, des Sarmatcs , & des Scythes. On dit que rifle de Sicile produit d'elle-même un peu d'avoine ; mais le froment, le ris, les fruits délicieux croiiîaient vers l'Euphrate , à la Chine , & dans l'Inde. Les pais fertiles furent ies premiers peuplés, les premiers* policés. Tout le Levant de-

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puis la Grèce jufqu'aux extrémités de nôtre hemifphére fut longtems célèbre avant même que nous en fçuifions alfez pour connaître que nous étions barbares. Quand on veut frvoir quelque chofe des Celtes nos Ancêtres, il faut avoir recours aux Grecs, & aux Romains, nations encor très poltéricures aux Allatiques.

* Si, par exemple, des- Gaulois voilins des Alpes joints aux habitants de ces montagnes, s T étant établis fur les bords de PEridan , vinrent jufqu'à Rome 361 ans après fa fondation, s'ils affûtèrent le Capitolc , ce font les Romains qui nous l'ont apris. Si d'autres Gaulois environ cent ans après entrèrent dans la Thelfalic, dans la Macédoine , & parlèrent fur le rivage du Pont- Euxin , ce font les Grecs qui nous le difent , fins nous dire quels étaient ces Gaulois, ni quel chemin ils prirent. Il ne refte chez nous aucun monument de ces émigrations qui réf.

femblent à celles des Tartares. Elles prouvent feulement que la nation était très nombreufe , mais non civilifée. La colomc de Grecs qui fonda Marfeille lix-cens ans avant nôtre Ere vulgaire, ne put polir la Gaule. La langue Grecque ne s'étendit pas même au delà de fou territoire.

Gaulois, Allemands, Efpagnols, Bretons y Sarmates, nous ne favons rien de nous avant dix-huit fiécles,finonIc peu que nos vainqueurs ont pu nous en aprendre. Nous n'avions pas même de fables ; nous n'avions pas ofé imaginer une origine. Ces vaines idées que tout cec

Occident fut peuplé par Gomer fils de Japheé font des fables orientales.

Si les anciens Toicans qui enfeignèrent les premiers Romains, lavaient quelque chofe de plus que les autres peuples occidentaux, c'en; que les Grecs avaient envoie chez eux des colonies ; ou plutôt c'cll parce que de tout tems une des propriétés de cette terre a été de produire des hommes de génie , comme le territoire d'Athènes était plus propre aux arts que celui de Thébcs, & de Lacedemone. Mais quels monuments avons-nous de l'ancienne Tofcane '{ Aucun. Nous nous, épuifons en vaines conjectures fur quelques inferiptions inintelligibles , l \q les injures du tems ont épargnées. Pour Les autres Nations de nôtre Europe , il ne nous re'.te pas une feule infeription d'elles dans leur ancien langage.

L'Èfpagne maritime fut décDuvcrte par les Phéniciens , ainii que depuis les Efpagnoîs ont découvert l'Amérique. LcsTiriens, Jes Carthaginois, les Romains y trouvèrent tour à tour de quoi les enrichir dans les tréfors que la terre produirait alors. Les Carthaginois y firent valoir des mines aulli riches que celles du Méxique & du Pérou, que le tems a épuifées, comme il épuifera celles du Nouveau Monde. Pline rapporte que les Romains en tirèrent en neuf ans , huit mille marcs d'or , & environ vingtquatre mille d'argent. Il faut avouer que ces prétendus defeendans de Gomer avaient bien mal profité des préfents que leur faifait la terre en tout genre , puifqu'ils furent fubjugués par les

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Carthaginois , par los Romains , par les Vandales, par les Gots , & par les Arabes.

Ce que nous favons des Gaulois par Jules Céfar & par les Autres auteurs Romains , nous donne l'idée d'un peuple qui avait befoin d'être fournis par une Nation éclairée. Les dialectes du langage Celtique , étaient atireufes. L'Empereur julien fous qui ce langage fe parlait encore - dit qu'il reiiemblait au croaiiément des corbeaux. Les mœurs du tems de Céfar étaient auiFi barbares que le langage. Les Druides , impofteurs groiliers faits pour le peuple qu'ils gouvernaient , immolaient des vicïimes humai-, ires qu'ils brûlaient dans de grandes & hideufes ftatues d'oiier. Les Druidcilès plongeaient des couteaux dans le cœur des * prifonniers , & jugeaient de l'avenir à la manière dont le fang coulait. De grandes pierres un peu creufées qu'on a trouvées \ fur les confins de la Germanie , & de la Gaule , font , dit - on , les Autels où l'on faifait ces facrifices. Voilà tous les monuments de l'ancienne Gaule. Les habitants des côtes de la Bifcaye & de la Gafcognc s'étaient quelquefois nourris de chair humaine. Il faut détourner les yeux de ces tems fauvages qui font la honte de la nature.

Comptons parmi les folies de Pefprit humain, l'idée qu'on a eu de nos jours de faire defeendre les Celtes des Hébreux. Ils facrifiaient des hommes, dit-on, parce que Jephté avait immolé là fille. Les Druides étaient vêtus de blanc comme les Prêtres des Juifs s ils avaient comme eux un grand Pontife. Leurs DruideiTes font

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Ayant - propos. ?

des images de la feeur de Afoïfe & de Débo* ra. Le pauvre qu'on nourriflait à Marieille , & qu'on immolait couronné de fleurs , & chargé de malédictions , avait pour origine le bouc émijjaire. On va jufqu'à trouver de la reffemblance entre trois ou quatre* mots Celtiques & Hébraïques qu'on prononce également mai ; & on en conclut que les Juifs , & les nations des Celtes font la même famille. C'elt ainfi qu'on infulte à la raifon dans des Hiftoires univerfeLles, & qu'on étouffe fous un amas de conjectures forcées, le peu de connainance que nous pourrions avoir de l'Antiquité.

Les Germains avaient à peu près les mêmes mœurs que les Gaulois , facrinaient comme eux: des victimes humaines , décidaient comme eux leurs petits différents particuliers par le duel , & avaient feulement plus de (implicite & moins d'mdultric. Leurs familles avaient pour retraites des cabanes , où d'un côté le pére , la mére les fœurs , les frères , les enfants couchaient nuds fur la paille, & de l'autre côté étaient leurs animaux domelh'ques. Ce font là pourtant ces mêmes peuples que nous verrons bientôt maîtres de Rome.

Quand Cefar paffe en Angleterre , il trouve cette iflc plus fauvage encor que la Germanie. Les habitants couvraient à peine leur nudité de quelques peaux de bêtes. Les femmes d'un canton y apartenaient indifféremment à tous les hommes du même canton. Leurs demeures étaient des cabanes de ro féaux , & leurs ornements des figures que les hommes & les fern*

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8 Avant '-propos:

mes s'imprimaient fur la peau en y faifant des piqûres , en y verfant le fuc des herbes , ainfi que le pratiquent encor les fauvages de l'Amérique.

Que la nature humaine ait été plongée pendant une longue fuite de ilécles dans cet état il aprochant de celui des brutes, & inférieur à pluiieurs égards, c'eft ce qui n'elt que trop vrai. La raifon en eft , qu'il n'eft pas dans la nature de l'homme de délirer ce qu'on ne connaît point. Il a fallu par-tout non feulement un efpace de tems prodigieux , mais des circonftances heureufes pour que l'homme s'élevât au deii'us de la vie animale.

Vous avez donc grande raifon de vouloir pak fer tout d'un coup aux Nations qui ont été civiliiées les premières. Il fe peut que longtems avant les Empires de la Chine , & des Indes, il y ait eu des Nations inftruites, polies, puinan-i tes , que des déluges de Barbares auront enfuite replongées dans le premier état d'ignorance, & de grclfiéreté qu'on appelle l'état de pure nature.

La feule prife de Conftantinople a fuffi pour anéantir l'efprit de l'ancienne Grèce. Le génie? des Romains fut détruit par les Gots. Les côtes de l'Afrique autrefois il florilfantes, ne font prefque plus que des repaires de brigands. Des changements encor plus grands ont du arriver d.ms des climats moins heureux. Les caufes ph vliques ont dû fe joindre aux caufes morales 3 car ii l'Océan n'a pu changer entièrement fon lit, du moins il clt conltant'qu'il a couvert tour

i tour , & abandonné de vaftes terrains. La nature a dû être expofée à un grand nombre de fléaux & de viciiîltudes. Les révolutions ont dû être fréquentes ; mais nous ne les coiuilH-. fons point > le genre hiunain eft nouveau pour nous. V

D'ailleurs vous commencez vos recherches au tems où le cahos de nôtre Europe commence à prendre une forme après la chute de l'Empire Romain. Parcourons donc enfemble ce globe. Voïons dans quel état il était alors , en l'étudiant de la même manière qu'il parait avoir été civilife , c'eft-à-dire depuis les pais orientaux jufqu'aux nôtres > & portons nôtre première attention fur un peuple qui avait une hiltoire fuivie dans une langue déjà fixée , lorsque nous n'avions pas encor l'ufage de l'Ecriture.

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