‹ Collection Complette Des Œuvres de Mr. de VoltaireChapitre 4 sur 80 · LA CHINE · texte numérisé non relu

LA CHINE

Que le Gouvernement n eft point Athée} que le Chriftianifme ny a point été prêché au 7 e . Jlécle. De quelques fe&es établies dans le pais.

C On* fut fée , que nous appelions Confucius , qui vivait il y a deux mille trois cens ans, un peu avant Pifhagore, rétablit cette Religion, laquelle confifte à être jufte. Il Fenfeigna, & la pratiqua dans la grandeur, dans l'abaifîemcnt, tantôt premier Miniftre d'un Roi tributaire de l'Empereur , tantôt exilé, fugitif & pauvre. Il eut de fon vivant cinq mille difciples ; & après la mort fes difciples furent les Empereurs , les Colao , c'eft-

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à-dire , les Mandarins , les Lettrés , & tout ce qui n'cft pas peuple.

Sa famille fublifte encore: & dans un pais où il n'y a d'autre nobleiîè que celle des fervices adtuels, elle eft diftinguée des autres familles en mémoire de fon fondateur : pour lui , il a tous les honneurs , non pas les honneurs divins qu'on ne doit à aucun homme , mais ceux que mérite un homme qui a donné de la Divinité les jdées les plus faines que puiile former l'efprit humain fans révélation : c'elt pourquoi le Pére le Comte & d'autres Miiîtonaires ont écrit que les Chinois ont connu le vrai Dieu , quand les autres peuples étaient Idolâtres , & qu'ils lui ont facrifié dans le plus ancien temple de l'univers.

Les reproches d'Athéïfme dont on charge G libéralemc-nt dfins nôtre Occident quiconque ne penfe pus comme nous , ont été prodigués aux Chinois. Il faut être aulfi inconfiderés que nous le Pommes dans toutes nos difputes , pour avoir ■ ofé traiter .d'Athée un Gouvernement dont prc£ que tous les Edits parlent * £un Etre fuprême Pere des Peuples , rècompenfant , & punijfant avec jftjlke> qui a mis entre î 'homme & lui une correfi. -pondance de prières & de bienfaits , de fautes & de chatimens.

Il ell vrai que leur Religion n'admet point de peines & de récompenfes éternelles ; & c'eft ce qui fait voir combien cette Religion eft ancienne. Moïfe lui-même ne parle point de l'autre vie clans fes loix. Les Saducéens chez les Juifs ne la

cru-

P. Yoïez VEàit de l'Empereur Yontchin^

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crurent jamais; & ce dogme n'a été heureufement conitaté dans l'Occident que par le maître de la vie , & de la mort.

On a cru que les Lettrés Chinois n'avaient pas une idée diltin&e d'un Dieu immatériel ; mais il eiï in jufte d'inférer de là qu'ils font Athées. Les anciens Egyptiens , ces peuples fi religieux, n'adoraient pas Ifis & Ofiris comme de purs efprits. Tous les Dieux de l'Antiquité étaient adorés fous une forme humaine ; & ce qui montre bien à quel point les hommes font injurtes, ceil qU'on flétriflait du nom d'Athées chez les Grecs ceux qui 11 admettaient pas ces Dieux corporels , & qui adoraient dans la Divinité une nature inconnue , invifiblc , inaccelTiblc à nos fens.

Le fameux Archevêque Navirrette dit que félon tous les interprètes des livres facrés de la Chine , £ ame ejl une partie aérée , ignée , qui en fe [égarant du corps fe réunit à la fubjîance du Ciel. Ce ientiment fe trouve le môme que celui des Stoïciens. C'eil ce que Virgile dévelope admirablement dans fon fixiéme livre de l'Enéide. Or certainement ni le manuel ÏÏEpictête, ni l'Enéide ne font infectés de l'Athéïfme. Nous avons calomnié les Chinois, uniquement parce que leur Métaphyfique n'eu; pas la nôtre. Nous aurions dû admirer en eux deux mérites , qui condamnent à la fois les fuperftitions des Payens , & les .mœurs des Chrétiens. Jamais la Religion des Lettrés ne fut deshonorée par des fables , ni fouillée par des querelles & des guerres civiles.

En imputant PAthéïfme au Gouvernement de ce vafte Empire, nous avons eu la légèreté de

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lui attribuer l'Idolâtrie par une accusation qui ftr contredit ainfi elle-même. Le grand mal-entendu fur' les rites de la Chine e(l venu de ce que nous avons jugé de leurs ufages par les nôtres : car nous portons au bout du monde nos préjugés & nôtre efprit contentieux. Une génuflexion, qui n'eft chez eux qu'une révérence ordinaire , nous a paru un acle d'adoration ; nous avons pris ui;e table pour un Autel. C'elfc ainfi que nous jugeons de tout. Nous verrons en fon temps comment nos divilions & nos difputes ont fait çhalfer de la Chine nos Milîionaircs.

Quelque tems avant Confiicius, Lciokiun avait introduit une feCte , qui croit aux efprits malins , aux enchantemens, aux prelliges. Une fe&e femblable à celle d'Epîcure fut reçue & combatue * la Chine cinq cens ans avant Jesus-Christ : mais dans le premier iîécle de notre Ere , ce pays fut inondé de la fuperitition des Bonzes. Ils apportèrent des Indes fidole de Fo ou de Foé , adorée fous différera noms par les Japonois & les Tartares, prétendu Dieu defeendu fur la terre , à qui on rend le culte le plus ridicule , & par conféquent le plus fait pour le vulgaire. Cette Religion , née dans les Indes près de mille ans avant Jesus-Christ, a infecté L'Afie orientale 3 c'ett: ce Dieu que prêchent les Bonzes à la Chine , les Talapoins à Siam , les Lamas en Tartarie. C'eft en fon nom qu'ils promettent une vie éternelle , & que des milliers de Bonzes confièrent leurs jours à des exercices de pénitence , qui effrayent la nature. Quelques-uns panent leur vie nuds & enchaînés 5 d'autres portent un carcan de fer ,

de k a Chiiii.

«mi plie leur corps en deux & tient leur front tou jours baiifé à terre. Leur fanatifme fc fubdivife à l'infini. Ils partent pour chalfcr des Démons, pour opérer des miracles ; ils vendent au peuple la remiifion des péchés. Cette fecle féduit quelquefois des Mandarins j & par une fatalité qui montre que la même fuperltition elt de tous les pais, quelques Mandarins fe font fait tondre en Bonzes par pieté.

Ce font eux qui dans la Tartarie ont à leur tète le Dalailimni, idole vivante qu'on adore , & c'eft-là peut-être le triomphe de la fuperftition humaine.

Ce Dalailama , fuccefleur & vicaire du Dieu FOj palfe pour immortel. Les Prêtres nourif.

fent toujours un jeune Lama 9 déligné fuccef. feur iècret du Souverain Pontife , qui prend fa place dès que celui-ci , qu'on croit immortel, eft mort. Les Princes Tartares ne lui parlent qu'à genoux. Il décide fouverainement tous les points de foi fur lefquels les Lamas font divifés. Enfin il s'eft depuis quelque temps fait Souverain du Tibet à l'Occident de la Chine. L'Empereur reçoit fes Ambaifadeurs , & lui en envoie avec des préfens contidérables.

Ces fectes font tolérées à la Chine pour l'ufage du vulgaire, comme des alimens grolÏÏers Faits pour le nourir ; tandis que les Magiftrats & les Lettrés, féparés en tout du peuple, fe nourinent d'une fubftance plus pure. Confiicius gémiflait pourtant de cette foule d'erreurs : il y avait beaucoup d'idolâtres de fon temps. La fecte de Laokiun avait déjà introduit les fuperlti-

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tions chez le peuple. Pourquoi , dit-il dans un de lès livres , y a-t-il plus de crimes chez» la populace ignorante que parmi les Lettrés? Ceji que te peuple eft gouverné par les Bonzes.

Reaucoup de Lettrés font à la vérité tombés dans le matérialifme , mais leur morale n'en a point été altérée. Ils penfent que la vertu eft li néceifaire aux hommes, & 11 aimable par ellemême, qu'on n'a pas même beloin de la connaif. fànce d'un Dieu pour la fuivre. D'ailleurs il ne faut pas croire que tous les Matérialiftes Chinois fbient Athées -, puis que nos premiers Pérès de l'Egliie croïaient Dieu & les Anges corporels.

On prétend que vers le VIII e ficelé , du tems de Charlemagne, la Religion Chrétienne était connue à la Chine. On alfûrc que nos Miiftonaires ont trouvé dans la Province de Kingtching une inicription en caractères Syriaques & (Chinois. Ce monuments qu'on voit tout au long dans Kirker, attelle qu'un laint homme nomme Olopiien , conduit par des nuées bleues, & obfervant la régie des vents, vint de Tacin à la Chine l'an ïOQ2de l'Ere des Seléucides, qui répond à l'an 6^6 de Jefus-Chrift ; qu'autii-tôt qu'il fut arrivé au fauxbourg de la ville Impériale , l'Empereur envoya un Colao au devant de lui , & lui fit bâtir une Eglife Chrétienne.

Il eft évident par Piiilcrîption même, que c'cfl une de ces fraudes pieufes qu'on s'eft toujours trop aifément permifes. Le fage Navarette en convient. Ce païs de Tacin , cette Ere des Seléjicides , ce nom à' Olopiien , qui eft , dit-on, Chinois , & qui renemblc à un nom Efpagnol , ces nuées

bleues

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qui fervent de guides , cette Eglife Chrétienne bâtie tout d'un coup à Pékin pour un prêtre de Paleftine qui ne pouvait mettre le pied à 1a Chine fans encourir la peine de mort ; tout cela fait voir le ridicule de la fuppofition. Ceux qui s'efforcent de la foutenir , ne font pas réflexion que les Prêtres dont on trouve les noms dans ce prétendu monument , étaient des Neftoriens, & qu'ainfl ils ne combatent que pour des hérétiques.

Il faut mettre cette infcription avec celle do Malabar , où il eft dit que St. Thomas arriva dans le pais en qualité de charpentier avec une régie & un pieu , & qu'il porta feul une grotfe poutre pour preuve de fa million. Il y a affez de vérités hiftoriques fans y mêler ces abfurdes menfonges.

Il eft très-vrai qu'au temps de Charlemagne la Religion Chrétienne ( ainfi que les peuples qui la profelfent ) avait toujours été abfolument inconnue à la Chine. Il y avait des Juifs. Plufteurs familles de cette Nation non moins errante que fuperftitieufe , s'y étaient établies deux fiécles avant nôtre Ere vulgaire ; elles y exerçaient le métier de courtier que les Juifs ont fait dans prefque tout le monde.

Je me réferve à jetter lès yeux fur Siam, fur le Japon , & fur tout ce qui tett fitué Vers l'Orient & le Midi , lorfque je ferai parvenu au tems où i'induftrie des Européans s'eft ouvert un chemin facile à ces extrémités de notre hémilphére.

CHA

«S Des Indes.

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