‹ Collection Complette Des Œuvres de Mr. de VoltaireChapitre 6 sur 80 · ET DE MAHOMET · texte numérisé non relu

ET DE MAHOMET

EN tournant vers la Perfe , on y trouve , un peu avant le tems qui me fert d'époque , la plus grande & la plus prompte révolution que nous connailîions fur la terre.

Une nouvelle domination , une Religion & des mœurs jufqu'ators inconnues , avaient changé la face de ces contrées ; & ce changement s'étendait déjà fort avant en Aiîc , en Afrique & en Europe.

Pour me faire une idée du Mahométifme , qui a donné une nouvelle forme à tant d'Empires ,

De la Perse , de l'Arabie , &c. 33

je me rappellerai d'abord les parties du monde qui lui furent les premières foumifes.

La Perle avait étendu fa domination avant Alexandre , de l'Egypte à la Badtriane , au-delà du pays où eft aujourd'hui Samarkande , & de la Thrace jufqu'au fleuve de l'Inde.

Divifée & refferrée finis les Sélcucides, elle •avait repris des accroiflemens fous Avfaces le Parthien , 250. ans avant Jésus - Christ. Les Arfacides n'eurent ni la Syrie , ni les contrées qui bordent le Pont-Euxin 5 mais ils difputérent avec les Romains de l'Empire de l'Orient, & leur oppoférent toujours des barrières infurmontafeles.

Du tems à' Alexandre Sévère , vers Pan 226.

de nôtre Ere, un fimple foldat Perfan, qui prit le nom à'Artaxare , enleva ce royaume aux Parthes , & rétablit l'Empire des Perles , dont l'étendue ne différait guéres alors de ce qu'elle eft de nos jours.

Vous ne voulez pas examiner ici quels étaient les premiers Babyloniens conquis par les Perles , ni comment ce peuple fe vantait de quatre - censmille ans d'obfcrvations aftronomiques , dont on ne put retrouver qu'une fuite de dix -neuf- cens années du tems d'Alexandre. Vous ne voulez pas vous écarter de vôtre fujet pour vous rappeller l'idée de la grandeur de Babylone , & de ces monuments plus vantés que foîides dont les ruines mêmes font détruites. Si quelque refte des arts Afiatiques mérite un peu nôtre curiolîté , ce Ibnt les ruines de Perfépolis décrites dans plufieurs livres , & copiées dans plufieurs eftampes. Je fçaî . . H. G. Tom. I. C quelle

34 De la Perse, de l'Arabie,

quelle admiration infpirent ces mazurcs échapées aux flambeaux dont Alexandre & la Courtifanne Tais mirent Pcrfcpolis en cendre. Mais étaitce un chef-d'œuvre de l'art qu'un Palais bâti au pied d'une chaîne de rochers arides ? Les colonnes qui font encor debout , ne font aifurémcnt ni dans de belles proportions , ni d'un de£ feiu élégant. Les chapitaux furchargés d'orne* ments groiîîcrs ont prefque autant de hauteur que le fuft même des colonnes. Toutes les figures font aufli lourdes & aulfi féches que celles dont nos Eglifes Gothiques font encor malheureufement ornées. Ce font des monuments de grandeur , mais non pas de goût > & tout nous confirme que fi on s'arrêtait à Philtoire des arts , on ne trouverait que quatre fiécles dans les Annales du monde > ceux d'Alexandre , $Augujle , des Mèdicis , & de Louis XIV.

Cependant les Pcrfans furent toujours un peuple ingénieux. Locman^ qui eft le même (\vHEfope 9 était né à Casbin. Cette tradition eft bien plus vraifemblable que celle qui le fait originaire d'Ethiopie, pais où il n'y eut jamais de Philofophes. Les dogmes de l'ancien Zerdiift? appelle Zoroajire par les Grecs , qui ont changé tous les noms orientaux , fubfilhicnt encore. On leur donne neuf, mille ans d'antiquité; caries Perlans, ainfi que les Egyptiens , les Indiens , les Chinois , reculent l'origine du monde autant que d'autres la rapprochent. Un fécond Zoroajire fous Darhis fils d'Hijiafpes n'avait fait que perfectionner cette antique Religion. C'eft dans ces dogmes qu'on trouve les premières notions de l'immortalité de

Fame>

et de Mahomet. 3f

Pâme, & d'une autre vie heurcufe ou malheureufe. C'eft-là qu'on voit expressément un Enfer. Zoroajlre dans les écrits confervés par Sadder feint que Dieu lui fit voir cet Enfer , & les peines réfervées aux méchants ; il y voit plufieurs Rois , un entr'autres auquel il manquoit un pied ; il en demande à Dieu la raifon. Dieu lui répond: Ce Roi pervers n'a fait qu'une a&ion de bonté en fa vie. Il vit en allant à la chaffe un Dromcu+ daire qui était lié trop loin de fon auge , £f? qui voulant y manger , ne pouvait y atteindre. Il approcha l'auge îun coup de pied > fai mis fon pied dans le Ciel, tout le refte efi ici. Ce trait peu connu fait voir i'efpéce de philofophie qui régnait dans ces tems reculés, philofophie tou-^ jours allégorique , & quelquefois très-profonde.

Les Babyloniens furent les premiers qui admirent des êtres mitoyens entre la Divinité & l'Homme. Les Juifs ne donnèrent des noms aux Anges que dans le temps de leur captivité à Babylone. Le nom de Satan paraît pour la première fois dans le livre de Job ; ce nom eft Perfan , & on prétend que Job l'était. Le nom de Raphaël eft emploie par Tobie qui était captif à Ninive , & qui écrivit en Caldéen.

La dodrine des deux principes eft de Zoroaf.

tre. Orofmade ou Oromaze l'Ancien des jours , & Arimane le Génie des ténèbres , font l'origine du Manichéïfme. C'cft l'Ofiris & le Tiphon des Egyptiens ; c'eft la Pandore des Grecs , c'eft le vain effort de tous les Sages pour expliquer l'origine du bien & du mal Cette Theiirgie des Mages fut relpedlée dans l'Orient fous tous les

C 3 Goun

36 De la Ferse , de l'Arabie ,

Gouvernements > & au milieu de toutes les révolutions , l'ancienne Religion s'était toujours foutenue en Perfe. Ni les Dieux des Grecs , ni d'autres Divinités n'avaient prévalu.

Nonshirvan ou Cofroès le grand , fur la fin du VI e iiécle , avait étendu fon Empire dans une partie de l'Arabie pétrée, & de celle qu'on nommait heureufe. Il en avait chafle les Abitîins Chrétiens, qui l'avaient envahie. Il profcrivit , ' autant qu'il le put , le Chriftianifme de les propres Etats , forcé à cette févérité par le crime d'un fils de fa femme , qui s'étant fait Chrétien , fe révolta contre lui.

La dernière année du régne de ce fameux Roi, naquit Mahomet , à la Mecque dans l'Arabie pétrée, en ^70. le 5. May. Son pays défendait alors fa liberté contre les Perfes & contre ces Princes de Conftantinople , qui retenaient toujours le nom d'Empereurs Romains.

Les enfuis du grand Noushirvan , indignes d'un tel pére, défolaient la Perfe par des guerres civiles & par des parricides. Les fiiccefleurs du fage Jufihùen aviliifaient le nom de' l'Empire. Maurice venait d'être détrôné par les armes de Thocas , & par les intrigues du Patriarche Ciriaque & de quelques Evèques , que Thocas punit enluite de l'avoir fervi. Le fang de Maitrice & de fes cinq fils avait coulé fous la main du boureau; & le Pape Grégoire le grand , ennemi des Patriarches de Conftantinople, tâchait d'attirer le Tyran Phocas dans fon parti, en lui prodiguant des louanges , & en condamnant la

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mémoire de Maurice , qu'il avait loué pendant fa vie.

L'Empire de Rome en Occident était anéanti ; un déluge de Barbares, Goths, Hérules, Huns , Vandales , inondaient L'Europe , quand Mahomet jettait , dans les deferts de l'Arabie , les fondemens de la Religion & de la puiilance Mufulmane.

On fait que Mahomet était le cadet d'une famille pauvre: qu'il fut longtcms au fervice d'une femme de la Mecque, nommée Caâifchê , laquelle exerçait le négoce : qu'il l'époufa , & qu'il vécut obfcur jufqu'à l'âge de quarante ans. Il ne déploya qu'à cet âge les talens qui le rendaient fupérieur à fes compatriotes. Il avait une éloquence vive & forte, dépouillée d'art & de méthode , telle qu'il la fallait à des Arabes : un air d'autorité & d'inlinu ition , animé par des yeux persans & par une phyfionomic heureufe ; l'intrépidité d'Alexandre , fa libéralité , & la fobriété dont Alexandre aurait eu befoin pour être un grand-homme en tout.

L'amour, qu'un tempérament ardent lui rendait nécelfairc, & qui lui donna tant de femmes- & de concubines, n'arfaiblit ni fon courage, ni jbn application, ni là faute. C'ell ainli qu'en parlent les Arabes contemporains : & ce portrait eft juftifté par fes actions.

Après avoir bien connu le caractère de fes concitoyens , leur ignorance , leur crédulité & leur difpolltion à l'enthoufiufme , il vit qu'il pouvait s'ériger en Prophète. Il feignit des révélations ; il parla; il fe fit croire d'abord dans fa

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maifon , ce qui était probablement le plus difficile. En trois ans il eut quarante - deux dif. ciples perfuadés ; Omar, fon perfécuteur , devint fon apôtre -, au bout de cinq ans il en eut cent quatorze.

Il enlèignait aux Arabes , adorateurs des étoiles , qu'il ne fallait adorer que le Dieu qui les a faites : que les livres des Juifs & des Chrétiens s'étant corrompus & fallifiés , on devait les avoir en horreur : qu'on était obligé , fous peine de châtiment éternel , de prier cinq fi)is par jour , de donner l'aumône , & fur-tout , en ne reconnaûfant qu'un feul Dieu , de croire en Mahomet fon dernier Prophète > enfin de hazarder fa vie pour fa foi.

Il défendit l'ufage du vin, parce que l'abus en cft trop dangereux. Il conferva la circoncifïon , pratiquée par les Arabes, ainfi que par les anciens Egyptiens , inftituée probablement pour prévenir ces abus de la première puberté, qui énervent fouvent la-jeunelfe. Il permit aux hommes la pluralité des femmes , ufage immémorial de tout l'Orient. Il n'altéra en rien la Morale , qui a toujours été la même dans le fond chez tous les hommes , & qu'aucun légiflateur n'a jamais corrompue. Sa Religion était d'ailleurs plus alfujetiiîantc qu'aucune autre , par les cérémonies légales , par le nombre & la forme des prières 8c des ablutions , rien n'étant plus gênant pour la nature humaine que des pratiques qu'elle ne demande pas & qu'il faut renouveilcr tous les jours.

Il propofait pour récompenfe une vie éternelle ,

et de Mahomet. 39

le , où Pame ferait enivrée de tous les plaifirs fpirituels , & où le corps, relfufcité avec fes fcns, goûterait par ces fens mêmes toutes les voluptés qui lui font propres.

Cette Religion s'appella Plfinamifine, qui fignifie réfignation à la volonté de Dieu. Le livre qui la contient , s'appella Coran , c'eit-à-dire le livre , ou V écriture , ou la le&ure par excellence.

Tous les interprètes de ce livre conviennent que fa morale eft contenue dans ces paroles : Recherchez qui vous chajje > donnez à qui vous ùte; pardonnez, à qui vous offenfe y faites du bien à tous $ ne conte jlez point avec les ignorans. Il aurait dû bien plutôt recommander de ne point difputer avec les favants. Mais dans cette partie du monde on ne fe doutait pas qu'il y eût ailleurs de la feience & des lumières.

Parmi les déclamations incohérentes dont ce livre eft rempli félon le goût oriental , on ne laifle pas de trouver des morceaux qui peuvent paroitre fublimes. Mahomet , par exemple , en parlant de la celfation du déluge , s'exprime aihlî : Dieu dit : teiTe, englouti tes eaux: ciel , puife les ondes que tu as verfées : le ciel & la terre obéirent.

Sa définition de Dieu eft d'un genre plus véritablement fublime. On lui demandait quel était cet Alla qu'il annonçait : Cejt celui , répondit-il, qui tient l'être de foi-même , & de qui les autres le tiennent ,* qui n'engendre point , ÇV? qui n'eji point engendré ; & à qui rien n'ejl femblable dans toute t étendue des êtres.

Il eft vrai que les contradi&ions , les abfurdi-

C 4 tés,

4jô De xa Perse , de l'Arabie ,

tés , les anachronifmes font répandues en foule dans ce livre. On y voit fur-tout une ignorance profonde de la Ph vfique la plus iimple & la plus connue. C'eft-là la pierre de touche des livres que les fauifes Religions prétendent écrits par la Divinité ; car Dieu n'eft ni abfurde ni ignorant ; mais le vulgaire , qui ne voit point ces fautes , les adore > & les Imuns emploient un déluge de paroles pour les pallier.

Quelques perfonnes ont crû, fur un pafTage équivoque de l'Alcoran , que Mahomet ne lavait ni lire ni écrire j ce qui ajouterait encore aux prodiges de fes fuccès. Mais il n'enV pas vraisemblable qu'un homme qui avait été négociant fi longtems , ne lut pas ce qui eft fi néecifaire au négoce ; encore moins eft-il probable qu'un homme fi infiruit des hiftoires & des fables de fon pays, ignorât ce que favaient tous les enfans de fi patrie. D'ailleurs les Auteurs Arabes rapportent qu'en mourant Mahomet demanda une plume & de l'encre.

Perfécuté à la Mecque , la fuite , qu'on nomme Egire, devint l'époque de fa gloire & de la fondation de fon Empire. De fugitif il devint conquérant. Réfugié à Mcdinc , il y perfuada 1q peuple & Talfervit. Il battit d'abord avec cent treize hommes les Mecquois qui étaient venus fondre fur lui au nombre de mille. Cette victoire, qui fut un miracle aux yeux de fes fectateurs , les perfuada que Dieu combattait pour eux , comme eux pour lui. Dès la première victoire , ils efpérérent la conquête du monde. Ma r homet prit la Mecque, vit fes perfécuteurs. à

fes

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lès pieds , conquit en neuf ans , par la parole & par les armes , toute l'Arabie , pays auiïî grand que la Perle , & que les Perles ni les Romains n'avaient pû conquérir.

Dans Tes premiers fuccès, il avait écrit au Roi de Perfe Cofroès fécond , à l'Empereur Hêraclius, au Prince des Coptes Gouverneur d'Egypte , au Roi des Abiilins , à un Roi nommé Mandar , qui régnait dans une Province près du Golphe Perfique.

Il ôfa leur propofer d'embrafler fa Religion ; & ce qui cft étrange , c'eff. que de ces Princes il y en eut deux qui fe rirent Mahométans. Ce furent le Roi d'Abifîînie & ce Mandar. Cofroès déchira la lettre de Mahomet avec indignation* Héraclms répondit par des préfens. Le Prince des Coptes lui envoya une fille qui palfait pour un chef-d'œuvre de la nature , & qu'on appellait la belle Marie.

Mahomet au bout de neuf ans fe croyant a£ fez fort pour étendre fes conquêtes & fa Religion chez les Grecs & chez les Perfes, commença par attaquer la Syrie foumife alors à Hèraclhis , & lui prit quelques villes. Cet Empereur , entêté de difputes métaphyfiques de Religion , & qui avait pris le parti des Monothélites , effuya en peu de tems deux proportions bien fingukeres ; l'une de la part de Cofroès fécond , qui l'avait longtems vaincu, & l'autre de la part de Mahomet. Cofroès voulait opf Héraclms embraflat la Religion des Mages , & Mahomet qu'il fe fit Mufulman.

Le nouveau Prophète donnait le choix à ceux

qu'il

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qu'il voulait fubjuguer , d'embrafler fa fecte ; ou de païer un tribut. Ce tribut était réglé par l'Alcoran à treize dragmes d'argent par an pour chaque chef de famille. Une taxe fi modique eft une preuve que les peuples qu'il fournit étaient pauvres. Le tribut a augmenté depuis. De tous les Légiflateurs qui ont fondé des Religions , il eft le feul qui ait étendu la fîenne par les conquêtes. D'autres peuples ont porté leur culte avec le fer & le feu chez des Nations étrangères > mais nul fondateur de fedle n'avait été conquérant. Ce privilège unique eft aux yeux des Mufulmans l'argument le plus fort , que la Divinité prit foin elle-même de féconder leur Prophète.

Enfin Mahomet , maître de l'Arabie , & redoutable à tous fes voifins , attaqué d'une maladie mortelle à Médine à l'âge de foixante & trois ans & demi , voulut que fes derniers momens parulfent ceux d'un héros & d'un jufte : Que celui a qui j'ai fait violence & injujHce , pa~ raiffe , s'écria-t-il .• © je fuis prêt de lui faire réparation. Un homme le leva , qui lui redemanda quelque argent -, Mahomet le lui fit donner , & expira peu de tems après , regardé comme un grand-homme par ceux même qui favaient qu'il était un impofteur, & révéré comme un Prophète par tout le refte.

Les Arabes contemporains écrivirent fa vie dans le plus grand détail. Tout y reffent la fimplicité barbare des tems qu'on nomme héroïques. Son contrait de mariage avec fa première femme Codifié clt exprimé en ces mots : attendu

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du que Cadifché ejl amonreiife de Mahomet , Mahomet pareillement amoureux d'elle. On voit quels repas aprètaient fes femmes : on aprend le nom de fes épées , & de fes chevaux. On peut remarquer fur-tout daus fou peuple des mœurs conformes à celles des anciens Hébreux , ( je ne parle ici que des mœurs ) la même ardeur à courir au combat au nom de la Divinité , la même foif du butin , le. même partage des dépouilles, & tout fe rapportant à cet objet.

Mais en ne confidérant ici que les chofes humaines, & en faifant toujours abftradlion des jugements de Dieu , & de fes voies inconnues , pourquoi Mahomet & fes Succeflêurs , qui commencèrent leurs conquêtes précifément comme les Juifs , firent-ils de fi grandes chofes , & les

i[uifs de fi petites ? Ne ferait-ce point parce que es Mufulmans eurent le plus grand foin de foumettre les vaincus à leur Religion , tantôt par la force , tantôt par la perfuafion '< Les Hébreux au contraire n'aifocièrent guères les étrangers à leur culte. Les Mufulmans Arabes incorporèrent à eux les autres Nations ; les Hébreux s'en tinrent toujours féparés. Il parait enfin que les Arabes eurent un entouliafme plus courageux, une politique plus généreufe & plus hardie. Le peuple Hébreu avait en horreur les autres nations, & craignait toujours d'être aiTervi. Le peuple Arabe au contraire voulut attirer tout à lui , & fe enit fait pour dominer.

La dernière volonté de Mahomet ne fut point exécutée. Il avait nommé Aly fon gendre & Fatime fa fille pour les héritiers de fon Empire.

Mais

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Mais l'ambition , qui l'emporte fur le fanatifmo même engagea les Chefs de fon armée à déclarer Calife , c'eft-à-dire , Vicaire du Prophète , le vieux Abubêker fon beau-pére , dans l'efpérance qu'ils pourraient bientôt eux-mêmes partager la fucceiïion. Aly refta dans l'Arabie , attendant le tems de fe fignaler.

Abubêker raifembla d'abord en un corps les feuilles éparfes de l'Alcoran. On lut , en préfence de tous les Chefs , les chapitres de ce livre , & on établit fon autenticité invariable.

Bientôt Abubêker mena fes Mufulmans en Paleftine , & y défit le frère à'Héraclius. Il mourut peu après , avec la réputation du plus généreux de tous les hommes, n'ayant jamais pris pour lui qu'environ quarante fous de notre monnoie par jour de tout le butin qu'on partageait, & ayant fait voir combien le mépris des petits intérêts peut s'accorder avec l'ambition que les grands intérêts infpirent.

Abubêker pa(fe chez les Mahométans pour un grand- homme & pour un Mufulman fidèle.

C'en: un des Saints de l'Alcoran. Les Arabes raportent fon teflament conçu en ces termes : Au nom de Dieu três-mifèricor dieux voici le teflament £ Abubêker fait dans le temps qu'il allait pajfer de ce monde à ? autre , dans le temps ou les infidèles croient , ou les impies ceffent de douter , & où les menteurs difent la vérité. Ce début femble être d'un homme perfuadé. Cependant Abubêker beau-père de Mahomet avait vu ce Prophète de bien près. Il faut qu'il ait été trompé lui même par le Prophète , ou qu'il ait été le corn-

et de Mahomet. 4f

plice d'une impofture illuftre qu'il regardait comme néceflaire. Sa place lui ordonnait d'en impofer aux hommes pendant fa vie & à là mort.

Omar , élu après lui , fut un des plus rapides conquérans qui ayent defolé la terre. Il prend d'abord Damas , célèbre par la fertilité de fon territoire , par les ouvrages d'acier les meilleurs de L'univers , par ces étoiles de foye qui portent encore fon nom. Il ckilfe de la Syrie & de la Phéiûcie les Grecs qu'on appellait Romains. Il reçoit à compofition , après un* long fiége, la ville de Jerufalem , prefque toujours occupée par des étrangers , qui fe fuccédérent les uns aux autres , depuis que David l'eut enlevée à fes anciens citovens.

Dans le même tems les Lieutenans iVOmar s'avançaient en Perfe. Le dernier des Rois Perfans , que nous appelions Honnifdas IV, livre bataille aux Arabes à quelques lieues de Madain, devenue la capitale de cet Empire. Il perd la bataille & la vie. ^Les Perfcs palfent fous la domination d'Owtir^plus facilement qu'ils n'avaient fubi le joug d'Alexandre.

Alors tomba cette ancienne Religion des Mages, que le vainqueur de Darius avait rcfpcétée ; car il ne toucha jamais au culte des peuples vaincus.

Les Mages , adorateurs d'un feul Dieu , ennemis de tout fimulacre , révéraient dans le feu qui donne la vie à la nature , l'emblème de la Divinité. Ils regardaient leur Religion comme la« plus ancienne & la plus pure. La connahTance qu'ils avaient des Mathématiques , de l'Aftronojnie & de l'Hiftoke, augmentait leur mépris

46 De la Perse, de l'Arabie,

pour leurs vainqueurs alors ignorons. Ils ne purent abandonner une Religion confacrée par tant de fiécles pour une fecte emiemie qui venait de naître. La plupart fe retirèrent aux extrémités de la Perfe & de l'Inde. C'eft-là qu'ils vivent aujourd'hui fous le nom de Gavres ou de Guèbres , ne fe mariant qu'entre eux , entretenant le feu facré , fidèles à ce qu'ils connaît fent de leur ancien culte 5 mais ignorans , méprifés , & , à leur pauvreté près , femblables aux Juifs fi longtems difperfcs fans s'allier aux autres Nations , & plus encore aux Banians , qui ne font établis & difperfés que dans l'Inde , & en Perfe. Il refta un grand nombre de familles Guèbres ou Ignicoles à Hifpaan , jufqu'au temps de Cha-abas qui les bannit , comme lfabelle chaf. fa les Juifs d'Efpagne. Les Ignicoles maudilfent depuis longtems dans leurs prières Alexandre & Mahomet. Il eft à croire qu'ils y ont joint Çha-abas.

Tandis qu'un Lieutenant à' Omar fubjugue la Perfe , un autre enlève l'Egypte entière aux Romains , & une grande partie de la Libye. C'eft dans cette conquête qu'eft brûlée la fameufe bibliothèque d'Alexandrie, monument des connaiffmees & des erreurs des hommes , commencée par Ptolomée Philadelphe , & augmentée par tant de Rois. Alors les Sarrazins ne voulaient de feience que PAlcoran ; mais ils faifaient de- •ja voir que leur génie pouvait s'étendre à tout. L'entreprife de renouveller en Egypte l'ancien canal creufé par les Rois , & rétabli enfuite par Trajm , & de rejoindre ainfi le Nil à la Mer

rouge ,

et de Mahomet. 47

ronge , eft digne des ficelés les plus éclairés. Un Gouverneur d'Egypte entreprend ce grand travail fous le Califat d'Omar , & en vient à bout. Quelle différence entre le génie des Arabes , & celui des Turcs ! Ceux-ci ont laiifé périr un ouvrage dont la confervation valait mieux que la conquête d'une grande Province.

Les fuccès de ce peuple conquérant femblent dûs plutôt à l'entoufiafme qui les anime , & à l'efprit de la nation qu'à lès conducteurs : car Omar eft aifaiîiné par un efclave Perfe en 603. Otman fon fuccefleur l'eft en 65 f. dans une émeute. Ali ce fameux gendre de Mahomet n'eft élu , & ne gouverne qu'au milieu des troubles. Il meurt aifafïïné au bout de cinq ans comme fes prédécelfeurs , & cependant les armes Mufulmânes font toujours heureufes. Cet Ali que les Perfans révèrent aujourd'hui , & dont ils fuivent les principes en oppofition à ceux d : Omar , obtint enfin le Califat , & transféra le fiége des Califes de la ville de Médine , où Mahomet eft enféveli , dans la ville de Couffa , fur les bords de PEuphratc : à peine en refte-t-il aujourd'hui des ruines. C'eft le fort de Babylone , de Séleucie , & de toiites les anciennes villes de la Caldée, qui n'étaient bâties que de briques.

11 eft évident que le génie du peuple Arabe mis en mouvement par Mahomet fit tout de lui memCypendant près de trois ficelés , & reiïèmbla en cela au génie des anciens Romains. C'eft en effet fous Valid le moins guerrier des Califes que fe font les plus grandes conquêtes. Un de fes Généraux étend fon Empire jufqu'à Samarkande

en

48 De la Perse , de l'Arabie ,

en 707. Un autre attaque en même temps l'Empire des Grecs vers la Mer noire. Un autre en 711. paite d'Egypte eh Efpagne foumife aifément tour à tour par les Carthaginois , par les Romains , par les Gots & Vandales , & enfin par ces Arabes qu'on nomme Maîtres. Us y établirent d'abord le Roïaume de Cordoiie. Le Sultan d'Egypte fecoue à la vérité le joug du grand Calife de Bagdat , & Abdérame Gouverneur de PEfpagne conquife ne reconnaît plus le Sultan d'Egypte : cependant tout plie encor fous les armes Muful mânes.

Cet Abdérame petit -fils du Calife Hésham prend les Roïaumes de Caftille , de Navarre, de Portugal, d'Arragon. Il s'établit en Languedoc ; il s'empare de la Guiennc , & du Poitou ; & fans Charles Martel qui, lui ôta la victoire & la vie , la France était une Province Mahometane.

Après le régne de dix-neuf Califes de la maifon des Ommiades , commence la Dinattye des Califes Abatfides vers l'an 7^2. de nôtre Ere. Abougiafar Almanzor , fécond Calife Abafïïde , fixa le liège de ce grand Empire à Bagdat audelà de l'Euphrate dans la Caldée. Les Turcs difent qu'il en jetta les fondemens. Les Perfans afliirent qu'elle était très-ancienne , & qu'il ne fit que la réparer. C'ell cette ville qu'on appelle quelquefois Babylone , & qui a été le fujet de tant de guerres entre la Perfe & la Turquie.

La domination des Califes dura 6s S ans : defpotiques dans la Religion , comme dans le gouvernement , ils n'étaient point adorés aiafi que le

grand

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