‹ Collection complette des œuvres de VoltaireChapitre 38 sur 89 · DIX- HUITIÈME EMPEREUR · texte numérisé non relu

DIX- HUITIÈME EMPEREUR

IOj6\

"LJNe femme gouverne l'empire. C'était une Françaife , fille d'un duc de Guienne , pair de France , nommée Agnès , mère du jeune Henri IV } & Agnès , qui avait de droit la tutelle des biens patrimoniaux de fon fils, n'eut celle de l'empire que parce qu'elle fut habile & courageufe.

Depuis 1057 jufqu'à 1069.

Les premières années du règne de Henri IV , font des tems de trouble obfcurs.

Des feigneurs particuliers le font la guerre en Allemagne. Le duc de Bohême toujours vaflal de l'empire , eft attaqué par la Pologne , qui ne veut plus en être membre.

Les Hongrois fi longtems redoutables à l'Allemagne , font obligés de demander enfin du fecours aux Allemands contre les Polonois , devenus dangereux j & malgré ce fecours , ils font battus. Le roi André & fa femme fe réfugient à Ratisbonne.

Il paraît qu'aucune politiaue , aucun grand defTein n'entrent dans ces guerres. Les iujets les plus légers les produifent : quelouefois elles ont leur fource dans l'elprit de chevalerie introduit alors en Allemagne. Un comte de Hollande , par exemple , fait la guerre contre les évêques de Cologne & de Liège , pour une querelle dans un tournois.

Le refte de l'Europe ne prend nulle part aux affaires de l'Allemagne. Point de guerre avec la France , nulle influence en Angleterre ni dans Te Nord , & alors même très peu en Italie , quoique Henri IV en fut roi & empereur.

L'impératrice Agnès maintient fa régence avec beaucoup de peine.

Enfin en 1061 , les ducs de Saxe & de Bavière , oncles de Henri IV ; un archevêque de Cologne , & d'autres princes enlèvent l'empereur à fa mère , qu'on accufait de tout facrifier Annales de C Empire. Q

Henri IV.

à l'évéque d'Augsbourg Ton minière & Ton amant Elle fuit & Rome , & y prend le voile. Les feigneurs reftent maîtres de l'empereur oc de l'Allemagne jufqu'à fa majorité.

Cependant en Italie , après bien des troubles toujours excités au lujet ciu pontificat, le pape Nicolas II en 1059 avait ftatué dans un concile de cent treize évêques , que déformais les cardinaux feuls éliraient le pape , qu'il ferait enfuite prefenté au peuple pour faire confirmer l'élection , jauf, ajoute-t-il, l'honneur & le rejpecl au à notre cher fils Henri , maintenant roi y oui y s'il plait à DlEU , fera empereur , jelon le droit que nous lui en avons déjà donné.

On fe prévalait ainfi de la minorité de Henri IV pour accréditer des droits & des prétentions que les pontifes de Rome foutinrent toujours quand ils le purent.

Il s'établuTait alors une coutume que la crainte des rapacités de mille petits tyrans d'kalie avait introduite. On donnait les biens à l'églife fous le titre tfoblata ,• & on en reliait poffcflfeur feudataire avec une légère redevance. Voilà l'origine de la fuzeraineté de Rome fur le royaume de Naples.

Ce même pape Nicolas II , après avoir inutilement excommunié les conquérants Normands , s'en fait des protecteurs &des valîaux $ & ceux-ci qui étaient feudataires de l'empire ,. & qui craignaient bien moins les papes que les empereurs, font hommage de leurs terres au pape Nicolas dans le concile de Melphi en 1059. Les papes dans ces commencements de leur piuflance, étaient comme les califes dans la décadence de la leur , ils donnaient l'inveftiture au plus fort qui la demandait

Robert reçoit du pape la couronne ducale de la Pouille & de la Calabre , & elt invefti par l'étendard j Richard eit confirmé prince de Capoue : & le pape leur donne encor la Sicile, en cas au' ils en chajfent Us Sarrajins.

En effet , Robert & fes frères s'emparèrent de la Sicile en. 1061 , & par-là rendirent le plus grand fervice à l'Italie.

Les papes n'eurent que longtems après Bénévent , lauTé par les princes Normands aux Pandolfes de la maifon de Tofcanelle^

Henri IV. 12J

Henri IV , devenu majeur , fort de la captivité où le retenaient les ducs de Saxe & de Bavière.

Tout était alors dans la plus horrible confufion. Qu'on en juge par le droit de rançonner les voyageurs ; droit que tous les feigneurs depuis le Mein & le Vêler jufqu'au pays des Slaves , comptaient parmi les prérogatives féodales.

Le droit de dépouiller l'empereur parauTait aufli fort naturel aux ducs de Bavière , de Saxe , au marquis de Thuringe. 11$ forment une ligue contre lui.

Henri IV , aidé du refte de l'empire , diflipe la ligue.

Othon de Bavière eû mis au ban de l'empire. Ceft le fécond fouverain de ce duché , qui elTuie cette difgrace. L'empereur donne la Bavière à Guelfe fils d'Azon , marquis d'Italie.

L'empereur, quoique jeune & livré aux plaifirs, parcourt l'Allemagne pour y mettre quelque ordre.

L'année 1072 eii la première époque des fameufes querelles pour les inveftitures.

Alexandre II avait été élu pape fans confulter la cour impériale , & était refté pape malgré elle. Hildebrand né à Soane en Tofcane de parents inconnus , moine de Cluni fous l'abbé Odilon , & depuis cardinal , gouvernait le pontificat. Il eft aiTez connu fous le nom de Grégoire VII j eiprit vafte , inquiet , ardent , mais artificieux jufques dans l'impétuofité : le plus fier des hommes, le plus zélé des Mètres. Il avait déjà, par fes confeils, raffermi l'autorité du facerdoce.

Il engage le pape Alexandre à citer l'empereur à fon tribunal Cette témérité parait ridicule j mais fi on fonge à l'état où fe trouvait alors l'empereur , elle ne l'eft point. La Saxe , la Thuringe , une partie de l'Allemagne étaient alors déclarées contre Henri IV.

Alexandre II étant mort , Hildebrand a le crédit de £e faire

Henri IV.

élire par le peuple fans demander les voix des cardinaux , & (ans attendre le confentement de l'empereur. Il écrit à ce prince qu'il a été élu malgré lui , & qu'il eft prêt à fe démettre. Henri IV envoie fon chancelier confirmer l'éleétion du pape , qui alors n'ayant plus rien à craindre , levé le mafque.

Henri continue à faire la guerre aux Saxons , & à la ligue établie contre lui. Henri IV eft vainqueur.

Les R.un*es commençaient alors à être chrétiens , & connus dans l'Occident.

Un Démétrius , ( car les noms grecs étaient parvenus jufques dans cette partie du monde ) chaffé de fes états par fon frère , vient à Mayence implorer l'aflîftance de l'empereur ; & ce qui eft plus remarquable , il envoie fon fils à Rome aux pieds de Grégoire VII , comme au juge des chrétiens. L'empereur palTait pour le chef temporel , & le pape pour le chef fpirituel de l'Europe.

Henri achevé de diffiper la ligue , & rend la paix à l'empire.

Il paraît qu'il redoutait de nouvelles révolutions; car il écrivit une lettre très foumife au pape , dans laquelle il s'aceufe de débauche & de fimonie -, il faut l'en croire fur fa parole. Son aveu donnait à Grégoire VII le droit de le reprendre. Ceft le plus beau des droits. Mais il ne donne pas celui de difpofer des couronnes.

Grégoire VII écrit aux évêques de Brème , de Conftance , à l'archevêque de Mayence & à d'autres , & leur ordonne de venir à Rome. Vous ave\ permis aux clercs, dit-il, de garder leurs concubines, même d'en prendre de nouvelles; nous vous ordonnons de venir à Rome au premier concile.

Il s'agûTait auffi de dîmes eccléfiaftiques , que les évêques & les abbés d'Allemagne fe difputaient.

Grégoire VII propofe le premier une croifade ; il en écrit à Henri IV. Il prétend qu'il ira délivrer le faim fépulcre à la tête de cinquante mille hommes , , & veut que l'empereur vienne fervir fous lui. L'efprit qui régnait alors, ôte à cette idée du

Henri IV. 125

pape l'air de la démence , & n'y laifle que celui de la grandeur.

Le deflein de commander à l'empereur & à tous les rois, ne paraiflait pas moins chimérique ; c'eft cependant ce qu'il entreprit, & non fans quelques fuccès.

Salomon, roi de Hongrie , chafle d'une partie de fes états , & n'étant plus maître que de Presbourg jufqu'à l'Autriche , vient à Vorms renouveller l'hommage de la Hongrie à l'empire.

Grégoire VII lui écrit : vous deve^ f avoir que le royaume de Hongrie appartient à l'êglife romaine. Apprene^ que vous éprouverez l'indignation du St. Siège , fi vous ne reconnaijfeç que vous tene^ vos états de^lui & non du roi de Germanie.

Le pape exige du duc de Bohême cent marcs d'argent en tribut annuel , & lui donne en récompenfe le droit de porter la mitre.

Henri IV jouùTait toujours du droit de nommer les évêques & les abbés , & de donner l'inveftiture par la crofle & par l'anneau ; ce droit lui était commun avec prefque tous les princes. Il appartient naturellement aux peuples de choifir fes pontifes & les magiftrats. Il eft jufte que l'autorité royale y concoure. Mais cette autorité avait tout envahi. Les empereurs nommaient aux évêchés , & Henri IV les vendait. Grégoire , en s'oppofant à l'abus , foutenait la liberté naturelle des hommes > mais en s'oppofant au concours de l'autorité impériale , il introduifait un abus plus grand encore. Ceft alors qu'éclatèrent les divifions entre l'empire & le facerdoce.

Les prédéceffeurs de Grégoire VII n'avaient envoyé des légats aux empereurs que pour les prier de venir les fecourir & de te faire couronner dans Rome. Grégoire envoie deux légats à Henri pour le citer à venir comparaître devant lui comme un aceufé.

Les légats arrivés à Goflar font abandonnés aux infultes des valets. On afTemble pour réponfe une diète dans Vorms , où fc trouvent prefque tous les feigneurs , les évêques & les ahbés d'Allemagne.

Un cardinal nommé Hugues , y demande juftice de tous les crimes qu'il impute au pape. Grégoire y eft dépofé à la

\i6 Henri IV.

pluralité des voix , tnais il falait avoir une armée pour aller à Rome foutenir ce jugement.

Le pape de fon coté dépofe l'empereur par une bulle : je lui défends , dit-il , de gouverner le royaume Teutonique 6* l'Italie , & je délivre fes fujets du ferment de fidélité.

Grégoire plus habile que l'empereur favait bien que ces excGinniunicanons liraient fécondées par des guerres civiles. Il met les évêques Allemands dans fon parti. Ces evêques gagnent <les feigneurs. Les Saxons, anc.cns ennemis de Henri, fe joignent a eux : l'excommunication de Henri leur fert de prétexte.

Ce même Guelfe à qui l'empereur avait donné la Bavière , s'arme contre lui de fes bienfaits, & foutient les mécontents.

Enfin , la plupart des mêmes évêques & des mêmes princes qui avaient dépofé Grégoire VII , foumettent leur empereur au jugement de ce pape. Ils décrètent que le pape viendra juger définitivement l'empereur dans Augsbourg.

L'empereur veut prévenir ce jugement fatal d'Augsbourg ; & par une réfolution inouïe , il va , fuivi de peu de domeltiques , demander au pape l'abfolution.

Le pape était alors dans la forterefTe de Canofle fur l'Apennin , avec (a comteflfe Mathilde , propre coufine de l'empereur.

Cette comtefle Mathilde eft la véritable caufe de toutes les

guerres entre les empereurs & les papes , qui ont fi longtems éfolé l'Italie. Elle poffédait de fon chef une grande partie de la Tofcane, Mantoue, Parme , Rtggio , Plaifance , Ferrare, Modène , Vérone , prefque tout ce qu'on appelle aujourd'hui le patrimoine de St. Pierre de Viterbe julqua Omette, une

Î)artie de POmbrie , de Spolette , de la m.rche d'Anccne. On 'appellait U grande comteffe , quelquefois duchelTe ; il n'y avait alors aucune formule de titres ulitée en Europe -, on difait aux rois votre excellence , votre férénité, votre grandeur, votre grâce , indifféremment. Le titre de majefté était rarement donné aux empereurs , & c'était plutôt une épithete , qu'un nom d'honneur a fîeaé à la dii 'nité impériale. 11 y a encor un diplôme d'une donation de Mathilde à l'évêque de Modène qui commence «nfi ; en préfence de Mathilde , par la grâce de ÙlEV , ducaejfo

Henri IV. 117

ô comteffe. Sa mère , fœur de Henri III , & très maltraitée par fon frère- , avait nourri cette puiffante prkiceffe dans une haine implacable contre la maifon de Henri. Elle était foumiic au pape , qui était fon directeur , & que fes ennemis accufaient d'être fon amant. Son attachement à Grégoire & fa haine contre les' Allemands , allèrent au point qu'elle fit une donation de toutes fes terres au pape ; du moins à ce qu'on prétend.

Cei\ en préfence de cette comteffe Mathilde y qu'au mois de Janvier 1 077 , l'empereur , pieds nus & couvert d'un cilice , fe prolterne aux pieds du pape , en lui jurant qu'il lui fera en tout parfaitement fournis f & qu'il ira attendre fon Arrêt à Augsbourg.

Tous les feigneurs Lombards commençaient alors à être beaucoup plus mécontents du pape que de l'empereur. La donation de Mathilde leur donnait des alarmes. Ils promettent à Henri IV de le fecourir, s'il caffe le traité honteux qu'il vient de faire* Alors on voit ce qu'on n'avait point vu encor ; un empereur Allemand fecouru par l'Italie , & abandonné par l'Allemagne.

Les feigneurs & les évêques affemblés à Forcheim en Franconie, animés par les légats du pape , dcpofent l'empereur, & réunifient leurs fiiffrages en faveur de Rodolphe de Reinfeld , duc de Suabe.

Grégoire fe conduit alors en juge fuprême des rois. II a dépofé Henri IV , mais il peut lui pardonner. Il trouve mauvais qu'on n'ait pas attendu fon ordre précis pour facrer le nouvel élu à Mayence. Il déclare de la fortererfe de Canoffe où les feigneurs Lombards le tiennent bloqué, qu'il reconnaîtra pour empereur & pour roi d'Allemagne celui des concurrents qui lui obéira le mieux.

Henri IV repaffe en Allemagne , ranime fon parti , levé une armée. Prefque toute l'Allemagne eft mife par les deux partis k feu & à iâng.

On voit tous les évêques en armes dans cette guerre. Uni

évêque de Strasbourg, partifan de Henri , va piller tous les couvents déclarés pour le pape.

Pendant qu'on fe bat en Allemagne , Grégoire VII échappé aux Lombards, excommunie de nouveau Henri} & par fa bulle du 7 Mars , nous donnons , dit-il , le royaume Teutonique à Rodolphe , & nous condamnons Henri à être vaincu.

Il envoie à Rodolphe une couronne d'or avec ce mauvais vers fi connu.

Para dédit Pctro , Pttrus diadtma Rodolphe.

Henri IV de fon côté affemble trente évêques & queloues feigneurs Allemands & Lombards à Brixen , & dépofe le pape pour la féconde fois aufli inutilement que la première.

Bertrand , comte de Provence , fe louftrait à l'obéiffance des deux empereurs, & fait hommage au pape. La ville d'Arles refte fidelle à Henri ^

Grégoire VII fe fortifie de la protection des princes Normands , & leur donne une nouvelle inveftiture , à condition qu'ils défendront toujours les papes.

Grégoire encourage Rodolphe & fon parti , & leur promet ue Henri mourra cette année. Mais dans la fameufe bataille e Mersbourg , Henri IV , affifté de Godefroi de Bouillon , fait retomber la prédiction du pape fur Rodolphe fon compétiteur , bleue à mort par Godefroi même.

Henri fe venge fur la Saxe qui devient alors le pays le plus ' malheureux.

Avant de partir pour l'Italie , il donne fa fille Agnès au baron Frédéric de Stauffen , qui l'avait aidé , ainfi que Godefroi de Bouillon , à gagner la bataille décifîve de Mersbourg. Le duché de Suabe eft la dot. C'eft l'origine de l'illuftre & malheureufe maifon de Suabe.

Henri vainqueur pafle en Italie. Les places de la comtefle

Mathilde

Henri IV. n9

Mathilde lui réfiftent. Il amenait avec lui un pape de fa façon , nommé Guibert : mais cela même l'empêche d'abord d'être reçu à Rome.

Les Saxons fe font un fantôme d'empereur : c'eft un comte peine connu.

Henri aflîege Rome. Grégoire lui propofe de venir encor lui demander l'abiblution , & lui promet de le couronner à ce prix. Henri pour réponfe prend la ville } le pape s'enferme dans le château St. Anee.

Robert Guûcard vient à fon fecours , quoiqu'il eût eu auffi quelques années auparavant fa part des excommunications que ôrégoire avait prodiguées. On négocie : on fait promettre au pape de couronner Henri.

Grégoire , pour tenir fa promefTe , propofe de defcendre la couronne du haut du château St. Ange avec une corde , & de couronner ainfî l'empereur.

Henri ne s'accommode point de cette plaifante cérémonie. D fait intronifer fon antipape Guibert , & eft couronné folemnellement par lui.

Cependant Robert Guifcard ayant reçu de nouvelles troupes, cet avanturier Normand force l'empereur à s'éloigner, tire le pape du château St. Ange , devient à la fois fon protecteur & fon maître , & l'emmené à Salerne , où Grégoire demeura jufqu'à fa mort , prifonnier de fes libérateurs , mais toujours parlant en maître des rois , & en martyr de l'églife.

L'empereur retourne à Rome , s'y fait reconnaître lui & fon pape , oc fe hâte de retourner en Allemagne , comme tous fès prédécêfTeurs , qui paraiflaient n'être venus prendre Rome que par cérémonie. Les divifions de l'Allemagne le rappelaient : il falait écrafer l'anti-empereur , & domter les Saxons. Mais il Annales de C Empire. R

130 Henri IV.

ne peut jamais avoir de grandes armées s ni par conféquent do fuccès entiers.

Il foumet la Thuringe ; mais la Bavière foulevée par I'ingratitude de Guelfe , la moitié de la Suabe , qui ne veut point reconnaître fon gendre , fe déclarent contre lui -, & la guerre civile eft dans toute l'Allemagne.

Grégoire VII étant mort , Didier , abbé du Mont-Caflin j eft pape -fous le nom de Viétor III. La comtefle Mathilde ridelle à fa haine contre Henri IV , fournit des troupes à ce Victor , pour chaffer de Rome la garnifon de l'empereur & fon pape Guibert. Vi&or meurt , & Rome n'eu pas moins fouuraite à l'autorité impériale.

L'anti-empereur Hermann n'ayant plus ni argent ni troupes, vient fe jeter aux genoux de Henri IV , & meurt enfuite ignoré.

Henri IV époufe une princeffe RinTe , veuve d'un marquis de Brandebourg de la maiion de Stade. Ce n'était pas un mariage de politique.

Il donne le marquifat de Mifnie au comte de Lanzberg , l'un des plus anciens feigneurs Saxons. C'eft de ce marquis de Munie que defeend toute la maifon de Saxe.

Ayant pacifié l'Allemagne , il repafle en Italie. Le plus grand obuacle qu'il y trouve , eft toujours cette comtefle Mathilde ,. remariée depuis peu avec le jeune Guelfe, fils de cet ingrat Guelfe , à qui Henri IV avait donné la Bavière.

La comtefle foutient la guerre dans fes états contre l'empereur , qui retourne en Allemagne (ans avoir prefque rien fait.

Ce uuelfe , mari de la comtefle Mathilde , eu , dh>on , la première origine de la faftion des Guelfes , par laquelle on

Henri IV. iji

défîgna depuis en Italie le parti des papes. Le mot de Gibelin fut longtems depuis appliqué à la fa&ion des empereurs , parce crue Henri fils de Conrad III naquit à Ghibeling. Cette origine de ces deux mots de guerre , elt auffi probable & auiîi incertaine que les autres.

Le nouveau pape Urbain II , auteur des croifades , pourluit Henri IV avec non moins de vivacité que Grégoire VIL

Les évêques de Confiance & de Pafiau foulevcnt le peuple. Sa nouvelle femme Adélaïde de Ruine , & fon fils Conrad né de Berthe , fe révoltent contre lui. Jamais empereur, ni mari , ni père ne fut plus malheureux que Henri IV.

L'impératrice Adélaïde & Conrad Ton beau-fils , pafTent en Italie. La comteffe Mathilde leur donne des troupes & de l'argent. Roger duc de Calabre marie fa fille à Conrad.

Le pape Urbain ayant fait cette puiflante ligue contre l'empereur , ne manque pas de l'excommunier.

L'empereur en partant d'Italie , avait laiffé une garnifon dans Rome, il était encor maître du palais de Latran , qui était affez fort, & où fon pape Guibert était revenu.

Le commandant de la garnifon vend au pape la garnifon & le palais. Géofroi, abbé de Vendôme, qui était alors à Rome, prête à Urbain II l'argent qu'il faut pour ce marché ; & Urbain il le rembourfe par le titre de cardinal qu'il lui donne , à lui & à fes fuccefleurs. Ainfi dans tous les gouvernements monarchiques, la vanité a toujours fait fes marchés avec Fa varice* Le rape Guibert s'enfuit.

Les efprits s'occupent pendant ces années en Europe , de l'idée des croifades , que le fameux hermite Pierre prêcnait partout , avec un enthoufiaime qu il communiquait de ville ea villa;: - >

Henri IV.

Grand concile , qu plutôt aflemblée prodigieufe à Plaifance en 109 5. Il y avait plus de quarante mille nommes -, & le concile fe tenait en plein champ. Le pape y propofe la croifade.

L'impératrice Adélaïde & la comtefle Mathilde y demandent folemnellement juftice de l'empereur Henri IV.

Conrad vient baifer les pieds d'Urbain II , lui prête ferment de fidélité , & conduit fon cheval par la bride. Urbain lui promet de le couronner empereur, à condition qu'il renoncera aux inveftitures. Enfuite il le baife à la bouche , & mange avec lui dans Crémone.

La croifade ayant été prêchée en France avec plus de fuccès qu'à Plaifance , Gautier fans avoir , l'hermite Pierre , & un moine Allemand nommé Godefcald, prennent leur chemin par l'Allemagne, fuivis d'une armée de vagabonds.

Comme ces vagabonds portaient la croix & n'avaient point d'argent , & que les Juifs qui faifaient tout le commerce d'Al- •s lemagne en avaient beaucoup , les croifés commencèrent leurs

expéditions par eux à Vorms, à Cologne , à Mayence, à Trêves, & dans plufieurs autres villes. On les égorge, on les brûle. Prefque toute la ville de Mayence eft réduite en cendres pat ces défordres.

L'empereur Henri réprime ces excès autant qu'il le peut, & laiffe les croifés prendre leur chemin par la Hongrie , où ils font prefmie tous maffacrés.

Le jeune Guelfe fe brouille avec fa femme Mathilde. Il fe fépare d'elle , & cette brouillerie rétablit un peu les affaires de l'empereur.

Henri tient une diète à Aix-la-chapelle , où il fait déclarer fon fus Conrad , indigne de jamais régner.

Il fait élire & couronner (on fécond fus Henri , ne fe

Henri IV. 135

doutant pas qu'il aurait plus à Ce plaindre du* cadet que de l'ainé.

L'autorité. de l'empereur eû abfolument détruite en Italie, mais rétablie en Allemagne.

Conrad le rebelle meurt fubitement à Florence. Le pape Pafcal II , auquel les faibles lieutenants de l'empereur en Italie oppofaient en vain des antipapes, excommunie Henri IV, à l'exemple de Ces prédéceffeurs.

La comtefle Mathilde brouillée avec fon mari, renouvelle fa donation à l'églife romaine.

Brunon , archevêque de Trêves , primat des Gaules de Germanie , inverti par l'empereur , va à Rome., où il elt obligé de demander pardon d'avoir reçu l'inveftiture. «•>

Henri IV promet d'aller à la Terre - feinte. C'était le feul moyen alors de gagner tous les efprits. ,

Mais dans ce même tems , l'archevêque de Mayence & l'évêque de Confiance , légats du pape , voyant que la croifade de l'empereur n'eft qu'une teinte , excitent fon fils Henri contre lui. Ils le relèvent de l'excommunication, qu'il a, difent-ils , encourue pour avoir été fidèle à fon père. Le pape l'encourage lr on gagne plufieurs feigneurs Saxons & Bavarois.

Les partifans du jeune Henri aûfemblent un concile & une armée. On ne laifle pas de faire dans ce concile des loix fages. On y confirme ce qu'on appelle la trêve de Dieu } monument de l'horrible barbarie de ces tems - la. Cette trêve était une défenfe aux feigneurs & aux barons , tous en guerre les uns contré les autres, de fe tuer les dimanches & Tes fêtes. '

Le jeune Henri protefte dans le concile , qu'il eft prêt de

f 34 Henri IV.

fe foumettre à fon père , fi Ton père fe foumet au pape. Tout le concile cria Kirie-eleifon. C'était la prière des armées tk des conciles.

Cependant ce fils révolté met dans fon parti le marquis d'Autriche & le duc de Bohême. Les ducs ae Bohême prenaient alors quelquefois le titre de roi , depuis que le pape leur avait donné la mitre.

Son parti fe fortifie. L'empereur écrit en vain au pape Pafcal , qui ne l'écoute pas. On indique une diète à Mayence pour appaifer tant de troubles.

Le jeune Henri feint de fe réconcilier avec fon père. Il lui demande pardon les larmes aux yeux; & l'ayant attiré près de Mayence dans le château de Bingenheim , il l'y fait arrêter, & le retient en prifon.

La diète de Mayence fe déclare pour le fils perfide, contre Je père malheureux. On fignifie à l'empereur qu'il faut qu'il envoie les ornemens impériaux au jeune Henri. On les lui prend de force , on les porte à Mayence. L'ufurpateur dénaturé y

eft couronné. Mais il aflure en foupirant que c'eit malgré lui , êc qu'il rendra la couronne à fon père , dès que Henri IV fera cbéuTant au pape.

On trouve dans les conftitutions de Goldaft une lettre de l'empereur à fon fils , par laquelle il le conjure de fouffrir au moins que l'évêque de Liège lui donne un afyle. Laiffe^ moi , dit-il , re/ler à Liège , jinon en empereur , du moins en réfugié. Qu'il ne foit pas dit à ma honte , ou plutôt à la vôtre , que je fois forcé de mendier de nouveaux afyles dans le tems de Pâques, Si vous m'accorde^ ce que je vous demande , je vous en aurai une grande obligation : Ji vous me refufe^ , j'irai plutôt vivre en villageois dans les pays étrangers , que de marcher ainji d'opprobre en opprobre dans un empire qui autrefois fut le mien.

Quelle lettre d'un empereur à £bn fils ! L'hypocrite & inflexible dureté de ce jeune prince , rendit quelques partifans h Henri IV. Le nouvel élu voulant violer à Liège 1 afyle de fon père , rut repoufle. Il alla demander en Aliace le ferment de

fidélité , & les Alfaciens pour tout hommage battirent les troupes qui l'accompagnaient , oc le contraignirent de prendre la fuite. Mais ce léger échec ne fit que l'irriter, & qu'aggraver les malheurs du père. *

L'évêque de Liège , le duc de Limbourg , le duc de la bafie Lorraine , protégeaient l'empereur. Le comte de Hainaut était contre lui. Le pape Pafcal écrit au comte de Hainaut : Pourfuive^ partout Henri , chef des hérétiques , &fes fauteurs ; vous ne pouveç offrir à DlEU de facrifices plus agréables.

Henri IV enfin , prefque fans fecours , prêt d'être forcé dan* Liège , écrit à l'abbé de Cluni. Il femble qu'il méditât une retraite dans ce couvent. Il meurt à Liège le 7 Août, accablé de douleur , & en s'écriant : Dieu des vengeances , vous vengeref ce parricide. C'était une opinion auffi ancienne que vaine , eue Dieu exauçait les malédictions des mourants, oc furtout des pères : erreur utile fi elle eût pu enrayer ceux qui méritent ces malédictions.

Le fils dénaturé de Henri IV vient à Liège , fait déterrer de l'églife le corps de fon père , comme celui d'un excommunié , & le fait porter à Spire dans une cave.

Page 1