Le volt est l'unité de tension des courants
corps simple ? Et maintenant ce n'est plus qu'un jeu. L'électricité agrandit donc immensément le cadre des opérations industrielles, en mettant aux mains du chercheur une force nouvelle dans son mode d'action et presque illimitée dans sa puissance. D'autres métaux sortiront bientôt comme l'aluminium du creuset électrique, et apporteront à la société leur bonne part de qualités ignorées jusqu'ici.
Déjà l'usine de Lockport ne peut suf&re aux demandes qui lui arrivent tous les jours de plus en plus nombreuses, et la Compagnie a commandé deux autres dynamos de la puissance de celui qu'elle emploie maintenant. Bientôt d'autres usines vont s'établir, et l'aluminium est à la veille de prendre rang, et un rang d'honneur, parmi les métaux usuels.
Il nous semble que ces brillants résultats, obtenus par nos industrieux voisins, devraient donner l'éveil à nos capitalistes et leur faire tourner les yeux vers l'exploitation de quelques-uns de nos minerais, négligés jusqu'à ce jour. Nous voulons surtout parler de nos fers titanes. Nous le disions en commençant, la province de Québec renferme des montagnes de ce minerai. Et, par une singulière coïncidence, les principaux gisements se trouvent assez souvent dans le voisinage de pouvoirs d'eau excellents. La Providence a voulu suppléer ainsi au combustible, à la houille, qui nous manque.
L'énergie nécessaire à la dissociation de ces minerais, nous la trouverons donc, non pas dans la houille, mais dans nos rivières. Nous ferons de la métallurgie économique, grâce à.nos chutes et à nos rapides. Cela tient presque du rêve ; on croirait vraiment que nous exposons ici les visions de cerveaux malades ou en délire. Rien cependant n'est plus certain. Vivons encore cinquante ans, et nous verrons tout cela, sans parler de bien d'autres choses.
Quand nous mentionnons particulièrement nos fers titanes comme devant être traités par l'électricité, nous ne prétendons pas qu'ils seront traités comme minerais de fer, mais bien comme minerais de titanium. Le titanium est un métal dont la valeur devra augmenter du moment qu'on pourra l'avoir en masses considérables.
Qui sait, par exemple, si les alliages possibles du fer et du titanium ne sont pas appelés à rendre un jour des services précieux ? Qui sait si l'affinité énergique de ce métal pour l'azote ne permettra pas un jour d'extraire directement et économiquement l'oxygène de l'air atmosphérique ? Le titanium forme avec
Paluminium un alliage qu*on pourra peut-être utiliser. En ces matières, il faut à la fois douter de tout et croire à tout.
Dans tous les cas, on pourrait faire des essais sérieux en ce sens. Risquer quelques centaines de piastres est peu de chose quand on a en perspective une nouvelle industrie qui doit rapporter tôt ou tard des millions.
Toutes ces réflexions sont absolument logiques. Mais, hélas ! les capitaux sont craintifs et peu sensibles à une logique qui n'a pas été préalablement justifiée par des faits. Et dans toute nouveauté industrielle, les esprits sont plutôt frappés par ce qu elle renferme d'incertain et d'aléatoire que par la possibilité plus ou moins grande de réaliser des bénéfices. On se croise les bras et on attend.
Survient un jour un esprit hardi et inventif, qui passe bravement le Rubicon et s'empare de la fortune. Tout le monde s'écrie : *' Pourquoi n'avons-nous pas essayé avant lui ? " Il n'en tenait qu'à vous, messieurs les capitalistes : audentesfortunajuvat.
L'abbé J.-C.-K. Laflamme.
LE RÉALISME EN LinÉRATDRE
Nous sommes déjà bien loin de l'époque où se faisait la grande lutte entre les classiques et les romantiques, lutte réelle et sérieuse pour un certain nombre d'esprits distingués, mais nulle, ou tout au moins fort indifférente pour le public ordinaire. Et, en effet, quel intérêt peut avoir pour la multitude la distinction, souvent très subtile, d'un genre avec l'autre? Faites jouer ie Oid sous le nom de Victor Hugo, et mettez à la scène Le Roi s^amuse en l'attribuant à Corneille; beaucoup de gens, la plupart même, trouveront révolutionnaires les vers du Oîd, et admirables de modération ceux de Le Roi s^amuse. Pour un grand nombre, le nom fait tout.
Aujourd'hui, cependant, les circonstances ne sonib plus les mêmes. Il ne s'agit plus de savoir si c'est le style moderne qui doit l'emporter sur le style ancien, ou si la république doit être proclamée parmi les mots. La lutte se fait sur un autre terrain: c'est la bataille du convenable contre l'inconvenant, ou plutôt, disons le mot, du propre contre le malpropre.
Il se fera toujours des œuvres légères plus ou moins morales, des romans de style agréablQ, mais dont la lecture présente un certain danger, pour la jeunesse surtout. De ces livres, les grandes villes en produisent par milliers chaque année. Je n'ai pas, pour le moment, à les étudier ni à les juger. Ce sont du reste des œuvres de passage qui ne font pas une marque profonde. Mais, à côté de ces productions, il y a toute une école qui s'est formée depuis un certain nombre d'années et qui semble résumer, personnifier les principes et le goût de la littérature du jour. C'est VEcole réaliste ou naturaliste, dont les deux principaux représentants sont M. Emile Zola pour la prose, et M. Jean Richepin pour la poésie. Voilà les deux noms qui brillent aujourd'hui au plus haut point dans le firmament de la librairie. Leurs écrits,— ceux de Zola surtout, — sont imprimés à un nombre considérable d'éditions. C'est une véritable mine d'or pour les auteurs et pour l'éditeur. Nous allons voir dans quel terrain cet or a son origine, dans quelle fange il faut plonger pour l'aller découvrir.
L'école réaliste prétend, avec assez de raison en apparence, porter son nom, être fidèle à son titre ; elle ne veut donner que du vrai, que du réel :
Rien n'est beau que le vrai, le vrai seul est aimable.
Cela se comprend et peut s'accepter dans une juste mesure. Il est bien certain que, si vous avez à peindre soit une des grandes scènes de la nature, soit un de ces petits incidents qui savent charmer par le détail même de leurs traits, il faut vous attacher à reproduire aussi fidèlement que possible l'objet dont vous retracez l'image. Et s'il s'agit d'une œuvre d'imagination, on doit également ne pas dépasser, — même pour faire de l'extraordinaire, — les hardiesses assez fréquentes de la nature. Voilà le bon côté, le côté vrai du réalisme ; et personne ne lui reprocherait de rester fidèle à d'aussi bonnes traditions. Ce n'est pas lui, du reste, qui a inventé et appliqué le premier ce principe : tous les grands esprits s'en sont inspirés, toutes les grandes œuvres en sont imprégnées.
Mais, de ce que l'on doit s'appliquer à reproduire la nature avec la plus grande exactitude, à peindre fidèlement les objets, à donner la vraie note du sentiment, de la passion, s'en suit-il qu'il nous soit permis de tout peindre et de tout dire ? Le vrai, le réel, dans les objets comme dans les idées, peut-il toujours être exposé indifféremment devant les regards de tous ? Oui, dit l'école réaliste ; non seulement cela peut se faire, mais cela doit se faire. Et c'est ici que cette école, sous prétexte de faire du neuf et de quitter les sentiers battus, abandonne la grande ligne droite et s'égare dans des ramifications si extravagantes et si lointaines, que l'appel des principes et même la voix du simple bon sens ne peuvent plus s'y faire entendre.
Et, qu'on veuille bien le remarquer : quand je parle de principes en littérature, je ne donne pas à ce mot l'acception sévère et restreinte qui peut et doit lui convenir sur un autre terrain. L'écrivain doit avoir, dans sa manière de concevoir et de traiter son sujet, la plus grande latitude possible. L'art de la parole .progresse et se modifie comme tous les autres. Les grandes inventions modernes, qui permettent aux différentes nations du globe de communiquer presque instantanément les unes avec les autres, ont produit un échange constant d'idées qui a modifié profondément le travail de la pensée humaine et lui a permis d'embrasser un plus vaste champ. De là, de nouveaux aperçus, des horizons plus reculés, et, par suite, de nouvelles manières d'exprimer les situations extraordinaires, de peindre les immen-
ses tableaux que la méthode des anciens serait peut-être impuissante à rendre. Vous ne pouvez pas, avec la langue et les idées d'Homère et de Virgile, — qui ont pourtant fait une si admirable description du siège de Troie, — donner un tableau du dernier siège de Paris. Il faut être de son siècle et suivre, tout en le guidant, le progrès qui s'accomplit. Il faut dire vite et juste ; il faut aller droit au but.
Mais il n'en est pas moins vrai, d'un autre côté, que la nature elle-même, tout en laissant marcher le progrès qui trouve et perce ses secrets, reste toujours la même, grande, belle, vraie et chaste, n'aimant qu'on ne découvre son flanc que pour les besoins d'une science qui éclaire, et se voilant devant la foule qui ne cherche qu'à satisfaire une vaine curiosité ou un désir plus coupable encore. Il est permis à l'œil chercheur du savant de scruter les cadavres pour le bien de ses semblables ; mais je doute qu'on arrive jamais à admettre indifféremment le public inquisiteur et vain à ces mystères de la nature que le Créateur a voulu dérober à nos regards.
Voilà la limite naturelle qui s'impose à la littérature et que le réalisme franchit tous les jours ; voilà les principes qui doivent guider le véritable écrivain et dont M. Zola et ses disciples ont rejeté bien loin le joug salutaire. Il n'y a plus de murailles, il n'y a plus de rideaux, il n'y a même plus de vêtement. M. Zola abat les murs, soulève toutes les tentures, déchire les manteaux. Il ne peut pas même souffrir les ombres de la nuit ; il les éclaire constamment, de sorte que ses personnages sont obligés de passer chaque moment de leur existence sous le regard gênant et gêné du public. Pas une de leurs actions qui n'ait son témoin. Quelle vie impossible pour l'acteur, quel spectacle embarrassant parfois pour les assistants, qui sont forcés de voir tout ce qui se passe, d'entendre tout ce qui se dit ! N'est-ce pas là une exagération de la vérité, qui devient par là même une fausseté ? Car, si toutes les actions qui se font, si toutes les paroles qui se disent, sont vraies et réelles, la manière dont elles sont présentées n'est ni vraie ni vraisemblable. Cette vie constamment étalée aux regards n'est pas la vie ordinaire : c'est une vie factice et faite pour les besoins du livre. Ce n'est pas ainsi que la nature procède : elle a ses périodes d'ombre et de lumière ; elle a sa vie au grand jour, et celle qu'elle enveloppe dans l'obscurité.
Et, pour donner une idée de cette manière de tout dire et de tout faire voir, pour montrer les inconvénients véritables qui en résultent, il faudrait vous faire pénétrer dans le vif d'une de ces œuvres dont il est question, mettre devant vos regards les
défauts que je leur reproche. Malheureusement ici, les citations ne sont pas possibles. En soulevant le voile discret que j'ai jeté sur ces pages, il faudrait vous prier, — au nom de la décence,— de fermer les yeux.
Et ce n'est pas tout encore. Non seulement les réalistes entreprennent de photographier toutes les actions de la vie humaine, mais ils semblent chercher de préférence celles qui sont le moins susceptibles d'être exposées au regard du public. Quand il leur faut choisir entre deux objets, ils choisissent instinctivement le moins relevé ; on dirait que ce qui est bas a pour eux une attirance particulière. C'est comme un statuaire qui, ayant à faire un modèle, au lieu de prendre de l'argile propre — et inodore — se sert plutôt de fumier qu'il délaye et pétrit avec un plaisir visible. Pourquoi ? Est-ce que la statue sera plus belle ? est-ce que la ressemblance sera plus frappante ? Non. C'est simplement le goût de l'ouvrier, qui peut être partagé par le grand nombre, mais qui, dans tous les cas, est un fort mauvais goût. Georges Sand, en parlant de ce naturalisme dans l'art, comparait les deux vrais qui font séparément l'objectif de chaque école, à deux vases
exposés sur une fenêtre : l'un est un vase de fleurs, et l'autre
eh! bien c^estVautre, Tous les deux sont également vrais,
pourtant.
Voyez Zola dans U Assommoir, Pot-Bouille, UŒuvre, etc: c'est un panorama qui se déroule sous vos yeux, et l'auteur est là pour arrêter le mécanisme au passage du tableau le plus repoussant et vous noyer sous un déluge d'explications qui sentent réellement mauvais. Richepin fait le même métier dans Les Blasphèmes.
Dans toutes les œuvres des réalistes, vous trouvez ce même désir de montrer les déchirures du vêtement, cette même tendance à dépeindre jusque dans les moindres détails les monstruosités les plus horribles. C'est un amphithéâtre de dissection qui choque à la fois la vue et l'odorat. Leur œuvre ne s'adresse pas à l'intelligence ; c'est une machine à sensations, et l'artiste, abdiquant son rôle élevé, descend à l'état de simple manœuvre. Car, comme le dit si bien un critique: '^S'il n'y a que du corps dans votre œuvre et qu'elle ne parle qu'aux sens, vous n'êtes qu'un ouvrier sans âme qui n'a d'habile que les mains."
Et cela est tellement vrai que les réalistes, en général, ne s'occupent aucunement de la marche de leur volume. Il n'y a aucun plan, aucun fil conducteur. C'est une série de tableaux qui se ressemblent tous et sont toujours peints sur le même fond, mais le drame n'a pas de suite : en un mot l'intrigue manque
complètement. Le seul intérêt de l'œuvre consiste en une série de sensations.
Mais les réalistes ne se contentent pas de réclamer le droit d'étaler aux regards toutes les actions quelles qu'elles soient, et de choisir de préférence, parmi ces actions, celles sur lesquelles on devrait plutôt jeter un voile charitable; ils vont encore plus loin : ils établissent leur drame dans un monde spécial, dans une classe à part et qui forme réellement l'exception. Or, cette société ne représente pas plus la société humaine qu'une plante venue dans une cave ne représente l'espèce à laquelle elle appartient, ou qu'un arbre des tropiques, élevé en serre-chaude dans les climats du nord, ne donne une idée de la splendeur de sa végétation dans son sol naturel.
Pour peindre l'homme, il ne faut le prendre ni parmi les héros^ ni parmi les félons et les incomplets. Il faut prendre la vie moyenne, la vie ordinaire, qui presque toujours est bonne et honnête. Et, même parmi cette existence moyenne, on ne doit pas choisir tout exprès ceux que des circonstances regrettables^ — ^les exemples ou les conseils mauvais, — ont fait dévier de la ligne droite et qui se sont forgé une conscience à part, comme le contorsionniste se fabrique une musculature qui lui est propre. Et si, dans tous les cas, il s'agit de faire un choix dans les extrêmes, il vaut toujours mieux peindre le héros que le forçat : on a également la vérité, mais une vérité qui élève et fortifie, au lieu d'encourager les penchants déjà si impérieux de la mauvaise nature. Mais ce n'est pas là l'idée du réalisme, et Zola l'explique clairement dans les lignes suivantes de L^ Œuvre, où Sandoz le poète,— journaliste par nécessité, — s'adresse à Claude, le peintre qui n'arrive jamais :
"HeinI étudier l'homme tel qu'il est, non plus leur pantin métaphysique, mais l'homme physiologique, déterminé par le milieu, agissant sous le jeu de tous ses organes... N'est-ce pas une farce que cette étude continue 'et exclusive de la fonction du cerveau, sous le prétexte que le cerveau est l'organe noble?... La pensée, la pensée, hé I tonnerre de Dieu ! la pensée est le produit du corps entier. Faites donc penser un cerveau tout seul, voye^ donc ce que devient la noblesse du cerveau quand le ventre est malade I... Nonl c'est imbécile, la philosophie n'y est plus, la science n'y est plus, nous sommes des positivistes, des évolutionnistes, et nous garderions le mannequin littéraire des temps classiques, et nous continuerons à dévider les cheveux emmêlés de la raison pure ! Qui dit psychologue dit traître à la vérité. D'ailleurs physiologie, psychologie, cela ne signifie rien : l'une
a pénétré l'autre, toutes deux ne sont qu'une aujourd'hui, le mécanisme de l'homme aboutissant à la somme totale de ses fonctions
'* Alors, j'ai trouvé ce qu'il me fallait, à moi. Ohl pas
^rand'chose, un petit coin seulement, ce qui suffit pour une vie humaine, même quand on a des ambitions trop vastes... Je vais prendre une famille, et j'en étudierai les membres un à un, d'où ils viennent, où ils vont, comment ils réagissent les uns sur les autres ; enfin, une humanité en petit, la façon dont l'humanité pousse et se comporte. D'autre part, je mettrai mes bons hommes dans une période historique déterminée, ce qui me donnera
le milieu et les circonstances, un morceau d'histoire Une
série de bouquins, quinze, vingt bouquins, des épisodes qui se tiendront, tout en ayant chacun son cadre à part, une suite de romans à me bâtir une maison pour mes vieux jours, s'ils ne m'écrasent pas ! "
La maison pour les vieux jours est bâtie et l'auteur est en outre millionnaire : c'est ce qu'il y a de plus solide et de plus vrai dans son œuvre.
Les lignes que nous venons de lire contiennent tout entière 'Son idée et sa manière de la traiter. Ce n'est pas l'humanité qu'il peint, c'est '^ une humanité en petit ", façonnée par le milieu qu'elle occupe ; ce sont des •' bons hommes dans une période historique déterminée " ; c'est '' le mécanisme de l'homme aboutissant à la somme totale de ses fonctions ".
Voilà la formule.
Et quel est ce " milieu " où l'auteur fait naître, vivre et mouvoir ses bons hommes ? C'est la classe des déclassés ; c'est la société mal bâtie et sans cohésion des " refusés " de l'art, des " découragés " des lettres, des '* nullités " de la science, et des paresseux de tous les états. Et, pour être bien sûr de se trouver dans un monde vraiment à son choix, l'auteur fait à tous ces gens une généalogie, pour constater authentiquement l'hérédité de leurs vices, la tache originelle qui va s'agrandissant comme une tache d'huile. Nécessairement, il se trouve, ça et là, dans un tableau effacé, quelque honnête figure, quelque bon ménage qui passe, tout étonné de respirer cette atmosphère de bouge ; mais ils font une ombre dans l'œuvre, et ce n'est pas d'eux que l'auteur s'occupe le plus.
Telle est son humanité en petit.
Or n'est-ce pas plutôt une humanité rapetissée, estropiée, malade ? Et, bien que ce soit le *' vrai " dans une certaine mesure, n'est-ce point un vrai qui n'est que relatif, comme nous
l'avons remarqué plus haut ? Tout est vrai pris à un certain point de vue. Un homme sans bras est une vérité actuelle, triste si vous voulez, mais c'est une vérité. Plusieurs hommes, plusieurs femmes, plusieurs enfants sans bras, peuvent exister et former une petite colonie dont je vous ferais l'histoire véridique et détaillée. Mais si, en écrivant cette histoire, je prétends écrire celle de l'humanité, faire une page de science ordinaire et de morale pour servir à la conduite du genre humain, présenter comme générale une situation qui n'est en réalité qu'un accident de la nature, je sors de la vérité et je tombe dans le mensonge savant. De même la peinture d'une famille gangrenée, d'un groupe de familles viciées, peut être vraie, mais elle n'est pas cette vérité que l'écrivain, que le peintre ont pour mission de proclamer et dont le caractère principal doit être l'universalité. Et, du reste, s'il faut peindre l'humanité par ses détails, s'il faut rendre des épisodes qui forment l'exception, pourquoi un pinceau aussi réellement distingué que celui de M. Zola ne choisit-il pas les actes qui consolent, relèvent et grandissent, au lieu de s'attacher aux scènes qui affligent, écrasent et rapetissent ? Et si, comme il le dit lui-même, il a le désir, l'ambition de faire l'histoire d'une classe que les écrivains ignorent en général, ou du moins ne mentionnent qu'incidemment, s'il a voulu parler du peupkj pourquoi ne prend-il pas ses sujets dans le peuple même, bon, sain, honnête, et non dans la popviace, la plibe, toujours prête à suivre les plus mauvais instincts ? Ou bien, s'il veut peindre une *' humanité en petit ", qu'il la prenne aux champs, ^ à la mer, à l'armée : cela peut être quelquefois aussi intéressant que le grouillement des cloaques, et, dans tous les cas, l'odeur en est plus saine. Il y a, au surplus, des peintres et des écrivains qui se sont illustrés dans ces belles et touchantes scènes ; pourquoi M. Zola ne les eût-il pas, non seulement imités, mais surpassés de beaucoup ? Car ce qu'il y a de plus regrettable dans l'œuvre de cet auteur, c'est qu'il n'avait pas besoin, pour se distinguer et faire du bruit autour de son nom, de remuer toute cette boue, d'étendre toute cette pourriture ; il pouvait acquérir l'illustration, — et peut-être aussi la maison des vieux jours ainsi que le million, — avec l'aide seule de son incontestable et merveilleux talent. On pardonnerait facilement à un écrivain de second ordre d'avoir recours à ces trucs vulgaires pour se faire remarquer ; mais pourquoi M. Zola, qui a écrit tant de pages
1. Dana son dernier ouvrage, La Terre, M. Zola met en scène des paysan» qui ne sont, au dire des critiques, que des personnages de haute fantaisie.
délicieuses, vient-il mêler cette fumée noire et malsaine à ces rayons? pourquoi vient-il jeter ce fumier sur ces fleurs ?
Et nous pourrions en dire autant de M. Jean Richepin, qui semblait posséder ce souffle qui fait les grands poètes, cette flamme qui marque au front les élus de Part. Pourquoi mettre à côté d'un vers harmonieux et grand un hémistiche que le latin même ferait difficilement passer ? pourquoi, ayant cette flamme qui éclaire les sommets, aller chercher et montrer avec une pâle lanterne les immondices du ruisseau? pourquoi ramper quand on peut planer si haut ?
Ah I je sais ce que l'école répondra : — " Il faut mettre la plaie à nu ; il faut trancher dans toutes ces chairs gâtées, enlever ces excroissances, redresser ces difformités." — Je ne m'y oppose pas si la chose est possible sans danger ; il y aurait même là une m ission, une œuvre assez méritoire. Mais si vous voulez faire le bien réellement, sincèrement, qu'est-ce qui vous oblige à convier la foule à vos pénibles opérations, à travailler sous les yeux étonnés du public ? Tranchez, coupez, remuez, fouillez ; mais pourquoi promener partout ces chairs saignantes et putrides, qui non seulement donnent des haut-le-cœur, mais empoisonnent l'air et répandent autour d'elles la contagion ? Ce grand désir de produire le bien d'autrui par l'exposé de la vérité, n'est-il donc point plutôt un grand amour de l'argent des autres que la surexcitation d'une curiosité malsaine sème sur vos pas? ce prétendu apostolat ne serait- il point une véritable exploitation ? — Oui ; et c'est ce qu'il y a de plus vrai et de plus réel dans le réalisme de cette école. Au lieu de moraliser, on démoralise avec un succès regrettable, et, comme le dit si bien un critique : " le romancier moralisant devient un conteur licencieux ".
On me trouvera peut-être trop sévère. Je ne suis pourtant qu'un écho de l'opinion générale. Qu'on lise plutôt ce qu'écrit Pierre Véron à propos de la publication en volume du feuilleton intitulé La Terre :
" Il a publié; et l'on peut encore mieux juger de la triste
besogne faite par le pontife du naturalisme en voyant réunies les lamentables variations de cette scatologie.
'' Sous prétexte que le mot shocking n'est pas français, M. Zola a cru pouvoir se livrer aux descriptions désolantes qui ont attristé ses amis eux-mêmes
" On savait avant lui que la pauvre humanité avait des côtés hideusement malpropres, mais personne encore n'avait estimé que nous faire assister à de tels spectacles pût être considéré comme un progrès de l'esprit humain
" Je ne parle pas des crudités d'autre espèce que M. Zola a accumulées dans son dernier volume. Il nous avait déjà blasés d'ailleurs sur cette spécialité. "
Et c'est là la partie la moins sévère de la critique de M. Pierre Véron.
Nous venons d'étudier le caractère principal qui distingue les réalistes : le dévoilement en public de toutes les misères secrètes de l'humanité. Mais l'école ne se contente pas de ce seul changement. A côté des idées neuves, et des tableaux neufs, il y a les expressions et les teintes nouvelles. La langue française, toute riche qu'elle soit dans le domaine du sentiment, tout enrichie qu'elle ait été, pendant ce siècle surtout, dans le champ des arts et des sciences, ne suffit déjà plus aux écrivains de l'école. Il faut à ces génies subtils des nuances plus délicates encore que les réalistes-décadents se chargent de trouver.
Et ici je me sens plus à Taise. Car si, tout à l'heure, il m'était interdit de faire des citations, — par respect pour le lecteur et pour moi-même, — je puis maintenant ouvrir toute grande la page et laisser entrer ce jargon nuageux mais point malfaisant. Il y a pourtant, il faut le dire, dans cette création, ou plutôt cette fabrication quotidienne, d'heureuses rencontres, des expressions nouvelles qui sont d'une remarquable justesse; mais, en somme, l'ensemble est pénible.
Ecoutez plutôt la manière dont un de ces prophètes des temps modernes parle de l'œuvre d'Edgar Poe ; ici, c'est moins la fabrication des mots que la nouveauté des tournures et des idées :
*^ La domination de chacune des œuvres de Poe est immédiate. Dès les premières lignes de ses contes et de ses poèmes, par l'emploi d'un style particulier et variable, d'une certaine catégorie de mots et d'une syntaxe précise, par le ton spécifique du début, Poe s'empare de l'attention, dispose à le suivre en une certaine humeur, contraint, — de même qu'un sourire fait sourire et qu'un clignement d'yeux porte à prendre l'air rusé, — à ressentir l'état d'esprit, la comicité nerveuse et le douloureux accablement dont l'œuvre sera saturée.
" Dans les romans judiciaires, des préfaces de plusieurs pages, d'un style défini et lucide, d'une élocution correcte, sertissant en an clair argent de froids paradoxes, préparent, toute sentiment talité réprimée, à épanouir ce que l'esprit contient de dispositions spéculatives, de curiosité supérieure et sèche
" Cette acharnée persistance à n'user en une fois que d'un Btyle, à ne susciter et redoubler qu'une émotion, conquiert le
lecteur, l'emmène et le trouble ; perdant pied dans l'irréel, lentement dépouillé du sens de sa personnalité, il est soumis et lié, muet d'épouvante, transfixé de douleur, maniaque d'analyse, consterné de la mort d'une amante qu'il n'a jamais connue, attaché par un enthousiasme froidement tendu à la démonstration d'un principe métaphysique, énorme à intégrer l'univers.''
Et je ne choisis pas : tout l'article est coulé dans le même moule. Je détache, au hasard, quelques nouvelles beautés :
"... Les héros des poëmes sont frénétiques d'exultation, ou radotent et délirent de douleur, comme les étranges femmes des contes, mystiques, grandes et frêles, ont la ferveur égarée des êtres fragilement nerveux Ces âmes compromises et vacillantes, situées aux confins de la folie, disséquées en leurs vices, exhibées en leur monstruosité, sont définies et homogènes...
"... Sinistres comme des masques, les joues exsangues et les lèvres minces, les personnages de Poe gravitent comme des astres ayant dans les yeux le froid éclair de la raison raisonnante, ou la lueur troublée de la raison vacillante, portant l'aspect impérieux et défini des machines parfaites...
"... D'éclatantes corolles aux nuances spectrales se creusent en cônes et se découpent en angles volutes, s'infléchissent par courbes pures sur leurs tiges d'abord verticales. La précise harmonie de leur port flatte le regard que déconcertent leur beauté rigide et leur charme inanimé."
Cette précieuse littérature se trouve dans la Rews œntemporaine, tome 1er, cahier No. 1, 1885.
Voulez- vous maintenant une autre espèce du même genre ? Ouvrons le 4e cahier de la même revue, avril 1885. C'est intitulé : Idylle moderne :
" Autrefois, — ô souvenances déjà lointaines! — ces deux âmes dès les premières aurores, apparurent natalement blanches et douées, à l'état nostalgique, d'une sorte de languide passion pour les choses du ciel. On eût dit d'éternels enfants destinés à mourir comme les oiseaux s'envolent, et que le lis du matin serait la seule fleur oubliable sur leur chaste tombe ! "
Cela ne vous rappelle-t-il pas vos quinze ans et les amplifications dont vous parsemiez alors les albums de salon ?
Et ces deux fleurs rares s'affligeaient de vivre dans une époque dépourvue de foi et d'honneur, " ayant à subir les saluts des passants polis, aux jugements d'emprunt, aux politiques visées, aux calomnieux éloges, dont les présences, très distinguées, dégagent une odeur de bois mort ".
L'un de ces jeunes " cœurs de vestale ne se distinguait, en apparence, du commun des personnes de bonne compagnie, que
— parfois, — par un certain coup d'œil bref, très pénétrant, un peu fixe, et dont l'indéfinissable expression dissolvait ou inquiétait autour de lui les plus banales insouciances ".
Hélas I
Nous avons vu de la critique littéraire et de l'idylle, voici maintenant un petit modèle dans le genre Nouvelle, Il s'agit d'un enfant de dix ans qui assiste au service funèbre d'un adjudant assassiné par un soldat :
" La tête lourde, avec, sur un fond de pensées veules, d'un peu moins nuageuses pensées où continuellement- venaient attérir, sans jamais y stagner, des bribes de souvenirs, de mystérieuses inquiétudes, l'image pâle de l'adjudant, d'exceijtriques évocations, de fugitifs reflets, mille apparences vaines, des simulacres de projets, un certain nombre d'avaters où j'étais tout excepté moi ; longtemps j'écoutai mal des psalmodies et braquai d'abêtissants regards sur mes mains, sur la flamme des cierges, sur la croix violette étalée sur le dos du vieux prêtre : puis, la messe allant son train, je redevins lucide. "
Il n'était que temps I
Tout cela est peut-être un peu triste. La poésie des réalistesdécadents va nous donner la note gaie, malgré la hauteur à laquelle elle s'élève et les profondeurs qu'elle atteint en allant sonder le cœur de l'homme, seul champ digne de son génie. ** Car, — dit M. Anatole Baju, un de leurs prophètes, — les écrivains pénétrés de l'esprit de cette fin de siècle, doivent être brefs et narrer les luttes intimes du cœur, la seule chose qui intéresse l'homme, qu'il ne connaisse pas, qu'il ne connaîtra jamais, parce que le cœur humain est aussi vaste que l'infini".
Voici une lutte intime du cœur " que je ne comprendrai jamais parce qu'elle est aussi vaste que l'infini " :
. . .' Aimé-je en rêve !
Mon doute, — amas de nuit ancienne, — s'achève En maint rameau subtil, qui, demeuré les vrais Bois mêmes, — prouve, hëlas ! que bien seul je m'offrais Pour triomphe — la faute idéale des roses I . . . .
Et encore ce début d'un autre poète :
Hélas ! en la danse âpre où des Torses nus vont Par les usines dur tonnant, rumeur qu'on aime. On va pour elle, alors, la vapeur roîde et même, Vous AYANT aux deux poings, ô Masses au vol long, Ne plus valser la valse au haut tournis suprême^!
Et ailleurs :
Iinmense et seule lors, et, voix sans voix, pullule La grande mer du noir ayant pour vagues tout, Sans phare ; et pas ouïe, une rumeur ulule, Sœur d'une mer au loin spus le spleen d'un soir mou.
C'est grand. Mais il faut bien remarquer que les plus forts poètes, parmi les réalistes-décadents, n'écrivent point ; ils se contentent de penser. Que serait-ce donc si nous pouvions lire les pensées de ces aigles ! Je crois pourtant que l'un d'eux s'est laissé tenter par le désir, bien excusable d'ailleurs, d'étonner ses contemporains, ne fût-ce qu'un instant; et les lignes suivantes doivent être tombées de sa plume :
Pieds gais, pieds las, le nez en Tair, pieds gais, pieds las.
Des Ahuris le troupeau** passe.
Pieds gais, pieds las, pieds las, pieds gais, drôle de glas.
Des Ahuris la grande masse !
En voilà assez: ce dernier morceau ** culmine ". Je ne sais pas si l'on réussirait, — en le faisant exprès, — à entasser en aussi peu de lignes un plus grand nombre d'idées '' veules " et folles à la fois. Et pourtant, au fond de tout cela, dans la prose surtout, il y a quelque chose. On voit se dégager, comme à travers l'ébauche d'un peintre, une grande pensée, une grande image ; mais l'esprit qui l'a entrevue n'est pas assez puissant pour la rendre ; et, pour cacher son impuissance, il se jette dans un excès de mots, dans un entassement de sons, qui le grisent peu à peu et lui donnent l'illusion d'un grand tableau là où il n'y a en réalité qu'un gâchis de couleurs. Craignant que le terme ordinaire ne soit pas assez fort, il en crée ou en adopte un nouveau ; il bouleverse les phrases, jette pêle-mêle sur d'étranges substantifs des adjectifs et des adverbes tout étonnés de se trouver ensemble. Il fait des efforts inouïs pour mettre l'accord entre tous ces mots qui se combattent, pour ramener à leur rang ces phrases qui se tordent de malaise ; et où arrive-t-il ? Au ridicule : parce qu'il fait un abus ; parce qu'A n'est pas naturel.
On peut employer des mots nouveaux, on peut établir des nuances nouvelles, on peut changer l'ordre des phrases et des éléments qui les composent ; mais il faut, en cela, exercer une grande discrétion et procéder par gradation. Rien dans la nature ne se fait par soubresaut ; tout s'accomplit par des phases régulières et surtout avec du temps. La langue a les mêmes exigences. Elle se transforme, — puisque sa nuture le veut ainsi, tant*
qu'elle est vivante, — mais elle abhorre les brusques changements €t, surtout, ceux qui embrassent à la fois une trop grande surface. Voilà ce que certains réalistes n'ont pas compris ; et voilà pourquoi l'excès d'une chose bonne en elle-même, la hâte imprudente d'un procédé qui exige une sage lenteur, ont produit chez eux cette ridicule superfétation devant laquelle un certain public se pâme, parce que le cliquetis des mots, la vivacité des couleurs, lui cachent le vague et la pâleur des idées.
Et ce n'est pas sans intention que j'ai parlé de '* la vivacité des couleurs ".
Certains musiciens attribuent aux notes, aux accords, des couleurs spéciales. Et il n'y a peut-être là rien d'impossible, puisque le son et la couleur sont tous deux le résultat d'une vibration. Mais les réalistes- décadents vont plus loin : ils donnent à chaque lettre une teinte particulière. Les voyelles surtout représentent des rayons colorés : Vo est rouge, l'i est bleu, l'a est blanc, etc. Ainsi, quand un poète termine une pièce par ces vers :
Et le rire, et le rire, et le rire des brises Divin, ivre, s'irise, incisif aux cerises,
c'est un éclat de bleu rire. Cette répétition de la lettre i donne une vision souriante de l'azur du ciel.
Ces sensations ne sont éprouvées que par les délicats.
Avec ce système, on petit varier à l'infini les nuances de l'idée et répandre sur les phrases une richesse inconnue jusqu'à nos jours. Cependant, c'est un terrain dangereux, et les adeptes côtoient ici un précipice : le déplacement d'une seule voyelle peut y faire tomj^er. C'est ce que disait si bien Wagner dans sa Lettre à Frédéric Villot, en 1861 : '* Chaque art tend à une extension indéfinie de sa puissance ; cette tendance le conduit finalement à sa limite ; et, cette limite, il ne saurait la franchir sans tomber dans l'incompréhensible, le bizarre et l'absurde ".
Ici, évidemment, la tendance a dépassé sa limite : la couleur des voyelles, — indiquant la teinte des mots, — est déjà un pas dans le vide, et la chute complète ne saurait se faire lon^emps attendre.
Ce sera un grand malheur pour les réalistes sans doute, mais, «n même temps, un grand soulagement pour l'humanité.
Napoléon Legendbe.
Arrivé dans la capitale de la France le 13 novembre, j'ai été heureux d'assister à l'ouverture des cours de l'Institut catholique, le 17 du même mois. La séance de rentrée a été des plus solennelles. Elle était présidée par Son Excellence Mgr le Nonce apostolique, et il avait à ses côtés quatorze archevêques et évêques. Sur l'estrade étaient rangés tous les professeurs, et, par considération pour l'Université Laval, on m'a fait l'honneur de me donner un siège à côté du doyen.
M, Delaraarre, professeur de Procédure civile, a d'abord lu un rapport très bien fait sur les résultats du concours de la faculté de Droit. Puis Mgr d'Hulst, recteur de l'Institut, a pris la parole.
Mgr d'Hulst n'est pas seulement un brillant esprit. C'est un penseur et un orateur très remarquable. Ennemi du terre-à-terre et des lieux communs, il est toujours, original, spirituel, élégant, et il a souvent des mouvements d'éloquence qui commandent l'admiration.
J'ai bien rarement entendu une parole aussi élevée, aussi vibrante, et aussi châtiée. Pour vous Taire partager mon admiration, il me suffira de reproduire les principaux passages de son allocution.
La première partie de ce discours était et devait être une espèce de rapport relevant de la statistique, et faisant connaître la situation actuelle de l'Institut catholique. Mais quand il en vint à parler des espérances de l'avenir, et des devoirs qui incombent aux vrais amis de l'enseignement chrétien, l'orateur s'est élevé à la plus haute éloquence.
Lisez plutôt :
*' Vpus me direz peut-être que pour parler d'espoir au temps où nous sommes, il faut un vrai parti pris d'optimisme. Je ne sais quelle brume épaisse et malsaine couvre le ciel et empoisonne l'atmosphère. Ceux qui vantaient le plus le progrès baissent la tête quand on leur montre partout les signes de la décadence. Une odeur de corruption monte de toutes parts et vous prend à la gorge.
** Eh bien I Messieurs, c'est justement quand il fait ce temps-là dehors qu'on aime à rentrer chez soi. Heureux ceux qui, en rentrant, trouvent une demeure éclairée et salubre I Lumière et salu-
brité, n'est-ce pas là ce que vous êtes venus chercher aujourd'hui dans cette maison qui est la vôtre puisqu'elle Ndt de vos bienfaits ? Votre attente, j'en ai la confiance, ne sera pas déçue. La lumière rayonne de cette estrade où vous voyez assis nos pères dans la foi et derrière eux nos maîtres dans la science. Et s'il vous faut un air salubre, tournez-vous de ce côté : c'est le camp de la jeunesse. Là on respire à pleins poumons l'air embaumé de l'espérance.
'^ La lumière, Messieurs, c'est le premier besoin de l'homme. Dieu n'a pas soumis sa créature privilégiée à la loi de l'instinct. Son action est intelligente ; l'obscurité la paralyse. Aussi quiconque asçire à conduire l'humanité, commence par lui promettre la lumière. Voyez nos adversaires : quel titre invoquent- ils pour soustraire à l'Eglise le ministère de l'éducation ? Le titre de leur savoir et de notre prétendue ignorance. Ce qu'ils affectent de combattre dans la religion, c'est VobscurantisToe ; ce qu'ils se flattent de promouvoir, c'est l'avènement de la science. En s'emparant de la direction du siècle, ils l'ont dénommé, avec une modestie douteuse, le siècle des lumières. Cette ville de Paris, quand ils la personnifient, non pas dans les admirables savants qu'elle renferme, mais dans les sectaires ignares qui croient supprimer l'histoire en changeant le nom des rues, ils la proclament la vUle-lumUre. La prétention lumineuse est suffisamment avouée de ce côté.
'• Disons tout de suite. Messieurs, que notre ambition n'est cas moindre. Ajoutons même qu'elle est plus ancienne. Il y a dixhuit cents ans que saint Paul nous disait en la personne des chrétiens de Thessalonique : " Vous êtes tous les nls de la lumière, '^ les enfants du jour ; nous n'appartenons pas à la nuit, nous ne *' procédons pas des ténèbres".
L'orateur fait ensuite ressortir l'étrange contradiction de ceux qui accusent les chrétiens d'obscurantisme et qui leur refusent en même temps la liberté de l'enseignement :
*^ Qu'est ceci, Messieurs ? On dit aux chrétiens : Disparaissez, vous êtes les ennemis des lumières : et l'on dit au pays : Prends garde à ces gens-là, ils vont envanir toutes les avenues de la science. Et mentita est iniquitas sibi ; l'iniquité s'est trahie ellemême.
'* La vérité, Messieurs, c'est que la science et la foi sont deux choses harmoniques mais distinctes. Harmoniques, c'est en vain que l'impiété, de siècle en siècle, s'efforce de les opposer l'une à l'autre. Parfois les variations d'une science progressive, en changeant les points de contact avec le dogme, provoquent chez les croyants un moment de surprise, chez leurs ennemis l'orgueilleuse présomption de la victoire. Mais l'illusion dure peu ; le même mouvement de l'esprit humain i^ui avait amené l'objection nouvelle, l'emporte et la relègue parmi les vieilles erreurs. La vérité révélée sort de l'épreuve iaentique à elle-même, souvent mieux comprise, et affronte sans peur la rencontre du nouveau savoir.
^' Mais ces choses harmoniques ne sont pas une même chose.
'* La foi nous dit les pensées de Dieu sur l'origine et la fin do^ rhomme, sur la voie qu'il doit suivre, sur les privilèges inespérés dont la libéralité de son Créateur a enrichi sa destinée. L'économie surnaturelle, avec les vérités rationnelles qui lui servent de base, avec les faits historiques qui entrent dans la trame du dessein Rédempteur, voilà le domaine du dogme. Là il faut que Dieu enseigne, parce que ni la raison ni l'expérience ne sauraient nous instruire de ce qui les dépasse.
'' La science a pour domaine ce (jue peuvent explorer l'œil du corps et l'œil de l'esprit. Dieu, qui ne fait rien d'inutile, n'intervient pas pour nous apprendre ce qu'il est en notre pouvoir de découvrir. Le savant chrétien et le savant impie peuvent avoir des visées différentes, ils cultivent le même champ et suivent la même méthode."
Mgr le Recteur, tout en proclamant bien haut l'harmonie de la science et de la foi, démontre combien il est important de ne pas les confondre. Pour cela, il faut réserver à la science sacrée le domaine qui lui appartient, et ne pas chercher, par une piété indiscrète, à la faire déborder sur le champ de la science humaine.
Il y a des savants chrétiens qui ne se contentent pas de démontrer l'absence de contradiction entre la révélation et le savoir, mais qui veulent toujours mettre en évidence l'accord positif de Tune avec l'autre.
Cette méthode d'apologie est bonne en elle-même, mais d'un emploi délicat. Il faut la manier avec réserve, et surtout s'abstenir d'en faire l'application aux théories scientifiques qui ne sont pas encore des certitudes,
" Dieu me garde, ajoute l'orateur, de vouloir lier ici les intérêts de la science chrétienne à certaines conceptions audacieuses, téméraires peut-être, qui tendraient à limiter aux questions de foi la divine autorité des Livres saints !
'' Bien moins encore voudrais-je me montrer indulgent pour ceux qui, en dehors des limites du dogme, admettraient l'existence d'erreurs véritables dans les Ecritures ! De pareilles nouveautés de langage offensent et alarment justement la foi. Mais les croyants qui cultivent la science ont besoin d'entendre un conseil de prudence et de modestie. Ne faites pas ce que Dieu n'a pas voulu faire ; ne cherchez pas à apprendre de lui ce qu'il ne vous a pas enseigné; ne tourmentez pas les textes qui vous instruisent de la religion, pour en faire sortir l'astronomie, ou la physique, la géologie, ou même l'histoire profane.
'* Ce conseil, Messieurs, je n'aurais pas la présomption de le donner moi-même. Mais je l'ai reçu naguère d'une autorité si haute que je puis en toute assurance le transmettre. La nécessité dont je vous entretiens aujourd'hui, celle qui presse les chrétiens de se montrer amis de la lumière, a inspiré le dessein de ce
Oongrh scientifique des Catholiques, dont nous poursuivons, sous le regard de nos pasteurs et avec votre concours à tous, la préparation prochaine. Mgr l'Archevêque de Paris a voulu lui-même soumettre ce projet au Souverain Pontife. Et voici ce que le Saint-Père daignait écrire, il y a six mois, aux membres de la commission organisatrice : '' Dans toutes les questions scientifiques, même dans celles qui auraient quelque connexité avec la théologie proprement dite, in rébus ipsis quœ haberU cum intima theologia cognationem, chacun devra rester dans son rôle de physicien, d'historien, de mathématicien ou de critique, sic unusquisqwe agat j)hysicum, sic historicum, vel maihematicum^ vel criticum^ sans jamais usurper le rôle propre au théologien, w< numquam sibi sumat eam c^uas propria est theoîogi personam,^^ Sans doute le savant chrétien doit avoir à cœur l'intérêt de la foi ; il doit désirer que ses travaux profitent à la cause de la révélation ; mais il servira cette cause en faisant de la science sincère et loyale, car les résultats scientifiques ainsi recueillis ne seront pas suspects aux incroyants ; ils offriront donc aux théologiens un terrain sûr et des armes de bonne trempe pour les luttes de l'apologétique ; et dans ces luttes, c'est la doctrine sacrée qui devra se défendre elle-même ; c'est encore le Pape qui nous le dit : ita quidem ut vestri officii hoc utique putetis esse adjumerUa disciplinarum vestrarum, velut arma qnœdam, Ad Se Tuendam, theologiœ ministrare.
" Voilà donc, Messieurs, la seule chose à faire pour contraindre nos adversaires honnêtes (il y en a quelques-uns) à prendre au sérieux nos prétentions à la lumière. Il faut que ceux d'entre nous qui font de la science ne la fassent pas dériver de la théologie, contents, dans leur zèle de chrétiens, de fournir à la théologie les faits qu'il appartient à celle-ci d'interpréter dans leurs rapports avec la foi."
Mais ce n'est pas seulement la lumière que le haut enseignement chrétien doit donner au monde, c'est la salubrité, c'est-àdire qu'il doit le sauver de la corruption. Il doit former des âmes saines, des cœurs purs, des volontés viriles et ardentes au bien
Pour arriver à ce résultat, que faut-il ? Ecoutez la magnifique réponse de l'orateur :
" Au-dessus, beaucoup au-dessus du vice, il y a la médiocrité de la vertu. Mais quand une société périt par le débordement du vice, ce ne sont pas les vertus médiocres qui la sauvent. Voyez ce qui s'est passé à l'origine du christianisme. Elle était bien pourrie cette société païenne à laquelle s'adressait la première prédication de l'Evangile. Il a fallu un ferment puissant pour soulever cette masse. Essayez d'imaginer ce qui serait arrivé si l'Eglise naissante eût offert aux regards curieux des sceptiques le spectacle que présente aujourd'hui aux incroyants ce qu'on appelle encore par habitude la société chrétienne. Je ne dis pas qu'ils n'y auraient reconnu aucune supériorité sur leur état moral, mais à coup sûr ils n'y auraient pas vu cette sublimité transcendante qui fait qu'on s'écrie : Dieu est là.
*' Qu'est-ce donc que la société chrétienne? C'est apparemment une société qui se distingue de celle qui porte un autre nom. Si nous avons en commun avec les incroyants les lumières de la science, nous avons en propre les lumières de la foi. Nous savons d'où nous venons et où nous allons ; nous professons une morale précise, élevée, exigeante ; nous disposons de ressources surnaturelles qui mettent en nous la force du Tout-Puissant. N'est-ce pas le cas d'emprunter à notre grand Lacordaire, en la modifiant quelque peu, une de ses plus émouvantes paroles : '' Etant si *' près de Dieu, il convient qu'on s'en aperçoive et que nos vertus " se ressentent de cet admirable voisinage " ?
*" Et maintenant, jeunes gens, regardez autour de vous: la morale chrétienne est l'école du respect, et dans un grand nombre de familles chrétiennes le respect a disparu du foyer. A entendre certaines altercations, on pourrait croire que ce sont deux égaux qui se disputent ; approchez : vous reconnaîtrez un fils qui parle à son père. L'Evangile avait renouvelé dans les mœurs la virilité ; on avait vu au sein de la société romaine en décadence les disciples de Jésus-Christ retrouver le secret de cette énergie qui semble le privilège des races jeunes ; on avait vu plus tard la discipline évangélique adoucir, sans les amollir, les mœurs des peuples barbares.
" Aujourd'hui la jeunesse professe l'horreur de la peine et le culte du bien-être. S'agit-il d'une fatigue à supporter, d'une privation à subir, les pères l'acceptent encore, les fils murmurent et se dérobent. Le Christ enfin avait eu cette audace divine d'exiger de ses disciples la parfaite pureté de la vie. Qui potest capere capicU^ s'écriait-il à la suite d'une de ses plus austères leçons. Et il s'était trouvé des légions d'hommes et de femmes pour relever le défi du Maître et s'engager à sa suite, les uns dans les voies sublimes de la virginité, les autres dans les sentiers difficiles de la chasteté conjugale. Le mariage chrétien était apparu, idéal magnifique, humain et surhumain tout ensemble, car il répond aux plus nobles désirs, aux plus chers intérêts de l'humanité, mais en même temps il dépasse d'une hauteur presque divine le niveau commun des vertus de l'homme. Et une multitude de générations pures et fidèles avaient fait de cet idéal la loi de leur foyer. Cherchez maintenant ce qu'on a fait du mariage. Cherchez, non parmi les païens de nos jours, là on ne croit même plus à l'existence du lien ; mais cherchez parmi ceux qui se disent chrétiens; que trouverez- vous ? Un ensemble de conduite qui donne tort à l'Evangile. Il paraît que décidément la morale chrétienne est trop exigeante et qu'on ne peut en supporter le poids.
^* Voilà donc les chrétiens d'accord avec les païens pour dire : le bien-être avant tout. Quand on accepte, quand on avoue cette devise, on est bien près de l'apostasie. Mais il reste un pas à faire. Le bien-être se paie, et voici venir la question d'argent. L'Evangile nous disait : défiez-vous de la richesse. La société moderne nous dit : prosternez-vous devant la richesse. La contradiction est formelle. Alors tous les chrétiens vont s'éloigner du veau d'or? Non : ils sont les premiers à l'adorer. — Mais du moins ce
sera le vice de Page mûr. La jeunesse gardera son enthousiasme, sa générosité désintéressée? Hélas! la jeunesse affichera le mépris de tout ce qui n'est pas l'argent. Elle sera d'avis, avec Vespasien et avec d'autres plus modernes, qu'on fait bien de le puiser à toutes les sources, même souillées, parce qu'il n'a point d'odeur. Et voilà ce que nous avons à montrer au monde pour le confondre: des jeunes gens qui ne sont plus jeunes; des chrétiens qui ressemblent à s'y méprendre à des mécréants I
^' Ah! mes amis, si l'éducation que vous avez reçue, si les préservations dont on a entouré vos premières années, si les leçons plus hautes que vous recevez maintenant, ne devaient pas vous séparer de cette masse et faire jaillir de vos fronts le rayon qui distingue les enfants de lumière, il n'y aurait plus qu'à pleurer. Vos pères alors auraient eu tort de revendiquer au prix de tant de luttes cette liberté sacrée qui leur permet de vous élever dans la foi de leurs ancêtres. Montalembert, Parisis, Veuillot, Lacordaire, Dupanloup, tous les grands champions de la liberté d'enseienement^ auraient fait fausse route en réclamant pour vous un bienfait mutile. La Croix aurait perdu sa vertu régénératrice, 6t les fils des Croisés ne vaudraient pas mieux que les fils de Voltaire.
'' Mais non, Messieurs, vous ne démentirez pas de si belles espérances. L'Eglise augure mieux de votre jeunesse et de votre courage. Oonfidimus de vobis, dilectiaaimi, meliora. Vous saurez vous mettre à part et former la phalange qui doit décider la victoire du bien. Vous nous donnerez ce qu'on nous conteste, l'influence du grand savoir, et vous noua garderez ce qui nous appartient, la puissance de la vertu. Vous ne souffrirez pas que le siècle présent triomphe contre vous du progrès de ses lumières, et vous tiendrez en réserve au profit de tous les lumières du siècle futur. Alors, alors seulement l'opinion distraite et frivole rendra justice à l'œuvre si longtemps mal comprise du haut enseignement chrétien ; et cet hommage tardif, en récompensant vos efforts, vengera vos maîtres d'une longue indifférence. Les universités catholiques verront leurs jours de grandeur, etl'Eglise une fois de plus trouvera sa gloire dans les honneurs rendus à ses enfants."
Des salves d'applaudissements ont souvent interrompu ce magnifique discours, et en ont souligné les plus remarquables périodes.
Mgr CouUié, évêque d'Orléans, prit ensuite la parole pour exprimer deux sentiments dont toutes les âmes étaient remplies, la reconnaissance envers les fondateurs et les bienfaiteurs de l'Institut, et la confiance dans son avenir.
Enfin la séance fut close par la distribution des prix et par quelques paroles pleines d'onction de Sa Grandeur Mgr l'archevêque de Paris
C'est après des réunions comme celles-là que l'on se reprend à espérer en des jours meilleurs pour cette France malheureuse où s'accomplissent encore tant de bonnes et grandes œuvres, où prient tant d'âmes généreuses, où travaillent tant d'esprits éclairés et droits.
L^ crise politique, qui était déjà ouverte à mon arrivée à Paris, n'est pas encore terminée. A la surface, il ne paraît y avoir là qu'une comédie plus ou moins semblable à celles que l'on joue sur tous les théâtres politiques. Mais au fond il y a quelque chose de plus grave, et qui tient plutôt du drame.
Vous connaissez la fin du premier acte. Après une agonie fort agitée, le ministère Rouvier s'est enfin décidé à mourir. Ce n'est pas que la vie lui fût amère, ni qu'il eût des ennemis bien acharnés ; et quelques jours auparavant il paraissait en bonne santé. Mais il fallait une victime pour expier les péchés de M. Wilson et de ses complices, et le ministère a dû monter sur le bûcher, ne fût-ce que ppur prouver son innocence.
La Justice, cependant, n'est pas satisfaite, et elle exige une victime plus digne. C'est le second acte du drame qui s'achève.
M. Grévy, dont le malheur a été d'avoir un gendre, doit s'en aller. Lorsque cette Œronique sera sous les yeux des lecteurs du Canada-Français, M. Grévy ne sera plus à l'Elysée, je puis l'assurer en toute certitude. Il a hésité, tergiversé, cherché des moyens de rester. Mais l'opinion publique est tellement unanime à réclamer «a démission qu'il lui faut bien partir. Son avarice et ses mesquineries ont attiré sur lui bien des colères, et les tripotages de son gendre, dont on le tient plus ou moins solidaire, rendent son maintien impossible.
0 popularités éphémères de la politique I Combien de ses amis d'autrefois l'accablent aujourd'hui de leurs sarcasmes ! Ils en avaient fait un grand homme : aujourd'hui ce n'est plus qu'un être nul, égoïste, qui n'a commis ouvertement aucun crime peutêtre, mais qui n'a pratiqué aucune vertu.
On l'avait cru dévoué à son pays, à la justice, à l'ordre social : erreur I Ce Grévy -là n'était qu'un personnage légendaire ; la vérité historique l'a fait évanouir.
Un journal républicain s'écrie :
** On nous parle de ses services et de son intéressante vieillesse Ses services ? Je ne vois que ses profits. Et si notre
pays fut toujours assez riche pour payer sa gloire, il ne l'est plus assez pour payer sa honte. "
De son côté, M. Paul de Cassagnac écrit dans ce style indigné qui le distingue :
*' Cette agonie morale, sans dignité, sans courage, sans honneur, entre Duhamel et Wilson, est certainement une des choses les plus épouvantables que l'on puisse voir. Souhaitons qu'elle persiste, car les hoquets de cet avare, les larmes de ce proscripteur, les souffrances de cet insatiable tripoteur, sont la seule consolation des magistrats vertueux qu'il a chassés de leur siège, des prêtres qu'il a dispersés, et des Princes à qui naguère il volait la patrie.
" L'expulsion, l'épuration, le renvoi, tout ce qu'il édicta luimême, il le subit à son tour, avec l'innocence et la fierté en moins.
" Dieu est juste, et nous le remercions de nous avoir permis qu'avec notre plume, nous puissions le clouer à la porte de l'Elysée comme un vieux hibou malfaisant et pour servir d'exemple aux futurs présidents de la République I "
Et pendant que les horions pleuvent sur sa tête de tous les côtés, M. Grévy cherche à gagner du temps. Il annonce qu'il va se démettre, et adresser un message aux Chambres pour s'expliquer et se justifier. Mais le mode d'action l'embarrasse : un jour il veut refuser d'accepter la résignation de M. Rouvier et se servir du ministère démissionnaire pour communiquer avec les Chambres ; un autre jour, il veut avoir un nouveau ministère pour intermédiaire entre les Chambres et lui ; mais il frappe en vain à toutes les portes ; tous les appelés lui disent : allez- vou& en d'abord.
Et pendant ce temps-là il reste, et reçoit ses appointements, — plus, des frais de représentation, quand il ne représente pas, et des frais de voyage, quand il ne voyage pas I
Enfin, il paraît qu'il va adresser son message aux Présidents des Chambres, et qu'il s'en ira définitivement dans quatre jours.
En attendant, les intrigues se nouent, se compliquent, se mêlent, les partis s'organisent, et le peuple s'agite. Déjà plusieurs réunions révolutionnaires et socialistes ont eu lieu hier soir, 27 novembre, et ce matin Henri Rochefort fait appel au conseil municipal de Paris, au comité révolutionnaire, et à la Ligue de» Patriotes.
Que sortira-t-il de toute cette agitation ? Il en sortira un nouveau Président de la République, nul doute là-dessus. Ce nouveau Président sera-t-il Ferry, de Freycinet, Sadi-Carnot ? Je ne sais au juste, et je crois que, dans l'état actuel des esprits, nul ne peut le prévoir d'une manière certaine. Toutefois, sans vouloir m'ériger en prophète, je ne serais pas surpris qu'après tout, le dernier nommé ait d'aussi bonnes chances que les deux
autres, précisément parce qu'il est plus effacé que ses deux puissants compétiteurs.
Il se peut, et je l'espère, que cet événement se passe sans troubles sérieux ; il se peut que le soulèvement redouté par un grand nombre n'ait pas lieu cette fois encore.
Au fond cependant la crise est plus grave qu'elle ne paraissait l'être d'abord. C'est que la cause n'en est pas seulement dans les scandales récemment mis au jour.
Sans doute, les faits révélés sont de la plus haute gravité ; car ils démontrent que la justice est souvent vénale, et que dans les plus hautes régions de la politique on fait le trafic des honneurs, des faveurs, et des emplois.
Mais, plus au fond, il y a l'immoralité générale. Il y a les <ihose8 que l'on dit et celles que l'on ne dit pas ; car, même en France où l'on parle tant, on ne dit pas tout. Ce que vous avez lu dans les journaux est bien scandaleux ; mais ce qui n'est pas écrit, et que tout le monde sait cependant, est pire.
La situation morale est donc des plus alarmantes, et complique singulièrement la situation politique.
Chasser un président dont personne ne veut plus, et lui trouver un remplaçant, est chose facile. Elire un homme qui soit acceptable à tous est beaucoup moins aisé. Former un ministère durable est encore bien plus difficile. Mais ce qui est peut-être impossible, c'est de ramener un peuple de jouisseurs à la vie laborieuse, austère et vertueuse des siècles passés.
La France, hélas I est en pleine décadence morale, et elle marche à la ruine financière.
Cette grande et glorieuse nation, vous le savez, fut l'œuvre des siècles chrétiens. En la composant de races diverses, l'Eglise en avait fait une puissante unité sociale, morale et territoriale. Or sa dissolution morale a commencé avec le XVIIIème siècle ; sa dissolution sociale date de la Révolution ; et la dernière guerre a brisé son unité territoriale.
Ces symptômes de mort s'aggravent de souffrances économiques auxquelles on cherche en vain des remèdes ; et tout fait présager des désastres financiers qui atteindront la nation entière.
Au reste, cette situation alarmante n'est pas limitée à la France ; elle s'étend à toute l'Europe. Partout, l'irréligion et l'immoralité ont envahi les classes dirigeantes aussi bien que le peuple. La soif des jouissances est devenue le naobile de toutes les ambitions, et l'agiotage, le moyen de parvenir à tout, même aux honneurs et au pouvoir.
CHRONIQUB DE PARIS 165
L'invasion des produits étrangers a rompu l'équilibre économique européen. L'agriculture et l'industrie reconnaissent leur impuissance à lutter contre la concurrence américaine, australienne, et indienne.
Bientôt peut-être, las des luttes de partis et de personnes, les hommes d'Etat européens répéteront dans toutes les tribunes parlementaires le mot fameux de Mirabeau: " La banqueroute, la hideuse banqueroute est à vos portes ! " Mais il sera trop tard.
L'axe du monde économique sera déplacé, et l'avenir appartiendra aux jeunes peuples de l'Amérique.
Si grave qu'elle puisse être, la crise politique n'empêche pas Paris de s'amuser. Tous les soirs, et surtout le dimanche, les théâtres, les cafés et tous les lieux d'amusements sont remplis.
Il y a même dans les églises, quelquefois, des fêtes musicales qui ressemblent fort à des spectacles. Telle a été la solennité du 22 novembre en l'honneur de sainte Cécile à l'église de St- Eustache. Deux cents exécutants y ont interprété la Messe de Jeanne dCArc de Gounod, sous la direction du maître ; et les cinq nefs de l'église, qui est immense, suffisaient à peine à contenir la foule. Mais il fallait voir comme la musique encourageait et activait la conversation I
Ce fut d'aboiù ane course aux chaises, et elles devinrent bientôt très rares.
— C'est inouï, disait un jeune homme accompagné de trois dames, il y a là des gens qui gardent des chaises pour toutes leurs belles-mères, et, comme ils ont divorcé deux ou trois fois, ils ont chacun trois ou quatre belles-mères à pourvoir. Je m'insurge contre ce monopole.
Et le jeune homme s'élança dans une chapelle latérale, et en enleva deux chaises qu'un autre tenait en réserve et défendait vaillamment. Puis il se tourna vers une dame pourvue d'une chaise et d'un prie-Dieu :
— Madame, vous cumulez ; cédez-moi le prie-Dieu pour une dame souffrante.
Le prie-Dieu fut cédé à la dame souffrante, dont l'embonpoint et les couleurs n'inspiraient aucune inquiétude. Mais une autre voulut s'emparer du prie-Dieu.
— ^Pardon, madame, reprit le jeune homme, ce^ n'est pas ici comme au restaurant où l'on peut prendre un seul plat pour deux.
— D'où vient donc ce courant d'air, disait un spectateur menacé de calvitie ?
— De l'orgue, répond son voisin.
— Comment, de l'orgue ?
— Eh bien I oui, c'est le soufflet.
Et les causeries vont leur train. Ici, des hommes âgés parlent politique et abîment M. Grévy. Là, j'entends des jeunes femmes causer toilettes et modes, pei^dant que le violoniste Sivori exécute l'admirable vision de Jeanne d'Arc.
Evidemment, tous les gens sérieux sont à l'Académie, où l'on distribue des prix de vertu. Apparemment, l'Académie trouve encore à les placer.
M. Renan a signalé quelque part une loi de fer qui veut qu'en politique le crime soit souvent récompensé et la vertu d'ordinaire punie. L'Académie, qui prétend bien ne pas faire de politique, ne veut récompenser que la vertu, et elle en trouve encore.
M. Gaston Boissier a commencé son discours en disant: '' Il y a un jour dans l'année où la vertu est récompensée." Pauvre vertu ! on la réduit à n'avoir qu'un jour par an sur cette terre \ heureusement, dans l'autre vie, elle aura l'éternité.
Il faut être juste envers Paris. A côté du peuple léger qui s'amuse, il y a le peuple des travailleurs et des croyants. Il y a ceux qui espèrent contre toute espérance, et qui prient. Il y a enfin ceux qui pleurent, et dont les larmes attendriront peut-être le ciel.
Lorsque je traverse la place de la Concorde, je suis profondément touché d'y voir la statue de Strasbourg toujours en deuil, chargée de couronnes d'immortelles et d'invocations à la sainte Vierge. Au milieu de ces hommes tournés vers la terre il y a donc des marbres qui regardent le ciel et qui l'implorent. 0 Dieu I Laissez-vous toucher, et sauvez la France.
A. B. ROUTHIER
Paris, 28 novembre 1887.
Je reprends aujourd'hui une tâche abandonnée et reprise plusieurs fois. ^ Cette tâche, pour être trimestrielle au lieu de mensuelle comme elle Pétait, n'en sera que plus difficile à remplir.
Il est en effet plus commode d'écrire chaque mois ce qui nous a frappés dans les événements du jour ({ne de retrouver, après un plus long espace de temps, nos impressions qui se sont mêlées dans notre esprit au souvenir de nos lectures, et par conséquent aux impressions d'autrui, et ont pris quelquefois une direction toute différente de celle qu'elles avaient au début du trimestre.
La situation générale de l'Europe a été assez sombre, et même elle a paru pleine de dangers imminents pendant l'année qui vient de s'écouler.
Et cependant cette année et celle qui commence auront été signalées par de grandes réjouissances publiques contrastant d'une manière assez consolante avec les sinistres appréhensions auxquelles les esprits ont été en proie. Deux grands jubilés signalent l'époque présente: la célébration du cinquantième anniversaire du couronnement de la reine Victoria et celle du cinquantième anniversaire de l'ordination sacerdotale de Sa Sainteté le pape Léon XIII.
L'année qui vient de finir a vu la première de ces grandes démonstrations; la seconde, commencée déjà, se terminera dans le cours de l'année 1888. Les fêtes qui la couronneront auront lieu, paraît-il, au mois de mai.
Certes, c'est un grand spectacle que celui des témoignages d'amour et de respect donnés presque simultanément, d'une part
1. J'ai fait de 1857 à 1873, avec la collaboration réunie de MM. Joseph Lenoir, Auguste Bëchard, Â. -N. Montpetit, Pierre Chauveau, fila, et Napoléon Legeudre, la revue mensuelle du Joi(,mal de Vhistruction publique. Pendant mon voyage en Europe, M. Montpetit a rédigé seul le journal, et lorsque j'étais premier ministre, mon fils et M. "Lef^endre ont fait la plus grande partie du travail. J'ai écrit, sous les initiales P. C, la revue européenne de V Opinion publique (1874-76), et plus tard la revue européenne de la Remie de Montréal (1877-80). Si l'on ajoute à cela la correspondance canadienne du Courrier des Etats-Unis de 1841 à 1853, et la correspondance parlementaire du Canadien en 1848 et 1849, on me trouvera une assez longue carrière de chroniqueur.
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à l'homme dont le royaume spirituel s'étend sur plus de deux cents millions d'hommes répandus sur toute la surface du globe, et de l'autre à la femme dont la souveraineté temporelle est reconnue par près d'un sixième du genre humain, disent les statistiques les plus récentes.
Sujets britanniques et catholiques, les Canadiens-Français prennent part à ces manifestations dans la mesure de leur importance relative. Mais si Rome est notre centre religieux, si l'Angleterre est notre métropole politique, il y a une troisième puissance dans le monde dont les destinées sont loin de nous être indifférentes. La France, notre ancienne mère-patrie, possède encore une large part dans nos affections. Et certes, si notre amour filial est susceptible de s'accroître, — ce qui serait assez naturel, — en proportion des malheurs qu'éprouve notre bonne vieille mère, il faut avouer^^qu'il ne diminuera pas de sitôt.
Que de terribles épreuves ont assailli la France dans notre siècle et à la fin du siècle précédent ! De combien de crises la troisième république n'a-t-ellepas été témoin dans les seize années de sa laborieuse et pénible existence !
Celui qui en a été le parrain, sinon le fondateur, avait prononcé à son début deux mots célèbres, qui, pour profonds qu'ils semblaient être, n'ont pas été confirmés par les événements :
** Je suis pour la république, parce que c'est le gouvernement " qui nous divise le moins."
Or à quelle autre époque la France a-t-elle été plus irrémédiablement divisée ?
'* La république sera conservatrice, ou elle ne sera pas."
Or elle a été toute autre chose que conservatrice, et cependant elle a pu vivre ; elle vit encore malgré tous les pronostics contraires qui n'ont jamais été si près d'avoir raison que dans la crise présente.
Cette crise n'est point terminée, il est vrai ; mais déjà il s'est fait un calme qui tient du prodige. Lorsqu'on s'attendait à voir les factions se ruer les unes sur les autres avec une fureur incontrôlable, M. Sadi-Carnot, l'homme auquel on songeait le moins, a pu remplacer M. Grévy à la présidence presqu'aussi paisiblement qu'un premier ministre en remplace un autre dans les gouvernements constitutionnels les plus solidement établis et les plus sagement administrés.
M. Carnot a été ministre à deux reprises ; il est le fils d'un homme éminent qui fut ministre de l'instruction publique sous la seconde république, et le petit-fils du célèbre Carnot, ministre
de la guerre sous la première république, et de qui l'on a pu dire qu'il avait organisé la victoire. Sans doute que le nouveau président était beaucoup moins en vue que M. de Freycinet ou M. Jules Ferry, qui se disputaient la succession de M. Grévy ; mais il est loin d'être un homme obscur et à peu près inconnu, comme quelques-uns de ceux que des compromis politiques ont portés de temps à autre à la tête de la république voisine.
Le télégraphe, qui se mêle de tout savoir, nous a déjà annoncé que M. Carnot était déiste en fait, quoique ofl6ciellement catholique; mais que sa femme était très religieuse et dévouée aux bonnes œuvres. Indépendamment de cette circonstance, espérons que le nouveau chef de l'Etat comprendra combien les injustices et les persécutions religieuses, de plus en plus intolérables sous son prédécesseur, ont fait de mal à la France à l'intérieur et à l'étranger. Il jouit du reste d'une réputation d'intégrité qui lui a valu des suffrages presqu'unanimes et qui, proclamée par M. Rouvier, a décidé ses concurrents à s'effacer.
Il y a eu un moment où les ennemis du système républicain ont pu se croire arrivés au comble de leurs vœux. Les circonstances pénibles qui ont amené la résignation de M. Grévy, le scandale causé par les spéculations et la vente des décorations dans lesquelles M. Wilson, le gendre du président, se trouvait compromis, rappelaient en effet d'autres scandales qui ont été les précurseurs de la chute de la monarchie de juillet et de celle du second empire. D'un autre côté, l'effervescence des partis, leurs divisions, ou plutôt leur fractionnement, et tout ce qu'il y avait à craindre de la populace de Paris, qui trop souvent substitue sa volonté à celle de la France, tout cela faisait présager une nouvelle tempête à la suite de laquelle une restauration monarchique ou impériale aurait pu avoir lieu.
L'élection de M. Carnot donnera à la France le temps de respirer ; mais ce temps sera-t-il bien long ? La tentative d'assassinat faite sur Jules Ferry par un agent des sociétés secrètes, maniaque ou feignant de l'être, et très probablement appartenant à cette dangereuse classe d'hommes qu'aux Etats-Unis, depuis l'affaire Guiteau, on appelle des cranks, la diflSculté que M. Sadi-Cardot a éprouvée à former un ministère, prouvent que la trêve n'est que bien précaire et bien douteuse.
Après avoir appelé successivement M. Goblet et M. de Fallières, qui avaient renoncé à la tâche, le nouveau président a trouvé dans M. Tirard un homme probablement plus entreprenant et, dans tous les cas, plus heureux ; car un ministère, que l'on ose cependant à peine croire viable, a été formé. La présence de M.
de Fallières et celle de M. Flourens contribuent à donner quelque confiance. Ce dernier a parfaitement réussi dans la direction du ministère des affaires étrangères sous le ministère précédent, et fait traverser à la France sans encombre les moments les plus difficiles et les circonstances les plus critiques. On lui en sait d'autant plus gré que la situation extérieure est de plus en plus compliquée.
La France est non seulement isolée, mais elle est entourée d'ennemis, de puissances hostiles. M. de Bismarck, voyant que la Russie faisait mine de déserter la nouvelle triple alliance, lui a substitué l'Italie, qui ne s'étonne pas trop de se voir l'alliée de son antique ennemie, l'Autriche. Elle réédite avec un aplomb et une désinvolture qui, dans le monde tel qu'il est maintenant, lui font peut-être honneur, le mot célèbre de M. de Metternich : elle étonne l'univers par son ingratitude.
L'Europe subit l'influence allemande et n'est guère sympathique à la France. Quant à la Russie, bien fou qui se fierait à ses avances plus ou moins sincères et que le moindre événement pourrait changer en déceptions. Mais toutes les grandes puissances ont, à raison de la menace permanente du socialisme, des sociétés secrètes et de l'esprit révolutionnaire, trop d'embarras chez elles pour pouvoir agir au dehors ; et c'est probablement ce qui maintient la paix de l'Europe, avec cette réserve peut-être que l'on pourrait être tenté en fin de compte de chercher à l'extérieur une diversion aux dangers du dedans. C'est une tactique qui ne réussit pas toujours, qui du moins n'a pas réussi à Napoléon III, et M. de Bismarck fera bien de ne pas l'oublier. La mort, avec laquelle il faut toujours compter, — car elle est un des plus grands facteurs dans les événements de ce monde, — la mort menace l'empire d'Allemagne dans la personne de l'héritier présomptif et dans celle du vieux souverain. Le premier a bien failli prendre les devants : un aussi tragique événement, quelles que soient la vigueur et l'énergie de Guillaume, aurait pu et pourrait d'un instant à l'autre pousser l'empereur dans la tombe.
En Italie, la mort de M. de Depretisa amené au pouvoir M. Crispi. Ce dernier, qui est un libéral encore plus avancé, s'est empressé de se rendre auprès de M. de Bismarck, et d'en venir avec lui à je ne sais quelle entente peu encourageante pour les autres puissances et pour la France en particulier, entente qui lui a suggéré assez bizarrement l'idée de proclamer le chancelier de fer l'homme pacifique par excellence. On n'y croit guère et
pas n'est besoin d'être aussi rusé que le Rat de Lafontaine pour ajouter :
Ce bloc enfariné ne me dit rien qui vaille.
L'Italie a aussi ses embarras tant à l'extérieur qu'à l'intérieur. Une ambition assez mal imitée de la Rome antique l'a fait s'aventurer dans une expédition qui lui !Coûte, comme on dit, les yeux de la tête. A propos de Massuah, Humbert, comme autrefois Auguste, a pu demander qu'on lui rendît ses légions. Et d'un autre côté, le voisinage du Vatican et celui des républicains avancés forment pour la cour du Quirinal un double sujet de craintes. M. de Bismarck, qui fait bonne mine au Pape, afin de s'assurer l'appui des catholiques contre les socialistes, aura bien de la peine à concilier les choses de manière à conserver en même temps la confiance de l'Italie.
Le roi Humbert, dans le discours du trône qu'il vient de prononcer, inspiré par M. Crispi, a jugé à propos de supprimer la Providence, dont il est toujours question dans ces harangues. C'est une innovation de mauvais augure. Il n'y a point de doute que la Providence saura bien se passer des phrases du roi l'Italie • mais le souverain, assez embarrassé dans ce moment, sera peutêtre plus prochainement forcé de l'invoquer qu'il ne se l'imagine. En Angleterre, et dans toutes les colonies anglaiaes,où le gouvernement représentatif est établi, un discours du trône ne serait pas complet sans une respectueuse allusion à ce pouvoir de qui viennent tous les autres pouvoirs. Mais la reine Victoria n'a jamais eu de ministre athée, et si un jour M. Bradlaugh arrivait au pouvoir, il lui serait très difficile, je pense, d'imposer ses idées à sa souveraine comme l'a fait M. Crispi à ce pauvre roi Humbert, qui porte si mal la croix de la maison de Savoie. M. Crispi a du reste invoqué la Fortune, cette divinité de la Rome païenne aux faveurs inconstantes et souvent achetées au prix de bien du sang et de bien des crimes. Grand bien lui fasse ! Mais venant immédiatement après l'enterrement civil de M. Depretis, où Humbert a dû se faire représenter, cette espèce d'apostasie semble comme le châtiment de la conduite de Victor Emmanuel, qui conserva toujours, il est vrai, au milieu de ses désordres et de son usurpation, une lueur de christianisme, mais qui n'en posa pas moins les principes dont nous voyons aujourd'hui les conséquences.
L'Angleterre de son côté a ses embarras extérieurs et intérieurs qui ne le cèdent à ceux d'aucune autre grande puissance, et qui seraient vraiment alarmants si l'on n'était accoutumé à
compter sur le patriotisme de ses classes dirigeantes et sur le bon sens de ses classes moyennes.
On a pu en voir la preuve dans la promptitude avec laquelle les citoyens de Londres se sont unis pour contenir les démonstrations socialistes à diverses reprises. Tandis que le bourgeois de Paris s'amuse plus ou moins des soulèvements populaires, et sympathise avec toute nouvelle équipée de la populace, celui de Londres n'entend point badinage à ces choses et ne craint point de se faire gendarme ou constable au besoin.
Il y a cependant un trait regrettable qui s'accentue de plus en plus dans la* politique de la mère-patrie : c'est la désorganisation des deux grands partis politiques qui ont si longtemps gouverné alternativement, avec une régularité symétrique, et un respect patriotique de l'ordre et des convenances sociales. L'introduction, il y a quelques années, d'un parti radical, avait commencé cette désorganisation qui a fait depuis bien des progrès. Les affaires d'Irlande ont créé une double divergence d'opinion dans les camps whig et tory, et ont encore aggravé cette situation. Lord Salisbury et M. Gladstone voient chacun une section de leurs partisans prête à s'échapper ; le gouvernement et l'opposition sont à chaque instant à la merci de recrues indisciplinées et pour bien dire indisciplinables.
Avec l'Irlande de plus en plus irritée et troublée, avec la menace permanente de la Russie dans l'Inde, avec les prétentions de nos voisins des Etats-Unis toujours croissantes sous le masque des politesses internationales, et nonobstant les dithyrambes d'admiration mutuelle des deux grandes branches de la grande et incomparable race anglo-saxonne, avec l'Allemagne qui se pose en concurrente sérieuse dans le commerce des Indes et de l'Océanie, l'Angleterre aurait besoin de retrouver chez ses hommes d'état, sinon l'énergie et le talent de Pitt, du moins l'habileté et l'ascendant de Palmerston, voire le prestige de d'Israëli.
Cependant bien téméraire serait celui qui indiquerait un terme à cette succession de grands politiques, qui ont fait traverser à l'empire britannique tant de crises dangereuses I
Le point noir de la diplomatie européenne est toujours en Orient. C'est la question bulgare, ce sont les visées de la Russie sur les populations slaves des principautés danubiennes, plus encore que la marche lente, comme celle des glaciers antédiluviens, de l'énorme masse moscovite vers les régions de l'Inde, qui compromettent la paix de l'Europe. Des troupes sont échelonnées sur les frontières de la Russie et sur celles de l'Autriche, comme si
ces deux puissances se croyaient au moment d'en venir aux mains, la dernière entraînant avec elle toute l'Allemagne. Le czar a fait, il est vrai, une courte visite à son oncle l'empereur ; mais on sait ce que valent ces courtoisies : avec la meilleure volonté du monde, elles n'arrêtent point les chocs prévus et fatals des nations les unes contre les autres. S'il y avait même quelque chose qui fût, plus qu'une autre, propre à nous effrayer, ce seraient ces discours pacifiques,ce8 articles rassurants que les chefs d'état et les journaux officieux se plaisent à prodiguer. On ne parle pas autant de la paix quand la guerre n'est point dans l'air I Et cependant comment la Russie pourrait-elle se lancer dans une pareille aventure ? Quelle alliée pourrait-elle bien avoir ? Ce ne serait certainement point l'Angleterre, que ses instincts nationaux attirent vers l'Allemagne, que ses intérêts dans l'extrême Orient rendent hostile à la Russie.
Les Etats-Unis d'Amérique, sans se désintéresser tout-à-fait des affaires européennes, pourraient bien avoir des sympathies pour la Russie, qui leur a cédé le territoire d'Alaska, surtout pour faire pièce à l'Angleterre ; mais ces sympathies ne sauraient aller jusqu'à une intervention active. Tirer d'une guerre, si elle éclatait, tout le parti que peuvent en tirer les neutres au point de vue du commerce et des entreprises maritimes, telle serait évidemment leur politique.
Serait-ce l^ France? Hélas I les autres puissances l'ont
laissée s'épuiser dans une lutte aussi héroïque que malheureuse; l'on n'a rien fait d'efficace pour la secourir.
Il en est des nations comme des individus : les calculs de l'égoïsme sont le plus souvent de mauvais calculs ; les sentiments généreux ont raison dans la plupart des cas en fin de compte. Si la Russie s'était laissée aller à la sympathie que l'empereur actuel, alors héritier présomptif, paraissait avoir pour la France, elle recueillerait aujourd'hui les fruits d'une intervention propice et opportune. L'Angleterre a commis la même faute et avec moins d'excuse, car c'était en sa compagnie et à son profit que la France était allée guerroyer à Sébastopol.
Mais encore une fois que peut la France, à peine remise de ses désastres et plus que jamais divisée par les factions?
Un journal de Lyon a eu la bonne idée de réunir des extraits d'un grand nombre d'articles de journaux publiés tant en France qu'à l'étranger sur l'élection de M. Carnot. Nous puiserons , quelque peu dans ce curieux scrap-book, La presse étrangère est en général sympathique au nouveau président et félicite l'Europe du résultat. Il faudrait si peu de chose en effet pour mettre le
feu aux poudres! Une révolution à Paris, un coup d'état qui .aurait pu en être la suite, auraient probablement fait éclater tous les ferments de discorde qui s'agitent dans le vieux monde !
Les journaux français expriment tous une certaine satisfaction. Dans quelques-uns, elle n'est pas sans mélange ; elle y est surtout assaisonnée de fines épigrammes, et de phrases plus ou moins comminatoires.
M. Edouard Hervé écrit dans le Soleil : " L'homme est personnellement honorable. Son passé n'est pas assez éclatant pour offusquer les yeux. Ses opinions ne sont pas assez tranchées pour soulever les passions ; on pourrait le prendre pour un candidat neutre si l'on ne considérait que sa personne et si l'on oubliait quels ont été les patrons de sa candidature.
*' C'est l'extrême gauche qui, après avoir substitué M. de Freycinet à M. Floquet, a ensuite remplacé M. de Freycinet par M. Sadi-Carnot pour faire échec à M. Jules Ferry.
^^ M. de Freycinet, qui a vu sa situation politique s'effondrer dans l'élection d'hier, a été pendant ces dernières années le protecteur des radicaux ; M. Sadi-Carnot est leur protégé."
M. Magnan, dans le Figaro^ M. de Cassagnac, dans V Autorité, parlent fort irrévérencieusement du nouvel élu. Le Gil Bios est dans la même note.
Le Journal des débats s'exprime ainsi :
" Nous allons voir se produire pendant plusieurs mois sans doute une sorte de détente. Quelle qu'en soit la durée et quelles que puissent être les difficultés que nous réserve l'avenir, nous avons lieu de croire que le nouveau chef d'Etat remplira avec correction, avec dignité, avec honnêteté, avec droiture, les hautes fonctions auxquelles vient de l'appeler la confiance de ses collègues. Nous lui souhaitons cordialement la bienvenue."
Tous les journaux, cela va sans dire, sont aussi remplis de détails intimes sur la vie du nouveau président et sur sa famille. Ils nous apprennent entre autres choses qu'il signera à l'avenir Càrrwt tout court. Sur quoi le Gaulois se permet un dialogue des plus amusants entre Sadi et Carnot, dialogue que les journaux anglais se sont empressés de traduire.
*' Madame Carnot, dit un autre journal, est une femme très distinguée. Elle a reçu aujourd' hui de nombreuses visites et quantité de bouquets.
" Un mot de la concierge de M. Carnot : *' C'était, dit-elle, un '' excellent locataire. C'est dommage qu'il nous quitte,car il était " bien considéré dans le quartier. "
Ce certificat de la concierge est bien parisien ; c'est le bouquet des bouquets 1
Sed paulo majora canamus.
Espérons en effet que dans notre prochaine revue nous pourrons nous entretenir de mesures qui auront été prises par le nouveau président et ses ministres, pour réparer au moins une partie des erreurs et des injustices de l'année qui vient de finir.
La nouvelle année, dans la vieille cité de Québec, s'est ouverte aux lueurs d'un incendie désastreux ajouté à tant d'autres qui l'avaient déjà affligée.
Hier vers trois heures du matin, la chapelle du Séminaire, vénérable par son antiquité, mais plus remarquable encore par la belle collection de tableaux qu'elle renfermait, a été dans quelques instants la proie des flammes, au milieu d'une de ces tempêtes de neige si fréquentes à cette saison sur les rives du St- Laurent.
On peut dire que près de la moitié des meilleurs tableaux d'église que possédait notre continent, est disparue.
L'histoire de la collection, qui fut choisie en France par le grand vicaire Desjardins, émigré au Canada pendant la révolution, a été racontée ailleurs par M. Antoine Plamondon et par M. James Éemoine.
M. Jérôme Demers, alors supérieur du Séminaire, et bon juge en fait de tableaux, avait pris la part du lion. La cathédrale, les Ursulines, l'Hôtel-Dieu, et quelques églises des paroisses environnantes, n'avaient eu qu'un moindre lot, bien que plusieurs tableaux des deux premiers sanctuaires, entr'autres le Repas chez le Pharisien par Philippe de Champagne à la chapelle des Ursulines, et un Christ attribué à Van Dyck à la cathédrale, fixent l'attention des connaisseurs. Mais à la chapelle du Séminaire, la Fuite en Egypte de Carlo Vanloo, les Rois Mages de Bounieu, la Samaritaine de Lagrenée, le Christ de Monet ^, la Vierge servie par les Anges de Dieu, une Ascension de Philippe de Champagne, et d'autres peintures encore, ont fait l'admiration de plusieurs générations. Quel est celui qui, ayant été élève du Séminaire, n'a pas considéré ces pieuses images comme des patrons du foyer ? quel est celui qui ne se rappelle de douces émotions éprouvées dans cette petite et antique chapelle dont les seuls ornements étaient ces belles toiles se pressant pour bien
1. Voir dans le premier volume du Journal de l'Instruction publique (1857) un excellent article de M. de Fenouillet intitulé ** Le Christ de la chapelle du Séminaire et celui de la Cathédrale."
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dire les unes contre les autres ? Et tout cela est détruit 1 Seul le Saint Jérôme de d'Ulin, qui avait été transporté au musée de l'Université Laval et remplacé par une copie faite par M. Plamondon, a échappé au désastre.
Ces peintures, épaves de la révolution française envoyées au Canada par un pieux ecclésiastique qui a joué un grand rôle dans les deux pays, formaient comme un lien artistique entre la vieille et la nouvelle France ; avec celles qui nous restent, elles contribuaient à donner à Québec ce cachet de ville européenne, qui, hélas ! s'efface par degrés î Mais il y a une chose qui, grâce à Dieu, ne s'effacera jamais : c'est le souvenir de'tous les missionnaires qui, à diverses époques, sont venus de France nous apporter la bonne nouvelle, et qui ont formé chez nous un si admirable clergé, héritier de leurs vertus et de leurs talents.
PlERRE-J.-O. ChAUVEAU.
Q,u6beo, 2 janvier 1888.