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par leurs prérogatives et leurs moyens d'action. La Synagogue, comme le monde avant l'œuvre des six jours, était imparfaite, stérile et, en quelque sorte, à l'état de chaos ; l'Esprit de Dieu planait sur elle : Spiritus Ddferebatur super aguas.
Avec Jésus-Christ commence la seconde phase, celle de la distinction des éléments. Le monde était dans les ténèbres. Jésus-Christ prêche, et la lumière est faite ; car le Christ est la lumière qui illumine tout homme venant en ce monde. Les éléments sont ensuite partagés : Jésus-Christ sépare le clergé des laïques ; puis, dans le clergé, il établit une hiérarchie composée de trois ordres : l'épiscopat, le presbytérat et le diaconat. L'Eglise reçoit ensuite ses moyens propres d'activité par l'établissement de son autorité et l'institution de ses sacrements. Enfin la publication de l'Evangile complète l'œuvre de distinction en séparant pour toujours l'Eglise de la Synagogue.
L'Eglise était créée et organisée ; il ne restait plus à la main créatrice que d'y faire briller une riche ornementation. Le Saint- Esprit descend sur les Apôtres au jour de la Pentecôte, et, sous ces rayons de la splendeur divine, les apôtres deviennent les brillantes lumières du firmament nouveau. Les Pères et les Docteurs ajoutent un nouvel éclat à l'ornementation de l'Eglise ; puis viennent les confesseurs, les martyrs, les vierges, qui forment comme autant de joyaux à la couronne déjà si belle de l'Epouse du Christ. Enfin l'Eglise, comme la nature au printemps, se couvre d'une riche parure. Elle voit germer et fleurir dans son sein les collèges, les universités, les monastères, les hôpitaux, les associations pieuses, qui n'ont tous qu'une voix pour célébrer l'œuvre du Christ.
Cependant l'œuvre n'est pas encore complète. L'Eglise, souvent désolée par le ravage de l'erreur et des passions, attend le jour suprême où Jésus-Christ consommera son travail par la terrible distinction des justes et des réprouvés, et par la suprême ornementation de la gloire.
M. l'abbé L.-A. Paquet
Cours (ïapologétique chrétienne, — Introduction.
Première leçon. — Notions générales sur Vapologétiqae chrétienne, — L'apologétique chrétienne peut se définir : une science qui, 490US les lumières de la foi et avec l'aide de la raison, travaille
au soutien de la vérité catholique dans le monde. Elle arrive à ce but en montrant la supériorité des doctrines révélées sur toute doctrine purement humaine, ou en faisant justice des objections et des sophismes de l'erreur. Elle diffère de la théologie positive, qui se sert de l'autorité, des Ecritures, de la tradition, et des définitions de l'Eglise, pour prouver la divinité de la religion et de ses dogmes ; elle diffère aussi de la acolastigue, qui, appuyée sur l'autorité, fait encore appel aux lumières de la raison, et forme de la doctrine révélée une vaste synthèse scientifique. Le rôle de l'apologétique, ou théologie polémique, est de défendre les vérités catholiques contre l'erreur.
Cette science est excellente dans son objet, qui est Dieu luimême, et dans ses prinâpes, qui sont les lumières de la foi se projetant sur notre raison, et elle l'emporte ainsi sur toutes les discussions humaines.
L'apologétique est aussi vaste que la théologie. Placée aux frontières de la foi, elle doit en garder toutes les issues, et poursuivre même l'ennemi jusque dans ses propres tranchées.
La meilleure préparation aux luttes de la polémique chrétienne c'est la scolastique, cette théologie raisonnée, profonde, qui exerce l'esprit et l'habitue à scruter la nature intime des dogmes. Quant à la méthode de cette science, elle consiste à faire valoir non seulement les preuves proprement démonstratives, mais encore tous les arguments probables et indirects dont on peut attendre quelque bon effet. Il ne faut pas demander à l'apologiste ce style sévère qui convient à la scolastique. Sa démarche est plus libre, et il ne dédaigne pas les brillantes couleurs de la forme littéraire.
La polémique religieuse est nécessaire aux progrès du christianisme ; elle écarte les obstacles qui encombrent la route et dispose les âmes à l'infusion de la grâce divine. Les plans de défense doivent varier comme les plans d'attaque, et elle doit changer de terrain selon le caractère des erreurs qu'elle combat. L'histoire de l'Eglise nous prouve cette féconde variété des ressources que l'apologétique met en œuvre.
Seconde leçon. — Coup d^osil sur Vhistoire de Vapologétique chrétienne,— L'Eglise eut d'abord à lutter pour son existence même contre le judaïsme et le paganisme. A l'aurore des temps chrétiens l'apologétique apparaît dans les disputes de Jésus-Christ et de ses apôtres avec les chefs de la Synagogue.
Le paganisme est attaqué à son tour, et ne tarde pas à succomber sous les coups des vaillants athlètes du second et du troisième siècle. L'apologétique 'démontre la divinité du chris-
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tianisme en proclamant, par la voix de S. Justin, sa supériorité morale] par celle de S. Clément, sa haute valeur acierUifique ; et sa supériorité ëodale, par Péloquence de TertuUien. En même temps S. Irénée, dans son traité contre les hérésies, dissipe les rêveries et les séduisants mensonges de la Gnose.
Au quatrième et au cinquième siècle, il fallut maintenir Vintégritè de la religion chrétienne, contre les hérésies d'Arius, de Pelage, de Nestorius et d'Eutychès. C'est l'époque des Pères de l'Eglise. St Athanasse en Orient, et St Hilaire en Occident, soutiennent les vérités fondamentales du dogme.
Au moyen âge, les immortels écrits de St Thomas sauvent l'Europe des doctrines malsaines du panthéisme et du rationalisme oriental ; la Somme contre les Gentils est un impérissable monument de théologie polémique.
Aux principes subversifs de l'erreur protestante, l'Eglise oppose encore des adversaires remarquables, tels que Bellarmin et Bossuet. Avouons cependant que, depuis la réforme de Luther, à laquelle vint s'ajouter, dans les écoles philosophiques, celle de Bacon et de Descartes, l'apologétique chrétienne, par l'abandon de la scolastique, perdit beaucoup de sa force et de sa gloire, et se montra trop faible en face du philosophisme voltairien. Cette faiblesse momentanée ne dépend en aucune sorte de l'Eglise et dejpeschefs. Il faut l'expliquer par le malheur des temps, et par une permission spéciale de Dieu, qui voulut sans doute, en laissant déborder le mal, punir l'esprit d'indépendance auquel le seizième et le dix-septième siècle se laissèrent si facilement emporter. La révolution française apprit au monde combien il en coûte de rompre avec les lois de la religion et de la pensée.
On ne peut s'empêcher d'admirer la constance de l'Eglise maintenant pendant dix-neuf cents ans un même credo en face des opinions et des systèmes innombrables de tous les siècles. Ce spectacle constitue déjà une magnifique apologie du catholicisme, et prouve invinciblement sa divinité.
Troisième leç'jn. — Objet de Vapologétique contemporaine. — Pour bien comprendre la genèse des systèmes anti-philosophiques et anti-religieux qui inondent aujourd'hui l'Europe, il faut remonter jusqu'à Luther, Bacon et Descartes. Ces deux derniers eurent le grand tort de poser en principe l'excellence des innovations philosophiques. Aussi les esprits, emportés par des idées de réforme, dominés par le rationalisme, sont bientôt tombés, soit dans l'idéalisme qui favorise toutes les illusions, soit dans le matérialisme qui abaisse l'homme au-dessous de lui-môme. C'est en Allemagne que l'idéalisme a fait le plus de
ravages, après le subjectmsme de Kant. Il en est sorti un panthéisme nuageux et impie, qui règne aujourd'hui dans un grand nombre d'écoles.
Le matérialisme, d'autre part, né du sensualisme de Bacon et de Locke, confirmé par la fausseté du spiritualisme cartésien, s'est développé dans des proportions alarmantes. D'après nos positivistes modernes, le suprême progrès consiste à observer les faits sensibles, à en déterminer les lois, immédiates, et à tout expliquer par le jeu des forces physiques. L'idée de l'âme et ridée de Dieu ne sont plus que de vieilles hypothèses qui ont fait leur temps.
Ces absurdes théories devaient naturellement engendrer le scepticisme. Aussi combien d'âmes, désespérées, souffrent aujourd'hui de ce mal affreux !
Pour conjurer un pareil danger, il importe que la défense catholique se porte sur tous les points attaqués. Les systèmes ennemis se servent des armes de la science pour combattre l'Eglise : il s'agit donc pour l'apologétique chrétienne de montrer le parfait accord qui existe entre l'ordre naturel et l'ordre surnaturel, entre la raison et la foi, entre la science et la révélation. Voilà le but spécial qu'elle doit viser.
Le Concile du Vatican avait déjà tracé ce programme. Léon XIII l'a remis sous nos yeux dans son encyclique .^Etemi PatriSf où il montre combien utile et nécessaire est le concours de la raison et de la science humaines pour ramener les peuples à la foi.
Quatrihne leçon, — Principes de V apologétique contemporaine, — Aujourd'hui plus que jamais l'apologiste doit compter sur sa raison, sur l'arme d'une dialectique puissante, d'une doctrine saine et vigoureuse. Or il trouvera tout cela dans S. Thomas. Léon XIII, en remettant en honneur cette doctrine trop longtemps négligée, a consacré les efforts généreux de quelques esprits d'élite, qui déjà travaillaient à la restauration des études philosophiques et théologiques.
La doctrine de S. Thomas se recommande à l'apologétique moderne par sa èûretè et son opportunité. Elle jouit, comme celle de S. Augustin, d'une approbation spéciale de l'Eglise. Ses prin^ cipes si élevés, d'une action universelle, peuvent dissiper toutes les erreurs.
Dans un temps où il importe de montrer l'harmonie entre l'ordre naturel et l'ordre surnaturel, rien de plus opportun que cette doctrine où la raison et la vraie science jouent un si grand rôle. Du reste l'erreur se répète, et la Somme contre les OentUsy
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écrite au XlIIe siècle, pourrait fort bien s'appeler Somme contre les rationaiistea et les positivistes.
Une exposition solide et brillante de l'enseignement catholique selon St Thomas peut exercer une influence profonde sur les esprits les plus rebelles. Nous en avons une preuve dans les conférences si populaires du P. Monsabré.
En se livrant à l'étude de la scolastique, l'apologiste ne doit pas négliger les sciences critiques et naturelles qu'il est nécessaire de connaître pour en démontrer l'accord avec la révélation. St Thomas lui-même attachait une grande importance à ce genre d'études. Que l'apologiste toutefois sache se prémunir contre deux dangers. Le premier est de s'abandonner trop librement, dans des questions de foi, à des hypothèses peu en harmonie avec l'enseignement des Pères, des théologiens et des pasteurs de l'Eglise. Le second est de se laisser absorber par les préoccupations de la critique et des sciences naturelles, jusqu'au point de négliger ou d'omettre l'étude si nécessaire de la théologie et de la philosophie catholique. Léon XIII a signalé cet écueil dans son encyclique jEtemi Patris.
Enfin la doctrine de St Thomas, par l'unité et la fécondité de ses principes, est la plus propre à rallier tous les esprits sous un drapeau commun.
M. l'abbé Bernier.
Sujet : — Lamennais j son système philosophique, ses erreurs,
Lamennais a laissé après lui une réputation tristement célèbre. Doué d'un véritable génie, il fut salué avec bonheur par l'Eglise, qui crut voir en lui un apôtre et un défenseur. Mais l'orgueil vint gâter un si beau talent et détruire' de si hautes espérances. Entraîné par ses ambitieux caprices, le politique ardent s'est jeté dans les principes subversifs d'une dangereuse démocratie, le philosophe a inventé un système erroné, l'apologiste chrétien a tourné le dos à l'Eglise. .
C'est pourtant à l'Eglise que le jeune prêtre a consacré les premiers efforts de son talent. Son Essai sur V Indifférence est une œuvre de haute apologie, qui fit saluer en Lamennais un nouveau Père de l'Eglise. Mais un second volume, écrit sur le même sujet, vint dissiper cet enchantement et mettre à nu l'erreur qui germait depuis longtemps dans ce cerveau mal équilibré. Lamennais voulant combattre le doute, et ramener les esprits à
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la foi, cherche un principe de certitude sur lequel l'homme puisse appuyer ses convictions, et il n'en trouve pas d'autre que l'accord général, le consentement commun de l'humanité ; système évidemment faux, puisqu'il ne tient aucun compte de la raison individuelle, du témoignage des sens, du sentiment, et de tous les autres moyens qui ont été donnés à l'homme pour arriver à la vérité. Du reste le consentement commun ne peut jamais réunir toutes les conditions essentielles à un principe unique, c'est-à-dire l'indépendance de tout autre principe, l'universalité et l'infaillibilité.
Cette doctrine fit sensation, et suscita de vives protestations, surtout de la part de la Sorbonneet del'épiscopat. Rome même s'en émut, mais se contenta de remontrances. En 1830, Lamennais fonda V Avenir, avec la collaboration de plusieurs jeunes et ardents disciples, parmi lesquels se trouvaient Gerbet, De Salinis, Lacordaire, Rohrbacher, Montalembert. Fortement attaqué à cause de ses doctrines et dénoncé en cour de Rome, ce journal fut suspendu, au bout de quelques mois, par ses propres directeurs, dont trois se rendirent à Rome pour plaider leur cause. Mais ils ne réussirent pas à empêcher la condamnation formelle des doctrines outrées de V Avenir, Cette condamnation ouvrit les yeux aux jeunes amis de Lamennais, qui se séparèrent de lui ; tandis que le malheureux prêtre, malgré une soumission apparente, leva bientôt le masque, et poursuivit seul sa marche aventureuse dans les sentiers de l'erreur. La mort vint l'y surprendre en 1854.
Il semble avoir voulu se peindre dans ce chapitre des Paroles d'un Croyant, où il parle de Vexilé : ^' L'exilé partout est seul. " Hélas I quand cet exil est volontaire, on n'a pas le droit de se plaindre en se voyant partout seul, même au milieu des hommes.
Lamennais avait une belle vocation. La Providence l'avait fait surgir dans des circonstances diCBiciles pour frapper de grands coups, et elle lui avait donné pour cela le regard de Taigle, l'élan audacieux du génie, la force de l'athlète. Mais» l'orgueil fit servir au mal ces belles qualités, qu'il aurait dû mettre au service du bien. On peut à juste titre lui appliquer cet axiome : corruptio optimi pessivia.
NOTEE AVENIR
Il est dans la destinée de certains peuples de se trouver, pendant des siècles, sous le coup de mêmes dangers, se présentant tantôt sous une forme, tantôt sous une autre, mais toujours avec le même caractère inéluctable. Depuis combien d'années l'Europe ne se débat-elle point sous ce cauchemar de la question d'Orient ? Depuis combien de temps la Belgique et la Suisse se demandent-elles si elles ne s'éveilleront pas, un jour, ou allemandes ou françaises? L'Italie a passé une partie du moyen âge et une partie de l'ère moderne à changer de maîtres, rêvant une unité qui ne lui a pas valu tout le bonheur qu'elle en attendait, lorsqu'elle l'a enfin trouvée. Nous avons eu, nous aussi Canadiens-Français, depuis les premières années de notre existence comme colonie française, une redoutable alternative suspendue au-dessus de nos têtes, et ce n'est pas d'hier que les esprits sérieux de notre pays interrogent avec anxiété l'horizon pour y découvrir le secret de notre avenir politique.
En 1711, Howenden Walker, commandant une flotte de 84 voiles, portant 9,500 hommes, cinglait vers Québec où il avait donné rendez-vous à l'armée de Nicholson. Inutile de rappeler le sort de l'expédition de Walker, qui vit ses ambitieux projets sombrer avec ses navires sur les écueils de l'Isle-aux-Œufs. Québec et le Canada échappaient à la première tentative d'annexion projetée et exécutée, dans une large mesure, par les colons américains. De ce moment, la question de l'annexion du Canada ^aux Etats-Unis a surgi, et nous savons avec quelle ténacité elle s'est imposée depuis aux préoccupations de nos hommes d'Etat. On pourrait peut-être la faire remonter au jour où le comte de Frontenac, sommé de capituler, faisait fièrement savoir à Phipps que les canons du fort de Québec lui porteraient sa réponse. L'expédition de Phipps rentre plus dans le cadre des entreprises de guerre ordinaire, contre-coup des hostilités régnantes en Europe entre l'Angleterre et la France. Mais, en 1711, c'étaient les convoitises américaines qui se dessinaient en même temps que leurs craintes. *' Jamais nous ne
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dormirons tranquilles tant que pourront s'élancer, des bords du Saint- Laurent, de ces guerriers hardis capables de franchir quatre cents milles, la raquette aux pieds, pour tomber soudain, comme la foudre, sur un de nos jeunes établissements. Puis ce serait si beau de posséder ce territoire immense, soumis à l'autorité de l'ennemi, sans compter que ces Français gênent notre essor vers le Sud et TOuest." Ce raisonnement des colons anglais ne sonnait point faux à Londres, où l'on trouvait que l'enfant transporté sous un autre ciel que celui de l'Angleterre n'avait perdu ni l'esprit, ni les instincts de sa mère.
Il y a quelques jours, un homme d'Etat américain, prêchant la réunion du Canada aux Etats-Unis, pour éviter des ennuis dans l'avenir, disait : ''Ils ne sont pas encore dangereux, nos voisins; mais lorsqu'ils seront 20 millions, il faudra compter avec eux. Etouffons-les avant qu'ils ne grandissent ; ce sera un grand embarras évité à nos enfants, et, outre cela, une excellente affaire au point de vue commercial." Ne reconnaissez-vous pas, dans le langage de ce fils de Puritain de 1888, l'argumentation du Bostonnais de 1711 ? est-il donc si vrai qu'il n'y ait rien de nouveau sous le soleil ? Il n'entre pas dans notre plan de décrire, dans toutes leurs péripéties émouvantes, les luttes delà Nouvelle-France contre la Nouvelle- Angleterre : c'est l'époque héroïque de notre histoire, vivante dans la mémoire de tous les Canadiens ; nous ne voulons parler que du fait politique qui fut la conséquence de cette lutte 'désespérée : la première annexion du Canada aux Etats anglais de l'Amérique.
Cette manière de désigner la cession du Canada à l'Angleterre pourra paraître quelque peu risquée, mais c'était bien ainsi que nos voisins l'entendaient : ils avaient été à la peine, et ils n'étaient pas hommes à se désintéresser au partage. Jonathan, tel que nous le connaissons, perçait déjà depuis longtemps. Dès les premiers temps du régime nouveau, le Canada français entre dans 868 préoccupations. L'Acte de Québec de 1774, qui modifie notre état social, l'irrite au plus haut degré. Le Congrès des Etats, réuni à Philadelphie, proteste contre la liberté des cultes que l'Acte de Québec nous accorde ; il déplore la position faite aux protestants de la province de Québec, et s'insurge contre l'idée de séparer le Canada des Etats anglais. Ce qui le chagrinait le plus, mais ce dont il parlait le moins, c'était l'extension
donnée aux limites du Canada, vers le sud, jusqu'à l'Ohio, *' in défiance qfthe territorial claim qf Massachv^etts, Oonnecticut, New- York a/nd Virginia, " dit un récent écrivain américain. ^
Nous touchons à une nouvelle phase. Les Américains ont rompu en visière avec la mère patrie. Ils avaient longtemps balancé avant de voler aux armes ; mais l'entêtement des ministres anglais, les machinations de Madison et de Franklin^ qui publiquement faisaient mine de vouloir la paix et en-dessous poussaient à l'insurrection, mirent fin à toute hésitation. C'est alors que les Américains changèrent soudain d'attitude à notre égard; et l'on vit le Congrès écrire, de la môme plume qui avait demandé notre asservissement et la persécution religieuse, un chaleureux appel à nos sentiments, un magnifique éloge de la liberté, doublé d'une peinture terrifiante du despotisme. C'était très éloquent, seulement pas assez pour faire oublier que, quelques mois auparavant, les mêmes hommes reprochaient aux ministres de George III de ne pas faire du Canada une autre Irlande.
L'appel du Congrès resta à peu près sans résultat, et les Canadiens, guidés par le clergé, qui, depuis la cession du pays, dirigeait le peuple, n'eurent pas de peine à comprendre de quel côté se trouvaient leurs plus grandes chances de paix et de tranquillité. Très peu de Canadiens voulurent lier leur sort à celui des Américains, et nos ancêtres, nés malins, s'amusèrent aux dépens des *^ congréganistes ", surnom infligé aux annexionnistes de l'époque.
La guerre de 1812 et 1813 offrit aux Canadiens une nouvelle occasion de se prononcer ; mais, encore une fois, ils ne trouvèrent aucune raison de rompre leur allégeance, et leur haine pour l'ennemi traditionnel ne fit que s'aviver. Disons, quoique cela ait été dit bien des fois, — mais disons-le tout de même, car il y a des gens si oublieux parmi nos contemporains des provinces voisines, — que l'attitude correcte des Canadiens conserva à la Grande-Bretagne l'immense territoire du Canada. C'est un officier canadien, M. de Lanaudière, qui empêcha, en 1775, le général Carleton, après sa retraite précipitée de Montréal, de tomber entre les mains des Américains. Or, que serait devenu Québec sans Carleton, avec les Anglais indécis et découragés ?.... Que serait-il arrivé, en 1812, si les Canadiens ne s'étaient pas rangés autour de Sir Geo. Prévost, alors que les Américains rem-