‹ Collection de lettres de Nicolas PoussinChapitre 8 sur 24 · A M. LEMAIRE · texte numérisé non relu

A M. LEMAIRE

De Rome > le 17 août i63c.

Monsieur, comme toutes vos lettres ont accoutumé de m'apporter un extrême contentement, la dernière pareillement m'a réjpui autant que pas une autre; car par icelle, outre que j'entends la bonne santé où vous êtes , la nouvelle de l'ar- * rivée du tableau de M. de Chaotelou m'a ôté la graade p^ine 6ù j'étois ; d'autant que par le long chemin et dangereux comme il est maintenant, je craignois qu'il n'y fût arrivé quelque mànvais encombre. Mais puisqu'il est parvenu entre vos mains sain et sauf, j'estime que ce m'est un bonheur ; d'autant que M. de Chantelou ne le verra

poiût qu'il ne soit en bonne posture, comme je crois que vous le mettrez; et s'il lui est agréable, ce me sera un des plus grands contentements qui me puissent arriver. Néanmoins, vous et lui , je vous prie de considérer que , dans de si petits espaces, il est impossible de faire et d'observer tout ce que l'on sait ; et qu'enfin ce ne peut être autre que comme une idée d'une chose plus grande: qu'il l'accepte donc telle qu'elle est, en attendant mieux.

Vous me sollicitez de partir cet automne §ans y manquer; je vous assure que le retarder ici davantage ne pourroit que me tourner à contre , comme l'on dit ici, parce que j'ai renoncé à toutes mes pratiques : et même , depuis que j'ai résolu de partir jusqu'à maintenant , j'ai eu l'esprit fort peu en repos , mais au contraire quasi perpétuellement agité , pensant tous les jours à mille choses, lesquelles, pour le nouveau changement, me pourroient intervenir. Ne vous ennuyez point de ce que je vous écris; car j'ai estime d'avoir fait une grande folie, en donnant ma parole et en m'imposant l'obligation, avec une indisposition telle que la mienne, et dans un temps où j'aurois plus besoin de repos que de nouvelles fatigues, de laisser et abandonner la paix et la douceur de \ ma 'petite maison , pour des choses imaginaires qui me succéderont peut-être tout au rebours. Toutes ces choses m'ont passé et me passent tous les jours par l'entendement, avec un million d'au-

DE POUSSIN. ai

très plus peinantes; et néanmoins je conclurai toujours de la même manière, c'est à savoir que je partirai, et que j'irai à la première commodité, en même état que si on voulait me fendre par la moitié et me séparer en deux. Il est donc vrai que j'ai grande volonté de mettre à effet ma promesse; mais d'un autre côté, je me trouve retenu et empêché par certains malheurs qui semblent proprement me vouloir empêcher d'ac* complir mon dessein. Mon misérable mal de carnosité n'est point guéri , et j'ai peur qu'il ne faille retomber entre les mains des bourreaux de çhirur-^ giens devant que de partir; car de' s'acheminer par un long voyage et fâcheux avec telle mala* die, ce séroit aller chercher son malheur avec la chandelle. Je ferai donc ce qui sera en ma puissance pour guérir, et ensuite partir. Du reste, fasse Dieu , ce qui me doit arriver m'arrivera. Je ne vous écrirai autre chosç' pour maintenant) mais sûrement je vous ferai savoir ma disposition.

Votre très-obligé serviteur^

aa •» LETTRES

A M DE CHANTELOU

De Roftie , le i5 seplembre 163$.

Mon&îeup, je île sais de qui je dois rae plaindre la plutôt,. ou de moi-même ^ ou de la mauvaise fortune. Si j'ai duré de me mettre en dévoir d'obéir promptement à mes supérieurs^ c'est moi qui ai tort ; mais si , m'efforçant d'accomplir ma promesse, j'en suis empêché par des extrême»

incommodités corporelles, dois-je dire que c'est la fortune , ou que c'est Dieu qui ne le veut pas permettre? U y a déjà un bon espace de temps que j'avais délibéré de vous avertir que mon incommodité ordinaire me revenoit plus que jamais; mais la crainte de vous fâcher, et l'espérance^ qui toujours me trompe, que j'avois de quelques amendements, m'ont retenu jusqu'à maintenant. Je siiis forcé., par nécessité , d'avertir qu'après avoir renoncé à toutes mes pratiques, avoir accommodé toutes mes affaires et délibéré de partir, il faut tomber de rechef, je n'ose dire entre les mains des médecins, mais entre celles des bourreaux, qui d'un petit mal m'ont conduit jusqu'à un terme qui me donne fort à craindre pour ma personne. Je vous supplie, monsieur à qui je suis tant obligé , de faire que Monsei-

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gaeuir de Noyers sache Tétat où je suis, afin que, comme je lespère, il m'excuse, et aie quelque compassion de ma disgrâce; car jç n'oserois croire qu'il n'eût pas re;gret d'apprendre la mort de son humble serviteur, au lieu de son arrivée.

Votre très-obligé à vous servir >

A MONSEIGNEUR DE NOYERS

De Rome y le i5 décembre 1639.

Le devoir de la révérence que je profère envers vous, Mops^neur, m'obUge à vous notifier la cause de mon- retardement. J'étois bien résolu ^e vouai aller servir, et extrêmen^ent honoré d'en avoir les occasions; mai^ la mauvaise fortune s eat opposée avec violence k l'ei^écutipn de mon devoir, et l'espérance que j'avois de prouver par les effets mes bonnes dispositions m'a abusé; car je suis réduit en tel état, que je me vois forcé de changer de dessein, et de supplier votre bonté de me dispenser de mou vœu, puisqu'en peu de temps je suis devenu inutile, ne ni'ayant demeuré que le regret de vivre. J'aurais trop de présomption, eu vous priant de m'accorder cette faveur insigne, de ne pas reconnoitre que j'en serai redevable, non à mon mérite, mais à votre béné-

volence : en cette manière , je recevrai la grâce et vous la gloire. Cependant, Monseigneur, je vous oflre rimmuable promptitude de ma bonne volonté, puisque le ciel ne me concède autre faculté qui me permette de satis&ire à mes obligations.

Le plus humble de tous vos serviteurs ,

A M. DE CHANTELOU

DeKome, le i5 décembre 1639.

Monsieur, il y a déjà quelque temps que me trouvant privé , par mes continuelles incommodités , du moyen de faire le voyage de France , auquel je me suis obligé par les belles occasions que votre courtoisie m'en avoit données, je ne manquai pas de vous en avertir, et de vous supplier très - affectueusement , ainsi que M. Le Maire, de le faire savoir à Monseigneur de Noyers, afin qu'il connût la cause de mon retardementé Mais soit le peu de compte que vous faites d'un serviteur qui vous est inutile, soit le peu de satisfaction que vous avez eu au service que mes débiles forces vous ont rendu, ou tout autre cause, jusques à maintenant je n'ai eu aucune réponse. Mais, monsieur, je vous supplie, sans regarder

au mérite , d'exercer envers moi votre courtoisie : ce sera un effet de votre qaturelle inclination,, et un office de votre bénévolence , de ne point me priver d'une correspondance qui a été accompagnée de tant d'obligations. Après l'avoir employée si souvent à vous demander des fa-* veurs, le satisfaire à tout ce que je vous dois m'est impossible autrement que par mon profond attachement. Conservez - moi en vos bonnes grâces , et consolez - moi avec la bonne fin de cette présente négociation.

Votre très-obligé

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