INSTRUCTIONS A MONSIEUR LE BARON DIESKAU
Montréal, le 15 Août, 1755.
Monsieur le Baron Dieskau est aussy parfaitement informé que nous le sommes par la communication que nous luy avons donnée des mémoires, et instructions prises aux anglois, qu'ils ont fait leur arrangements pour attaquer cette colonie de tous les côtés. Que l’attaque qui mérite le plus notre attention est celle qu'ils sont prêts à faire au fort St Fréderic, puisque nous sommes certain par la pièce la plus authentique que leur armée est de 4400 hommes, levée dans leur Province commandée par le Colonel Johnson, bien munie d'artillerie et généralement de tout ce qui est propre à faire le siège d'une place.
Nous devons, par conséquent, mettre tout en usage pour repoussct les anglois, et leur faire abandonner cette entreprise, attendu que la sureté du fort St Fréderic décide en partie de celle de cette colonie.
Pour remplir une mission si essentielle, nous avons remis à Monsieur le Baron de Dieskau une armée de 8000 ou environ, composée des bataillons de la Reyne et de Languedoc, des troupes détachées de la Marine, des canoniers, bombardiers, des milices de la colonie et des Sauvages des différentes nations.
Monsieur le Gardeur de St Pierre interprétera les Népissingues, les Algonkins et le peu de Sauvags des pays d'en haut ; Messieurs de Montesson et de Niverville les Abénakis ; le Sieur le Cavalier les Iroquois ; et le Sieur LaRose les Anglais.
Nous avons aussy remis à Monsieur Dieskau un tableau que nous avons arrêté pour régler son ordre de bataille sur trois colonnes, et nous avons donné l'expédition à cet ordre de bataille par l’ordre général de nous aussy arrêté pour la marche et attaque. Nous nous sommes concertés avec Monsieur Dieskau pour l’un et l’autre de ces ordres ; aussy nous ne doutons pas qu'il ne veuille bien s’y conformer. Il pourra néanmoins faire les chan-
gements qu'il jugera nécessaires, et nous ne pouvons que nous en raporter à ses lumières.
Comme cette armée doit attaquer les anglois, il est du bien du service À que nous expliquions nos intentions à Monsieur Dieskau.
Art. 1.—Sitôt que Monsieur le Baron Dieskau sera au fort St Fréderic et qu'il aura pris connaissance de la marche des anglois il envoyera des découvreurs en tel nombre et par tel chemin qu'il jugera nécessaire. Il employera
1 à ses découvertes des bons Canadiens et des Sauvages et mettra à leur tête un officier et quelques cadets. Il pourra s’en raporter à Monsieur de St Pierre pour le choix de ses découvreurs.
Art. 2.—I1 lui sera libre d'augmenter la garnison Fort St Frederic.
Art. 3—Monsieur le Baron Dieskau ne perdra pas un instant pour
prendre ses arrangemens et ses précautions pour être toujours en état d'aller avec son armée (sans en rien excepter, quelque raport que peut lui être fait de la situation et du peu de forces des anglois) au devant de ‘0
. l’ennemy et l’attaquer les plus avantageusement qu'il lui sera possible. Il pourra conférer à cet effet avec Messieurs de St Pierre, Repentigny et tous
à autres qu'il jugera nécessaires, et s'en raporter à ce qu'ils lui diront à cet g égard sur les connoissances qu'ils ont de la route que les anglois sont obligés de tenir.
Si ces découvreurs luy raportaient que les anglois marchent par deux chemins, il fera reconnaitre celui qu’ils tiennent avec leur artillerie et
attirail de campagne ; et après s’en être assuré il ira au devant d'eux avec ï. toute son armée sans jamais diviser ses forces, parcequ'il est sensible que parvenant à enlever leur artillerie, Monsieur le Baron Dieskau n'aura plus rien à craindre et sera en état de s’en servir pour combattre l’'ennemy en se repliant sur l’autre corps de leur armée.
Il sçait combien les milices et les sauvages sont propres à attaquer l'ennemy surtout eu égard à l'avantage que leur donne la situation du
chemin qu'il sera obligé de tenir. Aïnsi Monsieur de Dieskau donnera ses
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ordres à Monsieur de St Pierre pour faire donner les milices et les sauvages, en partie ou en total avec les troupes ou séparément suivant les circons- +tances pour la plus prompte défaite des anglois.
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Les milices sont composées des meilleurs canadiens, et les sauvages sont des plus braves. Ils méritent l’un et l’autre d'être traités avec beaucoup de douceur, et nous sommes assurés qu'ils feront des progrès dès que Monsieur le Baron Dieskau les piquera d'honneur et les prendra par les sentimens. Mais il observera qu’il n’y aye pas trop de danger à les abandonner à la vivacité de leur zèle, et qu’ils puissent toujours se ralier aux troupes en cas de besoin.
Art. 4—Suposé que des députés des cinq nations presentassent un collier à Monsieur le Baron de Dieskau pour l’engager à ne pas passer outre, il leur répondra par un collier que nous avons remis, que leur père Onontio n’a point cherché querelle aux anglois ; qu'au contraire ce sont eux qui attaquent la colonie de tous les côtés, et que l’armée n’est en marche que pour les repousser.
Art. 5.—Ki les anglois repoussaient les milices et les sauvages Monsieur le Baron de Dieskau, du premier instant qu’il s'en apercevra fera usage de toutes ses forces pour la décision de la victoire et se rendre maître du champ de bataille. Mais il aura attention de prévoir à tous les événemens pour ne pas compromettre les armes du Roy.
Art. 6.—I1 est d’une très grande conséquence de brusquer cette expédition afin que les anglois ne puissent la faire languir pour donner le temps aux forces qui pourroient être destinées à les secourir de les joindre.
Art. 7.—$Si Monsieur le Baron de Dieskau se rend maître du champ de bataille, comme nous osons l’espérer, il donnera ses ordres pour que tous les papiers anglois lui soient fidèlement remis. Il les donnera aussi pour la conservation et le prompt transport au fort St Fréderic de l'artillerie, armes, munitions et vivres. Il chargera le Sieur Chevalier le Mercier de l'artillerie X° et le garde magasin des vivres. Il aura attention de laisser ledit Sieur Le Mercier au fort Saint Fréderic.
Art. 8.—Si les anglois étaient retranchés, Monsieur de Dieskau fera connoître leurs retranchemens S'il peut s'assurer qu’il luy est possible des attaquer par quelqu'endroit qui soit à découvert et qu'il soit bien
certain qu'il le peut sans artillerie, il entreprendra cette expédition avec sa prudence ordinaire, et s’il parvient à enlever ses retranchements, il ne lais-
sera subsister aucun des entrepots et autres Préparatifs des anglois. Supposé qu'ils demandassent à capituler, il y consentira suivant les circonstances et aux conditions qui seront les plus honorables,
Art. 9.-—<$i; par un événement que nous ne devons pas craindre les anglois forçaient absolument l’armée de Monsieur Dieskau, et l'obligeaient de se retirer, il fera sa retraite à Carillon où il sera assez avantageusement Pour arrêter les progrès de l'ennemy et dans l'instant même nous détachera
Art. 10.—Nous réitérons à Monsieur le Baron de Dieskau qu'il est
Art. 11.—Lorsque Monsieur le Baron de Dieskau sera de retour de sa
Campagne au fort Saint Fréderic. il y laissera une garnison convenable relativement aux circonstances.
Il laissera USSY Un camp volant à Carillon de 400 hommes dont 100 Sauvages,
Art. 13.—Dans tous les autres cas que nous ne Pouvons prévenir, nous sommes entièrement raporté aux lumières, à la prudence et à l'expérience de Monsieur le Baron de Dieskau.
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REPONSE DU PRISONNIER ANGTIOIS FAITES PAR DES ABENAKIS, DU 29 AU 30 AOÛT, A UNE PETITE LIEUE DU FORT DE LYDIUS, AUX INTERRO- GATIONS QUI LUI ONT ETE FAITES.
Il assure avoir dit à Monsieur de Dieskau que 600 hommes étaient partis quelques jours avant qu'il eût été pris pour différents lieux de la Nouvelle Angleterre ; en un mot qu'ils étoient renvoyés totalement et qu’ils devaient être remplacés par un plus grand nombre sur une réserve tant dans Conectigues que des autres provinces de la Nouvelle Angleterre.
Qu'il y avoit chez Lydius, le long de la rivière, 400 bateaux environs, les uns propres à porter 4 à 5 hommes, les autres 15 à 20. Que le Colonel Johnson qui était party avec 2500 hommes anglois et 400 Sauvages pour le lac Saint Sacrement quelques jours avant qu'il fut pris, n'avoit fait porter avec luy que deux batteaux, un pour luy et l’autre pour un de ses capitaines.
Il pense que les anglois feront un fort au lac Saint Sacrement a la tête du portage de Lydius à ce lac, mais qu'il n’en a point de certitude.
Il dit n’avoir rien répondu au camp de Monsieur Dieskau, que Monsieur Johnson fut encore au fort, qu’il avait réellement dit que ce colonel était party pour le lac Saint Sacrement avec ce qui était arrivé de son armée et 400 Sauvages ; qu'il s'était contenté de laisser au fort 5 à 600 hommes, tant pour le finir que pour le garder et le défendre en cas de besoin. Que Monsieur Laiman devoit le suivre au lac Saint Sacrement avec les 2400 hommes qui manquoient aux 6000 dont l’armée devoit être composée en total. Que les 2400 hommes étaient attendu au fort le lendemain du jour qu'il a été pris; qu'il ne devoit venir avec cette troupe aucun Sauvage; qu'il n’en restoit aucun au fort lorsqu'il a été pris ; que le Colonel Johnson les avoit tous ménés avec luy au Lac ; qu'ils avoient au fort de Lydius quelques découvreurs, mais en très petit nombre ; que Monsieur Laiman qui devoit conduire au lac les 2400 hommes attendus, devoit aussy prendre au fort
Lydius 250 ouvriers qu'il devoit remplacer par un nombre égal d'hommes
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de la troupe ; qu'il ne pensait pas que le détachement de 1500 hommes de Monsieur Dieskau prit le fort, étant trop considérable.
De la façon dont il le fagure c'est un retranchement flanqué à redent qui peut avoir de longueur environ 600 pieds sur 800 de largeur, ayant 10 à 12 redents dans son contour, tous différemment espacés.
Les uns n’ont que 80 à 90 pieds d’une pointe à l'autre ; les autres 100 à 120 à 150 pieds, le rempart peut avoir de hauteur, du côté des fossés, 17 pieds; il suit le talus naturel des terres. Il peut avoir d'épaisseur au sommet 10 à 12 pieds. Le pied de ce rempart est fraisé par des pieux de 10 pieds environ hors de terre, et inclinés de façon à former un angle de 60 dégrés environ avec le fond du fossé. C’est ce que j'ay connu par ce qu'il m'a figuré. Le fossé peut avoir au fond 10 à 12 pieds de largeur, la contre escarpe 8 pieds de hauteur, le rempart en terre avec fossé du côté de la champa,rne et du ruisseau ; mais devant la rivière ce sont de grands pieux environ 15 pieds de hauteur. Qu'il n'était point encore finy quoique l’armée y eût travaillé un peu plus d'un mois.
Que les 5 ou 600 hommes destinés pour sa garde étaient encore campés au dehors ; qu’ils ne devoient y entrer que lorsqu'il seroit fini; qu’il n'y avait pour le présent de fait qu'un magazin, un corps de garde, un magazin à poudre, un hopital, et un lavoir ; qu'ils devaient faire plusieurs barraques ; qu'il n'y avait encore de canon en batterie qu'un seul pour défendre la porte ; que les autres étaient au dehors sur leurs afFfus et qu'ils ne devoient les entrer dans le fort que quand il serait finy.
Que les canons qu'ils avaient présentement au nombre de 8 étaient en fonte et de 8 à 10 1. de balles ; que les 25 qu'ils attendoient étaient en fer et que c'était du 82 ou 42, qu'il ne se rappelle pas lequel des deux ; qu'il a cru voir environ 25 mortiers et beaucoup de bombes dont quelques unes de 12 pouces de diamêtre ; les plus petites de 6 pouces.
Il dit que les anglois ont ordre de sommer le fort Saint Frederic pour le faire rendre, et s’il ne se rendoit point, ils en feroient un tout auprès ; qu'on avait sçu les 2400 hommes qu’on attendoit arrivés à Sarasto qui n'est qu'à 15 ou 18 milles du fort de Lyduis ; qu’il n’y a à Sâsto ny fort ny retranchements.