‹ Collection de manuscrits contenant lettres, mémoires, et autres documents historiques relatifs à la Nouvelle-France [microforme]Chapitre 203 sur 206 · N »73 RD N · texte numérisé non relu

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gée. L'intérêt que vous y prenez exige que j’aye l'honneur de vous rendre un compte exact et suivi de la manœuvre de Monsieur le Baron de Dieskau.

Je commence par avoir l'honneur de vous envoyer cy jointe coppie de l'instruction que je luy remis de l’ordre de marche de son armée sur trois colonnes, et de l'explication de cet ordre de marche et d'attaque dont je convins avec lui. Monsieur Dieskau trouva au fort Saint Fréderic une armée de 3573 hommes, sçavoir :

La garnison du fort..............,.... REP eRNER Tee 150 hommes. Au camp d'observation... … 400 i:

Les bataillons de la Reyne et Languedoc et les troupes détachées de la marine... rh 1011 5 Les Canadiens... ÉTAT . 1412 de Les Sauvages.........,......,,......, dévsristesre 600 a 3578 “

Monsieur de Dieskau fut informé le premier septembre par des découvreurs partis avant son arrivée qu’ils avaient vu les anglois campés en trois camps devant chez Lydius ; que le fort qu'ils y faisaient était avancé; qu'ils avaient travailler à faire un chemin au partage du lac Saint Sacrement et un autre à celui qui va au grand marais ; que l’armée des ennemis pouvoit être d'environ sept à huit milles hommes.

Il partit le lendemain avec son armée pour se rendre à la Chutte du lac Saint Sacrement, d'où il envoya un petit party à la découverte. Jusqu'à ce moment Monsieur Dieskau avait suivi mes dispositions ; il avait distribué aux commandans de chaque troupe le même ordre de marche et d’attaque que je lui avais remis. Mais il avait destiné Monsieur le Chevalier le Mercier d'être son maréchal général des logis, quoique j'eusse réglé, pour raison que je lui avais communiquée qu'il resteroit au fort.

Le 4 septembre les découvreurs luy annoncèrent et amenèrent un prisonnier qui fut interrogé, et luy ayant fait les réponses dont copy est cy jointe, Monsieur de Dieskau se persuada que le corps de troupe s’était retiré, que le fort de chez Lydius n'était point achevé, que le camp qui était entre le fort et le fossé n’était point considérable.

L'officier que Monsieur de Dieskau détacha pour conduire à Montréal ce prissonnier arriva le 8 et m'informa que Monsieur de Dieskau s'était décidé à partir le même jour pour aller au fort chez Lydius dans l'espoir de le surprendre à la tête de 1500 hommes, dont 600 Sauvages, 600 Canadiens, et 300 hommes de troupe y compris les deux compagnies de grenadiers de la Reine et Languedoc, les canonniers bombardiers, et 12 soldais des troupes détachées de la marine ; qu’il avait laissé le surplus de son armée qui consistoit de plus de 1800 hommes à Carillon quelques instances que les commandans, les troupes et les canadiens fissent pour marcher avec luy.

Je ne sçaurais, Monseigneur, vous bien exprimer ma surprise et ma peine en apprenant l’arrangement de Monsieur Dieskau, si opposé à ce que je devais attendre de sa prudence, et à ce que je lui avais prescrit expressèment à l’article trois de ses instructions.

Je fis interroger ce prisonnier pendant plusieurs fois. Il répondit à toutes les questions que je lui fis relativement à ce qu'il avait dit à Monsieur Dieskau, que ce général ne l'avait pas apparemment bien entendu, qu'il luy avait répondu tout comme à moy. Il corrigea tous les articles de sa première réponse et me donna tout lieu d’apréhender que Monsieur Dieskau faisait une campagne malheureuse. e

Je vais suivre la manœuvre de Monsieur Dieskau. Le même jour, 4 septembre, il fit partir Monsieur de Saint Pierre avec les Canadiens et les Sauvages ; ils furent cachés en deça du grand marais. Les Sauvages qui ignoraient le plan de Monsieur Dieskau, dirent à Monsieur de St Pierre que ce général laissait mal à propos plus de la moitié de son armée à Carillon et aux deux rochers ; qu'ils sçavaient qu'il ne devait rester personne pour garder les canots, ce qui était cependant essentiel parce que les ennemis n’y trouvant pas une bonne garde, les enleveroient ou les

feroient brûler, ce qui feroit un obstacle invincible au retour de l’armée.

Monsieur de St Pierre fut rendre compte à Monsieur de Dieskan des représentations des Sauvages. Il lui répondit qu’il menoit suffisament de monde pour battre l’ennemy ; mais que les Sauvages le faisaient penser à la garde des canots. Il fit revenir 200 hommes de Carillon pour cet effet. Il oublia de faire partir des découvreurs par divers chemins.

Les sauvages furent peu satisfaits de la réponse de Monsieur Dieskau. Il en fut informé et ordonna aux officiers de leur faire à croire que le reste de l’armée alloit joindre.

Le 5°, l’armée se rendit au fort de la Grande Baye où elle s’équipa pour marcher par terre.

Le 6°, elle continua sa route et campa vers midy au delà des montagnes. Ce fut là qu'on put persuader à Monsieur de Dieskau qu’il était essentiel qu'on fit partir des découvreurs. Il en envoya au fort chez Lydius et du côté du lac St ‘acrement. Chaque partie de découvreurs n'était que de deux Sauvages, quoique suivant l'article premier de ses instructions, il devait faire marcher à la tête un officier et quelques cadets.

Sur le soir d'u même jour un des deux découvreurs qui avait été du côté du lac Saiut Sacrement, revint et dit à Monsieur Dieskau que son camarade ayant vu des fumées épaisses était aller reconnoître le camp des anglois, qu’il reviendroit le lendemain, qu'il n’avait pas pu le suivre à cause de plusieurs petits marais qu'il fallait traverser.

Le 7‘, l'armée partit précédée de découvreurs, environ deux heures après midy, elle rencontra ceux qui avaient été le jour précédent chez Lydius qui raportèrent à Monsieur Dieskau qu'il y avait 50 tentes en dehors du fort. Il se décida à l'attaquer.

Il partit et arriva après soleil couché sur les bords de la Rivière d’Orange où il campa. Il n'était que à environ une lieue du fort. Il avait prémédité de l’attaquer le lendemain au petit jour. Il avait fait dire aux flauvages qu'il n'avait besoin d'eux que pour se tenir sur les ailes ot faire leurs cris pendant qu’il travailleroit à reduire le fort avec sa troupe et les canadiens.

Dans l'instant les Sauvages apperçurent un homme à cheval qui allait à toute bride vers le fort ; ils tirèrent sur lui et le tuèrent. Ils apportèrent à Monsieur Dieskau une lettre qu'on avait trouvé sur ce courrier par laquelle il vit que Monsieur Johnson écrivoit au commandant du fort de se défier, qu’il sçavoit à n'en point douter qu'un party considérable de troupes françaises, de canadiens et de Sauvages devait frapper dans la nuit du même jour ou le lendemain ; qu'il eût soin de bien serrer ses vivres et ses

munitions.

Peu après il passa douze charriots. Les decouvreurs ne purent prendre que deux hommes qui furent menés à Monsieur Dieskau. Illes questionna ; ils luy dirent qu’il y avoit au lac St Sacrement 4000 anglois dont 3000 de troupes de province et 400 Sauvages.

Monsieur Dieskau ordonna à Monsieur de St Pierre de rassembler tous les chefs des différentes nations, de leur faire part de ce que ces prisonniers avaient dit ; et qu’il prenoit le party d’aller au lac St Sacrement ; que plus il y avoit d’anglois plus il en tueroit, et qu'après l'expédition il iroit sommer le fort de se rendre.

Monsieur de St Pierre s’acquitta des ordres de Monsieur Dieskau et fut lui rendre compte que les Sauvages avaient répondu qu'ils feroïent sa volonté et que s’il réussissoit au lac St Sacrement ils l’accompagneroient au fort.

Le 8°, Monsieur de Dieskau partit dès le petit jour avec son armée pour aller attaquer l’ennemy au portage du lac St Sacrement ; il en étoit éloigné d'environ 5 lieues. Il fit marcher son armée sur cinq colonnes, Il marchait dans le centre à la tête des troupes ; il avoit à sa droite et à sa gauche une colonne de Canadiens et une autre de Sauvages. Chaque colonne était à environ trente pas de distance ; en sorte que les Canadiens et les Sauvages étoient obligés de passer dans le bois et sur les montagnes pour suivre cet ordre de marche, ce qui les fatiguait extraordinairement.

Sur les huit heures du matin, le Sauvage, parti du 6, arriva de sa dtcouverte du portage du lac St Sacrement. Il raporta à Monsieur Dieskau qu'il avait vu le camp ennemy, qu’il devoit y avoir bien du monde, que les ang'ois y étaient retranchés. Monsieur Dieskau, continua sa route.

Lorsqu'il fut à environ une lieue du camp ennemy, ces découvreurs lui menèrent deux anglois qui lui dirent qu'il venoit derrière eux un gros d'anglois et de sauvages qui allaient au secours du fort Lydius. Ils lui confirmèrent ce que les deux autres prisonniers du jour précédent Ini avaient dit. Ils luy ajoutèrent que les anglois étaient retranchés, qu'ils avaient douze canons, depuis trente livres de balles en diminuant ; que cependant leur retranchement était à découvert d'un côté qu'ils lui indiquèrent.

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Le rapport de ces deux prisonniers engagea Monsieur de Dicskau à faire alte. Il rompit son ordre de marche; les canadiens et les Sauvages posérérnit ieurs paquets pour être plus lestes. Il les fit tous passer sur la gauche du chemin où ils s’'embusquèrent de façon à n'être point apperçus de l'ennemy et à le laisser engager entièrement. Il resta sur le chemin avec ses troupes ; il avait ordonné que les troupes feroient le premier feu, et qu'aussitôt les Canadiens et les Sauvages fonceroient sur l'ennemy. Ces arrangemens firent de la peine aux Sauvages parce qu'ils avoient demandé en grâce à Monsieur Dieskau de s’en rapporter à eux pour at'aquer l’'ennemy dans les bois, et qu'il leur avoit toujours promis qu'il leur accorderoit cette préférence.

L'ennemy parût environ les dix heures du matin, mais avant qu'il fut engagé dans l’'embuscade ses Sauvages découvreurs l'informèrent qu'il y avoit des troupes sur le chemin. Deux de nos Sauvages qui se trouvèrent à portée des anglais jugèrent par leur contenance qu'ils étaient avertis, et craignant qu'ils ne leur échappassent firent chacun leur décharge et aussitôt tous nos Sauvages et les canadiens foncèrent sans ordre.

Los anglois firent face ayant à leur tête leurs Sauvages. Le combat fut très vif; nous miîmes les anglois en fuite, mais nous perdimes Monsieur de St Pierre, commandant les Sauvages et les canadiens. L2s sauvages furent si sensibles à cette perte qu'ils devinrent furieux et se décidèrent de périr plustôt que de ne pas vaincre. Ils prirent l’anglois qui avait tué ce capitaine et l’assommèrent à coups de haches ; enfin ils firent si bien qu'ils poursuivirent l'ennemy jusqu’à la vue de son camp. Il périt considéra-

blement d’anglois et de Sauvages ennemis. Nous eûmes beaucoup de nos

Sauvages et Canadiens de tués et blessés.

Monsieur Dieskau avança avec sa troupe droit au retranchement de l'ennemy qu'il n'avait point fait reconnaître; ce qui cependant lui était enjoint à l’article 8 de ses instructions ; il ne fit point avertir les Sauvages ni les Canadiens.

Les Sauvages le firent prier de leur donner l'instant de sauver leurs blessés et de reprendre haleine. Il ne les écouta point et marcha toujours à grand pas ; en sorte que les chefs qui restaient sur le champ de bataille crièrent à leurs guerriers de ne point accompagner Monsieur Dieskau. Plusieurs

révinrent en effet ; mais la plus grande partie le suivirent jusqu’au retranchement, à l'exemple de Messieurs les officiers de la colonie et du KR. P. Audran jésuitte, missionnaire des Abénakis.

Si Monsieur Dieskau se fut rendu aux instances des Sauvages ils auroient tous péri avez lui. Il était naturel qu'ils n’abandonnassent pas leurs blessés, d'autant plus qu'ils voyaient a portée d’eux plusieurs partis sauvages mêlés avec des anglois qui venoient du fort Lydius. Ils en tuèrent plusieurs, prirent huit aniés ou ancyottes et autant d'anglois. Les Iroquois du Sault ne voulurent jamais leur faire grâce et leur cassèrent la tête à coup de hache, quoique la plus part fussent leurs frères ou cousins. Ce ne fut que par ces prisonniers que nous sçumes au juste le nombre des anglois que nous avions repoussés. Ils étaient huit cents et leurs Sauvages deux cents. Les Sauvages étaient de cinq différentes nations. Il y avoit tous les aniés, des ancyottes, des Hashkarorins, des loups et des Montagués.

Tous les Canadiens ne purent pas suivre Monsieur Dieskau. La plus grande partie étaient si fatigués qu'ils étaient hors de combat ; et lorsque Monsieur Dieskau arriva au retranchement de l’ennemy et à portée de son canon, il n'avait pas le tiers de son armée.

Ces retranchements n'étaient pas considérables ; ils avaient été faits à la hâte avec des charriots et des batteaux. Si Monsieur Dieskau avoit possédé ses forces et pris l’ennemy du côté qu'il était découvert il aurait pu espérer de l'enlever, parce que l’ennemy était consterné du premier choc et n’avoit aucun Sauvage dans les retranchements ny au dehors.

Les troupes, les Canadiens et les Sauvages firent des merveilles. Les troupes étaient toujours sur le chemin et combattaient en bonne ordre. Les canadiens et les Sauvages étaient à côté des troupes sur les élévations d'où ils voyaient l’ennemy et le tiraient dans ses retranchements. Il firent cesser le feu de l'artillerie de tous ceux qui la servaient ; il n'en échapa pas un seul ; le feu de la mousqueterie de l'ennemy étoit des plus vif, mais ils n’ajustaient pas au lieu que les canadiens et les Sauvages visaient ‘et tuaient.

Pendant que le combat était ainsi animé Monsieur Dieskau se retira à -côté environ à 50 pas de ses troupes. À peine fut il auprès d’un arbre qu'il

reçut un coup de feu à la jambe. Monsieur le chevalier de Montreüil le ttt

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pensa, mais dès le même instant Monsieur de Dieskau reçut une balle au genouille qui le fit tumber au pied de l'arbre. Monsieur de Montreüil lui proposa de le faire enlever ; il apella à son secours deux canadiens dont un fut tué roide sur Monsieur Dieskau.

Monsieur de Montreüil dit qu'alors ce général lui ordonna absolument de faire foncer sa troupe et qu'il fut obligé de le laisser, se trouvant chargé du commandement de l’armée. Un des laquais de Monsieur Dieskau a rapporté qu'il fut lui proposer de l'enlever mais qu'il ne voulut jamais y consentir.

Monsieur de Montreüil n'a pas plustôt joint sa troupe qu'il fit la retraite sans avertir un party de canadiens et de Sauvages qui étaient animés et continuaient à faire feu dans les retranchements de l’ennemy. La retraite se fit donc sans ordre et l’armée se retira par petits pelotons. HHeureusement que l'ennemy ne la poursuivit pas, car s’il avait su profiter de la supériorité de ses forces et de l'avantage que lui donna ce desordre, il n’auroit pas échappé un seule homme de notre armée,

La plupart de nos Canadiens et Sauvages ayant suivi le grand chemin s'engagèrent dans une embuscade d’anglois venus du fort Lydius Les Nauvages qui se trouvaient sur la gauche du chemin essuyèrent le feu de cette embuscade. Il y en eût piusieurs de blessés. Monsieur le Baron de Longiüeuil qui était à latête des Sauvages voulut forcer l'ennemy ; il fut blessé au bras et ayant toujours avancé, les Sauvages ne le virent plus ; on pense qu’il a resté dans cette embuscade. Les Sauvages et les Canadiens furent obligés de se retirer ayant un nombre de blessés ; cette petite troupe joignit cent cinquante canadiens.

Vers le déclin du jour plusieurs de ces Canadiens et Sauvages furent à l'endroit où ils avoient laissé leurs paquets. Un détachement d’anglois s’en était saisi et s’y était aussy placé en embuscade ; dès la première décharge de l'ennemy les Sauvages et les Canadiens fuirent sans que les officiers pussent les arrêter. Cette embuscade subsista et tous les François qui

y allèrent de bonne foy pour prendre leurs paquets furent tués.

Après soleil couché les Canadiens et les Sauvages joignirent les troupes dans les montagnes et tous ensemble firent route et campèrent à une demie lieue plus loin.

Le 9°, ils partirent grand matin et sur les 10 heures joignirent une partie de l'armée qui conduisoit les blessés dont Monsieur de Repentigny, Montesson et Dusablé étaient du nombre ; ils arrivèrent aux canots sur les six heures du soir.

Le 10, ce qu'il y avoit de rassemblé de l’armée partit et se rendit sans ordre vers le grand marais où ils passèrent la nuit. Le 11 ils arrivèrent à Carillon.

Le 14, il arriva un Canadien qui n'ayant pu marcher s'étoit couché sur le champ de bataille et y avoit passé la nuit. Il revint à travers les bois par le Lac St Sacrement. Il dit qu'il n’avoit rien vu; qu'il avoit seulement entendu qu'on buchoïit à force au camp ennemy ; ce qui nous confirme qu'ils se fortifiaient au portage du Lac Saint Sacrement.

Ma sensibilité à l'événement de cette campagne est inexprimable, ainsi que mon impatience à sçavoir quel aura été le sort de Monsieur Dieskau. En vain ai-je envoyé des partis pour faire quelques prisonniers du côté du lac St Sacrement. Ils n'ont pu réussir. Les anglois se tiennent plus que jamais sur leur garde.

J'avais également envoyé un parti de Mississagués et de Sauvages de la Présentation du côte de Chouaguen. Ils ont tué trois anglois et en ont pris deux à environ un quart de lieue du fort. Ces derniers ont raporté que les anglois convenoient que dans l’action du lac St Sacrement ils avoient perdu environ 500 anglois et 120 sauvages dont plus de la moitié aniés.

Je sçay d'ailleurs qu'il ne s’est pas sauvé un seul de leurs chefs, et la Tête Blanche, grand chef Anié, qui avoit frappé sur nos habitans pendant la dernière guerre avoit également péry. Les sauvages le fouillèrent et trouvèrent sur lui une commission du Roy d'Angleterre qui l’établissoit grand, et lui donnoit le commandement sur mille hommes. Ces prisonniers ont dit aussi qu’il avoit été tué nombre de leurs officiers. J'en ai la preuve par environ vingt de leurs commissions que les Sauvages m'ont raportées ; qu'il y avoit eu beaucoup de blessés et que le Colonel Johnson avait eu une cuisse cassée. Ils ont ajouté que les Anglois publioient à Chouagen que notre perte étoit plus considérable que la leur.

Voilà, Monseigneur, le compte le plus exact de la campagne de Monsieur le Baron de Dieskau. Je n’ay pu pénétré dans la vérité qu'après bien

des informations. Monsieur le Chevalier de Montreüil n’a pu rien me dire de positif, Je ne puis lui pardonner d’avoir abandonné Monsieur Dieskau. I1 devoit mettre tout en usage pour l'enlever de force s’il ne vouloit y consentir de bon gré. Je m'intéresse infiniment à son sort. Si, comme plusieurs des Sauvages l’assurent, il a été tué, on ne l'aura pas reconnu. Il n'avoit aucune marque de distinction ny papier sur luy. Mais s’il a été fait prisonnier l’ennemy donnera pour preuve de sa victoire l'abandon de ce général, quoique dans le vrai il ait perdu trois fois plus de monde que nous.

Je n'ay garde, Monseigneur, de penser à censurer la conduitte de Monsieur Dieskan. On ne sçauroit être plus pénétré que je le suis de son malheur. Mais je ne puis me dispenser d'avoir l'honneur de vous représenter que si, suivant et conformément à ses instructions, il eût marché avec toute son armée il auroit été en état non seulement de forcer l’ennemy dans son retranchement au Lac St Sacrement, mais même de réduire le fort Lydius. En effet sa colonne du centre auroit été de 1000 hommes de bonnes troupes ; il auroit été secondé de M" les commandans des bataillons de la Reyne et Languedoc ; il auroit placé 2000 Canadiens et Sauvages sur les hauteurs d'où ils auroient tiré l’ennemy avec avantage et auroient relanty son feu sur nos troupes qui pendant ce temps là auroïient forcé la bayonnette au bout du fusil et auroient également sauté avec intrépidité et auroient fait un masacre des anglois, ce qui auroit assuré la réduction du fort Lydius et fait renoncer l’ennemy à son projet sur le fort Saint Fréderic.

Après cette victoire l’armée de Monsieur Dieskau auroit été en état de revenir à Montréal et de joindre celle du fort Frontenac. J'aurois remplacé les troupes, les Canadiens et les Sauvages qui auroient été fatigués.

En un mot il m'auroit esté facile de remettre à Monsieur Dieskau une armée de 4000 hommes pour la réduction de Chouaguen qui vraisemblablement auroit été grandement ébranlée dès que les anglois auroient su la prospérité des armes du Roy au lac Saint Sacrement et au fort Lydius.

J’aurois fort souhaitté, Monseigneur, qu’il eut été en mon possible d'entreprendre cette réduction ; mais plusieurs raisons se sont opposées à ma bonne volonté.

1° Les troupes, Canadiens et Sauvages, se sont épuisés dans la campagne de Monsieur Dieskau quoiqu’elle n'ait duré sept jours du moment

qu'ils marchèrent par terre : ils n'eurent pas un seul instant du repos et d'u sept au onze septembre ils ne Purent prendre de nourriture.

Is ont souffert la faim la soif et ont enduré toutes les injures du tems ; ils n’avoient pour tout vêtement que leur chemise et leur Bray, et les troupes étoient aussy habillées très légèrement ayant également perdu leur pacquet, en sorte que le retour de l'armée au fort Saint Fréderie m'a procuré beaucoup plus de malades que de combattans.

2° Le remplacement auquel Jj'avois prévu pour la campagne de Chouaguen m'est devenu nécessaire pour le fort Saint Fréderic.

3° Tous les Sauvages revinrent et se plaignèrent à moy que Monsieur Dieskau les avoit sacrifiés, que sa témérité était seule cause de la perte de leurs gens et de leur pen de succès,

4 Les Sauvages et les Canadiens et même les troupes étoient égulement consternés et tenaient le même propos.

5° La petite verolle fait des progrès dans la ville et les Campagnes de la colonie. Peu de maisons en sont exemptes. Elle ost aussy dans les villages Sauvages. Mais cette maladie n'auroit point été un obstacle à l'exécution de mon projet sur Chouaguen. Si Monsieur Dieskau était revenu victorieux, la joie auroit été généralle et son armée auroit marché d'un cœur.

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