‹ Collection de mémoires et de relations sur l'histoire ancienne du Canada, d'après des manuscrits récemment obtenus des archives et bureaux publics en FranceChapitre 31 sur 45 · SUR I.E COMMERCE QUI S EST FAIT EN CANADA · texte numérisé non relu

SUR I.E COMMERCE QUI S EST FAIT EN CANADA

inquiets de ces retards et des événements fâcheux qui pouvoient en résulter pour leurs fortunes, les uns en France cessèrent de faire des envoys pour leur compte ; d'autres les diminuèrent des trois quarts et donnèrent ordre à leurs Correspondans de ne vendre leurs Marchandises qu'après qu'ils auroient été informés de la manière dont on tireroit ces traites dans la suite ; d'autres ne voulurent risquer d'envoyer aux Canadiens sur . leurs demandes que pour le montant des lettres payables à la première époque, et réduisirent ainsi leurs envoys au tiers des demandes. Par l'exposé de ces faits qui sont constans, il st facile de juger de la rareté et par conséquent de la charte des Marchandises.

Ce n'étoit cependant pas encore malheureusement le seul discrédit réservé à cette monnoie de papier; en 1755 le Roy ayant envoyé en Canada de l'argent monnoyeé pour le payement des Troupes de Terre que Sa Majesté y fit passer la même année, ces Officiers et Soldats, qui achetoient sur les marchés ce' dont ils avoient besoin, ne vouloient point recevoir des Habitans qui avoient à leur rendre, de la monnoie de papier ; ils n'y témoignoient aucune confiance ; dès lors les Habitans sentirent la différence des espèces monnoyées à celles qui n'étoient qu'en papier ; ces Troupes, bientôt répandues dans toute la Colonie, ne firent que trop connoître leur méfiance ; elle devint générale.

Une couple de poulets, qui ne se vendoit que quinze ou vingt sols au plus en argent, coûtoit trente à trente cinq sols en papier; une paire de souliers d'homme, dont la valeur étoit, en argent, de, quatre livres dix sols ou cent sols, se vendoit huit à dix francs en papier.

SUR LE COMMERCE QUI s'EST FAIT EN CANADA. 5

Les Anglois, en cette même année 1755, prirent deux vaisseaux de guerre ; plusieurs navires marchands s'emparèrent du Fort de Beauséjour, dans l'Acadie Françoise, et commirent beaucoup d'hostilités qu'on regarda en Canada comme une déclaration de guerre.

Chacun alors réserva ce qu'il avoit à vendre, pour prévenir les risques qu'il y avoit à faire venir des Marchandises de France; les années 1756 et 1757, et les suivantes jusqu'à la perte de la Colonie, devinrent encore de plus en plus fâcheuses ; les Assurances montèrent à cinquante et soixante pour cent; le Fret, de quatre cent cinquante à . mille livres le tonneau ; les trois quarts des navires qui étoient partis de dif férens ports furent pris : de sorte que le peu de Marchandises qui s'y rendoient y revenoient à des prix exorbitans.

Pour le faire connaître d'une manière plus sensible, il suffit de rapporter le calcul d'un Négociant sur le prix d'une Barrique de Vin, chargée en France pour le

Canada : —

L'on suppose .qu'elle pourroit coûter, rendue

à bord du vaisseau, la somme de 50. Ivs,

Pour mettre à couvert ces 50 Ivs. il falloit

payer d'Assurance 100 Ivs ; la prime à 50

pour cent seulement, monte , à 50. Ivs.

Commission et courtage de cette Assurance 2, Ivs.

Fret de cette Barrique à 600 Ivs. seulement

pour le Tonneau, qui en contient quatre.... 150. Ivs.

Coulage ordinaire 10. Ivs.

Droits d'Entrée à Québec 12. Ivs.

Frais de décharge et de Tonnelier 3. Ivs.

Total 277. Ivs.

SUR ht commerce; oui s'est fait en canada.

L'on voit par ce calcul que cette Barrique de Vin revenoit, rendue en Canada, à 277 Ivs. en supposant même qu'il n'y eût pas eu un coulage extraordinaire; ce qui, cependant, arrive souvent assez communément. Voilà donc une chose qui n'a coûté en France que 50 Ivs, qui occasionne 277 Ivs. de frais ; ce qui revient à 450 pour cent.

On laisse à estimer le prix que le Commerçant dut vendre cette Barrique de Vin, qu'on ne lui payera qu'avec une monnoye décriée, ou avec des Lettres de Change payables à une, deux et trois années de terme, dans lesdernières années où le payement en a été totalement suspendu.

Si ce Commerçant vend cette Barrique de Vin 300 Ivs., l'on ne monquera pas de dire, comme on Ta dit, sans entrer dans l'examen d'aucun détail, qu'il vend à huit ou neuf cent pour cent, ou qu'il est honteux que l'on vende 300 Ivs. une chose qui n'a coûtée que 50 Ivs. en France.

Cependant, si cette Barrique n'est vendue que 300 Ivs., elle ne donne qu'un profit de 23 Ivs; sur quoi il faut déduire l'intérêt du retard du payement des Lettres de Change, lequel, à six pour cent, monteroit à 36 Ivs, savoir :

Pour 100 Ivs. payables à un an de terme 6 Ivs.

100 Ivs. payables à deux ans 12 Ivs.

100 Ivs. payables à trois ans à 18 Ivs.

36 Ivs.

De sorte que, non seulement ce profit apparent de 23 Ivs. se trouve absorbé par ces 36 Ivs. d'intérêts ; mais, pour toute conclusion, au lieu de profit, il y a 13 Ivs. de perte, quoique l'on paroisse avoir vendu cette Barrique à huit à neuf cents pour cent de sa valeur.

SUR le; commerce qui s est eait en canada. /

L'on peut conclure de cet exemple, pour toutes les autres sortes de Marchandises.

Si l'on objectoit que les Marchandises sèches payent moins de Fret, n'étant pas d'un aussi grand encombrement que les liquides, l'on répondra que le prix des Assurances montera davantage : parcequ'une balle de Marchandises de l'encombrement d'une barrique vaut, en espèces, mille écus.

L'on convient, cependant, que ceux qui n'ont point fait faire d'Assurances et qui se sont exposés aux risques, ont gagné considérablement lorsque leurs Marchandises ont eu le bonheur de se rendre. Le risque qu'ils courroient de tout perdre, rendoit leur profit bien légitime ; surtout, dans un temps où, de vingt navires qui partoient pour le Canada, il ne s'en rendoit que six.

Il ne faut pas, d'ailleurs, comparer le Commerce des Colonies à celuy qui se fait en France. Si l'on manque dans une Ville du Royaume, de quelque espèce de Marchandise, l'on est assuré de la trouver dans une autre qui est voisine : les Colonies n'ont pas la même ressource; souvent, l'on y est forcé de prendre des Marchandises dont l'on n'a pas besoin, pour avoir celles dont l'on ne peut se passer ; la raison est fondée sur l'usage où sont les Marchands de ne vendre jamais une seule espèce de Marchandise : leurs magasins contenant un assortiment de toute espèce, il faut que ceux qui achètent prennent un peu de chaque chose, sans quoi le magasin se déserteroit, et le Marchand se trouveroit dans la nécessité de vendre le reste avec beaucoup de perte.

Le Commerce des Colonies change de face à chaque instant, suivant la bonne ou la mauvaise fortune des armemens. La prise d'un seul vaisseau pendant la guerre augmente souvent jusqu'à une valeur excessive le prix des Marchandises.

8 SUR LK coM merci; oui s'est fait kn canada.

Le Canada, dans son Commerce, a encore quelque chose de particulier et différent des autres Colonies ; la navigation n'y est point libre toute l'année, à cause du froid ; le temps pendant lequel les navires y séjournent est une espèce de foire ; où chacun fait ses ventes et ses achapts.

Dés que les navires sont partis, à la fin d'Octobre, les Marchandises augmentent de prix, parceque ceux qui les ont achetées des Marchands forains pour les revendre, doivent naturellement y gagner ; ce gain est plus . ou moins fort suivant les circonstances de la guerre, ou du plus ou du moins de consommation, et de la nature du payement.

Les circonstances fâcheuses dans lesquelles s'est trouvé le Canada par les suites de la plus longue guerre, faisoient hausser chaque jour le prix des Marchandises : l'Eau-de- Vie s'est vendue jusqu'à 800 Ivs. la velte, ce qui fait 25 Ivs. la pinte.

Le lard salé, qui voloit originairement, c'est à dire, avant 1755, quinze sols la livre, a valu dans la suite jusqu'à six francs. Un Chapeau de laine, des plus communs, qui vaut quarante sols en France, s'est vendu quarante et cinquante francs, et les autres Marchandises en proportion.

Les pertes continuelles augmentoient la rareté chaque jour, et le décri des espèces a achevé la ruine.

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