‹ Collection de mémoires et de relations sur l'histoire ancienne du Canada, d'après des manuscrits récemment obtenus des archives et bureaux publics en FranceChapitre 38 sur 45 · ARTICLE QUATRIEME · texte numérisé non relu

ARTICLE QUATRIEME

L'introduction de l'Eau-dc-Vie chez les Sauvages.

Pour retourner à l'histoire de l'Eau-de-vie, outre les effets naturels qu'elle fait chez tous les hommes, elle en fait de si étranges sur les Sauvages dès le commencement, qu'on ne fut pas longtemps à s'appercevoir que l'yvresse des Sauvages estoit de différente espèce de celle des Européens; car, les Sauvages ayant trouvé un buver si prompt et si efficace pour échauffer leur froideur, pour sortir hors d'eux mesmes, et avoir par là la force et l'impunité qu'ils cherchoient, on ne fut pas longtemps, dis- je, à voir des hommes enyvrés s'entretuer; des maris brusler leurs femmes; des femmes déshonorer leurs maris; des pères mettre leurs enfans bouillir dans la chaudière; et c'est de cette sorte que l'es Algonquins, qui estoient deux mille hommes portant les armes à l'entrée de Monseigneur de Laval, ancien Evêque de Québec, ne sont pas maintenant deux cents.

Les Hollandais, ayant de mesme donné de l'Eau-de-vie de Bière aux Iroquois, elle fit parmi toutes ces nations un si cruel désordre que le Major Andros, pour lors Gouverneur d'Orange et de la Menade,* fit proposer au Gouverneur du Canada s'ils vouloient, de concert, défendre chacun dans son Gouvernement de vendre de l'Eau-de-vie aux Sauvages.

* Probablement Manhatte.

HISTOIRU DIÎ i/EAU-DË-VIE EN CANADA. 9

Mais cela ne fut point écouté, et les François n'ont cessé d'étendre le règne de l'Eau-de-vie et la mode de l'yvrognerie par toutes les Nations, en sorte que les Staois qui hayssoient auparavant à mort cette boisson, à cause de son amertume, s'y sont accoutumés, et en sont devenus passionnés. Les François voyant donc d'un costé, la passion effrénée que ces Sauvages avoient pour cette boisson, la leur vendoient au poids de l'or. Secondement, voyant qu'il n'y avoit point de traite où ils pussent si aisément tromper, ils mesloient de l'eau sallée et vendoient à fausses mesures. Troisièmement, ils se payoient de leurs mains et volaient les Sauvages saouls, sans résistance, ni crainte de pouvoir estre convainvus. Un François de ma connoissance, près les Trois-Rivières, a fait accroire au nomme Lanneratondy qu'il avoit bu cinquante peaux d'Orignal dans une nuit. Enfin, ils allèrent à des extrémités dont on ne sait qu'une petite partie. Chaque Missionnaire pourroit fournir de longues listes de morts désastreuses ; je ne citerai que ce que j'ai veu, ou dont ont veu les tesmoins pendant dix-huit ans. Ils répandirent partout leur Eau-de-vie, et apprirent à en boire aux Nations les plus éloignées.

Deux partis se forment et se déclarent, l'un pour l'Eaude-vie, l'autre contre. — Les Missionnaires voyant l'invention qu'avoit trouvée le Démon, pour ruiner leurs travaux qui avoient déjà eus d'heureux commencemens, ne manquèrent pas de recourir à Monseigner de Laval, Evesque de Québec, qui attaqua puissamment l'Eau-de-vie par ses censures. Il se trouva des personnes qui en entreprirent à défense et l'établissement. Ces gens ayant fait de vastes desseins d'une fortune immense, qui devoit les rendre les maîtres de tout le Commerce du Monde nouvellement découvert, et de celui qui estoit encore inconnu, sçurent mettre

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en leur parti le Gouverneur du Canada, et la Compagnie des Indes Occidentales. Ainsy, il se fit deux partis: l'un composé de Monseigneur l'Evesque et des Missionnaires; l'autre, du Gouverneur et de la Compagnie.

Cette querelle divisoit l'Eglise et le monde, la puissance temporelle et spirituelle, le Sacerdoce et le Gouvernement Civil, avec une animosité qui faisoit peine à tous les gens de bien; chacun ayant des maximes et des raisons, des menaces et des procédures propres au soutien de sa cause.

article CINQUIEME.

Divers procédés de ces deux Partys.

La première démarche de ce démeslé fut, que l'on fit venir une consultation et décision de l'Université de Toulouse, déclarant la Traite de l'Eau-de-vie comme estant une Marchandise indifférente, dont on pouvoit bien ou mal user : comme il est permis en France de vendre des épées, et du vin mesme, "m/ hvterrogantes propfer conscientiam." L'exposé contenoit trois raisons : — Que cette traite attiroit les Sauvages aux François ; que par occasion on les instruisoit par cette amorce et qu'on les polissoit. 2o. Qu'ils en usoient comme les François ; cela les fortifioit contre les grands froids. 3o. Q\xt comme les Hollandois en donnoient, si on n'en donnoir point, ils estoient en danger de devenir hérétiques et ennemis de la Colonie. Tout cela s'estoit obtenu sous main, et sous un faux exposé! On verra comme la Compagnie des Indes se crut intéressée à ce qu'il se vendît beaucoup d'Eau-de-vie à cause des entrées.

histoire; de l'e;au-diî-vie; en canada. II

Enfin, le Gouverneur fit une Ordonnance pour lever, disoit-il, le scrupule des consciences, et appuyer la liberté du Commerce.

De l'autre costé, Monseigneur de Laval fut une Ordonnance par laquelle il déclaroit cas réservé, le péché d'enyvrer les Sauvages, et de leur donner de l'Eau-de-vie à emporter.

La Sorbonne, en différens temps, a fait deux décisions : la première, signée de M. Grandin Cornet... ti, que c'est un véritable péché mortel, et par conséquent réservable, que de contribuer à l'yvresse des Sauvages. La seconde, signée Fronjageau, que les gros marchands pèchent mortellement de vendre en gros de l'Eau-de-vie aux Cabaretiers qui enyvrent les Sauvages. Cette décision fut lue en Chaire, par l'ordre et en -présence de Mgr. l'Evesque d'à présent, le 12 Juillet 1698.

Le Conseil Souverain de Québec, en 16 — , fit une Ordonnance portant : *

M. Duchesneau, Intendant en Canada, en fit une autre en 16 — , portant défense aux Cabaretiers de prendre les bardes des Sauvages en gage des boissons &c. Ordre de les restituer &c.

M. de Meules, aussy Intendant en Canada, en fit une autre portant : Que le dernier Cabaretier chez qui auroit bu un Sauvage yvre, seroit condamné à une amende de cinquante francs. Nonobstant de belles Ordonnances, les Cabaretiers persévèrent avec une impudence extrême que leur donnoit l'impunité à triompher de la cause de Dieu.

* Cette ordonnance, de même que la suivante, ne se trouve point dans la Collection des "Edits et Ordonnances du Roi de France et des Intendants, concernant le Canada"; de sortes qu'on n'a pu suppléer aux lacunes qui se rencontrent dans cette partie du Mémoire.

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