‹ Collection de memoires pour servir a l'histoire du regne vegetalChapitre 30 sur 37 · DIXIÈME MÉMOIRE · texte numérisé non relu

DIXIÈME MÉMOIRE

STATISTIQUE

DE

LA FAMILLE DES COMPOSÉES

Sous le nom de statistique d’une famille, ou d’une classe, ou d’un règne de la nature, je désigne (par analogie avec l’emploi ordinaire de ce terme dans les sciences sociales) l’ensemble des considérations qui peuvent résulter des proportions numériques des espèces ou des genres , considérés sous divers rapports , savoir, relativement :

1°. Au règne de la nature dont la classe ou la famille fait partie;

2®. Aux époques historiques où elle a été plus ou moins connue ;

3®. Au nombre des espèces par tribus ou par genres;

4°. A la dm’ée et à la consistance des espèces;

5°. A leur distribution dans les diverses réglons botaniques du globe, ou dans les divisions géographiques ;

6°. A leur distribution selon les stations, les climats ou les hauteurs, etc.

On pourrait étendre ce genre de considérations à plusieurs autres points de vue , mais ceux-ci me paraissent ceux qui se lient le plus intimement avec l’histoire générale d’un groupe quelconque de plantes.

On a quelquefois donné à cette étude le nom d’arithmétique botanique ; mais il me semble que ce terme doit s’appliquer plutôt aux rapports numériques des genres et espèces seulement , et celui de statistique à l’ensemble de cette étude.

Les quatre Tableaux ci-joints contiennent réellement tous les documens

essentiels relatifs à la statistique des Composées, mais il ne sera pas inutile de les analyser sous une forme plus explicite, afin d’indiquer quelques circonstances difficiles à saisir au premier coup d’oeil , et quelques détails qui ne me paraissent pas dénués d’intérêt.

Venant de consacrer huit années d’un travail opiniâtre à l’étude de cette famille, et ayant eu d’immenses ressources (i) pour en étudier les espèces, je crois devoir présenter ici le résumé général de mes observations à leur égard sous le rapport de leur statistique.

(i) Indépendamment des Composées que je possédais déjà dans mon herbier, j’ai reçu , à l’occasion de mon travail, de la Compagnie anglaise des Indes orientales , de MM. Wallich , Wight,Royle, Blume, un grand nombre d’espèces de l’Inde; de l’Académie des Sciences de Saint-Pétersbourg , et de MM. Bunge , Turczaninow, Fischer, C. A. Meyer, les Composées de la Chine boréale et de l’empire russe ; du Muséum d’Histoire naturelle de Paris , les Composées recueillies dans l’Amérique naéridionale par Dombey, et ( en prêt ) celles qui lui ont été envoyées par le Musée impérial du Brésil ; du Musée de Prague, par les soins de M. le comte de Sternberg, les espèces recueillies aux Philippines et dans l’Amérique par Haenke; de la Société d’Horticulture de Londres , les espèces récoltées dans la Californie par Douglas, et dans les îles Sandwich ; du bureau des affaires de l’Inde, celles récoltées au bord de l’Euphrate par le colonel Chesney ; de MM. Bertero, Cl. Gay et Pœppig, les espèces qu’ils ont recueillies au Chili et à Juan Fernandez; du Muséum royal de Berlin, plusieurs espèces décrites par MM. de Chamisso, Lessing et de Schlechtendahl ; de MM. Delessert, Dunant, Moricand , Lindley, la possibilité d’étudier et de décrire plusieurs des espèces rares de leurs herbiers ; de MM. Blanchet , Gaudichaud , de Chamisso , Silva de Manzo , Salzmann , Lund , celles du Brésil; de M. Ramon de laSagra, celles de Cuba; de MM. Alaman, Berlandier, Mendez , Mairet , celles du Mexique; de M. Schomburgk , celles de la Guiane ; de MM. Green , Torrey et Teinturier, celles des États-Unis ; de MM. Burchell , Drege et Ecklon, trois magnifiques collections de Composées du Cap de Bonne-Espérance; de M. Bojer, des espèces précieuses de Madagascar et de l’île Zanzibar ; de MM. Bory et Bouton , celles de l’île de France; de MM. A. Cunningham, Gaudichaud, Sieber, celles de la Nouvelle-Hollande ; de MM. Webb , Berthelot, Couvrant , celles des Canaries; de MM, Schimper, Aucher-Éloy, Bové, Acerbi, Belanger, de remarquables suites des Composées de l’Orient; de M. Lowe , celles de Madère; de MM. E. Boissier; Besser, Gussone, Durieu , Thomas, Margot, Moretti , Jan , Graaf, fenore , des Composées d’Europe, etc., etc. Je prie tous ces botanistes d’agréer ici mes remercîmens de leurs communications ; j’ai eu soin de les citer dans le Prodromus , pour chacune des espèces que j’en ai reçues.

§. I . Du nombre des Composées , ou observations sur le Tableau iV" /.

Les Composées forment l’un des groupes les plus distincts du règne végétal, mais dans l’origine de la science elles ont été fort mal comprises. C. Bauhin a disséminé les 548 plantes qu’il connaissait de cette famille dans presque toutes les classes de son Pinax. Les auteurs suivans ont beaucoup accru ce nombre et ont mieux compris le groupement des Composées. Tournefort présente (en réunissant les Institutions et le Corollaire) l’indication sommaire de 1,077 espèces en trois classes assez exactes. La distinction des espèces et des variétés étant souvent difficile dans cet ouvrage , on comprend mieux la proportion des Composées avec la totalité du règne végétal , en se contentant du rapport numérique des pages : sur 643 pages il y en a 65 consacrées à cette famille, ce qui s’écarte, comme on voit, très peu du dixième.

Linné a caractérisé dans ses diverses ouvrages 785 Composées , et comme ses livres contiennent à peu près 8,000 espèces, on voit que les Composées s’écartent encore très peu de la dixième partie des plantes connues de son temps.

Sprengel en présente une proportion un peu moindre : sur 5,786 pages dont son livre se compose, il y en a 35o seulement consacrées aux Composées; mais il faut observer qu’au milieu des innombrables omissions et inexactitudes qu’il présente, cette famille y est particulièrement incomplète par l’omission systématique qu’il a faite de presque toutes les Composées décrites par Cassini.

Je trouve, par des calculs assez rigoureux, qu’au moment où j’ai commencé en i83o à m’occuper des Composées, et en y réunissant toutes celles qui ont été publiées pendant la durée de mon travail, on connaissait aA'ant mol avec quelque précision 6,247 espèces : or le nombre des espèces du règne végétal, tel qu’il résulte du Catalogue de Steudel de 1821, était de 5o,534 la proportion du dixième pour les Composées s’éloigne donc fort peu de ce chiffre.

Dès lors un travail de plusieurs années m’ayant donné l’occasion de recevoir un grand nombre d’espèces inédites de divers botanistes, et d’étudier attentivement la plupart des grands herbiers de l’Europe, j’ai ajouté 8,174

espèces à celles qui étaient connues. Si l’on joint à ce chiffre SSg espèces douteuses et mal connues, on arrive à ce résultat que le nombre total actuel est de 8,523. Si la proportion se suit comme elle fait depuis Tournefort , on pourrait conclure qu’il doit y avoir dans les livres ou les collections d’Europe 85,ooo espèces de végétaux plus ou moins bien connues. Je ne crois pas que ce chiffre s’écarte beaucoup de la vérité. Sans doute le nombre des Composées décrites dépasse aujourd’hui le dixième du règne végétal connu, qu’on ne peut guère estimer qu’à 76 ou 78,000 espèces ; mais si instantanément toutes les familles étaient , d’après les matériaux réunis dans les collections , soumises à un travail monographique tel que celui qui vient d’être achevé pour les Composées , je ne pense pas faire d’erreur sensible en admettant que le total du règne végétal monterait à 85,ooo espèces. Je persiste donc à croire qu’aujourd’hul , comme depuis un siècle et demi , les Composées forment à peu près la dixième partie des végétaux connus. Cette permanence de proportionnalité tient , comme nous le verrons plus tard , à ce que les Composées sont dispersées dans le monde entier, de sorte que l’exploration d’un pays donné change peu les proportions. C’est ce qui fait que cette famille offre un critère tolérablement bon pour juger de l’ensemble du règne.

§. 2. Du nombre comparatif des espèces et des genres, ou observations

sur le Tableau N° II.

La proportion des espèces aux genres, ou, si l’on aime mieux, la moyenne du nombre des espèces de chaque genre, ne s’écarte pas de ce qu’elle présente dans le règne végétal considéré dans son ensemble. C. Bauhln présente 56 genres de Composées et 548 espèces , par conséquent environ 10 espèces par genre; Linné, 86 genres pour y85 espèces, soit une moyenne de g par genre. A l’époque qui a précédé mon travail on ne comptait pas plus de 8 espèces par genre, et à peine 7 si on admettait tous ceux proposés par Cassini. Ce chiffre résultait de ce que ce monographe avait presque uniquement cherché à décrire des genres nouveaux et en avait trop multiplié le nombre. Dès lors un travail plus complet m’a appelé à étudier les espèces entassées en nombre immense dans les collections , et grâce aux 3, 1 74 espèces dont la famille s’est accrue, la pi’oportlon est z'eve-

nue à celle qu’elle est dans le règne végétal entier; savoir : de lo espèces par genre en moyenne. Ce qui prouve que, quoique j’aie été conduit à établir 22g genres nouveaux dans la famille des Composées , le nombre des genres y a cependant diminué comparativement aux espèces connues.

Mais il n’est point de famille phanérogame où l’on trouve plus de disparate dans le nombre des espèces de divers genres. Ainsi, tandis que d’un côté on y compte 563 genres composés d’une seule espèce, on y remarque comme compensation quelques genres plus vastes qu’ils ne le sont à l’ordinaire parmi les plantes phanérogames. Et ce qui est peut-être digne d’attention , c’est que chaque tribu ou sous-tribu de la famille offre un de ces grands genres qui en semble comme le centre ou le type. Ainsi on remarque dans les Vernoniacées le genre Vemonîa qui a agS espèces et fait à lui seul plus de la moitié de la tribu ; dans les Eupatorlacées, le geiu’e Eupatorium , qui se compose de 3o5 espèces , forme à lui seul près de la moitié de la tribu. Parmi les Astéroïdées chaque sous-tribu otire un genre considérable. Le genre Aster, parmi les Astérées, reste encore composé de i53 espèces, malgré ses démembremens nombreux et peut-être exagérés. Parmi les Conyzées le genre Conyza a 104 espèces; parmi les Tarchonanthées le genre Blumea, établi par moi et nommé en honneur de l’illustre auteur de la Flore de Java, compte déjà dès sa naissance 97 espèces. Dans la tribu des Sénécionidées nous noterons le genre Artemisia de 186 espèces, Helychrysum de 2i5, et Senecio qui atteint le nombre immense de 600 espèces ; parmi les Cynarées, celui des Centaurea , qui en compte 248. Parmi les Chicoracées on peut citer le genre Hieracium , qui a atteint 160 espèces. Quant aux Mutisiacées et Nassauviacées , ce sont des tribus exotiques, connues depuis peu de temps et où les genres, peu nombreux en espèces , pourraient bien avoir été trop multipliés.

Les g genres que j’ai cités tout à l’heure forment à eux seuls le tiers de la famille entière. Cette inégalité se retrouve entre les tribus comparées entre elles ( Eoy. Tabl. I), et donne une idée de la disproportion numérique des groupes. La même disproportion se remarque entre les familles et en général dans tout ordre natm^el. Au contraire, dans l’ordre artificiel, les auteurs ont pris beaucoup de peine pour rendre les coupes à peu près d’égale étendue, et c’est un des motifs qui, fondé sur un désir de simple commodité, les a fréquemment entraînés loin de la vérité.

§. 5. Du nombre des Composées comparativement à la durée et à la consistance des espèces , ou observations sur le Tableau N° III.

Le troisième Tableau présente les proportions numériques des Composées et de chacune de leurs tribus selon qu’elles sont annuelles, bisannuelles, sous-arbrisseaux, arbrisseaux, petits arbres, grands arbres, grimpantes ou non suffisamment connues sous ce point de vue. En groupant ces chiffres d’une manière plus générale, on trouve qu’il y a environ un cinquième de Composées monocarpiennes , qui ne portent graines qu’une fols; un tiers rhizocarpiennes , qui portent plusieurs fois de la meme souche des tiges annuelles ; moitié cauloearpiennes ou dont la tige porte des graines plusieurs fois, et un huitième mal connues. Mais ces chiffres, sans autre explication, donneraifint. lîpn à quelques idées fausses.

Les Composées bisannuelles peuvent facilement se confondre dans le calcul avec les annuelles et avec les vivaces. En effet, un grand nombre d’entre elles, surtout dans les pays chauds, commencent, comme on sait, leur vie en automne et l’achèvent dans l’année suivante ; mais on ne donne strictement le nom de bisannuelles qu’à celles chez lesquelles on observe pendant l’hiver une sorte de stagnation , de telle sorte qu’elles ont réellement deux époques distinctes de végétation. La distinction des bisannuelles et des vivaces , qui est très facile sur le vivant , est au contraire souvent trompeuse d’après le sec , et cette Incertitude est une de celles qui ont le plus grossi le chiffre des douteuses de ce Tableau. J’ai fait en sorte de ne citer parmi les bisannuelles et les vivaces que celles où la durée est ou paraît certaine. Au reste, on remarque que les bisannuelles sont surtout fréquentes dans les deux groupes les plus communs en Europe, les Cynarées et les Chicoracées. Cela tient à ce qu’il n’y a presque jamais de plantes bisannuelles ni dans les climats très chauds , parce que l’égalité de la température tend à supprimer le repos hibernal de la végétation , ni dans les pays très froids, parce qu’elles sont en général trop délicates pour y résister. Sous ce rapport les plantes bisannuelles sont comme les annuelles propres en général aux climats tempérés.

La distinction des plantes vivaces et des sous-arbrisseaux est fréquemment inexacte dans l’application ; car il arrive presque toujours , et proba-

blement toujours, que quelque portion de la tige subsiste au-dessus du collet et reproduit les nouvelles branches au printemps , de sorte qu’il est souvent impossible de décider a quelle classe appartient une espèce donnée ; on se contente, sous ce rapport, d’une appréciation un peu vague, mais qui trompe rarement les yeux exercés. Si l’on réunissait les Composées vivaces et les sous-ligneuses , on verrait que ces deux classes jointes aux plantes annuelles forment près des sept huitièmes de la famille, et comme ce sont en général les classes qui supportent le mieux les rigueurs des hivers, cette proportion explique pourquoi les Composées sont si fréquentes dans les pays tempérés et boréaux, et pourquoi elles sont au nombre des plantes qui dans nos climats se cultivent le plus facilement en pleine terre.

Les Composées arborescentes méritent une mention spéciale , surtout en regard avec leur origine. J’avais déjà fait observer jadis (art. géogr. bot. du Dict. des Sc. nat. ) que les végétaux ligneux sont remarquablement plus fréquens dans les îles éloignées des continens que les végétaux herbacés. Cette observation s’applique aux Composées d’une manière remar-

On ne connaît dans cette famille que 4 arbres qui passent a5 pieds de hauteur habituelle^ savoir : les Vernonia celebîca et Blumeana et le Synchodendron ramijiorum , qui atteignent 5o à 6o pieds de hauteur, et le Melanodendron integrifolium , dont la hauteur n’est pas exprimée , mais dont le tronc atteint 5 à 6 pieds de circonférence. Or ces 4 espèces exceptionnelles habitent les îles de Java, Madagascar et Sainte-Hélène.

Parmi les arbres de moindre dimension et d’environ 20 pieds de hauteur on trouve les Brachyglottis à la Nouvelle-Zélande, le Microglossa altissima à Madagascar, les 5 espèces de Commidendron , le Petrobium et les 3 LachanodeSj connus à l’île de Sainte-Hélène, les 4 Bobinsonia et les 7 espèces de Rea à l’île de Juan-Fernandez, les 4 Raillarda aux îles Sandwich, et même, en descendant vers les arbrisseaux, les Sonchus ligneux aux îles Canaries et Madère, les Tolpis ligneux à Madère, le Carlowizia à Madère et Ténériffe, etc.

Ainsi , si l’on rapporte d’après le Tableau le nombre des Composées qui vivent dans les îles isolées et qu’on le combine avec celui des arbres, on trouve ce résultat curieux, que, pour la famille entière des Composées, les arbres ne comptent que pour la cent douzième partie , et que lorsqu’il s’agit

des îles éloignées, elles comptent pour la treizième partie, ou, en d’autres termes, qu’il y a dix fois plus de Composées arborescentes dans les îles que dans les continens. Les Composées grimpantes, qui pour la famille entière sont au nombre de 1 26, sont entièrement propres aux pays chauds. On n’en trouve aucune espèce parmi les tribus les plus répandues dans les climats tempérés, savoir : les Chicoracées et les Cynarées, et dans celles même où il s’en trouve ce n’est que parmi les espèces des pays chauds; presque toutes vivent dans les forêts ou les buissons et se développent à la faveur de cette végétation luxuriante des pays chauds. Je ne dis rien de la circonstance de savoir si les Composées volubiles grimpent de droite à gauche ou de gauche à droite , parce que je ne trouve rien de précis à ce sujet dans les écrits de ceux qui les ont observées vivantes.

§. 4» De la distribution p^éographique dp.c Composées, ou observations sur

le Tableau N° IV.

La distribution des plantes spontanées sur la surface du globe est une étude qui se lie aux conceptions les plus élevées de la cosmogonie et qui mérite un intérêt réel : on a beaucoup fait de recherches à ce sujet dans ces derniers temps, mais ces recherches sont évidemment subordonnées et au nombre des végétaux connus , et à la marche logique d’après laquelle on croit devoir les grouper. Sous le premier rapport il est évident que jusqu’à ce qu’on puisse croire qu’on a recueilli tous ou presque tous les végétaux du globe , on sera dans une sorte de vague ; mais ce vague résulte davantage de ce qu’il n’y a pas encore de principes bien arrêtés sur l’art de grouper les faits. C’est pour arriver par des cas particuliers à cette logique générale de la géographie botanique , que j’ai tenté jadis d’indiquer les lois de la distribution des plantes de France et que j’essaie aujourd’hui , par un exemple en sens inverse , d’exposer celle de la distribution des espèces des Composées sur le globe.

Cette famille offre cette triple circonstance, i“. d’être la plus naturelle du règne végétal , de manière qu’il n’y a presque jamais de doute sur les plantes qui s’y rapportent ; 2“. d’être la plus nombreuse du règne dont elle forme la dixième partie, et 3®. d’être celle qui se retrouve dans le plus grand nombre de régions. Sous ce rapport elle ne peut guère, parmi

les Phanérogames, être eomparée qu’avec les Graminées, et si l’on connaissait les détails de la distribution des Graminées comme ceux des Composées, on pourrait, par l’exemple de ces deux immenses familles, conjecturer bien des données générales sur le règne végétal. Je me borne ici strictement aux Composées.

Dans le Tableau N" IV j’ai indiqué la distribution des Composées en 4o régions. Ces régions n’ont point été établies simplement a priori; mais j’ai admis comme région les pays susceptibles d’une limitation plus ou moins naturelle, et dans lesquels j’ai vu qu’il se trouvait un grand nombre d’espèces semblables. Pour ne parler que de la famille que j’ai choisie pour exemple, il résulte des chiffres du Tableau que, sur 8,5a5 espèces connues, il n’j en a que 562 qui aient été trouvées dans plus d’une région. Ce nombre même est exagéré, car i°. la même espèce est quelquefois répétée dans 3, 4> 6 , etc., réglons , comme cela a Heu pour le Gnaphalium luleoalbum , etc.; et 2°. j’ai été obligé de compter comme conimunes à plusieurs réglons des espèces citées par divers auteurs et dont, par conséquent, l’identité n’est rien moins que démontrée. On peut donc, sans risque d’erreur, réduire ce nombre à moins de 5oo , et admettre qu’il y a au plus un dix-septième des Composées qui se trouvent dans plusieurs régions, ou, en d’autres termes , qu’en moyenne les seize dix septièmes des espèces citées pour chaque région y sont endémiques, c’est-à-dire ne se retrouvent pas ailleurs.

Il y a, sous ce rapport, des inégalités marquées d’une région à l’autre.

Lorsque ces réglons sont limitées par de vastes mers ou des déserts que la végétation ne peut pas franchir, ou par des inégalités brusques de température , les plantes passent difficilement d’une région à l’autre. Ainsi , en particulier, les îles éloignées présentent peu de plantes communes à d’autres pays, si ce n’est quelques espèces maritimes.

Parmi les régions continentales, d’un côté, les plantes peuvent beaucoup plus facilement passer d’un pays à l’autre , de sorte que faire des espèces est souvent très étendue et chevauche sur deux ou plusieurs réglons ; de l’autre, on est obligé d’admettre des régions trop vastes, parce que les documens obtenus ne. sont pas encore assez précis pour oser établir des divisions plus restreintes. Ainsi j’ai admis sous une seule région toute f Afrique équinoxiale, c’est-àrdlre une étendue de plus de 36o,ooo lieues carrées.

lo MÉMOIRE X.

Cette région sera sûrement divisée en plusieurs, mais elle est à peine connue, et en particulier, lorsqu’il s’agit de Composées, l’erreur qui peut en résulter est bien faible, puisqu’on n’y connaît que 62 espèces de cette famille. Cette considération pourrait s’appliquer, quoique à un moindre degré, au Brésil , à la Chine et pays voisins , et surtout au plus haut degré à l’Asie centrale, que j’ai à peine mentionnée au Tableau, parce que je n’avais aucune Composée à y citer. Si l’on examine maintenant les 5oo Composées qui ont été trouvées dans deux ou plusieurs réglons, on ne tarde pas à reconnaître que presque toutes se trouvent ou dans des régions absolument contiguës, telles que l’Europe et l’Orient, l’Orient et la Sibérie, ou dans des régions séparées soit par des bras de mer discontinus et Irréguliers, comme la Sibérie et l’Amérique boréale, soit par des mers dont l’origine est peut-être postérieure à celle de la végétation, comme le midi de l’Europe et la Barbarie, soit enfin paraissent avoir été transportées par les hommes, ou volontairement ou à leur insu ; c’est ce qu’on sait assez bien pour V Erigeron canadense , le Xanthium macrocarpum, le Bidens leucantha, qui ne sont pas cités dans les anciennes flores des parties de l’Europe où elles croissent aujourd’hui en grande abondance, et ce qu’on peut soupçonner avec une grande probabilité pour plusieurs autres , telles que le Cnicus henedictus , transporté dans l’Amérique australe, le Guizotia oleifera , cultivé dans l’Inde et l’Abyssinie, etc.

Exceptons toutes ces causes d’erreur et laissons de côté quelques cas rares où l’identité des espèces est très mal constatée (i), et nous trouverons que le nombre des Composées qu’on pourrait réellement croire spontanées dans des régions éloignées est singulièrement faible et douteux. Telles sont :

1°. \J Eclypta erecta , qui a été trouvé dans l’Amérique boréale et australe , dans l’Inde , dans l’Afrique australe et boréale ;

2°. \JErigeron suhulatum , qui croît en Amérique, depuis les Etats- Unis jusqu’au Chili , et se retrouve aux îles Sandwich ;

3". Le Cotula coronopifolia , qui croît à Hambourg , au cap de Bonne- Espérance, à la Nouvelle-Zélande, à l’île de Diemen et peut-être à Monte- Video ;

(i) Telles sont le Bidens aurita d’Amérique , dit-on , et de l’Inde ; X Artemisia biennis du Kamtschatka et de la Nouvelle-Zélande ; X'Achillea santolina du Brésil, qu’on dit la même que celle d’Orient,

COMPOSÉES. Il

4°. Le Cotula anthemifolia , qui croît au cap de Bonne-Espérance, au Sénégal, dans l’Inde et peut-être à Sainte-Hélène;

5°. Le Myriogyne minuta, qui a été recueilli dans l’Inde, le Japon, les Philippines, la Nouvelle- Hollande , les îles de la Société, la Nouvelle- Zélande, Madagascar, Maurice;

6". Le Chei’reidia stolonifera, qu’on dit croître à Monte-Video et à Tristan d’Acunha;

y. UUrospermuni picroides , dont on a des échantillons du cap de Bonne-Espérance et de Madère, quoiqu’il soit surtout fréquent sur les bords de la Méditerranée;

Enfin et surtout :

8°. Le Gnaphaliwn luteo-album , qu’on trouve dans toutes les parties du monde et qui semble l’espèce sporadique par excellence.

Voilà donc, dans l’une des familles qu’on peut regarder comme les mieux connues, 8 espèces , sur 8,5oo , qui semblent échapper aux lois générales des régions botaniques du globe, et encore ces 8 espèces ont des graines si petites et si nombreuses, et croissent la plupart si près des côtes, qu’il me paraît difficile de ne pas croire qu’elles ont été transportées ou par l’homme ou par des causes physiques, telles que les eaux ou les vents.

Ce résultat est d’autant plus remarquable, que la famille des Composées est l’une de celles où la dispersion des espèces semble la plus facile ; en effet, elles sont très robustes, de manière à s’accommoder d’un grand nombre de climats ; elles portent chaque année un grand nombre de graines, ces graines germent avec une grande facilité, elles sont très petites et presque toutes munies d’aigrettes qui rendent leur transport, à de grandes distances, facile. Eh bien, c’est dans une famille ainsi organisée que nous trouvons si peu d’espèces disséminées hors de leurs régions ou des régions contiguës entre elles. J’ose croire que ce fait conduit assez naturellement aux conséquences générales suivantes :

i". Il n’est pas nécessaire, comme l’a fait un ingénieux et habile botaniste, M. Schouw, d’admettre qu’il y ait diversité originelle dans les espèces qu’on trouve ou qu’on croit trouver à de grandes distances sur le globe.

2°. La théorie encore ébauchée de la division du globe en régions botaniques paraît reposer sur un ensemble de faits assez imposant, puisque, dans la famille qui semble le mieux se prêter aux exceptions , cette division

se trouve prononcée au moins i6 fois sur 17, et qu’il n’j a même d’objections un peu fortes que 8 sur 8,5oo !

3°. L’existence des espèces ( cette base de toute Thlstolre naturelle organique ) paraît recevoir un nouveau degré de certitude de ce fait que , dans une famille assez bien connue et qui forme le dixième du règne végétal, des régions très analogues , sous les l’apports physiques , présentent cependant une masse immense d’espèces végétales différentes.

La division du globe en régions botaniques a , si je ne me fais pas illusion , acquis quelque importance par les considérations précédentes, et il me reste encore à la présenter sous quelques autres points de vue.

Les chiffres qui , dans le Tableau IV, expriment le nombre des Composées de chaque région, ne suffisent point pour comprendre leur disposition relative , car il faut les combiner avec ceux qui expriment l’étendue approximative de la région (1).

Pour me faire une idée de cette proportion, j’ai fait le calcul sous deux formes : i°. je me suis demandé combien dans chaque région il faut de lieues carrées pour donner naissance à une Composée, et dans ce Tableau les chiffres les plus bas indiquent les pays en proportion les plus riches en Composées; 2®. je me suis demandé combien dans chaque région on compte d’espèces de Composées par lieue cari’ée, de sorte que dans cette colonne les plus grosses fractions désignent les pays les plus riches en espèces. Mais deux observations sont nécessaires pour que l’emploi de ces chiffres n’entraîne pas dans de graves erreurs.

i“. On ne peut comparer entre elles, avec quelque rigueur, que des régions qui soient connues botaniquement à peu près au même degré ; ainsi , quoique les chiffres qui expriment les nombres de lieues soient à peu près les mêmes pour l’Égypte et la Nouvelle-Calédonie, on ne doit pas y mettre trop d’imporlance, puisque ce dernier pays est bien moins connu que le premier.

2°. L’étendue des régions doit être encore prise en ligne de compte. Lorsqu’il s’agit d’espaces continentaux, plus le pays qu’on observe est petit , plus la liste des espèces de plantes qu’on y trouve est grande comparativement à son étendue : ainsi les envii’ons de Genève présentent r48 Composées; la Suisse , qui est 5o fois plus grande, n’en a que le double , soit

(i) Je flois les nombres qui expriment l’étendue des régions à l’obligeance de M. Chaix , et je lui en offre ici mes remercîmens.

5oi ; et la France, qui a une surface presque 14 fois plus grande que la Suisse, n’en a que 584, c’est-à-dire à peine un quart en sus. On ne doit donc comparer entre eux que des pays d’une étendue à peu près égale : ainsi le." Ter res-Magellaniques de Chili , l’Amérique centrale et la Califoj nie, dont la superficie diffère peu, offrent des proportions très diverses ; de telle sorte (jue si on les supposait également connues, le Chili est de beaucoup le plus riche en Composées, puisqu’il en possède environ une pour chaque espace de 10 lieues; la Californie en a à proportion 20 fois moins, les Terres- Magellaniques 100 fols moins , et l’Amérique centrale 5jo fols moins.

En suivant cette comparaison, appliquée aux îles et aux conlinens, on arrive à ce résultat, que chacune d’elles a, à proportion de son étendue, un plus grand nombre de Composées qu’un espace égal pris sur les continens. Ainsi la surface des continens, en y comprenant la Nouvelle-Hollande, est 24 fois plus grande que celle des îles, et le nombre des Composées est à peine 10 fols plus grand. Les îles ont donc des Composées comparativement aux continens = 24 : 10. Ainsi sous ce rapport comme sous tant d’autres, que j’ai déjà mentionnés ailleurs (art. géogr. bot. du üict.des Sc. nat.), la végétation des îles suit des lois differentes de celle des continens.

llrésultedes chiffres contenus dans la treizième colonne du Tableau N° IV, que si l’on fait exception du degré auquel chaque pays est connu, la liste des régions peut être rangée dans l’ordre suivant, pour indiquer la propoi tion relative des Composées qui y sont indigènes par lieue cari ée.

Ile Juau-Fernandez

— Sainte-Hélène

— Madère

Orient

Iles Canaries

— Maurice

— de la Société

— Zanzibar

— Trist.an d’Acunha.. . .

— Sandwich

— Malouines

Chili

Cap de Bonne-Espérance Europe méditerianéenne .

Ile Nouvelle-Calédonie . .

Mexique

Sibérie

Iles Aleutlennes

Californie

3,5ooo

O, 3oo O, 3oo

Barbarie

Ile de la Nom^elle-Zélande. ,

Inde continentale . .

Etats-Unis et Canada

Brésil.

Iles Antilles •

Colombie

Europe boréale

Iles de l’Inde

Terres-Magcllanlques

Nouvelle-Hollande

Rio de la Plata

Pérou

Guiane

Egypte et Arabie

Ile Madagascar

Chine , Cochinchlne et Japon

Amérique centrale

Asie centrale

Ce Tableau, au milieu de quelques anomalies, démontre assez bien que les îles éloignées ou continens sont les pays où, à proportion de l’étendue, il y a le plus grand nombre d’espèces de Composées. On arriverait peut-être à des résultats dignes de quelque intérêt en comparant, pour chaque région donnée, le nombre des Composées avec le nombre total des végétaux du pays, mais ce travail présente plusieurs difficultés : i l’étude des Cryptogames est en général si incertaine, et le degré auquel les différens llol'istes s’y sont livrés est si inégal, qu’il serait impossible de les admettre dans un calcul de ce genre; 2®. même en le réduisant aux Phanérogames, nous ne possédons qu’un si petit nombre de flores faites avec soin et dans les progrès actuels des sciences, qu’il serait impossible de faire cette comparaison d’une manière régulière et en rapport avec les régions précédentes. Je me bornerai donc à citer comme exemples de la méthode les cas suivans , la plupart extraits d’un travail inédit sur la Géographie botanique que mon fils m’a communiqué , mais qui ne me paraissent pas encore présenter des conséquences régulièrement appréciables.

Les Composées sont à la totalité de Phanérogames :

A Saint-Hélène

Aux îles Malouines , \

Tristan d’Acunha , /

Portugal , >

Madère , )

A la Californie. )

Au Chili ,

Au cap de Bonne-Espérance.

Dans les régions du\ Caucase , 1

Aux environs du Sinai, > Eu France , \

Dans la Sibérie Altaïque. !

En Allemagne , j

En Suisse , J

En Égypte , /

En Portugal , I

Aux Canaries , \

A l’île de Zante , [

Aux États-Unis , au nordj de la Caroline , I

A la Nouvelle-Zélande. 1

En Sardaigne, V

Aux Baléares. ' j

En Barbarie. .

Dans la Grande-Bretagne. . .

Dans l’Amérique arctique. . .

En Chine et au Japon ,

En Laponie.

Aux îles Sandwich ,

A l’île Saint-Barthélemy des Antilles.

Dans l’Inde continentale. . . .

Au Congo en Guinée,

Dans l’Archipel indien ,

Dans l’île de Sitcha.

Aux îles de la Société. . .

En Guinée .

A la Guiane hollandaise

Observons que les exceptions apparentes que ce Tableau présente à la

COMPOSÉES. i5

loi indiquée plus haut, sur la prédominance des Composées dans les îles, tiennent à ce que celles citées vers le bas de la liste sont ou mal connues sous le rapport botanique, comme les îles de la Société, ou très voisines des côtes, comme les Baléares, ou situées dans les régions hyperboréennes, comme l’île de Sitcha.

Il me resterait maintenant à comparer les Composées avec les stations , c’est-à-dire avec les températures, les hauteurs, les terrains , etc. ; mais ce travail est impossible à faire d’une manière un peu exacte avec les documens actuels.

En général, on peut bien dire que les Composées sont très abondantes dans les climats tempérés , comparativement aux climats très froids ou très chauds J car celles même qu’on trouve dans la zone torride y vivent en très grande proportion dans les montagnes, mais des chiffres même approximatifs me semblent presque impossibles à établir. Il en est de même des hauteurs , quoiqu’il soit vrai de dire qu’elles sont au nombre des plantes qui vivent aux plus grandes élévations. La prédominance des espèces vivaces et suffrutescentes aurait déjà conduit à ce résultat; mais le nombre immense des espèces dont la station précise n’est pas connue ne permet pas ce genre de recherches.

Je terminerai ici cet exposé statistique de la famille des Composées. J’en sens toute l’imperfection sous plusieurs rapports ; mais j’ai cru que ce travail pouvait avoir quelque intérêt comme exemple de méthode. Après avoir consacré tant de soins à l’étude de cette famille , j’ai cru devoir tenter ce dernier résumé, et comme il est plus que vraisemblable , que dans la longue entreprise du Prodromus,je ne reviendrai jamais sur les Composées, je pourrai bien, en me faisant l’application d’un mot fameux, dire avec le poète :

C’est ainsi qu’en partant je leur fais mes adieux. »

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