SUR
JtLiv exprimant notre opinion sur les ouvrages des auteurs dramatiques vivans, il doit nous arriver ordinairement de laisser quelque latitude à l'avenir, qui est encore vaste devant eux et qui peut leur réserver des succès plus brillans que les succès mêmes qu'ils ont obtenus. Racine termina sa carrière littéraire par Athalie, et Molière rêvait quelques jours avant sa mort une composition supérieure au Misanthrope. M. Etienne n'exige malheureusement pas de nous la même réticence. Enlevé aux lettres à la fleur de son talent par les séductions d'une publicité plus imposante, il a quitté , comme Shéridan , le théâtre des gloires paisibles, pour celui de ces réputations orageuses de la tribune , qu'une session voit naître et mourir, et que le flot de la popularité amène et remporte avec lui. Aujourd'hui même, que l'arène des débats politiques lui est fermée, au lieu d'i-
Aut. conlemp. Et. r. I
miter Philoclès, qui dut ses plus beaux ouvrages à son exil, ou de retourner à la lyre comme Cin cinnatus à la charrue, il ne voit probablement dans la retraite qui pourrait lui fournir tant d'inspirations charmantes, que la tente et les loisirs d'Achille ; et il ne pense qu'à en sortir armé d'aperçus ingénieux , de tours fins et satiriques, de saillies, tout à la fois, piquantes et délicates, pour nous faire regretter de plus en plus qu'un homme d'une organisation si exquise ait été infidèle à sa véritable gloire.
De toutes les expressions de la société, il n'\ en a point de plus exacte que le talent du poète comique. On tracerait l'histoire morale des peuples en caractérisant le génie de leur théâtre aux différentes époques des littératures classiques. Seulement, dans les révolutions, les transitions disparaissent et se confondent facilement entre elles, parce que l'observation déconcertée par la rapidité des évènemens , a peine à suffire à la succession des modes de coutumes et de moeurs, des nuances de caractères et de physionomie qui en résultent. Il y a des siècles rationnels entre telles époques de notre histoire , qui se sont suivies de quelques mois, et qui ont changé la face de la nation et quelquefois celle du monde.
Fabre d'Eglantine, animé d'une haine profonde contre l'ancien ordre des choses et contre la société elle-même, n'avait pas fini d'écrire, que tout
ce qu'il attaquait avait fini d'exister. Il aurait pu dire comme cet homme qu'on entendit sur les murailles de Jérusalem : Jérusalem sera détruite dans trois jours; et je périrai avec elle.
Un état intermédiaire parut s'établir à la suite de ces bouleversemens , essentiellement ridicule , parce qu'il était faux, et trop précaire peut-être de sa nature, pour être du ressort de la grande comédie, mais riche de détails comiques et fécond en enseignemens utiles. M. Picard s'en empara, et l'on comprend aisément qu'il ne put s'élever par le choix de ses personnages au-dessus de l'étage commun où s'accomplissaient alors toutes les scènes du drame universel.
Une nouvelle monarchie, et, il faut le dire, une nouvelle civilisation semble tout à coup sortir de toutes ces ruines, suivie, comme tout ce qui est nouveau, d'institutions prématurées, d'essais maladroits, de folles ambitions, de prétentions déplacées. C'est l'aspect de cet ordre de choses que M. Etienne saisit avec une finesse de tact incomparable, et un courage d'observation dont toutes les opinions auraient dû lui tenir compte, surtout dans ses grands tableaux des Deux Gendres et de {'Intrigante, dont le dernier qui aurait suffi à la réputation d'un excellent poète dramatique, fut sacrifié à une cabale d'antichambre. Fabre est le poète comique de la révolution. Il a la grandeur d'àme , l'hostilité brusque et sauvage du
peintre d'une liberté qui n'est pas même comprise. M. Picard et M. Etienne se sont partagé les époques suivantes; mais le premier s'est plus spécialement attaché aux ridicules de la bourgeoisie, l'autre a poursuivi le ridicule et le vice jusqu'à la cour. Je ne parle pas ici de Collin d'Harleville , de M. Duval et de quelques-uns de leurs émules, qui appartiennent à une autre catégorie, à la comédie de mœurs et de passions, prise sans acception des rems, des lieux, des circonstances, et qu'on pourrait appeler aujourd'hui la comédie romantique , puisque cette malheureuse épithète se glisse partout. Il en sera question ailleurs.
Le caractère du talent de M. Etienne a dû être singulièrement modifié par l'époque difficile où il se trouvait placé, et je ne crains pas de dire que ces entraves dont les poètes dramatiques se plaignent avec tant de raison , ne furent pas inutiles au développement des qualités les plus brillantes de son esprit. Il n'y a rien de plus aisé que d'exciter la folle ivresse des passions populaires en leur jetant quelques épigrammes brutales contre le pouvoir, et les histrions des derniers tréteaux n'ont rien à envier sous ce rapport aux succès d'Aristophane ; mais envelopper une leçon amère du miel d'une douce ironie, déchirer avec une arme innocente en apparence, et dont l'aspect ne présentait rien d'offensant à la défiance la plus craintive, cacher sous une caresse le sceau bru-
lant dont l'empreinte ne s'effacera jamais , c'est le chef-d'œuvre de l'art, et cet art est celui de M. Etienne. Sa manière de plaisanter est de si bon goût, que la censure elle-même, qui n'est pas médiocrement susceptible, ne reconnaissait le trait qu'en voyant la blessure. On a comparé M. Etienne à Beaumarchais , parce qu'il a mis , comme Beaumarchais, beaucoup plus d'esprit et de sel dans la prose sérieuse, qu'on n'en trouve d'ordinaire dans les élucubrations de la tribune et du barreau; mais si M. Etienne n'a pas le funeste avantage de cette verve désordonnée que favorisait l'incroyable licence des années qui ont précédé la révolution, combien ne l'emporte-t-il pas sur Beaumarchais par la délicatesse des aperçus, par la finesse des allusions, et surtout par l'élégante facilité du style toujours pur, toujours approprié aux personnages, toujours fort de sens, et toujours brillant de trait? Il y a entre ces deux auteurs toute la distance qui sépare chez les Grecs l'ancienne comédie de la nouvelle.
Je viens de parler du style de M. Etienne. Ce n'est certainement pas un médiocre mérite pour un auteur dramatique de notre tems, que celui d'écrire en français. Je n'entends pas ici porter la sévérité de la syntaxe et le rigorisme de l'orthographe, au point de contrarier de jeunes et heureux talens sur quelques expressions hardies, sur quelques tours inusités, et je ne crains pas d'à-
vouer que je préférerais quelquefois l'énergie d'un heureux solécisme, d'un néologisme pittoresque, à la nullité compassée de certaine phrase classique jetée dans le moule éternel de Clénard et de Despautère. Le genre de fautes dont je parle est plus rare dans Pradon que dans Racine.
Ce qu'il y a de déplorable dans ce système de licence et d'incorrection qui fait la honte de notre littérature actuelle, c'est qu'il paraît moins l'effet d'une audace quelquefois excusable à force de succès , que celui d'une profonde ignorance des premiers élémens du langage ; on doit pardonner quelques licences à l'écrivain qui ne s'en permet jamais sans connaissance de cause , et qui ne les hasarde que dans l'espoir de racheter par des beautés ce qu'elles offrent au premier aspect d'insolite et de choquant ; mais outrager la grammaire sans intérêt pour la pensée , c'est le dernier degré de la présomption , quand ce n'est pas la preuve sans réplique d'une éducation imparfaite.
M. Etienne avait débuté dans la carrière dramatique par de petites compositions pleines d'esprit et de sel, qui méritent certainement mieux de rester au théâtre , que les actes froids et musqués du dernier siècle, et qu'on regrette de ne pas voir triompher de l'usurpation de ces sornettes ambitieuses dont le talent de quelques auteurs a fan et maintenu la fortune. Les binettes les plus fri voles de M. Etienne et de son ingénieux collai ><•
rateur M. Nanteuil, contiennent toujours, sous une forme très piquante, d'excellentes instructions morales qui devraient leur assurer la préférence du public, même quand il serait vrai qu'une partie du public entendit quelque chose aux logogryphes précieux de Marivaux , et aux fades causeries de Dorât , de Barthe et de Lanoue. Je me rappelle que les Deux Mères , en rendant populaire une leçon qui n'était pas sans amertume , contribuèrent à faire renaître dans des ménages les élémens d'un bonheur pur que la dissipation des mœurs était sur le point de leur enlever tout à fait. La Petite École des Pères a peut-être servi à diminuer les exemples d'un travers honteux qui dégradait le plus noble et le plus touchant des liens de la vie. Cette ridicule et funeste éducation de certains pensionnats de jeunes filles, où d'infortunées créatures , qu'il aurait été plus généreux de condamner à une complète ignorance du monde , apprenaient tout , si ce n'est à devenir des épouses et des mères , ne fut pas inutilement châtiée dans le Pacha de Surêne. Ce ne sont là sans doute que des tableaux d'études , mais ils annonçaient un grand maître.
Le plus beau titre dramatique de M. Etienne, est incontestablement la comédie des Deux Gendres. Comme la plupart de ses ouvrages, elle contient une grande leçon dont l'importance était sentie de tout le monde , mais que son importance
même semblait élever au dessus des attributions du poète comique; il ne faut donc pas s'étonner si ce sujet qui n'avait jamais réussi à la scène, a encouru le reproche de toucher quelquefois au genre larmoyant. C'était l'écueil infaillible de l'écrivain qui osait l'entreprendre , et il était impossible de s'y soustraire avec plus d'habileté , c'està-dire, sans compromettre en rien l'intérêt de l'action. Les enseignemens de la comédie ne se bornent pas d'ailleurs à la satire superficielle de quelques erreurs d'esprit , de quelques inconvenances de mœurs, ou même de quelques défauts graves, mais qui influent trop peu sur la société en général, pour qu'elle répugne à les considérer sous un côté plaisant. Ils embrassent, surtout chez les modernes, toute la vie morale de l'homme privé, et l'on ne saurait exiger à une époque assez sérieuse de quelque manière qu'on la considère, que le poète, digne de son beau ministère, ne devienne pas quelquefois sérieux avec son sujet. On ne dira pas que ceci est une induction tirée de quelque doctrine qui m'est propre, ou bien il faudra renoncer au chef-d'œuvre de la scène française et répudier Tartufe.
On ne peut parler des Deux Gendres, sans rappeler, au moins pour l'acquit de l'histoire littéraire, le scandale révoltant auquel cet ouvrage donna lieu. Une composition de collège oubliée depuis long-tems de tous ceux qui avaient subi la pé-
nible obligation de la voir représentée, et dont le style rappelait avec beaucoup moins d'esprit, le goût et l'urbanité de Scarron , fut donnée pour le modèle d'une des meilleures comédies de notre théâtre ; que dis-je ! pour cette comédie elle-même, falsifiée par un plagiaire. Il était fort indifférent que M. Etienne eût ou non connu cette pièce, et qu'il se fût même approprié quelques intentions plus heureuses que le reste. Molière n'avait pas fait difficulté d'emprunter deux excellentes scènes à Cyrano de Bergerac , écrivain fort supérieur au Jésuite , et qui avait eu les honneurs de l'impression. La littérature, et surtout cette littérature d'observation qui constitue la comédie, et qui, diverse dans les formes suivant le talent de l'auteur, s'exerce dans le fond sur des faits qui varient peu, ne vit que de ces imitations heureusement modifiées , sans lesquelles nous n'aurions ni les Plaideurs, ni les Fourberies de Scapin, ni Amphytrion, ni X Avare. Ce qui intéressait notre gloire dramatique , c'était que la comédie de M. Etienne pût prendre place à peu de distance de ces chefsd'œuvre , et les suffrages qui accueillirent les deux Gendres à leur première représentation , n'ont plus de contradicteurs. Quelle vérité dans les caractères! Quelle adresse dans leur opposition! Que d'esprit dans les situations! Que d'esprit dans les détails! Que d'esprit dans le style! Où M. Etienne avait -il volé cela.. ? Voilà ce qu'on
ne daigna pas nous dire, et il resta légitime possesseur d'un succès qu'il ne pouvait devoir qu'à lui.
On nous aurait su mauvais gré d'omettre, dans le théâtre de M. Etienne, certaines de ses pièces qui ont obtenu un juste succès sur notre scène lyrique. Il n'a pas usé du précepte ironique d'un malicieux écrivain qui paraît avoir pris lui-même son axiome au pied de la lettre quand il a fait Tarare. Tout ce que M. Etienne a écrit pour être chanté peut se lire , et si notre langue musicale meurt avant notre langue écrite , il restera dans Joconde une charmante comédie. Avant de finir, rappelons-nous au moins comme une espérance , qu'il dépend encore de lui qu'une si belle carrière ne soit pas finie.
Ch. NODIER.