SUR LE SUJET ET SUR LA T1ECE
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lWS chercher à donner une notice sur Bruevs et sur Palaprat, nous allons au moins les faire connaître brièvement.
Brueys, né à Aix, en 1640, de parens nobles, fut élevé dans le calvinisme et nourri dans les controverses théologiques. Cependant on le destinait au barreau; mais il se sentait moins de goût pour la jurisprudence que pour la théologie, et il fut nommé membre du consistoire protestant de Montpellier. Avant écrit contre Bossuet, cet éloquent prélat ne lui répondit que pour le convertir. Brueys devenu catholique, passa d'une extrémité à l'autre, et combattit les ministres protestans, avec autant de ferveur qu'il avait combattu les docteurs catholiques. Entre autres livres de théologie qu'il publia, furent un Traité de l'Eucharistie , un Traité de l'Eglise et un Traité de la Sainte Messe. Étant devenu veuf quelque teins après son abjuration, il embrassa l'état ecclésiastique, ce qui lui valut des pensions et des bénéfices. On pourrait croire que toute sa conduite religieuse n'avait tendu qu'à ce but, car, peu de tems après être devenu abbé, il se mit à travailler pour le théâtre. Mais, l'habit qu'il portait l'empêchant de s'y livrer ouvertement, il s'associa son ami Palaprat, homme passionné, comme lui, pour la comédie, mais d'un talent bien inférieur. Ce fut celui-ci qui fut chargé de toutes les démarches que nécessitait la représentation. Dans la réalité, Brueys com-
posait tout seul ses comédies, et Palaprat n'y eut aucune part, excepté pourtant à celle du Grondeur, si c'est y en avoir une que de l'avoir réduite de cinq actes à trois, ce qu'il fit à la sollicitation des comédiens. Cette opération, qui avait été faite en l'absence de Brueys, lui déplut beaucoup, et il en fit de vifs reproches à Palaprat. Il prétendit qu'il avait défiguré sa pièce , et il pouvait avoir raison, car il est sûr que la marche de ses deux derniers actes est gênée, et que l'action en est faiblement conduite vers la fin. Geoffroy dit, relativement à la part que Palaprat aurait eue dans cette pièce : « Le premier acte de cette pièce, « aujourd'hui peu connue, est un chef-d'œuvre, le secemd est « mêlé de bon et de mauvais , le dernier ne vaut rien : ce qui « faisait dire à Brueys : Le premier acte est tout de moi, Pa- « laprat a mis du sien dans le second, et il a fait en entier le « dernier. » Cette petite anecdote est fort douteuse; cependant M. Etienne a eu raison de l'admettre. Il est fort incertain aujourd'hui que cette pièce soit restée au théà*re. Le Muet , imité de Y Eunuque de Térence, n'y reparaît flus; mais il est toujours en possession de l'estime des amateurs de la littérature classique. Après ces deux pièces, il donna successivement les Empiriques , X Avocat Patelin et Y Important , comédies dont la seconde seule est restée au théâtre. Trente ans après le Grondeur, il donna la Force du Sang, ouvrage joué le même jour au Théâtre-Français et au Théâtre-Italien. C'était une imitation , ou plutôt une nouvelle combinaison du sujet traité par Montfleury, sous le titre de Crispin Gentilhomme. Cette pièce fit la clôture de sa carrière dramatique. Il avait en outre composé trois mauvaises tragédies intitulées Gabinic , Asba et Lysimaehus , et une mauvaise comédie, ayant pour litre Y Opiniâtre.
•■ La société de Brueys et Palaprat, comme h- dit M. Auger,
-avait été dissoute forcément , parce que celui-ci avait été « obligé de suivre à la guerre d'Italie le Grand-Prieur de < Vendôme. De son côté, Brueys s'était retiré à Montpellier où '< il faisait alternativement des pièces de théâtre et des traités « de controverse. » Il mourut dans cette ville eu 1723.
Ses écrits de controverse ne figurent plus depuis long-tems dans aucune bibliothèque , et sont regardés comme de misérables bouquins. Cependant, quoiqu'ils manquassent tout à la fois de force et d'élégance, ils furent regardés comme dangereux par Bayle, Claude et Jurieu, qui se donnèrent la peine de les réfuter.
Brueys avait la vue si basse, qu'il portait des lunettes même en prenant ses repas. On raconte, à ce sujet, que Louis XIV lui ayant demandé un jour comment allaient ses yeux, il lui répondit naïvement : Sire , mon neveu dit que j'y vois mieux.
Voltaire a porté sur cet auteur, et très à la légère, le jugement assez singulier que voici : « La petite comédie du Gron- " (leur , supérieure h toutes les farces de Molière, et celle de « Y Avocat Patelin, ancien monument de la naïveté gauloise « qu'il rajeunit, le feront connaître tant qu'il y aura un théâtre « en France. » Quoi qu'en dise Voltaire, le Grondeur n' est pas une pièce d'un assez grand mérite pour être regardée comme supérieure aux farces de Molière, au dessus desquelles il n'y a peut-être pas de comédie.
Si on lit Bruis au lieu de Bruevs , dans la comédie de M. Etienne, c'est qu'en effet il doit se prononcer ainsi; et qu'écrit de cette manière , il convient mieux à la rime et à la mesure des vers.
M. Auger a fait, sur Palaprat, une notice dont nous croyons faire plaisir à nos lecteurs de rapporter ici l'extrait :
« Palaprat (Jean de Bigot), né à Toulouse, en mai i65o, d'une famille de robe distinguée, prit d'abord le parti du barreau, mais fut détourné de cette carrière par son amour pour les lettres. Plusieurs prix remportés aux Jeux-Floraux achevèrent de lui persuader qu'il était né pour la puésie. A peine âgé de vingt-cinq ans, il fut nommé capitoul, et quelques années après, chef du consistoire. Ces honneurs ne purent le retenir dans sa patrie. Entre autres voyages, il fit, en 1686, celui de Rome, où la reine Christine l'engagea vainement à se fixer auprès d'elle. Arrivé à Paris pour la seconde fois, il plut au duc de Vendôme et au Grand- Prieur son frère, qui le fit son secrétaire des commandemens. Sa familiarité avec ces deux princes était extrême. Catinat, qui fut un jour témoin de la franchise et même de la rudesse avec laquelle il parlait au Grand-Prieur, lui dit : Vous me faites trembler. — Rassurez-vous , répondit Palaprat: ce sont mes gages. Comme il était question devant lui du Temple, où régnait un assez grand désordre, et où l'on faisait alternativement très bonne et très mauvaise chère, il prétendait qu'on y courait risque de mourir d'inanition ou d'indigestion. M. de Vendôme, 1 ayant vu un jour battre son domestique , lui en fit des reproches assez vifs. Savez -vous bien, monseigneur, dit Palaprat, que, quoique je n'aie qu'un laquais, je suis plus mal servi que vous , qui en avez trente! Passionné pour le spectacle , par suite de sa liaison avec l'acteur Raisin , et ne désirant d'abord qu'y avoir ses entrées, il composa la petite comédie du Concert ridicule, qui fut suivie du Ballet extravagant, du Secret révélé, et de la Prude du teins. Ces ouvrages, dont aucun n'est resté au théâtre, font partie des Œuvres de Palaprat , en un volume in-12; il surveilla lui-même l'impression. On trouve, à la lin de ce volume, quelques poé-
s ies diverses , presque toutes à l'honneur des deux princes protecteurs du poète. Il y a deux éditions en deux volumes in- 11. C'est à son association avec Brueys que Palaprat doit sa plus grande gloire ; il n'eut cependant que la moindre part à la composition des pièces qui se jouèrent sous leurs noms réunis. Ils ne se disputaient que les endroits faibles de leurs ouvrages, et ne cessèrent de travailler ensemble, que parce que Palaprat fut obligé de suivre le Grand-Prieur à l'armée d'Italie. Brueys, retiré à Montpellier, continua de faire des comédies. Palaprat ne s'occupa plus de théâtre, et mourut à Paris, le 23 octobre 1721, âgé de soixante-onze ans. A l'esprit vif et plaisant d'un Gascon , il joignait , dit-on , la candeur et la simplicité d'un enfant. Les pièces auxquelles il a concouru avec Brueys, sont : le Secret révélé , le Sot toujours Sot, le Grondeur, le Muet, le Concert ridicule. Celles qu'il a faites seul, sont Hercule et Omphale , les Sifflets , le Ballet extravagant , et la Prude du terns. »
Les seules observations que nous ferons sur cet extrait, c'est que nous croyons que M. Auger se trompe, en disant que Brueys et Palaprat travaillaient ensemble. Au contraire, ils travaillaient chacun de leur côté; mais Palaprat, prête-nom de Brueys qui ne pouvait paraître à cause de sa qualité d'abbé , Palaprat a dû se dire son associé pour pouvoir faire jouer ses pièces, et en tirer sa part de bénéfice. C'était la récompense qu'il obtenait de sa complaisance et de ses bons offices, et elle lui était bien due. On n'a qu'à consulter les œuvres de ces deux auteurs, publiées par Palaprat lui-même, en cinq volumes, pour se convaincre de cette vérité. Aujourd'hui, que l'on doit dire la vérité, il faut rendre à chacun ce qui lui est dû, et regarder Brueys comme le seul auteur du Grondeur, du Muet et de Y Avocat Patelin.
A la première représentation de la pièce de M. Etienne, ce fut M. Lafon qui joua le rôle de Brueys ; Fleury remplit le rôle de Palaprat; M. Damas celui du Duc de Vendôme ; M. Baptiste cadet, celui de Grapin ; et mademoiselle Mars, celui de mademoiselle de Bcauval.
OPINION DE GEOFFROY
« vJn n'a pas coutume de chicaner les auteurs sur les sources où ils ont puisé leurs anecdotes : on ne discute pas une aventure comme un point d'histoire. Celle que M. Etienne a choisie a l'air un peu romanesque; l'essentiel est qu'elle soit amusante : qu'importe qu'elle soit démentie, en plusieurs points, par des faits certains et connus ! Une agréable fiction vaut mieux dans une comédie anecdotique, qu'une vérité insipide. Il est certain , par exemple, que Brueys était absent lorsqu'on donna la première représentation du Grondeur : ce fut Palaprat qui fit jouer la pièce, et qui la réduisit en trois actes, àlinsu de Brueys, qui fut bien fâché, à son arrivée, de se voir ainsi mutilé. Brueys avait alors cinquante-un ans : né protestant, il s'était fait catholique, et avait signalé sa conversion par des ouvrages théologiques fort estimés. Il était si éloigné du besoin, qu'il ne voulut pas même profiter des bienfaits que le Roi répandait sur les nouveaux convertis ; il pria M. Bossuet , évêque de Meaux, de ne rien demander pour lui, afin qu'on ne pût supposer à sa conversion aucun motif d'intérêt.
« Lorsqu'il voulut retourner dans sa patrie, en i683, le Roi le pria lui-même de rester à Paris , et le chargea
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de l'instruction des protestans. Brueys était alors avocat: il renonça entièrement au barreau pour se livrer tout entier à l'église et à la théologie, ne se doutant pas qu'il travaillerait un jour pour la comédie. Louis XIV eut toujours beaucoup de bonté pour lui. Le monarque , sachant qu'il avait mal aux yeux, lui en demanda un jour des nouvelles 1 .
« L'abbé Brueys était donc un ecclésiastique de quelque importance, jouissant d'une fortune honnête. Il avait cinquante-un ans quand on donna le Grondeur: ce n'était ni un dissipateur, ni un étourdi; et il n'y a pas d'apparence qu'il se soit jamais trouvé dans le cas qu'on vînt l'arrêter pour dettes et saisir ses meubles. Il est vrai que , sous Louis XIV, beaucoup de gens de lettres ont vécu dans la détresse; nos comiques se sont égayés aux dépens des poètes, qu'ils représentent comme des gens affamés, avec un méchant habit noir, des bas troués, et une vieille perruque mal peignée. Tous ceux qui cultivent aujourd'hui les muses doivent se féliciter d'être nés dans des tems plus heureux : aucun homme de lettres ne peut plus craindre les huissiers et les sergens ; les bienfaits d'un gouvernement noble et généreux vont partout chercher le mérite; tout écrivain qui annonce du talent est à l'abri de l'indigence ; Apollon s'est même réconcilié avec Plutus.
« La comédie anecdotique ne diffère de la comédie d'intrigue que par une couleur historique répandue sur les incidens, et par la notoriété attachée au nom des
i. Voyez la Notice historique.
personnages ; ce qui donne à l'action et au caractère un intérêt de plus.
« La première scène de la pièce est surtout brillante de style : les deux poètes s'entretiennent de la chute du Grondeur d'une manière très ingénieuse et très enjouée ; ils rient beaucoup d'un pauvre diable qui se tuait d'applaudir quand les autres sifflaient. Accusé par ses voisins d'avoir un billet de l'auteur : « J'en ai deux , dit- «il, de cent écus chacun, hypothéqués sur la pièce.» Les sifflets , ce jour-là, poursuivirent Brueys jusque clans la rue; ce qui fait dire à Palaprat :
Mais ce droit qu'à la porte on achète en entrant, Boileau n'a jamais dit qu'on l'aurait en sortant.
Palaprat, parti de Toulouse pour assister au triomphe du Grondeur, est un peu fâché de n'être venu qu'à son enterrement. Il a fait connaissance en route avec un militaire , lequel vient lui rendre visite. Les deux amis 1 invitent à dîner : Palaprat se charge des frais ; et cependant
C'est un vaste désert que le fond de sa bourse:
métaphore peut-être trop énergique. Quand il s agit de sortir pour commander le repas , ils sont tous deux fort embarrassés; chacun veut rester seul, parce qu'il attend sa maîtresse. Par un singulier hasard , ils ont tous deux la même maîtresse, et cette maîtresse est une actrice. Cela n'est pas croyable ; deux auteurs gueux et vieux ne sont guère du goût d'une actrice , et d'une actrice qui a des dettes. Nos deux poètes, les meilleures gens du monde, avaient mal choisi leur maîtresse: c'était mademoiselle Beauval , bonne actrice et méchante femme.
35a EXAMEN
Quand l'actrice leur représente le mauvais état de ses finances, pour les engager à renoncer à leur amour, Palaprat y trouve , au contraire , un trait de sympathie : mais la sympathie de la misère éloigne les gens au lieu de les rapprocher.
« Le dénoûment est agréahle , l'action vivement conduite , le dialogue enjoué , semé de vers heureux et piquans. La pièce a été fort applaudie , et l'on a demandé 1 auteur: c'est M. Etienne, déjà connu par des productions ingénieuses à l'Opéra-Comique et au théâtre de Louvois. Il y a dans cette pièce plusieurs traits de bon comique , qui annoncent que l'auteur est capable de s'élever au dessus de ce petit genre. »
La dernière phrase de. Geoffroy fut une espèce d'oracle. Il ne se souvenait plus apparemment de cette prédiction brutale qu'il avait faite en parlant de la pièce à' Une heure de mariage, trois ans auparavant. Si on l'en eût cru alors , M. Etienne ne devait pas s'élever bien haut sur le Parnasse dramatique. Peut-être a-t-il voulu réparer ce que cette prédiction avait d'injuste et d'offensant ; mais son dernier pronostic a été le seul véritable ; et, en effet, M. Etienne semblait préluder à des triomphes éclatans; ce fut peu d'années après Bruis et Palaprat qu'il donna sa célèbre pièce des Deux gendres. Geoffroy redevint juste pour lui à l'occasion de Bruis et Palaprat: il avait cessé de l'être depuis la Petite école des pères.
Est- il bien vrai, comme le dit ce critique variable autant que pénétrant, que, de son tems, c'est à dire
sous le gouvernement impérial, « tout écrivain qui an- « noncait du talent fût à l'abri de l'indigence. ». Nous pourrions citer ici plusieurs hommes de lettres encore vivans qui ne se sont jamais ressentis des largesses de l'homme tout puissant devant qui la terre se tut, et qui voulait rassembler tous les genres de gloire, depuis celle de Sésostris jusqu'à celle de Justinien, depuis celle d'Alexandre jusqu'à celle de Charles XII. S'il est vrai que les poètes d'alors ne sortaient pas avec des bas troués, c'est qu'un extérieur misérable les eût empêchés d'obtenir de la considération, ou plutôt, que celle dont ils jouissaient dans la société leur procurait quelques avantages qui les préservaient des besoins de première nécessité. Il faut rendre à chacun ce qui lui est dû, et ne pas attribuer à un gouvernement militairement despotique ce qui était un effet de la générosité d'un peuple amené, par les secousses des révolutions, à la démocratie des lumières. Buonaparte protégeait bien moins les lettres que Louis XIV; mais le goût en était bien plus répandu dans la période qu'avaient rendue fameuse les victoires de Marengo et d'Austerlitz , que dans celles illustrées par les batailles de la Marsaille et de Steinkerque, et la littérature était plus généralement cultivée, quoique avec moins de succès, sous la domination de l'héritier de la révolution , que sous le règne du petit-fils de Henri IV. Geoffroy, lui-même, ne reçut jamais rien, et si sa plume contribua à sa fortune, ce ne fut que par la vogue extraordinaire qu'eurent ses articles.
Mais M. Etienne donna habilement une grande leçon au chef du gouvernement, en représentant deux
Aut. eonlemp. lit. i.
auteurs accablés par ladversité, secourus par un des grands hommes du dix-septième siècle, par un grand capitaine , par celui qui avait été combattre en Espagne pour une branche des Bourbons. C'est un service que M. Etienne a rendu à tous les littérateurs du tems. Il cherchait à émouvoir la vanité du personnage tout puissant, et l'engageait ainsi à jouer le rôle d'Auguste, pour faire oublier qu'il n'avait encore joué que celui de César.
Sa pièce a donc été un appel à la munificence du pouvoir, et sera une invitation perpétuelle à tous les grands de venir au secours du talent littéraire malheureux. Heureusement qu'à leur défaut le public sert, en attendant, de Mécène à celui qui annonce des dispositions ou du génie. La foule qui se porte au théâtre pendant soixante ou quatre-vingts représentations d'une même pièce, assure à fauteur un sort plus brillant, en moins de tems que ne le fait ordinairement un roi, et n'exige pour cela ni encens, ni flatterie; l'on n'est point obligé de lui faire la cour : patronage aussi glorieux pour la nation qui l'exerce, que pour ceux qui en sont l'objet!
Il y a peu d'observations à faire sur la comédie de M. Etienne , sinon que ce fut la première en vers qu il eût donnée, et qu'elle révéla au public ce qu'il était capable de faire dans ce genre. Le fond de la pièce est très léger, mais il n'avait besoin d'être ni plus grave, ni plus solide; on y trouve tout juste l'action nécessaire pour faire ressortir de jolis détails. L'ouvrage est parsemé d une multitude de vers comiques, et de traits heureux. Les quiproquo, les allusions lines n'y sont pas épargnées. On !!c |>eiit s'empêcher, de rire de la-propos de
ce vieux Grapin qui , lorsque Palaprat parle d'un coquin , arrive en saluant et lui dit:
C'est moi , monsieur , qui viens , etc.
Et lorsqu'il dit :
Moi j'ai des procédés, je suis sensible, honnête; Aussi je suis aimé de tous ceux que j'arrête.
Il eût peut-être été à désirer que M. Etienne eût mis, pour les héros de sa pièce, quelques autres auteurs dramatiques plus célèbres, tels que Dancourt et Lesage; car, en vérité, le bagage de Brueys et Palaprat est assez léger. L Avocat 'Patelin est presque la seule pièce d'eux, ou pour mieux dire, de Brueys, que l'on joue à présent, et ce n'est guère qu'une comédie du troisième ordre ; encore l'a-t-il faite sur l'ancienne farce de Maître Patelin, de sorte qu'elle lui coûta peu d'invention. Quart au Grondeur, il est bien délaissé maintenant, les mœurs en sont trop vieilles. « Le premier acte de cette pièce, comme le dit « Geoffroy, est un chef-d'œuvre; le second est mêlé de « bon et de mauvais ; le dernier ne vaut rien. » C'est ce qui a autorisé M. Etienne à faire dire à Brueys, d'après une autorité incertaine, mais qu'un auteur comique peut prendre pour constante :
Pendant le premier acte on était enchanté ;
Il est de toi. Quel acte excellent ! Il me semble
Que le second vaut moins ; nous l'avons fait ensemble.
On n'a pas entendu le dernier jusqu'au bout;
Il est de ma façon, il ne vaut rien du tout.
En général, les auteurs, les artistes, les acteurs sont tous peu dramatiques, et il faut éviter, autant que possible, de les mettre sur la scène. C'est du public qu'il
faut occuper le public ; les gens de lettres et les comédiens ont une existence, une manière d'être qui n'est pas celle du reste des hommes; quand on les voit de près, ils cessent de faire illusion. On s'intéresse peu à leurs actions particulières ; ils perdent beaucoup à être vus tels qu'ils sont, parce que leur vie privée offre, le plus souvent, un ensemble de faiblesses trop en opposition avec le rapport glorieux sous lequel leur talent les fait paraître en public.
Nous ne conseillerions donc pas à d'autres auteurs de mettre en scène les maîtres qui se sont illustrés dans la même carrière qu'eux. Il n'y avait que deux hommes du talent de MM. Andrieux et Etienne qui pussent avoir cette hardiesse, et c'est la plus grande preuve de talent qu'ils aient donnée; mais
Non cuivis liomini contingit adiré Corinthum.
M. Etienne a donc préludé aux Deux Gendres par une difficulté vaincue. Faire une comédie qui reste au théâtre, et dont toute l'action consiste dans la détresse de deux auteurs qui sont consolés par une actrice qui est leur maîtresse commune , et tirés d'affaire par un grand personnage qui vient les voir incognito; voilà un de ces efforts de talent dont peu seraient capables comme M. Etienne.
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