SCÈNE II
aveugle sur le compte de Saint-Léger. C'est par suite de cette faiblesse qu'il est venu se fixer à Paris, et qu'il s'est jeté dans le monde sans en avoir la moindre expérience : au lieu de retenir votre frère, il est de moitié dans toutes ses folies; enfin, les choses en sont venues au point qu'on a peine à distinguer le père d'avec le fils.
HENRY
Que m'apprenez-vous! ma chère Angélique... Mais lui avez-vous parlé de moi?
ANGÉLIQUE
Il savait votre arrivée avant que je ne lui en fisse part; et il se figure, je ne sais comment, que vous ne venez ici que pour réclamer la part qui vous revient dans l'héritage de votre mère.
HENRY
Il me connaît bien mal ; mais enfin , quand cela serait, mon frère ne jouit -il pas de son bien? mes droits ne sont-ils pas aussi légitimes que les siens ?
ANGÉLIQUE
Sans doute; mais votre réclamation viendrait bien mal à propos; car, s'il ne faut rien vous taire, la fortune immense de votre père se trouve bien délabrée. Eh! pourrait -il en être autrement? Des dépenses continuelles, point d'ordre, des gens d'affaires qui le trompent, de faux amis qui l'égarent, des complaisans qui l'endorment, des femmes qui le ruinent , et des valets qui l'achèvent.
HENRY
Ciel! quel tableau me faites-vous là?
ANGÉLIQUE
Celui de beaucoup de maisons de Paris, mon ami. Séduit par je ne sais quel système chimérique , M. Lormeuil a élevé votre frère dans de faux principes d'indépendance. Oubliant son âge, ses devoirs et son titre de père, il se donne tous les ridicules de la jeunesse; en un mot, il est tour à tour le confident et le rival de son fils.
HENRY
Se pourrait-il?
ANGÉLIQUE
Cependant, il est plus faible que coupable, et conséquemment plus à plaindre qu'à blâmer.
HENRY
Je ne le vois que trop : j'ai été oublié ici par tout le monde, excepté par Angélique; mais son souvenir ne m'en est que plus cher.
ANGÉLIQUE
Oui; mon cœur n'a jamais changé. Jadis retenue par un lien sacré, je suis aujourd'hui veuve et maîtresse de ma fortune : elle est médiocre, mais au moins elle vous appartient tout entière.
HENRY, lui baisant la main.
On m'a donc trompé quand on m'a parlé d'une personne qui demeure dans cette maison, d'un certain Merville.