LORMEUIL, HENRY, ANGÉLIQUE, GRIPPER, SAINT-LÉGER, CID ALISE
SAINT-LÉGER
Eh bien! que vient donc de m'apprendre Merville? Tu es arrivé, mon frère; tu as fait fortune; je ne t'en veux plus, embrassons-nous.
LORMEUIL.
Oui, monsieur; il m'aide à réparer vos extravagances, et à payer tous mes créanciers.
CIDALISE
Oh! que j'aurais besoin d'un frère comme celui-là!
SAINT -LÉGER
Tu as bien fait de gagner beaucoup d'argent en Amérique; car nous en avons furieusement dépensé en Europe.
LORMEUIL.
Vous, monsieur, songez à mettre un terme à vos folies; prenez désormais votre frère pour modèle. Puisse la leçon d'aujourd'hui n'être pas perdue! Il est bon d'être l'ami de ses enfans; mais il faut savoir être leur père.
vjeoffroy , au sujet de cette pièce , s'exprimait ainsi en 1802:
« Ce n'est ni une farce, ni un traité de morale, ni un roman de bienfaisance ; c'est une petite pièce qui peint les mœurs, et qui instruit en amusant; on n'y voit point de tuteurs tyrans, point d'amans déguisés, point d'aventures, et s'il y a des folies, ce sont des folies de conduite, telles qu'en commettent souvent ceux qui passent pour sages ; ce sont les personnages qui sont fous , et non pas les auteurs.
« Si nous sommes mal élevés, ce n'est pas faute d'écoles; car, indépendamment des écoles centrales, spéciales, primaires et secondaires, sans compter les lycées, les prytanées , les pensionnats , les cours publics et particuliers , on peut regarder les musées , les athénées , et surtout les théâtres , comme des espèces de collèges pour tous les gens du monde; c'est là que plusieurs commencent leur éducation littéraire et morale; et ces écoles dramatiques sont d'autant plus commodes, que, pour en profiter, il n'est pas même nécessaire de savoir lire.
« C'est ici qu'on peut observer la révolution des mœurs, beaucoup plus complète et plus étonnante que
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celle du gouvernement, qui n'en est que l'effet et la suite naturelle. Un amusement regardé jadis comme frivole, profane et dangereux; un amusement sévèrement défendu dans les écoles , et qui paraissait, alors très propre à ruiner tous les fruits d'une sage institution, est maintenant la base de l'éducation à la mode. On se réunit au spectacle, comme on se rassemblait au sermon ; les en fan s, les jeunes gens des deux sexes vont aujourd'hui s'instruire où l'on croyait autrefois qu'ils ne pouvaient que se corrompre; et ces mêmes comédiens qu'un préjugé, peut-être injuste, éloignait de la société, en sont devenus les précepteurs et les prédicateurs.
« Des usages si différens tiennent à des systèmes diamétralement opposés : on regardait alors comme nuisible à l'ordre social, tout ce qui tend à enflammer l'imagination , à exalter les passions; on croyait que la volupté, le luxe et les plaisirs ne pouvaient qu'affaiblir les esprits, énerver les âmes : nous avons réformé tout cela; à la place de ces anciennes maximes, nous avons mis la morale de l'Opéra. Si, par un chemin de fleurs, nous pouvons atteindre au but où nos prédécesseurs n'arrivaient qu'à travers les ronces et les épines , si nous parvenons à résoudre le problème d'une nation florissante et tranquille, sans mœurs et sans principes, tant mieux pour nous; nous aurons en outre le plaisir de donne] un démenti à la docte antiquité; nous pourrons traiter de radoteurs tous ces graves barbons qui prêchaient l'austérité , la frugalité; mais il n'est pas encore prouve que notre philosophie riante soit la meilleure; c'est un essai que nous faisons, et il ne faut pas triompher avant la victoire. •>
DE LA PETITE ECOLE DES PERES. i 33 Ces réflexions, aussi piquantes que justes et sévères, seraient dignes de Montesquieu et de J. J. Rousseau : elles ont été dictées à Geoffroy par le génie observateur et pénétrant dont il était doué , quand la partialité ne l'aveuglait pas. Ce ne sont point là des lieux communs de déclamation d'un censeur chagrin ; ce ne sont point non plus de ces fades adulations comme on en prodigue tant à la génération actuelle. L'ère de la flagornerie populaire dure depuis trop long-tems. Les peuples ontleur-> flatteurs , coin nie les rois ont les leurs, et qui sont tout aussi perfides et peut-être plus lâches encore. Ecoutez <es hrillans apologistes du tems présent : « Jamais les ■ mœurs n'ont été si bonnes; nous sommes les plus hon- « nètes gens du monde; et, au contraire, les anciennes « mœurs étaient dépravées ; nos pères étaient tous des « scélérats. » Ils se prévalent ai rogamment du témoignage de lhistorien de Paris qui, en faisant le tableau moral du siècle qui a précédé le règne de saint Louis, dit:
« Il serait difficile de trouver dans les annales des nations un état social plus désordonné, des opinions plus fausses, des malheurs plus grands, plus soutenus, des crimes plus graves et des mœurs plus corrompues que chez les habitans de la Gaule pendant cette période. Les onzième et douzième siècles, qu'on a nommés siècles de plomb, seraient plus exactement caractérisés, si on les qualifiait de siècles de ténèbres , de boue et de sang. » On croirait, d'après ce passage, que tous les hommes d alors étaient des fripons et des assassins, et toutes les femmes des prostituées; et qu'est-ce qui a donne lieu à cette grande accusation contre un siècle repu le barbare ? Les déprédations des seigneurs, les prévarica-
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lions des magistrats, les excès des brigands féodaux, les débauches des moines et du clergé , la cupidité des gens du fisc, etc., etc.; du reste, pas un mot des mœurs des familles ; on n'en parle que peu ou point dans cette Histoire de Paris où l'on impute à une nation les crimes de ceux qui l'opprimaient, ou les vices de la populace. Les faits rares et peu connus , rapportés par les chroniques du tems, y sont regardés comme très multipliés. La corruption de la minorité y est attribuée à la partie saine, et , parce que cette corruption était grossière , l'historien atrabilaire la regarde comme universelle!
Mais en effet , ces siècles appelés barbares pouvaientils avoir de la morale, puisque les spectacles et les beaux arts leur étaient inconnus? Personne alors ne savait danser, et on n'aurait pas trouvé un violon ni un piano dans toute l'Europe. A cette époque d'ignorance, les études étaient si peu avancées , que les jeunes gens , au sortir du collège, auraient été bien en peine de pouvoir faire une tragédie, dont les meilleurs morceaux mêmes n'auraient été que les dépouilles de Virgile, de Sénèque , de Lucain, de Térence et de Plaute. Ils n'eussent pu faire, comme aujourd'hui, des comédies sans avoir étudié les mœurs, la société et les hommes.
Oui, notre siècle est bien supérieur même à ceux de l'antiquité , attendu que nous avons beaucoup plus d'industrie manufacturière et commerçante que tous les siècles passés. Or, d'où vient l'industrie? de l'amour de l'argent. Qu'est-ce que l'amour de l'argent? c'est la marque d'une grande civilisation; mais plus on est civilisé, mieux on vaut; donc, nous sommes plus moraux que nos pères, rar nous sommes bien plus industrieux
DE LA PETITE ECOLE DES PÈRES. 1 35 queux : la conséquence est claire. Il est vrai que nous avons plus de mollesse, que nous avons inoins de conduite dans la vie privée, moins de bonne foi; que nous aimons beaucoup plus le plaisir; mais nous ne sommes pas serfs comme eux. Au moins, si nous sommes esclaves de nos passions et de nos vices, nous ne sommes point attachés à la glèbe.
Ce qui dérange un peu cette philosophie, et gâte les éloges de nos optimistes , c'est que les crimes sont si fréquenspar le tems qui court, qu'on n'y fait plus d'attention, et que personne ne songe cà en recueillir la mémoire. C'était un grave événement autrefois qu'un parricide, un inceste, un assassinat entre mari et femme; et on le mettait encore, il y a cent ans, dans les causes célèbres pour la rareté du fait. Un grand crime était le sujet des conversations de province pendant six mois au moins ; les vieillards le contaient à leur postérité ; les bonnes femmes le contaient toute leur vie à tout le monde. Aujourd'hui on en est beaucoup moins touché que des incendies, des ravages causés par la grêle, les débordcMuens des rivières, et des morsures de loups enragés. Nos cours d'assises ne désemparent, ni ne désemplissent; nous allons nous y amuser du scandale de certaines affaires; et on voit même des personnes qui poussent la compassion jusqu'à s'intéresser à un criminel, quand il est vêtu avec élégance. Du reste, nous nous soucions fortpeuquelesprisonsregorgentdemalfaiieurs
entassés avec des joueurs, et des frénétiques coupables de ces délits uniques qui ne sont pas ceux des voleurs, mais qui ne sont pas moins fréquens.
A la vérité, cest dans les maisons opulentes qui!
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faut aller observer les mœurs , et nous ne voyons pas que les propriétaires soient de très mauvais sujets, que les gens riches commettent beaucoup de crimes. C'est là la partie aimable du genre humain ; c'en est la seule qui mérite attention. Toutes ces classes ont bonne table, beaux meubles, jouissent de tous les plaisirs et de toutes les commodités de la vie; un excellent ton règne dans leur société. Regardez partout; on construit des maisons agréables, rien ne manque à ceux qui ont beaucoup d'argent. Où est donc alors la corruption? Doit-on blâmer tant de gens qui ne sont ambitieux que parce qu'ils veulent vivre riches et tranquilles? Le premier besoin du siècle doit être de faire fortune , le second de jouir. On ne doit voir que du matériel dans la société et arriver le plus vite possible.
Avons-nous, malgré tout cela, résolu le problème de Geoffroy, et sommes-nous aujourd'hui une nation florissante et tranquille? Nous paraissons tels; mais il faut avouer aussi que nous ne sommes pas positivement, comme en 1802, sa/is mœurs et sans principes. A cette époque, les mœurs se ressentaient profondément de l'éruption du volcan révolutionnaire. Le désordre était partout; dans les fortunes comme dans les doctrines; dans les familles comme dans l'État : toutes les institutions avaient été renversées et détruites; on ne marchait que sur des ruines; la licence était au comble; l'anarchie présidait à l'éducation ; le scandale était public; toutes les notabilités civiles , religieuses et morales étaien r anéanties; tout était à recréer.
Geoffroy eut donc raison dans les réflexions que nous 1 apportons. Jl semble même que ses paroles fussent pro-
DE LA PETITE ÉCOLE DES PÈRES. i3; phétiques; nous triomphions en effet avant la victoire. Bientôt le despotisme , devenu fort par la corruption des mœurs, se substitua à tout, et, conduisant le vaisseau de l'État dans de nouveaux écueils, après lui en avoir fait éviter d'autres, nous amena les malheurs inouis que ces derniers tems ont vus s'accomplir, et ou la décadence des mœurs a eu plus de part qu'on ne pense.
A la vérité, depuis 1802 l'ordre social avait été reconstitué. Les autels relevés et la religion rétablie , l'enseignement confié à des mains habiles, et régularisé, les rangs rétablis autant que l'utilité sociale et l'esprit du siècle pouvaient le permettre, avaient fait disparaître les traces d'une révolution dévastatrice : mais l'esprit de la nation, égaré dans un autre sens, n'avait point profité de ces améliorations , et ce n'est enfin que lorsque l'on s'est éloigné tout à fait des principes de cette même révolution dont les avantages matériels seuls pouvaient lui survivre, que l'on a pu voir un état de choses qui présente les apparences de la tranquillité et de la prospérité; nous disons les apparences, parce que les vices n'éclatent plus autant au dehors, car le fond est peutêtre plus corrompu. Mais nous ne voulons pas être ici îles prophètes de malheur, et nous espérons que l'avenir ne sera plus troublé.
Quel que soit l'état moral où nous soyons parvenus, toujours est-il vrai que la Petite Ecole des Pères est une pièce qui peint les mœurs du tems où elle fut jouée. Elle a , en outre , un mérite littéraire qui l'a empêchée de vieillir autant que d'autres pièces de mœurs.
" Il faut savoir gré aux auteurs, a dit Geoffroy, de
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1 intention morale qu'ils mettent dans leurs petits drames; c'est ce qui établit une grande différence entre eux et les compositeurs de farces sans but et sans motif, qu'on peut appeler les bateleurs de 1 art dramatique. Dans le Pacha de Surêne, ils ont attaqué l'excessive importance que l'on donne aux arts frivoles dans l'éducation des filles. Les Deux Mères sont une critique fine et agréable de la coupable négligence de certaines femmes , à qui l'amour des plaisirs fait oublier qu'elles sont mères. Nos deux jeunes moralistes, qui ne sont rien moins que pédans, prêchent aujourd'hui ces pères aussi lâches qu'insensés, qui abdiquent l'empire que leur a donné la nature, et se dégradent eux-mêmes jusqu'à devenir les camarades, les compagnons de débauche de leurs fils, sous prétexte qu'un père doit être l'ami de ses enfans. La maxime est bonne et vraie; mais un père devient le plus grand ennemi de son fils, quand il cesse d'être son mentor et son guide; ou, pour tout dire en un mot , quand il cesse d'être son père. Ce n'est pas en partageant ses plaisirs, c'est en les dirigeant qu'il se montre son véritable ami : j'oserais presque dire que la faiblesse , l'aveugle indulgence des pères est bien plus funeste à leurs enfans qu'un excès même de sévérité; et, ce que les pères d'aujourd'hui ne croiront pas, c'est que l'austérité, la dureté même, est plus propre à les faire aimer, qu'une molle condescendance, qui les expose au mépris , et ne produit jamais que des fils ingrats et dénaturés..
« Le dénoûment est heureux, le dialogue est gai , plein d'esprit et de mots heureux ; le fond est bon ; il était
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même susceptible d'être plus étendu ; la morale de la pièce est en action et non pas en sentences ,• on y trouve de l'instruction, et point de sermons. »
Si nous ne suivions que notre penchant, nous prodiguerions les éloges à cette charmante pièce, que nous regardons comme une des meilleures petites comédies qui aient été faites depuis Molière. Non , ce grand homme ne l'eût point désavouée, et nous dirons plus: on y trouve tout à la fois le génie de son école et de celle de Beaumarchais; c'est à dire qu'elle réunit la vigueur, l'originalité du pinceau dans les caractères, et la vérité des traits, la vivacité des saillies dans le dialogue. Rondeur de comique, style spirituel, gaîté, finesse, tout s'y trouve.
Le caractère de Lormeuil est une conception heureuse, et représente à lui seul tout l'esprit de notre siècle; celui de Saint-Léger ne lui est pas inférieur; et cette singulière position du père et du fils, qui vivent sur le pied d'égalité, offre le résultat le plus frappant de ces doctrines d'une fausse philosophie qui n a détruit les habitudes patriarchales, que pour jeter la confusion dans les mœurs. On a cru que l'égalité des âges pourrait s'établir comme l'égalité des droits; et l'on n'a pas vu que les nations les plus libres ont toujours fortifié particulièrement la puissance paternelle , et assuré la subordination dans les familles.
La fable de la pièce est évidemment calquée sur le conte de Marmontel, où l'on voit une mère donner une préférence exclusive a celui de ses fils qu'elle a gâté. Rien n'est plus commun , par malheur, que ces préférences insensées , non seulement des pères pour un de leurs fils
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ou une de leurs filles, mais des beaux-pères pour un de leurs gendres, qui, souvent, n'est qu'un sot ou une àme basse.
Si nous voulions faire remarquer tout ce qu'il y a d'heureux et de piquant dans la Petite Ecole des Pères, nous ne finirions pas : les bonnes saillies y sont si nombreuses, qu'on ne sait où choisir. Une des plus piquantes est sans doute celle de Cidalise lorsque après avoir raconté comme elle a été dépouillée par ses créanciers, elle s'écrie: «Ces coquins-là m'ont volé tout ce « qui leur appartenait. »
Rien n'est plus plaisant que cet endroit où Saint- Léger oppose aux reproches de son père les trois grandes maximes qu'il tient de lui, et qui composent tout son code de morale mondaine dénuée de base religieuse : « Il ne faut suivre d'autre guide que la con- « science ; il ne faut jamais rien faire que de juste, et ne « point se laisser abattre par l'adversité. » Que de gens au monde croient que tous les devoirs sociaux sont renfermés dans de pareils apophthegmes !
L'adresse avec laquelle l'aventurier Merville se tire d'affaire, après avoir reçu des complimens de sa prétendue générosité, est aussi à remarquer, lorsqu'il dit: « La méchanceté du siècle nous prête tant de mauvaises « actions dont nous sommes innocens ! Il faut bien qu'on « nous attribue aussi quelques bonnes œuvres que nous ( n avons point faites! »
Nous trouverions quelques taches toutefois au milieu de tant de jolies choses. Lorsque le fils Saint-Léger fait le portrait de Cidalise, il s exprime ainsi: « Elle a les •< yeux les plus beaux, le boudoir le plus élégant, la
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main la plus blanche, le carlin le plus petit, le lait quais le plus haut, et la voiture la plus basse. >• Ce n'est pas là, comme la observé Geoffroy, le ton de la bonne comédie, c'est une prodigalité d'antithèses satiriques qui ne peuvent être pardonnées que dans une bouffonnerie ; mais cette tache si légère est l'unique de l'ouvrage, et, comme l'a dit encore Geoffroy: « Dans une « petite pièce en un acte, on juge avec moins de sévérité « cette coquetterie du dialogue, surtout dans la peinture » d'une coquette. »
Nous sommes surpris que cette pièce ne paraisse plus au théâtre, où elle mériterait d'être jouée aussi souvent que bien d'autres, même de Destouches, deLesage, ou de Marivaux; nous imaginons qu'on ne la verrait pas avec moins de plaisir, que Cri. s pin rival de son maître, [Obstacle imprévu, le Legs, et autres pièces de l'ancien théâtre qui n'ont pas , à beaucoup près , une aussi grande utilité morale.