CHAPITRE III
Des successeurs de Pierre Ier jusqua Catherine H. (.1725-1797. )
Pierre, en mourant, n'avait laissé que deux filles et un petit-fils très-jeune; son choix, confirmé par les états qui avaient juré de se conformer à sa déclaration de 1722 , se porta sur l'impératrice Catherine qui , élevée du rang le plus modeste à celui de czarine , lui avait rendu les services les plus importans 9 et qu'il jugeait seule capable de suivre ses projets et de maintenir les maximes du gouvernement qu'il
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avait établi (1). Mais Catherine, dont les bonnes qualités firent oublier la naissance parmi les Russes, ne fit que passer sur le trône; elle mourut, le 16 mai 1727, laissant un testament dans lequel elle réglait, en qualité de souveraine de Russie, selon la volonté exprimée par le czar, Tordre le plus convenable de la succession après elle ; et déclarait Pierre II, petit-fils de son mari , héritier légitime de la couronne impériale; et désignait le conseil qui devait gouverner l'état jusqu'à la majorité du grand duc. Il était d'ailleurs établi par le huitième article que , si le grand duc venait à mourir sans enfans , ce serait la princesse aînée et ses descendans ; après elle, la princesse Elisabeth et ses descendant (l'une et l'autre filles du czar et de Catherine), et enfin après elle, la grande princesse et ses descendans qui succéderaient au trône. Les héritiers mâles devaient être appelés à la succession avant les femmes; au surplus, ajouta l'impératrice, il est réglé que personne ne peut occuper le trône impérial de Russie , s il nest de la religion grecque ou s'il a déjà une autre couronne» Voilà la base de la constitution de Russie.
Pierre II monta donc sur le trône, et avec lui les jalousies et les dissensions qui ne cessèrent qu'à sa mort arrivée en
Le testament de Catherine était toujours resté inconnu ; et il paraît certain que le parti opposé aux princesses le livra alors aux flammes, ce quia même été pour quelques personnes un motif de douter de son existence (2). Il fallait donc pourvoir à une élection; en conséquence le haut conseil , le sénat et les premiers généraux de l'empire s'assemblèrent à Moscou pour y procéder.
Que les successeurs de Pierre-le-Grand aient hérité de
(1) Strahlenberg.
{2) Vey. les Mémoires de Blaustein sur la Russie*
son zèle pour la civilisation de laRussie ,. ce n'est pas ce que nous devons rechercher ici : ils purent concevoir l'idée de suivre ses vastes projets ; mais quels succès auraient pu cou^ ronner leurs efforts , lorsqu'on voit l'espace de seize années rempli par les règnes de quatre souverains qui s'assirent chancelans sur le trône et que la révolution en précipita. Son ouvrage resta donc incomplet , l'exécution de son code suspendu."
Pour écarter toute difficulté , on répandit le bruit que Pierre II, en mourant, avait désigné pour lui succéder la princesse Anne , duchesse douairière de Courlande , la seconde des filles de Jean ou Ivan, frère aîné de Pierre-ie- Grand ; le sénat seconda le projet du haut conseil; mais, sous prétexte que le pays avait considérablement souffert du despotisme de ses souverains , et en réalité pour rester dépositaires du pouvoir , ils déclarèrent qu'il convenait : « De brider le pouvoir suprême par de bonnes lois, et de ne conférer le règne à la nouvelle impératrice qu'on élirait que sous certaines conditions (1). »
On convint en conséquence que le haut conseil , composé de sept membres, aurait tout le pouvoir. L'assemblée rédigea les conditions mises à l'élection , fit serment de ne servir l'impératrice que conjointement avec le haut conseil , et des députés furent envoyés en Courlande pour faire part à la princesse de son élection, et des conditions qu'on y mettait» Ces conditions étaient :
i° Que 1 impératrice Anne ne régnerait que par les délibérations du haut conseil.
2° Qu'elle ne déclarerait la guerre ni ne ferait la paix.
3* Qu'elle n'établirait aucun nouvel impôt ni ne donnerait aucune charge importante.
4° Qu'elle ne punirait aucun gentilhomme; sans qu'il fût bien convaincu de son crime»
(1) ïbi<L
5° Qu'elle ne confisquerait le bien de personne.
6° Qu'elle ne pourrait disposer des terres appartenant à la couronne ni les aliéner.
70 Enfin , qu'elle ne pourrait se marier ni se choisir un successeur sans demander, sur tous ces points, l'agrément du haut conseil.
L'impératrice signa tout , les filles de Pi erre -le -Grand furent écartées , et la branche aînée (1) fut ramenée sur le trône.
C'était substituer aune monarchie absolue une république aristocratique. Ces réglemensne pouvaient rester long-temps en vigueur en Russie; ils avaient été dictés par l'ambition des grands , que nous voyons depuis long-temps lutter contre la souveraineté; les grands furent les victimes de leur ambition. La présence de l'impératrice/ fortifia bientôt le parti de ceux qui pensaient qu'il valait mieux un maître que plusieurs , et qui grossit de jour en jour ; il était surtout composé de la petite noblesse que nous avons presque toujours vue en opposition avec les grands; enfin, il ne garda plus de mesures; les gardes qui , jusqu'aux simples soldats , n'étaient guère composés que de la noblesse du pays , s'attroupèrent; plusieurs centaines de gentilshommes de campagne se réunirent, les excitèrent encore, mirent à leur tête les princes qu'ils regardaient comme les plus dévoués à l'impératrice , demandèrent et obtinrent d'elle une audience , dans laquelle ils la supplièrent d'ordonner au haut conseil et au sénat de s'assembler pour examiner encore quelques points touchant la régence. Anne consentit atout sans difficulté , ordonna à ses officiers de faire bien garder toutes les avenues et de ne permettre à personne de sortir du palais. Les gardes eurent en même temps ordre de charger leurs
(1) L'impératrice était la fille cadette de cette branche aînée, caries meneurs craignaient la fermeté connue du mari de la fille aînée f le duc de MecUeniboarg ? Sirahknbcrg* De Manstcin,
fusils à balles (1) , pendant que le haut conseil et le sénat se disposaient à paraître devant l'impératrice.
Lorsque l'assemblée fut composée , un partisan de la princesse se lève et se présente à elle comme député de toute la noblesse de l'empire : « Pour représenter à Sa Majesté qu'elle » avait été surprise par les députés du haut conseil, que la » Russie ayant été gouvernée depuis tant de siècles par des » souverains et non par un conseil, toute la noblesse la sup- » pliait de vouloir prendre les rênes du gouvernement; que » toute la nation était de ce sentiment , et qu'elle souhaitait » que la famille de Sa Majesté la gouvernât jusqu'à la fin des » siècles. » L'impératrice, à ce discours, feignit de letonnement : « Comment, dit-elle, n'est-ce pas par la volonté de la nation que j'ai signé l'acte qu'on m'a présenté à Mittau ! » Toute l'assemblée répondit que non ; alors elle ordonna au, grand chancelier de chercher les écrits qu'elle avait signés ; elle les fit lire à haute voix et à chaque point elle demanda si cet article convenait à lallation ? L'assemblée ayant toujours répondu négativement, elle prit les écrits des mains du chancelier, et dit en les déchirant : « Ces écrits ne sont donc pas nécessaires , et comme l'empire de Russie n'a jamais été gouverné que par une seule personne à la fois, je prétends aux mêmes prérogatives qu'ont eues mes ancêtres , &ur le trône desquels je monte, non comme le prétend le conseil, par l'élection, mais par droit d'héritage. «Elle ajouta que tous ceux qui s'opposeraient à sa souveraineté seraient punis comme coupables de haute trahison.
Tout le monde applaudit, et l'on n'entendit que des cris de joie par toute la ville; on plaça des corps de garde dans toutes les rues , les troupes prêtèrent de nouveau le serment de fidélité et l'on envoya des courriers dans toutes les provinces pour publier que l'impératrice s'était rendue souveraine.
(1) Voy. , sur cette révolution , les Mémoires de Manstein»
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Les premiers soins d'Anne furent donnés à la réforme du gouvernement et surtout du haut conseil ; il fut remplacé par un autre sous le titre de conseil du Cabinet. Celui-ci eut la direction générale de toutes les affaires étrangères ; aucune détermination importante ne put être prise sans son consentement; il était composé de trois membres. L'impératrice s'occupa ensuite de se choisir un successeur, de faire prêter serment à toute la nation de reconnaître pour souverain légitime celui qu'elle avait désigné; le serment fut prêté. Le règne de 1 impératrice n'est plus rempli que par des guerres qui rendirent Anne redoutable à tous ses voisins.
A sa mort, en 1740» le trône fut occupé par un enfant de la maison de Brunswick son neveu, et la régence déférée au duc de Courlande, selon le vœu de la czarine; mais cette ordre de choses ne fut que passager; le duc de Courlande fut précipité du trône qu'il occupait sous le nom du jeune Ivan III, et remplacé par la mère du czar, la princesse de Brunswick qui . la nuit du 5 au 6 décembre , en fut renversée elle-même avec son fils.
Depuis quelque temps, la mésintelligence avait éclaté à la cour et surtout entre les ministres. On travaillait à réveiller l'ambition dans l'âme peu énergique de cette Elisabeth , désignée par l'impératrice Catherine pour tenir après Pierre II les rênes de l'état. «Mécontente et tranquille sous le dernierrègne, selon l'expression de Lévesque , Elisabeth avait laissé se former en sa faveur un parti faible et inactif comme elle; » long-temps ce parti était resté inconnu, mais un événement vint forcer, la princesse et ses partisans à sortir de leur longue inaction; Elisabeth , née avec une âme ardente et un cœur fait pour goûter toute la volupté de 1 amour, avait le plus grand éloignement pour les nœuds indissolubles; la régente, en lui imposant un époux, lui fit prendre un parti que semblait réprouver son indolence naturelle.
Quoiqu'il en soit , ses projets furent encouragés par
S8o puicis de l'histoire
l'ambassadeur de France et quelques personnages moins marquans. Elisabeth se réveilla , se popularisa bientôt et se mit à même d'exécuter ses desseins.
La cour fut avertie des projets d'Elisabeth, mais n'en resta pas moins dans la plus constante sécurité. La princesse et ses partisans n'ignorant pas que leur secret était découvert, sentirent qu'il n'y avait pas un instant à perdre; et, le 5 décembre 1741 , Lestocq, l'un des principaux conjurés, se rendit chez Elisabeth; elle était à sa toilette. Il trouva sur la table une carte, y dessina une roue et une couronne , et présentant cette carte à la princesse : « Point de milieu, madame , lui dit-il, l'une pour vous ou l'autre pour moi (1). »
Tout était préparé d'avance, et la résolution fut prise pour la nuit prochaine; à minuit, la princesse, accompagnée der deux conjurés, se rend à la caserne des grenadiers Préobrajenski , dont plusieurs étaient gagnés; ceux-ci rassemblent jusqu'à trois cents hommes , bas officiers et soldats; la princesse leur déclare son in tenlioii et demande leur secours;: tous jurent de mourir pour elle, arrêtent l'officier qui couchait dans les casernes, prêtent serment de fidélité et marchent au palais sous les ordres d'Elisabeth ; là , elle entre dans le corps-de-garde sans résistance, fait connaître ses desseins aux officiers qui la laissent agir sans opposition. Des sentinelles furent posées à tous les postes, à toutes les avenues , trente soldats pénétrèrent en tumulte jusqu'à l'appartement où couchaient la grande duchesse et son époux; on s'empare d'eux et on les amène au nom d'Elisabeth. Les soldats passent ensuite dans l'appartement où le jeune em-
(1) Je suis ici Lévesque ; voici comment le fait est rapporté par de Manstein. Le matin, lorsque Lestocq vint à son ordinaire chez la princesse, il lui présenta un petit carton sur lequel il avait dessiné la princesse Elisabeth avec la couronne impériale sur la tête : sur le revers elle était représentée avec un voile et entourée de roues et de gibets : « Choisissez , madame , lui dit-il , otr» d'être impératrice ou d'être mise dans un couvent et de voir vos fidèles serviteurs périr dans les supplices. »
pereur était plongé dans le sommeil ; mais, comme ils avaient ordre de respecter son repos, ils attendent en silence autour du berceau. Ivan se réveille au bout d'une heure; tous aspirent à l'honneur de s'emparer de cet enfant; Ivan, effrayé à la vue des soldats, jette des cris perçans qui parviennent jusqu'à sa nourrice : elle accourt toute tremblante, et le prend dans ses bras; les grenadiers emmènent l'un et l'autre. Ils furent, de même que plusieurs autres personnes de la cour , escortés par les soldats jus u'au palais de la princesse.
Le lendemain, le sénat et tous les grands de l'empire furent convoqués ; et, dès le point du jour , toutes les troupes rassemblées devant ce même palais ; là on leur déclara que la princesse Elisabeth s'était mise sur le trône de son père, on leur fit prêter serment de fidélité à la nouvelle impératrice, et tout fut tranquille comme auparavant; mais cette révolution ne répandit point la joie dans la ville ; la nation, ne l'avait point désirée.
Le même jour, la nouvelle impératrice déclara par un manifeste, qu'en qualité d'héritière légitime de Pierre Ier, elle avait monté sur le trône de ses pères et chassé les usurpateurs ; c'est ainsi que presque toujours la force a été nommée le droit.
Trois jours après parut un autre manifeste eu la princesse chercha à établir ses titres à la couronne ; en avait-elle de véritables ; nous le pensons contre le sentiment de l'historien de Russie que nous avons souvent cité dans le cours de ce précis , et de l'auteur des Mémoires dont il semble n'oser s'écarter ( le général de Manstein ). En vertu de la loi portée par Pierre Ier en 1722, et confirmée par les états , l'impératrice Anne, disent-ils, avait le même pouvoir que ce prince de se choisir son successeur. Mais si nous reconnaissons la validité du règlement de Pierre Ier, nous devrons dire que Catherine avait aussi le droit de se choisir ses héritiers, et, qu'en remontant sur le trône , Elisabeth avait repris un droit à l'exercice duquel était
subordonné celui d'Anne, qui n'avait été déclarée impératrice qu'au mépris du testament de Catherine et au préj udice d'Elisabeth. Il n'y a point de milieu, il faut'p rendre la loi de Pierre Ier dans toute son étendue, et déclarer que les grands ne pouvaient pas procédera l'élection d'Anne, ou reconnaître la nullité de cette loi , et alors il n'y a plus de droit pour personne que celui du plus fort. D'ailleurs si dans l'élection de la duchesse de Courlande l'aristocratie eût si fort tenu aux principes , ce n'était pas la duchesse de Courlande qu'il fallait appeler au trône, mais la fille aînée d'Ivan Ie*.
Affermie sur le trône , Elisabeth cassa tout ce qui s'était fait sous le règne précédent; le conseil du cabinet établi par l'impératrice Anne fut aboli, et le sénat reprit le pouvoir qu'il avait eu du temps de Pierre Ier, effet trop ordinaire des ré voiutions. L'impératrice songea ensuite à se nommer un successeur ; son choix tomba sur son neveu, fils de la duchesse de Holstein , qu'elle fit élever dans la religion grecque, et déclara grand duc de Russie ; ce fut Pierre III sur le trône.
Si l'on en croit Lévesque, le règne d'Elisabeth doit compter parmi ceux que l'histoire flétrit du reproche de tyrannie ; selon lui, « tous ses sujets vivaient dans la crainte et la défiance; les amis ne s'entretenaient qu'en tremblant; ils ignoraient si les effusions de leurs cœurs ne seraient pas des crimes d'état. Quand l'impératrice était indisposée, on n'osait pas demander tout haut de ses nouvelles. » Ce jugement est à coup sûr trop sévère., et l'on ne reconnaîtrait pas là le règne d'une princesse qui abolit l'usage de la peine de mort, qui fit revivre en Russie les sciences et les arts, négligés depuis Pierre^le-Grand. Les deux choses dont l'historien doit le plus se défier ce sont les écarts de son imagination et l'envie de présenter un tableau dramatique.
Pierre III monta sur le trône , où il ne fit que passer. Avec une éducation négligée et des inclinations déréglées, ses manières le firent bientôt haïr de ses sujets, aux yeux desquels il s'avilissait par ses débauches,
Cependant il fit du bien à son pays, et long-temps encore après qu'on eut perdu le souvenir de ses vices, la Russie jouissait de ses bienfaits. C'est lui qui supprima cette horrible chancellerie secrète, inquisition detat, dont le nom seul faisait trembler les citoyens.
Le clergé possédait des terres immenses, où des milliers d'hommes gémissaient sous la servitude de l'Eglise ; il conçut le projet, qui fut exécuté sous lerègne suivant, de les réunir à la couronne. Il rendit la liberté civile à la noblesse qui put dès lors vivre à son gré, porter les armes ou y rester étrangère , vendre son bien , en acheter de nouveau , rester dans sa patrie ou voyager à l'étranger, faculté qui leur fut refusée jusqu'à lui. Le reste de sa vie est consacré à la débauche et à l'inertie qui en est la suite.
Pierre III avait pour femme celte Catherine qui devait faire plus tard l'admiration de l'Europe ; il avait d'elle un fils, et cependant il voulut faire passer la couronne dans
une maison étrangère.
Pierre s'était rendu odieux et à l'armée et à la noblesse et aux amis de la patrie , en sorte que , lorsque Catherine sévit obligée de conspirer contre son mari pour conserver sa liberté , celle de son fils, sa vie même, on dut prévoir que les rênes de l'état échapperaient des mains du faible empereur.
Dès le règne d'Elisabeth , Catherine avait eu un parti qui voulait assurer à son fils le trône , et à elle - même la régence pendant la minorité de l'empereur. Ce parti subsistait encore et s'accroissait chaque jour par les fautes de Pierre. De son côté , Pierre était soutenu par tous les compagnons de ses déréglemens et par tous ceux qui s'attachent aveuglément à l'homme du pouvoir ; l'un et l'autre parti étaient également incapables de rien de grand ; mais Catherine avait l'œil à tout, et Pierre languissait dans la sécurité de la mollesse.
L'un des conjurés du parti de Catherine fut arrêté; et.,
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quoiqu'il n'y eut, dans cette affaire, rien qui se rattachât à
la conspiration , on résolut d'agir à l'instant.
Catherine était alors à Peterhof, où, sous prétexte de laisser plus libres les apprêts des réjouissances qui se préparaient pour la fête de l'empereur, et à l'issue de laquelle elle devait , dit-on être arrêtée , elle occupait un pavillon solitaire ; c'est là qu'elle est avertie de St.-Pétersbourg que tout est prêt et que la voiture l'attend. Catherine descend en désordre et part pour St.-Pétersbourg : elle y fait répandre le bruit que l'empereur était mort d'une chute de cheval, endosse un uniforme du régiment des garcles, et se rend au quartier des gardes Ismaïlouski , dont plusieurs avaient été prévenus d'avance. La princesse Dachkof en amazone, et à cheval, arrive à la caserne des gardes Préobrajenski, et comme leur commandant s'était caché pour attendre l'issue de cette révolution, elle les fit assembler elle-même pour leur faire prêter serment à Catherine, et les commanda toute la journée; le troisième régiment Semenovski suivit l'exemple des deux autres; le grand maître de l'artillerie, tendrement attaché à Catherine, apprend son triomphe , lui amène son régiment et lui livre les arsenaux; la populace suit machinalement l'impulsion donnée par les troupes ; les seigneurs restés à St. - Pétersbourg en font autant. Ils se rendent à Catherine pendant que Pierre célébrait ses orgies à Oranienbaum où il tenait sa cour et où il avait amené les plus jolies femmes de la haute noblesse, de jeunes débauchés, et le vieux général Munich, homme austère, qui sans doute devait singulièremen tcontraster dans une telle compagnie.
Cependant Pierre ignorant tout ce qui se passait, venait gaiement en calèche d'Oranienbaum à Peterhof ; d'autres voitures suivaient la sienne, remplies de ses joyeux compagnons. Il était près d'arriver, lorsqu'on lui apprend l'évasion de Catherine, et la révolution opérée à St. -Pétersbourg; Pierre et sa suite , tout est consterné; un médiateur est en-
envoyé vers l'impératrice: mais sans succès; elle-même, vers les six heures du soir se mit en marche à la tête de son armée; elle était montée sur un cheval gris, avait l'uniforme des gardes, l'épée à la main, et une branche de laurier sur la tête. Pierre de son côté avait fait mander les troupes laissées à Oraneinbaum; Munich lui "conseillait de marcher avec ses forces sur Saint-Pétersbourg; mais tous les autres furent d'un avis opposé, et l'emportèrent : «c'étaient des jeunes femmes amies des plaisirs , dont les unes mouraient de frayeur tandis que les autres riaient encore dans ces momens d'alarmes; c'étaient des courtisans, compagnons des débauches du prince , et qui n'avaient jamais vu la guerre. » On prit donc la résolution d'aller à Gronstad, où on devait trouver une puissante flotte, et une ville défendue par la mer; on monta deux yachts et on partit; mais la ville était déjà rendue à l'impératrice. Pierre lui-même crie à la garnison qu'il est Fempereur, on lui répond : Vive Catherine , et l'on fait mine de tirer sur l'yacht; alors craignant d'être coulé à fond, on ne se donna pas le temps de lever l'ancre, on coupa le cable et on s'éloigna à force de rames; on tint conseil, et Pierre donna l'ordre de retourner à Oraneinbaum, d'où il envoya à Catherine une renonciation à l'empire, ne demandant pour lui que la liberté de s'en retourner dans le Holstein avec sa maîtresse. Il reçut en réponse l'ordre de se rendre auprès de l'impératrice, et il obéit, malgré l'instance des troupes holsteinoises qui l'entouraient et le priaient, les larmes aux yeux de les mener contre les rebelles. Peut-être son sort eut-il changé s'il se fût rendu a leurs prières et aux conseils de Munich; mais il en fut autrement, il aima mieux signer l'acte par lequel il reconnaissait que ses forces ne pouvaient suffire au fardeau du gouvernement absolu, ni même à aucune forme de gouvernement ; qu'il n'aurait pu que causer la ruine de l'empire, et par lequel il promettait enfin de ne jamais chercher à remonter sur le trône ; dès lors en effet il en était à jamais indigne. L'ambas-