‹ Collection des constitutions (volume 4)Chapitre 4 sur 131 · CHAPITRE IL · texte numérisé non relu

CHAPITRE IL

Jusquct Charles V.

C'est ce qu'on appelle Vkistoire de Bourgogne , que nous avons à tracer dans ce chapitre , et nous nous efforcerons d'autant plus de l'exposer avec clarté, qu'il y a sans doute, pour le plus grand nombre des lecteurs, quelque confusion dans ces diverses dynasties de rois, comtes ou ducs de Bourgogne , dont l'histoire nationale fait si souvent mention. C'est là le motif qui nous fait reprendre un peu plus haut, qu'il ne serait absolument nécessaire.

Les Bourguignons, nation d'origine germanique, habitaient vers les bords du Rhin , à l'époque de la grande révolution qui changea la face du monde civilisé. Le christianisme prospérait parmi les hordes qui composaient ce peuple. On est fondé à croire que leur caractère était en générai , un peu moins farouche que celui des autres nations voisines.

On était depuis long-temps dans l'usage d'armer les Barbares entre eux, et de se servir des uns pour détruire les autres. C'était une pratique sans danger dans des temps de prospérité, où ces auxiliaires ne pouvaient être que d'aveugles instrumens d'une force supérieure : mais sous des princes faibles et divisés , ils devaient contribuer à la chute de l'empire. C'est ce qui eut lieu lorsque le perfide Stilicon appela les Bourguignons dans la Gaule , au commencement du cinquième siècle. Il reçut , l'année sui-

(1) Histoire des comtés de HcHande, in-: 8. La Haye, 1664.

vante , sur l'échafaud , le prix de sa trahison ; mais les Bouguignons , qui s'étaient répandus à sa voix dans tout l'est de la Gaule, s'y maintinrent malgré tous les efforts de ses successeurs.

Ainsi fut fondé le royaume de Bourgogne. Gondicaire, simple chef des Bourguignons , quand ils avaient passé le Bhin en 407, fut proclamé roi en 4i3 ou4i4* Ce royaume embrassa dans sa plus grande étendue , la Bourgogne moderne, la Suisse presqu'entière , la Savoie, le Dauphiné et une partie de la Provence. La race du fondateur régna 120 ans. Elle s'éteignit alors , et le royaume devint la proie de ces monarques francs j qui se disputaient sans cesse, le glaive à la main, les misérables portions de la Gaule, qui leur étaient dévolues en partage. Il y eut néanmoins un interrègne de vingt-sept ans, depuis la mort du dernier monarque jusqu'à Gontran , premier souverain de la race de Clovis 5 puis après le troisième monarque de cette race, le royaume devint en quelque sorte une annexe de celui de France, tantôt divisée , tantôt possédée intégralement. Le titre même, de cette royauté se perdit entre les divers partages que subit le territoire, et d'autres le remplacèrent.

En 855, Lothaire fils du faible empereur qui succéda à Charlemagne, ayant partagé ses états entre ses trois fils, Charles , le troisième , eut la plus grande partie de l'ancien royaume de Bourgogne, sous le titre de royaume de Provence. une autre fraction peu considérable , et qui s'étendait vers la Suisse, forma en 888, pendant les troubles excités par la déposition de Charles-le-Gros , le royaume de la Bourgogne transjurane. La réunion de ces deux états en composa un nouveau qu'on aypeMa royaume d'Arles. Rodolphe, deuxième roi delà Bourgogne transjurane, fut en 9331e premier roi d'Arles. Telles étaient à peu près partout les couronnes dans ces siècles malheureux : posées sur le front des chefs les plus vaillans, par la main tremblante des évêques, elles suivaient les chances de la fortune. La violence renversait toujours

T»ES INSTITUTIONS POLITIQUES DANS LES PAYS-BAS. I I l'œuvre de la violence; et l'huile sainte ne garantissait pas toujours du glaive. Il faut dire néanmoins qu'on aperçoit toujours, dans la courte existence de ces états, des traces de ce principe respecté en France sous les deux premières races , et que Montesquieu nous paraît avoir établi , le premier, d'une manière formelle. La couronne était à la fois héréditaire et élective , c'est-à-dire qu'on élisait le monarque , mais qu'il devait être élu dans la dynastie régnante; et il y a là sans doute une combinaison , fort remarquable pour ces âges , du principe d'hérédité , qui est une nécessité de la Monarchie à laquelle ces peuples avaient cru devoir se soumettre et du droit d'élection , qui était une conséquence naturelle, de la liberté absolue dont ils avaient joui long-temps.

Un siècle s'était à peine écoulé, que déjà il s'était formé, au sein même du royaume d'Arles , plusieurs souverainetés héréditaires sous la simple mouvance de l'empire; le nombre en augmenta tellement dans la suite, que cet état se trouva réduit enfin à un vain titre dont les empereurs décoraient leur majesté.Voici comment s'effectua ce démembrement: la plupart des prélats, soit par commission des monarques, soit par abus introduits à la faveur des troubles, se trouvèrent successivement investis des droits régaliens dans la ville de leur résidence. C'est de là que l'archevêque de Lyon tira son titre d'Exarque, ainsi que l'archevêque de Besancon et d'autres évêques de France ou de Suisse , ceux de princes ou de comtes de l'empire. Les princes qui portaient le titre de rois d'Arles, ne conservèrent pas même la souveraineté sur les débris de leur monarchie; quelques portions furent incorporées à la couronne de France. Une autre partie adhéra aux ligues de l'Helvétie , le reste, composé de la Savoie , du comté de Montbeillard , et de 1 evêché de Baie fut admis au rang des états de l'empire (i).

Revenons maintenant à une portion de cet antique

(i) Pfeffel,€tc.

royaume de Bourgogne, plus anciennement démembrée. Depuis le partage fameux que les fils de Louis-le-Débonnaire firent entre eux, en 843, la partie du royaume de Bourgogne y située en deçà du Rhône et de la Saône , et qui fut réunie à la France comme portion des états de Charles , n'en fut plus distraite. Elle resta donc sous la couronne de France , avec titre de Duché de Bourgogne ; les rois la cédèrent d'abord comme- fief à des princes de leur maison, puis simplement ensuite comme apanages réversibles à la couronne , à défaut de postérité directe.

Le duché de Bourgogne fut donné par les monarques à divers princes , depuis un Richard-le- Justicier. y le premier que l'histoire fasse connaître , et qui vivait à la fin du neuvième siècle. Mais Robert Ier, dit le Vieux^ fils de Robert , roi de France, fut en \obi le chef d'une race qui posséda ce fief héréditairement. Il n'avait été jusque là en quelque sorte qu'un bénéfice conféré aux princes de la maison royale. Ce Robert fut la souche de ce qu'on appelle la première race des ducs de Bourgogne. Le duc Eudes IV hérita , en i33o, par sa mère, du comté d Artois et du comté de Bourgogne ; c'était à-peu-près l'ancienne Séquannaise ou la Franche- Comté, c'est-à-dire un autre démembrement du royaume d'Arles.

Les ducs de Bourgogne étaient donc encore à celte époque comtes d'Artois et de Bourgogne ; on voit que leur puissance s'accroissait. Nous allons lui voir prendre de nouveaux développemens.

Philippe Ier, dit de Rouvre, du lieu de sa naissance, succéda en i55o à son aïeul Eudes IV, dont on vient de parler. La mère de ce prince était épouse du roi de France Jean , lequel dirigea le duché pendant la minorité de Philippe. A peine âgé de douze ans, il fut marié à l'héritière du comté de Fiandre, et déclaré majeur à quinze ans ; mais il mourut peu de temps après sans postérité. Jean , roi de France, lui succéda dans le duché de Bourgogne. Les lettres

DES INSTITUTIONS POLITIQUES DANS LES PAYS-BAS. l3 patentes de réunion du duché à Ja couronne sont de 1061. Philippe II, dit le Hardi, quatrième fils du roi Jean, fut la tige de la seconde- race des ducs de Bourgogne. Ce fut en i363 qu'il fut créé duc et souverain de cet état, à la demande de la noblesse et du peuple. Il fut en même temps déclaré premier pair du royaume , titre qui appartenait auparavant au duc de Normandie. Ayant épousé lhéritière de Flandre, fille de Louis de Mâle, dernier comte de Flandre , et veuve du jeune Philippe de Rouvre , dernier duc de Bourgogne de la première race, Philippe-le-Hardi ajouta ainsi à son état les comtés de Flandre, d'Artois, de Bourgogne, de Réthel et de Nevers. Ce fut alors un des pluspuissans princes de l'Europe, et l'on put prévoir jusqu'où devaient aller les prospérités de sa maison. Au reste, le même esprit d'indépendance se manifestait toujours dans ces provinces. Ces princes qui commençaient à pouvoir braver les monarques respectaient le vœu de leurs états-généraux : ces états étaient , comme ceux de France , composés des trois ordres. Mais il est manifeste que les députés des villes y jouissaient d'une influence plus considérable que dans toutes autres assemblées du même genre vers cette époque , en exceptant toutefois l'Angleterre , qui marchait dès-lors à la tête de tous les peuples de l'Europe dans la carrière des libertés publiques.

Trois autres princes, après Philippe-le-Hardi , régnèrent en Bourgogne, et la puissance de cette maison ne fit que s'accroître jusqu'à la catastrophe qui termina les jours du dernier.

Jean, dit Sans-Peur, succéda à son père Philippe en i4o4. Les inimitiés fameuses entre les maisons de Bourgogne et d'Orléans, qui furent pour la France la source de tant de calamités , avaient déjà pris naissance. Elles furent signalées sous le règne du nouveau duc par de grands crimes ; il fit assassiner son rival à Paris, en 1407 , et fut lui-même assassiné, en i4*9> sur le pont de Montereau, par Tanegui du

l4 PRÉCIS DE L'HISTOIRE

Châtel. Philippe 111,1e Bon, qui lui succéda en i4i3, fit d'abord causeconimune avec les Anglais, et mit ce royaume à deux doigts de sa perte, puis enfin, il les abandonna et conclut la paix avec la couronne. Il lui fut livré , par le traité, les comtés deMâcon , d'Auxerre, de Bar-sur-Seine et de Pontbieu 9 les villes de Péronne, de Roye et plusieurs autres places de la Picardie avec une somme de cinquante mille écus. Ce fut à ce prix, que ce prince du sang consentit à redevenir bon Français et vassal fidèle ; toutefois cette paix était un heureux événement pour la France ; et elle eut donné plus encore pour se voir délivrée de ces farouches bandes bourguignones qui secondaient si bien , depuis près de trente ans, l'ambition des héritiers d'Edouard III.

Marquons les principaux accroissemens de l'Etat de Bourgogne sous le règne de Philippe-le-Bon. Il acheta, en 142 1 , le marquisatdeNamur,dontun certain Jean Thierry de la maison de Flandres était le souverain. Il hérita, en i43o, du duché de Brabant. Il devint comte de Hollande, de Zélande et de Frise , en i436 , par la mort de la comtesse Jacqueline, qui l'avait nommée son ruward ou lieutenant pendant sa vie et son successeur après sa mort. Enfin, en i45i , il fut reconnu duc de Luxembourg par les états de cette province. Son titreétait une donation à peu près pareille à celle qui lui avait livré la Hollande. La mémoire de ce prince fut long-temps honorée dans les Pays-Bas. Son âme était élevée et son esprit éclairé, il aimait les arts et es protégeait; sa cour devint le siège delà politesse et du bon goût; il institua en i45o, l'ordre fameux de la Toison-d'Or. Les finances et l'administration furent améliorées sous son règne, les manufactures de lin, de laine et de soie, prirent un accroissement considérable. Bruges et Anvers devinrent les rivales de Venise et de Gênes, il allégea ses peuples et amassa toutefois des richesses considérables.

Ce Charles, surnommé le Terrible ou le Téméraire, qui succéda à son père Philippe , en 1467 , menaça quelques ins-

DES INSTITUTIONS POLITIQUES DANS LES PAYS-BA.S. 15 tans l'Europe de son joug de fer. Il augmenta ses Etats du Brisgau, du comté de Ferrette, du Sundgau et de l'Alsace, qu'il acheta du duc d'Autriche, et de plusieurs districts où ses armes affermirent sa domination. L'état de Bourgogne s'étendait donc alors de l'Ems à la Somme, et de l'Océan au Jura: son jeune souverain voulait obtenir le titre de roi, et il l'eût sans doute obtenu avec plus de prudence et de modération : sa fougueuse et barbare ambition le perdit. Diverses expéditions dans lesquelles il voyait brûler des villes en disant avec sans froid : Tel fruit porte l 'arbre de la guerre, absorbèrent les immenses trésors de sa maison et ruinèrent ses provinces. Enfin sa fortune qui , avait humilié les monarques, fut humiliée à son tour; il fut battu dans les champs de Morat par ces courageux montagnards qui venaient d'arracher leur sol à la tyrannie des Suzerains, et avaient les premiers planté au centre de l'Europe l'étendard delà liberté. Il n'eut plus alors que des revers et il termina bientôt après sa carrière , les armes à la main.

Sa chute fut un événement européen; car ses prospérités eussent probablement changé le cours des destinées de cette partie du monde. « La fin tragique et inespérée de Charles , » a dit un écrivain distingué (1), fit disparaître de la carte » du mondé politique une puissance indépendante et res- » pectable, qui dans la suite eût pu prévenir les guerres san- » glantes de la France et de l'Autriche, s'opposer avec succès » aux projets de domination de l'une et de l'autre, assurer » la liberté de l'Allemagne et fixer l'équilibre de l'Europe. » Et telle eût été effectivement l'importance d'une monarchie des Pays-Bas a à cette époque. Cette création eût enlevé aux ambitions subséquentes un aliment, et peut-être épargné aux peuples de longues calamités.

Charles n'avait laissé qu'une fille. Louis XI essaya d'abord de dépouiller cette princesse, nommée Marie, en offrant

(i) Ancillon, Tableau politique, tom. II.

l6 PRÉCIS DE L'HISTOIRE

d'être son protecteur; mais son mariage avec Maximilien d'Autriche déconcerta toutes ses vues, et il y fallut renoncer. Ainsi fut effectuée cette première union àes maisons de Bourgogne et d'Autriche. Marie et Maximilien eurent deux enfans , Marguerite et Philippe. La première eut en partage les comtés de Bourgogne, d'Artois et de Charoîais; le second fut reconnu comme souverain des Pays-Bas, à la mort de sa mère, qui eut lieu en 1482. Ce Philippe, surnommé le Beau, ayant épousé Jeanne héritière d'Aragon, de Castille et de Léon, eut un fils à qui sa tante Marguerite légua les comtés, sa mère les couronnes d'Espagne , son père les Pays-Bas , et son aïeul le duché d'Autriche. Ce fils est Charles V.

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