‹ Collection des manuscrits du maréchal de Lévis (volume 3)Chapitre 29 sur 85 · A M. DE BERRYER, MNIISTRE DE LA MARINE · texte numérisé non relu

A M. DE BERRYER, MNIISTRE DE LA MARINE

Le 17 mai 1759.

Je vous supplie de recevoir tous mes remerciements de la grâce que le Roi a bien voulu m’accorder et des bontés dont vous voulez bien m’honorer. Je suis on ne peut pas plus sensible à tout ce que vous me faites l’honneur de me marquer par votre lettre du 19 février, de même qu’à tout ce que M. le marquis de Montcalm m'a dit d’obligeant de votre part. Je m'’estimerois bien heureux, si je trouvois des occasions de mériter des nouvelles grâces du Roï.

Il paroît que nous allons être vivement attaqués. J’oserois vous répondre que les ennemis ne nous forceront pas dans une seule campagne; j'ai lieu de croire que mes avis seront suivis et que nous nous défendrons, sans nous renfermer dans les places. Je pense qu’il sera, s’il le faut, plus utile pour le service du Roi que nous périssions les armes à la main que de souffrir une capitulation qui perdroiït pour toujours cette colonie à Sa Majesté. Nous pouvons compter sur la valeur des troupes, sur la bonne volonté des Canadiens, et sur la bonne disposition des sauvages à notre égard, qui connoissent parfaitement combien il leur

est important que les Angloïis n’envahissent pas le Canada.

A M" LA MARÉCHALE DE MIREPOIX

Le 17 mai 1759.

Il est impossible de vous exprimer le plaisir que j'ai eu d'apprendre de vos nouvelles. M. de Bougainville m’a remis la lettre que vous m'avez fait l’honneur de m'écrire le 19 février.

Je suis on ne peut pas plus sen sible à tout ce que vous avez la bonté de me mander, et j'ose vous assurer que je mérite tous les sentiments que vous faites la grâce de me témoigner par le tendre, sincère et respectueux attachement que je vous ai voué pour toute ma vie.

J'ai appris avec la plus grande satisfaction, par M. de Bougainville, que vous jouissiez d’une assez bonne santé, ce qui fait une grande consolation pour moi. J’en étois dans la plus vive inquiétude.

Je me resouviens toujours avec frayeur de l’état où vous avez été; vos nerfs ont besoin d’un grand ménagement; il faut vous dissiper et éviter les choses qui pourroient vous faire de la peine. Je désirerois bien d’être à portée de vous épargner les embarras de

votre maison ; je m’attends bien à trouver vos affaires dérangées ; je suis devenu moins sévère, depuis que je sais par moi-même que, quand on a seulement une espèce de maison, il n’est pas possible de joindre les deux bouts de l’année sans faire des dettes. Il faut en prendre son parti ; il y a toujours plus de bien que de vie.

Comme je vous dois tout ce que j'ai, je ne finirois pas de vous faire des remerciements. J’ai appris avec un très grand plaisir que vous m’aviez fait accorder le grade de maréchal de camp, ce qui me met à portée de pouvoir prétendre à tout; et je suis actuellement susceptible de plusieurs grâces, comme d’être lieutenant général, inspecteur, d’avoir un gouvernement, et même d’être fait cordon bleu; il y en a toujours eu dans ma famille, et malheureusement il n’y en a plus. On pourroit bien s’aviser de me faire cordon rouge à la première occasion, sans que je le demande. Je vous supplie d'avance de prévenir les ministres que je n’en veux pas, parce que c’est comme une exclusion pour le cordon bleu. Si je pouvois avoir une place de menin, ce seroit fort beau et fort agréable. Je n’ai à désirer que votre conservation, et je suis assuré de ma fortune. La générosité avec laquelle vous en usez avec votre famille doit vous attirer l’admiration de tout le monde.

À l'égard du mariage que le chevalier de Mesnon vous à proposé, vous savez que je n’ai jamais eu beaucoup de goût pour me marier, dans la crainte de

prendre une femme qui ne vous fût pas agréable, ce qui feroiït le malheur de ma vie.

S'il s’en trouvoit une dont vous fissiez choix, je la prendrois volontiers, dès que je serois assuré qu’elle vous conviendroit. Ainsi vous pouvez faire la réponse que vous désirez à M. le chevalier de Mesnon, à qui je suis toujours bien obligé de son souvenir et de l’amitié qu’il me témoigne. Si cette affaire n’a pas lieu et que vous trouviez quelque autre parti qui vous convienne, vous pourrez en disposer de même ; je tiendrai tous les engagements que vous aurez pris.

C’est tout ce que je peux avoir l’honneur de vous mander à ce sujet, en vous priant de faire attention que je voudroiïs trouver une femme qui vous fût aussi attachée que je vous le suis. Il m’est impossible de vous témoigner toute ma reconnoïssance de toutes les obligations que je vous ai; je vous supplie de me conserver vos mêmes bontés et d’être persuadée que personne au monde ne vous est pour toute la vie plus tendrement et plus respectueusement attaché.

Il paroît que nous allons être vivement attaqués. Mon avis sera de nous battre jusqu’à extinction, etc. (comme dans les Lettres précédentes).

Je n’ai pas encore reçu l’habit de maréchal de camp et la pacotille que vous avez eu la bonté de m’envoyer, dont je vous suis infiniment obligé. Le plaisir que cela me fait, qui est grand, n’égale pas la satisfaction que j’ai de toutes les marques d'attention et de souvenir dont vous ne discontinuez de m’honorer,

tes PC TRE HN 2 82e AR PA RE | LETTRES DU CHEVALIER DE LÉVIS 227 PR RO Et ie Le vaisseau où étoit M. de Bougainville, n’est pas encore mouillé devant Québec; ce qui fait que je n’ai pas reçu ce que vous m'avez envoyé; mais c’est en sûreté, et je l’aurai incessamment.

Je souhaite bien que la paix se fasse bientôt pour être continuellement à portée de vous donner des marques de ma reconnoissance.

A M. LE MARÉCHAL DE BELLE-ISLE

Le 2 août 1759.

Je fus informé à cinq heures du matin par les volontaires de Duprat et par les postes de M. de Repentigny, qui bordent la rive droite de la rivière du Sault de Montmorency, que les ennemis faisoient marcher quatre cents hommes par leur droite vers le bois. Une demie heure après, les mêmes postes me rendirent compte que ces quatre cents hommes s’étoient arrêtés à l’entrée du bois et qu’ils travailloient à faire des fascines, comme ils avoient fait depuis deux jours. A dix heures, nous vîmes deux frégates et un vaisseau de soixante-quatre pièces de canon mettre à la voile et s'approcher dans le chenal vers le Sault de Montmorency, et, en même temps, nous vîÎmes un grand mou-

vement de berges à l’Ile d'Orléans et à la Pointe de Lévis.

A onze heures et demie, les deux frégates vinrent s’échouer vis à vis le camp de la brigade de Montréal et à la demie portée du fusil de la redoute qui est située sur la grève, à la gauche de cette brigade. Le vaisseau descendit plus bas et mouilla vis à vis la dernière redoute de notre gauche, qui n’est éloignée que de trois cents toises de la chute du Sault de Montmorency ; et la distance qu’il y a entre les deux routes n’est pas de plus de deux cents toises. Ces trois bâtiments étoient placés de manière à faire un feu croisé de leur artillerie pour battre nos batteries et les redoutes qui les soutiennent, de même que de tirer sur le coteau où est situé notre camp et la ligne de nos retranchements, dont la gauche est appuyée au grand escarpement de la chute du Sault de Montmorency et la droite s'étend jusqu’à la Rivière Saint- Charles. Cette distance est d'environ deux lieues et est coupée par la Rivière de Beauport. Un bataillon et cinq cents hommes du gouvernement de Montréal y montent la garde et sont relevés toutes les vingt-quatre heures, parce qu’ils sont exposés au feu de l’artillerie des ennemis, qu’ils ont placée à la rive gauche du grand escarpement de la chute du Sault de Montmorency et qui domine considérablement notre rive droite.

Le vaisseau et les deux frégates étant placés de cette manière, ils commencèrent, à midi, à faire un feu

des plus vifs sur nos batteries, sur nos bateaux armés de canon, sur nos retranchements et sur nos redoutes. Une batterie qu’ils avoient, de six mortiers et de trente pièces de canon, située au dessus de l’escarpement du Sault de Montmorency, fit de même un feu des plus vifs sur nos retranchements, qui, étant commandés par la hauteur où les ennemis sont postés, sont enfilés dans plusieurs endroits malgré toutes les traverses que nous avons pu faire.

À une heure, nous vîmes faire plusieurs mouvements aux berges qui étoient chargées de troupes, qui nous donnèrent de l’inquiétude pour toutes les parties de la ligne de nos retranchements depuis le Sault jusqu’à la Rivière Saint-Charles.

À une heure et demie, je fus informé par M. Duprat, capitaine des volontaires, que les ennemis faisoient marcher une colonne de deux mille hommes par leur gauche vers les gués que garde M. de Repentigny.

Sur le champ, je fis partir cinq cents hommes du gouvernement de Montréal, aux ordres de M. de la Perrière, et tous les sauvages, pour se porter au secours de M. de Repentigny; et je donnai ordre à M. Duprat de suivre avec ses volontaires le mouvement de la colonne des ennemis et de m’en rendre compte. J’envoyai ordre au régiment de Royal-Roussillon de s’avancer ; je fis marcher la compagnie de grenadiers de ce régiment pour se joindre aux volontaires ; et, comme, dans le moment que Royal-Roussillon me joignoit, je vis que les ennemis faisoient un

mouvement avec leurs berges pour s’approgher de Lévis, qui est vis à vis la Pointe de l’Ile d'Orléans, et comme cette partie étoit entièrement dégarnie, j'y fis marcher tout de suite ce bataillon, et je donnai ordre à M. de Poularies de faire communiquer ses postes avec la droite du bataillon de la ville de Montréal et par sa droite avec les troupes qui s’avançoient du centre de l’armée.

À deux heures, M. le marquis de Montcalm me joignit. Je lui rendis compte de mes dispositions et des mouvements des ennemis vers le poste de M. de Repentigny ; car, pour ceux des berges, tout le monde les voyoit. Il me dit qu’il avoit fait avancer le régiment de Guyenne pour s'approcher de Royal-Roussillon et nous convînmes qu’il m’envoyeroit deux compagnies de grenadiers et cent hommes du gouvernement des Trois-Rivières, et que nous ferions la guerre à l’œil, et que, si la gauche étoit attaquée, qu’il feroit avancer les troupes du centre pour la soutenir, et que j’en ferois de même, si la droite étoit attaquée. Après cet arrangement, M. de Montcalm me quitta et me dit qu’il alloit rejoindre M. le marquis de Vaudreuil et lui rendre compte de notre situation.

Les deux compagnies de grenadiers me joignirent à trois heures; j’envoyai celle de Béarn joindre son bataillon, qui étoit de garde à la gauche des retranchements ; et j’envoyai celle de la Sarre se placer entre les brigades de la ville de Montréal et celle des troupes de la Marine, que j’avois fait descendre deson

camp pour border les retranchements entre les deux redoutes. Comme je destinoïis les cent hommes du gouvernement des Trois-Rivières pour marcher vers M. de Repentigny, je donnai ordre que l’on les fitrester sur le grand chemin, à la hauteur du camp du gouvernement de Montréal, pour pouvoir se porter où besoin seroit, et je laissai ordre aussi que l’on y arrétât toutes les troupes qui viendroiïent du centre pour soutenir la gauche. Après que j’eus fini tous ces arrangements, je fus rejoindre les troupes qui bordoïent les retranchements et je me plaçai entre les deux redoutes d’où j’étois à portée d’observer tous les mouvements des ennemis. Leurs berges continuèrent à faire différents mouvements pour nous donner de l’inquiétude dans différentes parties. À quatre heures et demie, je fus informé par M. Duprat que la colonne des ennemis rétrogradoit et qu’elle rentroit dans le camp. J’envoyai sur-le-champ M. de Johnstone, mon aide-decamp, chez M. de Repentigny pour faire revenir les troupes que j'y avois envoyées et pour avertir en même temps la compagnie de grenadiers de Royal- Roussillon et les volontaires de Duprat de se rapprocher et de se mettre à portée de soutenir le bataillon de Béarn, qui étoit à la gauche des retranchements.

A cinq heures, les berges entrèrent dans le chenal du Sault et se mirent derrière les deux frégates qui étoient échouées.

A cinq heures et demie, je vis‘descendre la colonne des ennemis des hauteurs et qui vint se former sur le

bord de la grève au gué du bas du Sault de Montmorency, se disposant à le passer, la mer étant basse. J’étois dans ce moment avec le bataillon de Béarn. J’informai M. de Montcalm de ce mouvement et fis descendre aux retranchements les troupes à qui j’avois donné ordre de rester sur le chemin à la tête du camp de la brigade de Montréal. Je plaçai la compagnie de grenadiers de Languedoc avec cent hommes des Trois-Rivières pour soutenir la redoute de notre gauche. Les volontaires, la compagnie de grenadiers de Royal-Roussillon et le détachement de M. de la Perrière vinrent me joindre aussi dans le moment. Je plaçai toutes ces différentes troupes à border les retranchements et à se soutenir mutuellement.

À six heures, la colonne des ennemis s’ébranla et commença à passer le gué du Sault. Dans le même moment, les berges firent la descente derrière les deux frégates qui étoient échouées. Le feu de l’artillerie redoubla de toutes parts.

Les ennemis, s'étant formés derrière les frégates, marchèrent de bonne grâce pour attaquer la redoute de notre droite, que je fis abandonner n’étant pas possible de la soutenir, ni aux ennemis de s’y établir, parce qu’elle est sous le feu de nos retranchements. Après que les troupes qui étoient dans la redoute furent retirées, le feu de notre mousqueterie commenca de toutes parts. La colonne des ennemis, qui avoit débarqué, dépassa la redoute et s’avança jusqu’au bas du

côteau de nos retranchements, d’où elle essuya un feu si vif qu’elle fut obligée de plier ; et il survint dans le moment un orage si violent, qu’il fit cesser le combat et favorisa la retraite des ennemis.

Le régiment de Royal-Roussillon, que j’avois fait avancer, me joignit dans ce moment. Il fut suivi de celui de Guyenne, que M. de Montcalm avoit fait approcher, que je plaçai en réserve derrière la brigade de Montréal ; et M. de Montcalm me joignit aussi de sa personne, un moment après que les ennemis eurent été repoussés. La colonne qui avoit passé le gué du Sault, s’avança jusqu’à la hauteur de la redoute de notre gauche, qu’elle n’osa pas attaquer, la voyant si bien gardée. La batterie de cette redoute ne discontinua pas à faire feu sur cette colonne.

Les ennemis se retirèrent, à l’entrée de la nuit, par la même route qu’ils étoient venus. J’estime leur perte à douze cents hommes, tant tués que blessés; la nôtre est de cent ; il est étonnant qu’elle ne soit pas plus considérable ayant essuyé un si grand feu d’artillerie toute la journée. On ne peut assez faire l’éloge des troupes et des Canadiens, qui ont été inébranlables et qui ont continuellement témoigné la plus grande volonté.

Voilà au vrai le détail de cette journée.

A M. LE MARQUIS DE MONTCALM

De Montréal, le 6 septembre 1759.

Je vous envoie, mon cher général, la copie de tout ce que j'écris à M. le marquis de Vaudreuil. Vous me ferez plaisir de me la conserver, car je n’en garde pas de minute. Elle vous mettra au fait de tout ce que j’ai fait et que je compte faire.

Je me suis bien aperçu que Bourlamaque a de l’humeur. Il m’écrit froidement. Je continue à lui écrire sur le même ton d’amitié que j’ai toujours fait. Il faut bien qu’il s’accoutume à trouver sur son chemin des maréchaux de camp, comme je trouverai sur le mien des lieutenants généraux. Au surplus, j'espère qu’il aura lieu d’être content de moi, et j’en agirai avec lui comme je désireroïs qu’en pareilles circonstances on en usât avec moi.

Je crois que les ennemis qui sont vis à vis de vous, dans la partie de Québec, ne tarderont pas à partir ; et, dans ce cas, nous ne serons pas attaqués dans ces deux parties. C’est bien à désirer pour celle des Rapides ; car, pour cette année, ou du moins jusqu’au premier octobre, elle est bien en l’air.

Je crois, mon cher général, que vous ferez bien de vous tenir rassemblé Le plus possible; car les ennemis en partant doivent chercher à avoir une action qui

LR .

donne de la réputation à leurs armes et qui justifie la conduite que Wolff a tenue toute la campagne. Je désire bien ardemment de pouvoir vous rejoindre. Conservez-moi votre amitié et soyez bien persuadé que personne ne la désire plus que moi et n’a l’honneur de vous être pour la vie plus sincèrement attaché que le chevalier de Lévis.

Je ne sais comme vous trouverez la proposition que je fais à M. de Vaudreuil de faire commander cet hiver Désandroins à la tête des Rapides. Je sais que c'est contre la règle ; mais c’est la seule façon pour que le Roi ait un bon fort au printemps, et qu’il ne lui coûte pas cher. Vous connoissez le mérite et la probité de Désandroiïns, et je pense que c’est tout ce que l’on peut faire de mieux pour le bien du service à tous égards.

Nota.—M. de Montcalm a dû recevoir cette lettre le 8 ou le

9 septembre et n’y a pas répondu, ayant été tué le 13 à la bataille devant Québec.

A Mn LA MARÉCHALE DE BELLE-ISLE

Le 22 septembre 1759.

M. de Joanne, aide-major du régiment de Languedoc, aura l’honneur de vous remettre cette lettre. Je le charge de vous instruire de vive voix de tout ce

qui s’est passé cette campagne et de notre situation actuelle ; je l’ai mis en état de ne vous laisser rien ignorer à ce sujet, et je vous supplie de donner créance à ce qu’il aura l’honneur de vous dire de ma part et de de lui accorder votre protection.

(Semblable lettre au duc de Choiseul, ministre des affaires étrangères, et au maréchal d’Estrées.)

A M. LE MARQUIS DE VAUDREUIL

Le 10 octobre 1759,

Je reçois dans ce moment la lettre dont vous m’honorez du 5, au sujet des papiers et effets de M. le marquis de Montcalm. Quoique je n’y eusse pas fait mettre le scellé, j’y avois mis un sergent pour les garder, les circonstances ne m’ayant pas permis d'y envoyer plus tôt le major général pour y mettre le sien. Je ne puis me prêter à ce que vous me demandez pour l'ouverture des papiers, attendu qu’ils doivent m'être remis, selon les intentions du ministre et même celles de M. le marquis de Montcalm, que je charge le major général de vous faire voir.

Ainsi je suis responsable par état vis à vis de mon ministre et envers les parents de M. le marquis de Montcalm de ses papiers, qui ne doivent étre vus que de moi seul. Ils ne peuvent rien contenir qui puisse

intéresser la colonie, puisque M. le marquis de Montcalm n’étoit que commandant des troupes de terre, de même que je lesuis actuellement, par le De par le Roi que j’en ai trouvé dans son portefeuille. Son inventaire et la vente de ses effets me regardent, ainsi que l’état major général des troupes de terre. Ainsi je ne puis m'écarter de cette règle sans être dans le cas d’être vivement réprimandé de mon ministre.

Au surplus je suis si persuadé que les papiers de M. le marquis de Montcalm ne contiennent rien qui puisse intéresser dans ces circonstances la colonie, que je n’en ferai l’ouverture qu'après que les passages seront fermés. Et, en conséquence, j’envoie ordre à M. le chevalier de Montreuil de mettre un second scellé sur tout ce qui peut appartenir à feu M. le marquis de Montcalm, pour que, dans un temps plus tranquille, je puisse en faire la vérification, pour suivre les intentions du défunt.

Vous devez être persuadé que, dans toutes les occasions où il dépendra de moi, je concourrai avec plaisir à tout ce qui vous sera agréable.

À M. LE MARQUIS DE VAUDREUIL

Le 15 octobre 1759.

J'ai recu les lettres que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire le 21, avec celles de M. de Bourlamaque que vous m’envoyez. En conséquence de votre demande, je fais partir sur-le-champ les deux bataillon de Royal-Roussillon et de Guyenne et trois cents miliciens ou soldats du gouvernement de Montréal, avec quatre officiers, aux ordres de M. de Charly, auquel j'ai donné le commandement, le croyant le plus capable des officiers de la colonie pour faire faire diligence à cette troupe et la mener en ordre. Je n'ai pu donner que onze bateaux pour conduire toutes ces troupes, n’en ayant pas davantage en état. Ces bateaux ne pourront partir que quand le vent contraire aura diminué. Toutes ces troupes vont se mettre en marche par terre, pour ne pas perdre un instant, et laisseront du monde pour conduire les bateaux.

J’ai donné ordre à M. de Poularies, à qui j’ai donné le commandement des deux bataillons, dont j'ai fait choix comme le lieutenant colonel le plus capable d'exécuter vos ordres, de se rendre avec la plus grande diligence vers Chambly ou Montréal, selon les ordres qu’il recevra de vous sur la route, ou les nouvelles qu’il apprendra. Vous aurez la bonté de lui faciliter

tous les moyens possibles pour se rendre à sa destination. Je leur ai fait prendre des vivres pour huit jours de crainte que M. de Longueuil ne puisse pas leur faire fournir du pain aux Trois-Rivières. Cette partie va rester bien dégarnie. Il est bien à désirer que l’ennemi ne fasse pas de mouvement. D'ailleurs, pour ce qui me regarde, je vous ai fait part des inconvénients que mon départ pourroit procurer. J'attends vos ordres positifs à ce sujet. Je viens de recevoir des nouvelles de M. de Bougainville, qui m’informe que les ennemis font monter un bâtiment, qui étoit déjà à hauteur de Saint-Augustin. Peut-être ont-ils eu déjà des nouvelles de la marche du général Amherst. C’est un moment où les habitants devroient avoir plus de courage que jamais, puisque ce n’est plus l’affaire que de dix ou douze jours par rapport à la mauvaise saison, et je ne doute pas que ce renfort de troupes ne remette la confiance darnis le gouvernement de Montréal.

À M. LE MARÉCHAL DE BELLE-ISLF

Le 1° novembre 1759.

J’ai l’honneur de vous envoyer la relation de la campagne, par laquelle vous jugerez des différents

événements qui s’y sont passés. Je n’ai aucun reproche à me faire, dans les malheurs que nous avons eus. Le bonheur m'a suivi dans les différents endroits où j’ai été employé.

Le 15 septembre au matin je reçus, à Montréal, un courrier de M. le marquis de Vaudreuil qui m’apprenoit la perte du combat du 13, que M. le marquis de Montcalm avoit été blessé, et m’ordonnoit de le joindre derrière la rivière de Jacques Cartier, où il se retiroit avec l’armée.

Je partis deux heures après l’arrivée du courrier et après que j’eus donné des instructions relatives à la nouvelle que je venois d'apprendre à M. de Bourlamaque qui commandoit à l'Ile aux Noix et dans la partie du lac Champlain, à M. le chevalier de la Corne qui commandoit à la tête des Rapides du fleuve Saint Laurent, et à M. de Rigaud pour l’intérieur de son gouvernement de Montréal.

J’arrivai le 17 à Jacques Cartier à douze lieues de Québec, où je trouvai M. de Vaudreuil et l’armée, qui y étoient arrivés le 15 au soir, et où j’appris que M. le marquis de Montcalm étoit mort de ses blessures. Le grand nombre de fuyards que je commençai à trouver aux Trois-Rivières, me prépara sur le désordre où je trouverois l’armée.

Je ne connois point d'exemple pareil. On avoit généralement tout abandonné au camp de Beauport, tentes, marmites et tous les équipages.

La situation où je trouvai l’armée, manquant de

tout, ne me découragea pas. Sur ce que M. de Vaudreuil me dit que Québec n’étoit pas pris et qu’il y avoit laissé une assez nombreuse garnison, je pris la résolution pour réparer la faute qu’on y avoit faite, d'engager M. le marquis de Vaudreuil à faire remarcher l’armée au secours de cette place. Je lui représentai que c’étoit le seul moyen pour empêcher l’évasion entière des Canadiens et des sauvages, qui se retiroient chez eux, et de ranimer en même temps le courage de tout le monde ; qu’en marchant en avant, nous ramasserions beaucoup de traîneurs ; que les habitants des environs de Québec rejoindroiïent l’armée ; que par la connoissance que nous avions du pays, nous pourrions nous approcher fort près des ennemis, que nous savions se retrancher sur les hauteurs de Québec et travailler à des batteries pour battre cette place ; que, si nous trouvions leur armée mal postée, nous pourrions l’attaquer, ou qu’au moins, en nous approchant, nous prolongerions le siège par les secours que nous ferions passer en hommes et en vivres; que nous pourrions aussi l’évacuer et la brûler, quand nous ne pourrions plus la soutenir, afin qu’il ne restât aucune ressource aux ennemis pour s’y établir l’hiver. Tels furent les différents objets que je proposai à M. de Vaudreuil pour le déterminer à faire remarcher l’armée. Monsieur l’intendant me seconda par les moyens qu’il trouva pour fournir des subsistances.

L'armée prit des vivres pour quatre jours et se mit en marche le lendemain 18, à la pointe du jour, pour

se porter à la Pointe aux Trembles, d’où je fis avancer l'avant garde jusqu’à la Rivière du cap Rouge sous les ordres de M. de Bougainville.

M. de Vaudreuil informa sur le champ M. de Ramezay, lieutenant de Roï de Québec, du mouvement que devoit faire l’armée, et que M. de la Rochebaucourt, commandant de la cavalerie, avoit ordre, avec cent cavaliers, de lui apporter du biscuit, et que M. de Bougainville le suivoit de près avec un convoi plus considérable, qu’il pouvoit compter que sa place alloït être secourue de toutes les facons. J’écrivis la même . chose à M. de Bernets qui avoit resté dans Québec pour y seconder M. de Ramezay.

En arrivant à la Pointe aux Trembles, le 18, nous recûmes un courrier de M. de la Rochebaucourt, qui nous informa qu’il s’étoit heureusement acquitté de sa commission, qu’il avoit remis cent quatorze sacs de biscuit, et qu’il l’avoit assuré de mon arrivée et de la marche de l’armée, de même que du convoi que conduisoit M. de Bougainville, qui n’étoit qu'à quatre lieues de la ville; que, malgré tout ce qu’il avoit pu dire du prochain secours, il lui avoit paru que M. de Ramezay n’étoit pas disposé à l’attendre, qu’il lui avoit dit qu’il arriveroit trop tard et qu’il étoit en pourparler avec les ennemis pour capituler.

Sur cette nouvelle, j’envoyai ordre à M. de Bougainville de partir sur-le-champ, de diligenter sa marche et de faire l'impossible, malgré la grande pluie qu'il faisoit depuis deux jours, pour entrer dans Qué-

bec et y conduire son convoi; que l’armée alloit se mettre en mouvement pour soutenir son avant-garde, où j’allois me rendre de ma personne, pour juger de ce qu’il y avoit à faire.

Nous reçûmes pendant la nuit la réponse de nos lettres à MM. de Ramezay et de Bernets. Le premier mandoiït à M. de Vaudreuil qu’il avoit reçu sa lettre trop tard, qu’il étoit en pourparlers avec le général anglois, dont il avoit reçu un otage à la place d’un officier qu’il avoit envoyé pour dresser les articles de la capitulation, qu’il désiroit que l’on refusât quelques demandes pour avoir occasion de rompre. M. le chevalier de Bernets me répondit la même chose, mais qu’il n’étoit pas le maître et que c’étoit M. de Rame- Zay qui commandoit.

L'armée continua à marcher, et je me rendis à l’avant-garde, que je trouvai rétrograder sur la nouvelle que M. de Bougainville avoit eue à une demilieue de Québec, que cette place avoit capitulé le 18 au soir. Cette nouvelle qui rendoït inutile tout ce que j'avois fait, m’affligea infiniment. Il est inoui que l’on rende une place, sans qu’elle soit ni attaquée ni investie. |

L'armée campa sur les hauteurs de Saint-Augustin. Je fis rester l’avant-garde à la Rivière du cap Rouge. Nous avons occupé trois jours la même position, d’où nous avons envoyé des détachements pour retirer des munitions de guerre et de bouche qui avoient été abandonnées au camp de Beauport.

Le mouvement que l’armée à fait en avant à servi à donner de la confiance aux troupes et à contenir les ennemis dans les entreprises qu’ils auroïent pu faire.

- La perte de Québec nous ayant mis dans la nécessité de prendre une position en arrière et d'établir un poste pour assurer la tête des quartiers d’hiver, je déterminai M. de Vaudreuil à faire construire un fort à Jacques Cartier. L'armée s’y replia pour y travailler. M. de Bougainville est resté à la Pointe aux Trembles et ses postes avancées sont sur la Rivière du cap Rouge. Nos partis vont journellement à la portée du canon de Québec, pour harceler les ennemis. Leur armée est entièrement rentrée dans cette place, où elle travaille à rétablir les maisons pour y loger.

M. le marquis de Vaudreuil a été à Montréal pour être à portée de faire passer du secours à l'Ile aux Noix et aux Rapides; car, si l’une de ces deux parties étoit forcée, la colonie seroït perdue sans ressource.

Il faut convenir que nous avons été bien malheureux. Au moment où nous devions espérer de voir finir la campagne avec gloire, tout a tourné contre nous. Une bataille perdue, une retraite aussi précipitée que honteuse, nous ont réduits au point où nous en sommes. On impute à M. de Montcalm d’avoir trop divisé l’armée, et d’avoir attaqué trop tôt les ennemis sans avoir rassemblé toutes les forces qu’il auroit pu avoir, Je dois à sa mémoire, pour assurer la droiture

de ses intentions, de dire qu’il a cru ne pouvoir faire mieux; mais malheureusement les généraux ont toujours tort, quand ils sont battus.

Je ferai certainement tous mes efforts, conjointement avec M. de Vaudreuil, pour soutenir cet hiver le reste de cette malheureuse colonie et attendre les secours qu’il plaira à Sa Majesté de nous envoyer dans les premiers jours du mois de mai. Je compte que je serai bien secouru par M. de Bourlamaque, par les officiers principaux et particuliers des troupes, de même que par le courage des soldats.

Les ennemis ont fait un mouvement dans le lac Champlain, le 15 octobre, qui a fait craindre que le général Amherst ne voulût pénétrer par le poste de l'Ile aux Noix et en même temps par les Rapides pour s'emparer de Montréal.

L'entreprise du général Amherst paroît s'être bornée à se rendre maître du lac Champlain par une marine supérieure. La mauvaise saison me fait croire que la campagne est finie pour cette année, et nous allons prendre nos quartiers.

Faute de munitions de guerre et de bouche, il nous sera impossible de faire aucune expédition ni entreprise cet hiver; bien heureux si nous pouvons nous soutenir. Nous finirons de manger la plus grande partie du reste des bœufs et chevaux.

Nous aurons à nourrir dans les postes de trois à quatre mille personnes, y compris les sauvages, ce qui achevera de consommer le peu de ressources qui pour-

ront rester dans la colonie. Je ne doute pas que Monsieur l’intendant n’emploie son zèle et ses talents pour ménager des subsistances et autres secours, pour pouvoir nous soutenir le plus longtemps qu’il sera possible.

Nous n’avons d’autres ressources pour faire subsister les troupes que de les faire nourrir par les habitants des gouvernements de Montréal et des Trois- Rivières, celui de Québec ayant été dévasté par les armées, et à peine pourra-t-il suffire pour nourrir ses habitants.

À l’égard de nos frontières, elles consisteront cet hiver, au poste de Jacques Cartier, où il y aura mille hommes dans le fort ou aux environs, pour observer la garnison de Québec, à l'Ile aux Noix, Saint-Jean ou Chambly le même nombre, et au fort qui est à la tête des Rapides cinq cents hommes.

Nous conserverons trois frégates, pour qu’au printemps nous puissions garder le courant du Richelieu, pour empêcher que les ennemis ne remontent le fleuve avec leurs berges ou d’autres bâtiments jusqu'aux Trois-Rivières et même jusqu’à Montréal.

Si le Roi veut soutenir cette colonie, elle n’est pas encore sans ressources, et s’il lui plaît d'envoyer au mois de mai une escadre qui devance celle d’Angleterre et qui nous rende maîtres du fleuve, avec six mille hommes de troupes de débarquement et quatre mille hommes de recrues pour les bataillons et les troupes de la Marine qui sont ici.

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