‹ Collection des manuscrits du maréchal de Lévis (volume 3)Chapitre 55 sur 85 · AU COMMANDANT DE LA FLOTTE, LE VICE-AMIRAL SUNDERS · texte numérisé non relu

AU COMMANDANT DE LA FLOTTE, LE VICE-AMIRAL SUNDERS

Du 14 septembre 1760.

J’envoie à Québec M. de Bougaiïnville, colonel d’infanterie, pour disposer l’embarquement des troupes. J'ai l'honneur de vous l’adresser, et je vous prie de vouloir lui procurer et aux troupes, conformément à la capitulation, les facilités qui pourront rendre cet embarquement commode et sûr.

Je suis charmé que nous dépendions de vous pour cet article, et j’ose me flatter de vous trouver disposé à accorder aux troupes, et à moi personnellement, tous les services qui dépendront de vous. Je suivrai les arrangements qu’il vous plaira de prendre avec M.

de Bougainville.

À M. LE MARÉCHAL DE BELLE-ISLE

De la Rochelle, le 25 novembre 1760.

Je débarque dans le moment ; j’aurois désiré de pouvoir partir aussitôt pour Versailles ; mais les fatigues et les périls même que j'ai essuyés dans la traversée que je viens de faire, me forcent à prendre cinq ou six jours pour le rétablissement de ma santé.

Je n’ai eu cette année pour vous écrire d’autre occasion que celle des vaisseaux partis dans le mois d’avril dernier de Bordeaux, qui ont relâché à la baie des Chaleurs, d’où l’on nous a rapporté les paquets de la cour. J’eus l’honneur de répondre par ces mêmes vaisseaux à vos lettres du mois d'avril dernier et de vous envoyer une relation de nos opérations de l’hiver, de mon ouverture de campagne et de mes sentiments sur la situation de la colonie alors (c’étoit à la fin du mois de juin) ; maïs ces vaisseaux, ayant été devancés dans la rivière du Canada par une escadre angloïse, et ensuite défaits par une division de cette même escadre, j'ai lieu de craindre que mes lettres ne vous soient pas parvenues.

Je joins ici un duplicata de cette relation ; je n’ai d'autre réflexion à faire à cet égard que celle de vous assurer qu'il n’a point dépendu du courage des troupes, de l’union et du concert dans les partis les meilleurs à prendre pour le service du Roi, du zèle et de la fidélité des habitants, de la prudence des chefs, si la colonie n’a point éprouvé un sort plus heureux.

Les troupes de terre et de la colonie méritent cet éloge qu’elles ont fait des prodiges de valeur, le 28 avril, pour reprendre un avantage qu’elles auroient eu certainement si la bravoure tenoit lieu de moyens. Elles ont soutenu le même caractère avec des peines incroyables jusqu’au 8 septembre, qu’il a enfin fallu céder au nombre et à l’appareil formidable de trois armées réunies dans leurs opérations combinées. En-

ni

core n'est-ce qu'après s'être offerte à s’immoler et après avoir témoigné tout leur désespoir à subir les conditions qu’on leur a imposées.

Je réserve au temps de mon retour à Versailles à vous remettre sous les yeux les autres objets sur lesquêls j’avois l'honneur de vous écrire en juin dernier, les demandes que je faisois alors, celles que j’ai à faire depuis cette époque en faveur des troupes, et de vous supplier de présenter à Sa Majesté dans un jour favorable tout ce que ces troupes ont fait et souffert, depuis plusieurs années, dans un climat si dur. Un plus digne événement étoit dû à leur courage; mais il étoit prédit et prévu depuis longtemps.

Je joins pareïllement ici la suite de la relation de la campagne qui finit à la signature de la capitulation faite par M. le marquis de Vaudreuil, à laquelle je n'ai d’autre part que celle d’avoir protesté contre, touchant ce qui regarde le traitement fait aux troupes de terre, qui auroïent dû mériter plus d'attention de M. de Vaudreuil et plus d’estime du général Amherst. Mes démarches à cette occasion ne m'ont point permis de recevoir du général Amherst, ni de lui faire personnellement, les politesses usitées en semblable rencontre entre généraux. J’ai cru en devoir marquer mon ressentiment et ne point goûter les raisons que ce général angloïs a données pour cause, savoir que c'étoit en satisfaction des cruautés commises par les sauvages, avec lesquels les troupes avoient été associées,

Aussitôt après la ville de Montréal livrée, je fis la revue des huit bataïllons que je trouvai d’environ deux mille deux cents hommes tout compris, hôpitaux, blessés et invalides. Comme ces troupes et tout le monde devoit se rendre par la rivière sur les vaisseaux anglois à Québec, où se devoit faire la répartition des embarquements, je fis partir aussitôt M. de Bougaiïinville pour les y devancer et les contenir dans l’ordre et la discipline, de même que le commissaire Bernier pour travailler avec les commissaires anglois pour leur subsistance et logements, et le chargeai de donner ses mêmes soins aux troupes de la Marine et matelots, n’y ayant personne pour représenter pour la Marine.

Après que les bataillons furent partis de Montréal, je les suivis avec M. de Bourlamaque, avec la résolution de partir le dernier de Québec, afin de leur obtenir, par ma présence, du chef d’escadre anglois toutes les commodités possibles pour leur traversée. Malgré mes peines et mes soins, ils ont dû souffrir extraordinairement, 1° par le peu de vaisseaux de transport qu’avoient les Anglois ; 2° par un vent affreux de nordest qui les à tenus en rivière avec danger pendant vingt-deux jours, et a mis plusieurs vaisseaux hors d'état de servir ; 3° ce qui a contraint les Anglois de les trop resserrer dans les vaisseaux qui leur restoient, quoiqu’ils n'aient point excédé leur règle ordinaire de ne mettre qu’un homme par tonneau, sur quoi j'ai veillé avec la plus grande attention ; 4° le manque où

tout le monde était d’espèce propre à se pourvoir chez les marchands anglois des douceurs nécessaires pour la traversée, et de n’avoir d’autre nourriture, au moins pour le grand nombre, que la ration du simple matelot.

A la suite de ce vent si contraire et si extraordinaire dans ce pays, les bataïllons sont arrivés par lambeaux à Québec. Il a fallu les faire partir de même, vu que la saison ne permettoit plus de retard, ce qui n’a pas permis de mettre ni ordre ni règle dans cet embarquement.

J’ai borné mes soins à ce que tout ce qui étoit troupe du Roi fût embarqué; j'ai donné des ordres et des instructions à chaque officier commandant les soldats dans chaque vaisseau; j'ai pris un état à peu près des vaisseaux et du nombre des soldats qui y étoient embarqués ; je fus obligé de partir moi-même, et, en partant, j’ai chargé M. de Bourlamaque, dont le vaisseau ne devoit être prêt que des derniers, de prendre les mêmes soins pour trois bâtiments qui restoient et un nouvel état, supposé qu’il fût fait quelque changement.

Je me suis embarqué sur un bâtiment de deux cents tonneaux ; j’ai pris avec moi l’aide-major général, l’aide-maréchal général des logis, le commissaire Bernier, les sieurs de Pontleroy, de Montbeillard, de la Rochebaucourt, les deux officiers partisans et le chirurgien-major. M. de Bourlamaque a pris avec lui M. de Bougainville et le reste de nos officiers de l’artil-

lerie et du génie. Après avoir essuyé bien des vents contraires pour descendre le fleuve, étant de compagnie avec le vaisseau de M. de Vaudreuil qui a avec lui une partie de l'état-major de la colonie, nous eûmes devant Louisbourg ce qu’on appelle une tempête, qui nous sépara, fit perdre à mon vaisseau un mât et nous tint pendant deux heures dans l’incertitude de la vie ou de la mort ; et, sans autres accidents que celui d’un temps fort orageux, je suis arrivé ici après une traversée de … jours.

Je crois devoir vous informer que les Anglois voyant le peu de transports qu’ils avoient pour remplir les engagements de la capitulation me proposèrent de faire passer par la Nouvelle-Yorck nos bataillons pour y être embarqués plus commodément. Je m'y suis fortement opposé ; ils auroïent été anéantis dans cette route en désertant de plein gré ou par subornation.

Je pense que ces bataillons ramènent en France quinze ou seize cents hommes ; plus de cinq cents ont quitté depuis la capitulation. Je désireroïis que toutes procédures à cet égard, au cas que les corps veulent agir contre eux, fût suspendue jusqu’à ce que j’aie eu l'honneur de vous informer de ce que j’ai fait touchant ces déserteurs, et de ce qu’ils peuvent réclamer en leur faveur.

Ce mal est venu d’un abus, dès le principe, de leur avoir permis de se marier, de prendre des terres et de leur promettre leur congé après la guerre du Canada finie. Le plus grand nombre de ces déserteurs sont des

gens établis, ou qui avoient pris des mesures pour l’être, et qui n’ont point voulu abandonner un état qu’on leur avoit permis de se faire.

Puis-je, avant de finir cette lettre, vous représenter la circonstance où se trouvent tous les officiers qui reviennent du Canada, depuis le premier jusqu’au dernier, qui sont absolument dépourvus d'argent. Les appointements leur ont été payés en lettres de change jusqu’au dernier août ; chacun d’eux peut être pourvu d'argent papier, maïs qui ne leur est ici d’aucune ressource. Tous attendent avec impatience les ordres que vous jugerez à propos de donner pour les secourir dans un moment si pressé, où ils arrivent dans un besoin général de hardes et de choses les plus nécessaires.

Je n’ai trouvé à mon arrivée ici que le vaisseau l’Elisabeth-Marie, portant partie du régiment de Béarn. Le même jour sont arrivés deux transports portant des troupes de la colonie. J'espère que nous ne tarderons pas à en recevoir d’autres.

A M. BERRYER

De la Rochelle, le 25 novembre 1760.

J’ai l'honneur de vous envoyer ma relation de nos opérations depuis l'hiver dernier jusqu’au 8 septembre.

L'événement en est peu heureux; mais pouvait-il ne pas être tel, en faisant la comparaison de nos forces et de nos moyens avec ceux de l’ennemi ?

Sans chercher à donner des éloges déplacés, je crois pouvoir dire que M. le marquis de Vaudreuil a mis en usage, jusqu’au dernier moment, toutes les ressources dont la prudence et l’expérience humaines peuvent être capables.

J'ai fait de mon côté tout ce qui a dépendu de moi pour le seconder, soit pour le concert des sentiments les plus unanimes entre nous deux, soit en exécutant ses ordres, ou en lui suggérant les moyens qui me paroïssoient devoir être utiles au bien du service.

Les troupes de la colonie, celles de terre, les habitants même, ont donné des preuves réitérées, surtout le 28 avril dernier, que la conservation de la colonie ne pouvoit dépendre ni de leur zèle pour la gloire de Sa Majesté, ni de leur courage à se défendre, ni de leur bonne volonté à endurer les plus grandes fatigues et la privation des choses les plus nécessaires.

C’est une suite des malheurs auxquels, depuis quelque temps, cette colonie étoit en butte par une fatalité inexplicable, que les secours envoyés cette année de France ne soient pas arrivés dans le moment critique. Quelque médiocres qu’ils fussent, joints au succès des armes du Roi, le 28 avril, je crois pouvoir assurer que Québec auroiït été repris. |

Je ne m’étends pas davantage sur un objet actuellement décidé ; je réserve à mon retour à Versailles à

entrer, si vous le souhaitez, dans les détails relatifs aux fonctions de l’emploi que j’ai rempli dans la colonie. Un de ceux sur lesquels je vous supplierai d’être favorable est celui des grâces que méritent les officiers de la colonie qui ont servi avec zèle et distinction sous mes ordres.

J'ai fait la traversée avec la moitié de mon étatmajor sur un bâtiment de deux cents tonneaux. Nous avons failli à périr par une tempête.

Je suis obligé de m’arrêter ici quelques jours pour ma santé, ayant souffert de très grandes fatigues depuis longtemps. |

Peu après la reddition de Montréal, je me rendis à Québec avec M. de Bourlamaque, pour faciliter par notre présence les moyens de procurer à toutes les troupes les transports les plus commodes.

Un vent violent, qui les retint pendant vingt-deux jours dans leur passage de Montréal à Québec et qui mit quelques vaisseaux hors d’état de servir, a rendu ‘cet embarquement très difficile et n’a pas permis de pouvoir le faire avec ordre.

J'ai borné mes soins à ce que tous les sujets au service du Roi fussent embarqués. La saison exigeant de la célérité et mon vaisseau étant prêt, je partis, laissant après moi M. de Bourlamaque, pour continuer les mêmes soins et prendre un nouvel état, supposé qu’il fût fait quelque changement. Je joins ici celui du moment de mon départ. M. le marquis de

Vaudreuil et M. Bigot sont partis en même temps que moi.

Les troupes de terre étoient au jour de la reddition de Montréal deux mille deux cents tout compris, malades, invalides, etc. Je compte qu’il en repassera près de seize ou dix-sept cents. Le reste est demeuré dans le pays, où ils ont pris des établissements.

La solde a été payée du 1% janvier au 1% septembre, en lettres de change. J’espère que vous voudrez bien continuer à protéger les troupes qui ont été dans notre département et leur faire continuer le payement jusques au 1 janvier; ce qui leur sera d’un grand secours, pour les voyages et autres dépenses qu’ils ont à faire et pour attendre l'échéance de leurs lettres de change. Les officiers qui composent l’état major, qui se destinent à aller à Paris ou autres endroits, se trouvent à cet égard dans un embarras plus grand encore.

A M. DE CREMILLE

De la Rochelle, du 25 novembre 1760.

J'ai l'honneur de vous écrire au premier instant de mon arrivée ; je prévois que je serai forcé de m’arrêter ici quelques jours, soit pour respirer après une tra-

versée extrêmement dure et qui n’a pas été sans danger, soit pour trouver des moyens pour me rendre à Versailles.

J’ai répondu à vos lettres du mois de février par les mêines vaisseaux qui les avoient apportées. Comme ces vaisseaux ne sont venus que jusques à la baïe des Chaleurs, où ils ont eu, depuis, un sort malheureux, j'ai lieu de craindre que ces lettres et mes autres dépêches n’aient été perdues.

J’envoie à M. le maréchal de Belle-Isle le duplicata de la relation que je lui faisois alors de nos opérations d’hiver et du printemps; j'y joins celle de ce qui s’est passé en été jusqu’au 8 septembre, qui a:été le dénouement malheureux, maïs prévu et prédit depuis si longtemps.

Comme cette relation, et ma lettre qui l'accompagne, vous seront communiquées, je n’en ferai point ici une répétition. Lorsque je serai à Versailles, j'aurai l’hon:neur d'entrer avec vous dans les différents détails et sur tous les objets relatifs à mon service dans cette colonie,

Mais ce que je ne dois pas craindre de répéter, c’est la distinction, le zèle et le courage toujours soutenu avec lesquels les troupes de terre ont servi dans le Canada, les peines et les travaux de toute nature qu’elles y ont soufferts depuis plusieurs années. L’ouverture de la campagne du printemps dernier et le jour du 28 avril sont la preuve de tout ce que j’ai à

dire à leur avantage ; elles ont presque toujours été victorieuses, quoique presque toujours sans autres moyens que leur courage opiniâtre ; elles ont succom bé, lorsqu’elles n’étoient plus que l’ombre d’ellesmêmes. |

Ces troupes sont dans la confiance qu'avec votre protection, elles obtiendront du Roi les grâces qu’un plus heureux événement leur auroït méritées.

Je me propose, lorsque je serai à Versailles, de présenter à Monsieur le maréchal un mémoire des demandes des officiers de chaque corps. Je suivrai en cela l’esprit de M. de Montcalm et la justice que je crois être due à chacun d’après ses services. Je regarderai ces grâces comme faites à moi-même personnellement, et j'espère que vous voudrez bien accorder à ces officiers les mêmes bontés à leur retour que vous leur avez fait éprouver lors de leur départ de France. Ils sont dans une circonstance qui mérite une attention favorable de Monsieur le maréchal et de vous; c’est celle où ils se trouvent d’être sans espèce ; ils ont de l’argent papier du Canada, mais de nulle utilité pour les besoins de toutes choses où chacun d’eux se trouve.

I1 leur est dû trois mois d’appointements. ’il étoit possible de les faire payer, du 1‘ septembre au 1 janvier, par la Marine, cela leur seroit d’un grand secours pour suffire à leurs pressants besoins et pour attendre l’échéance de leurs lettres de change, la plus

grande partie n'ayant d’autres ressources que leurs appointements.

AU ROI DE POLOGNE

Du 5 décembre 1760.

Sire,

Je suis arrivé de l'Amérique et j’ai été obligé de me rendre à Versailles pour rendre compte de la commission dont j'étois chargé, sans quoi je n’aurois pas perdu un instant à me rendre auprès de Votre Majesté. J’ai le plus grand empressement de remplir mes devoirs auprès d'elle. J’ai plus senti le malheur d’être éloigné de Votre Majesté que toutes les autres peines que j'ai souffertes dans le Nouveau Monde, que le manque d’aucun secours et les forces énormes des Anglois nous ont obligés d'abandonner. |

Si je n’ai pu conserver le pays, j'ai au moins la : consolation d’avoir sauvé l’honneur des armes. Il me paroît que l’on est content de ma conduite, si je dois en juger par l'accueil favorable que le Roi, votre gendre, a daigné me faire.

Je ne puis que me louer des bontés et de l’amitié que M. le maréchal de Belle-Isle m’a marquées ; il m’a dit qu’il se chargeoïit de mes intérêts et que je n’avois

qu’à solliciter ceux des troupes que je demandois. Ils sont fort étendus par les détails que j'ai à rendre à différents ministres, ce qui me fait craindre de ne pouvoir pas jouir du bonheur de me retrouver auprès de Votre Majesté aussi tôt que je le désirerois.

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