L’'ABBÉ H.-R. CASGRAIN
LETTRES
DU
Montréal, le 25 juin 1756.
Depuis votre départ, Monsieur, j'ai fait une incorporation de nos volontaires. Je compte qu’un exemple fâcheux mais nécessaire les aura rendus très sages. J'écris sur cet article fort en détail à M. de Fontbonne. Depuis votre départ, on veut toujours faire le siège de Chouaguen; on attend des sauvages d’en haut; on a tous les jours des conférences. Je finis par donner un mémoire ; on le prend ad referendum ; on ne conclut rien, tant y a qu'au lieu de partir demain, samedi, on ne me fait partir que dimanche avec M. de Lévis. On a fait partir quatre cents hommes de la colonie ou volontaires. Royal-Roussillon, qui devait partir lundi, ne partira que mardi. On dit que les
ennemis marchent en force vers la Pointe *, et je vous préviens pour vous seul qu'il est question de faire une marche en avant avec votre corps pour joindre M, de Villiers et quelque artillerie, et essayer, s’il était possible, le siège ; mais au moins remplir l’objet d’une diversion pour dégager la Pointe, sauf si la diversion réussit et que les ennemis reviennent en force, se rembarquer et replier M. de Villiers qu'on aura joint. Vous comprenez bien qu’en ce cas, il faut embarquer pour faire, sl se peut, des vivres pour un mois, au moins pour quinze à vingt jours, et que l'officier marche comme le soldat, à un matelas près et un porte-manteau. Je vous préviens de tout cela pour que vous fassiez vos réflexions d'avance sur un projet qui peut avoir lieu ou non; vous pouvez aussi avoir ordre de ne faire embarquer qu'un bataillon. Vous pouvez l'avoir de pousser votre premier mouvement au corps de M. de Villiers pour reconnoître Je fort de fort près, avec un détachement que M. de Villiers fourniroit. On veut aussi que j'aille dans cette partie-là ; on me fait partir pour Carillon, peut-être y finirai-je la campagne. J’ai toujours remis un mémoire fort raisonné où je demande pour nos opérations : 1° Des instructions claires, précises, des bateaux pour les vivres pour n'en pas manquer, et des bateaux avec soi pour la retraite; de ne pas annoncer cela comme un projet de siège, quand même on devrait le faire, mais comme un projet de diversion pour dégager la Pointe,
J’ai représenté, après le dire d’un prisonnier, que les Anglois ayant mis trois cents hommes armés sur leurs
* De Saint-Frédéric. l
barques, paroissoient vouloir les attaquer, que quand même elles seroient meilleures voilières, ce qu’on suppose peut-être gratuitement, il y a des calmes où l’avantage de la marche ne fait rien, mais bien celui des hommés pour servir le canon et la mousqueterie, et qu'il seroit bon de vous arrêter. A cette occasion, on m'a répondu que vous aviez des instructions suffisantes : aussi tablez là-dessus et concertez avec le sieur de la Force. M. de Lapause m'a envoyé un mémoire excellent; il vous le communiquera sans doute.
P. S.— Il avoit couru un bruit d'apparition de flotte angloise qui ne s’est pas confirmé, bien au contraire, car 1l nous est arrivé une goélette de Louisbourg du premier. M. Gaumin est mort ainsi que M. de Bourgat, capitaine du régiment de Royal-Roussillon.
Montréal, 26 juin 1756.
La flûte l’Outarde est à l’île du Bic. Elle porte trois cents hommes de recrues et l’habillement de la colonie. Nous avons aussi en rivière deux brigantins portant des troupes. Comme cette flûte n’est partie de France que le 7 mai, elle a apporté lettres et nouvelles. Voici les miennes: le maréchal de Noailles retiré ; les trois calottes rouges arrivées ; le maréchal de Richelieu à débarqué sans opposition; les habitants ont prêté serment; le siège est formé; la Galissonière repartie, Les vents ont retenu la flotte angloise à Plymouth. J'ai appris au chevalier de Lévis que M. le duc de Mirepoix avoit la compagnie des gardes avec un brevet de retenue
de quatre cent mille livres; sans doute il à payé pareille somme, car autrement la faveur seroït excessive. De toute part on nous confirme la marche vers le lac Saint-Sacrement, Des familles allemandes, désertées il ya deux ans, de Chibouctou, sont arrivées et viennent à Québec. Elles avoient passé à l’île Saint-Jean où il, y a trop de monde à cause des familles acadiennes. ? Elles augmenteront ici la colonie qui n'en a pas assez. Je pars toujours demain ; dites à Cornier que sa lettre est partie.
Au camp de Carillon, le 10 juillet 1756.
Je suis fort aise, Monsieur, que vous soyez arrivé en bonne santé. Depuis que je suis ici, je me couche à minuit; je me lève à quatre heures. Je donne à dîner à dix-huit ou vingt personnes, et je suis arrivé sans aucune provision, Je n'ai qu'un mouchoir, une pièce de drap, six chemises eL une couverte. Je finirai la campagne peut-être ici, ou j'irai vous voir dans trois semaines. Nous avons de toutes nations, les sauvages, l'hôpital, le hameau, la police du camp, les petites misères m’excèdent et ne me donnent pas le temps de respirer ; beaucoup de malades. TL’ennemi nous à pris deux bateaux, et paroît vouloir mettre des partis sur le lac Champlain. J'ai passé la nuit à tenir des conseils de ouerre avec les officiers généraux de mon armée, cela n’a duré que cinq à six heures, ils ont été s’'epivrer en sortant de là. Je n'ai pas le temps de répondre à M. de Lespervenche. Mille excuses, mille compliments, ainsi qu’à tous vos messieurs. |
Au camp de Carillon, le 14 juillet 1756.
M. le marquis de Vaudreuil vous aura informé, Monsieur, de ses projets, et de ses ordres pour leur exécution. Comme elle dépend de la vitesse ou secret, et de la facilité de transport, il faudra que MM. Les officiers marchent quasi comme à un bivouac. Il nous est arrivé d'être souvent de même, à des expéditions qui duroient six semaines ou deux mois. Il faut, sans leur parler de l'objet, les préparer à une réduction d’équipages, car je serai sévère sur ce que j'ordonnerai, et dont je donnerai l'exemple. Une tente de deux en deux officiers, nulle cage à poules, les ordinaires de quatre officiers au moins, on porte moins de batterie, un porte-manteau pour chacun, avec demi-douzaine de chemises. L'opération doit être faite ou manquée, dans moins de vingt jours. Il faut les savoir passer durement pour une expédition qui seroit aussi importante, et très avantageuse pour les régiments qui en seroient chargés. Quant aux vivres, le vin ne manquera pas, et pour ce qui est du pain, il serait avantageux aux troupes d'en porter pour dix jours, moitié pain, moitié biscuit; et l’on pourroit embarquer ce qui seroit nécessaire pour construire des fours en arrivant,
Voilà les seules observations que j'ai l'honneur de vous faire, parce qu’on ne sauroit de trop bonne heure préparer l'officier à cette réduction, nécessaire à tout événement, et pour diminuer le grand nombre de bateaux qu’il faudroit autrement,
Je pars après-demain, 16. Je dois être le 18 au soir ou le 19, au plus tard, à Montréal.
Au camp de Chouaguen, le 18 août au matin.
Je vous envoie, Monsieur, l’état de larrangement fait avec le sieur la Force, pour l’arrangement des pri< sonniers ; faites-y cependant tous les changements que vous trouverez convenables, comme celui de n’en point mettre sur l’esquif où sont les poudres. Convenez avec Arnoux pour embarquer plus tôt que plus tard les malades, de leur donner un chirurgien, ou au moins un garcon chirurgien. Je voudrois aussi envoyer deux domestiques avec la première barque qui partira pour Frontenac. Je vous conseille d'en faire autant, avec ordre à M. de la Valtrie de les faire partir avec les premiers bateaux pour rapporter nos effets ; demandez aussi à Arnoux s'il croit que le bien du service exige qu’il passe par Frontenac, ou qu'il vienne en voiture avec nous. J'aime mieux le dernier parti, pour lavoir dans le cas où il faudroit remarcher de suite à Carillon ; mais il faudroit, ce me semble, qu'Arnoux donnât ou envoyât quelqu'un pour faire emporter les effets qu'il peut avoir laissés à Frontenac.
Ne perdez pas de vue l’objet du comblement du port. En supposant toujours que ce soit un ouvrage de peu comme on nous l’a dit, et que ce ne soit pas de la bouillie pour les chats ; car il est désagréable d'annoncer que l’on a comblé un port, et de voir qu’on l’a décomblé trois mois après. Faites attention que sur les quatre cent soixante prisonniers, les matelots que l’on a déjà sont compris. Lorsque vous voudrez faire partir les barques, après avoir employé MM. de Portneuf et Bayeul, écrivez-mol.
Je vous enverrai un sergent, et un cadet pour chacune des autres. Au reste, lorsque nous aurons charoé toutes nos provisions, et que nous aurons pris toutes les berges et bateaux anglois, dont nous pouvons avoir besoin, en donnant les autres berges aux sauvages et les vivres qui resteront, en lard ou en pois, ils les conduiront, en feront des dépôts daus les bois, et viendront les chercher en canot, de chez eux. Ce sont nos missionnaires qui m'ont fait part de cette observation,
LETTRE DU MARQUIS DE MONTCALM A M. LE COM- MANDANT DE BON (sic.)
Je vous renouvelle, Monsieur, un des articles les plus importants de ma première instruction, qui est qu’aucun officier ne doit rien se faire délivrer dans les mMagasins, même de ce qui lui revient en vivres ou en équipement, Ce détail de distribution appartient, conformément aux ordres du Rbi, aux seuls officiers chargés des distributions par les commandants de corps, de quartiers ou de détachements. C’est le seul moyen d'empêcher mille abus. Si quelque officier y contrevient, punissezle avec sévérité, je vous en serai très obligé. Je viens d'être obligé de le faire dans un de nos bataillons.
Montréal, le 24 novembre 1756.
Je n'ai pas encore eu l'honneur de vous écrire, Monsieur, parce que suivant les nouvelles de votre marche, vous n'étiez peut-être pas encore arrivé, Je vous ai beaucoup plaint pendant votre navigation. J’ai l’hon-
neur de vous envoyer copie d’une petite lettre circulaire, et voici, pour vous seul, le fait. On a arrêté trois quarts de farine à Sainte-Thérèse, revenant de Carillon ; deux ont été réclamés par trois lieutenants de Royal-Roussillon, qui disent se les être fait donner par la Force, pour remplacement des rations qu’ils n’avoient pas prises ; vous pensez bien que le Roi ne fait pas voiturer à orands frais, des vivres à Carillon, pour que les officiers les fassent refluer d’où ils sont partis, et que le décompte de l'officier, en argent, des vivres, qu’il ne prend pas, n’a été imaginé que pour la conservation des vivres des magasins du Roi, et ce ne seroit pas en prendre le chemin. Ce détail est pour vous seul, Monsieur, à moins que l'intendant ne vous en parlât, auquel cas parlez-lui de ma colère, de ma punition et de ma lettre circulaire. Une autre fois j'enverrai l'officier en prison pour trois mois, dans un fort. Il faudroit aussi punir les gardes-magasins qui délivrent à d’autres qu'aux officiers chargés des distributions. Voilà, Monsieur, ce que Je vous prie de lui dire, s’il vous en parle.
J'ai permis à M. de Solvignac, ainsi qu'à M. de La Mothe, du régiment de Béarn, d'aller passer quelque temps à Québec, tous les deux pour leur plais; le premier, parce qu'il est recommandé à M. l'intendant ; le second, pour faire sa cour à M®%*° de Beaubassin, quoiqu'il m'ait parlé de sa santé. J'ai permis aussi à M. d’Alerac, parent de M. l'archevêque de Bordeaux, pour être entre les mains d’Ammoux; il y a de l'étoite en lui pour faire un joli sujet. Cependant, avec un air et des propos qui vous séduiront, c’est une mauvaise
-tête ; je lui ai promis de m'occuper de sa santé, de le
former, et de lui faire tâter de la prison. Quant à présent, il est totalement aux ordres d’Arnoux, et s’il ne se conduit pas très bien, sur la plainte d’Arnoux, mettez-lemoi en prison. Si Je permets à d’autres d'aller à Québec, je vous écrirai; je ne doute pas que ces messieurs, dans les vingt-quatre heures, ne vous rendent leurs devoirs : s'ils y manquoient, je ne suis pas en peine que vous les mettiez dans la règle.
S'ils proférent le seul mot de logement pour Québec, faites-les repartir, tout comme sl y avoit la moindre chose à dire à leur conduite.
Nul officier de vos deux bataillons ne doit venir ici sans la permission de son commandant et la vôtre ; ne l’accordez que rarement, difficilement, et qu’il y ait de la nécessité pour affaires du service.
M. de Roquemaure m'a parlé de quelques officiers de son bataillon qui auront envie de passer l'hiver à Québec. J’ai répondu : à sa prudence, et avec votre permission, et qu'on n'ait pas l'air d'y rester tout l’hiver. Il faut de temps en temps aller faire un tour à la troupe, et y rester quelques jours ; je n’ai pas besoin de vous recommander l'exactitude pour les uniformes, c’est-à-dire pour l’habit ; d’ailleurs des mitigations pour les vestes, que je n’aurai jamais lorsque je commanderai en France ; que les officiers, de tous les bataillons y soient assujettis indistinctement, et qu’ils n’aillent pas, sous prétexte qu'ils ne sont pas de la garnison, ne la pas porter ; et au moindre mot qu'ils vous diroient là-dessus, renvoyez-les à leurs quartiers, et mettez-moi toujours en avant comme le loup gris.
M. le marquis de Vaudreuil m'a ordonné de faire renouveler les défenses de jeux de hasard, par les commandants de corps. Il a fait assembler, à cet effet, les officiers de la colonie chez M. Duplessis ; faites faire la même chose par M. de Fontbonne. J’ai remis à M. le marquis de Vaudreuil le mémoire ci-joint, qui est pour vous seul. La réponse a été que toutes les Lois. de France étoient les mêmes pour le Canada, à l’exception du fils d’habitant ; qu'il y avoit une tolérance et un abus, qui ne pouvoient jamais regarder nos officiers, à cause de la distinction du domicile dont il a été frappé ; qu'il croit bien que des mariages faits avec sa. permission et la mienne, seroient valides pour l’état des personnes, mais que nous n'empêcherions pas. lexhérédation, si le père et la mère vouloient la prononcer ; que nous serions blâmés en France, et qu’aussi je devrois refuser la permission aux personnes en puissance paternelle ; qu'il ne vouloit pas consulter son tribunal, mais que, quant à Jui, il en parleroit avec l’intendant, La seule chose que vous ayez à faire, Monsieur, c’est de lâcher un mot vague, comme j'ai fait 1c1 à M. de Roquemaure, à M. de Fontbonne, que les principes de M. le marquis de Vaudreuil, sur cette matière, sont totalement différents de ceux de l’hiver dermier, et c’est ensuite à ce sage commandant à en faire usage, s’il s’apercevoit que quelque officier inclinât à se marier comme l’année dernière. Et vous, Monsieur, avec une modération et une discrétion que vous êtes plus capable. de prendre qu'un autre et que moi-même, si, par hasard, on traitoit cette matière, même l’évêque, que: vous avez des raisons pour croire que M. le marquis
de Vaudreuil pense différemment, qu’il y a peut-être eu l’année dernière des circonstances qui l’avoient déterminé, et que cette année-ci, il peut l'être par d’autres, et si par une conséquence naturelle, on vouloit apporter du doute, sur les quatre mariages faits l'hiver dernier, ne manquez pas de soutenir la validité sur le fondement de la permission, et que vous doutez qu’on l’accorde cette année. Je vous envoie un petit bulletin de nos nouvelles, sûrement l’intendant les a, en tous cas dites-les lui.
M. le chevalier de Lévis s'amuse fort ici. Il passe sa vie avec sa société, chez M de Pénisseault. Il a été d’un grand souper chez M. Martel. Pour moi, je joue au trictrac et je fais whist chez mon général. M'° Varin, rarement; M°° d'Eschambault et parfois je dis des f... avec M°*° de Couagne, et je n’en fais pas. Vous voyez que je n’ai pas étendu mes connoissances.
Du 25:
On a eu des nouvelles de Carillon depuis le départ de M. le chevalier de Lévis, et tout y étoit dans la plus grande tranquillité.
Par les nouvelles de M. Dumuy, fils, et du sieur Desfonds, qui n’est arrivé qu'hier, on est toujours de plus en plus confirmé dans l'opinion que la prise de Chouaguen a fait un effet étonnant chez les sauvages. Les Hurons du Détroit en ont été consternés. Ils sont Anglois dans le fond du cœur, mais entourés des Outaouais et des Poutéotamis. On s’apercoit, dès cette année, de l’avantage pour le commerce des pelleteries,
en comptant celles dont on m'a fait l'envoi et celles qui n'ont pu arriver à temps.
Nous sommes toujours inquiets de savoir quand et comment M. Dumas et M. Duparquet nous descendront.
Par les nouvelles du 9, de’ Niagara, un parti de Loups à rapporté quelques chevelures ; les Mississagués avoient formé neuf petits partis pour aller passer vers le haut de la rivière de Chouaguen et de Ià vers Corlar, s'ils n'y trouvoient rien. Il y en avoit eu de rentré le 9 avec une chevelure. Il est arrivé à Niagara des Loups de Canestoga, frontière de la Pensylvanie. Ils avoient jusqu'à présent resté indifférents à notre querelle, [ls sont repartis avec la hache de leur père. M. Pouchot la leur a remise. Cet officier paroît fort au gré des nations, et fort occupé d'achever ses fortifications et ses Magasins,
Les ambassadeurs des Cinq-Nations, au nombre de plus de cent, se sont fait annoncer hier. Leurs chefs sont arrivés aujourd’hui, et l’on attend le reste demain. On avertira les Iroquois du saut Saint-Louis et du lac des Deux-Montagnes pour venir aux conférences ; on n'avoit pas accoutumé de recevoir la visite de ces messieurs aussi tard. Ils assurent qu’ils ont aussi envoyé des ambassadeurs à Orange ; mais que ce n’a été que pour savoir les résolutions qu'on y prendroit et nous en faire part. J'ai oublié, Monsieur, de vous marquer que M. le marquis de Vaudreuil m'a dit l’autre jour qu’il avoit oublié d'écrire à M. de Longueuil de donner des ordres pour que l’on marie les soldats de nos bataillons sous votre seule permission, et qu’au moyen de cet oubli les prêtres refuseroient, Ainsi, ne
compromettez pas votre signature sur cet article qu'autant que vous serez assuré par M. de Longueuil que cela ne soulèvera nulle difficulté, et sera un malheur pour les amoureux et un retard parce qu’il faudra nous en écrire.
Je vous prie, Monsieur, de dire à M. de Solvignac que M. l’intendant paroît craindre que le séjour de l'hiver à Québec ne fût dispendieux. Aussi, quand lui et M. de La Mothe auront passé le temps des plaisirs à Québec, il faudra bien songer à venir faire le carême dans ce triste souvernement de Montréal pour, suivant les règles, faire Pâques avec son curé.
Montréal, le 20 février 1757.
Je dois réponse, Monsieur, aux deux lettres que vous avez eu la bonté de m'écrire, dont la dernière est en date du 17. Je suis fâché que vous ayez à vous plaindre de votre poitrine. Il faut espérer que le temps doux qu'il fait depuis quelques jours vous sera aussi avantageux que contraire au détachement,
M. le marquis de Vaudreuil est arrivé mardi. J’eus l'honneur de le voir le jour même, et je le trouvai assez bien. Depuis ce temps-là, il va de mieux en mieux, malgré une petite faiblesse à la jambe, qui n'aura aucune suite, Mercredi matin, M. de Longueuil partit pour aller chanter la guerre sux Iroquois du Saut et à ceux du Lac. M. de Rigaud l’avoit été chanter aux Abénakis ; ce qui nous en produira trois ou quatre cents. Le zèle des Canadiens est d'autant plus grand qu’on leur a quasi promis, par des lettres circulaires, que ceux qui
marcheroient actuellement ne marcheroient pas cet été ; d'ailleurs on à quasi pris dans ces mêmes lettres le style de Louis XIV, convoquant l'arrière ban; aussi marchent-ils, car les volontaires, espèce de gentilshommes, s’empressent de marcher sous les étendards de frère Rigaud. M. de Perigny, moins connu que M... marche comme second aide de camp; car M. de Thibaudier de la Ronde, qui étoit à Chouaguen, reste en possession de la place de premier, M. Dufils va, dit-on, à la guerre.
L'armée marche sur quatre divisions: la première part de Saint-Jean le 20, elle est composée de six compagnies de marine, commandée par un lieutenant: la seconde, aux ordres de M. Duchat, capitaine de Languedoc, en partira le 21, elle est composée des piquets de la Sarre et de Languedoc, avec quatre compagnies de troupes de la colonie; la troisième, aux ordres de M. Ducoin, capitaine de Royal-Roussillon, composée des piquets de ce même régiment et de Béarn et quatre compagnies des troupes de la colonie, part le 22; la quatrième, qui part le 23, est composée de la compagnie des grenadiers volontaires, de deux compagnies des troupes de la colonie et d’une compagnie des volontaires du Canada. C’est à cette division que marchent MM. de Rigaud, de Longueuil, Dumas et Lotbinière. Cet ordre de bataille a fait dire à un plaisant que C’étoit M. l'Evêque qui l’avoit fait, jarce que le curé va toujours le dernier à la procession, M. de Malartie doit se trouver à Saint-Jean pour faire distribuer ses .Équipements aux nôtres. Nos officiers et soldats marchent avec le plus grand zèle, J’ai fait, hier, la revue de votre
détachement à Laprairie, et jy ai donné à diner, et Je vous dirois si je vous faisois la relation d’un autre, avec autant de profusion que de magnificence, à deux tables servies également, faisant trente-six couverts, et je joins copie des instructions que jai cru devoir remettre à M. de Poulhariez. J'ai eu l'honneur de voir deux fois par jour M. le marquis de Vaudreuil depuis son arrivée, et de lui remettre le mercredi 17, l'état du détachement. Il y a beaucoup loué le zèle de nos cadets qui marchent tous: cela peut les placer. J'ai eu l’honneur de lui rendre compte, hier au soir, de la beauté et bonté de notre détachement, ce qui m'a paru lui faire plaisir. M. Dumas m'est venu voir, mercredi matin, et il Jui a bien fallu avoir la patience de se laisser persifler. Il a bien persiflé les capitaines de la colonie. Je crains que ce ne soit un intrigant avec moins d'esprit que je ne lui en croyois. J'en agirai toujours poliment avec lui, je m'en servirai même quand je le croirai utile au service du Roï, si on me le donne ; et si on ne me le donne pas, il faudra bien se servir des ouvriers que Javois l’année dernière, tels que MM. de La Corne, Contrecœur et Villiers. Quand ïl croira avoir à se plaindre de moi, il aura une ressource, c’est de dire de moi comme M. Duquesne, que j'aime mieux la marinade qu’une fricassée de poulets. M. de Rigaud m'a assuré qu'il ne savoit rien, il me l’a aisément persuadé, 1] m'a ajouté qu’on lui donneroit ses instructions cachetées pour être ouvertes à hauteur de Saint-Jean ou Saint-Frédéric. Si cela est, c’est du style de la marine transplanté sur terre. Comme j'avois beaucoup écrit, je n'avois plus rien à dire, aussi ne m’a-t-on rien dit, J’ai
une lettre du 12 qui constate par écrit votre bonne volonté et le refus qu’on en a fait; cela m'étoit nécessaire pour diminuer un jour la surprise où le Roi et son ministre peuvent être, que deux jeunes et vigoureux officiers supérieurs remplis de bonne volonté n'eussent pas marché. Ce n’est pas que dans le fond de l'âme je n’en sois bien aise pour vous autres; mais Je suis nommément en état de vous rendre justice auprès de M. le comte d’Argenson, et je l’avois à cœur et je puis en être déditt M. de Longueuil s’est fait saigner hier; cependant je crois que son incommodité n'aura pas de suite; ce seroit bien doinmage qu'il ne pût faire sa première campagne, Voilà tout ce que je pense vous apprendre sur le détachement, Passons à d’autres choses. Depuis que je suis ici, Je passe ma vie à donner des grands dîners de quinze ou seize personnes, et parfois souper aussi nombreux sans en être plus gaillards, Il faut souhaiter que l'hiver prochain on en puisse faire qui puissent dédommager. Dimanche j'avois rassemblé des dames de France, hors M°° de Parfouru, qui m'a fait l’honneur de me venir voir, 1l y à trois Jours; et en la voyant, je me suis apercu que l'amour avoit des traits de puissance dont on ne pouvoit pas rendre raison, non pas par l’impression qu'elle a faite sur mon cœur; mais bien par celle qu’elle a faite sur celui de son époux. Mercredi, une assemblée chez M°%° Varin; jeudi, un bal chez le chevalier de Lévis, qui avoit prié soixante-cinq dames ou demoiselles. Il n’y en avoit que trente, autant d'hommes qu'à la guerre. La salle bien éclairée, aussi grande que celle de l’intendance, beaucoup d’ordre, beaucoup
d'attention, des rafraîchissements en abondance toute la nuit, de tout genre et de toute espèce, et on ne se retire qu'à sept heures du matin. Pour moi qui ai quitté le séjour de Québec, je me couchaï à bonne-heure, J’avois eu cependant ce jour-là huit dames à souper, et ce souper étoit dédié à M°° Varin. Demain, j'en aurai une demi-douzaine. Je ne sais encore à qui il est dédié, je suis tenté de croire que c’est à la Rochebeaucour. Le galant chevalier nous donne encore un bal. Le public prétendoit que nos aides de camp vouléient en donner un mardi, Je leur ai conseillé d'attendre après Pâques, et après le succès du parti, et il sera plus convenable alors de donner des marques publiques de sa joie. . D'ailleurs, ils pourront y inviter leurs confrères MM. Thibaudier de la Ronde et de Perigny. Dés hier soir, on est occupé de visiter et d'interroger l’Oneyout, soupconné de porter une lettre de M. de Cleveland, M. de Perthuis et M. de Montrepos procédant au dû de leur commission, ont fait emprisonner tous les domestiques de M. Varin, sans excepter la très aimable et autrefois très galante M'*° Roi, chargée de l'éducation d’une fille de condition, Ce détachement coûtera au moins six cent mille francs. Ce sont les plus modestes qui parlent ainsi, car beaucoup le mettent à un million. La composition des compagnies est assez bien ; elle est faite d’après les réflexions de mon grand mémoire. Elles sont de cinquante hommes, savoir : quinze soldats des troupes de la colonie et trente-cinq miliciens ; deux officiers, un cadet, un officier de milice, deux sergents dont un de milice. C’est M. de Benoist, aide-major, qui est chargé de cette composition à Saint-Jean.
Le dimanche au soir, depuis ma lettre écrite, M. de Vaudreuil m’a envoyé par son secrétaire ses instructions pour M. son frère, et de suite je lui ai communiqué l'instruction de M. Poulhariez, dont j'avois üne copie toute faite ; jusque et inclus l’article marqué dans votre copie par une croix. Cela a donné lieu après dîner à une très longue conversation, où je souhaite pour le bien du service que sa conduite à venir me prouve la vérité de ses paroles ; pour moi je lui ai parlé avec vérité et fermeté, sans nommer personne de ceux qui s’occuperoient pour mériter sa confiance, à détruire celle qu’il pourroit avoir en moi, de la nécessité où j'étois de lui faire part de mes réflexions et de mes opinions; mais que en même temps il me trouveroit toujours porté à l’aider des moyens pour les succès, lors même que son opinion, qui doit toujours prévaloir, seroit différente de la mienne ; mais que j'osois me flatter que la confiance dont M. le garde des sceaux m'avoit flatté, sembloit me devoir faire espérer qu'il ne communiqueroit plus à l'avance ses projets, et que si la connoissance du pays, de ses ressources, du genre de guerre lui donnoiït une supériorité dans ses vues, il devroit croire que je pourrois le seconder dans les détails et dans les moyens. Cette explication s’est passée assez honnêtement et a fini par une proposition de manger un mufle d’orignal aprèsdemain. Je lui ai dit aussi qu'il ne devoit pas trouver extraordinaire la chaleur que j’avois mise pour offrir vos services et les miens, que j'approuvois son choix ; mais que je me devois et à vous autres, Messieurs, de ne laisser aucune équivoque sur votre zèle, et que je lui saurois gré d’en rendre compte au ministre et d'y
ajouter même que j'en avois eu de l’humeur qui n’avoit rien ralenti de mon zèle pour le succès. Au reste, toutes les instructions réduisent les opérations aux réflexions de mon dernier mémoire et à celles de la lettre qui l’avoit précédé, à cela près que l’on mène quinze cents hommes et que je réduisois ce nombre à six, au plus huit cents, dès qu'on vouloit absolument faire un parti d'hiver.
Je brûle vos lettres, Monsieur, et je vous prie d’en faire de même des miennes, sauf à extraire des choses dont vous voudriez conserver une note.
Je vous prie de demander à MM. de Lapause et Doreil si je ne leur aurois pas prêté par hasard l’extrait du Journal de Lévis.
La verve que j'ai eue ma amené à demander à M. de Vaudreuil ses intentions à votre évard, celles de M. Desandrouins et des officiers des quatre bataillons du gouvernement de Montréal qui se trouvent à Québec, La réponse a été que vous seriez le maître de venir quand vous voudriez et que vous ferez bien de venir dans les premiers jours de mars, avant que le dégel rendit les chemins difficiles ; que M. Desandrouins et ces messieurs feroient bien de s'arranger de même, sauf à vous suivre de quelques jours pour ne pas se trouver dans l'embarras. Je vous prie, Monsieur, de le leur dire, Je serai comblé de vous revoir, je ne vous dissimule pas que J'aurai quelques regrets de ne vous savoir plus à Québec; j'y avois au moins un ami qui parlait quelquefois de moi, à ce qu’il m'assure, dans la rue du Parloir, et dont les conversations étoient bien recues
suivant ce que vous m'écrivez. Je ne sais Si vous voulez me flatter, mais je mérite ces sentiments par tous ceux que je conserve pour l’extrémité de cette rue, Je suis bien aise qu'on parle de moi aux trois dames qui l’habite, flatté de leur souvenir. Je ne suis véritablement touché que de celui d’une à qui je trouve, dans éértains moments, trop d'esprit et trop de charmes pour ma tranquillité. Vous aurez son frère peu de jours après ma lettre; il est de mes amis. Je vais beaucoup dans sa maison et je ne suis pas en peine que vous ne lui fassiez beaucoup d’honnêtetés. Vous pouvez, Monsieur, communiquer mon instruction et ce que vous jugerez de ma lettre à mon ami Lapause. Dites à cette dame que chacun a ses saintes, que pour moi je ne chargerai point la mère d’une neuvaine; mais que la fille ou mari en veulent suivre une pour moi quand je serai à la guerre, j'en aurai un bon augure ; demain je me jette à corps perdu dans la dévotion, Il me sera plus aisé de me tourner vers Dieu et de me détacher du monde étant à Montréal qu’il me le seroit facile à Québec.
Ne doutez pas, Monsieur, de mes sentiments et de mon amitié, Au reste, rassurez cette dame sur l’effusion de sang. Il faut s’en fier à la prudence de Dumas. Duquesne le connoissoit bien, et voici comment il me l’a noté :
Dumas, bon, intelligent, J’ai revu mes notes ; en général, il me les a données justes. Je crois que je n'ai pas besoin de signer ma lettre.
Comme j'ai fort à cœur tout ce qui peut intéresser la réputation des officiers françois, je dois vous dire que
A M. DE BOURLAMAQUE 147 EE SRE OR RS RSR ER SE A D A RE M. de Lusignan s’étoit plaint de la vente de l’eau-de- vie de la part de M. d’Astret, lieutenant de Languedoc. Il a écrit fortement à M. le marquis de Vaudreuil ainsi qu’à moi, pour nous envoyer les preuves justificatives de l’injustice de son accusation et ses regrets sur la réprimande que j’avois faite, M. 12 marquis de Vaudreuil qui ne m’avoit pas laissé ignorer la plainte, n’a pas voulu me parler de la justification et du désaveu que Lusignan fait en galant homme qui a été SUTPTIS ; mais moi je vous prie de le dire à Pascalis, parce que je me souviens que je lui avois parlé de l'accusation ; je dois le désabuser et lui faire part de la Justification ; la probité m'y oblige.
Montréal, 14 mai 1757.
Il nous est arrivé, hier, un courrier avec des lettres en date du 9, où il n’y avoit aucune nouvelle qu'il y eût des bâtiments en rivière; ce qui nous force à renvoyer à Québec une partie farines que nous avons ici ROUE nourrir le peuple. M. le marquis de Vaudreuil m'a ordonné de vous écrire de réduire la ration de pain à une livre et demie, et le décompte de la demi-livre sera fait comme celui du quarteron de lard supprimé, Au reste, quoiqu'il ne m'ait pas parlé des sauvages, je crois pouvoir vous dire que ce sont les seuls que cette réduction ne peut regarder. Il en part un parti du saut Saint-Louis, dimanche, pour vous aller joindre, M. Jacquot * est parti de Québec avec des ouvriers, le 10
* De Fiedmond.
mai, pour vous aller joindre en droiture. Je crois que les circonstances où nous nous trouvons doivent vous faire songer avant tous travaux, à disposer votre fort, votre position entre le fort et la redoute, votre communication avec vos fours, de facon à vous y maintenir en cas d'événements longtemps avec vos propres forces et avoir'toujours votre retraite assurée par le lac Champlain. Vous ne sauriez trop recommander à Saint- Frédéric la conservation des vivres.
P.S.— Je vous prie de prévenir messieurs de Royal- Roussillon et de Béarn, que les officiers qui seront traités et recus aux hôpitaux, payeront par jour, les capitaines, cinq livres, les capitaines en second et les lieutenants, trois livres.
M" de Saint-Ours, de Beaubassin, et M7 de Longueuil, de Drucour sont arrivées hier au soir, de rouvre ma lettre pour vous dire que M. le marquis de Vaudreuil m'a chargé de vous ajouter que Canadiens, soldats des troupes de la marine sont également compris dans la réduction des vivres, et qu’à l'égard des sauvages, vous ne pouvez pas les y comprendre, et que s’il étoit possible sans qu’ils s’en aperçussent de leur diminuer quelque chose, ce seroit bien fait, Il approuve aussi très fort qu'avant toute œuvre, vous songiez à employer vos travailleurs à rendre votre position respectable de préférence à la continuation des travaux. Nous avons eu des nouvelles du fort Duquesne du 15 avril, et de Niagara du 3 et 5 mai. Beaucoup de petits partis, quelques prisonniers et quelques chevelures, et rien de bien important.
Les ordres sont donnés à M. de Rouville pour procurer un quartier de rafraîchissement aux soldats que vous renverrez avec M. de la Grandville ou au moins avec un officier ou sergent,
Montréal, le 17 mai 1757.
Celle-ci, Monsieur, n’est que pour ne pas laisser passer d'occasions sans vous écrire, d’ailleurs nulle nouvelle quoique l’on en ait eue de Québec du 14. L'armée de renfort pour la Belle-Rivière part vendredi ; à demain des conseils d’Oneyouts avec les Népissings et les Iroquois du lac invités à cette espèce de congrès, Demandez au cher petit Arnoux par qui et sur quelle barque vient une barrique de vin. M"° de Baraute se porte bien, elle m'a promis de faire l’honneur de ma maison Jeudi, et M" de Beaubassin me compte un major général,
P, $S. — Je viens de recevoir dans l’insfant la lettre que vous m'avez écrite par Hotchig et celle de M. de Malartic.
Montréal, le 21 mai 1757.
Je réponds par celle-ci, Monsieur, à la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire le 15. Je n'ai aucune nouvelle à pouvoir vous écrire dont bien me fâche ; et pour m'être mis à parier un peu tard pour les nouvelles de France, je perds comme un autre. Le souper de M°° de Beaubassin a été fort gai ; on y a bu les santés de la rue du Parloir et celle du général de Carillon. Il faudra ces jours-ei donner un dîner qui sera
un peu plus sérieux à M°”° de Saint-Ours. Péan est allé s'établir à Lachine, d’où il raménera la Barolon qui accompagne un époux envoyé à la Belle-Rivière avec M. de Villejoin et Louvicourt, Cette partie me paroît, suivant la déposition des prisonniers, menacée. Cela n'empêche pas que le renfort qu’on y envoie, n’ait déjà perdu'de Québec à Lachine quinze jours de temps; on ne sait comment il marche, avec la lenteur d’une flotte marchande plutôt qu'avec la célérité d’une armée de secours, J'ai donné un mémoire anglois pour être envoyé au commandant de Machault et à Des Ligneris. J’ignore si on le fera. J’ai donné verbalement mon projet pour marcher à la fin de la campagne, et la reprendre si on la perd avant, sauf à hiverner où lon pouiroit, Il faut pour cela des vivres et en faire passer d'avance en juillet et en août, force de canots et des bateaux sur le lac Erié. Le fera-t-on ? je ne sais rien; mais divi, scripst.
Le général négocie avec les Oneyouts ; le patriarche des Cinq-Nations à son projet ; il se promet une grande réussite. Cela peut être et cela peut n’être pas ; mais ses propositions doivent être acceptées. Le général m’en a fait mystère. Comme il n’y faut point des nôtres, cela m'est égal et j’en suis instruit.
Noyan part incessamment pour Frontenac. Péan tient un état à Lachine, Le chevalier de Lévis y est allé aujourd’hui.
Dumas ne lâche pas sa proie, 1l obsède toujours ; les beaux-frères ne s'aiment ni ne se réunissent. Celui des Indes me paroît moins assidu, on en veut à sa fureur. Nos Guyennes partiront. Il y aura, lundi, une partie d’île pour l’un d'eux qui est très regretté.
M. de la Grandville aura trouvé des ordres à Chambly.
Jacquot, que J'aime fort, vous communiquera sans doute un projet de bateau qui me paroît bien. 11 m’a prié de n’en pas parler, ce que j'ai fait. Il vous arrive avec quarante-huit ouvriers et douze canonniers. Hotchig vous rejoint avec Langlade et les Népissings, Outaouais : il partira dans six jours. Sabrevois, Bleury partoient plus tard avec un autre parti Mes compliments à
Malartic; j'ai recu sa lettre du 15.
Montréal, le 23 mai 1757.
Depuis ma dernière lettre, Monsieur, la négociation qui était secrète est devenue publique. Les députés Oneyouts qui vouloient du secret ont tout d’un coup voulu de la publicité, croyant par là être mieux soutenus de leurs frères et mieux forcer la main à ceux qui votent pour l’Anglois. Ils n’ont d’ailleurs pas voulu d’auxiliaires. Cette résolution arrêtée à l’improviste avec la grande politique... On assembla les nations. Le brave Sarécoa arriva de Carillon avec ses guerriers. Ononthio présenta un collier de six mille grains où la hache étoit empreinte. Perthuis chante la guerre. Les ambassadeurs relèvent le collier pour eux et les Tuscarorins. Ils promettent de frapper avec leurs frères de la Présentation. On leur promet refuge pour les femmes et les enfants où ils voudront: l’abbé Piquet pour les convertir, des soldats et toutes les nations pour les soutenir quand ils auront commencé à frapper. Il nous est arrivé, hier, la troupe du fameux Minaboigon,
cest un frappe-fort. Ce sont des Mississagués ou Outaouais, et cela partira dans cinq ou six jours avec Langlade et Hotchig. Hier, un parti d’une douzaine d'Iroquois a demandé à partir ces jours-ci. La Milletière a eu l'honneur d’être demandé en plein conseil, et Je voulois l'envoyer, On a recu, hier, des nouvelles des. pays d’en haut ; toutes les nations sont en mouvement, Celles depuis le Détroit jusqu'à Michilimakinac partent pour venir à Montréal. Les Poutéotamis, les Miamis, les Illinois et ceux de la rivière Saint-Joseph pour venir au fort Duquesne. M. Des Ligneris a beaucoup de partis en campagne et même un de deux cents. Toutes les nouvelles de partout menacent la Belle- Rivière pour laquelle je crains, malgré la disposition des sauvages au-dessus de toute espérance. Pouchot a fait. passer diligemment de lui-même poudre et balles, et songe à acquérir des connoissances pour être notre maréchal des logis. Ses ouvrages avancent. La demilieue entièrement finie, Encore un mois et demi, et il n’y aura plus rien à faire, sauf à revêtir ensuite en pierre. M. de Noyan et M"° partent mercredi. M”° de la Naudière a accouché heureusement d’un enfant mort, elle s’en tirera. Les lettres de Québec du 19 n’annoncent aucuns bâtiments en rivière. On croit, vu la durée des. glaces, qu'il aura fallu relâcher à Louisbourg ou qu'ils viennent en flotte, Je donne de vos nouvelles par la voie de Louisbourg à tout événement, Mes compliments au chevalier de Bernetz, et accusez-lui la réception de la lettre qu'il m’a fait l'honneur de m'écrire.
Montréal, 24 mai 1757.
Depuis ma dernière, la négociation des Oneyouts vient encore de changer de forme, Le sage cavalier, pendant l’absence duquel on avoit conclu la démarche publique, a trouvé que c’étoit dangereux et une bravade, toutes les fois qu'on n’avoit pas un gros détachement pour les soutenir; on a dépêché un canot à ceux de la Présentation qui attendoïient le résultat, afin d'aller frapper seuls. Les Oneyouts dissimuleront vis-à-vis lAnglois et désavoueront la démarche si elle est sue ; ils ne parleront que de neutralité et attendront que les circonstances permettent d'agir avec certitude de soutien.
Le 25.
Je réponds, Monsieur, aux deux lettres que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire, le 21. Je les ai recues, hier au soir, avec les divers états qui y étoient joints, dont je vous fais mes remerciements. M. le marquis de Vaudreuil m'a paru très content des divers détails dont vous l’instruisez ; pour moi, je lai été beaucoup, et j'ai trouvé netteté, clarté, activité et bon ordre. Rien à ajouter : Je trouve seulement qu'il faut que les heures de découvertes soient moins fixes,
MM. de Vaudreuil et Péan m'ont promis de faire partir, demain, l’équipement complet des troupes de la colonie, avec dix-neuf chapeaux pour Béarn. Il m’a promis aussi de vous envoyer, dans quelques jours, cent hommes des troupes de la marine. Les trente Mississagués et Hotchig partent demain. Ce sera un parti de cinquante, et d'ici à quinze jours, on en fera partir deux autres, avec huit jours d'intervalle.
Péan m'a dit que la melasse ne manqueroit pas, qu'il alloit vous en arriver plein une barque, et une chaudière par barque. Il seroit d'avis que l’on donnûât de quoi en faire quatre barriques par mois par compagnie ; pour les soldats et les troupes de la colonie, 1l suffit de deux pots de melasse. A l'égard de la facon, les soldats s’en donneroient la peine eux-mêmes. Sur cela, prenez le parti que vous croirez le plus avantageux, le meilleur à pouvoir durer, et souvenez-vous bien d’inculquer à l'officier et aux soldats, que c’est une douceur qui peut manquer d’un moment à l’autre, et à laquelle ils ne doivent pas croire avoir aucun droit.
Landriève et M. Fayol, écrivains de la marine, partent dans quelques jours pour vous joindre et faire leurs fonctions. Lyard, que j'avois fait, l’année passée, sergentmajor de la milice, et qui est devenu, cette année, enseigne, va aussi vous joindre incessamment ; c’est un joli sujet, actif et qui peut être employé fort bien, à tout ce qui est de détail.
Les Anglois trouveront qu'on use de diligence à leur évard, J'ai fait, hier, une sortie à votre occasion, chez M. de Vaudreuil: on ne cessoit d'y rabächer sur la prétendue évasion de votre Anglois, dont lofficieux M. de Lusignan a écrit. On m'en parloit comme de la perte de l’Etat et avec plus d’emphase qüe de celle des deux otages; mais je rembarrai si bien la compagnie que tout le monde se tût... jusqu'à M. le gouverneur général. Au reste, si votre Anglois s’est évadé, à la bonne heure ; il n’en faut plus parler : s’il ne s’est pas évadé, écrivez-le moi, et croyez-moi, défaites-vous-en ; prenez aux premiers Canadiens qui arriveront, quel-
qu'un qui sera enchanté de vous servir toute la campagne, à la même besogne.
M. le marquis de Vaudreuil dit que les officiers de la colonie qui paroïissent manquer de tout, devroient, comme les régiments, envoyer un bateau chercher des vivres, rafraïchissements et autre chose qui pourroient leur être nécessaires.
Je trouve comme vous que le sergent de Béarn a bien réussi en chemin; et je me confirme dans l'opinion qu’un seul homme, plus ou moins, fait beaucoup.
M. de Vaudreuil ne veut pas vous renvoyer les charpentiers de Béarn. Jacquot et Lotbinière vous amènent quatre-vingts ouvriers, et il a fort à cœur le fort Saint- Jean. Il commence à avoir pour ce fort la tendresse qu'une mère a toujours pour le dernier enfant dont elle à accouché. M. de Lévis me charge de ses remerciements et compliments. Le Mercier est ici depuis avant-hier.
P. S.— Il me paroît que le commandant d'hiver a laissé tout dévasté et brûlé : outils, brouettes, palissades, maison de l'hôpital.
Montréal, 25 mai 1757.
M. de Langlade, qui vous remettra ma lettre, est un officier fort accrédité parmi les sauvages. Il vous mène soixante Outaouais, Mississagués, Alsonquins et huit Iroquois du Lac, qui ont demandé à se joindre. Le frère d'Hotchig, qui est un joli guerrier, est le chat. Il a été convenu en plein conseil, qu'on ne leur donneroit point d’eau-de-vie. Les Népissines ont remercié, au nom de ceux qui sont de la prière. Il a été convenu
qu'ils frapperoient fort, qu'ils ne reviendroient pas pour une ou deux chevelures, qu'ils se concerteroient avec Langlade et vous sur l'expédition, que, si vous aviez besoin de découvertes, ils vous en feroient, en allant et en revenant, sans que cela tint lieu de l’expédition qu'ils comptent faire, sur laquelle on leur a donné un peu carte blanche.
Langlade m'a promis que quoiqu'il faille leur donner de la melasse, ils vous en demanderoit moins, et avec plus d'ordre qu’au détachement de M. de Rigaud.
J’ai cru que vous seriez bien aise de savoir ce qui s’est passé au conseil d'adieu ce matin.
Montréal, 27 mai 1757.
Je vous remercie, Monsieur, d’avoir bien voulu me donner de vos nouvelles par la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire le 10 ; je ferai usage de votre mémoire ce matin. M. de Malartic pourra vous dire que votre idée est depuis longtemps conforme à la mienne sur ce que j'avois recueilli des divers avis de la colonie, car d’ailleurs je ne connoïs pas le local.
J’avois prévu ce que vous me marquez en ordonnant que Guyenne me remplacât ses charpentiers de Béarn à Saint-Jean.
Je n'écris pas à M. de Malartic, maïs dites-lui que je suis bien persuadé que sa présence n’est pas inutile aw régiment de Béarn, malgré l’expérience et l’acquit de M. de l'Hôpital.
J’ai recu une lettre de M. Ducoin avec un état des malades et des morts, depuis le 12 novembre jusqu’au
28 avril. Je ne lui réponds pas, mais je vous prie de lui en accuser réception,
Le cher petit Arnoux part demain pour vous joindre, et vous porte un précis que j'ai fait des nouvelles omises par M. Doreil. Celles de Québec du 4 font trembler. Il faut des vaisseaux à Québec pour le 14 : nous ne laissons pas que de songer à la chair de cheval en guise de lard, si nos vaisseaux n’arrivoient pas. On est honteux d’avoir fait marcher quinze cents hommes et d’avoir autant gaspillé de vivres; article pour vous seul. |
M. le marquis de Vaudreuil envoya, hier, éveiller à quatre heures et demie M. le chevalier de Lévis pour aller demander à diner à M. de Senezergues. La pluie fit changer ce projet en celui de faire un petit diner fin de huit personnes chez le chevalier de Lévis. J'y fus invité, mais j'avois du monde prié de la veille, et le major général me remplaca.
Bougainville a passé la journée du lundi délicieusement à l’île Sainte-Hélène ; celle de mardi dévotement à la Montagne *, J’y fus à quatre heures, et j’eus la complaisance d'y souper en réfectoire à cinq heures trois quarts.
Montréal, le 9 juin 1757.
M. Hertel de Louisbourg, qui vous remettra ma lettre, mon cher Bourlamaque, est un joli sujet, je vous le recommande. Si vous avez occasion, employez-le, et
* Maison de campagne des Sulpiciens, à Montréal.
s’il fait bien, comme je n’en doute pas, écrivez à M. le général. |
Il nous est arrivé, ce soir, quarante Outaouais au lieu de quatre cents. A la vérité, on dit que ce n’est que l'avant-garde, On ne tardera pas à vous les faire passer. Il nous est arrivé aussi trente Mississagués.
M. Hertel compte avoir beaucoup de crédit avec les Abénakis, qui sont en petit nombre à votre camp.
Le courrier de Québec qui est arrivé, ce matin, et c’est toujours la même chose, et il faudra, dans peu, leur envoyer des farines, et l’on envoie ordre au régiment de la Reine de venir camper avec Guyenne. Ils n'y seront pas, cependant, avant le 23. Mes compliments à tous vos messieurs. Mes amitiés à Malartic.
P.S. —Je rouvre ma lettre, Monsieur, pour vous apprendre que deux des six vaisseaux de Gradiche sont arrivés au Pot à l’eau-de-vie. Ils étoient partis le 10 mars. [ls portent des farines et du lard, ainsi que des troupes. Point de lettres pour personne. Un mot du nouveau ministre de la Marine. Je n’ai eu qu’une petite lettre de recommandation de M. d’Argenson, qui est exilé à la terre des Ormes. M. de Machault à la sienne. M. de Paulmy en fonction. M. de Moras, la Marine. M. de Palud et le Normand, travaillant sans lui, ce qui fait de la peine aux commis. Toutes nos demandes en vivres, armes, troupes accordées. Le maréchal de Belle- Isle à la tête de tout. L'abbé de Bernis au conseil ; des membres du parlement exilés. Le parlement n’étoit pas rentré, 1l étoit en pourparlers, et négocie le retour de ses membres. Le Roï a reçu un coup de poignard qui n'a rien été, Le meurtrier n’a rien voulu avouer, il !
n'étoit pas jugé, on attendoit la rentrée du parlement, Huit maréchaux de France. (
Deux escadres, l’une pour Louisbourg et l’autre pour le Canada. Les Anglois y envoient aussi seize vaisseaux et force de troupes. On n’a point envoyé de troupes en Allemagne. La reine de Hongrie a pris le contingent en argent, mais nous allons, dit-on, faire le siège de Vezel comme auxiliare. La première division de 25,000 hommes, aux ordres de M. de Soubise, devoit partir le 17 mars. Cette nouvelle, et celles des maréchaux de France, ne me sont écrites que par Gradiche, qui prétend que l’armée auxiliaire pour la Westphalie sera de 100,000 hommes. En ce cas, je vois l’électorat de Hanovre repris.
Il est arrivé un petit bâtiment de la Martinique.
Montréal, 10 juin 1757.
Nous venons, Monsieur, de recevoir avis, par une lettre chiffrée, que le roi a accordé toutes les demandes faites en vivres, munitions, armes et marchandises, Tous les hommes nécessaires pour dix compagnies nouvelles dans les troupes de la Marine, huit dans la Reine et dans Languedoc... Si tout nous arrive, six cent cinquante. Augmentation des canonniers, des soldats de Royal-Artillerie et du corps royal. Les mêmes lettres nous annoncent une escadre de dix-huit vaisseaux avec un gros Corps de troupes angloises que l’on croit destinées pour l’Ile-Royale, nous annonçant aussi une flotte aussi considérable prête à les suivre partout,
P. S.— M. le comte de Vaudreuil, gouverneur de Saint-Dominique, qui depuis deux ans demandoit son rappel, l’a obtenu. Sa place donnée à M. Bast,
M. de Senezergues enverra cette feuille à M. de Bourlamaque, cachetée.
Supplément aux dernières te — Le Roi à tenu un lit de justice, en septembre, où il a supprimé une chambre des enquêtes et une des requêtes, et exilé plusieurs magistrats. L’assassinat du Roi à été commis le 5 janvier; le nommé Damiens lui a porté un coup de couteau, comme il montoit en carrosse. Ce forcéné n’avoue rien, et, comme un autre Ravaillac, il témoigne des regrets de n’avoir pas réussi.
Les deux ministres ont été exilés le 4 février. La. lettre du Roi à M. d’Argenson dit:
«M. d’Argenson. — Votre service ne m'étant plus nécessaire, je vous ordonne de me renvoyer la démission de votre charge de secrétaire d'Etat et autres emplois, et de vous retirer dans vos terres ”
Celle à M. de Machault porte :
“« M, de Machault, — Quoique je sois bien persuadé de vos bonnes intentions, les circonstances présentes im’obligent de vous demander les sceaux et la démission de votre charge de secrétaire d'Etat de la marine. Soyez toujours sûr de ma proc et de mon amitié. Si vous avez des grâces à demander pour vos enfants, vous pouvez le faire en tout temps; il convient que vous vous retiriez quelque temps à Arnonville; je vous conserve votre pension de ministre et les honneurs de garde des sceaux.
Nous avons trois escadres en mer, une de six vaisseaux, pour les côtes de Guinée; une de vingt-quatre vaisseaux, de la compagnie des Indes, trois vaisseaux de guerre commandés par M. Duché, chef d’escadre,
avec 3,000 hommes de troupes de terre, commandée par M. de Lally. La troisième, commandée par M. de Bauffremont, est allée aux îles, et est composée de six vaisseaux de guerre. MM. de Montalès et de la Rigaudière ne s'étant pas trouvés au combat de M. de Beaussier, il y a eu ordre de la cour d'informer de leur conduite. M. de Montalès, accusé par ses officiers mariniers, à été justifié par le conseil de guerre sur le dire de M. de Beaussier. M. de la Rigaudière a été si vivement saisi d’une lettre dure du ministre, qu’il est mort de désespoir, et n’a pu être mis au conseil de guerre, où il se seroit sans doute justifié. Il me paroît même par la lettre que J'ai vue, qu'il n’y avoit pas ordre de l’y mettre, mais un simple ordre de rendre compte de sa conduite. L’escadre de Guinée est commandée par M. Lucrain, ancien capitaine de vaisseaux. Celle. est partie en décembre ; celle de M. de Bauffremont est partie le 25 janvier; celle des Indes devoit partir au premier juin. Le Roi a tenu son lit de justice, le 20 décembre ; s’il falloit s’en rapporter aux termes de la lettre que j'ai lue, et dont j'ai tiré ces nouvelles, il sembleroit qu'il a supprimé les chambres des enquêtes et des requêtes, mais Je pense qu'il faut réduire cela à une de chaque espèce, d'autant que c’est un projet dont il est question depuis deux ans. Je prie M. de Senezergues d'envoyer copie de ma lettre à M. de Fontbonne, et de l'envoyer en original à M. de Bourlamaque.