‹ Collection des manuscrits (volume 5)Chapitre 1 sur 4 · CHEVALIER DE LEVIS · texte numérisé non relu

CHEVALIER DE LEVIS

Montréal, 20 juillet 1756.

J'ai l'honneur de vous renvoyer l'état que M. de Montcalm m'a remis, répondu à chaque article.

Je fais tout ce qui dépend de moi pour vous faire passer prompteraent vos besoins. Si j'avois pu m'absenter plus tôt de Québec, les envois ne seroient pas si retardés. Je les presserai tant que je pourrai pendant le peu de temps que je dois rester ici, et je compte que vous serez approvisionné avant mon départ.

Il vous passe six cents hommes de recrues au moins. Elles sont en route, habillées et armées, à la réserve de

cent cinquante qui sont passées depuis peu et qui ne sont qu'équipées et armées.

Monsieur le général doit vous envoyer encore sous peu de jours quatre cents Canadiens qu'il m'a dit devoir lever, et je l'en ferai ressouvenir. On m'avoit assuré que le hangar qui devoit servir de magasin alloit être fini, et en conséquence je vous avois proposé de supprimer les va-et-vient du fort Saint-Frédéric, en faisant aller en droiture M. de Bleury à Carillon. Mais le sieur Laforce écrit qu'il ne peut y rien mettre, que les vivres restent à l'injure de l'air et qu'il s'en trouve beaucoup de gâtés. Cela ne peut être autrement, s'ils restent quelque temps exposés à la pluie ou au soleil.

Je vous demande en grâce de faire accélérer la perfection du hangar. Vous savez que les vivres sont la pierre fondamentale de toutes les opérations. M. de Lotbinière occupé d'autres ouvrages pourroit négliger celui-là, si vous ne vous y intéressiez pas.

Je vous prie avec toute l'instance possible de vous adresser à moi, non seulement pour ce qui concerne la partie du service dont je suis chargé, mais même pour ce qui peut regarder vos petits besoins particuliers. Je serois bien charmé de trouver occasion à pouvoir mériter l'honneur de votre amitié. Personne ne le désire plus ardemment que moi et n'a l'honneur d'être avec un plus sincère et parfait attachement, etc.

Montréal, 26 juillet 1756.

Je viens de faire une tournée à la rivière Chambly et à Saint-Jean pour faire accélérer les transports ; et au moyen de quelques arrangements que j'ai faits et d'un chemin que je fais raccommoder et qui étoit impraticable, je compte que nos transports iront bon train. Les entrepôts sont pleins.

M. de Bleury continuera d'aller en droiture à Carillon. Je voudrois bien que rien ne vous manquât, autant que le pays peut le permettre.

J'ai marqué ce matin au sieur Almain de faire tenir un compte, par le garde-magasin, des vivres que le soldat ne prendroit pas et d'en compter tous les mois avec le major de chaque corps. Il en sera de même pour les officiers. Cet arrangement peut être susceptible de quantité d'abus ; mais il subsistera pour cette année.

Je vous suis bien obligé des nouvelles que vous avez la bonté de me marquer. Il est de la dernière conséquence, comme vous l'observez, de mettre la navigation en sûreté. Je crois néanmoins que les Anglois ne pourront jamais prendre sur le lac Champlain que quelques bateaux qui se trouvent seuls, parce qu'ils ne pourront y en avoir une certaine quantité, et point du tout si on fouille les rivières. Si l'entreprise eût été faite plus tôt, elle étoit sûre ; présentement, c'est pair ou non.

Elle réussira encore si on n'a pas renforci (sic) considérablement. Nous le saurons sous douze jours, et peutêtre plus tôt. Je compte M. de Montcalm rendu demain. Je ne verrai M. de Vaudreuil que demain. Je n'ai que le temps de vous écrire, M. de Bleury voulant repartir sur-le-champ.

Nous venons d'apprendre par un bateau qu'on nous a envoyé de Louisbourg que les Anglois y avoient une escadre croisant sur Scatari. Elle est composée de deux vaisseaux de 60, deux de 40 ou 50 et de deux senaux. M. Boissier a ramené avec lui ce bateau, et il est informé de leurs forces. Cette escadre ne l'empêchera pas d'entrer à Louisbourg.

Aussitôt que je saurai la réussite de l'entreprise, je retournerai à Québec, où mon absence retarde toutes les affaires d'En-Bas.

Je suis persuadé que M. de Vaudreuil trouvera toujours au mieux vos dispositions ; je vous le ferai savoir.

Montréal, 29 juillet 1756.

M. de Vaudreuil me fit voir avant-hier les dispositions que vous avez faites de vos troupes en cas de combat. Il les a fort approuvées; j'en étois d'avance bien persuadé.

M. d'Hert me mande du fort Saint-Frédéric que vous l'y avez envoyé pour faire faire du pain, les fours de Carillon ayant été brûlés.

Cet officier m'observe que l'hôpital manque de rafraîchissements et de toile pour paillasse et de plusieurs ustensiles comme pots à eau, bassins, etc. Je vous envoie l'état des toiles et rafraîchissements qui ont déjà passés dans ce poste pour l'hôpital. A la vérité, il j en a quelque petite partie encore en chemin. Je ne sais à quoi toutes ces toiles ont été employées. Je fais chercher dans la ville le plus d'ustensiles qu'il sera possible, et je vais les faire passer à Saint-Jean. Ci-joint est un état d'ustensiles que l'on vient de trouver et que j'envoie pour l'hôpital de Saint-Frédéric. Il est bon que vous en soyez informé, parce qu'on aura plus soin du tout lorsqu'on saura que vous en avez connoissance. J'ai besoin de prendre toutes sortes de précautions pour maintenir l'ordre dans les consommations, parce que le pays ne permet pas de faire certains arrangements qui v^onviendroient. Je fais ce que je peux pour faire face à vos besoins ; je ne peux y réussir comme je le voudrois ; le pays ne fournit pas assez.

Montréal, le 7 août 1756.

Je fais passer quantité de mélasse à Carillon pour qu'on puisse en donner aux troupes en place d'eau-devie, lorsque vous le jugerez à propos ; et je recommande d'avoir attention dans ce cas à supprimer l'eau- de- vie.

Je pense que deux pots de mélasse par mois à chaque homme suffisent. On pourroit ne leur en donner que pour huit jours à la fois et la distribuer par plat. Si elle manquoit, on auroit recours à l'eau-de-vie.

Montréal, le 7 août 1756.

J'ai reçu les deux lettres dont vous m'avez honoré le 2 et 3 du courant.

J'ai fait passer tout ce que j'ai pu pour l'hôpital de Saint-Frédéric, et il doit à présent y avoir du riz, vinaigre, mélasse, sucre, prunes, qu'on demandoit à force, ainsi que quelques ustensiles et toile pour draps. La barque a pris trente-neuf quarts d'eau-de-vie.

Vous devez avoir reçu aussi un chirurgien qui est celui que vous souhaitez ; il emporte des remèdes. M. Doreil l'a fait partir le plus tôt qu'il a été possible ; mais c'est le commandant du détachement où est ce chirurgien qui n'a pas fait grande diligence. Il n'a pu sans doute mieux faire. M. Doreil est sous mes ordres ; il n'a pas besoin que je le réveille, me paroissant très zélé et attentif pour ses fonctions.

M. le général ne trouvera pas mauvais que vous renvoyiez les miliciens qui ne pourront se rétablir suivant les apparences, au rapport des chirurgiens. Votre monde va encore augmenter, puisque MM. de Langy, Charly, Thiballier et Bailleul, tous quatre commandant

des détachements, n'étoient pas encore arrivés à votre camp.

Je vous suis sensiblement obligé des détails que vous voulez bien me faire du succès de vos différents détachements. Je souhaite fort que celui que vous allez commander pour le fort Georges puisse vous procurer quelques centaines de prisonniers, M. de Vaudreuil m'a fait lire vos deux lettres ; il prétend que vous auriez pu, sur ce qu'il vous avoit écrit, faire tel détachement que vous auriez voulu et marcher vous-même. Il vous écrit plus positivement. Il voudroit que vous puissiez engager la garnison du fort Georges à sortir sur une centaine d'hommes que vous feriez voir, et la couper au moyen de votre détachement que vous auriez mis en embuscade. Le malheur arrivé au fils de M. de Contrecœur est bien affligeant pour un père.

Je ne partirai point pour Québec que je ne voie votre subsistance assurée dans les entrepôts.

Je vous fais bien des remerciements de l'état de charge que vous avez eu la bonté de m'adresser des bateaux de M. de Bleury et de l'état du nombre de votre armée. Je l'ai remis à M. de Vaudreuil.

M. de Montcalm devoit partir hier avec l'armée de Frontenac, pour joindre au sud, vis-à-vis l'Ile-aux- Galops, M. de Eigaud qui a la Sarre et sept cents Canadiens. M. Des Combles, ingénieur, étoit de retour à Frontenac de Chouaguen depuis plusieurs jours. Il avoit visité les dehors par deux fois, et il en dressa le plan d'attaque, que je vous envoie et que je vous prie de me renvoyer, parce que je n'ai que celui-là. Il ne convient pas, je pense, de le rendre public. Cela ne

feroit pas peut-être plaisir à M. de Montcalm. Il pourra d'ailleurs ne pas suivre ce plan, d'autant mieux qu'un officier anglois qui est prisonnier chez les sauvages et qui voudroit nous toucher en sa faveur en a donné un autre. Je le remis à M. de Vaudreuil qui l'a adressé à M. de Montcalm. Aussitôt que nous aurons des nouvelles, je vous les ferai savoir.

Il est très sûr que le 25 juillet, jour auquel l'ingénieur étoit devaut la place et que trois déserteurs en sortirent, il n'y avoit que mille hommes de garnison en milice, qui ne demandoient qu'une occasion de nous joindre ; mais les Anglois a voient deux bons régiments à portée de donner du secours, lesquels, joints aux bateliers qui dévoient les descendre, feroient un furieux renfort, et je doute qu'ils n'aient pas été avertis par les sauvages des Cinq-Nations, qui se sont malheureusement trouvés en chemin pour venir ici, moitié par Niagara et l'autre en droiture pour Montréal, où ils sont. Il est sûr qu'étant informés de notre marche, ils auront dépêché les meilleures jambes pour informer l'ennemi. En ce cas, nous en tirerons l'avantage d'avoir fait diversion.

Nous gardons les Cinq-Nations jusqu'à la semaine prochaine.

Honorez-moi, je vous prie, de la continuation de votre amitié. Soyez bien convaincu de ma reconnoissance et du sincère attachement avec lequel j'ai l'honneur d'être, etc.

Montréal, 10 août 1756.

J'ai reçu la lettre dont vous m'avez honoré le 5. Je suis bien persuadé de toute votre attention à faire exécuter vos ordres sur les consommations. Le dernier voyage de M. de Bleury vous aura procuré de bons articles, et, pour peu que vous soyez approvisionné, le va-et-vient de Saint-Jean à Carillon vous fournira suffisamment.

M. Perthuis, qui parle bon anglois, a interrogé les prisonniers de M. de Beaujeu. Il paroît toujours, suivant les dépositions, que les Anglois en veulent à la Pointe ; mais cela n'est pas décidé pour cette année. A savoir si le comte Loudon trouvera tout assez préparé pour faire cette entreprise. Un de ces prisonniers, et qui paroît dire la vérité, prétend qu'il n'y sera employé que sept à huit cents hommes, et que, si on ne fait pas cette opération cette année, on fera un fort à l'endroit où M. de Dieskau laissa les bateaux l'année dernière, à la faveur de l'armée qui en protégera la bâtisse. Pour moi, j'ai peine à croire que le comte Loudon, qui est sans doute un homme de guerre, reste oisif le reste de la campagne, surtout s'ils perdent Chouaguen, comme il y a apparence.

M. de Vaudreuil est dans le dessein de marquer à M. de Montcalm de lui faire passer deux bataillons, aussitôt Chouaguen pris. Tout sera prêt pour leur passage à la Prairie, et ils vous parviendront, partis de Chouaguen, en peu de jours.

Il n'y avoit encore, le 27 juillet, à Chouaguen que huit ou neuf cents hommes, suivant la déposition d'un homme de Corlar même, qui dit que l'on ne pensoit pas à y renvoyer des bateaux depuis le coup que M. de Villiers avoit fait sur eux ; que ces mêmes bateaux avoient remonté à Corlar et qu'ils y étoient encore. Je regarde Chouaguen pris, et s'il l'est, j'en aurai d'autant plus de plaisir que toutes les lettres venant du fort Frontenac portoient qu'il y avoit trois mille hommes ; et M. de Montcalm est parti dans cette incertitude, quoique nous fussions presque sûrs qu'il n'y avoit, le 25 juillet, que neuf cents hommes ; et nous le lui avions dit. Si au contraire noiis étions repoussés à Chouaguen, M. de Vaudreuil vous enverra toujours un bataillon de renfort et plus, si on voit quelque certitude que cela soit nécessaire ; il connoît la conséquence de vous renforcer.

L'of&cier prisonnier des sauvages, dont vous me faites l'honneur de parler, est encore au Sault-Saint- Louis. Il en impose dans ses dépositions ; il fait monter les forces angloises au double. La gazette de la Vieille-Angleterre ne les fait monter en toute la Nouvelle qu'à douze mille, en comptant le secours du général Loudon ; ce qui me feroit croire volontiers qu'il n'y aura pas plus de huit mille hommes à l'expédition de la Pointe, Ils en ont à garder les frontières de la Virginie, de la Pensylvanie ; suivant les nouvelles que nous avons de la Belle-Rivière, ils s'y tiennent sur la défensive et ne pensent point à y attaquer.

Nous avons reçu un exprès de France, de la part de la cour, pour nous informer que le Eoi a pris le parti de s'emparer de l'île de Minorque pour se dédommager

des pirateries des Anglois. La lettre est du 20 mai, et elle espère que l'on s'emparera de la citadelle. Vous verrez par mes nouvelles particulières qii'elle n'étoit pas prise le 21 mai, et que l'escadre de M, de La Galissonnière s'étoit battue contre l'amiral Lency (sic).

Monsieur le garde des sceaux nous envoie l'ordre du Roi pour autoriser à armer en course.

L'Angleterre nous a déclaré la guerre le 17 mai. La cour ne le savoit pas encore lorsqu'elle nous a écrit. On m'a adressé la déclaration dont je vous envoie copie.

Autre nouvelle bien intéressante est le traité que nous avons passé avec la reine de Hongrie, offensif et défensif.

J'ai l'honneur d'être avec le plus sincère et parfait attachement, etc.

Bigot.

P. S. — L'officier anglois fait prisonnier par M. de Beau jeu vient d'être interrogé. Ce n'est pas grand'chose, et il paroît être meilleur habitant que militaire. Il croit fermement que le comte Loudon a mené dix mille hommes de troupes de la Vieille - Angleterre, sans compter les femmes et enfants. On le lui a fait accroire ; il est sûr que ce milord est arrivé.

J'ai fait voir au chirurgien-major de la place l'état des remèdes qu'on vous a remis et que vous m'avez adressé. Il prétend qu'il y a abus dans cette consommation de la part des chirurgiens.

Il vient d'être envoyé à Carillon deux coffres de remèdes. Le sieur Feltz m'a dit qu'il alloit encore faire

un envoi des drogues demandées, qui ne sont pas comprises dans les deux coffres.

M. Drouillon, porteur de la présente, qui arrive de France et qui avoit été fait prisonnier à la Belle- Kivière en 1754, m'a prié d'avoir l'honneur de vous le recommander.

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