LUI
Montréal, 15 octobre 1759.
Je n'ai reçu que hier la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire le 10.
Les deux goélettes n'attendent que le veut pour partir. Elles sont prêtes depuis plusieurs jours. Il est à souhaiter que nos équipages soient retirés avant qu'ils apprennent qu'on ait fait quelque coup sur eux.
Je vous ferai rendre à Jacques-Cartier les équipements, lorsque vous jugerez que la campagne sera à la veille de commencer.
Le 16 [octobre 1759], à 9 heures du soir.
Voilà enfin les Anglois en mouvement, et nous avons perdu nos chebecs qui se sont coulés, et il est à craindre
72 LETTRES DE l'INTENDANT BIGOT
que l'équipage périsse en s'en retournant par le chemin qu'ils ont pris. Monsieur le général donne les ordres pour faire marcher tout le monde, qui ne montera pas haut : quinze cents hommes en feront l'afïaire ; mais ce sont les vivres qui nous manqueront le plus. J'ai vu par moi-même la mauvaise volonté des habitants pour battre et livrer leurs bœufs, et cela à l'exemple de la gentilhommerie et des officiers qui crioient comme des diables qu'on prenoit leurs bœufs. Je leur ai toujours cité le gouvernement de Québec qui n'a jamais dit mot. Je fais toujours enlever. Je vais faire chercher demain toutes les farines de la ville ; je montre l'exemple, car j'en donne vingt quarts que j'avois sauvés du Palais.
Voici pour le coup le dénouement du Canada. Dieu veuille que nous ne fassions pas quelque quiproquo ! Il seroit à désirer que cette nouvelle ne perçât à Québec qu'après le départ des vaisseaux. Je suis d'avis de retarder les goélettes. Montréal est plein de gens de Québec qui vont et qui viennent ; vous ne les laisserez sûrement pas passer.
Bigot.
P. S. — Ordonnez, si vous voulez bien, à M. Vauquelin de ne })oint laisser passer de bâtiments. Je sais qu'il y a de petits bâtiments de Batiscan qui vont à Québec et passent la nuit devant Jacques-Cartier ; ils y portent des provisions.
^Montréal, le 21 octobre 1759.
J'ai reçu les deux lettres dont vous m'avez honoré les 18 et 19.
Vous devez recevoir aujourd'hui, si vous ne l'avez pas déjà reçu, deux cents sacs de farine ; et il en partira demain deux mille minots de Terrebonne. Il nous en faut tant de tous côtés que nous avons bien de la peine à fournir; l'habitant est malade ou est à la guerre, et comment faire battre ? Cela e^t presque impossible. II faut cependant en venir à bout ou abandonner tout. Nous sommes dans une mauvaise situation, et on ne le pensera pas en France, parce qu'on y ignore que l'habitant fait la guerre et que, pendant ce temps-là, il ne travaille pas pour se nourrir.
Il est grand temps que le gouvernement de Montréal arrive ou, pour mieux dire, le bataillon de la ville. Dieu veuille qu'il ne soit pas malade à son arrivée, comme les habitants de la campagne ! Ils le sont presque tous, et M. de Bomiamaque n'a pas reçu un homme de cinq cents qu'il demandoit et qui avoient ordre de se rendre. M. de Vaudreuil craint plus pour ce côté-ci que pour Jacques-Cartier, et il vous écrit en conséquence. Ce qu'il y a de sûr c'est que M. de Eigaud ne peut avoir de quoi former son camp ; il ne s'est pas rendu cent cinquante hommes depuis quatre jours ; tout le monde est malade. Montréal pris, tout est dit. Il n'en seroit pas de même de Jacques-Cartier, et cela ne nous empêcheroit pas de passer l'hiver à Montréal,
74 LETTRES DE L'iNTENDANT BEGOT
M, Denel nous assura qu'il avoit vu embarquer des troupes de terre.
Si les ennemis ne percent pas par les Eapides, lorsqu'ils attaqueront l'Ile-aux-Noix ou qu'ils viendront par terre pour la tourner ou pour se rendre à la Prairie, je doute qu'ils réussissent, surtout si nous avons eu le temps de faire monter deux frégates du munitionnaire dans la rivière de Chambly. Le Colibri s'y rendra demain bien armé.
Il arriva hier au Sault soixante-dix hommes des chebecs, épuisés de fatigue et de faim. Les autres étoient dispersés dans le bois ; on a envoyé au-devant. La goélette commandée par Saint-Onge est revenue à rile-aux-Noix.
Bigot.
P. S. — Peut - être que Selleri vous trouvera en chemin. M""® Péan me charge d'avoir l'honneur de vous faire bien des compliments de sa part.
Nous n'avous tout au plus de bateaux ici que pour le courant du service ; ils sont tous à Chambly et à Saint-Jean ; et où prendre du monde pour vous les envoyer ? On ne peut y penser qu'après cette affaire finie. Cadet a envoyé du sel à Jacques-Cartier, mais en petite quantité. J'écris à M. Tonancour de faire ramasser les bateaux ; je l'en avois déjà prié.
LETTRES DE l'INTENDANT BIGOT 75
LYI
Le 22 octobre 1759.
Malgré toutes vos précautions, Québec sera informé du mouvement de M. Amherst. Nous n'avons pas eu de nouvelles de M. de Bourlamaque aujourd'hui. Nous sûmes hier que quinze ou vingt berges s'étoient approchées de rile-aux-Xoix, à portée et demie de canon. Le monde ne se rassemble pas et nous sommes fort heureux que M. Amherst n'aille pas plus vite en besogne. Je croirois pour peu qu'il ne veut que se montrer et prendre des connoissances, ou qu'il est sûr du beau temps. Si nous avions quelques soldats à envoyer dans les paroisses, il n'y auroit pas tant de maladies prétextées ; il n'y en a pas un dans Montréal, ni sergent et encore moins d'ofhcier.
M. de Vaudreuil persiste à vous demander du monde, dans la crainte que M. Amherst fît quelque portage et laissât rile-aux-Xoix ; car, s'il en entreprenoit le siège, le mauvais temps le preudroit sûrement et il seroit obhgé de l'abandonner.
Vous aurez de la peine à finir votre fort pour les établissements, faute de madriers et de planches.
Il n'est point douteux que votre présence est nécessaire à Jacques-Caitier, et que, si l'ennemi savoit que vous n'y êtes plus, il jugeroit l'armée très foible. On voudroit vous avoir partout, mais cela n'est pas possible.
Je compte qu'il y aura assez de vi\Te3 aux Trois- Eivières pour le passage des troupes et Canadiens que vous nous envoyez, supposé que M. Amherst n'ait pas fait prendre les farines qui sont au Cap-de-la-Madeleine.
J'aurai soin que votre maison soit prête à vous recevoir.
M. le marquis de Vaudreuil m'a dit que vous avez bien fait de retenir les bœufs de M. de la Gorgendière.
Les goélettes parties de Jacques-Cartier, il n'y aura plus à douter que les Anglois ne sachent le mouvement de M. Amherst, ils le sauront même plus vite... (le reste est incompréhensible). .
Je ne vois pas trop comment vous nous ferez passer le bataillon que M. de Vaudreuil vous demande. Aurezvous assez de bateaux ? Quand ces troupes auront été à leur destination, il faudra bien nous en renvoyer les bateaux. Si une partie vient par terre, je ne sais si vous aurez des souliers françois à leur faire donner.
Bigot.
P. S. — M™"" Péan a l'honneur de vous faire mille compliments. M. de Malartic a été faire la revue des logements dans les quartiers ; il en formera un rôle qu'il me rapportera ; il mettra bien cette partie en règle tout seul ; je n'a vois personne à lui donner pour faire pour moi.
Montréal, le 23 octobre 1759.
Vous verrez par la lettre d'hier de M. de Bourlamaque que les Anglois ont descendu, suivant le rapport des sauvages, à deux lieues au nord au-dessus de l'Ile-
aux-Xoix. Perrot prétend avoir visité le lieu où ils sont, et qu'il y a un petit bateau qui mène jusqu'à la prairie de Boileau, plus bas que notre île, et que le portage est beau. Il paroît aussi qu'ils voudroient venir par la rivière du Sud. Il y avoit, le 21, vingt berges ou gros bateaux. S'il y avoit du monde à nous dans cette partie, il n'y auroit rien à craindre ; mais il ne s'y est pas encore rendu un homme. J'envoie demain à Berthier cinq bateaux pour passer les premiers cinq cents hommes à Sorel ; car, s'ils se rendoient ici, on n'en retireroit peut-être pas deux cents. Il est fâcheux que nous manquions de bateaux ; ils sont tous à Saint- Jean et il y en faut beaucoup en cas de besoin. Les ennemis n'attaqueront pas l'Ile-aux-Xoix ; leurs gros vaisseaux ne se sont pas ernbossés devant Québec ; comment des craquelins se présenteront-ils devant de pareilles batteries ?
Il y a des découvreurs du côté de la rivière Chazy et Châteauguay.
M. de Laubara est arrivé avec les vingt montagnards écossois et un officier. Les soldats, dont il y en a deux qui servoient pour le Prétendant, disent que l'on doit laisser l'Ile-aux-Xoix et faire des portages au nord et au sud. L'officier a parlé à Stobot qui avoit été pris à la fin d'août par un corsaire dans le golfe ; il le fit passer pour un boucher de l'armée ; on lui donna et à d'autres un petit canot, et il fut à Louisbourg et, de là, remettre les lettres à M. Amherst. Je suis persuadé que M. Wolfe le prioit de faire quelque mouvement ; car à quoi bon de le lui envoyer ? Il auroit peut-être voulu faire diminuer l'armée de Québec. Stobot est embarqué
dans le brigantin de vingt-deux canons. M. de Laubara prétend qu'il y a assez d'eau depuis l'Ile-aux-Noix pour faire naviguer de grosses frégates.
Bigot.
p. s. — M""® Péan a l'honneur de vous faire mille compliments.
Il devoit partir aujourd'hui de Terrebonne deux miUe minots de farine pour vous. Nous manquerons de vivres, cela ne peut être autrement : on ne bat point. Quand j'aurai ici de vos soldats, je les emploierai avec des sergents pour courir la campagne.
Par tous les interrogatoires qu'on a faits, l'armée est de sept mille hommes au moins, et elle compte être jointe par celle des Eapides ou, pour mieux dire, de Chouaguen. Celle d'Amherst est en marche depuis le 11. Il y a une uniformité générale sur son départ. Si eUe poursuit sa destination, Montréal court bien des risques ; car on n'est pas zélé comme au commencement de la campagne. Il est fâcheux que vous soyez obligé de demeurer où vous êtes.
Pour moi, je pense que Montréal ne seroit en risque qu'autant que les Anglois perçassent les Ptapides; ce qui n'arrivera pas, à ce que j'espère. Mais, supposé que cela aiTivât, je serois d'avis qu'à la dernière extrémité et après tout forcé, ou ne capitule que pour Montréal, et que M. de Yaudreuil et moi nous nous retirassions à Jacques-Cartier. Je lui en parlai hier. Le manque de vivres le fait balancer ; mais, si je pouvois en avoir jusqu'en février à deux ou trois mille hommes, cela pourroit s'exécuter, et ce seroit suffisant, parce que
LETTEES DE l'INTENDANT BIGOT 79
l'Europe ne sauroit notre reddition qu'au printemps, temps auquel on auroit dû avoir fait la paix. J'en parlerai aujourd'hui à Cadet. Je crains que nous ne puissions pas faire cet approvisionnement ; Saint-Jean et rile-aux-Noix vont nous consommer tout, et si je pouvois avoir une goélette, j'emporterois les effets en étoffe du magasin. Ceci est une idée de vous à moi, je vous prie.
Les montagnards écossois vont si bien dans le bois, que ce sont les vingt prisonniers de M. de Laubara qui ont sauvé tout le monde, qui ne pou voit ni marcher ni passer les différents ruisseaux ; ils se seroieut noyés la plupart sans eux, et l'officier de ces montagnards m'a dit que, s'il avoit voulu, il auroit détruit tout le monde dans le bois.
De Laubara en convient presque.
Montréal, 25 octobre [1759].
Vous verrez par les nouvelles que vous recevrez par M. le marquis de Vaudreuil, qu'il n'y a plus rien à craindre du côté des Eapides, puisqu'il n'y a plus que quatre ou . cinq cents hommes à Chouaguen ; que Johnson est retiré chez lui et qu'il a envoyé un collier à la Présentation, pour inviter les sauvages à venir traiter au printemps à Chouaguen.
La prétendue armée angloise s'est retirée du lac Champlain ; car on ne sait plus où elle est. M. de
Vaudreuil va faire rester chez eux les quatre cents derniers hommes du gouvernement de Montréal pour battre. Xous sommes au moment de manquer de farine et, si, dans les premiers jours de novembre, il ne paroît rien sur le lac Champlain, il sera fort bien de faire retirer des habitants chez eux.
J'ai encore écrit après-dîner à M. La Morandière, pour faire finir le raccommodage de votre maison, que vous alliez revenir. Le commandement général qu'on a fait a sans doute donné lieu à la plainte que votre maître d'hôtel a faite, que cela n'avançoit pas. La goélette chargée de farine pour chez vous n'est partie qu'aujourd'hui de Terrebonne. Elle a eu des contretemps pour son chargement.
Bigot.
P. S. — M™^ Péan qui est très aise des bonnes nouvelles des Eapides, vous fait bien des compliments.
Marquez-moi, je vous prie, combien il vous faudroit de bateaux pour envoyer vos troupes en quartiers ; ce sera une longue opération. Il faudra faire commander du monde pour vous conduire ces bateaux.
Montréal, 27 octobre 1759.
J'ai reçu hier au soir la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire le 24. Vous êtes à même, à présent, de savoir que les Anglois n'ont pas poursuivi leur
LETTRES DE l'INTEXDAXT BIGOT 81
dessein de pénétrer, supposé qu'ils l'aient eu. On a vu hier de la rivière Chazy leurs navires à la voile qui s'en retournoient. M. de Vaudreuil va faire revenir le monde, d'autant mieux que nous n'avons pas de farine pour rile-aux-Galops ; cette aventure-ci nous l'a consommée. Les habitants s'étoient enfin rangés au camp de M. de Eigaud. Je vais les faire battre, aussitôt qu'ils seront rendus chez eux. Les bataillons de Royal-Roussillon et de Guyenne entreront, moyennant cela, plus tôt en quartiers d'hiver.
Il est sûr que nous hivernerons en Canada ; ce (jui fera grand plaisir à la cour, et, sans la prise de Québec, nos pertes seroient peu de chose ; car nous irions dans les postes du Sud, malgré Niagara aux Anglois ; nous venons d'eu recevoir des pelleteries.
Je vous souhaite une parfaite santé. Le temps de votre retour va approcher.
Montréal, 28 octobre 1759.
J'ai reçu la lettre dont vous m'avez honoré du 23, avec la lettre de M. Bernier. M. Monckton doit avoir reçu une lettre de moi, au sujet de la caution qu'il exigeoit de ma part pour son déboursé de douze mille livres en faveur de l'Hôpital-Général, Je lui proposois une lettre de change sur moi-même, pour son remboursement,
82 LETTRES DE l'INTENDANT BIGOT
Vous aurez su, à la réception de celle-ci, que tout est tranquille dans ce quartier-ci, et on va lever le, camp.
M. de Vaudreuil m'a dit devoir vous écrire pour la fixation des garnisons dans les postes ; il est grand temps. Je compte que vous me ferez l'honneur de me marquer combien il faudra vous envoyer de bateaux pour le déblaiement des bataillons. Le plus tôt ne sera que le mieux, afin de faire commander du monde pour vous les faire passer, ou par ceux qui doivent hiverner à Jacques-Cartier.
La garnison de Québec sera bien forte ; je m'y attendois ; je connois les Anglois pour être très méfiants.
Tous les vaisseaux du munitionnaire passeront en France. Vous aurez la bonté de donner un ordre par écrit à M. Canon de prendre à son bord les quatre officiers ou de les distribuer sur les navires de la flotte, au moyen de quoi il sera en droit d'en demander le passage au Roi en France.
Montréal, 30 octobre 1759.
J'ai reçu hier au soir la lettre dont vous m'avez honoré le 26. Vous êtes à présent informé de la tranquillité où nous sommes. M. de Vaudreuil a donné des ordres pour faire entrer en quartiers les deux bataillons ; il va eu faire autant, à ce que je crois, pour les deux compagnies de grenadiers. Je crains fort que
nous ne puissions pas avoir assez de bateaux pour chez vous. Monsieur le général a marqué à M. d'Hébécourt d'en envoyer. Lorsque M. Dumas partira pour Jacques- Cartier, il les mènera. J'enverrai aussi par lui les équipements et les vivres que vous me demandez ; mais, pour des poêles, il n'y en a pas un seul. M. de Bourlamaque en demande aussi pour l'Ile-aux-Noix et l'ingénieur pour le fort Lé vis. On m'envoie des Trois- Eivières des plaques que l'on a fait percer aux forges, que je ferai passer à ce dernier fort, et ils feront les poêles en pierre.
Si Messieurs les commandants des deux bataillons me demandent des souliers, je leur en ferai donner. Les secours que vous avez tirés en bœufs nous soulagent ; il faudra bien en tirer de la côte du Sud pendant l'hiver.
Bigot.
P. S. — M"^ Péan est très sensible à votre souvenir ; elle vous fait mille compliments.
Montréal, le 1''" novembre 1759.
J'ai reçu la lettre que vous m'avez fait l'hoaneur de m'écrire le 28.
Je vois avec grand plaisir que vous vous préparez à revenir. M. Dumas doit partir demain ou après-demain. Béarn entrera plutôt en quartiers qu'il n'auroit fait ; car
84 LETTEES DE l'INTENDANT BIGOT
M. de Vaudreuil n'en aura pas besoin. Je vais donner ordre aux Trois-Rivières pour le logement de -M. de Caire,
Montréal, 9 novembre 1759.
J'ai reçu la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire le 5.
Je m'étois flatté que vous seriez venu à Montréal avant le départ de nos paquets pour la cour, et je vois que vous attendez M. Dumas pour quitter l'armée. Je le croyois si bien que je n'eus pas l'honneur de vous écrire par lui. Le vent de nord-est l'aura retardé. Vous aurez sans doute fait vos dépêches à Jacques-Cartier.
M. le marquis de Vaudreuil vous envoie M. Le Mercier pour prendre vos paquets. La saison est si rude qu'il n'est pas surprenant si les travaux de Jacques- Cartier n'avancent pas.
J'ai vérifié que les remèdes pour ce poste sont partis le 26 octobre par la barque VAssom2')tion, et adressés à M. Tonancour, pour les faire tenir à Jacques-Cartier ; et les habillements ont été embarqués sur la barque la Thérèse, que le vent de nord-est retient ici.
Nous attendons à tous moments les goélettes chargées des effets de Québec. La représaille de M. Murray étoit mal placée sur des domestiques à qui il avoit permis de se rendre à Québec.
Le zèle des Acadiens pour la France est constant ; ils ont fait plusieurs prises à la mer, mais malheureusement peu de vi\Tes.
Tous les officiers anglois partent demain pour Saint- Jean par terre, et les autres par eau ; ce sera un embarras de moins pour Montréal.
Bigot.
P. S. — M""^ Péan me charge d'avoir l'honneur de vous faire mille compliments de sa part.
Montréal, 22 avril 17G0.
Je ne serai tranquille que lorsque je saurai que vous êtes arrivé à Jacques-Cartier en bonne santé et à bon port. M. Fournerie m'a assuré que l'on ne pourroit y aborder de huit jours et encore plus difficilement en bas. Je suis bien persuadé que vous lèverez le plus d'obstacles que vous pourrez, mais à l'impossible nul n'est tenu.
Je crains fort qu'il n'y ait eu du retardement dans la marche de Languedoc, par le défaut de bateaux à Sorel. La Eeine y en a pris ; il y en avoit cependant dans le bassin de Chambly quinze ou dix-huit, dont M. Duverny s'étoit servi, et quinze au fort Chambly qui étoient raccommodés. Il y en avoit suffisamment pour ce régiment, à qui il n'en revenoit que vingt-six.
86 LETTRES DE l'INTENDANT BIGOT
J'en avois prévenu M. de Eoquemanre, dont je n'ai point eu de réponse.
Je donnerai demain un bateau à M. Delbreil, qui veut vous mener les ouvriers qu'il a, appartenant aux bataillons de terre. Il emportera avec lui le plus d'attirail qu'il pourra, de la cavalerie et surtout les équipements'.
Il nous a resté du bœuf et du pain des approvisionnements faits pour le départ de l'armée ; j'ai donné deux grands bateaux pour les porter à l'armée, et j'ai donné ordre aux patrons de me ramener les bateaux. Je vous prie de ne pas vous y opposer; car il ne nous en reste plus.
Je fais des vœux pour que vous puissiez surprendre M, Murray, et que les bordages vous permettent de faire une heureuse descente.
M. de Montbray part demain de grand matin avec deux bateaux chargés des équipements de la colonie et des outils et autres besoins du poste. Je ne perdrai pas de vue cette partie ; elle est de trop de conséquence, et je prie M. de Bougainville de me demander son urgent nécessaire, et que je l'aurai à quelque prix que ce soit, ou que cela sera impossible.
Je lui fais passer demain des raccommodeurs de canots d'écorce, des charpentiers et des matelots, et je compte que Parent est à présent en chemin pour s'y rendre avec sa brigade d'ouvriers.
J'ai l'honneur de vous souhaiter une bonne santé.
Bigot.
P. S. — Je suis bien mortifié de n'avoir pas pensé à votre départ que j'avois des bouillons liquides en fiole.
Une fiole fait une soupe d'un pot d'eau, en la faisant mitonner ; elles sont fort bonnes. On les rend liquides en mettant la fiole dans l'eau chaude. Je vous en envoie une caisse de trois douzaines par M. Delbreil.
La goélette ne peut arriver pour prendre la chaux et tout ce que le vaisseau du Roi n'a pu prendre ; le vent d'en haut en est cause.
Montréal, 24 avril 1760.
J'ai remis à M. Delbreil la boîte aux bouillons dont j'ai eu l'honneur de vous parler ; elle n'a pu en contenir que trente-quatre fioles. Cet officier porte avec lui l'équipement de la cavalerie. J'attends la goélette de Sorel, pour vous. eu faire passer l'attirail qui reste ici. Il a toujours fait beau, à un jour .près, depuis votre départ ; Dieu veuille que cela dure, vous en avez d'autant plus besoin que je crains beaucoup de difficultés pour descendre à terre, à cause des bordages. Nous attendons avec bien de l'impatience de vos nouvelles.
Montréal, 2 mai 1760.
Vous venez de sauver notre pauvre colonie. Sans votre expérience, votre fermeté, et le coup d'œil prompt
que vous avez pour attaquer avec avantage l'ennemi, la bataille étoit perdue: toutes les lettres que -nous avons reçues le disent. Eecevez-en, je vous prie, Monsieur, mon compliment qui est d'autant plus sincère que personne ne vous est plus attaché cjue moi.
J'espère que vous couronnerez cette journée qui vous est si glorieuse par la prise de Québec. Il faut pour cela que les secours anglois n'arrivent pas. De la façon que vous y allez, on voit bien que vous ne voulez pas qu'ils vous trouvent encore en besogne.
M"* Péan est bien sensible à votre souvenir. Elle pleure bien M. Denis qu'elle aime beaucoup ; elle ne le compte que blessé dangereusement ; et elle ignore que son frère soit mort; elle le juge blessé légèrement; je la préparerai à cette nouvelle pour le premier courrier.
Personne, Monsieur, ne fait des vœux plus sincères (que moi) pour votre conservation et pour un parfait, succès. Outre l'intérêt de la colonie, la part particulière que je prends à ce qui vous regarde m'y engage. Honorez-moi, je vous supplie, de la continuation de votre amitié.
Bigot.
P. S. — Vous devez avoir reçu depuis plusieurs jours la goélette où est la chaux et trois milliers de poudre. J'ai marqué à M. Landriève de vous faire voir la facture. Il y a encore quatre milliers de poudre à Lachine venus du fort Lévis.
Montréal, 3 mai 1760.
J'oubliai hier d'avoir l'honneur de vous marquer que M. Vauqueliu avoit seize mille cartouches à son bord ; il est bon que vous le sachiez, quoique cela soit une petite ressource.
Je me ressouviens aussi que, lors du siège de Louisbourg, en 1745, l'ennemi nous laissa entrevoir des échelles qu'il portoit derrière un rideau, comme pour nous les cacher, et que cette vue seule fatigua beaucoup la garnison pendant le siège. Vous en avez de faites ; et, si M. Murray en apercevoit le transport en différents endroits autour de la ville, je pense que cela l'inquièteroit.
Je vais faire préparer un hangar pour renfermer les prisonniers qui nous viennent ; car il y auroit plus d'Anglois que de François à Montréal.
J'ai l'honneur de vous souhaiter une parfaite santé ; je ne peux que faire des vœux pour sa conservation. Je voudrois pouvoir vous être utile pour vous soulager dans vos détails. Je ne suis bon à rien pour le présent, dont je suis mortifié ; mais, si votre entreprise vient à sa perfection, je me rendrai promptement auprès de vous.
Bigot,
P, S, — J'envoie le présent courrier auprès de vous, parce que vous en manquez.
Montréal, 3 mai 1760.
M. le marquis de Vaudreuil m'a prié de faire passer le sieur Briaut, chirurgie u-maj or, à l'Hôpital-Général, pour y remplir ses fonctions, et il m'a fait faire l'observation qu'il n'y avoit pas un seul chirurgien- major de la colonie pour prendre soin des troupes et des Canadiens. Comme c'est un hôpital de marine, j'ai l'honneur de vous prévenir que le chirurgien-major des troupes de terre, qui est le sieur Arnoux, ne pourra y ordonner pour les pansements, sans l'agrément du sieur Briaut ; et, supposé que ces deux chirurgiens-majors ne fussent pas d'accord, vous serez à même de les y mettre ; et, en ce cas, le sieur Arnoux s'en tiendroit à l'ambulance de notre armée a%'Bc quelques sous-chirurgiens pour l'aider, parce qu'il est indispensable que les chirurgiens attachés aux bataillons de terre travaillent à l'Hôpital- Général. Cela s'est pratiqué ainsi l'année dernière à notre armée de Québec.
Montréal, 5 mai 1760.
J'ai vu par la lettre que vous avez écrite à Monsieur le général, du 1" mai, combien vous étiez harassé et fatigué; j'en suis bien touché. Un bon second vous
seroit nécessaire. Je crains que vous ne puissiez supporter cette fatigue.
Je m'attendois bien à un feu terrible de la place ; j'ai eu l'honneur de vous le dire souvent. Ils ont une si nombreuse artillerie que cela ne pou voit être autrement. Le terrain d'ailleurs, sur les hauteurs, n'est que roc ; ce qui vous fera perdre beaucoup de monde par le transport des terres.
J'ai vu par la lettre de M. Landriève, que l'armée n'a voit pas encore eu d'eau-de-vie. J'en ai été surpris.
Nous n'avons point de goélette ici ; je vais me servir de quelques bateaux qui nous restent pour vous faire passer quinze cents chemises pour les malades, des draps et des couvertes. Je ne sais le nombre de ces deux derniers articles, parce que j'ignore combien il en rentrera en magasin. Je viens d'ordonner à tous particuliers de la ville d'en apporter, au moins, chacun une paire au magasin, qui lui seroit payée, ainsi que la couverte.
Je ferai aussi ce que je pourrai pour l'hôpital des Trois-Eivières. Je ne m'étois pas attendu à une si grande quantité de blessés. Il vous falloit autant de contretemps que vous en avez eus dans votre marche, pour ne pas arriver à temps pour les couper au Cap- Eouge.
Vous annoncez à Monsieur le général que les Canadiens commencent à déserter. S'ils voient qu'on ne punit pas grièvement les premiers déserteurs, le nombre en augmentera.
M. Landriève me mande que les habitants des envi-
rons de Québec viennent sans armes; ils pourront toujours vous servir de pionniers.
Je ne peux, Monsieur, que vous renouveler les vœux que je fais pour votre conservation.
Bigot.
P. S. — N.e vous donnez point la peine, je vous prie, de m'écrire, hormis que vous n'eussiez besoin en quelque chose de moi. Monsieur le général a la bonté de me faire lire vos lettres, comme vous l'en priez.
Montréal, 9 mai 1760.
Nous sommes tous bien convaincus de votre impatience sur la perfection des batteries. On ne peut faire qu'en faisant ; et ce n'est pas la faute de l'armée, si le terrain est si ingrat ; nous sommes enchantés de sa bonne volonté. Nous voyons bien clairement que vous auriez bien eu le temps de secourir Québec, l'année dernière, avant que l'ennemi eût pu se retrancher par derrière, et former ses batteries et prolonger sa tranchée.
Vous n'avez à craindre, à ce qu'il paroît, que l'arrivée du secours anglois ; c'est tout ce que j'appréhende. Il vente nord-est depuis trois jours ; et, s'il continue, comme il y a apparence, nous avons tout à craindre. Il est fâcheux que Grand-Rivière n'ait pu se rendre tout de suite à la goélette angloise qui est en vigie au Bic.
Je ne pourrai faire partir que lundi la dernière galère.
qu'on mettra à l'eau dimanche matin. Quoique j'aie fait mettre tous les ouvriers, aussitôt votre départ, sur une seule pour en avoir du moins une, elle n'a pu être finie plus tôt. Aussi est-elle faite à pendre dans une église. Je ne la demandois pas si parfaite ; mais un chef de construction ne peut faire travailler autrement. Je ferai continuer la seconde.
J'ai fait préparer ici des chambres chez les EécoUets pour les officiers anglois, et une maison que j'ai fait griller pour les soldats. J'ai mis le colonel Young en bonne maison où il mangera. Monsieur le général a marqué à M. de Longueuil de les faire monter ici.
Je vous souhaite une meilleure santé ; on m'a marqué que la vôtre n'étoit pas bonne. Ménagez-la tant que vous pourrez ; car ce seroit le comble des malheurs si vous tombiez malade.
Bigot.
P. S. — Je compte bien que si les secours anglois vous donnent le temps de prendre Québec, vous logerez à l'intendance. Vous la trouverez meublée avec un lit garni. Je porterai, dans ce cas, un petit lit avec moi, que je mettrai dans une petite chambre de derrière ; vous occuperiez la grande. Je souhaite fort pouvoir être à même de faire ce voyage.
Montréal, 13 mai 1760.
J'ai reçu la lettre dont vous m'avez honoré le 8, et j'ai lu celle que vous avez écrite à M. le marquis de Vaudreuil le 10. Je suis bien sensible à votre attention de le prier de m'en faire part.
Je suis convaincu que Briaut laissera liberté entière à chaque blessé de se servir du chirurgien qu'il voudra, et ainsi il n'y aura point de différend entre eux. M. Landriève m'avoit fait part des ordres que vous aviez donnés pour que les colons fussent traités comme les troupes de terre.
M. le marquis de Vaudreuil vous marque ce qu'il pense de Cugnet. Si vous aviez des certitudes ou preuves des avis qu'il peut avoir donnés sur notre compte, ou des conseils qu'il peut avoir donnés contre le pays, il ne dépendra que de vous, après lui avoir fait donner un confesseur, de l'envoyer dans l'autre monde. Si au contraire vous ne voyez rien de certain, ce sera des informations que je me chargerai de faire, lorsque nous serons plus tranquilles. Il faudroit, en ce dernier cas, le garder toujours à bord d'une frégate, aux fers. Je compte que telle est l'intention de M. le marquis de Vaudreuil.
Voici, Monsieur, la semaine critique pour votre opération et pour le salut du Canada. Je crains beaucoup, et cela n'est pas d'aujourd'hui, sur votre foible artillerie et sur le prochain secours des Anglois, s'il n'est pas
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déjà arrivé. La frégate arrivée doit être, suivant les manœuvres de marine, le courrier de l'escadre angloise qui doit sortir d'Halifax.
Vous faites tout ce vous pouvez et plus que vous pouvez. Vous ne vous laissez point ébranler dans votre entreprise ; vous y persévérez avec ardeur, malgré les mauvais discours ; nous les savons ici. Si, après tout cela, vous ne réussissez pas, nous ne pouvons nous en prendre qu'à la Providence qui nous est contraire. Si nous l'eussions eue pour nous, il n'auroit pas venté continuellement nord-est au bas de la rivière, comme Legris l'écrit le 8 de ce mois.
Je vous souhaite une parfaite santé, vous en avez grand besoin pour résister aux peines que vous prenez.
Bigot.
P. S. — Vous aurez des nouvelles de M. de Bougainville par le courrier ; ainsi je n'aurai pas l'honneur de vous en parler. Je vais lui faire passer tout ce que je pourrai. Je ne vous ferai point passer de fascines.
Montréal, 15 mai 1760.
Vous verrez par les nouvelles que M. le marquis de Vaudreuil vous envoie, provenant des prisonniers que M. de Langy a faits, qu'il y auroit quelque apparence de paix ou d'accommodement entre les deux cours pour
que chacun restât tranquille de son coté jusqu'à la paix. Et on pourrait en effet le conjecturer ainsi, si, suivant ces dépositions, M. Amherst attend les ordres de sa cour pour entrer en campagne.
J'aurois été d'avis de cacher cette nouvelle à votre armée jusqu'à la définition de votre siège, parce que je crains qu'on ne dise : A quoi bon faire ce siège, puisque nous devons avoir la paix ? Et, en conséquence, j'avois dit à Monsieur le général, qu'il conviendroit que le courrier ne portât que vos lettres, mais il pense que cette nouvelle ne fera aucune impression, et que cette précaution est par conséquent inutile. J'ai cependant ordonné au courrier de ne point remettre de lettres qu'après que vous lui aurez dit de le faire, et cela devroit toujours être comme cela.
J'ai envoyé chercher les poudres à Lachine ; aujourd'hui et demain elles seront mises sur une petite goélette qui est ici. Nous avons besoin que la Providence nous soit un peu favorable. M. de Kigaud fait lire à tout le monde une lettre arrivée ici aujourd'hui de M. de Bourlamaque, qui dit que nous prendrons sûrement Québec si l'escadre angloise ne trouble pas les assiégeants. J'en accepte l'augure. Je crains néanmoins bien des accidents qui peuvent arriver et que M. de Bourlamaque connoît mieux que moi ; il l'a, je pense, écrite exprès.
J'ai l'honneur de vous souhaiter une parfaite santé.
Montréal, 16 mai 1760.
M. le marquis de Vaudreuil a eu la bonté de me faire lire la lettre que vous lui avez fait l'honneur de lui écrire le 13. Je suis bien touché de votre situation par rapport à l'artillerie et à la poudre. Il faut qu'outre le petit nombre de canons que nous avons, la quantité n'en vaille rien ; cela est bien malheureux.
M. de Vaudreuil a été surpris de ce que M. de Pontleroy ait placé ses batteries à deux cents toises, n'ignorant pas le peu d'artillerie et de munitions que nous avions. Il n'est pas possible que le canon de 12, qui est celui que nous avons le plus, puisse battre en brèche d'aussi loin, et même celui de 18, hormis d'avoir du temps à soi et des munitions en quantité. M. de Vaudreuil les comptoit placées à soixante-quinze toises. Il craint qu'il ne vous ait engagé à les placer aussi loin pour faire voir que le mémoire qu'il vous a présenté, suivant le rapport de M. de Fournerie, étoit fondé. Ce dernier nous dit en bonne compagnie (M. Savournin y étoit), que cet ingénieur avoit déclaré que ce siège ne pouvoit réussir avec l'artillerie et les munitions que nous avions, que d'ailleurs on ne pouvoit ouvrir la tranchée devant Québec, que tout étoit roc, et qu'il avoit fait des mémoires là-dessus.
Le parti que vous prenez de traîner en longueur, pour voir si nous ne pourrions pas recevoir du secours pour parachever l'ouvrage, est le plus honorable ; mais
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nos vivres vont s'en aller grand train, et il est à craindre que nous nous trouvions embarrassés par la suite, lorsqu'il faudra lever le siège, pour faire vivre nos garnisons des forts et faire subsister les troupes chez les habitants ; car je ne compte pas, si dans quatre ou cinq jours au plus tard nous n'avons pas de navires de France, que nous n'eu recevions qu'avec la paix. Si vous ne pouvez réussir, je souhaiterois qu'il arrivât une escadre angloise pour avoir un beau prétexte de lever le siège. Sans cela, c'est apprendre à l'ennemi que vous n'avez plus rien et lui faire connoître notre état.
Je crois que M. de Vaudreuil doit vous proposer de faire faire une batterie plus près, si cela est possible, avec du canon de 12 pour battre en brèche. Les canons de fonte des Trois-Eivières sont désencloués, et M. Tonancour, qui a servi d'artilleur, a fait sortir, au moyen de la poudre introduite par le bassinet, les boulets qu'on y avoit fait entrer à force.
La goélette du sieur Cadet qui est chargée de farine ne peut encore être rendue chez vous. Vous serez à même de la faire tenir sur les derrières et de ne la faire vider qu'au besoin.
Les ennemis chargent leurs frégates, comptant que vous avez assez d'artillerie et de munitions pour les prendre. Ce sont peut-être des vivres qu'ils chargent, pour que vous n'en trouviez pas tant, ou leurs effets particuliers pillés aux François.
Je vous avouerai que je compte à présent sur la paix Il n'en seroit pas moins glorieux, et très glorieux, pour vous et pour la colonie d'avoir pris Québec. Je suis bien convaincu que vous tenterez l'impossible; mais
on ne peut le faire. Si vos batteries eussent pu être mises d'abord plus près, cela vous auroit peut-être épargné de la poudre par une moindre charge et par moins de coups qu'il auroit fallu. Je parle peut-être de tout ceci comme un aveugle des couleurs ; pardonnez-le-moi, c'est mon zèle qui m'y engage.
Vous avez besoin plus que jamais de santé, car je crois que tout ceci vous inquiète et afflige beaucoup ; personne n'y prendra plus de part que moi.
Montréal, 17 mai 1760.
Je viens de recevoir la lettre que vous m'avez fait llionneur de m'écrire le 15. Vous aurez vu par mes précédentes combien j'entrois dans vos peines ; il faut néanmoins bien céder à l'impossible. Je vois que vous prenez le parti de tirer en longueur le siège. Je crains fort que vous soyez obligé de le lever sans avoir reçu les secours que le munitionnaire attend ; ils tardent tant, qu'il est à croire que le ministre ne les aura pas laissés partir, par des raisons d'état et de paix. Comme je n'attends que ces secours, n'y ayant pas d'apparence que la cour envoie ici d'escadre, je doute qu'ils paissent vous suffire pour achever votre besogne. Ces deux navires (car il ne doit pas en venir un plus grand nombre), n'auront que du canon de 12 à vous donner et quinze à vingt milliers de poudre au plus ; ce sera
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une petite ressource, parce que vous aurez consommé pour lors la plus grande partie de vos munitions; Pe^têtre que quelque autre secours inopiné vous arrivera et vous tirera d'affaire en vous faisant réussir. Le munitionnaire est bien surpris de ne pas voir arriver Canon ; je ne le suis point ; cela est signe de paix. La semaine prochaine confirmera mon idée, si nous n'en avons pas de nouvelles.
J'ai fait partir des farines pour votre armée jusqu'au 15 juin; il y en aura encore ici pour l'Ile-aux-Noix et le fort Lévis, à les laisser avec la garnison qu'ils ont, pour aller jusqu'à moitié juillet ou environ (sic) ; et, si les blessés de l'hôpital de Québec sont reversés dans ceux de Montréal et des Trois-Rivières, ils feront une furieuse brèche à ces farines.
J'ai déjà pourvu à faire lever du blé à la côte du Sud et à la rivière Chambly ; ce sont les lieux où nous pouvons en trouver encore un peu, et à l'Assomption, au nord. Il ne faut pas penser aux autres paroisses ; je connois leur état et je ne leur demanderai que de nourrir les soldats qu'on leur enverra, de sorte que la levée à laquelle on travaille servira pour Jacques-Cartier, l'Ileaux-Noix et le fort Lévis. Elle ne nous mènera pas loin, s'il y a du mouvement dans ces forts.
Vous comptez, sans doute, renvoyer, lors de la levée du siège, les troupes dans les campagnes où elles étoient ; cela ne peut être autrement. Je travaille, pour moi, pour l'article des vivres, comme si nous ne devions en recevoir qu'à la paix ; j'écris là-dessus au munitionnaire.
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M"* Pc'an a d'abord été bien sensible à la blessure de Monsieur sou frère; mais, quand elle a été persuadée qu'elle n'étoit que légère, elle s'est consolée, le voyant par là à l'abri de nouveaux accidents. Elle vous remercie bien de la part que vous daignez y prendre.
Je ne peux, Mon.-ieur, que renouveler les vœux que je fais pour votre conservation, et voiis assurer que personne ne prend plus de part que moi à vos inquiétudes et aux peines que vous prenez et au chagrin que vous avez de ne pas voir réussir votre opération comme vous le souhaiteriez; j'en suis, je vous assure, des plus affligés.
ilontréal. 19 mai 1760.
Vous jugez bien à ce que je me flatte de toute ma sensibilité au désastre de notre marine ; c'est ce qui nous fait le plus de tort, par le libre passage que les frégates angloises pourront avoir ; outre que leur perte nous occasionne celle de vos munitions et des vivres. Ce sont des événements que vous ne pouviez prévenir et dont vous ne devez être mortifié qu'en qualité de bon citoyen. La levée du siège n'est point un événement inattendu comme celui-là ; la couleur du pavillon devoit en décider; et tout le monde le comptoit ainsi. Il ne s'agit plus, comme vous l'observez à M. le mar-
quis de Vaudreiiil, que d'attendre la paix. Je compterai dessus, jusqu'à ce que je voie une flotte de navires marchands qui puisse fournir à l'évacuation des troupes, dans le cas qu'ils s'emparassent du Canada.
J'attendrai que MM. Landriève et Cadet m'envoient leur situation pour les vivres, pour juger de la nôtre à C3t égard et de ce que nous pourrons faire en conséquence. Je pense que vous devez être dans un grand chaos et embarras. J'ai dit à M""^ Péan ce que vous marquiez à M. le marquis de Vaudreuil sur Meloises. Elle vous fait mille compliments et remerciements de vos attentions.
Montréal, 24 mai 1760.
M. le marquis de Vaudreuil m'a fait part de la lettre que vous lui avez écrite du 21. Je vois que le nombre des bateaux aura bien diminué, tant par les coups de vent que par la perte que ceux qui en étoient chargés eu ont faite ; cela est fâcheux. Il ne nous reste que quelques charpentiers occupés à finir le second brigantin. Je compte qu'il se rendra dans le cours de la semaine prochaine à Deschambault, et je ferai faire sur-le-champ des bateaux ; mais le nombre ne pourra en être considérable, faute d'ouvriers ; la plus grande partie sont à rile-aux-Noix ou Saint-Jean.
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Vous devez, Monsieur, avoir grand besoin de repos. Il faut que vous ayez une santé des plus parfaites pour avoir pu y tenir.
Votre armée doit avoir bien souffert de la faim, outre la fatigue. Elle n'a point de viande ; les garnisons en auront un quarteron, à ce que le munitionnaire me marque; il s'agit néanmoins de prolonger notre subsistance jusqu'à la nouvelle récolte ; et cela ne pourra se faire qu'autant que nous n'aurons pas de fortes garnisons. Il n'y a plus de secours à attendre de la part de la France; il faut prendre son parti là-dessus. J'agis en conséquence pour faire ramasser du blé. Ce qu'il y a de sûr, c'est que vous êtes dans le dessein de défendre le pays pied à pied, et moi de vous faire fournir de quoi vivre ; et nous vivrons, quelque chose qu'il arrive.
J'espère que vous êtes au moment de revenir. Ce sera avec un grand plaisir que je vous renouvellerai les assurances du plus respectueux attachement avec lequel j'ai l'honneur d'être, etc.
A bord de la Fanny, le 28 septembre 1760,
à la rade de Batiscan.
Kous sommes mouillés ici depuis lundi, et il n'y a pas apparence que les vents qui nous retiennent veuillent changer. Ce retardement est fâcheux par rapport aux troupes qui sont les unes sur les autres
dans certains transports. J'ai été bien surpris que le général anglois ait réduit la ration que nous recevons, tant troupes que matelots et officiers, à dix-huit onces, qui consistent en neuf onces de biscuit et autant de lard. Le capitaine du bâtiment où je suis, à qui je me suis plaint de la modicité de cette ration, m'a fait voir l'ordre qu'il en avoit reçu et auquel il se conforme. Plusieurs officiers de terre que j'ai vus, m'ont dit que cette ration étoit de même chez eux, et que leurs soldats s'en plaignoient amèrement et que M. de Roquemaure devoit vous en écrire. Il y a même des jours de la semaine où, au lieu de lard, on donne un peu de pois. Il est sûr que nos matelots, et même les soldats, ne peuvent se soutenir avec une aussi modique ration ; je ne vois pas la raison que le général anglois pourra alléguer pour la justifier, puisqu'il est dit par la capitulation que la ration sera la même que celle que Sa Majesté Britannique donne à ses équipages ; et cette dernière est d'une livre de biscuit par jour, deux livres de bœuf ou une livre de lard, sans compter la bière et autres douceurs.
Il est aussi de plus extraordinaire que le général anglois ait fait donner aux officiers françois une aussi petite ration, qui est moitié de celle des équipages sur les vaisseaux de Sa Majesté Britannique.
Si j'étois à portée d'en parler à Monsieur l'amiral, je le ferois. Vous êtes, Monsieur, sur les heux, et je suis persuadé que les représentations que vous lui ferez à ce sujet seront écoutées.
Si Sa Majesté Britannique ne fait point de diff'érence
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pour la ration de l'officier avec celle du matelot sur les vaisseaux, il est juste que nous nous en contentions; mais il ne le seroit pas que nous n'en eussions que la moitié.
M'"'' Péan qui s'ennuie beaucoup, comme vous le pouvez penser, me charge de vous faire mille compliments de sa part. Elle est incommodée de la mer, mais pas tant que moi qui le suis continuellement.
Lettres de l'intendant Bigot au clieyalier de Léris
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