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XXXV. — jMémoive poiu' les h(ts])ilaliéves du Canada

Mémoire à la Cour.

12 janvier 1759.

1° Position des Anglais et des François dans V Amérique septentrionale.

2*^ Choses absolument nécessaires à y envoyer pour qu'on puisse au moins tenter de s'y défendre.

Les Anglois ont eu, la campagne dernière, dans l'Amérique septentrionale soixante-trois mille hommes, dont vingt-trois mille de troupes de la vieille Angleterre. Ils y en ont encore envoyés depuis, et leurs dernières gazettes annoncent le départ de dix mille Ecossois pour le Nouveau-Monde.

Position des Anglois. — Ils ont dans leurs colonies les vivres, chevaux, bœufs, munitions de guerre, marchandises à l'usage des sauvages, dans la plus grande abondance ; plus de trois cent cinquante lieues de côtes ouvertes aux secours d'Europe.

La distribution actuelle de leurs troupes dans les quartiers d'hiver à Louisbourg et Halifax, sur les bords de la rivière d'Orange, sur celle de Corlar et à la tête du lac des Onneyottes, sur les bords de l'Ohio et rivières qui s'y jettent, annonce le projet de nous attaquer à la fois par le fleuve Saint-Laurent, le lac Champlain et le lac Ontario.

Position (tes François. — Forces. — Huit bataillons françois qui feront à peine, en entrant eu campagne, trois mille quatre cents hommes, douze cents de troupes

de la marine, au plus cinq ou six mille miliciens, voilà nos forces. On ne peut mettre les sauvages en ligue de compte. Les présents des Anglois, notre misère, notre si prodigieuse infériorité, que de motifs pour ralentir leur ardein\ D'ailleurs indépendants absolument ; ne faisant jamais deux expéditions de suite ; la première n'eût-elle aboutie qu'à lever une chevelure ; peu propres à la défensive, craignant la mort, quel parti peut-on se flatter d'en tirer ?

Places. — Xulle place forte dans le pays. Xiagara, la plus soi,itenable de toutes, ne peut, bien attaquée, tenir plus de trois semaines. Des bombes seules forceront de rendre Carillon, petit rectangle étroit, puisque son plus gi^and côté a cinquante-quatre toises, et le petit trente-neuf; d'ailleurs sans casemates. Toutes ces autres bicoques qu'on appelle forts, sont à peine à l'abri d'un coup de main. Je n'en excepte pas Montréal et Québec, si l'on est une fois arrivé au pied de leurs murs.

Vivres. — Xous manquons de vivres, c'est-à-dire qii'en économisant bien le peu que nous en avons, à peine pourra-t-on entrer en campagne et y su1)sister le premier mois.

Munitioni<! de guerre. — Xous manquons de poudre au point que, si les Anglois vienneut à Québec, on n'a point de quoi tirer du canon six jours. Pres(|ue tous les canons sont de fer et mauvais ; ou manque de mortiers et plus eucore de bomlies du calibre de ceux qu'on a.

Corps (VaHillerie et génie. — On n'a- dans toute la colonie pour le service de tous les forts et de plusieurs corps d'armées répandus dans plus de cinq cents lieues

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de pays que deux ingénieurs sans aucun dessinateur; huit officiers d'artillerie, dont cinq venus de France, le fond de quatre-vingt-six canonniers, quatre sergents et dix cadets, ces derniers inutiles à un service urgent ; pas un seul homme qui ait la plus légère idée des mines, pas un ouvrier dans quelque genre que ce soit.

Marchandises de traite. — Les marchandises de traite avec les sauvages manquent presque entièrement.

Moyens — Enfin on y manque absolument de tous moyens pour agir, transporter, marcher promptement, fournir même le nécessaire à un corps un peu nombreux, enfin de tous ces accessoires ij^ui ne sont pas la guerre, mais sans lesquels la guerre ne se peut faire. J'ajouterai (^u'à qui n'est pas sort: d'Europe, il n'est pas possible de concevoir c^uel miracle, et miracle de création, il faut pour faire en Canada une guerre européenne ; cette peinture est au-dessus du pinceau le plus énergique du coloris de Eubens même.

ImjJossibiliJé de rétablir une espèce d'équilibre.

Dans cette position, on voit que la France en envoyant dix mille hommes avec des munitions de guerre et de bouche, proportionnées à cet envoi et aux besoins .actuels de la colonie, ne s'y rétabliroit pas à beaucoup près sur le pied de l'égaUté vis-à-vis de ses ennemis.

Mais pour faire cet envoi, il faudroit au moins cent voiles, et cette flotte, soit par le danger des mauvaises rencontres, soit par le retard forcé des glaces, courroit le risque ou de ne pas arriver ou d'arriver trop tard, la campagne déjà ouverte et la colonie peut-être entamée,

Il paroît donc qu'on ne peut songer à cet armement, et qu'il faut se réduire à traiter le Canada comme on traite un malade désespéré, qu'on soutient avec des cordiaux, en attendant qu'il s'éteigne ou que peut-être une crise le sauve, c'est-à-dire n'y envoyer que l'absolument nécessaire pour qu'on puisse tenter de s'y défendre.

Or cet absolu nécessaire, quel est-il ?

Quel est V absolu nécessaire quHl faut envoyer ponr qiCon puisse tenter de se défendre f

1° Vivres. — En charger des bâtiments pour le compte du Roi ; favoriser le munitionnaire qui fait dans ce genre de très grands armements, afin que ses vaisseaux aient des équipages ; envoyer de la poudre alimentaire éprouvée aux invalides.

2° Munitions de guerre, train d'artillerie, artilleurs et ingénieurs. — 1° Le plus de poudre qu'il sera possible, des mortiers de neuf et douze pouces et la plus gi'ande quantité de bombes de ces calibres possible, diit-on en lester tous les vaisseaux ;

2° Un train d'artillerie de campagne, et pour le servir, un détachement à la suite des troupes de terre composé de quatre ingénieurs * et deux dessinateurs, cinquante canonuiers, cinquante bombardiers, quatre

* Qu'on se représente cinq cents lieues de pays où il faut sans cesse construire et se i-etrancher, et Ton verra s'il y a trop d'un ingénieur en chef et de cintj ingénieurs sous ses ordres.

sergents, compris * trente ouvriers, charrons, menuisiers, charpentiers et forgerons, y compris cinq sergents ou caporaux avec un officier d'ouvriers, vingt mineurs, y compris deux sergents et deux caporaux avec un officier de mineurs, observant que les deux susdits officiers fussent moins anciens que ceux détacliés du corps royal en 1757 pour le Canada ;

3^ Un grand nombre de fusils, pierres à fusil et cornes à poudre qui épargnent moitié de la consommation.

o" Marchandise!^ de traite. — Il en faut envoyer et beaucoup ; cet article est de la dernière nécessité, si l'on veut conserver quelques sauvages.

4*^ Recrues. — Savoir: 1^ mille hommes au moins avec leurs armes et leurs vivres pour dix-huit mois ;

2*^ Des miquelets, troupes inutiles en Europe et dans la guerre présente et qui rendront en Canada les plus grands services ;

o'^ Cent cinquante Ecossois, Irlandois et Allemands pour favoriser et attirer les déserteurs de ces nations qui, dans ce cas, nous viendront en grand nombre.

Observations.

On peut aussi relativement aux articles précédents: 1*^ ordonner à tout corsaire soit du munitionnairo ou bâtiments marchands qui demandera permission d'aller

* Les officiers du corps royal détachés en Canada en 1757, y sont tous portés pour commander cette troupe, qui seroit <létachée avec son train d'artillerie à la suite des troupes de terre et qu'on ne perdroit pas, quand même il faudroit rendre la colonie, par le projet qui sera exposé plus bas.

en Canada d'avoir : 1*^ tout le lest en boulets et bombes ; 2'-^ pour le compte du Roi, un chargement en munitions de guerre et de bouche, fusils, marchandises de traite, et de porter quelques hommes de recrues; 3^ négocier pour que des Espagnols, Portugais, Hollandois, Irlandois et Anglois même y portent des munitions de guerre et de bouche ; négocier en particulier pour cet objet avec la Suède et la Moscovie, situées d'autant plus avantageusement à cet égard que la mer Baltique et les ports de la Norwége sont presque à hauteur du détroit de Belle-Isle, et qu'ainsi leurs vaisseaux seroient presque sûrs de ne rencontrer aucun vaisseau anglois.

Ordres que la Cour doit envoyer en Canada, relativement ù la prochaiiie campagne.

(^Hielles dispositions la Cour peut-elle faire ;* Quels ordres envoyer en Canada, relativement à la prochaine campagne ? l'' On sent que, menacé d'être attaqué par des forces supérieures de trois côtés à la fois, si des dix mille hommes qui composent toutes nos forces, on faisoit trois corps, ce seroit le nujyen d'être anéantis sans avoir même tenté le moindre effort.

Il faut donc ([ue la Cour ordonne de se tenir tous rassemblés dans une espèce de centre avec des bateaux, munitions de guerre et de bouche, tous prêts sur les trois communications, afin de se porter rapidement et en force au ])remier endroit attaqué, ou, si plusieurs le sont en même temps, à celui dont la défense nous présentera le ]ilus d'avantage, et joindre la ruse à l'audace la plus déterminée ;

LETT.JES ET PIÈoE.S MILITAIRES 85

2° D'ordonner que, tous les miliciens divisés en trois classes : bons, médiocres, mauvais, la première fasse la campagne en entier incorporés pour ce temps dans nos bataillons, dans- ceux de la marine, le reste foisant le corps particulier des milices ; cet arrangement étant absolument le seul par lequel on puisse tirer })a.rti de ces milices, les deux autres classes ayant dans leurs maisons, équipements, fusils, une livre de poudre, deux livres de balles, pour dix jours de vivres en biscuit, en lard, un certain nombre de Ijateaux, chaudières et prelarts par paroisse, afin que, dans un cas urgent tous les hommes soient partis aussitôt que commandés. Les moines, prêtres, othciers civils, les femmes feront les travaux de la campagne.

Par rapport à la défense de Québec, la Cour doit :

En particulier, dispositions à faire et ordres â envoyer, relativement à la défense de Québec.

I. Destiner quatre flûtes ou vaisseaux marchands à être échoués dans des endroits qu'indiquera le sieur Pellegrin, capitaine du port de Québec, pour y servir de batteries et de forteresses. Il en n'sultera pour la défense générale du pays, cet autre grand avantage que les équipages de ces vaisseaux qu'on tachera, de faire commander par des officiers marchands qui aient fait la course, auront ordre de monter la marine ([ui doit défendre les lacs Cham])lain et Ontario ;

II. Ordonner (]ue l'on construise des batteries 1'" aux Eboulements, à la pointe aux Bouleaux, et prescjne visà-vis de celle-là, à la Prairie, sur l'île aux Coudres.

2*^ Au cap Toiiviinente,\2i(\\\e\\e battra les vaisseaux qui, pour faire la traverse, sont forcés de passer un à un et de rester exposés à son feu plus d'un quart d'heure à la petite portée de fusil, o^ Sur l'île d'Orléans, une à Saint-François et l'autre à Saint-Laurent. Il faudroit qu'il y eût sur la flotte un officier intelligent qui eût ordre, dans le cas où les glaces ou les vents la retiendraient à portée des endroits ci-dessus, de faire construire, pendant ce retard, les ouvrages proposés, en tout ou en partie, suivant le temps, par les recrues, canonniers et équipages même.

III. Ordonner qu'on construise les redoutes et lignes proposées en 1757 dans un mémoire envoyé à la Cour.

IV. Ordonner qu'on propose sans délai, brûlots, radeaux, bateaux montés d'un canon et redoutes semblables à ceux déjà faits par le sieur Jacau, capitaine d'artillerie de la colonie.

V. Ordonner qu'on consulte, sur toute cette défense maritime, les sieurs Pellegrin et Levasse ur et qu'on suive leurs avis.

VI. Qu'on fasse sur le champ retirer aux Trois- Rivières les femmes et enfants, les magistrats et toutes les personnes nuisibles à la défense, et qu'on ramasse dans cette ville le plus qu'on pourra de vivres et de munitions de guerre, les plaçant dans les maisons des particuliers, dans les églises', s'il le faut.

Québec pris, le Canada l' est-il?

Maintenant on fera cette question : Québec pris, le Canada l'est-il? Oui, sans doute, puisque : 1"^ il n'y a

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en seconde ligne aucune place forte, aucun lieu où il y ait un dépôt de munitions de guerre et de bouche ;

2*^ Le Canada ne peut se soutenir par lui-même et sans le secours de la Frauce.

Le Canada perdu, la France pent-elle soutenir la Louisiane f

On fera cette deuxième question : Le Canada perdu, la France peut-elle soutenir la Louisiane ?

Non, dans la situation actuelle de la Louisiane.

1*^ Puisqu'il n'y a dans cette dernière colonie ni général, ni homme de guerre, ni troupes aguerries, ni ingénieurs, ni artilleurs, officiers et soldats en noml^re suffisant ;

2*^ Puisque le Canada perdu, la Louisiane serait enclavée dans les forces angloises, sans pouvoir recevoir les secours de France que par une seule porte étroite, et que la puissance la plus forte sur mer ferhieroit aisément.

Dispositions à faire, ordres à donner, relativement à ces deux objets. .

De la solution de ces deux questions je conclus : 1^ Que la Cour, en prévoyant le cas de la prise de Québec, et même la perte inévitaljle de la colonie, si l'armée est battue et les autres frontières forcées, envoie à son gouverneur général plein pouvoir de capituler pour tout le Canada, et ses instructions sur le genre et la nature de cette capitulation. Sans cela, le pays tout ouvert seroit entièrement saccagé, les habitants dispersés et détruits, la colonie perdue sans ressource pour le

Eoi. L'humanité et l'intérêt de la France exigent qu'on capitule à temps ;

2^ Que la Cour envoie ordre à l'état-major frauçois, aux débris des huit Ijataillons avec les drapeaux, aux ingénieurs et corps d'artillerie détachés à leur suite, aux meilleurs soldats de la marine qu'on incorporera dans les l)ataillons, à des interprètes sauvages et canadiens, voyageurs d'élite, de partir vingt-quatre heures avant que l'on commence à parlementer pour se rendre à la Louisiane. L'avantage de ce projet, qu'on ne propose que parce qu'il peut s'exécuter, est, premièrement, de conserver au lîoi un bon corps de troupes ; secondement, de sauver la Louisiane, parce que alors on pourra s'y soutenir quelque temps, même sans le secours de la France. On tirera des vivres des Illinois et par eux on pourra conserver nos postes et sauvages des pays d'eu haut, et on en tirera aussi des Espagnols ; troisièmement, de faire honneui' à la nation françoise ; la retraite des dix mille immortalisa la Grèce.

Mais pour que le projet puisse s'exécuter, il faut :

1*^ Que la Cour en envoie un ordre exprès au marquis de Montcalm, le laissant toutefois maître d'y déroger si les circonstances rendoient l'exécution impossible, avec une lettre ostensiljle aux troupes, dans la(juelle Sa Majesté témoigne qu'elle attend d'elle cette manœuvre courageuse, et défende aux officiers et soldats infirmes ou trop âgés d'entreprendre cette marche (jui est au-dessus de leurs forces ;

2^ Que la Cour ordonne au gouverneur g('néral de tenir en dépôt à Montréal deux cent cin(iuante canots

(l'i'corce, et au-dessns des m])ides, des vivres en ])iseuit et lard poTir deux mille cinq cents hommes pendant soixante-dix jonrs, delà poudre et des l)alles, des colliers de porcelaine et du verndllon en certaine quantitc'', et quelques marchandises de traite ;

o*^ (^ue la (Jour autorise le marquis de Montcalm ou celui qui le rejjrésentera, Ini^adier au moins, à (;onimander à la Louisiane ;

4*^ (rarder en France et en Canada le i)lus L;rand secret sur ce sujet.

Tc')ii})s ainjnel doivent partir len vai.sseavx.

Kntin, (juid est le temps dans le([Uel on doit faire jtartir les vaisseaux ? Les ])remiers jours de mars au plus tôt, le 10 ou le 15 au plus tard. Ordre aux vaisseaux de croiser sur les bancs, si le golfe est encore fernu' ; s'il est ouvert, d'entrer de suite par le sud d'Anticosti. Si les glaces bouchent encore le haut du fleuve, attendre mouillés, les gros vaisseaux au Bic, les plus p(itits au Pot à l'ean-de-vie, que les glaces soient descendues. Dans ces deux mouillages, les vaisseaux n'ont rien à en appréhender. Du Pof à Vean-de-vic envoyer par terre aux généraux les ]ia([uets de la Cour. Si le golfe était fermé, ordre à un bâtinuuit conduit ])ar des pilotes de ces parages que j'ai amenés en France avec moi, de prendre la Passe de Canceau, d'y débarcpier, dans queh[ue anse à eux connus, des Canadiens l)ons marcheurs, auxquels j'ai fait prendre des raquettes, les({uels iront par terre porter aux g('néraux les oi'dr 's de la Cour dont il est essentiel qu'ils soient de Innne

heure instruits. Je finis ce mémoire par l'observation suivante :

Si la France vouloit faire un armement plus fort, le Canada

serait plus sûrement dégagé par une diversion que

par un envoi direct.

Si la France vouloit faire un armement plus fort pour dégager le Canada, elle produiroit les effets plus sûrement par une diversion que par un envoi direct. La tiotte envoyée à Québec courroit risque d'être interceptée, ou d'arriver trop tard, ces deux malheurs seroient égaux.

Je voudrois pour la diversion, que le débarquement se fit à' la Caroline.

1*^ Les Anglois ne craignent rien pour ces côtes, et il seroit facile de publier un autre objet de l'armement ;

2^ La Caroline est éloignée de toutes les forces que les Anglois ont dans ce continent, de tous les points où ils nous veulent attaquer ; le danger paroît plus grand de loin ;

3^ La Caroline et les provinces voisines sont remplies de nègres ; quel parti n'en tireroit-on pas ?

4*^ Les troupes de débarquement, dans le cas où elles ne pourroient plus tenir, se retireroient i)ar la rivière des Chéraquis à la Louisiane.

Fait à Versailles, le 12 janvier 1759.

De Bougainville.

XVTII

Lettre du sieur Pelletjrin, capitaine de port, officier de marine expérimenté, à M. le marquis de Vaudreuil, comnmniqvée et concertée avec le marquis de Montccdm. (Copie) *

A Québec, le 13 janvier 1759.

Monsieur,

J'ai riionueur de vous envoyer un plan de la traverse, et en même temps vous aurez pour agréable que je vous fasse part de mes idées sur l'opération maritime de ce printemps, en cas que l'ennemi vienne par en bas. Je suppose, Monsieur, qu'il nous arrive une escadi-e avant l'ennemi. Si elle est composée de huit, dix ou douze vaisseaux de ligne, mon sentiment seroit d'en placer la moitié au pied de la traverse du cap Tourmente, et l'autre moitié à la sortie de la dite traverse, entre la pointe du sud-ouest de l'Ile aux Eeaux et celle du nord-est de l'île d'Orléans, ainsi que je le marque sur mon plan i*.

Les vaisseaux qui seront aii cap Tourmente recevront le premier feu de l'ennemi, (|ui ne pourra se présenter que l'un après l'autre, ou tout au plus deux à la fois. Si on s'apercevoit que l'ennemi voulût forcer ces premiers vaisseaux (et il le feroit s'il avoit envie de faire la traverse pour venir devant Québec), alors, après avoir essuyé le feu des trois ou quatre premiers vaisseaux ennemis, on couperoit les cables et on continueroit le combat en filant la traverse et se repliant sur nos

* Ce titre est de la main de Montcalm. t Ce plan n'est pas joint à la lettre.

vaisseaux, qui seraient à sa sortie, lieu où l'on ne peut passer qu'un vaisseau à la fois ; et on livrerait là un second combat. Xos forces réunies, je ne crois pas que les Anglois vouhissent faire la traverse en combattant. Vous voyez, Monsieur, par ce qiie je viens de dire, ([u'il se trouveroit trois ou quatre de leurs vaisseaux entre deux feux. En supposant (|u'ils ne voulussent point faire leur descente à Saint-Joachim (et c'est mon sentiment), alors, je voudrois placer trois navires ou frégates, depuis la pointe de l'île d'Orléa:ns jusqu'au cap Tourmente, au nord de la grande l)atture, à égale distance l'un de l'autre, pour s'opposer aux bAtimentsqui seroient destinés pour le débarcj[uement qui ne pourroit être que des bateaux, goélettes et bâtiments à rameo. Si ces navires ou frégates étoient forcés par l'ennemi, ils pourroient venir s'échouer entre Saint-Joachim et Sainte- Anne à demi- ])ortée de terre où ils se trouveroient encore très utiles pour foudroyer l'ennemi qui seroit obligé de filer le long de la côte ; car je ne pense pas qu'il voulût risquer de monter les hauteurs qui sont toutes boisées.

Je serois d'avis que l'on fît faire quatre ou cinq bâtiments plats de la forme de nos bateaux de Roi, mais assez forts pinir pouvoir porter un canon de 12 ou de 18. Il faudroit que ce canon fût monté sur couhsse comme nos galères. Ces bâtiments seroient très nécessaires pour harceler l'ennemi â queli]ue endroit qu'il veuille tenter la descente. On pourroit les placer d'abord avec les bâtiments qui seroient devant la petite ferme pour être en état de se porter où besoin seroit. Si malheureusement il ne nous arrivoit aucune escadre avant l'ennemi, il y a ici au cnl-de-sac trois petits navires que

l'on poiuToit mettre en état de porter du canon de 12 en les époutillant, et, au cas qu'ils ne pussent pas résister au Ilot, on pourroit les échouer sur le plateau de la petite ferme, vis-à-vis de ceux que je place dans mon plan qui ne seroient plus éloignés de ces derniers que de demi -portée de fusil. Alors les bâtiments plats qui auroieut du canon, seroient d'un puissant secours pour soutenir les navires échoués. Il est vrai que, si ces derniers étoient forcés, ils n'auroient d'autre ressource que de se faire brûler, et pour lors les équipages se réuniroient à ceux des bateaux plats, qui, selon moi, pourroient faire beaucoup de mal à l'ennemi, tant avant Cju'après le dér)arquement, en les harcelant le long de la côte.

Présentement, Monsieur, je suppose (|Ue l'eimemi surmonte toutes les difficultés du tieuve et qu'il se j)résente à la vue de <:t)uébec ; je serois du sentiment qu'on fit orienter en brûlots tous nos petits bâtiments que nous avons, tant bateaux que goélettes. On conduit ces bâtiments où l'on veut puisqu'ils sont à la voile. Cela vaudroit incomparablement mieux que les cageux. Ce n'est pas que je veuille exclure ces derniers ; au contraire, mais je ne voudrois pas les enchaîner plusieurs ensemble, parce (|ue, le plus fort emportant nécessairement le plus foible, ils se trouveroient être en peu de temps tous de file au courant, et par conséquent ils n'embrasseroieut pas plus de terrain qu'un seul. Je voudrois en envoyer un certain nombre détaché et les placer à différents fils de courant ; de plus, je voudrois qu'aux (quatre angles de e]"^que cageux, il y eût une pièce de bois de tiente à quarante pieds de

long, et plus, s'il étoit possible, à l'extrémité de laquelle il y auroit un grappin suspendu à dix ou douze brasses au-dessous de la superficie de l'eau, afin que le vaisseau qui voudroit par le moyen de son gouvernail éviter le dit cageux, les grappins pussent s'accrocher aux cables, qui, par la force du courant, viendroient presque par leur travers, aussitôt que quelqu'un des grappins auroit accroché le cable, il est sensible que dans l'instant le cageux prolougeroit le vaisseau. Il faudroit aussi que le grappin fût attaché par un cordage fort ou une chaîne par-dessus le cageux, afin que le vaisseau accroché ne pût s'en délivrer en coupant l'aussière qui le suspendroit au bout de la pièce de bois.

Je serois aussi du sentiment que, si le ïloi envoie ici une escadre de dix-huit, vingt ou vingt-cinq vaisseaux de ligne, de les faire rester tous au Bic. C'est un poste très avantageux pour attendre l'ennemi qui, quand même il seroit âe moitié plus fort, ne voudroit pas tenter une aventure, surtout ayant un envoi aussi considérable que celui qu'il leur faut pour porter quinze à dix-liuit mille hommes, leurs vivres, munitions et ustensiles. Yoilà, Monsieur, une pièce de mes foibles idées. Je souhaite qu'elles puissent servir au moins d'introduction à des projets plus étendus et mieux dirigés.

Jlp suis avec un profond respect.

Monsieur,

Votreltrès luimble et très obéissant serviteur,

Signé : Pelleguin.

Précis des manœuvres que l'ennemi peut faire pour attaquer le Canada par le bas du fleuve Saint- Laurent, faire le siège de Québec par la basseville, et des obstacles qu'on j^eut y opposer.

]6 janvier 1759.

Mémoire de M. de Pontleroi, ingénieur en chef de la Nouvelle- France, communiqtcé et approuvé par le marquis de Montcalm, et envoyé le premier à M. de Vaudreuil *.

L'ennemi peut faire son débarquement :

1'^ A la rive droite du fleuve, depuis Kamouraska jusqu'à la pointe de Lé vis ;

2*^ A la rive gauche dans la partie de Saint- Joachim, Sainte- Anne, etc ;

o'^ Dans le bassin de Beauport, depuis le Sault de Montmorency à la rivière Saint-Charles ■;

4^ A l'embouchure de la rivière Saint- Charles, près la basse- ville de Québec ;

5° A l'anse des Mères et tout le long de la plage de Sillery ;

6° Attaquer Québec par la basse-ville ;i Tous ces différents endroits de descejnte vont être traités séparément et par différents articl^3s.

Cette seconde partie du titre est de la ma in deMontcalm.

96 lettres et pièces militaires

Article premier

Supposons que rennenii tente son débarquement à la TÎve droite du fleuve. Comme il peut le faire en plusieurs endroits, on ne pourroit tous les garder, et certainement il établira sa descente et mettra pied à terre. Quel objet peut-il avoir ? de brûler et de dévaster le pays ; il y réussira ; mais, pour se porter en avant, il perdra beaucoup de monde. Tout ce terrain est coupé par des rivières, le pays est couvert de bois, en bien des endroits susceptibles d'eml)uscades dans des défilés avantageux. S'il descend à la pointe de Lévis, ce sera sans doute pour venir par les terres établir des batteries à bombes devant Québec. Elles ne pourront guère produire d'effet que sur la Ijasse-ville, les deux rives tlu'^euve étant éloignées l'une de l'autre de six cents toises. ^

On dirtt p, xit-être que dans la nuit, ils feront monter des clialoupt\)g et bateaux au-dessus de Québec, ti[u'ils prendront lei^ troupes et les passeront sur la rive gauche du fleuve, iJaanœuvre bazardée ; car leur descente ne seroit plus soutenue par les vaisseaux de guerre, ils seroient oljligés de laisser un corps au lieu de départ pour soutei-iir et recevoir les troupes en cas qu'elles fussent reppussées, et je ne pense pas qu'ils puissent supposer qu'ils ne trouveront dans cette partie de la rive droite du fleuve ni troupe ni Canadieiis. Je serois du sentimen' qu'un corps de quinze cents ou deux mille hommes, boi g tireurs, bien commandés et bien conduits, doit harceler l'ennemi, l'infiuiéter dans ses marches, lui faire perdre beaucoup de monde, et peut-être même l'obliger d'abandonner ses projets dans cette partie.

Article second

L'ennemi peut débarquer sur la rive gauche du fleuve dans la partie de Saint-Joachim, Sainte- Anne, etc.

Son débarquement est étendu et par conséquent facile ; mais, pour se porter en avant, il faut qu'il suive la grève, passer la rivière de Sainte-Anne et celle du Sault Montmorency. En suivant la grève, il prête son flanc droit aux hauteurs ; s'il monte sur les terres cultivées, il peut être pris en flanc par le bois.

La rivière Sainte- Anne, en marée basse peut se passer sur la grève, en haute mer il faut la passer sur les hauteurs où elle est encaissée, et son passage est susceptible d'être défendu.

La rivière du Sault de Montra Drency présente plus d'obstacles à l'ennemi. Son lit est encaissé de trente et quarante pieds de profondeur ; on ne peut la passer au-dessus de la chute du sault (pi'en deux endroits, l'un distant d'une lieue du dit sault, l'autre de deux. Ces ■deux passages sont faciles à défendre, les bords de la dite rivière sont couverts de bois, et ce ne sauroit être que des détachements qui pourroient tenter d'y passer.

Entre la chute du Sault de Montmorency et la rive du fleuve Saint- Laurent, la rivière coule sur un platin. On la traverse à gué à marée basse ; c'est le seul endroit où l'ennemi peut en faire le passage. Pour s'y opposer, il faudroit une Ijatterie à mi-côte de la hauteur, retrancher une maison qui est au-dessous et avoir un corps de troupes prêt à tomber sur le flanc de l'ennemi, à mesure qu'il déboucheroit.

Ou doit faire observer que l'euuemi ue peut pas soutenir ce passage par l'artillerie de ses vaisseaux. Ou m'a assuré qu'il ne pouvait mouiller dans aucun endroit à portée.

Article troisième

Dans le bassin de Beauport, depuis le Sault de Montmorency jusqu'à la rivière Saint-Charles.

Sur tout ce terrain, composé d'un sable vaseux, la mer se retire de quatre, cinij et six cents toises. L'ennemi ne sauroit, à ce que l'on m'a assuré, y débarquer à basse mer, à cause des blocs de pierres et battures qui se trouvent sous l'eau et sur lesquels les bateaux pourroient échouer. Il faut qu'il fasse son débarquement à demi-marée, c'est-à-dire quand elle aura couvert deux ou trois cents toises de terrain.

La partie entre le Sault Montmorency et la pointe de Lessay ne me paroît pas susceptible de descente. Les vaisseaux ne mouillent que fort loin du rivage; les hauteurs sont roides et assez élevées, en bien des endroits couvertes de bois taillé ; mais il faut pourtant avoir une troupe d'observation dans cette partie, dans la crainte que dans la nuit l'ennemi ne fît débarquer un corps qui, gravissant les hauteurs et en suivant les crêtes, ne se trouvât à la pointe du jour à même de tomber sur le flanc de nos troupes dans la partie de la rivière de Beauport, tandis qu'elles seroient attaijuées de front.

De la pointe de Lessay jusqu'à la rivière de Beauport, le terrain y est susceptible d'y former une descente, ainsi que depuis la dite rivière jusqu'à celle de Saint-

Charles. Il est à présumer que l'effort de l'ennemi sera dans ce dernier endroit, mais qu'il j aura toujours un corps entre la pointe de Lessay et la rivière de Beauport, soit pour diviser nos forces ou pour embrasser plus de terrain et mettre par conséquent à la fois plus de monde à terre.

Pour s'y opposer, on a proposé une ligne de redoutes à contenir chacune quatre-vingts ou cent hommes, distantes l'une de l'autre d'environ deux cent cinquante toises, suivant l'emplacement et placées le plus près du rivage qu'il seroit possil^le.

La droite appuieroit à la rivière Saint-Charles et la gauche à la pointe de Lessay, sur la hauteur de laquelle il seroit placé deux autres redoutes comme en seconde hgne, pour soutenir et favoriser une retraite aux troupes qui seroient dans la partie du Sault de Montmorency.

Aux redoutes de la droite et de la gauche, ainsi qu'à celles du centre près la rivière de Beauport, on désu^eroit du canon et quelques pièces portatives pour être roulées le long de la plage. Elles serviroient à battre les bateaux avant leur arrivée et se retireroient toujours sous ou en arrière d'une des redoutes.

Les troupes destinées à s'opposer à la descente seroient placées dans l' entre-deux, un peu en arrière des dites redoutes.

Mais voyons la manceuvre que l'ennemi peut faire pour rendre inutile notre disposition. On assure que les vaisseaux ne peuvent pas mouiller assez près du rivage pour canonner et battre les redoutes ; mais il peut établir une pièce de canon de 12 sur chacune de ses chaloupes.

lUO LETTRES ET PIÈCES MILITAIRES

l'our lors les bateaux étant assemblés pour le transport des troupes, il fera partir en première ligne, au commencement de la marée montante, ses chaloupes iirmées qui battront nos redoutes. Dans l'entre-deux des chaloupes, les bateaux suivront et tenteront le débarquement qui sera contenu et lianqué par leurs canons. Pour lors, nous n'avons d'autre ressource que de tomber dessus au moment du débarquement et avant que les troupes ne soient formées, sans examiner le fort ou le foible. Tout dépend de la réussite de cette attaque. Si nos troupes sont forcées à faire retraite, elles pourront se rallier sous le feu des redoutes, et notre canon destiné à être porté partout sera fort utile pour rompre et obliger l'ennemi à faire une disposition pour l'attaque des redoutes.

Si elles sont forcées et que l'ennemi perce, il faut lui disputer le terrain pied à pied, soit au passage de la rivière de Beauport, ou à celui de la rivière Saint- Charles. La retraite jusqu'à ce dernier point doit se faire, partie en gagnant les hauteurs dans les bois où elles traversent la rivière, l'autre partie se rendant au passage du bac où il sera fait une tenaille pour la recevoir et faciliter son débarquement sur des bateaux qui y ser.iient rassemblés.

Par l'exposé ci-dessus, on voit que les redoutes placées ainsi (|u'il est proposé, sont l)onnes, surtout ayant peu de troupes à opposer à l'ennemi ; mais qu'il ne faut pas compter (jue, par ses mano'uvres, il ne puisse les rendre inutiles et faire sa descente avec succès.

Article quatrième

Il peut débarquer à l'embouchure de la rivière Saint- Charles, sur le terrain de la rive droite.

Pour cette opération il faut que l'ennemi entre dans la rivière et passe sous le feu du canon d'une partie de la basse-ville. Il ne peut y entrer qu'à marée montante. Pour s'y opposer, ou propose une redoute à la rive gauche qui serve de droite à la ligne de celles du bassin de Beauport, dans laquelle il y aura du canon qui battra et prendra en flanc les bateaux.

Deux batteries en avant du palais ; elles seront dans l'enceinte des palissades, auront le même objet, ainsi que celle sur le quai de M. LeVasseur, au bout de la rue Saint-Pierre ; autre batterie retranchée à un coude que forme la rivière ; elle enfilera toute son embouchure.

On assure qu'en 1710, lorsque les Anglois firent naufrage à l'île aux Œufs, on avoit dessein de barrer cette rivière par des pilotis et une chaîne tendue par le moyen des cabestans.

Je ne vois guère la chose possible, l*-"" Le fond, en bien des endroits, j.aruît être de rochers, par conséquent les pilotis ne peuvent s'y enfoncer ; 2° la marée monte de dix-sept et dix-huit pieds, il faut donc que les pilotis, pour empêcher à haute mer des bateaux de passer, en aient quinze ou seize au-dessus de la superficie des eaux en marée basse, et comment les enfoncer ? 3*^ Une corde de trente ou quarante toises de longueur, quelque force qu'on y emploie, ne sauroit se tendre et décrit toujours une courbe, à plus forte raison une

chaîne, qui auroit au moins deux cents toises de longueur. On objectera qu'on peut la soutenir ; je dis que non, puisqu'il faut qu'elle lève à fur et à mesure de la marée.

Il faudroit aussi un retranchement, depuis le Palais jusqu'à la batterie du coude de la rivière, pour fusiller et prendre en flanc les bateaux lors de leur passage.

Article cinquième

A l'anse des Mères et tout le long de la plage de Sillery, la plage est unie ; toute sorte de bateaux peut y aborder ; mais pour y arriver, il faut que les chaloupes aient passé sous le feu des batteries de la basseville et sous celui de la batterie Saint-Louis, également, si les vaisseaux veulent monter pour soutenir la descente.

D'ailleurs, si l'ennemi est repoussé, fera-t-il sa retraite en repassant en plein jour sous le feu de nos batteries ? S'il veut la faire, débarquant sur la rive droite du fleuve, ne doit-il pas croire que nous aurons du monde dans cette partie pour nous y opposer ? S'il y met un corps de troupes, pensera-t-il qu'il ne sera pas attaqué dans le temps qu'on tentera la descente à la rive opposée ?

Si pourtant l'ennemi, malgré ces obstacles, tente à descendre à la plage de Sillery et qu'il y réussisse, il faut ensuite qu'il monte les hauteurs ; elles sont roides et difticiles et couvertes en partie de bois, de taillis ; des Canadiens en cette partie doivent l'arrêter, ou du moins lui faire acheter bien cher le terrain.

lettres et pièces militaires 103

Article sixième

Attaquer Québec par la basse-ville.

Quel objet peut avoir l'ennemi en venant en Canada par le bas du fleuve Saint-Laurent ? 1^ Faire diversion dans les pays d'en haut; 2*^ prendre Québec. Pour le faire, s'il établit sa descente dans un des endroits indiqués dans les articles ci-dessus, il lui reste à se rendre par des défilés et passages des rivières jusqu'à Québec et ensuite faire le siège de la place.

Il obvie à toutes ces difficultés en attaquant Québec par la basse-ville. Elle est défendue du côté du fleuve par un quai sur lequel il y a des batteries. On y en placera d'autres du côté de l'embouchure de la rivière Saint-Charles. Il n'y a point de quai et l'eau bat au pied des maisons ; on y construira également des batteries.

L'embouchure de la dite rivière et la rade sont battues par une batterie au sommet de la hauteur derrière l'évêché.

De la basse-ville, on monte sans obstacles à la haute ; on y pourra en fermer la communication par des palissades qui seront flanquées jjar le château Saint-Louis et par le mur du jardin de l'évêché.

L'ennemi, voulant attaquer Québec par la basseville, embossera ses vaisseaux devant les batteries du quai ; elles seront forcées de succomlier au nombre. De plus on a laissé bâtir les maisons trop proches des quais, les éclats tueront bien des cauonniers, et peut-être même empêcheront de servir le canon.

La Itatterie derrière l'évêché, de quarante et qiiel([ues pièces de canon, par son élévation an-dessns de l'eau, ne peut produire d'autre eftet que de couper des manœuvres, et je suis persuadé qu'elle n'empêchera pas les vaisseaux ennemis de s'embosser dans la rade.

Mais je suppose que nos batteries produisent tout l'effet qu'on peut désirer, l'ennemi pour lors reconnoîtra les mouillages et viendra y placer à l'entrée de la nuit quelques galiotes à liomljes pour en jeter des combustil)les qui incendieront Itientôt la basse-ville et obligeront de l'aliandonner entièrement.

On dira que le feu de nos canons empécliera les galiotes de tenir à l'ancre, j'en doute. Le canon dans la nuit n'est pas beaucoup à craindre, et je pense que de pareils bâtiments doivent être bastingués non seulement à l'abri de la mousqueterie, mais même par des câbles qui, étant suspendus jusiju'à fleur d'eau, doivent amortir l'eftét du l)oulet.

La basse-ville brûlée, l'ennemi al)ordera dans tout son pourtour. C'est au commandant à faire tout son possil;)le pour l'empêcher de metcre pied à terre et de s'établir dans les ruines. Si une fois son logement est fait, il seroit difficile de l'en chasser, nos troupes ne pouvant s'y porter que par la rampe de l'évêché et par la partie du fauliourg de la canoterie.

Dans cette situation, nous aurons précédemment fermé la communication à la haute-ville par des palissades, ainsi qu'il est dit ci-dessus ; nous aurons même fait une seconde coupure entre l'angle du jardin de M. de Boishébert et celui de la maison de M. de Lanaudière, mis deux pièces de canon dans la dite maison qui

enfileront la rampe ; mais peut-on espérer que ces précautions l'empêchent de monter et de se rendre maître de Québec ? Non ; il mettra du canon sur la rampe, brisera la première palissade, et avec la même batterie renversera celle de chez M. de Lanaudière, d'où doit s'ensuivre la prise de la place ou une capitulation.

Il faut donc conclure que l'ennemi, attaquant par la basse-ville, on ne doit rien négliger pour l'empêcher d'y mettre pied à terre et de s'y établir, et, comme on sera subordonné à ses diverses manœuvres, qu'il en a plusieurs à faire, qu'il sera, s'il le tente, supérieur en troupes et artillerie, le salut de Québec dépendra de l'activité du général, de son coup d'œil ; il sera obhgé de faire mouvoir ses troupes avec célérité et de jouer, pour ainsi dire, des gol)elets avec, par la nécessité d'en faire montre en plus d'un endroit. Ainsi, il faut que rien n'arrête les mouvements du côté des vivres, et, quelque activité et inteUigence qu'y mette le général, le l)onheur lui est encore nécessaii'e par la diversion qu'il est obligé de faire. La flotte ennemie peut aussi éprouver des malheurs, mais sur lesquels on ne doit pas compter.

A Québec, le 16 janvier 1759.

POXTLEROY.

Ordre du marquis de Montcahn.

4 février 1759.

Nous, marëclial des camps et armées, commandeur de l'ordre royal et militaire de Saint-Louis, commandant en chef des troupes de terre dans l'Amérique septentrionale.

Conformément à l'instruction de Sa Majesté qui nous permet de déroger à ses ordonnances, concernant le service dans les circonstances qui peuvent y préjudiciel, Nous ordonnons que le tour de garde ou détachement soit continué sans jamais recommencer par la tête, soit que les troupes entrent en quartier d'hiver ou en campagne, et cette règle sera observée dans les huit bataillons qui sont sous nos ordres tant (ju'ils resteront en Canada et pendant la guerre, n'entendant pas cependant y comprendre les gardes d'honneur ou de pohce que les dits bataillons pourroient avoir à monter dans les villes de Québec, Montréal et les Trois-Rivières. Les dits bataillons étant alors directement sous les ordres de l'état-major des places, on se conformera aux usages de la colonie ; mais on observera de continuer le tour de garde ou de détachement tel qu'il étoit à la fin de la campagne pour toute garde ou détachement extérieur.

Enjoignons aux lieutenants-colonels, commandants des dits bataillons, de tenir la main à l'exécution du présent règlement et de s'y conformer pour le premier

détachement qui sera fait, en commandant les officiers qui se trouveroient les premiers à marcher à la fin de la campagne.

Fait à Québec, le i février 1759.

MONTCALM

Mémoire sur la défense du fort de Carillon.

10 février 1759.

Le fort de Carillon peut être attaqué : l'^ par escalade ou de vive force ; 2"^ par Ijomljardement ; 3*^ par un siège en forme.

De la défense contre l'attaqtie de vive force.

Il n'est guère possible d'emporter un petit fort par escalade, si l'on ne trouve moyen de surprendre la garnison et d'arriver au sommet du parapet avant qu'il ne soit bordé. Aussi autant l'art fournit-il de moyens d'être averti à temps, autant est-il honteux de se laisser surprendre. Voici les précautions les plus ordinaires contre une telle entreprise : 1'^ Poser de fréquentes sentinelles sur le rempart et les faire tenir sur le parapet au moyen de garde-fous, en supprimant les guérites, comme maxime que je n'ai vu pratiquer qu'à Carillon ; 2^ faire des rondes ; o*^ faire coucher la garnison habillée et tenir ses armes prêtes ; 4'^ marquer à chacun son

poste ; 5*^ envoyer de petits partis sauvages à la guerre pour être averti des mouvements des ennemis. lîien de meilleur ; mais on n'en est pas toujours le maître.

Ces précautions suffisent, et rarement l'ennemi se détermine-t-il à une pareille expéditioii, s'il n'est l)ien informé qu'on les néglige toutes. Cependant si l'on vouloit en prendre de plus sûres encore, au cas que l'on fût assuré d'un dessein formé ou même de la marche des ennemis, il faudroit mettre un poste de nuit entre le front qui regarde la l)asse-ville et l'escarpement ; ce poste fourniroit des sentinelles sur chaque angle saillant du chemin couvert. Je suppose la garnison trop foiljle pour en mettre aux rentrants. Il faudroit aussi faire faire de fréquentes rondes dans les chemins couverts tout autour de la place et obliger les sentinelles de se tenir sur les banquettes. En cas d'attaque, elles se replieront par les barrières qui sont à l'angle flanqué du bastion de pavillon et à celui de la poudrière, et le poste défendroit la haute-ville et le hangar extérieur ; ou Ijien, si on avoit à craindre qu'il ne fût enlevé, on pourroit faire un tambour à la poterne, capable de le contenir tout entier, et n'ouvrir la poterne que quand l'offici'^r ou 1? sergent de garde auroit fermé la porte du tambour.

Il ne faut plus craindre alors d'être surpris telle nuit obscure ni telle poudrerie qu'il puisse faire, et l'on peut être assuré d'être averti un l»on (juart d'heure avant que l'ennemi ait achevé de se former dans le chemin couvert ])Our descendre dans le fossé. Cette précaution est iiniii;ni(|ual»le ; mais si l'ennemi, (iii()i(|ue découvert, était assez téméraire pour pousser l'entreprise jus(|u'au

LETTiîES ET PIÈCES MILITAIRES 1U9

bt)Ut, il faut se mettre eu état de l'eu faire repeutir amèremeut, et l'ou y parvieudra facilemeut eu preuaut d'avance les mesures suivantes :

1*^ Achever de fraiser tout le pourtour des revêtements ;

2^^ Avoir des fascines goudronnées et des balles à feu sur chaque flanquée, sur le milieu de chaque courtine et au dessus de chaque poterne, et donner commission H des gens intelhgents de les lancer dans le fossé et sur le chemin couvert pour éclaher l'ennemi à la première alarme ;

3'-' Avoir plusieurs cjups à cartouches à côté de chaque canon, dans de petits caissons, surtout à ceux des tlancs qui doivent être pointés de manière à raser le pied du revêtement. Si on avoit deux pièces à chaque flanc, on en pointeroit une le long de la face et l'autre le long de la courtine, en avoir toujours une pointée le long de la porte ;

4'^ Disposer tout autour du i\'mpart des caisses pleines de bombes et de grenades toutes chargées, avec des sacs remplis de poudre auxquels on met une fusée, et commettre un sergent avec une douzaine d'hommes pour les faire rouler dans les fossés dès l'instant que l'ennemi y mettra le pied. Comm3 ils sont étroits, il seroit impossil)le d'y tenir si ou en avoit assez pour les faire succéder sans interruption pendant toute la durée de l'attaijue.- La seule attention qu'on doit avoir, c'est de ne les lancer qu'à propos ;

5^ Garnir de pièces de bois tout le pourtour des parapets pour les rouler sur les échelles ;

6^ Distribuer tout autour du rempart des armes de longueur, comme piques, fourches, faulx emmanchées à revers, et autres qui puissent atteindre jusqu'au revêtement extérieur ; autrement, si l'ennemi parvenoit au sommet de l'échelle, le soldat seroit obhgé de monter sur le parapet pour faire usage de sa baïonnette, ce qui peut être dangereux ; car l'ennemi ne manquera pas de poster du monde sur le glacis pour faire un feu continuel contre le fort ;

7'^ Prévenir, animer et inspirer au soldat de se l)ieu défendre et lui faire connoître tous ses avantages, afin d'éviter la surprise dans les esprits, d'où peut s'ensuivre une terreur panique, contre les effets de laquelle toutes les précautions susdites ne peuvent être d'aucune utilité. *

De la défense contre Vaitaque par bombardemenf.

Il est fort rare qu'on cherche à se rendre maître d'une place par le seul bombardement ; cependant l'ennemi dans le dessein de pousser ses conquêtes avec moins de retard dans le courant de la campagne, peut

* Toutes les précautions ci-dessus sont bonnes, et il seroit à désirer que l'on fût muni à l'avance des armes de longueur et des artifices, l'un et l'autre étant indispensables contre une escalade, ainsi que contre un siège.

J'ajouterai que, comme tous les hommes d'une garnison ne sont pas égaux, il pourroit se faire que quelques-uns lâchent le pied ; l'ennemi i)énètreroit dans une partie du rempart, et filors la place seroit perdue, s'il n'y avoit un i^etit corjis en réserve composé de gens d'élite qui marcheroient à l'ennemi et le détruiroient avant qu'il se fût formé en assez grand nombre.

LETTltES ET PIÈCES MILITAIRES 111

dès l'hiver se déterminer à une pareille entreprise sur Carillon. La petitesse de ce fort et l'embrasement des bâtiments peuvent lui donner espérance d'inquiéter et d'incommoder la garnison au point de la faire rendre. Celle-ci n'a à opposer à une pareille attaque que des blindages, des casemates et de la patience.

On a fait tout ce qu'il a été possible l'automne dernier pour procurer à la garnison les moyens de se blinder et d'assurer les casemates contre l'effet des bombes. Il faut s'attendre à y être gêné, surtout si on prend le parti prudent de mettre les munitions de bouche dans les casemates ; mais on y sera certainement à l'abri, si on a exécuté tout ce qui a été proposé pour les rendre plus solides. Les précautions contre l'embrasement des bâtiments sont d'avoir toutes les barriques possibles pleines d'eau, de grands crocs pour faire tomljer les balles à feu et autres artifices que l'ennemi pourra lancer sur les couvertures, ou pour tirer à bas les couvertures elles-mêmes, si elles sont trop embrasées.

Ce seroit un gTand inconvénient de mettre toute la garnison dans les blindages extérieurs ; il faut faire en sorte qu'il en reste au moins la moitié dans les casemates du dedans. Les malades, les blessés et une partie des munitions de bouche peuvent rester en dehors.

(3n ne peut recommander à la garnison que de ne point s'inquiéter, de se tenir clos et couvert, cependant d'être très active à border le rempart à la moindre apparence d'un assaut, d'avoir des postes et de fréquentes patrouilles dans le chemin couvert, d'où il faut de temps en temps tirer des coups de fusil sur ceux qui paroîtroient à portée, faire un usage très modéré de l'artillerie

de la place, excepté du canon à ricochet qui sera presque la seule manière de faire du mal aux ennemis, qui ne manqueront pas de profiter des grands couverts qui se trouvent autour de la place. Il y a si peu de bombes ici qu'il vaut mieux les réserver pour une occasion plus dangereuse et prendre au surplus toutes les précautions possibles contre l'attaque de vive force. .

Si on voyoit l'ennemi faire des amas de fascines considérables, on tâcheroit d'y mettre le feu, soit avec des boulets rouges, soit avec des balles à feu lancées au mortier. Il faudroit surtout tenir gi-and nombre de feux prêts à lancer dans le fossé, pour embraser les fascines lorsque l'ennenn entreprendroit de le combler ; mais cela n'arrivera pas. On ne hasarde pas une pareille manœuvre sous le feu d'une place.

Au bout de (juelques jours, le man(|ue de munitions et le froid contraindront l'ennemi d'abandonner son entreprise, si c'est l'hiver, ou, si c'est l'été, la sagesse et la patience de la garnison lui feront changer cette espèce d'attaque en un siège dans les formes.

De la défense contre Vattaque par siège.

De toutes les actions militaires, celles où les fautes sont moins pardonnées, ce sont sans contredit celles de la défense d'une place, parce que, les idées paroissent mieux fixées, et les maximes plus certaines. On ne fait pas grâce à un gouverneur de l'ouljli de la moindre chicane, et on le rend responsable d'une négligence qui aura hâté sa reddition d'une journée et peut-être même de moins. Les histoires des guerres passées fournissent

quantité d'exemples de punitions très sévères contre des gouverneurs de places, pour n'avoir pas mis en usage les dernières ressources de l'art, et pas un seul que je ne sache, au moins capital, contre un général battu par sa faute. Il étoit réservé aux seuls Anglois de punir injustement le commandant d'une armée de secours et de combler de grâces encore plus injustement celui qui lâchement a rendu sa place après la perte des ouvrages extérieurs au chemin couvert. Mais si la perte de la réputation et le mépris général sont les suites fâcheuses d'une molle défense, il n'est pas de moyen plus sûr pour un oiiicier particulier d'acquérir une gloire incontestable et de se faire rechercher que de montrer de la vigueur et une grande intelligence ■dans cette partie de la guerre.

Il n'est pas même nécessaire pour qu'un commandant puisse mériter l'estime générale, que la place qui lui est confiée soit excellente ; il suffit que ces défauts soient connus et que la défense surpasse ce qu'on doit attendre d'un homme ordinaire. Ainsi, quoique le fort de Carillon soit très mal fortifié, on ne pourra refuser les éloges dus à un commandant qui, dans sa défense, emploiera les médiocres ressources dont il peut être susceptible ; car Dieu merci, ses défauts ne sont que trop connus de tous les officiers de l'armée et même du soldat.

Quoique la conduite d'un siège dépende absolument de la manière dont il est attaqué, il est cependant certaines précautions à prendre, moyens généraux à employer, et chicanes à faire que nous détaillons de notre mieux. Il est bon d'avertir néanmoins que la

possibilité de leur exécution dépendra entièrement de la plus ou moins grande vivacité de l'attaque et du nombre des assiégeants ; c'est pourquoi un commandant ne pourra mieux faire que de suivre le conseil que donne M. de Feuquières d'avoir im journal public du siège, dans lequel soit écrit jour par jour l'état de la place, tant du dehors que du dedans, les progrès des ennemis et ce qui aura été résolu de faire pour s'y opposer, afin que cette pièce, qui doit avoir été faite sous les yeux des principaux officiers et signée d'eux, étant produite, puisse servir de preuve authentique de la bonne conduite tenue dans la défense.

Précautions à prendre avant le siège.

l '^ On fera son possible de mettre les parapets, demilunes, chemins couverts, fossés, palissades etc., etc„ dans leur état de perfection ; ou au moins on travaillera à peler le rocher depuis le pied du glacis du front de la petite demi-lune, le plus en avant qu'on pourra. On comblera les ravins et ravines que les eaux ou les aftaissements auront formés sur les glacis ; et, s'il reste du temps, on entourera de son mieux le saillant du chemin couvert en avant de la grande demi-lune, on achèvera le glacis de pierres sèches et on en recouvrira la crête d'un pied et demi de terre. Si on ne peut achever les demi-lunes, on leur fera un parapet avec un doulile ou un triple rang de gabions ;

2'^ Il faudra de toute nécessité achever toutes les casemates et les blindages nécessaires et leur donner toute la solidité possible ;

3^ Ce n'est pas ici Je lieu de fixer les approvisionnements de giieiTe et de bouche, ni la force de la garnison, parce que toutes ces choses doivent être remises à la prudence du général, qui connoît ses moyens et ses nécessités. Je supposerois que l'on n'est pas dans la disette des munitions de bouche, que rien ne manque en fait de munitions de guerre, que la garnison est de quatre cents hommes, non compris les canonniers ni les maîtres ouvriers. Ce sera la plus petite possible pour peu qu'on désire une défense raisonnable ; si elle étoit de sept cents hommes, on seroit en état de soutenir l'attaque du chemin couvert et de faire des sorties sur le glacis ;

4^ On ne sauroit trop avoir de pahssades, gabions, fascines, etc., etc., en réserve avec bon nombre de pièces équarries propres à remplacer celles que les ennemis détruiroient par leur artillerie dans les parapets, et l'on préparera d'avance de grandes chevilles de fer ébarbelées et des étriers de fer pour les joinche aux autres, mettre au moins deux pieds de terre bien épierrée sur toute la place du fort, pour qu'on puisse en trouver sous la main quand on voudra raccommoder les parapets, ou sinon on sera obhgé d'en prendre partout où on en trouvera sans rien dégrader d'essentiel;

5*^ Faire faire des chevaux de frise de fer, des planches rempHes de pointes de clous, des clous à quatre pointes et autres ingrédients propres à armer des brèches, assurer des logements, embrasser les chemins couverts, rendre l'approche difficile des glacis, etc., etc. ;

6*^ Préparer d'avance les fusées à bombes et à grenades et toutes sortes d'artifices ;

7'-^ Mettre eu état toutes les plates-formes et les affûts ; faire des barbettes daus les demi-luues, seulement pour les premiers jours d'investissement ; car, après l'établissement des batteries, elles ne seroient pas soutenables ; faire des caponnières dans les fossés pour leur défense ; fermer les embrasures vides de canon, etc., etc. ;

8*^ Il seroit à désirer qu'on pût préparer un rang de caissons enterrés de cinq à six pieds, et un autre de fougasses enterrées de dix à douze pieds sous le parapet du chemin couvert tout le long de ses branches, et qu'on pût communiquer le feu au premier, quand le logement des ennemis sur la crête du glacis seroit achevé, et au second au moment que les batteries de brèche seroient prêtes à tirer sans que les saucissons courussent risque d'être arrachés par les ennemis. Aucune défense n'exige moins d'hommes et n'est plus redoutaV)le que celle-là. On olijectera la consonnnation des poudres et la foil)lesse de la place, ([xù ne résislera point jusqu'au point d'obliger l'ennemi d'en venir là. Je réponih'ai i|ue quatre à cinq milliers de poudre seront plus que suffisants pour trois ou quatre branches du chemin couvert, tant elles sont courtes, et que si la place est perfectionnée et que les casemates et les blindages soient l)ien à l'alni des homl^es, la défense peut aller au delà de la })rise du chemin couvert. On ajoutera (|ue l'ennemi, craignant l'effet de ces mines, i)]'endra le parti de les éventer ou bien (|u'il tiendra la conduite qu'il semljle avoir suivie dans les deux sièges de Louisbourg, c'est-à-dire qu'il redoublera le feu de son artillerie et de ses bombes

pour réduire les assiégés par ce moyeu, eu se teuant éloigué du corps de la place. Je répouds à la première objection (saus me prévaloir de l'avantage des assiégés dans la guerre sous terre, supposant nos mineurs trop ignorants pour s'en prévaloir), que l'ennemi perdra beaucoup de temps à chercher tous ces fourneaux et ces caissons les uns après les autres, ce qui le tiendra sur le glacis longtemps exposé au feu des grenades, bombes, etc., etc. A la seconde objection, je réponds que le glacis étant fort élevé, empêche qu'on ne puisse faire brèche de loin, et que c'est justement ce que les assiégés demandent que de tenir les assiégeants éloignés de leur ouvrage. En un mot, je regarde comme une erreur de penser qu'avec des bombes on puisse obHger une garnison opiniâtre à se rendre, si les blindages et les casemates sont à l'épreuve ; j'apporterai par exemple le petit château de Traerbach qui résista dix-huit jours de tranchée ouverte contre le feu de huit batteries de plusieurs pièces de canon chacune et de six batteries de bombes, dont deux étaient des bombes de cinq cents, et qui ne se rendit que lorsqu'il y eut brèche au rempart, et qu'on eut emporté les deliors. On ne soupçonnera M. le chevaher de BelL^-lsle, qui counnandoit ce siège, d'avoir tâtonné ;

9"^ 11 faut construire uu certain nombre de pahs-

sades assemblées de quatre en quatre ou de six en six sur une sole, et soutenues par des patins et deux petites guettes. On y ajoute des crochets pour lier ces

quartiers les uns aux autres. Eien n'est plus commode pour remplacer une file de palissades brisées par le canon ou pour faire un logement dans le chemin couvert, chose nécessaire, parce que, sitôt que l'ennemi se sera log'é sur les saillants, il faut, si l'on peut, rester maître des rentrants, ne fût-ce que pour douze heures ; et lorsqu'il aura couronné tout le front d'attaque, il est bon de pouvoir jouir du reste du chemin couvert sur les autres fronts. Si la garnison étoit en état de soutenir l'attaque du chemin couvert, rien ne seroit plus utile que ces quartiers de palissades pour le rendre susceptible de défense.

Conduite à tenir dès la nouvelle de la marche des ennemis et ])endant le siège.

1" Faire remplir d'eau * toutes les barriques qu'on pourra trouver dans le fort, cependant n'y pas toucher que l'ennemi n'ait interdit toute communication à l'eau. Si elle ne sert pas toute à l)oire, elle servira pour les

* Eau — Cette précaution est de toutes la plus intéressante. Il faut absolument trouver le moyen d'en conserver la communication jusqu'à ce que le fort soit aux abois. L'on peut assurer, je crois, cette communication par le rocher où est bâti le nouvel hôpital, qui fait face à la baie. Il faudroit y construire un retranchement qui ne pourroit être battu que par l'autre côté de la rivière et l'on iroit cà l'eau i^endant la nuit.

Les barriques que l'on jjropose ne j^euvent être une ressource que pour quatre ou cinq jours au jilus. Cinq cents hommes en consommeront dix i)ar .jour, et, <iuand on auroit de la place pour en mettre le nombre suftisant pour une défense un peu longue, cette eau serait l)ientôt gâtée. L'eau de la citerne, quoifjue mauvaise à boire, seroit toujours bonne pour les incendies ; il faut une jjompe pour qu'elle s'épuise promptement.

incendies de conséquence ; car il n'y a pas à compter sur la citerne ;

2*^ Ce seroit une grande incommodité de moins dans le fort que de raser tous les bâtiments, en jeter tous les matériaux dans la basse- ville, hormis les bois utiles qu'on pourroit mettre en réserve ; mais c'est une entreprise difficile, à laquelle on se déterminera d'autant plus à regret qu'on croiroit par là rendre le fort inhabitable en cas que l'ennemi ne le prît pas ; *

S"" Il ne faudra pas balancer à raser le hangar extérieur, en conserver les bois et mettre les munitions de bouche dans les casemates, si cela est possible ;

4^" Il faut avoir du Ijiscuit en réserve pour plusieurs jours, pour les cas où on manqueroit d'eau, de bois ou qu'on y fût trop pressé pour songer à faire du pain ;

5" Préparer un lieu sûr pour servir d'hôpital, avec toutes les choses nécessaires aux malades et aux blessés ;

6"^ Tâcher de mettre en lieu de sûreté un ou deux petits canots d'écorce pour pouvoir tenter de faire parvenir des nouvelles de l'état de la place dans le courant du siège par la rivière, au moyen d'une lettre chiffrée

7*^ Easer la redoute en pierres sèches et même la redoute en terre et la courtine attenante, en comblant

* Easer tous les bâtiments de Carillon et en ôter tous les décombres, est chose indispensable pour un siège.

Si l'on attend que le canon et les bombes les détruisent, le fort ne sera qu'un monceau de ruines meurtrières pour ceux qui seront sur les remparts. D'ailleurs toute communication en sera interdite parce qu'ils sont fort étroits, et ces bâtiments ne peuvent servir à rien quanti l'assiégeant aura des batteries établies. Tout au plus pourroit-on conserver le rez-dechaussée, supposé qu'en l'étançonnant il pût résister à la bombe, ce dont je doute.

leurs fossés, parce que cela est contraire à la place et peut servir de couvert à l'ennemi. 11 est vrai qu'il en trouve de si commode sur le front le plus étroit que vraisemblablement il se déterminera à les prendre de préférence. Cependant, si le chemin couvert du front de la grande demi-lune n'étoit pas plus avancé qu'il ne l'est actuellement et que le rocher fût bien pelé, comme il l'est déjà en grande partie au pied des glacis du petit front, l'attaque pourroit peut-être paroître plus avantageuse contre le grand front que contre le petit, observé pourtant que la grande différence vient uniquement de la défectuosité ou de la perfection du chemin couvert ;

8" Faire monter deux forges sous les blindages, dont l'une destinée à raccommoder les armes et l'autre à fournir les ferrures de l'artillerie et autres, suivant le besoin ; avoir du charbon en conséquence ;

9*^ On ne doit négliger aucune des précautions indiquées contre l'attaque de vive force, comme artifices et munitions distril)uées le long du rem])art, avec des armes de longueur, des grenades, etc. ; car il faut se mettre en état de ne rien craindre de cette esj^èce d'atta(iue dans tout le courant du siège ;

10"^ Garnir tout le pourtour des parapets de sacs à terre disposés en créneaux, si on en a suffisamment, ou sinon on se servira de paniers plus larges par l'ouverture que par le fond;

11^ Le commandant doit se faire donner des états exacts de toutes les munitions de guerre et de l)ouche, matériaux, outils ; charger sous peine de la vie les gardes-magasins et autres préjiosés à cet effet de leur exacte distribution et économie, mettre un certain

noiulire de toutes ces choses en réserve pour n'y toucher qu'à l'extrémité, et se faire rendre compte de la consommation de chaque jour. Il faut garder le secret sur l'état au vrai des munitions et vivres et ne le confier qu'à des gens sûrs. Si l'on ne prend garde à la diminution de la subsistance et des munitions pour les morts et blessés, il y a toujours abus dans cette partie ;

12*^ Il faut partager la poudre en deux parties, dont l'une uniquement destinée à la mousqueterie, qui est toujours la dernière et la meilleure défense des places, l'autre à l'artillerie, aux artifices et aux mines, choisir le temps de la journée que la vivacité des bombes des assiégeants se ralentit le plus, pour en tirer du magasin et en faire de petits dépôts pour vingt-quatre heures ;

13" Ménager avec soin les pierres à fusil. Pour bien faire, il faudroit en avoir assez pour en donner une à chaque soldat qui desceiid, et une à chaque soldat qui monte la garde. On sera olihgé de diviser le tout en autant de parties qu'on présume que la place pourra tenir de jours, et d'en avoir en outre un bon nombre en réserve ;

14"^ Il faut faire le dispositif des gardes telles qu'elles doivent se monter dans tout le cours du siège. Ordinairement on divise la garnison en trois, le premier tiers monte la garde pendant les premières vingt-quatre heures, travaille les vingt-quatre heures suivantes et se repose les vingt-quatre autres ; puis son tour revient, ainsi de suite. Ou bien la division des temps se fait par douze heures et même par six. La plus convenable pour le corps de l'homme seroit par huit heures ; m a: s les mêmes se retrouveroient toujours de servie? dans

les mêmes heures. Dans les grandes places où ou perdroit trop de temps à relever tous les postes, ou choisit les longues durées. Au siège de Lille où les temps avoieut été réglés à vingt-quatre heures, le tenaillon qui jusque-là s'était défendu si glorieusemeut, fut emporté en plein jour, parce que les soldats qui le g-ardoient s'endormoient accablés par la fatigue. Ici on peut choisir telle durée qu'on veut.

Mon sentiment seroit de partager seulement la garnison en deux. Les deux tiers de ceux qui monteroient, borderoient les remparts et chemins couverts ; l'autre tiers auroit ses armes à portée et travailleroit. Dans ceux qui descendroient, un tiers seulement seroit commandé pour se tenir prêt à marcher au premier mot ; les deux autres tiers ne sortiroient qu'en cas d'assaut. Je fixerois alors la durée des gardes à huit heures. Il n'y auroit constamment que la moitié de la garnison exposée, et, les intervalles de travail et de repos n'étant pas longs, les forces se soutiendroient mieux. Cette division d'hommes ne seroit pas mauvaise ; mais ceUe du temps par huit heures ne vaut rien. Il faut bien se garder de relever les gardes pendant la nuit. Je fixerois les gardes à douze heures et elles monteroient à six heures du matin et six heures du soir.

Parmi la garnison, que je suppose de quatre cents soldats, je choisirois une vingtaine d'hommes des meilleurs pour attacher à l'artillerie, qui ne feroient point d'autres services. Eetranchez-en encore une vingtaine pour aider les charpentiers, forgerons et autres ouvriers, elle se trouve réduite à trois cent soixante. Pour peu qu'il y ait une quarantaine de malades ou de blessés,

reste à trois cent vingt, que je réduirois à trois cents, pour en tirer vingt volontaires, dont un sergent et un caporal, qui n'auroient point de service réglé avec le reste. Je les emploierois avec discrétion dans les occasions délicates pour donner de fausses alertes à l'ennemi, aller, ventre à terre reconnoître de nuit et tirailler de nuit ou à la pointe du jour derrière quelques rochers ou escarpements^ suivant les occurences. Ces vingt hommes devroient être toujours prêts à se porter partout ; j'en ferois des grenadiers ; ils auroient pour commission de lancer des bombes, grenades, balles à feu, etc., en cas d'attaqaie.

Parmi les cent cinquante hommes de garde, cinquante ne doivent être occupés qu'à déblayer les encombrements des fossés, réparer les revêtements et parapets, traîner le canon, porter les munitions, etc. J'en prendrois ensuite vingt, dont douze, avec la moitié des canonniers et soldats attachés à l'artillerie, borderoient le rempart du côté attaqué. Les huit autres seroient distril)ucs sur les autres fronts comme sentinelles. Les quatre-vingts restant borderoient les branches de chemin couvert du front attaqué et feroient un feu continuel de mousqueterie, le mieux dirigé et le plus égal qu'il seroit possible. Ils fourniroient des sentinelles aux saillants des autres parties du chemin couvert et du côté des deux escarpements. On sera peut-être surpris du peu d'hommes employés à la fois à faire du mal à l'ennemi ; mais il faut ménager la garnison : on ne trouvera que trop d'occasions de l'excéder dans la suite par des travaux considérables et de fausses alertes. Un plus grand

nombre d'hoinnies ne retarderoit pas les premiers ]irogïès des ennemis ;

15*^ Dans tout le cours du siège, il faut avoir la plus grande attention à la conservation des hommes ; car la garnison est si foible que pour peu (ju'on l'expose mal à propos, on ne se trouveroit plus en état de montrer de la vigueur vers la lin du siège. M. de Yauban conseille de faire cal>aner * les soldats derrière le }»arapet des pièces attaquées pour les mettre à couvert des pierres et même des bombes par des couverts triangulaires de gros bois ronds ou carrés de huit à dix pouces de diamètre. Je ne sache pas que cette pratique ait jamais été mise en usage. Comme ces espèces de guérites ne doivent pas déborder le parapet pour n'être pas eu prise au canon, elles doivent être placées au pied de la banquette. Elles sont sujettes à l'inconvénient d'offrir un lieu de repos trop sûr au soldat pour qu'il n'en profite pas plus longtemps ou plus souvent qu'il ne devroit ; mais j'ai assez bonne opinion de la valeur de nos soldats pour les croire incapables d'en abuser ; c'est pourquoi rien ne saurait être plus utile ni mieux imaginé, si le terre-plein des remparts de Carillon n'étoit si étroit (|u'on ne pourroit plus y retourner. La chose ne seroit guère praticable que dans les chemins couverts, et quelques-unes dans les demi-lunes. Ce n'est pas \ine chose à négliger ; il est d'autant plus

* Je crois qu'il seroit imprudent de faire cabaner les soldats dans les chemins couverts et demi-lunes. Ne comptons jjas plus qu'il ne faut sur leur valeur; on en tireroit peu de service. D'ailleurs cela n'est bon que dans des ouvrages spacieux et dans des chemins couverts étendus.

utile de s'en pourvoir qu'on sera écrasé de pierres et grenades, lorsque l'ennemi sera sur le glacis ;

1(')^' A moins qu'on ne soit dans le cas de ménager la poudre, on doit faire un feu vif d'artillerie placée à toutes les embrasures du front attaqué qui pourroient voir l'ennemi, dans les demi-lunes et même dans les chemins couverts, jusqu'à ce que les batteries de canon des assiégeants soient établies, de manière à prendre bientôt la supériorité (jii'elles ont d'ordinaire sur celles des assiégés ; alors il faudra doucement retirer le canon, excepté celui des Hancs, fermer la plupart des emljrasures et se contenter de s'en servir la nuit ou dans le cas d'attaque ou délogement sur le glacis. On remarquera les endroits du chemin couvert du côté desquels aucune des emljrasures des ennemis ne soit tournée, afin d'y faire paroître de temps en temps quelques pièces * pour tirer sur la tête de la tranchée. Ou en retireroit un grand service, si quelque boyau en étoit enfilé. Aussitôt qu'on verra plusieurs boulets passer au travers d'une emlirasure, il faudra en retirer le canon et la fermer avec soin ;

17'^ Il faudroit que le feu des grosses et petites bombes pût continuer avec la dernière vivacité pendant :out le cours du siège ; mais, si elles sont rares, il faut

* Il faut s'attacher à avoir de petites pièces dans les chemins couverts et demi-lunes, dont on ne tireroit que la nuit, en les alignant avec de la craie sur la tin du jour.

Je jsense cjue la manière de barbette que propose ]\I. de Saxe, pourroit être employée utilement, naême de jour, avant que l'ennemi fût logé sur le glacis. Il faut faire usage des pierriers dans les demi-lunes et chemins couverts. Cette •arme est fort bonne quand on est exercé à s'en servir.

les réserver pour le temps où reiinemi cheminera sur le rocher, où elles feront un merveilleux effet, et sur le crlacis, où on sera à même de les jeter comme avec la main. Il faut en réserver toujours un certain nombre disposées tout autour des remjiarts pour être lancées, comme nous avons dit, dans le fossé, en cas d'insulte au corps de la place.

Il faudra souvent changer de place les l)atteries de mortiers, afin de rendre les coups de l'ennemi plus incertains. Elles ne pourront être démontées que par les bomlies et les pierres. Xous venons d'exposer les maximes générales. Voyons maintenant les choses en

détail.

De V ouverture de la tranchée.

Si nous supposons aux ennemis les mêmes connoissances du terrain que nous en avons, ce que nous saurons bientôt après son arrivée, il fera du grand ravin qui est en avant du dernier camp de Languedoc et Guyenne le dépôt de sa tranchée. Il y apportera facilement la nuit sur des bateaux, matériaux, artiUerie et munitions ; tous ces transports seroient trop difticiles sur l'autre front, et la longue communication ([u'il lui faudroit faire pour parvenir à la redoute eu terre compensera du reste le foil)le avantage qu'il pourrait y rencontrer. D'ailleurs il seroit ])ien prtjnqtt à saisir les premiers moments du printemps, s'il ne nous donnoit pas le loisir de mettre le front de la grande demi-lune en aussi bon état que l'autre, ce qui lèvera certainement toute indécision à cet égard *.

* Quand le front de la grande demi-lune ne seroit pas achevé, il seroit étonnant que l'ennemi fit choix de cette atta-

Il faudra n'épargner aucun soin pour être instruit du moment de l'ouverture de la tranchée. On fera tenir à cet effet pendant la nuit trois ou quatre hommes des plus braves ventre-à-terre ou bien derrière quelques pointes de rocher, le plus près qu'on pourra du grand ravin, lesquels viennent avertir du moment où ils entendront déboucher les travailleurs, qu'on éclairera aussitôt de balles à feu, pour diriger l'artillerie et le feu des arquebuses à croc, espingoles, mousquets de remparts et autres armes dont la portée est plus longue que celle du fusil. Il ne faut pas négliger d'en envoyer trois ou quatre autres de la même manière du côté de la redoute en terre, pour être instruits si l'ennemi faisoit quelque mouvement de ce côté-là. Dès la première nuit, l'ennemi commencera, s'il veut, à établir quelques mortiers dans le grand ravin * ou bien dans celui qui est au delà de la baraque de M. le chevaher de Lévis. Les bombes seules et le ricochet pourront l'inquiéter ; mais le ricochet de front n'est nullement dangereux ; cependant il faudra bien en faire usage.

que. Le fort commande trop suijérieurement dans cette partie, et les gens peu accoutumés à faire des sièges, comme les Anglois, seront toujours plus effrayés de ce désavantage qu'on ne doit l'être réellement.

* Si l'ennemi se sert de ce ravin pour ouvrir la tranchée, comme il y a apparence, on jîourra l'inquiéter jsar eau avec les redoutes flottantes de M. Jacau. Le canon de ces redoutes seroit fort utile la nuit pour enfiler les tranchées et surtout pour inquiéter les dépôts. Il faudroit tenir ces redoutes cachées le jour i^our que l'ennemi n'en eût pas connoissance, les soutenir par des bateaux armés et des détachements à terre, les seconde et troisième nuits, et se déterminer à les perdre à la fin ; mais elles auroient pu être utiles.

Il travaillera, dès cette première nuit, ou au moins à la suivante, à l'établissement de ses batteries de canon. Elles ne peuvent être mieux placées que sur la crête d'en deçà de l'un ou de l'autre de ces deux ravins, pour ruiner les défenses du j^etit front du fort, et, sur sa gauche, une autre batterie pour tirer sur sa grande demi-lune.

S'il établit ses premières batteries de canon à la baraque du chevalier de Lévis, elles seront à la portée du coup de fusil, n'étant (ju'à cent dix ou cent vingt toises de l'angle du chemin couvert en avant du saillant de la petite demi-lune. S'il se presse de les mettre au camp de Languedoc et Guyenne, elles feront moins d'effet, mais elles seront hors de la portée de fusil, étant à plus de soixante-dix toises plus éloignées. Cependant il faudra toujours y hasarder quelques coups, et se servir des ar(|uebuses à croc, fusils de rempart, etc., etc., pour tirer dans les embrasures.

Pendant l'ouverture de la tranchée et l'établissement des batteries, le canon doit être servi vivement, comme nous l'avons dit, le jour et la nuit, pour retarder tant qu'on pourra le moment fatal où l'ennemi fera usage du sien *.

Il ne faudra pas manquer, de même qu'à la première nuit, de mettre en usage dans les suivantes les balles d'artifices pour éclairer les travailleurs. Ils chercheront

* D'ailleurs l'escarpement du plateau où l'ennemi doit cheminer continuant jusqu'au fossé du fort, peut servir à faire de petites sorties fréquentes et plus éloignées qu'on n'oseroit les faire sans ce secours.

à en empêcher l'effet, soit avec des barils sciés par la moitié, soit à force de terre ; mais il faut qu'il entre quelques grenades dans leur composition pour servir de frein aux plus empressées.

Du progrès des assiégeants.

Après l'établissement des batteries, l'ennemi présumera peut-être assez de leurs effets et méprisera assez la place pour s'en tenir là et croire pouvoir la réduire sans cheminer davantage. Si cela arrive, les assiégés doivent le regarder comme la plus grande faute que puissent faire les ennemis et ce (|ui peut leur donner lieu à une longue défense. Sitôt qu'ils l'auront reconnu, ils doivent faire leur capital de ménager leurs hommes, leurs vivres, leurs munitions et de nettoyer leurs fossés, réparer leurs parapets, raccommoder leurs bUndages et leurs casemates, etc., etc., etc.

Ils doivent donc ne pas balancer à diminuer le nombre d'hommes exposés, à l'exception des travailleurs, qui, de jour, doivent préparer tout ce qui sera nécessaire pour réparer de nuit tous les parapets. On poun-a nettoyer les fossés de jour. Il faut avoir soin de les faire décombrer exactement toutes les gardes, autrement les décombres s'accumuleroient à un point qu'on regarderoit comme au-dessus des forces de la garnison de les enlever.

Pourvu (ju'on ait Ijeaucoup de fer, de charbon et des forges, on ne doit pas être embarrassé d'avoir de quoi raccommoder les parapets. Il faudra, toutes les nuits remplacer les pièces qui auront été enlevées le jour, et

les an'êtev solideiuent avec de grandes chevilles de fer ébarbelées, et des lieus de fer. S'il arrive que le parapet de tonte une face soit rasé, il faut faire les derniers efforts pour en faire un nouveau. On prendra, à cet effet, après avoir nettoyé la place, des pièces de pin de douze ou quinze pouces de largeur et de huit ou neuf d'épaisseur au plus, pour être plus légères. On en mettra plusieurs rangs les ims derrière les autres à la distance d'un pied ou d'un pied et demi, jusqu^à ce que le ]:>firapet ait l'épaisseur convenable. On arasera les intervalles de teiTe bien damée ; puis, sur ce premier ht, on mettra d'autres pièces en travers pour servir de corps morts ou de clefs, aussi à la distance d'un pied et demi, et on les chevillera sohdement les unes et les autres avec de longues chevilles de fer ébarbelées. Les trous de tarière doivent être faits d'avance et toutes les mesures prises de jour, afin que rien n'arrête la célérité de l'ouvrage. . On continuera de faire des lits de pièces dont les uns seront en long et les autres en travers, et on remplira les intervalles de terre bien battue. Enfin on fera surmonter tout l'ouvrage d'un pied et demi ou deux pieds de terre pour éviter les éclats du bois. Eemarquer (j[ue les pièces en long peuvent être de différentes longueurs, parce qu'elles se suivent ; mais que les pièces en travers doivent être toutes égales à l'épaisseur du parapet. C'est surtout les épaules et les faces du bastion qui souffriront le plus et qu'il faut s'attacher à réjîarer solidement. Quand on seroit obligé de rendre l'angle flanqué un j^eu camus pour le faire plus solide, il ne faut pas s'en emljanasser.

Les pièces qu'où tirera de la démolition des bâtiments pourront suffire pour ce travail. Si l'on peut parvenir à réparera mesure le dégât que fera l'artillerie des ennemis, on pourra compter sur une longue défense. Sinon la terreur s'emparera des esprits, et l'on sera perdu.

Enfin, si la matière manque ou que le canon ennemi enlève toutes les pièces, à mesure qu'on les remplacera, il faudra se contenter de garnir le front attaqué en terre dans des gabions ou sacs à terre, ou, si on est trop pressé, d'y creuser une tranchée tout autour, ce qui doit être la dernière ressource. L'ennemi convaincu lùentôt de l'obstination de la garnison à se défendre jusqu'à ce qu'il y ait brèche praticable au corps de la place, se déterminera à pousser ses attaques. Ses progrès seront lents et ses logements mal faits, parce que la terre est dure, et qu'en avant du pied du glacis il se trouve près de cinquante toises de rocher pelé en plusieurs endroits. Lorsqu'il en sera parvenu là, il trouvera un peu de terre autour de la baraque du major général ; mais il aura peine à y cheminer longtemps et tâtonnera vraisemblablement pour trouver le chemin le plus facile ; car, s'il se jette trop sur sa gauche, comme ce seroit la route naturelle, il trouvera un rocher vif ; s'il préfère d'aller au travers des anciens atehers, la terre lui manquera bientôt. Là-dessus il peut arriver trois choses diftérentes : la première, qu'il tienne la route la moins dégarnie de terre, et il courra risque d'être enfilé, écharpé ou vu du revers du saillant de la grande demilune ; la seconde, qu'il chemine pied à pied, en se défilant bien et profitant de toutes les teiTes (pi'il trouvera sur sa route, en faisant ap})orter le surplus dans des

132 LETTRKS ET PIÈCES lAlILITAIRES

paniers et sacs à terre, méthode longue et meurtrière, s'il ne met un grand ordre dans ses travailleurs, et s'il n'a de bons sapeurs ; la troisième, qui seroit à mon gré la meilleure et la plus expéditive, qu'il couronne par une parallèle large et profonde tout le terrain où nos ateliers en sont restés, qu'il y amasse quantité de fascines, gabions, surtout sacs remplis de teiTe, qu'il parte ensuite de là une belle nuit pour établir une parallèle vars le pied du glacis, ayant en même temps derrière lui une foule de travailleurs diligents à transporter les matériaux nécessaires à la communication de cette parallèle. Le logement du glacis sera fait en deux heures à l'aljri du coup de fusil, et il ne s'inquiétera guère (levant une aussi foible garnison si la communication n'est pas tout à fait perfectionnée. On s'apercevra qu'il médite cette manœuvre par les amas de matériaux (ju'il fera, et il faudra se préparer à l'éclairer de balles à feu de quart d'heure en quart d'heure, et lui lancer une grêle de pàerres, de bombes, du canon à cartouche, une mousquet erie des ^lus nourries ; en un mot, s'il a fallu jus(|ue-là ménager les efforts de la garnison, ce n'est ({ue ]iour en faire un usage plus vif dans cette occasion et les suivantes ; car, à mesure que l'ennemi approche, la défense doit augmenter de vivacité. Si par le moyen des balles à feu ou autrement, on peut reconnoître à peu près les endroits où on aura placé du monde ventre-à-tcrre pour soutenir les travailleurs, d'ordinaire c'est sur la droite, la gauche et au centre, ce sera ici la ]ii'emière occasion où on pourra faire sortir par les intervalles deux ou trois ])etits ]ielotons de huit il dix hommes chacun, (pii feront leur décharge en

criant : Tue ! Tue ! et s'en retourneront au plus vite. Souvent il n'en faut })as davantage pour mettre du désordre parmi les travailleurs et leur faire perdre la moitié de la nuit *.

De l'attaque du chemin couvert.

L'ennemi débouchera s'il veut du pied du glacis pour venir couronner le chemin couvert ; car de faire l'honneur à cette place de cheminer pied à pied sur le glacis et de s'étabHr par la sape sur le chemin couvert, il ne faut pas l'espérer. Il faut que quelques jours auparavant on ait préparé des traverses à chaque rentrant et dans les branches voisines du front d'attaque, afin de pouvoh' retourner dans toutes les parties sur lesquelles l'ennemi ne sera pas logé. Ces traverses pourront se faire d'une pahssade de chevaux de frise, denière laquelle on pourra creuser une espèce de tranchée.

Si, jusqu'à ce jour, l'attaque a été molle, qu'on ait pu reconnoître peu de vigueur dans la conduite des ennemis et une grande appréhension d'en venir à un coup de main, que d'ailleurs la garnison, ayant peu perdu, ait une violente envie de se signaler et le commandant d'acquérir une haute réputation, on pourroit disposer le

* Ces petites soi-ties sont bonnes dans ce cas : mais quoi qu'en disent les Mémoires de Vauban, lorsqu'on n'a pas fait quelques sorties plus tôt que contre la troisième parallèle, l'on ne connoît pas l'ennemi à qui on a affaire assez tôt. Rien de plus essentiel que de le tâter dès les jjremiers jours ; c'est sur sa foiblesse ou sa fermeté qu'iui commandant règle sa défense.

chemin couvert pour en soutenir l'attaque de la manière suivante :

Les branches du chemin couvert ayant dix-neuf, vingt ou vingt-deux toises, on en prendroit cinq ou six à commencer du rentrant pour les renforcer en mettant au

pied de la l;>an-

cj^uette une grosse palissade j o i n tière A, absolument cachée du dehors pour n'être pas en prise au canon et pour ne donner a u c u u soupçon. Sur le talus de la banquette, au pied de cette palissade, on creusera un petit fossé- B de deux ou trois i)ieds de profondeur pour recevoir les gi-enades des saillants. Si le chemin couvert étoit large, on eu creuseroit un pareil en C. On pratique deux barrières en D et en E et deux autres en F et en G.

Lorsque l'ennemi seroit sur le point de donner l'assaut, voici quelle seroit ma disposition, trente hommes dans chaque demi-lune, dont dix chargés uniquement de lancer des grenades et des artifices, et les vingt autres il faire un feu continuel de mous(|ueterie sur les saillants au moment qu'on les abandonneroit, cinquante hommes à chacun des deux rentrants qui sont entre les

demi-lunes et les faces du laastion de la citerne. Ces cinquante hommes foumiroient huit ou dix hommes à chacun des trois saillants voisins, lesquels auraient ordre, sitôt que l'ennemi déboucheroit, de se retirer par les barrières F et G entre les deux palissades, où ils devroient faire un feu des plus vifs siu' les saillants, de même que ceux qui seroient en H et en I. Le reste de ceux qui sont denière la palissade de I D E H, seroient alors occupés à fournir des fusils chargés aux autres. Si l'ennemi attaque les rentrants aussitôt après les saillants, ceux qui sont entre les deux palissades rentreront par les barrières D et E, et tout le monde fera le feu le plus vif de mousqueterie ; dès que l'ennemi paroîtra sur la crête du glacis, où il lui sera impossible de se maintenir, étant à découvert des pieds à la tête, et de sauter, à cause de la double palissade.

On mettra en outre quinze hommes à la traverse qui est devant la barrière du bastion dti pavillon, et vingtcinq au rentrant, qui est entre la grande demi-lune et les bastions des fours. Ces vingt-cinq hommes doivent fournir quelques sentinelles le long de l'escarpement des latrines et à la barrière voisine *.

Le reste de la garnison, pendant toute l'attaque, doit border les parapets de la place et faire un feu continuel

* Cette dis^josition de chemin couvert est excellente et, comme on dit ici, a toujours réussi. Je crois qu'on ne peut mieux faire que de s'y préjjarer d'avance, quand même on n'oseroit soutenir l'attaque du chemin couvert. Les secondes palissades dans les rentrants assurent le soldat et le font rester avec confiance dans le chemin couvert, où il est sûr de ne pouvoir être emporté. D'ailleurs les préparatifs de cette disposition ne peuvent nuire.

de mousqueterie, bombes, grenades, i)ieiTes, artifices, surtout balles à feu pour éclairer l'eunemi, canons chargés à cartouches, s'il en reste, le tout diriy-é sur les saillants de crainte d'atteindre ses propres camarades dans les rentrants. C'est alors que le canon des flancs doit tirer, sans relâche à cartouche.

Ou aura grand soin avant l'attaque de visiter exactement, s'il ne manque rien, autour du rempart, des choses plusieurs fois indiquées précédemment pour soutenir une insulte au corps de la place, et de faire eu conséquence une disposition des hommes qui restent dans l'intérieur, ne fût-ce que pour se tranquilliser l'esprit.

On ne négligera pas de répandre sur la tête du glacis avant l'attaque des chausse-trapes, des planches clouées, etc., et, si on avait de la mauvaise poudre, une certaine quantité, on pouiToit en mettre plusieurs sacs trempés dans du goudron, de distance en distance, le long du parapet du chemin couvert, et charger queLjue tête sensée d'y mettre le feu à propos au moyen d'un fil souffre. Toutes les fois que l'on s'est servi de la méthode que je viens d'indiquer pour la défense d'un chemin couvert, jamais l'ennemi n'a pu faire que quelques foibles logements sur les saillants. Sitôt que l'ennemi cessera d'attaquer les rentrants, il faut que les meilleurs tireurs se remettent entre les deux palissades, et fassent un feu des plus rasants contre les travailleurs, (|ui pour lors seront employés à se loger sur les saillants, et vingt-cinq ou trente hommes pourront rentrer au pied des escaliers sous quelque blindage.

Le temps où l'eunenii se logera est le véritable moment à faire une sortie, quipourroit être exécutée (après avoir fait le feu le plus vif, qui ait fait rester la plus grande partie de la garnison dans les logements reculés des assiégeants) par cent hommes déterminés, qui passeroient, les uns par la rampe qui est à gauche de la petite demi-lune, les autres sur des madriers posés sur chevalets à la droite de la grande demi-lune, d'autres encore sur d'autres madriers placés aux deux rentrants. C'est au commandant à bien peser s'il lui reste en outre assez de monde pour garnir son coi-ps de place, ses demi-lunes et ses logements du chemin couvert, si l'ennemi est capable de poursuivre chaudement ou non ceux qui rentreront, enfin s'il est assez fort pour hasarder le sacrifice d'une perte de ses meilleurs hommes.

Il faudra se maintenir dans les logements du chemin couvert tout le plus longtemps qu'on pourra. Cej)endaut les assiégeants, qui auront rapproché leurs mortiers sur le glacis, feront pleuvoir tant de pierres, de bombes et de grenades, que la garnison s'en trouveroit trop afïbiblie pour pouvoir fournir des gardes partout. Ainsi, quand même les ennemis seroient assez mous pour ne vouloir j)as s'en emparer de vive force ou par la sape, on sera contraint de les abandonner. Eu se retirant, il faudra mettre le feu aux caissons sous les logements des ennemis, ce qui offre encore un temps favorable aux sorties ; mais la garnison est trop aftbil;>lie, pour la conseiller.

Si ou ne se sentoit pas assez fort pour ris(pier le hasardeux effort de soutenir le chemin couvert de la numière que ncus venons d'indi(|uer, il faudroit so res-

treindre aux demi-lunes, au corps de place et aux traverses faites aux branches voisines du front d'attaque, sauf à rentrer dans celles c|ue l'ennemi n'auroit pas couronnées. Ce parti est plus prudent, moins dangereux et moins fatiguant pour la garnison. Les circonstances doivent faire juger du parti le meilleur à suivre. Outre le canon des flancs, on ne doit pas oubKer qu'on peut encore tirer parti de quelques embrasures biaisées des courtines pour tirer contre les logements des ennemis sur le chemin couvert.

Delà conduite des assiégés après la prise dit chemin coiiveri.

La perte du chemin couvert est regardée avec raison dans tous les sièges comme le prélude de celle de la place. A Carillon où il est sans contredit la meilleure défense du fort *, on ne pourra plus douter d'une prochaine reddition dès qu'il sera perdu. Une s'agira que de montrer de la valeur et de la conduite jusques au bout. En effet, ce qui restera alors de fortifications à la garnison est si étroit et sera battu par les ennemis sur un front si étendu, que l'on y sera écrasé partout de bombes, pierres et grenades.

Cependant il faudra obhger par son opiniâtreté les assiégeants d'établir leurs batteries de brèche. Sitôt c^u'elles seront prêtes à tirer, on mettra le feu aux fourneaux, si on en a fait sous le glacis ; ils doivent avoir leur communication dans le fossé, dont on sera resté

* Les caissons, fougasses et mines sont la meilleure défense des places ; mais il ne faut jîas se flatter de trouver des mineurs en Canada.

maître [lar des capoimières * qu'on y aura pratiquées et qui doivent être faites en manière de coffre, c'est-à-dire qu'on doit y être couvert par des madriers posés sur chevalets, sur lesquels on pourra mettre un pied et demi de terre. Cette méthode n'est plus en usage aujourd'hui à cause de l'incommodité de la fumée, mais les pierres et les grenades obligeront de renouveler ici cette précaution.

Si ces fourneaux font un bon effet, ce sera de tout le siège la plus belle occasion de faire une sortie et de se rétablir dans le chemin couvert; mais tout cela est fort beau dans la spéculation, mais n'est guère praticable par une garnison réduite au point de foiblesse où elle doit être pour lors. Cependant rien ne feroit plus d'honneur aux assiégés qu'une telle sortie qui sera la dernière. Les assiégeants se logeront très facilement sur l'effet des mines. L'obstination qu'ils auront reconnue à la garnison ne leur permettra pas de douter qu'il ne seroit nécessaire de faire brèche pour la réduire. Ils rétabliront donc leurs batteries tant contre la demi-lune que contre le bastion. Pour retarder l'effet de ces batteries, les pierres, les grenades à la main, doivent se succéder continuellement, de même que les bombes, les carcasses et autres artifices.

On doit avoir préparé dans la demi-lune, dès le commencement du siège, un petit réduit de palissades -fjointières, pour en rester maîtres tout le plus longtemps

* Les caiDonnières sont nécessaires, je crois, à Carillon ; mais il ne faut jjas compter qu'elles subsistent longtemps, t Réduit de palissades, absolument nécessaire.

qu'on poun-a, afin de se conserver l'usage des caponnières.

Comme l'ennemi pourroit négliger de renverser la contrescarpe ou de comljler le fossé pour se faire un passage, il aura fallu se préparer à l'en faire repentir, en se mettant en état de soutenu' un assaut, (|ui ne peut être poussé bien vivement, s'il est obligé de défiler par les degTés des contrescarpes. Ainsi, dès le moment qu'on lui aura vu pousser ses approches, on aura pu travailler à retrancher la gorge de chaque bastion le mieux qu'on pourra avec des pièces posées de la manière que nous avons dit pour raccommoder les parapets *. On aura gTand soin d'embarrasser les Ijrèches de chevaux de frise, de chausse-trapes, de planches clouées, de les parsemer de sacs rempHs de poudre, de barils foudroyants, et de lancer au moment de l'assaut une effroyable quantité de bombes, grenades, pieiTes, cercles d'artifices, balles à feu, etc., etc.

Le retranchement de la gorge doit être garni de hérissons de fer posés en fraise, et doit être défendu par des gens valeureux armés de piques, pertuisanes, faulx emmanchées à revers et autres armes de longueur qui puissent atteindre de l'autre côté du parapet. Demère ceux-ci doivent être postés ceux destinés aux armes de jet. On aura soin de distribuer du monde tout autour du rempart pour soutenir une insulte générale que les ennemis pourroient tenter ])endant l'assaut. On aura

* Il seroit peut-être difficile de faire dans la gorge du bastion le retranchement qu'on propose, faute de bras. En ce cas une palissade peut remi)lir cet objet, ayant soin d'en avoir de préparées d'avance.

luis aussi quelques hommes dans les caponuières du fossé, pour faire un feu continuel ; mais il ne faut pas douter que les assaillants ne se répandent dans tout le fossé et ne les en chassent Inentôt. C'est pourquoi ceux d'en haut doivent avoir en main toutes sortes d'artifices, même des l)arils de poudre avec une fusée pour mettre le fossé en feu.

Si l'ennemi, plus circonspect, vient par une sape couverte percer la contrescarpe au niveau du rocher, il faudra envoyer la nuit (juatre ou cin([ hommes dans le fossé pour écouter où les assiégeants travaillent à percer le revêtement du fossé ; et, (juand ils s'apercevront que ces derniers auront fait un trou, ils feront une décharge dedans et se retireront à côté pour recharger. Comme ils ne courent pas grand risque, ils pouiTont recommencer la même manœuvre jusqu'à ce que l'ennemi envoie du monde dans le fossé })our les chasser ; mais, comme il ne pourra y établir un logement que très difficilement, les fossés étant de roc, on pourra lui renouveler la même chicane tant (ju'on voudra. L'ennemi pourroit encore prendre un autre parti, le plus lent et le plus susceptible de chicanes de tous, qui seroit de pousser ses logements dans le chemin couvert, jusque sur le bord de la contrescarpe, et, de là, chercher à combler le fossé. Il seroit obligé de le faire, s'il étoit resté au pied de la brèchî un escarpement de sept à huit pieds, comme il peut fort liien arriver, s'il est possil)le d'enlever les décombres, ou si le canon ennemi monté sur la crête du glacis, ne peut être pointé assez V)as pour battre le pied du revêtement. Il ne faut rien éj)argiier alors })Our mettre le feu aux fascines, enlever et détourner les

142 LETTKEb ET PIÈCES MILITAIKES

autres matériaux et assommer les travailleurs de toutes manières.

Je ne parle pas de la résistance à faire dans la demilune, parce que je suppose que la brèche de cette pièce de fortification étant faite en même temps que celle du bastion, les assaillants monteront à la fois à toutes les deux, et que la garnison trop affoiblie pour soutenir l'une et l'autre, se contentera d'avoir quelques hommes dans le petit réduit de palissades pour s'y maintenir jusqu'au moment de l'assaut. Si cependant la Ijrèche de la demi-lune se trouvoit praticable beaucoup avant celle du bastion, on pourroit l'armer de la même manière que celle-ci, et se présenter au sommet pour la souteni corps-à-corps, ou se tenir derrière les palissades du réduit pour soutenir les efforts de l'ennemi et en sortir sur les travailleurs au moment qu'on les placeroit, au cas que le réduit n'eût point été forcé *.

Je ne doute nullement que la plus grande partie des conseils qui se trouvent répandus dans ce mémoire ne deviennent im}>raticables, si le siège est poussé vivement ; mais je n'ai rien voulu omettre de tout ce qu'une grande mollesse des assiégeants ou certaines circonstances peuvent rendre possible. C'est au commandant de juger assez sainement de son état et de la disposition des ennemis pour ne se déterminer qu'aux choses faisables. L'essentiel })()ur l'état est qu'il tienne assez lougtenq)S ])Our ([u'on }tuisse rassembler toute la colo-

* De tous les i)ré])iiratif's nécessaires pour un siège, les

balles à feu ou artilices, ne sont pas les moins essentiels. Je

crains que Carillon n'en ait point, ou fort jk^u si l'on n'y envoie d'avance, gens qui en sachent taire.

nie à son secoure. Après quoi, si elle est repoussée, le surplus de la résistance, qui n'en doit pas diminuer de vivacité, causera bien moins de dommages aux ennemis qu'elle ne comblera de gloire les assiégés.

Fait à Montréal, le 10 février 1759.

16 mars 1759.

Mémoire sur les dispositions à prendre.

Faute de vivres et dans l'incertitude des opérations de l'ennemi, il n'y a dans ce moment aucun projet à faire. Cependant, si, après la nouvelle recherche de grains qui se fait actuellement, après avoir constaté ce que les dîmes et les moutures pourront produire, il y avoit une réserve pour marcher dans une occasion pressante et inopinée, il en faudroit disposer, tant eu vivres qu'en biscuits, partie à Saint-Jean et partie à la Chine. Même attention pour la disposition des bateaux.

Les forces de la colonie étant une fois connues à ]\I. le marquis de Vaudreuil par les tableaux de recensement qu'il a fait faire, ne se propose-t-il pas d'avance de faire un tableau de la distriljution de ses officiers, de la distribution de ses milices, de l'ordre dans lequel il les fera arriver lorsqu'il voudra les mettre en mouvements.

Peut-être, sans cet arrangement bon à faire d'avance, les connnandements et dispositions se feront si vite,

dans un cas urgent, que tout amvera avec une confusion capable de retarder les opérations ou d'empêcher d'en tii'er tout le parti possible.

A ^lontréal, le 16 mars 1759.

(Sans signature.)

Mémoire sur la campagne 'prochaine.

121 mars 1759.

Réflexions de M. le marquis de Mon f cal m.

Les forces supérieures des Anglois, les nouvelles que nous avons eues de leurs pré- Ijaratifs, tout nous annonce qu'ils se porteront en force pour envahir en entier le Canada. Le seul côté où l'on peut avoir quelque espoir qu'ils ne se porteront pas en force, sans cependant oser trop se flatter, c'est Québec.

La France peut, par une flotte qui partiroit de bonne heure, garantir cette partie.

Réponse de M. le marquis de Vaiidreuil.

Les réflexions de M. le marquis de Montcalm sur les risques où la colonie se trouve d'être attaquée cette année de toutes parts n'avoient pas échappé au marquis de Vaudreuil. Les avis qu'il en a reçus tant par les sauvages qu'il entretient dans les intérêts du Roi aux Cin(j-Nations, ses correspondances par l' Acadie, les comptes qui lui sont rendus de la Belle-Rivière, enfin les dépositions des différents prisonniers, tout l'engage à ne pas douter que les Anglois réuniront les forces (ju'ils ont dans la Nouvelle-

Il seroit extraordinaire dans ces circonstances, que le marquis de Montcalm sur ce qu'il entend dire, ne fit pas part de ses réflexions à M. le marquis de Vaudreuil, quoiqu'il ne puisse pas faire un projet stable. N'étant pas instruit ni de la situation de la colonie en vivres, ni de ce qu'on peut mettre en campagne de Canadiens et de soldats de la marine, il ne peut donner que des avis vagues et généraux, qui cependant peuvent n'avoir pas échappé à M. le marquis de Vaudreuil, et ils se réduisent à ceux qui suivent.

Angleterre tant en vieilles trouj^es que par la levée des provinciaux, si ce n'est pour envahir en entier la colonie du moins pour lui porter les plus vives atteintes.

Le marquis de Vaudreuil est toujours sensible à l'attention de M. le marquis de Montcalm de lui remettre devant les yeux les différentes l^arties qui font l'objet de son mémoire, par les motifs qui le guident.

M. le marquis de Montcalm n'ignore pas les ordres qu'a donnés le marquis de Vaudreuil, et les soins qu'on s'est donnés pendant l'hiver pour un recensement général des différentes forces de la colonie et les difi:érents moyens qu'a emjjloyés le marquis de Vaudreuil jiour engager tous les états à commencer, depuis les curés jusqu'au dernier habitant, à ne réserver que l'indispensable pour les semences. Il n'a épargné pour y réussir aucun des moyens les plus puissants, et il est au moment de savoir la quantité de toutes choses qu'il aura à sa disposition, pour arrêter en conséquence les différents projets qu'il a formés et dont l'exécution ne jjourra avoir lieu qu'à proportion des

1° S'assurer de l'état des vivres ;

2'' Les disposer relativement à ce que l'on voudra faire ;

3" Même attention pour les bateaux et pour qu'ils soient prêts de bonne heure ;

4'^ Ne par compter pouvoir se soutenir vers la Belle- Rivière ;

5" Replier tout ce qui est vers la rivière Saint-Jean le phxs tôt possible ;

6^ Faire reconnoître jjar un homme de guerre les j^ositions à prendre pour pouvoir défendre la tête des rapides, et lorsque les vivres le per-

moyens. Comme le marquis de Vaudreuil est toujours flatté de faire part à M. le marquis de Montcalm de ses opérations, il va réjDondre article par article à son mémoire.

1*^ Ce travail est bientôt fini ;

2*^ Ces dispositions dépendent de la quantité ; jusqu'à présent la balance s'y trouve ;

3*^ Tous les ouvriers y sont emjDloyés, et M. le marquis de Montcalm sait que ceux des Cèdres devant j^artir les premiers, on a commencé par eux en en laissant cei>endant à Saint-Jean et à Chambly ;

4'" Sans oser se flatter de se soutenir à la Belle-Rivière, il convient d'y maintenir une diversion qui avec peu de monde occultera beaucoup d'ennemis ;

5'^ Les ordi-es que j'ai donnés au sieur de Boishébert, concernant l'Acadie et rivière Saint-Jean, tendent à nous en procurer tous les habitants et les sauvages, relativement et aux circonstances et aux intentions de la cour ;

G"" J'envoyai l'automne dernier le sieur de Pontleroy à Frontenac et lui ordonnai de faire toutes les reconnoissances des rapides, sans en être

mettront, avoir un corps de mille hommes dans cette partie :

T'" Faire un tableau général de la distribution des troupes de la colonie, de leui's officiers et des Canadiens, pour éviter le chaos inséparable d'un commandement que l'on fera dans un cas de presse ;

plus instruit. Les lumières que j'ai prises moi-même de ces rapides ne me donnent aucune inquiétude pour une entreprise de certaine espèce contre la colonie.

Il n'en est pas de même pour les dépôts que nous avons actuellement de nos barques, vivres et munitions pour Niagara, et c'est conséquemment que j'y ai fait passer des troupes et des sauvages successivement. Sans la consommation des vivres, j'aurois augmenté le détachement que je me dispose à faire partir incessamment sur les glaces. Je désire que M. Pouchot, capitaine au régiment de Béarn, que j'ai destiné à reprendre le commandement de Niagara, se rende avec ce même détachement à la Présentation, pour y faire les dispositions nécessaires à la défense la plus opiniâtre, si le cas l'exige, quoique dans le fond j'espèi'e primer les Anglois par mes précautions et mon activité ;

7" Ce tableau sera une suite de mon projet arrêté ;

sans cela le grand nomlire nuira plus qu'il ne servira ;

8*^ Regarder la partie de Carillon comme la jjlus sérieuse attaque ; comjjter un peu sur la bonne fortune, la difficulté de la rivière et des rapides pour les côtes de Québec et la Présentation ;

9'^ Etre persuadé que les ennemis seront devant Carillon au plus tard du 15 au 20 mai, et. s'ils y sont une fois avant nous, toutes les forces de la colonie ne leur en feront pas lever le siège.

Si le manque de vivres nous empêche d'y assembler une armée avant la lem-, ce qui seroit un vrai malheur, il faudroit au moins avoir à la première navigation notre flotte en état, bien armée et bien montée. Elle pourroit servir à sauver la garnison à l'extrémité ou au moins à empêcher l'ennemi de mettre avec facilité des berges sur le lac Champlain.

Il faudroit laissera Carillon la moins forte garnison qu'il fût possible. Il seroit bon qu'un officier su])érieur et M.

Desandrouins y fussent à la première navigation pour y régler la défense, ])arler et encourager la garnison, faire

S'^ L'objet de Carillon est celui dont je serai entièrement occupé, aussitôt que la navigation sera ouverte :

9'^ Je doute que les ennemis puissent être à Carillon le 15 ou 20 de mai. Sur les avis que j'aurai de leurs mouvements, j'y ferai marcher de suite, afin de les prévenir. Mais le défaut de vivres fera que je ne prendrai ce parti qu'au dernier moment. Deux des chébecs seront prêts à Saint-Jean à la fonte des glaces : le troisième ne tardera pas." Il y aura un officier général pour soutenir et commander l'armée de Carillon. J'ai même pensé que M. le marquis de Montcalm, qui connoit à fond cette jjartie sera bien aise de s'en charger.

Il aura avec lui tels officiers supérieurs qu'il souhaitera.

Je ferai jjartir en i^rime M.

Desandi'ouins, ingénieur.

J'ai ordonné à M. d'Hébecourt de faire mettre ses bateaux en état. S'il apprenoit l'ennemi au lac Saint- Sacrement, il auroit toujours le temps d'évacuer à Saint-

évacuer le dépôt de l'hôiîital, une partie des vivres, en un mot tout ce qui ne seroit pas nécessaire pour la défense.

Il est bon d'observer que, suivant ce qui m'a été dit jjar M. Le Mercier, il restera à Carillon, au 1er mai, de quoi nourrir quatre mille hommes pendant un mois. 11 en résulte que, si on laisse ces vivres dans Carillon et que l'ennemi l'assiège du 15 au 20 mai, le surplus de ce qui seroit nécessaire à la garnison, jusqu'au 15 juin, seroit beaucoup mieux à Saint-Fi'édéric et même à Saint-Jean ; car, san^ cela, on ne sera jjlus à temps à le retirer et les ennemis s'en empareront ;

10" S'attendi-e que Saint- Frédéric ne tiendra pas quatre jours, s'il n'y a pas une armée. Voir si on veut le laisser assiéger après la prise de Carillon et quelle garnison ou y veut sacrifier ;

11'^ Reconnoître de bonne heure des positions à prendre pour détendre l'entrée de la rivière au-dessus du fort Saint- Jean :

l^" Etre bien persuadé que si Niagara est assiégé, il sera

Frédéric ce qu'il auroit d'excédant à Carillon.

M. Le Mercier avoit sans doute été mal informé, quand il a dit à M. le marquis de Montcalm qu'il y auroit au 1er mai pour un mois de vivres à quatre mille hommes. Il y en aura au plus pour trois mille, en comprenant ce que nous aurons à Saint-Jean ; ce qui nous servira pour le moment où l'armée se ressemblera :

10'-' A moins que les Anglois ne viennent à Québec, je ne laisserai point assiéger Saint- Frédéric sans m'y être opposé avec le plus de forces qu'il me sera possible ;

11*-' Quelque succès que les Anglois aient à Carillon et à Saint-Frédéric, notre marine nous donnera toujours le temps de prendre les postes les plus avantageux à l'entrée de la rivière au - dessus de Saint-Frédéric ;

12*^ Les ordres que j'ai donnés à Niagara me font espérer

pris. Il est cependant nécessaire d'en attendre le siège ; mais il ne faut pas sacrifier une trop forte garnison ;

13" Quoiqu'il faille donner à la bonne fortune pour la côte de Québec, il faut cependant faire quelques dispositions générales, tirer le moins d'hommes qu'il se jjourra de ce gouvernement, fermer la ville, établir des batteries et faire une disposition générale ou ordre de bataille, pour que, sur une alarme, chacun sache sa besogne, et manœuvres à faire depuis Kamouraska et Saint-Joachim jusqu'à Québec, soit officiers, soldats et Canadiens, tant ceux

que, si les secours que j'y destine avec M. Pouchot et la réunion des forces des pays d'en haut peuvent avoir lieu, l'on sera en état d'attaquer l'ennemi avant qu'il soit à ce fort et au moment de son débarquement. J'ai également donné des ordres pour que, dans le cas que nous y fussions battus, il ne restât à Niagara que la garnison nécessaire, et pour établir un camp de l'autre côté de la ri\dère qui, protégé et protégeant respectivement nos barques, faciliteroit la retraite de la garnison, lorsqu'elle seroit réduite à l'extrémité. J'ai pris pour cette partie les mesures qui m'ont paru les plus justes, dans la situation où nous nous trouvons ;

IS'' N'ayant point de vivres à Québec j^our faire travailler extérieurement, je ne vois aucun inconvénient à tirer des habitants de ce gouvernement, étant assuré de les faire descendre promptement au besoin.

J'ai ordonné à M. de Pontleroy de toujours faire tra.

vailler à l'intérieur à fermer la ville.

Les officiers d'artillerie travailleront aussi toujours aux batteries dont ils se sont chargés.

qui seront destinés aux opérations par terre qu'à celles de la rivière, comme cajeux à conduire, chaloupes, brûlots, etc., etc., etc.

Tous ces détails bien faits et bien ordonnés rassureroient les esprits, empêcheroient les têtes de tourner à la première alarme, abrégeroient la besogne qui sera encore trojD forte.

Si le cas arrive que l'ennemi vienne, on sera j^ersuadé de deux choses, l'une que, du moment que les ennemis paroîtront dans le golfe, on aura toujours le temps, l'autre que tout homme est en état de faire ces dispositions ; et moi je dis que l'on peut n'avoir pas le temps, que l'eût-on, on aura encore dans ces moments de crise à songer à bien des choses qui auront été oubliées ; que l'officier général le plus intelligent, le plus accoutumé aux détails et à savoir donner des ordres, ne seroit pas encore trop bon pour les régler avec l'état - major de Québec.

Il y en a de plus d'un genre et dont la seule prévoyance exige de l'attention.

Les autres précautions pour les campagnes depuis Saint- Barnabe et la Malbaie sont comprises dans le projet que j'arrêterai pour cette partie.

Pour ce qui est des inqviiétudes des esprits timides, l'assurance des chefs et des officiers qui mettront ces choses à exécution, leur fera promptement reprendre la gaieté si naturelle au François et au Canadien, quand il est question de soutenir la gloire des armes du Eoi et de défendre leur patrie, leurs femmes, leurs enfants et leurs biens

On ne parle pas des ouvrages extérieurs à pouvoir faire à Québec, parce que l'on suppose que, faute de vivres, on ne peut commencer à y faire travailler qu'autant qu'il en sera arrivé de France ; car, si le contraire étoit possible et qu'on eût assez de vivres, ce ne seroit point à négliger. Il faudroit même y mettre de la célérité.

Le marquis de Montcalm renouvelle encore à M. le marquis de Vaudreuil, qu'il est prêt, ainsi que M. le chevalier de Lévis et M. de Bourlamaque, de se charger de toute opération avec tel nombre de troupes qu'il jugera à propos, sauf à ne faire que des manœuvres proportionnées à leur nombre, qu'ils sont également j^rêts à se charger de tous les détails qu'on voudrî^ leur confier, de toutes les reconnoissances qu'il peut y avoir à faire et de donner des ordres en exécution de ceux de M. le marquis de Vaudreuil partout où il ne peut être lui-même en personne.

jMoxtcalm.

Dans ce temps je serai personnellement à Québec, oîi, secondé par MM. le marquis de Montcalm, le chevalier de Lévis, de Bourlamaque, les officiers de l'état-inajor de nos places, dont je n'ai jamais douté du zèle et de la bonne volonté, non plus que de celle de toutes les différentes trouâtes qui sont dans la colonie et qui en font la force, m& mettront à même de résister à l'attaque la plus opiniâtre (sic).

Vaudreuil.

A Montréal, ce 21 mars 1759.

A Montréal, le 20 mars 17.39.

Fréci-s du plan cV ope ratio us (jénérales de la campagne de 1759, donné par M. le marquis de Vaudreuil en réponse à un mémoire de M. de Montcahn.

1er avril 1759.

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