LE PIRATE DAVID WILLIAMS A MADAGASCAR
Né dans le pays de Galles de parents très pauvres, David Williams commença par garder les moutons, puis, voulant chercher fortune, il s'enrôla à bord d'un caboteur et partit ensuite pour les Indes sur la Mary, Au retour, comme la provision d'eau de ce navire était presque épuisée, le capitaine atterrit i Madagascar sur la côte orientale par 20° de latitude environ [à l'embouchure du Mangoro?] ' et envoya son grand canot à terre pour y faire de l'eau. Ce canot fut obligé, à cause du fort ressac, de mouiller à une petite distance du rivage ; David Williams et un autre matelot, qui étaient tous deux très bons nageurs, se déshabillèrent et allèrent en nageant jusqu'à la plage. Pendant
y fut attaqué en 1690 ou 1691 par trois bâtiments français, dont chacun avait autant de canons et d'hommes que lui. Les voyant venir, le capitaine Burton fit couper les câbles et gagna la haute mer, mais, vers deux heures de l'après-midi, un combat acharné s'engagea et après six heures de lutte, a huit heures du soir, YHerbert sauta; tous les nommes du bord périrent, à l'exception de six ou sept qui étaient dans la chaloupe; j'ai rencontré à Mascate quelques-uns de ces survivants. L'autre bateau y fut capturé en 1720 [voir dans le tome IV de la Coll. Ouvr. anciens la prise de la Cassandra] » (Alex. Hamilton, A new Account of thc East lndies from 1688 to 1723, t. I, 1277, chap. II, pp. 16-22; 2e édit. 1744). 1. L'embouchure du Mangoro est par 19°59'30\
qu'ils étaient en quête d'une aiguade, le vent fraîchit et les vagues devinrent si fortes qu'ils ne purent regagner le canot, qui, après les avoir attendus quelque temps, voyant l'impossibilité où ils étaient de réembarquer, retourna au navire, lequel fit aussitôt voile pour la baie de Saint-Augustin, où il fit de l'eau, et continua sa route.
Le pauvre Williams et son compagnon furent ainsi abandonnés, dénués de tout, dans une île qui leur était inconnue; ils n'avaient en effet ni vêtements, ni vivres autres que les fruits sauvages qu'ils cueillaient dans les bois. Ils longèrent pendant quelque temps la côte et furent rencontrés par des indigènes qui les emmenèrent dans l'intérieur et les traitèrent avec humanité, leur fournissant tout ce qui leur était nécessaire, mais qui ne purent empêcher le compagnon de Williams d'être tellement désespéré qu'il tomba malade et ne tarda pas à mourir.
Peu de temps après, le prince auprès duquel vivait Williams, s'étant querellé avec un roi voisin, l'emmena avec lui à la guerre ; mais l'ennemi, qui était très supérieur en nombre, le vainquit et fit beaucoup de prisonniers, notamment Williams, qu'il traita du reste fort bien et auquel il donna un vieux mousquet qu'il possédait, lui disant : « Cette arme sera beaucoup mieux entre les mains d'un blanc qu'entre celles de mes sujets qui n'en ont pas, comme vous, la pratique. Soyez assuré, ajouta-t-il, que vous trouverez en moi un ami et un compagnon fidèle et que vous serez nourri tout comme moi, si vous m'assistez dans mes guerres ».
Il y a lieu de faire remarquer ici que la région orientale de Madagascar est divisée en un grand nombre de petits royaumes ou principautés qui sont presque toujours en guerre les uns avec les autres. Les motifs de ces guerres sont d'ordinaire insignifiants. Ainsi, par exemple, ils cherchent querelle à un voisin
qui possède un grand troupeau de bœufs1, lorsqu'ils croient pouvoir s'en emparer, et, dès qu'un ou deux combats ont eu lieu, le vaincu fait la paix en abandonnant au vainqueur le nombre de bœufs et d'esclaves que celui-ci exige. Dans l'Ouest [dans le Nord-Ouest], au contraire, les diverses provinces sont réunies sous l'autorité d'un seul prince qui réside près de Methelage [baie de Bombétoke] et qui [comme nous le verrons plus loin pp. 616-619 et 621], est un grand ami des blancs; car, son père, qui a conquis son royaume avec l'aide des Européens, lui a légué l'obligation de leur fournir tout ce dont ils auraient besoin et de leur rendre tous les services en son pouvoir, le menaçant, s'il désobéissait à sa recommandation et venait jamais à se quereller avec des blancs et à répandre leur sang, de revenir sur terre pour le chasser de son royaume et le remplacer par son frère. Cette objurgation a eu le plus grand effet sur l'esprit du jeune roi, qui a cru fermement que son père la mettrait 4 exécution, s'il lui désobéissait, car il n'y a pas sur toute la terre de population aussi superstitieuse que les Malgaches.
Revenons à Williams. Emmené par le prince victorieux qui avait pour lui une grande estime, il vécut en bons termes avec lui. Quelque temps après, ce prince, avisé que l'ennemi qu'il avait si brillamment vaincu avait contracté une alliance avec des voisins pour recommencer la guerre, prit les devants dans l'intention de ravager le pays des alliés avant qu'ils n'eussent pu concentrer leurs forces. Ayant levé en toute hâte une armée, il marcha vers le Sud; à son approche, les habitants abandonnèrent leurs villages et, le laissant dévaster à son gré sans essayer de s'y opposer une vaste étendue de terrain, ils envoyèrent des messagers à leurs amis pour les appeler à leur
1. A Madagascar, les bœufs sont avec les esclaves la principale, presque Tunique richesse des indigènes.
secours. Dès qu'ils eurent réuni un corps de troupes assez considérable, ils attendirent le moment propice et, profitant de ce que leurs ennemis étaient fatigués et embarrassés par le lourd butin qu'ils traînaient avec eux, ils en vinrent facilement 4 bout; le roi s'échappa, mais Williams fut pour la seconde fois fait prisonnier et conduit devant le vainqueur qui lui serra les mains et lui demanda son amitié, ayant une haute estime de son caractère, car il lavait vu se conduire bravement, tuant avec son fusil un grand nombre d'ennemis et à la fin se défendant à coups de crosse contre ceux qui cherchaient à s'emparer de lui.
Chez ce nouveau maître, chez lequel il vécut pendant plusieurs années, Williams fut traité avec encore plus de respect que chez le précédent. Mais, une guerre étant survenue et son prince ayant été battu, le pauvre Williams, que ses ennemis poursuivaient chaudement, se voyant sur le point d'être pris, jeta son fusil et monta sur un arbre; il lui fallut capituler, non sans avoir la crainte d'être massacré, car il avait blessé et tué un grand nombre d'entre eux, mais ils lui donnèrent quartier et se conduisirent fort bien à son égard.
Le roi de Maratan [Matitanana], entre les mains de qui il venait de tomber, l'emmena chez lui et le traita avec autant d'égards que ses maîtres précédents; il se fit suivre par lui dans toutes ses guerres, qui furent heureuses, car les troupes que commandait Williams avaient toujours le dessus et revenaient toujours avec un butin considérable de bœufs et d'esclaves ; tous les prisonniers que les Malgaches font à la guerre sont en effet esclaves tant qu'on ne les a pas rachetés; ce sont généralement des femmes et des enfants, car, d'ordinaire, ils ne font pas de quartier aux hommes. La renommée des succès et de la bravoure du blanc se répandit dans tout le pays, et son nom seul effrayait
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si fort les indigènes qu'il suffisait qu'ils sussent qu'il venait à la tête d'une troupe pour qu'ils se soumissent sans livrer bataille.
Cette renommée étant venue aux oreilles de Dempaino [Andrianampoina], qui vivait à 200 milles de Maratan [Matitanana], ce prince, qui était puissant et avait sous ses ordres plusieurs petits chefs, envoya un messager pour demander au roi de Maratan [Matitanana] qu'il lui envoyât le blanc ; mais celui-ci, qui n'avait nullement l'intention de s'en séparer, nia qu'il eût un blanc dans son pays et dit que celui qu'on appelait ainsi était né à Madagascar. Il y a, en effet, dans cette fie une race d'individus qu'on nomme « blancs » et qui sont les descendants d'Arabes venus, il y a très longtemps, sur la côte orientale, descendants qui se sont mêlés avec les indigènes et qui, en somme, sont des mulâtres, ayant les mêmes mœurs que les autres habitants de Madagascar. L'envoyé de Dempaino [Andrianampoina] demanda â voir cet homme; Williams, qui était fortement bruni par le soleil, eût parfaitement pu, si on Pavait prévenu, passer pour un descendant de ces anciens Arabes, d'autant qu'il parlait parfaitement la langue malgache, mais, ne sachant rien, il répondit tout naturellement â l'envoyé qui lui demandait s'il était Malgache et où il était né, qu'il était Anglais, et il lui raconta toute son odyssée, ajoutant qu'il y avait cinq ans qu'il était â Madagascar.
L'envoyé de Dempaino [Andrianampoina] dit alors au roi de Maratan [Matitanana] qu'il devait lui remettre le blanc, car c'était Tordre de son maitre, prince très puissant, suzerain d'un grand nombre de chefs, à qui il serait dangereux de désobéir. Le roi lui répondit que les sujets de Dempaino [Andrianampoina] avaient le devoir de lui obéir, mais que lui ne reconnaissait la suprématie de personne et qu'il n'avait d'ordre à recevoir de
qui que ce fût, puis il le congédia. L'envoyé, de retour chez son maître, lui rapporta fidèlement les paroles qu'avait dites le roi de Maratan [Matitanana], ajoutant qu'il les avait prononcées d'un ton hautain.
Dempaino [Andrianampoina], qui n'était pas accoutumé à ce qu'on ne fit pas toutes ses volontés, envoya un de ses généraux à la tête de 6 000 hommes réclamer le blanc, avec Tordre, en cas de refus, de déclarer la guerre et de l'en prévenir par un express, afin qu'il vint en personne avec un autre corps d'armée. Cette invasion fut exécutée si promptement et si secrètement que la ville ennemie fut investie avant qu'aucun avis y fût parvenu. Le général fit aussitôt savoir au roi qu'il dépendait de lui d'avoir la paix ou la guerre et que, s'il lui livrait le blanc, il n'avait rien à craindre. Pris ainsi à l'improviste, le roi, bien à contre-cœur, remit Williams entre les mains du général qui s'en retourna auprès de son maître, sans se livrer à aucune déprédation, mais après avoir exigé, sous peine qu'il prit la ville de vive force et passât au fil de l'épée tous ses habitants à l'exception des femmes et des enfants, cent esclaves et cinq cents bœufs comme compensation aux frais de l'expédition ; le roi eut beau objecter que c'était une taxe considérable et injuste» il dut s'exécuter. Williams étant venu sans serviteur, le général demanda au roi si le blanc était son esclave. « Je ne l'ai jamais traité comme tel », lui répondit-il. « Je ne m'en serais pas douté à le voir ainsi sans serviteur », dit le général. A la suite de ce colloque, Williams reçut en cadeau un esclave.
Dempaino [Andrianampoina] accueillit Williams avec beaucoup d'affabilité et le vêtit richement à la mode du pays ; il lui donna autant d'esclaves qu'il était nécessaire pour le servir et il lui fournit tout ce dont il avait besoin, si bien qu'on pouvait croire que ce roi avait mis en mouvement une armée de
6000 hommes uniquement pour témoigner de la haute estime dans laquelle il tenait les Européens.
Williams resta avec ce prince pendant plusieurs années, jusqu'au jour où un navire pirate, le Bedfort, que commandait l'Anglais Achen Jones, mouilla sur cette côte et l'emmena à la baie de Saint-Augustin. Là, ce navire se perdit par la faute des matelots pendant qu'on le carénait, et l'équipage y vécut jusqu'à l'arrivée d'un autre pirate, le Pélican ', à bord duquel une partie s'embarqua pour aller aux Indes. Quant à Williams, il s'en alla avec le Mocha, que commandait le pirate Culliford et qui, après une croisière dans la mer Rouge, revint à l'île Sainte- Marie où se fit le partage du butin1.
Quelques-uns des hommes de l'équipage qui étaient Américains profitèrent d'une occasion pour retourner dans leur pays, mais Williams resta à Sainte-Marie jusqu'à l'arrivée et à la prise du navire du capitaine Fourgette*. Il prit aussi le Speaker (comme il sera raconté plus loin, p. 595 et note), fit une croisière avec lui et vint mouiller à Maratan [Matitanana] 4, dont le roi lui demanda quel présent il lui apportait en récompense de l'accueil cordial qu'il lui avait fait jadis. Williams lui ayant répondu qu'il avait été largement payé par le prince auquel il l'avait enlevé et par les services qu'il lui avait rendus auparavant, cette réponse l'exaspéra si fort qu'il lui enjoignit de quitter immédiatement son pays.
Williams partit alors à bord du Prospérons que commandait Howard et qui le mena à l'ile Sainte-Marie. Il alla avec ses compagnons à la Grande Terre et fut un des deux individus qui
1. Il en est parlé dans la vie de North. Voir plus loin, p. 561.
2. Les détails de cette croisière sont consignés dans la vie de North et de Culliford. Voir plus loin, p. 561-562.