DANS L'ILE D'ASSADA [NOSY BEI, PRES DE MADAGASCAR
AU COURS D'UN VOYAGE AUX INDES ex 1G86,
PAR ROBERT EVERARDi.
Mon père, William Everard, me mit, avec mon consentement, à bord du navire Bauden pour y faire mon apprentissage maritime sous les ordres du capitaine John Crib, qui se rendait à Bombay, puis à Madagascar, où il devait prendre des esclaves pour Atchin [dans l'île de Sumatra]. 11 avait ensuite le dessein de retourner dans Tlnde.
Je suis parti de Londres le 5 août 1686 et, ce même mois, notre navire a mis à la voile des Downs [rade célèbre d'Angleterre] pour Madère. Notre chef de traite, M. Sahvay, nous a rejoints dans la Manche à bord d'une petite goëletle et s'est embarqué à notre bord.
Nous avons relâché à Madère et ensuite à l'île de Mai [de l'archipel du Cap Vert], où nous avons pris une provision de sel et avons acheté une demi-douzaine de bœufs. Les noirs nous dirent qu'ils venaient de recevoir la visite d'un pirate qui leur avait enlevé un certain nombre de tètes de bétail. De l'île de Mai,
1. Note des Éditeurs. — Cette relation est toute fantaisiste. Elle est sortie de limagination d'un individu qui avait de vagues notions sur Madagascar et de ses habitants, soit qu'il y ait touché avec un navire quelconque, soit qu'il ait lu quelque récit d'un des voyageurs qui ont écrit sur cette île, mais jamais le prétendu Everard n'a subi les malheurs dont il donne un si long exposé. On n'y trouve aucun renseignement géographique pouvant indiquer le lieu vrai de sa captivité; il ne donne ni noms de villes, ni noms de rivières, ni noms de chefs malgaches, ni dates, et, dans sa description des mœurs des indigènes, il n'y a rien de nouveau, mais, en revanche, les erreurs y abondent. Le récit qu'il fait de la manière dont il aurait vécu pendant deux ans et neuf mois n'est qu'un tissu de mensonges et d'impossibilités; quand il affirme qu'il avait de grandes difficultés à se procurer des vivres [entre autres des pommes de terre (!)] et surtout de l'eau (!) à la soi-disant île d'Assada et qu'il a dû y vivre pendant trois années tout nu, nous avouons ne pouvoir le croire.
nous sommes allés au port de Santiago [dans l'archipel du Gap Yert], où nous sommes entrés serrés de près par le susdit corsaire, qui ne put pas heureusement nous y suivre, parce que, le vent de terre s'étant levé à ce moment-là même, il fut obligé de prendre le large et d'aller jeter l'ancre de l'autre côté de l'île.
Deux ou trois jours après, il revint et tenta de nouveaa d'entrer; notre màt d'artimon était alors tout dégréé, et, s'il avait pénétré dans le port, il nous aurait certainement capturés; grâce à Dieu, il ne le put pas et il dut de nouveau s'éloigner dans la direction de la ville.
Le dimanche suivant, deux hommes habillés en religieux vinrent à bord ; le capitaine leur fit un bon accueil et, sur leur demande, leur fit visiter notre navire sous la conduite du canonnier. A quelques questions qu'ils posèrent et à leur attitude, nous avons supposé que c'étaient des pirates déguisés; le capitaine ordonna d'équiper le canot et de les conduire à terre.
Le lendemain, le corsaire reparut encore et tenta de nous joindre; il n'y réussit pas; toutefois, il nous héla, mais nous ne pûmes comprendre ce qu'il nous disait, et derechef il retomba sous le vent.
Cinq jours plus tard, nous avons quitté Santiago et, le lendemain, de grand matin, nous avons aperçu un vaisseau à deux ou trois lieues environ au vent à nous. A ce moment soufflait une petite brise qui ne tarda pas à tomber complètement; nous vîmes alors venir vers nous une embarcation manœuvrée par <louze rameurs. Notre capitaine fit immédiatement monter tout le monde sur le pont. Le canot des pirates, en arrivant auprès de nous, nous héla, demandant où nous allions? « A Whitehall », répondit notre capitaine. Interrogés à leur tour, ils nous dirent qu'ils se rendaient au Brésil, puis ils nous invitèrent à mettre notre canot à la mer; notre capitaine n'en voulut
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rien faire, car, leur dit-il, s'ils avaient à nous parler, ils pouvaient bien, puisque leur canot était à la mer, nous rendre eux-mêmes visite; mais ils s'en retournèrent à leur navire qui chercha à nous joindre à force de rames.
Vers les huit ou neuf heures du matin, comme le corsaire se trouvait sous notre poupe, louvoyant à notre tribord arrière, nous lui demandâmes où il allait. « A votre bord! » nous répondit-il. « Prenez-nous, si vous le pouvez! » lui cria notre capitaine. Aussitôt le tambour battit le rappel pour l'attaque, et les pirates nous abordèrent. Le combat dura de quatre à cinq heures ; notre poupe et notre mât de pavillon furent endommag^és et un grand nombre de nos haubans furent coupés. Le pont de notre navire était si encombré, que nous ne pûmes mettre en batterie que trois ou quatre de nos canons; néanmoins nous les forçâmes à lâcher prise en démolissant leur plat bord, de sorte que leur navire donna de la bande.
Aussitôt que les pirates se furent éloignés, nous sortîmes de nos retraites et nous trouvâmes, à l'arrière de notre navire, un des pirates en train de rendre le dernier soupir; il était armé d'un fusil, d'un pistolet, d'une hache, d'un coutelas et d'un pot à feu. Dans ce combat, notre second et quatre hommes ont trouvé la mort, et seize ont été blessés; j'étais parmi ces derniers.
Après cette lutte qui fut terrible, nous avons fait voile pour Delig-o [Delagoa bay] ; ayant au cours de la traversée aperçu la terre, comme le temps était calme, notre chef de traite y envoya notre canot avec un mousse français que nous ne revîmes jamais. Notre navire eut beau tirer des coups de canon et croiser auprès de cette côte pendant cinq ou six jours, nous n'en eûmes aucunes nouvelles.
Nous avons donc continué à faire voile pour Deligo [Delagoa bay], où nous sommes arrivés un mois environ après. Nous
avions à bord un sloop que nous devions monter dans ce port, et notre chef de traite avait l'ordre d'y acheter des dents d'éléphants et les autres articles qu'on y peut trouver; il en acheta en effet deux tonnes, mais il ne put en avoir davantage avant le lancement du sloop.
Une semaine après, est arrivée une embarcation que nous crûmes être celle que nous avions perdue; nous avons de suite mis un canot à la mer et avons été à sa rencontre; elle portait trois Anglais, qui nous racontèrent que, ayant été envoyés à terre pour y trafiquer, une lame, à la pointe Sainte-Marie, avait d'un seul coup rempli à moitié d'eau leur embarcation, puis une seconde s'était abattue brutalement sur elle et l'avait fait couler, les forçant de se sauver à la nage; un des hommes s'était noyé; la mer était si mauvaise qu'on n'avait pas pu envoyer à leur secours l'autre canot du bord, mais on avait jeté à la mer un petit baril contenant une lettre, qu'ils avaient recueilli sur le rivage. La lettre leur donnait l'ordre de se rendre à Deligo [Delagoabay], oîi ils étaient venus par terre; les nègres les avaient dépouillés de leurs vêtements, de sorte que leur jieau avait été cruellement brûlée par le soleil, et ils avaient été obligés de se nourrir de singes et de tubercules sauvages lorsqu'ils en trouvaient. Ils avaient enfin atteint Deligo [Delagoa bay], c'est-à-dire l'endroit où nous étions, dont les habitants leur avaient fourni les moyens de nous rejoindre.
A ce même moment, six ou sept chefs nègres, accompagnés dune dizaine d'indigènes, vinrent à bord pour visiter notre navire. Notre chef de traite ordonna de les mettre tous aux fers, parce qu'ils ne voulaient pas lui vendre de dents d'éléphants, et il envoya des matelots avec le sloop pour se saisir de leur chef qui avait laissé venir à nous les cinq (sic) Anglais et qu'il fit également mettre aux fers; on ne les relâcha les uns
et les autres que lorsqu'ils eurent fourni les marchandises dont nous avions besoin.
Nous sommes restés à Deligo [Delagoa bay] pendant trois mois, puis nous a\ons fait voile pour l'île de Saint-Laurent [Madagascar]. En route, nous avons perdu notre sloop, mais notre chef de traite avait eu la précaution de donner aux matelots qui le montaient l'ordre, dans le cas oii ils seraient séparés de nous, de s'arrêter à Saint-Laurent [Madagascar] où nous allions. Quand nous sommes arrivés dans la baie de Saint- Augustin, nous n'en avons cependant eu aucunes nouvelles, et, après l'avoir vainement attendu pendant une semaine, nous avons laissé aux habitants de cette baie l'ordre pour l'équipage de notre sloop, au cas où il y relâcherait, de venir nous rejoindre à Talleer [Tullear]', qui est situé à 15 lieues de là et où nous nous sommes arrêtés pendant près d'un mois; nous y avons acheté seize ou dix-sept esclaves, beaucoup de bœufs pour faire de la viande salée, quatre ou cinq tonnes de riz [!], ainsi que des tamarins, des oranges et quelques autres denrées.
N'ayant toujours pas de nouvelles de notre sloop, nous nous décidâmes à gagner l'île de Johanna [Anjouan]. Un mois après notre départ, nous sommes arrivés en vue de l'île de Mayotto [Mayotte], qui en est à sept ou huit lieues, et, le lendemain, nous avons enfin mouillé en rade de Johanna [AnjouanJ, à quatre ou cinq lieues environ du rivage. Une embarcation vint auprès de notre navire pour nous vendre des noix de coco et des bananes en échange de toile. Les nègres [Anjouanais] qui la montaient ne purent rien nous dire au sujet de notre sloop.
Après nous avoir vendu toutes leurs noix de coco et quelques
1. La distance de Nosy Vé. qui est l'îlot situé à l'entrée S. de la baie de Saint-Augustin, à Tulear n'est que de 7'30", soit environ 14 kilomètres.
autres produits, les nègres [Anjouanais] partirent dans leur pirogue, mais, comme le temps était calme et très chaud, ils revinrent bientôt auprès de notre navire auquel ils amarrèrent leur embarcation. Plus tard le vent de terre se mit à souffler avec force et nous fit dériver vers Mayotte; sans le calme qui revint avec la nuit, nous eussions pu être le matin à Mayotte, mais, dans l'après-midi, un coup de vent nous ramena du côté de Johanna [Anjouan], et, dans ce virement brusque du navire, la pirogue que nous traînions à la remorque coula. Les insulaires de Johanna [Anjouan] nous dirent que peu leur importait la perte de cette pirogue, pourvu qu'ils pussent regagner leur pays oià nous les avons débarqués avec notre canot.
Pendant plus d'une semaine, nous avons tâché d'entrer dans le port, chaloupe et yole en avant pour nous piloter; mais, dès que nous arrivions par le travers des « Roches Noires » [îlots situés à la pointe Ouest d'Anjouan], le courant nous prenait et nous emportait à la dérive. A la fin, nous avons expédié à la ville notre yole avec six ou sept hommes armés de mousquetons, mais nous ne les avons revus que quatre ou cinq jours après, notre navire ayant été une fois de plus entraîné au large. Heureusement, le roi de Johanna [Anjouan] donna à nos gens une génisse et d'autres vivres qui leur permirent de vivre jusqu'à notre retour. Quand ils revinrent à bord, deux ou trois d'entre eux étaient malades.
Ne pouvant réussir à entrer dans le port, nous avons jeté l'ancre de nuit en un lieu tout proche, où, nous dirent les noirs [Aujouanais], jamais encore aucun navire n'avait mouillé. Autant que je me le rappelle, notre ancre de veille se trouvait par un fond de 36 brasses et l'ancre à jet par 48 brasses.
Le lendemain matin, notre navire ayant chassé sur ses deux ancres, nous les fîmes lever et nous nous dirigeâmes de nouveau
vers la terre avec petite brise; il nous fallut une heure |)our regagner notre mouillage. Les noirs [Anjouanais] vinrent alors à notre bord avec leurs pirogues, apportant pour nous les vendre de l'arack [eau-de-vie de riz], des noix de coco et d'autres objets; notre subrécargue, étant allé à terre acheter des provisions, en rapporta une douzaine de bœufs, ainsi que d'autres vivres. Nous prîmes aussi de l'eau.
Le roi du pays vint à notre bord quelques jours avant notre départ; notre chef de traite lui fit un beau cadeau. Avant vu un mouton de Madagascar qui était sur le pont, ce roi, qui n'avait dans son île aucun animal de cette espèce, donna en échange quatre chèvres et parut enchanté de son acquisition. Nous priâmes les gens de Johanna [Anjouanais] de dire à notre sloop, s'il s'arrêtait chez eux, que nous l'avions attendu pendant près de trois semaines et qu'il vînt nous rejoindre le plus vite possible à Bombay.
Au départ de Johanna [Anjouan], nous aperçûmes au milieu de la nuit trois bâtiments. Notre chef de traite eut l'idée de capturer celui qui était en arrière; mais il changea d'avis et nous continuâmes notre route. Plus loin, nous rencontrâmes un banc de dauphins qui nous suivit pendant trois semaines; les hommes de l'équipage en prirent un grand nombre avec des crochets, des lignes et des harpons.
Un mois après, nous avons aperçu un petit bâtiment au vent à nous; nous avons serré le vent pour nous en approcher et, quand nous avons été près de lui, nous avons montré les couleurs royales, mais il ne nous attendit pas et nous eûmes beau mettre toutes voiles dehors, nous ne pûmes le rejoindre.
Cinq ou six jours après, nous arrivâmes en vue d'une terre basse que nous longeâmes pendant trois ou quatre jours, et nous nous trouvâmes enfin devant Bombay, à cinq ou six m. 26
lieues de la côte. A ce moment deux navires arabes, poussés par une légère brise, passèrent entre nous et la terre. Notre chef de traite fît tirer un coup de canon pour les engager à s'arrêter et à nous communiquer leurs nouvelles; mais ils continuèrent leur route, ne voulant pas mettre en panne.
Ce même jour, vers dix heures du soir, s'éleva une légère brise et nous mîmes le cap sur Bombay. Quand nous fûmes assez près de la côte, au moment de jeter l'ancre, notre canonnier tira le canon pour saluer le fort; mais quand, au lieu du drapeau anglais, nous vîmes flotter à terre les couleurs portugaises, le canonnier rechargea vile ses pièces, car nous ne savions si nous étions en guerre ou en paix avec les Portugais auxquels appartenait cette ville qui s'appelle Vessevar.
M. Salway, notre chef de traite, étant descendu à terre, apprit des Portugais que Bombay était à 7 ou 8 lieues de là. Le second lieutenant, M. Baker, qui l'avait accompagné, s'étant enivré légèrement chez le gouverneur et ayant été ramené à bord par le subrécargue, eut une grave discussion avec lui et, sur son ordre, fut mis aux fers, ainsi que le canonnier, car ils étaient tous deux de connivence, en attendant que nous fussions à Bombay où on les mit en prison.
Au sortir de Vessevar, nous nous échouâmes sur des rochers, en grand danger de nous y briser, et, en arrivant à Bombay, notre pilote nous jeta encore sur un récif d'où nous eûmes quelque peine à sortir. Une fois mouillés, nous avons envoyé de suite notre canot porter au général qui était à bord du navire César des nouvelles d'Europe, ainsi que le rapport de notre chef de traite sur la conduite du lieutenant et du canonnier, puis nous avons débarqué les soldats, ainsi que la poudre et le fer que nous apportions.
he chef de traite réunit un conseil de guerre à bord du Ruby
et fit hisser un drapeau au màt d'artimon; plusieurs hommes de notre équipage y furent appelés comme témoins, et les deux prisonniers furent condamnés à être fouettés sur tous les navires en rade : ils reçurent en effet dix coups de fouet à bord de chacun d'eux, sauf à notre bord où on leur en donna vingt, et dix sous les murs du fort, puis ils furent rayés des rôles de notre équipage.
Nous avons ensuite caréné notre navire que nous avons complètement nettoyé. Le chef de traite n'a pas voulu payer l'équipage malgré ses réclamations.
Une quinzaine de jours après, nous avons reçu à bord la visite du gouverneur de Bombay, qu'accompagnaient le chef de traite et le capitaine du Ruby. Ce dernier fut nommé commandant de notre navire, dont le tonnage était supérieur à celui du Rubij.
Quinze jours plus tard, notre chef de traite nous informa que nous allions partir pour Madagascar; je lui déclarai que, mon maître ayant été tué, j'avais l'intention de rentrer dans ma famille, ce à quoi il ne voulut pas consentir, prétendant que je devais retourner en Angleterre avec le navire.
Environ trois semaines après, nous sommes partis de Bombay à destination de Madagascar, avec l'ordre de toucher en passant à Goa, où nous nous arrêtâmes pour acheter de l'arack [eau-de-vie de riz] dont nous prîmes une grande quantité
Pendant les quatre jours que nous fûmes sur cette rade, nous eûmes à subir une terrible tempête. De Goa, nous sommes allés à Carw ar [Karwar] , où à notre arrivée nous avons été accostés par le canot du London, qui nous informa que le Josiah était venu dans ce port pour réparer sa mâture et nous conseilla d'en faire autant, vu qu'on y trouvait de bon bois
Après avoir passé une semaine en rade de Karwar, nous fîmes
voile pour Madagascar. Le chef de traite nous vendit plusieurs caisses de liqueurs fortes, de sorte que chacun put en boire à son aise ; mais un des matelots s'enivra si bien que, pendant la nuit, il tomba par-dessus bord et se noya. Deux ou trois jours après, on vendit ses vêtements au pied du grand mât.
Quatre jours après notre départ de l'Inde, nous sommes passés au milieu d'un groupe de petites îles [les Maldives]; nous y avons envoyé notre canot qui est revenu sans avoir rien trouvé à notre convenance. Grâce à un vent favorable, nous avons rapidement franchi cet archipel et, dix jours après, un dimanche, nous sommes arrivés en vue de Madagascar. Etant, à la tombée de la nuit, à environ cinq milles de terre, nous avons longé la côte jusqu'à ce que, le troisième jour vers minuit, par une brise très faible, notre navire fut porté par le courant si près du rivage que nous entendions le ressac des vagues et pouvions voir les brisants; la sonde nous apprit qu'il n'y avait que six à sept brasses d'eau et que la profondeur diminuait progressivement, aussi le capitaine commanda-t-il de mettre la barre tout au vent et le navire vira lof pour lof, sans quoi nous aurions certainement été jetés à la côte.
Le lendemain, nous descendîmes à terre et ne rencontrâmes aucun indigène. En explorant les environs, nos hommes aperçurent [dans un îlot] situé à environ un quart de mille de la Grande Terre un vieux fort que contournait un ruisseau d'eau douce. Notre charpentier abattit dans cette petite île les arbres dont il avait besoin pour terminer une chaloupe qu'il était alors m train de construire sur le pont de notre navire.
Le lendemain, notre capitaine alla avec le second, un Portugais que nous avions embarqué à Bombay, et quatre esclaves couper du bois à terre. Dès que ces [quatre esclaves, qui étaient originaires de Madagascar oîi nous les avions achetés à notre voyage
d'aller, furent débarqués, ils s'enfuirent. Le lendemain matin, ayant aperçu une embarcation, nous hissâmes notre pavillon, mais les gens qui la montaient nous hélèrent et tirèrent un coup de mousquet; nous les hélâmes à notre tour, mais ils ne voulurent pas nous accoster. Notre capitaine fît mettre de suite le canot à la mer et nos hommes les suivirent à force de rames jusqu'à leur village, où ils débarquèrent afin de se rendre compte s'il était possible de faire quelque trafic en ces lieux. Le roi du pays leur dit que, si le capitaine voulait venir là oîi tous les navires anglais avaient l'habitude de mouiller, il ferait du commerce avec lui. Le capitaine s'empressa de lui envoyer une paire de pistolets en cadeau et reçut en échange un bœuf, et, deux ou trois jours après, dès que le vent le permit, nous jetâmes l'ancre aussi près de terre que possible, dans l'endroit où, suivant le dire du roi, tous les Anglais avaient l'habitude de mouiller.
Une pirogue amena à notre bord un individu qui parlait l'arabe et le portugais, langues que le patron de notre chaloupe connaissait aussi, et qui nous déclara que, si le capitaine voulait descendre à terre, le roi lui vendrait des esclaves et du riz. Notre subrécargue débarqua donc avec des perles de verre, des couteaux, des ciseaux, des piastres et quelques miroirs et nombre d'autres objets; de leur côté, les indigènes apportèrent du riz, des poules et des bananes. Le roi vint dans la maison où nous trafiquions et envoya chercher chez lui des pommes de terre bouillies [du manioc ou des patatesj, des volailles, ainsi qu'une certaine quantité de la liqueur du pays que les indigènes appellent toke [toaka] et qu'ils fabriquent avec du miel et les feuilles d'un arbrisseau dit callavance [garbanzo? pois chiches ou cajans?], qui ressemble à une féveroUe. Quant à la liqueur appelée toke [toaka], elle enivrait les indigènes, mais ne nous
produisait pas le même effet. Le roi, nous ayant vu boire de l'arack qu'avait apporté notre subrécargue, voulut en goûter et s'en fît verser un peu dans la main, car nous avions bu à même la bouteille; cette liqueur fut tout à fait de son goût, si bien qu'il en demanda une bouteille pour lui; le subrécargue la lui apporta le lendemain et il s'en montra fort satisfait; trois ou quatre jours après, il en demanda une autre avec tant d'insistance que je dus aller la chercher de suite à bord avec une de ses pirogues, et il nous adressa les plus vifs remercîments. Le subrécargue lui ayant parlé des cinq esclaves qui s'étaient enfuis, il envoya à leur recherche plusieurs de ses gens, qui découvrirent les fugitifs, mais qui ne purent s'en emparer, en ayant eu peur, nous dit le roi, à cause des armes qu'ils ont pour se défendre. Cependant, la semaine suivante, ils réussirent à en capturer un qu'ils nous montrèrent, mais qui ne voulut répondre à aucune de nos questions; le roi refusa de nous le livrer tant qu'il n'aurait pas repris les autres, mais il promit de nous les rendre alors tous ensemble.
Quelques jours après, l'équipage du canot descendit à terre, armé d'espingoles, de mousquets, de pistolets et de cartouchières, et cerna la maison du roi avec lequel se trouvait notre capitaine. Cette manifestation effraya les habitants de la ville qui s'enfuirent, abandonnant femmes et enfants, ainsi que leur roi et cinq autres indigènes. Notre capitaine resta pendant deux heures avec le roi auquel il demanda quand il serait en mesure de lui vendre des esclaves et qui lui promit de lui en fournir autant qu'il voudrait dans un mois. Cette réponse satisfit pleinement notre capitaine. Nous aperçûmes alors deux pirogues revenant de notre bord auxquelles notre canot donnait la chasse, mais qui lui échappèrent; le subrécargue auciuel le roi se plaignit de cet acte d'hostilité, lui dit que les nôtres n'avaient voulu
tout simplement qu'effrayer les gens qui étaient dans ces pirogues.
Quelques jours après, nous avons jeté notre balast par-dessus bord et, après avoir nettoyé le navire, nous avons embarqué pour le remplacer deux ou trois chaloupes de sable.
Le dimanche suivant, tout l'équipage est descendu à terre pour pêcher à la seine, me laissant seul à bord avec trois hommes et deux jeunes nègres. Le capitaine reçut en cadeau des indigènes un chevreau, puis, peu après, il regagna le bord avec tout son monde. Presque aussitôt, une pirogue vint lui annoncer qu'il y avait des nègres à vendre, mais ne pouvant pas quitter de nouveau son navire ce jour-là, il envoya à sa place le subrécargue avec le patron du canot, cinq hommes et moimême. Nous emportâmes, conformément aux indications des indigènes, un grand assortiment de fusils, de pistolets, de poudre, de plomb, de couteaux, de ciseaux et de piastres; notre chien nous suivit. Ayant débarqué, nous transportâmes notre caisse de marchandises dans une des maisons de la ville oîi devaient avoir lieu les échanges et où les indigènes nous apportèrent du riz, de la volaille, des bananes, du miel et des ignames.
Entendant un grand vacarme, nous sortîmes croyant que c'était le roi qui venait nous faire visite, et nous nous trouvâmes en face d'une douzaine d'indigènes qui nous assaillirent à coups de lance et tuèrent cinq de nos hommes qui tombèrent sur moi, de sorte que je restai enseveli sous leurs cadavres. Le subrécargue s'étant élancé hors de la maison pour courir chez le roi dont la maison était tout à côté, reçut un coup de lance dans le ventre et expira sur-le-champ. Les meurtriers massacrèrent aussi l'homme qui gardait le canot.
En relevant les cadavres, les indigènes s'aperçurent que j'étais vivant; mais, grâce à Dieu, étant calmés, ils ne me tuèrent
pas et me conduisirent d'abord de l'autre côté de la ville où je restai une demi-heure, puis ils m'emmenèrent chez le roi dont la maison était à côté de celle oii avait eu lieu le massacre, de sorte que je pus voir les Malgaches traîner les cadavres de nos hommes jusqu'au rivage au moyen de cordes passées autour des jambes, puis les hisser sur les rochers au milieu de l'eau.
Le roi me fit asseoir et ordonna à ses femmes de m'apporter à manger, du riz bouilli sur une feuille de bananier; mais j'étais si triste que je n'y pus toucher. On me conduisit ensuite pour passer la nuit dans une petite cabane, où je restai au milieu des esclaves jusqu'au matin.
Ce jour-là, le navire leva l'ancre et, du rivage, j'assistai à son départ en compagnie de quelques habitants de la ville. Il avait, pendant toute la nuit, tiré le canon sans répit; un boulet était même tombé dans la maison du roi qu'il avait traversée de part en part. Le soir, je vis des indigènes rapporter des objets provenant de la grande cabine, plusieurs dames-jeannes de quatre gallons [18 litres] pleines de vin de Madère, que j'avais moimême remplies le matin du jour où j'étais venu à terre, l'épée du capitaine qu'ils avaient prise dans sa cabine, la boussole, ainsi que des drapeaux qu'ils avaient enroulés autour de leurs reins.
A la tombée de la nuit, le roi fit distribuer du toke [toaka] à tous ses soldats qui s'étaient réunis autour de lui et la plupart s'enivrèrent. Les quatre esclaves qui avaient déserté notre navire étaient au milieu d'eux; comme ils savaient un peu d'anglais, je leur demandai pourquoi on avait ainsi massacré nos gens; le roi, mis au courant de ma question, me fit répondre qu'un navire anglais qui était venu en cet endroit avait commis des actes criminels, tuant plusieurs indigènes, emportant de vive force des objets leur appartenant, et qu'il s'était vengé sur nous (le la perfidie de nos compatriotes.
J'appris alors que les Malgaches qui étaient venus la veille nous inviter à descendre à terre portaient cachées sous leurs lambas de petites lances, que, lorsqu'ils avaient été réunis sur le g^aillard d'arrière avec le capitaine, le lieutenant, le docteur, l'agent comptable, le charpentier et plusieurs gabiers, on avait servi divers mets auxquels ils n'avaient pas voulu toucher et que, pendant que les officiers mangeaient, ils tirèrent les sagaies qu'ils dissimulaient sous leurs vêtements et tuèrent le capitaine auquel ils coupèrent la gorge, ainsi que le lieutenant et l'agent comptable qu'ils transpercèrent de leurs lances. Quant au docteur, il réussit à gagner la sainte-barbe dont il ferma la porte, de sorte qu'ils ne purent l'atteindre. Quelques-uns des matelots se réfugièrent dans les haubans et d'autres dans l'entrepont, où ils prirent leurs armes et purent dès lors tenir en respect les assaillants qui n'osèrent pas dès lors y descendre. Le nombre des Anglais tués dans cet assaut ne fut pas moins d'une dizaine.
Pendant que l'équipage luttait contre ces perfides agresseurs, le navire dériva sur des rochers, mais, dès que les Malgaches furent partis, il fila les câbles de ses ancres qu'il abandonna et mit à la voile.
Quatre ou cinq jours après ces événements, le roi se rendit en pirogue à l'une de ses villes, qui est située à environ cinq milles, et m'emmena pour me montrer à son peuple. Il y séjourna trois jours. Le chef du lieu tua en son honneur un bœuf qu'on mangea avec du riz bouilli, et il fit apporter un grand nombre de calebasses de toke [toaka] ; tout le monde en but, et, après, ils se livrèrent au son des tambours et de vases de cuivre à diverses manœuvres et exercices, courant de droite et de gauche, frappant le sol des pieds et faisant un tapage infernal ; ils avaient à la main soit des fusils dont ils tenaient la crosse en l'air, soit des boucliers et des sagaies, qu'ils bran-
dissaient en poussant de grands cris et en se menaçant et se provoquant les uns les autres.
Le lendemain, le roi s'en alla visiter une autre de ses villes. Dès que nous en fûmes proches, un des gens de sa suite souffla dans une conque afin de prévenir les habitants, et les femmes, dès qu'elles eurent aperçu le roi dans sa pirog^ue, prenant en main des bâtons dont quelques-uns portaient des queues de vache, descendirent en dansant jusqu'au bord de l'eau, manifestant ainsi la joie que leur causait son arrivée; elles l'escortèrent toujours en dansant jusqu'à la maison où il devait passer la nuit. Les femmes qui habitaient cette maison en sortirent alors, portant une pierre sur laquelle était étendue une pâte blanche, dont chacune d'elles prit un peu au bout du doigt pour en marquer leur hôte illustre au front, sur chacune des joues et au menton ; puis, elles apportèrent des mets divers pour lui et ses deux femmes, ainsi que pour sa suite. Le roi ordonna à sa femme de me donner à mang-er et elle me servit du riz sur une feuille de bananier.
Dans cette promenade de ville en ville, il m'exhibait à ses g"ens et me faisait entrer dans les maisons où l'on me donnait à manger des bananes et du miel; en me voyant, les femmes étaient saisies d'effroi et s'enfuyaient, poussant des cris perçants et disant que j'étais le diable. Il y eut aussi ici des danses guerrières, après quoi le roi retourna chez lui le lendemain. A son arrivée, les femmes saisirent leurs bâtons et se mirent à danser, manifestant leur joie de ce qu'il était revenu en bonne santé.
Environ deux mois plus tard, arriva un boutre arabe qui venait pour acheter des esclaves. Les hommes qui le montaient, s'installèrent à terre dans une maison pour y faire la traite; j'allai les y trouver et les priai de m'emmener avec eux. Ils ne vou-
lurent pas y consentir et ils me dirent qu'ils ne me prendraient pas à bord, même si je venais à la nage la nuit précédant leur départ, parce que, me dirent-ils, ils mécontenteraient fort le roi et qu'ils ruineraient à tout jamais leur commerce avec les Malgaches. Ils achetèrent huit ou dix nègres et un peu de riz, puis ils partirent pour un autre port, leurs achats n'étant pas suffisants.
Quelques semaines après le départ de ce boutre, le roi alla avec ses soldats de l'autre côté [de la baie]. Il m'emmena avec lui, ainsi que notre chien. Comme il avait l'intention de faire la guerre à un roi voisin, il passa son armée en revue, mais six semaines s'écoulèrent avant qu'il entrât en contact avec l'ennemi ; chaque jour, il visitait quel(|u'une de ses villes, dont il emmenait les hommes valides, et partout, aussitôt qu'elles voyaient paraître le roi avec son armée, les femmes, saisissant leurs bâtons, accouraient et manifestaient par des danses la joie que leur causait sa venue.
Dès qu'il entrait dans une ville, on s'empressait d'étendre par terre une natte sur laquelle il s'asseyait, et la femme du chef du lieu venait portant une pierre enduite d'une pâte blanche; avec l'index qu'elle avait préalablement trempé dans cette pâte, elle traçait des raies sur le front, sur les deux joues et sur le menton du roi, ainsi que sur la figure des quatre femmes qui l'accompagnaient. Le chef de la ville, suivi de tous ses hommes, se présentait ensuite devant lui, apportant de grandes calebasses pleines de la liqueur du pays, puis il allait faire ses préparatifs pour l'accompagner, préparatifs qui étaient toujours terminés dans le courant de la journée; le lendemain, tout le monde se mettait en marche. Nous allâmes ainsi de ville en ville; dans la dernière, chacun prit les provisions nécessaires pour la campagne projetée. Mon chien, qui nous suivait partout.
donnait la chasse aux sangliers et aboyait après eux, jusqu'à ce qu'on vînt les tuer à coups de lance; quelquefois, il prenait un jeune marcassin qu'il m'apportait.
Ce ne fut guère que deux mois après avoir quitté la dernière ville du roi que nous arrivâmes en vue de la ville ennemie; tous nos guerriers s'y précipitèrent avec furie, tirant des coups de fusil et frappant tout ce qu'ils trouvaient avec leurs lances et leurs boucliers. Les gens de la ville, surpris et efTrayés, s'enfuirent en toute hâte et ceux qui ne purent se sauver furent faits prisonniers; parmi ces derniers, se trouvaient beaucoup de femmes, notamment celles du chef et celles de deux ou trois autres grands personnages. On fouilla les maisons oii l'on trouva des pièces de rabane, sorte d'étoffe rayée que les naturels fabriquent avec des fibres végétales, et oii l'on recueillit aussi une assez grande quantité de provisions.
Le lendemain, ayant pénétré plus avant dans le pays, nous nous sommes trouvés en face de l'armée ennemie et on s'est battu. Le premier jour, l'armée dont je faisais partie fit quatre à cinq prisonniers et tua quelques ennemis; de leur côté, nos adversaires nous tuèrent quelques hommes et ils en auraient tué davantage s'ils avaient eu des mousquets comme nous; ils combattirent de leur mieux avec leurs lances et leurs boucliers, dont tous les indigènes se servent avec habileté. La nuit mit fin à la lutte qui recommença le lendemain de bonne heure. On se battit ainsi pendant environ un mois. Nous finîmes par avoir le dessus, ayant eu une vingtaine d'hommes tués, mais n'en ayant eu aucun fait prisonnier; quant à nous, au contraire, nous en ramenâmes une centaine, tant hommes (|ue femmes et enfants; ceux qui ne pouvaient marcher furent jetés dans les rizières que nous avions incendiées et périrent au milieu des flammes.
S'étant emparé d'une grande quantité de vivres, le roi rentra
dans son pays avec son armée. Il mit une semaine entière pour regagner sa ville, car les prisonniers n'étaient pas sans nous causer des embarras, non seulement et surtout les femmes qui portaient leurs enfants sur le dos, mais aussi les hommes, qui avaient tous une lourde charge de riz et de diverses provisions. Quand il rentra dans ses états, les femmes de la première ville que nous traversâmes, prenant leurs bâtons, vinrent en dansant à sa rencontre jusqu'à environ un quart de mille. Arrivés devant lui, elles se prosternèrent toutes à ses pieds et quelques-unes lui baisèrent les orteils, puis, toujours dansant, elles l'accompagnèrent jusqu'à la ville, où elles étendirent une natte devant la porte de la maison qu'il devait occuper. Il s'y assit, entouré de tous ses soldats et des prisonniers. Les quelques hommes qui n'avaient pas pris part à l'expédition, apportèrent alors du toke [toaka ou rhum du pays] qu'ils offrirent au roi en lui baisant l'orteil; puis, la femme du chef de la ville appliqua sur sa figure, de la manière que nous avons déjà exposée, une pâte blanche qui était étendue sur une pierre plate ; enfin, les gens de la ville déposèrent à ses pieds de deux à trois cents gros tas de riz placés sur des feuilles de bananier et une grande quantité de pots contenant du poisson bouilli qui devait être mangé avec le riz. Il y avait une telle abondance de provisions qu'elles suffirent à rassasier tous les assistants, qui mangèrent accroupis par groupes de quatre, de six ou de huit personnes. Quant à moi, on me servit à part sur une feuille de bananier. On nous fit la même réception dans toutes les villes que nous traversâmes.
A notre arrivée dans la capitale, les femmes et les épouses du roi prirent toutes leurs bâtons et vinrent jusqu'au bord de l'eau, manifestant leur joie de toutes les manières possibles. Le roi rapportait quelques morceaux d'un bœuf sauvage que l'on avait tué pour son usage personnel. Les hommes qui étaient
restés dans la ville déposèrent à ses pieds de grandes calebasses de toke [toakaj et lui baisèrent les orteils, puis les femmes apportèrent un énorme tas de riz, qu'elles déposèrent sur des feuilles de bananier et qui servit au repas de tous les soldats. Le roi donna ensuite l'ordre aux tambours de battre le rappel pour réunir tous ses sujets afin qu'ils vinssent boire du toke [toaka ou rbum du pays]. Leurs tambours consistent en un tronc d'arbre creux, dont les deux extrémités sont fermées par une peau de chèvre.
En revenant, j'eus des vertiges et je tombai plusieurs fois par terre; ma peau était tellement brûlée par le soleil que mon dos ressemblait à de la viande crue. Je ne pouvais marcher et me remuer qu'avec difficulté et au prix de grandes douleurs.
Pour faire du feu, les indigènes se servent de deux bâtons, dont l'un porte une encoche au-dessous de laquelle ils placent un petit bout d'étoffe ou d'amadou ; puis ils les frottent l'un contre l'autre entre leurs mains; il en tombe des étincelles qui allument du feu.
Cinq ou six jours plus tard, j'ai assisté à la circoncision d'une vingtaine d'enfants, dont deux étaient fils du roi et quatre fils du chef de la ville. Dans ce pays, ce sont les femmes qui font cette opération ; elles prennent un bâton long d'environ neuf à dix pouces [25 centimètres] et tranchent le prépuce sur ce bâton, puis, mettant le morceau de peau amputé dans une tasse avec un peu de toke [toaka], elles font avaler ce mélange à l'enfant et jettent le bâton à la mer. Les hommes se livrèrent ensuite à des danses guerrières. L'un d'eux, ayant pris sur ses épaules un des deux enfants du roi qui venaient d'être circoncis, courut de tous côtés, dansant et provoquant les assistants en brandissant sa lance d'une main et son bouclier de l'autre; il répéta ce même exercice avec le second fils du roi, ainsi qu'avec les ti'ois enfants du chef de la ville. Les autres
enfants nouvellement circoncis furent promenés par leurs pères avec le même cérémonial. Puis, le roi fit abattre un bœuf et bouillir une énorme quantité de riz que les assistants mangèrent avec la viande de cet animal.
Le repas fini, les indigènes vinrent s'asseoir devant la maison du roi qui fit apporter une vingtaine de grandes calebasses pleines de toaka, qui est la liqueur du pays, et des feuilles de bananier qui devaient leur servir de verres pour boire. Quatre ou cinq hommes étaient chargés de leur verser la liqueur; quant au roi, qui était assis au milieu de ses sujets, il était servi par une de ses femmes. Lorsqu'ils eurent bu deux ou trois rasades, ils se mirent à chanter en chœur et à frapper à tour de bras sur des tambours et sur une casserole en cuivre jaune, ce qui produisit un vacarme infernal. Il y en avait qui frappaient sur un bambou creux ou qui grattaient avec les doigts une corde attachée à un bâton supportant une demi-calebasse. Tout ce bruit était à leur idée une musique charmante! les hommes continuèrent à boire pendant une partie de la nuit et s'enivrèrent pour la plupart.
Je vais maintenant parler des divers travaux qu'ils savent exécuter.
Pour fabriquer leurs hachettes, leurs lances et leurs couteaux, les seuls objets en fer qu'ils sachent faire, ils se servent comme enclume d'une grosse pierre et leurs soufflets sont formés d'un tronc d'arbre creux, dans lequel est disposé un bâton dont l'extrémité inférieure est garnie de chiffons et qu'ils abaissent et soulèvent comme nous le faisons avec les pistons de nos pompes.
Les femmes font des pots en argile, d'une contenance d'une pinte [un demi-litre] à quatre ou cinq gallons [20 litres]. Quand elles leur ont donné la forme voulue, elles les laissent sécher
un peu au soleil, puis, après les avoir recouverts entièrement de glumes ou balle de riz, elles y mettent le feu qu'elles entretiennent pendant environ un jour et une nuit, jusqu'à ce qu'elles jugent que la cuisson est suffisante.
Pour fabriquer leurs étotîes, les Malgaches plantent en terre quatre bâtons fourchus, deux par deux, à une distance égale à la longueur de l'étofle qu'ils veulent faire, et sur les deux bâtons de chaque extrémité ils en posent en travers un autre petit auquel ils attachent les fils de la chaîne; avec un morceau de bois sur lequel est enroulé le fil de la trame, sorte de navette, ils passent cette trame entre chaque second fil de la chaîne. Leur fil, qui a une belle apparence, est fait avec des herbes [des fibres végétales], dont ils forment des écheveaux, qu'ils font sécher au soleil et qu'ils cardent avec un morceau de bois creux qu'ils tiennent dans chaque main. Ils teignent leurs étoffes en les faisant bouillir dans de l'eau où ils ont mis l'écorce de certains arbres.
Quelques jours après la circoncision, le roi s'informa si je savais fabriquer la poudre. Je lui dis que non. Il me demanda alors si je savais faire des balles. Je lui dis que oui. Il envoya de suite un de ses hommes chercher du plomb, un pot pour le faire fondre et de l'argile pour confectionner les moules. Ayant pris deux boules d'argile, j'enfonçai dans chacune d'elles la moitié de la balle qui me servait de modèle et les rapprochai après avoir enduit de graisse leur creux intérieur, faisant ainsi un moule où je versai le plomb fondu. Je fabriquai ainsi de 300 à 400 balles. Pendant que je faisais ce travail dont il fut très satisfait, le roi me fournit des vivres et de la meilleure liqueur du pays.
Sachant que je connaissais les pierres à fusil, il m'ordonna d'explorer l'île avec un de ses hommes pour en découvrir,
mais je n'en ai point trouvé. Un mois plus tard, le roi se désintéressa de moi et me chassa de chez lui, me défendant de jamais rentrer dans sa maison. Il me fallut dès lors chercher moimême ma nourriture, si je ne voulais pas mourir de faim; je dus me contenter des vivres dont se nourrissent les indigènes, c'est-à-dire d'ig'names et de pommes de terre [manioc ou patates?] que je retirais du sol à l'aide d'une pierre tranchante, car je ne possédais ni couteau, ni outil quelconque. Béni soit Dieu qui me sauva ainsi la vie ! Je faisais cuire ces aliments avec le feu que j'allumais comme je l'ai dit plus haut; je cueillais aussi des bananes, des oranges, des ananas et d'autres fruits. Parfois, quand je désirais améliorer mon ordinaire, j'ajoutais à mes ignames et à mes pommes de terre [manioc ou patate] quelques poissons que je prenais, soit en établissant à l'entrée des petits bras de mer, à marée haute, des barrages qui les retenaient quand l'eau se retirait, soit en les harponnant avec un pieu pointu, long de cinq ou six pieds, que j'avais eu le soin de durcir au feu. Je péchais aussi des crabes qui sont fort gros dans ce pays; marchant dans l'eau avec un bâton à la main, bâton long d'environ trois pieds, lorsque j'en apercevais un, je piquais dans le sable devant lui ce bâton, puis je l'abaissais sur lui de manière à le maintenir fortement et je lui arrachais ses deux fortes pinces afin qu'il ne put me mordre. Par les temps de pluie, je suivais la plage dans l'espoir d'y trouver quelque tortue qui pût me fournir un plat de résistance, et, parfois en effet, j'en voyais venir une et même deux ou trois; je ne prenais que les petites, car je n'aurais pu à moi seul transporter les grosses jusqu'à ma demeure; j'avais quelquefois la chance de dénicher leurs œufs, qui me fournissaient un excellent manger. N'ayant pas de couteau, je me servais pour tuer les tortues d'une pierre dure et coupante avec laquelle je bri- III. 27
sais le pourtour du plastron, ce qui me permettait de prendre la chair que j'emportais dans mon pauvre logis et dont je faisais cuire une partie, tandis que j'en suspendais le reste à un arbre pour servir à un repas subséquent. Mes assiettes étaient des feuilles d'arbre [Callowpatch et Callowpea?].
Je faisais mes provisions d'ignames et de pommes de terre [manioc ou patates] pour cinq ou six jours, provisions que je renouvelais dès qu'elles étaient épuisées. Il me fallait creuser le sol à la profondeur de mon bras [60 centimètres] pour trouver les ignames et à une profondeur de dix pouces [25 centimètres] pour trouver les pommes de terre [manioc ou patates]. Je m'arrangeais toujours aussi pour n'être jamais dépourvu de poissons ni de tortues.
J'avais établi mon gîte sous un arbre oii, pendant deux ans et neuf mois, j'ai passé toutes mes nuits couché tout nu sur le sol, car je n'avais aucun vêtement; parfois les indigènes me jetaient sur le corps des branches de dolique [plante légumineuse]. A l'époque des pluies, et il pleuvait parfois pendant trois mois de suite, mon arbre ne m'abritait guère et l'eau tombait sans arrêt sur mon pauvre corps qui était tout nu, aussi avais-je soin de toujours entretenir deux grands feux à mes côtés. Quelquefois, j'allais furtivement la nuit me réfugier sous les auvents des cabanes des indigènes, mais je m'empressais de regagner mon pauvre logis avant qu'ils se réveillassent, dans la crainte qu'ils me maltraitassent [! !].
Quand j'avais besoin d'eau, il me fallait aller à un mille de là pour en trouver et, comme je ne possédais aucun ustensile pour en apporter une petite provision qui m'eût cependant été bien utile, je devais faire ce trajet chaque fois que j'avais soif [!j; je ne pouvais boire à la fontaine qu'en me couchant à plat ventre. J'avais aussi à m'assurer qu'aucun indigène ne se trouvait
CONCEHN'ANT MADAGASCAR 419
à proximité de l'eau, dans la crainte qu'il me fît du mal.
Deux ans après mon arrivée à Madagascar, je fus atteint de la maladie du pays. J'eus d'abord le corps couvert d'une foule de petits boutons qui, au bout d'une semaine, se transformèrent en plaies; j'en avais sur la jambe une qui était aussi large qu'une piastre et qui me rongea la chair si profondément que je voyais l'os; les autres étaient également fort graves. Je n'avais rien à appliquer sur ces plaies pour les guérir; de temps à autre, je me baignais dans la mer, ce qui m'occasionnait de grandes soufTrances, et, quand je sortais de l'eau, les mouches me tourmentaient cruellement, de sorte que pendant toute la journée je ne goûtais pas un instant de repos.
Je souffrais de cette terrible affection depuis deux mois, quand j'eus la chance de découvrir un rayon de miel dans un creux de rocher sur le bord de la mer; ayant par un heureux hasard trouvé un pot de terre, j'y ai fait fondre ce miel avec la cire et ai obtenu ainsi un onguent onctueux dont j'ai enduit mes plaies et qui m'a procuré un certain soulagement.
Un peu plus tard, ces plaies ont gagné ma figure et mes mains et m'ont causé de telles démangeaisons que je ne savais comment les calmer. Parfois, je me traînais jusqu'au bord de la mer et les lavais, ce qui me faisait extrêmement souffrir. Puis, j'eus des vertiges au point de ne pouvoir me tenir debout; mais, grâce à Dieu, cette dernière indisposition ne dura pas plus de deux à trois jours; si elle avait duré plus longtemps, je serais certainement mort de faim, car mes provisions de vivres n'eussent pas suffi. Quant aux maudites plaies, elles persistèrent.
Environ six mois après, un boutre arabe vint en ce lieu acheter des nègres. Aussitôt que le patron fut descendu à terre, je le suppliai de m'emmener. Après que je lui eus raconté toute
mon histoire, telle qu'elle est écrite clans ce livre, il me déclara qu'il ferait son possible pour obtenir du roi la permission de me prendre à son bord, mais que, sans cette permission, il ne pourrait rien faire pour moi sous peine de se fermer à tout jamais le pays. En attendant, il m'invita à venir dans sa maison où il me donna à manger et à boire comme à ses matelots; quelquefois même, il me donnait une poignée de dattes confites et il me fit présent d'une pierre bleue, destinée à guérir mes plaies.
Environ six semaines après, le patron arabe me fit appeler, et, m'ayant fait asseoir et m'ayant donné un a palampore » [un vêtement arabe] neuf pour m'envelopper et me tenir chaud, il m'annonça qu'il m'avait acheté au roi pour vingt dollars [100 francs] et qu'il me remettrait entre les mains de mes compatriotes ; il ajouta que, si le roi avait consenti à me vendre, c'est qu'il croyait que je ne tarderais pas à mourir.
Dès lors, j'eus à manger et à boire à ma suffisance et, grâce aux marchandises que me donnèrent mes nouveaux compagnons, je pus acheter des bananes, des ananas et des cannes à sucre. Les indigènes me demandaient quelquefois des perles de verre et, comme, n'en ayant pas, je, ne pouvais leur en donner, ils m'injuriaient, mais je leur répondais dans leur langue sur le même ton, ce qui les exaspérait, et ils me faisaient des menaces dont maintenant je me riais.
Trois semaines après mon rachat par les Arabes, quelques habitants de l'autre côté [de l'île] vinrent faire visite au roi, et, s'étant enivrés, déchargèrent leurs mousquets. Une balle qui se trouvait dans l'un d'eux traversa la maison des Arabes, en blessant un au bras. Le patron fit immédiatement venir du bord tous ses hommes avec leurs mousquets, leurs épées et leurs boucliers, a l'exception de trois ou quatre qui restèrent
pour garder le boutre; il me mit entre les mains, à moi aussi, un mousquet et tous ensemble nous allâmes trouver le roi afin de savoir pourquoi les indigènes avaient tiré sur notre maison et blessé un de nos gens. Le roi nous répondit que le coup de feu avait été tiré par un individu ivre qui ne savait pas que son mousquet fût chargé à balle et il pria les Arabes de ne pas se fâcher pour cela, car le coupable était sujet d'un autre roi; lui et ses compagnons n'étaient pas en effet noirs, mais basanés. Pour calmer les Arabes, il leur fit cadeau de deux esclaves et, les opérations commerciales ayant repris, il leur vendit 120 esclaves, tant hommes que femmes et enfants.
Le boutre resta sur cette rade environ dix semaines, puis, une fois tous les esclaves embarqués, il fit voile pour Commoro [la Grande-Comore]. La traversée dura à peu près un mois [!]; comme notre bateau était petit et non ponté, l'emplacement occupé par les esclaves, où j'étais aussi parqué, était loin d'être suffisant pour leur nombre; nous y étions entassés les uns contre les autres et forcés de rester nuit et jour assis sans pouvoir nous promener ni même bouger. Aussi, lorsque nous débarquâmes à Commoro [la Grande-Comore], nous ne pouvions nous tenir debout, car, étant restés si longtemps immobiles, nous avions les jambes tout engourdies; toutefois, j'en recouvrai l'usage assez vite. Les Arabes avaient loué une maison où, pendant notre séjour dans cette île, nous logeâmes tous, maîtres et esclaves.
Une quinzaine après, les Arabes halèrent à terre leur boutre afin de le réparer, et ils enduisirent toute la carène de « lammer », qui est la poix de leur pays. Le bateau resta ainsi échoué pendant une quinzaine, et pendant ce temps, le patron me confia les clefs de la cambuse afin que j'y prisse les marchandises à ma convenance pour acheter du toddy, qui est une excel-
lente liqueur tirée du cocotier, des oranges, des citrons, des noix de coco, du poisson, des bananes, etc. En cet endroit, il acheta encore douze esclaves.
Un matin, un Comorien vint m'avertir qu'il y avait sur le rivage des débris d'un navire anglais. J'allai de suite les reconnaître; c'était un gros mât à moitié brûlé; de nombreuses pièces de bois ouvré furent également rejetées par la mer sur le rivage, et on trouva de l'aufre côté de l'île quelques tonneaux. Les indigènes m'assurèrent que, seize jours environ avant notre arrivée, ils avaient entendu plusieurs coups de canon.
Aussitôt que notre boutre fut réparé, les Arabes réembarquèrent tous leurs esclaves et firent voile pour Pata [petite île située sur la côte orientale d'Afrique], qu'habitent des musulmans. Nous mîmes six semaines pour y arriver, non sans avoir couru de grands dangers, car notre bateau n'était pas ponté et la mer fut plusieurs fois très grosse.
[De Pata où il resta deux mois, Robert Everard fut envoyé à bord d'un boutre à Mascate, oîi il arriva après une traversée d'une quarantaine de jours et où il trouva quelques Anglais qui l'achetèrent au Sultan du lieu, moyennant les 20 dollars que les Arabes avaient donnés pour lui au roi malgache. Comme il avait perdu l'usage de sa langue natale, il ne put tout d'abord répondre aux questions de ses compatriotes qu'en malgache, mais, après six à sept jours, il se remit à parler anglais. Le Bauden, le navire sur lequel il était venu d'Angleterre à Madagascar, venait de partir de Mascate une semaine seulement avant son arrivée; il s'embarqua sur un vaisseau anglais à destination du golfe Persique et toucha successivement à Kongoun, à l'île de Kharak et à Bassora, où il lui arriva toutes sortes d'aventures, en somme peu intéressantes. Au.
retour, il s'arrêta à cette même île de Kharak, à l'île Kishm et à Gomroun [Bentler-Abbas], qui sont dans le détroit d'Ormouz, à Surate, puis à Bombay, où il retrouva le Baiiden et plusieurs de ses anciens camarades].
En quittant Bombay, nous avons longé la côte et, trois ou quatre jours après, nous sommes arrivés en vue de Karwar [port situé un peu au Sud de Goa]; sept semaines plus tard, nous avons aperçu l'île de Moorushes [Mauritius (Maurice)], où nous avons pris nos quartiers d'hiver. Cette île est très montagneuse et la mer y est si claire que, quoiqu'il y eût seize brasses d'eau, nous voyions parfaitement le fond.
Nous n'y eûmes pas plus tôt jeté l'ancre que nous entendîmes quelqu'un nous appeler. Ayant armé le canot, nous nous sommes rendus de suite à terre, mais n'y avons trouvé personne ; nous avons appelé à notre tour et n'avons pas reçu de réponse. Nous avons alors remonté la baie à force de rames et nous avons aperçu une hampe de drapeau; mais, ne voyant toujours personne, nous avons regagné notre navire.
Le capitaine nous renvoya au fond de la baie où nous devions nous établir et qui était à plus d'un mille du mouillage. A peine eûmes-nous mis pied à terre, que deux hommes vinrent à nous; c'étaient eux qui nous avaient appelés. Ils nous dirent que le navire Shreicsburu, à bord duquel ils étaient embarqués, avait sombré sur un banc de sable à environ 80 ou 100 lieues de l'île Maurice et que tout l'équipage s'était sauvé dans la chaloupe et dans la péniche et s'était réfugié dans cette île, où ils étaient depuis dix-huit mois, et que pendant tout ce temps aucun navire n'y avait mouillé.
Ces deux hommes, dont l'un était le maître d'équipage du Shrewsburi/, allèrent avec notre capitaine de l'autre côté de la baie, et ils ne tardèrent pas à s'emparer d'une ou deux
chèvres qu'ils nous donnèrent et que nous emportâmes à bord.
Le lendemain, notre navire entra dans la baie qui porte le nom de Port du Nord-Ouest [le Port-Louis actuel] , et nous l'y amarrâmes. Après avoir enlevé tous les câbles, les voiles, les tonneaux et les bois de charpente et l'avoir ainsi allégé le plus possible, nous l'avons abattu en carène afin que notre charpentier, qu'aidèrent celui du Shrewsbury et son aide, pût découvrir ses voies d'eau.
A Maurice, il est d'usage que le gouverneur désigne deux hommes avec mission de chasser pour le compte des navires qui s'y arrêtent. Il nous envoya donc deux chasseurs qui nous apportèrent quelques chèvres et un ou deux sangliers [cochons marrons], pour lesquels nous dûmes leur payer un demi-dollar [2 fr. 50] par chèvre et un dollar [S francs] par sanglier [cochon marron]; mais, quelques-uns des marins du Shrewsbury qui étaient à notre bord ayant proposé à notre capitaine d'aller chasser à notre profit sans réclamer de paiement, nous avons congédié les Hollandais, ce dont ils furent peu satisfaits, et les hommes du Shreioshuri) sont allés à la chasse pour notre compte, nous rapportant chaque fois de quatorze à seize chèvres, un ou deux sangliers [cochons marrons] et, de temps à autre, un daim [cerf] gras.
Quand nous eûmes terminé les réparations et réembarqué la jdupart des objets, notre capitaine partit dans la péniche avec sa femme et quelques hommes au nombre desquels j'étais pour faire une petite excursion à la Rivière Noire [à la pointe Sud- Ouest de l'île], où nous nous sommes arrêtés pendant trois ou quatre jours. Nous avons halé la péniche hors de l'eau, sur la plage, afin que la marée ne l'emportât point, et nous nous sommes tous rendus à la maison où le capitaine s'installa avec sa femme; nous y avons été très bien traités. La veille de notre
départ, les hôtes du capitaine tuèrent un bœuf que nous avons emporté à bord, et nous l'y avons salé. Le capitaine qui avait laissé sa femme à terre dans la maison de ses hôtes et était revenu à bord avec nous, prit toutes les mesures nécessaires pour qu'on fît de l'eau le plus rapidement possible; malheureusement on n'arriva pas à en amener plus d'une barque par jour, l'endroit où on l'allait chercher, la baie du Charpentier, étant à plus de huit milles du mouillage.
Quand nous eûmes terminé l'embarquement de nos câbles, de nos voiles et des bois de charpente, et que nous eûmes fait nos provisions qui ont consisté en deux bœufs que nous avons salés et en un gros sanglier [cochon marron] dont nous avons tiré une grande quantité de lard, le capitaine est allé avec la péniche chercher sa femme à la Rivière Noire, d'où il est revenu au bout de quatre jours. Peu après, nous avons mis à la voile pour le Cap de Bonne-Espérance \ Il y avait environ trois mois que nous étions à Maurice' (Relation of three years' sufîerings of Robert Everard upon the island of Assada, near Madagascar, in a Voyage to India in the year 1686, and of bis wonderful préservation and deliverance and arrivai at London, Anno 1693, in : ChurchiWs Collection of Voyages and Travels, London, 1732, pp. 259-280).
1. R. Everard dit avoir vu au Cap un vaisseau de guerre de 50 canons qui avait été enlevé aux Français par les Hollandais. Quelques-uns des matelots du Shrewsbury, qui avaient été embarqués à Maurice à bord de son navire, désertèrent au Cap.
2. Après avoir séjourné six semaines au Cap, R. Everard alla en dix-huit jours à l'île Sainte-Hélène oîi il resta aussi six semaines, puis il relâcha pendant trente heures à l'île de l'Ascension, pendant trois mois à la Barbade, et arriva enfin à Yarmouth et à Blackwall.
DESCRIPTION DE L'ILE MAURICE PAR GERRIT VAN SPAAN, en 1694.
Chap. V. — De l'île Maurice, qui fut découverte pak les Portugais et visitée par les Hollandais. Des oiseaux rares qu'on y trouve et de diverses espèces de canards. Des chauvessouris, DES VACHES MARINES ET DES PORCS. De LA PÈCHE. DeS ÉBÉNIERS, palmiers et COCOTIERS, DES ORANGERS ET DES CITRONNIERS.
Naufrage du vaisseau « Aarnhem » ; des malheurs de l'équipage, QUI ARRIVA ENFIN SUR LA PLAGE ARIDE DE CETTE ILE, ET DE SON SÉJOUR EN CE LIEU. Du VIN DE PALMIER. Du GOUVERNEUR DE MaURICE,
Lamosius. — Je n'ai lu dans aucun journal quand et par qui l'île Maurice a été découverte, mais il est certain que l'honneur en revient aux Portugais, qui lui donnent le nom de Cerné-, les Hollandais l'appellent Maurice en mémoire du célèbre prince Maurice de Nassau. Elle est, dit-on, par 21" de latitude Sud, à 475 lieues du Cap de Bonne-Espérance ; quelques personnes prétendent qu'elle n'a pas plus de 15 lieues de tour, d'autres disent qu'elle en a 30, enfin des marins qui y ont demeuré sept mois et demi assurent qu'elle n'en a pas moins de 60; mais n'en eût-elle que la moitié, elle n'en pourrait pas moins nourrir plusieurs milliers d'hommes. H y a de hautes montagnes rocheuses couvertes de grands bois, de vastes plaines arrosées par de belles rivières et des criques où abondent non seulement les poissons, mais aussi les oiseaux d'eau, tels qu'oies, canards, etc.
C'est en 1598* que les premiers vaisseaux hollandais y ont atterri dans une baie où il y avait jdace pour plus de cinquante navires et où ils étaient bien à l'abri des vents. Dès qu'ils eurent
1. Voir dans le t. I dn la Coll. des anciens ouvrai/es concernant Madfnjascar, pp. 240-24."», le récit de la venue à Maurice de Van Neck et de Warwyk.
débarqué, les matelots prirent à la main beaucoup d'oiseaux d'espèces diverses qui ne cherchaient point â s'envoler, d'où ils conclurent que l'île était déserte. Il y a beaucoup de palmiers et de cocotiers et l'équipage apporta à bord une masse de fruits. Les tortues y sont si énormes qu'elles marchent avec quatre hommes sur le dos et que dix hommes peuvent s'asseoir dans leur carapace; elles sont fort bonnes à manger. Il y a tant de tourterelles que trois matelots en ont pris cent cinquante en très peu de temps; il y a aussi des hérons, des cygnes, des oies sauvages, des oiseaux qu'on appelle « oiseaux de dégoût » (Dodos) *, parce qu'on ne pouvait pas les bien rôtir et qu'on avait le dégoût d'en manger, et beaucoup de perroquets.
Les Hollandais ont fait, sur le bord d'une rivière, un jardin, à peu près quatre fois grand comme le « Dam » [la place centrale] d'Amsterdam, et ils y ont semé toutes sortes de graines; ils ont aussi lâché quelques poules afin qu'elles y pullulassent.
La mer y est très poissonneuse; une fois, en un seul coup de filet, ils ont pris deux tonnes et demie de poisson, ce qui n'arrive jamais en Hollande si ce n'est avec les anguilles et les perches, qui là-bas ne sont pas abondantes. Ils ont péché une raie qui a suffi pour deux repas de l'équipage; il est vrai qu'à cette époque il n'y avait pas à bord des navires des équipages aussi nombreux qu'aujourd'hui; en effet, cette flotte, qui comprenait six vaisseaux, n'avait en tout à bord, lorsqu'elle est partie de Hollande en lo98, que cinq cent soixante hommes dont quelques-uns certainement étaient morts pendant la traversée. Ce qu'ils racontent est-il du reste moins digne de foi que le récit de ceux qui disent avoir pris en Guinée des raies larges de quinze pieds? Emmanuel van Meteren, historien hol-
1. Voir t. I, pp. 244, 275 (note b), 393, et t. II, pp. 284, 404 et 403 (et planches) et 417-420.
landais aussi connu que Willielm van Nassawen, ne nous dit-il pas que, près de la ville de Geertruidenberg, on a souvent pris dans une seule journée 18 000 saunions et aloses, ce qui n'est certainement pas peu de chose. Il n'y a donc pas lieu d'être surpris qu'on ait pêche à Maurice deux tonnes et demie de poissons d'un seul coup de filet.
Nous ne devons pas toutefois omettre de dire que l'amiral hollandais Matelief, qui a eu des relations si singulières et si comiques avec les Hottentots et qui est arrivé sur la rade de Maurice en 1606 ', l'a indiquée comme située par 20°22' lat. S. et comme ayant 30 lieues de tour et l'a décrite comme montagneuse, rocheuse et boisée; les forêts y sont composées dans les parties hautes d'ébéniers propres à fournir de bon bois d'ébénisterie, sans compter les palmiers, les cocotiers, les sycomores, etc. ; il y a fait planter sur le bord d'une rivière des cotonniers, des orangers et d'autres plantes qu'il a fait entourer d'une palissade pour les protéger contre les rats qu'il pensait y être en grand nombre; mais il se trompait sous ce rapport, car toutes ces plantes ont prospéré et multiplié.
Les animaux qu'on trouve à Maurice sont des oiseaux aux belles couleurs, perroquets, pigeons, corbeaux indiens [buceros], éperviers, hiboux, grives, hirondelles et un grand nombre de petites espèces, ainsi que des hérons blancs et noirs, des oies, des canards, des « dodaersen » ^ et des chauves-souris extrêmement grandes, plus grandes (|u'un pigeon, qui sont très nuisibles aux autres oiseaux, qui mordent très fort et (jui se suspendent aux sycomores par les ailes; les matelots en ont tué beaucoup à coups de bâton. Il y a aussi beaucoup de tortues de