Voir plus haut, pp. 290-301, récit de Kerkhoven
mât avec une rame et une voile avec des couvertures, ils se dirigèrent vers l'île Maurice qu'ils supposaient être à cent vingt lieues. Il leur fallut se contenter de deux ou trois bouchées de pain et d'un dé d'arack [rhumj par jour; aussi souffrirent-ils extraordinairement <le la faim et de la soif. Heureusement le vent était favorable! Toutefois, il y en eut qui, souffrant trop de la soif, burent de l'eau de mer ou leur urine; ceux-là tombèrent en délire et, devenus fous, se couchèrent au fond de la barque et furent étouffés ou se précipitèrent dans la mer. Gomme on n'avançait que lentement, quelques-uns des passagers jugèrent que l'embarcation était trop chargée et qu'il fallait jeter ])ar dessus bord un certain nombre de leurs compagnons; la proposition fut adoptée après une discussion assez vive. Alors commença un drame affreux. Crier et pleurer ne servit à rien. Le patron du canot fit choix des victimes; la première fut le sommelier, ({ui en perdit la tête, le second un homme d'une cin- ({uantaine d'années qui avait les yeux un peu malades, mais qui était encore vigoureux, le troisième un Portugais qui eut beau supplier longtemps à genoux pour qu'on lui épargnât la vie, mais en vain, et le quatrième un nègre (]ui cria et se lamenta, faisant un grand vacarme, et qui, une fois à l'eau, réussit à s'accrocher au ])ateau, mais dont on détacha les mains brutalement et qui se noya comme les autres. On continua alors à voguer, mais il ne se passa pas un long temps avant que ([uelques-uns des survivants parlassent de faire une nouvelle exécution et, en effet, neuf autres personnes furent jetées à la mer. Enfin, le huitième jour, ils aperçurent la terre. Un oiseau, un « pylstaast » [litt. : demi-canard, qui a la queue en flèche] s'étant abattu dans leur embarcation, ils lui coupèrent le cou, en sucèrent avidement le sang et en dévorèrent la vian<le crue; ils mangèrent encore deux ou trois poissons qui tombèrent dans le
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bateau. Ils arrivèrent à l'île à la nuit tombante, mais les récifs qui l'entourent et contre lescjuels se brise la mer les auraient empêchés d'atterrir si, par un hasard heureux, ils ne s'étaient trouvés par le travers d'une ouverture qui leur [)ermit de gagner la plage, où ils débarquèrent de suite, cherchant de l'eau qu'ils burent en abondance dès qu'ils l'eurent trouvée; après s'être désaltérés avec excès, ils restèrent étendus par terre assez longtemps, puis, la faim se faisant sentir et le jour commençant à poindre, ils se mirent en quête de nourriture. Malheureusement, le lieu où ils avaient débarqué était aride, tout plein de pierres et de roches, et ils ne trouvèrent rien à manger; quelques-uns recourbèrent îles clous en forme d'hameçons et se mirent à pêcher; ils prirent (juelques petits poissons qu'ils s'empressèrent de dévorer ; il y en eut qui trouvèrent des crabes et ils se les disputèrent, chacun se sauvant avec le morceau qu'il avait pu arracher.
La seconde nuit, il y eut une tempête horrible, un cyclone, comme aucun d'eux n'en avait encore jamais vu; le vent fit tout le tour de la boussole. Ils ne purent réussir à se garantir de la pluie et furent tout trempés, à l'exception de quelquesuns qui avaient découvert une grotte dans laquelle ils se réfugièrent et où ils n'eurent pas à souffrir de l'orage comme leurs compagnons. Le soleil (jui luisit splendide le lendemain les sécha et leur redonna de la force et du courage. Tous allèrent alors s'installer dans la grotte qui était assez vaste pour leur donner asile.
Le maître d'équipage et le pilote, voyant que la nourriture était difficile à se procurer, se résolurent à partir dans le bateau afin d'aller annoncer leur désastre à quelque comptoir hollandais sur la côte de Madagascar. Mais, avant leur ilépart, il s'éleva une discussion au sujet de 169 ducats qu'avait laissés
un des passagers tombés à la mer et que plusieurs d'entre eux voulaient se partager; le maître d'éijuipage, croyant que ces gens voulaient saccager le bateau et l'empêcher de partir, s'opposa, la hache à la main, à ce qu'on en approchât, car, disait-il, l'expédition que nous allons faire est i>our le bien général et sera périlleuse. Onze personnes partirent dans le bateau et arrivèrent sains et saufs à Madagascar, mais nous ne mentionnerons pas ici leurs aventures dans celte île.
Il eût été préférable que le bateau fût resté à Maurice, dont les naufragés eussent pu alors visiter toutes les baies et les rivières. Désespérés, ils quittèrent la grotte oii ils s'étaient réfugiés et qu'ils nommèrent « la grotte de famine «, et ils errèrent sur la côte déserte au milieu des dunes et des rochers couverts d'huîtres et de coquillages qui coupaient leurs souliers et rendaient leur marche très pénible; la mer toujours agitée et mugissante ne leur fournit aucun poisson. Les rivières qu'ils rencontraient étaient profondes et rapides et ils ne les traversèrent que difficilement, au grand risque de se noyer, l'eau leur arrivant jusqu'au cou.
Ils arrivèrent enfin à un endroit où ils purent pren(h'e une grande quantité de poissons, qui leur furent d'un bon secours. Les fruits des palmiers, (jui y abondaient et avaient la forme des « poires d'angoisse hollandaises », leur tenaient lieu de pain; la première fois qu'ils en mangèrent, ils eurent une forte diarrhée, comme s'ils étaient vénéneux, mais ils surmontèrent cette indisposition et prirent chaque jour plus de forces. Chacun ne songeait (|u'à soi; on se promettait bien de s'aider, mais en réalité on recherchait unitjuement ceux qui, possédant un bon couteau ou un sabre, pouvaient être utiles.
Peu après le départ du bateau, les naufragés obtinrent, au moyen de la batterie d'un pistolet, du feu qui leur permit
d'allumer des broussailles et du bois; ils purent dès lors cuire leurs aliments. Quand la pêche devenait moins abondante en l'endroit oii ils étaient, ils se transportaient un peu plus loin et la quantité de poissons qu'ils prirent fut telle qu'ils en salèrent une partie; ils confectionnèrent des paniers et des nasses qu'ils placèrent dans quebjues chenaux à haute mer et, de cette manière, ils en eurent beaucoup plus qu'il ne leur était nécessaire; ils eussent pu alimenter plusieurs régiments, d'autant que les poissons qui n'entraient pas dans les nasses restaient à sec dans les chenaux ou dans les petites criques et qu'il leur était facile de choisir les plus beaux et les meilleurs, laissant les autres.
Deux de ces gens, pleins de hardiesse, s'en allèrent à travers l'île qu'ils parcoururent pendant vingt-six ou vingt-sept jours. De retour auprès de leurs compagnons, ils les engagèrent à venir avec eux et leur promirent de les conduire en un lieu où ils trouveraient de la viande en abondance. Ils partirent donc tous et reconnurent qu'il eût été malheureux de se laisser mourir de faim dans une île si belle et si fertile; ils ne tardèrent pas à arriver à un endroit où il y avait les plus beaux bœufs du monde, ainsi que beaucoup de chèvres, de moutons, de cochons et de poules. Ils trouvèrent sur leur route des rivières et des étangs couverts d'oiseaux, cygnes, oies et canards, en tel nombre qu'ils ne l'eussent pas cru s'ils ne l'avaient vu de leurs yeux. Ils tuèrent des bœufs et des volailles, les uns découpant la viande et vidant les entrailles, les autres apportant du bois et préparant le feu; ils rôtirent aussi des perdrix et des tourterelles qui étaient autour d'eux par milliers. Ils ne purent s'emparer que de jeunes pourceaux quoique les porcs y fussent en grand nombre; les chèvres et les moutons allaient par troupes de cinquante à cent, et ils choisirent les m. 28
plus gras, laissant aller les autres; il leur arriva même pour s'amuser de poursuivre un bouc et de le relâcher après avoir fait une marque à ses cornes, puis, quelques jours après, de le reprendre. Ils s'amusèrent aussi à pousser vers le rivage des troupeaux entiers de chèvres et de moutons, qu'ils forçaient à entrer dans la mer et, en les poursuivant en pirogues, à nager jusqu'à quelqu'îlot planté de palmiers et de cocotiers.
Ils se construisirent des cabanes et s'invitèrent les uns les autres, chacun à tour de rôle régalant ses compagnons à qui mieux mieux avec de la viande de chèvre, de mouton, de bœuf et de cochon, sans oublier les oies, les canards, les perdrix, les pigeons, les tortues de terre et de mer, les vaches marines [dugongs] et toutes sortes de poissons; ils préparaient tous ces mets avec art, si bien qu'on eût pu les croire sortis de la taverne du Père Jérémias [qui est la meilleure taverne d'Amsterdam]. En somme, ils faisaient la meilleure chère du monde. Toutefois ils ignoraient quel jour tombait le dimanche et, pour être tout à fait heureux, il leur manquait non seulement une Bible, mais aussi des vêtements et des femmes. Du reste ils étaient gras à lard, ayant plus à manger qu'il ne leur était nécessaire et buvant autant de vin qu'ils le voulaient, vin qu'ils obtenaient le plus facilement du monde en perçant un trou dans le tronc des palmiers, où ils introduisaient un bout de roseau, et recueillant le suc dans une écuelle de coco; ce suc ressemble au vin des Canaries ou d'Espagne. Quand l'écuelle était pleine, ils la remplaçaient par une autre, et, comme dans celte île il y a des régions entières couvertes de jtalmiers et de cocotiers, ils s'y procuraient autant de ce vin qu'ils en voulaient. Ce vin de palmier est, du reste, connu dans toutes les Indes Orientales. Le liquide que contiennent les noix de coco est aussi très
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salutaire ; quand on le boit frais, il fortifie, il rafraîchit le sang-, il apaise la soif et est un bon remède contre les fièvres et les maladies chaudes ; quand on le prend chaud, il g^uérit la dysenterie. N'est-il pas vraiment surprenant que cet arbre, dont il y a là-bas plus que de saules dans notre pays, fournisse tant de choses utiles à la subsistance des hommes? Avec la bourre (jui entoure le fruit, les indigènes font des nattes, des habits, des couvertures, aussi bien que des voiles et des cordages; de la coquille qui contient la noix, ils fabriquent avec art des pots, des gobelets, des cuillères et beaucoup d'autres objets; enfin, on tire de cet arbre le manger et le boire : on en extrait du vin, de l'eaude-vie, de l'huile, du vinaig-re, du sucre; il sert encore à faire <lu beau papier mince.
En somme, les malheureux naufragés ont trouvé en cette île, qui n'est pas habitée, un vrai paradis. Quelques-uns l'ont quittée à bord (le vaisseçiux anglais; d'autres, auxquels ces Anglais venus en ce lieu pour y prendre de l'eau et des vivres avaient <lonné des pots et des poêles pour faire la cuisine, y ont demeuré un assez long temps, mais, pris du désir de revoir leur patrie, ils s'en retournèrent aussi en Europe.
Le sol de Tîle Maurice est généralement un peu pierreux, mais il y a de belles vallées avec des terres grasses, qui seraient très fertiles si on les cultivait. Le pays est couvert de jolies collines d'où sortent de nombreux cours d'eau et que couvrent non pas des milliers, mais des millions d'arbres.
Il est très étonnant que dans ce beau pays, si fertile, il n'y ait pas une seule bête venimeuse, ni un seul fauve; il y a toutefois lieu de se méfier d'une sorte de poisson, un brème rouge, dont la chair est si malsaine et si vénéneuse que ceux qui en mangent éprouvent de terribles soufi'rances, quoiqu'elles n'occasionnent jamais la mort. Comme il ne faut pas cacher le mal, je
dirai que les rats, qu'y ont amenés les vaisseaux jetés à la côte, V abondent et qu'ils sont extrêmement nuisibles; on eût peutêtre du apporter quelques belettes qui sont leurs ennemies jurées et qui auraient vile fait de les exterminer, mais qui sait si ces bêtes n'eussent pas été ensuite plus nuisibles (jue les rats eux-mêmes en détruisant les oiseaux et leurs œufs!
On m'a dit qu'il y avait jadis une foule de serpents, mais que des psylles ou magiciens amenés de l'Inde par un navire les avaient chassés; je n'y crois point, car toutes les histoires de sorcellerie et de conjurations ne sont pas aujourd'hui pour nous plus véridiques que l'histoire des quatre fils Aymon; c'est pourquoi je ne m'étendrai pas sur ces psylles.
En février, il souffle à Maurice des vents violents qui font sombrer beaucoup de navires. La Compagnie néerlandaise des Indes Orientales a pris, il y a quelques années, possession de cette île à cause de sa position qui est excellente et de sa fertilité qui est très grande; elle a nommé comme gouverneur le brave et habile M. Lamotius, qui y a fait construire une bonne forteresse et y a installé une scierie qu'il a fait venir de Hollande pour faire scier des planches d'ébène.
On y mange, au lieu de pain, des patates, qui viennent sous terre et sont de la grosseur d'une belle carotte; elles sont douces et ont bon goût, elles sont excellentes à manger.
Mais il est temps de partir d'ici et de nous en aller à l'île Maskarenhas ou île Bourbon (Gerrit van Spaan, De Geluk zoeker over zee of de Afrikaansche weg-ioijzer, Beschrijvende Verscheide Geioesten, ten dienste van zulke, die in hun Vaderland met konnen beslaan ofsgesteld [L'aventurier d'outre-mer ou le Guide Africain, donnant la description de diverses contrées à l'usage de ceux qui ne trouvent pas de moyens d'existence dans leur pays], l'" édition, Rotterdam, chez Pieter van der Slaat,
1694; 2" édition, in-8, Rotterdam, chez Pieter de Vries ,