PARIS
La Numismatique grecque, il y a quarante ans, était extrémement cultivée en France, et ce n’est pas sans tristesse que nous avons vu disparaître, un à un, les amateurs et les savants illustres de cette époque. M. Bompois s’y rattachait par le fait, comme il aimait à s’y reporter par le souvenir.
La collection qu'il a formée présente une image très ressemblante des aspirations d'alors. Les questions d'art et de style venaient en seconde ligne, la science tenait le premier rang. Avec le duc de Luynes, on s’attachait aux monnaies de la Grande- Grèce, plus tard à celles de Chypre et des Satrapies; les travaux de Raoul-Rochette fixaient l'attention sur la Bactriane ; avec d'autres, on étudiait la chronologie des rois parthes. De toutes ces suites, M. Bompois avait les pièces principales; 1l recherchait de même les rois de Syrie et les statères d’or d’Asie- Mineure, car avant d'examiner les choses par le menu, il voulait les connaître dans leur ensemble. Pour lui, la monnaie était un outil de travail. Que d'efforts pour réunir cette seule collection de pièces de la Macédoine, la partie la plus riche de son médaillier! La Macédoine, c'était son domaine à lui, le pays dont il espérait retracer, un jour, l'histoire numismatique ; et s'il n’a pas rempli sa tâche, c’est un regret de plus qu'il nous a laissé.
M. Bompois était un des heureux de ce monde. Il n’a pas de biographie; tout entière sa vie est dans ses collections, ses travaux scientifiques, ses affections de famille. Les lycées de Nevers et de Lyon, l'École de Médecine à Paris et les cours de l'École de Droit: voilà où se passa sa jeunesse. Maïs la
fortune de ses parents lui.permettait de n'embrasser aucune carrière active, de n'obéir qu’à ses goûts, et ses goûts le portaient irrésistiblement vers les médailles et vers les lecons de M. Allard, le violoniste célèbre, dont il fut un des bons élèves. Une fois rentré dans la maison paternelle, à Marz;y, on peut dire qu'il n'en est plus ressorti. Il vivait là, dans un pays charmant, au milieu des bois, de ses livres et de ses monnaies, partageant son temps entre l'étude et la chasse. Chaque année, il venait passer un mois ou deux à Paris, pour revoir les musées et quelques amis. Ce fut pendant une de ces courtes visites, le 11 mai dernier, que la mort le surprit. Il était né à Nevers, le 1 décembre 1814. Agés de plus de 90 ans, son père et sa mère eurent la douleur de survivre à un fils presque septuagénaire.
M. Bompois ne commenca que très tard, en 18035, à publier des travaux de science. Nous en donnerons plus loin la nomenclature. À peu d’exceptions près, ses articles sont consacrés aux médailles grecques. Il aimait les énigmes, les problèmes difficiles à résoudre avec nos moyens actuels. Mais il les traitait avec patience, pesant chaque mot, soulignant le moindre détail et, à force de limiter la portée de sa pensée, se refusant à lui-même la joie que donnent les solutions heureuses. Cela tenait à sa modestie, à une timidité innée. La seule ambition qu'il eut, d'être nommé membre correspondant de l’Institut, ne fut pas satisfaite; seuls, l’Institut archéologique de Rome et la Société numismatique de Londres se sont empressés de lui ouvrir leurs portes.
Il nous reste à parler du catalogue de sa collection de médailles. Ce catalogue a été rédigé par M. Bompois lui-même, avec les qualités qu'on lui sait, érudition et exactitude. Malheureusement, il n'a pas été possible de l’imprimer in extenso. Pour l'adapter aux besoins d'une vente publique, il a fallu le réduire, simplifier les descriptions, retrancher bien des notes et des renvois. Tel qu’il est, c’est encore un travail important et qui donne une pleine idée de l'importance de la collection. Les planches que nous avons fait graver ne représentent pas les
VIT pièces les plus belles, car le choix a été fait à un autre point de vue. Depuis quinze ans, M. Bompois n’achetait plus que des exemplaires irréprochables, et dans les collections qui passaient en vente, dans les trouvailles qui s’offraient, il savait choisir avec le goût que donne lexpérience. De là ce grand nombre de médailles dont la conservation ne laisse rien à désirer. Le catalogue indique avec soin les pièces inédites, les raretés, et le poids des monnaies d'or et d'argent.
Paris, 20 novembre 1881.