‹ Collection GalliaChapitre 46 sur 70 · SUR UNE MORTE · texte numérisé non relu

SUR UNE MORTE

ELLE était belle, si la Nuit

Qui dort dans la sombre chapelle Où Michel-Ange a fait son lit, Immobile peut être belle.

Elle était bonne, s’il suffit

Qu’en passant la main s’ouvre et donne, Sans que Dieu n’ait rien vu, rien dit:

Si l’or sans pitié fait l’'aumône.

Elle pensait, si le vain bruit D'une voix douce et cadencée, Comme le ruisseau qui gémit, Peut faire croire à la pensée.

Elle priait, si deux beaux yeux, Tantôt s’attachant à la terre, Tantôt se levant vers les cieux, Peuvent s'appeler la prière.

Elle aurait souri, si la fleur

Qui ne s’est point épanouie Pouvait s’ouvrir à la fraîcheur Du vent qui passe et qui l’oublie.

Elle aurait pleuré, si sa main, Sur son cœur froidement posée, Eût jamais dans l’argile humain Senti la céleste rosée.

Elle aurait aimé, si l’orgueil, Pareil à la lampe inutile

Qu'on allume près d’un cercueil, N'eût veillé sur son cœur stérile.

Elle est morte et n’a point vécu.

Elle faisait semblant de vivre.

De ses mains est tombé le livre

Dans lequel elle n’a rien lu.

Octobre 1842.

Tox livre est ferme et franc, brave homme, il fait aimer.

Au milieu des bavards qui se font imprimer,

Des grands noms inconnus dont la France est lassée,

Et de ce bruit honteux qui salit la pensée,

Il est doux de rêver avant de le fermer,

Ton livre, et de sentir tout son cœur s’animer.

L’avez-vous jamais lu, marquise? et toi, Lisette?

Car ce n’est que pour vous, grande dame ou grisette,

Sexe adorable, absurde, exécrable et charmant,

Que ce pauvre badaud qu’on appelle un poète

Par tous les temps qu’il fait s’en va le nez au vent,

Toujours fier et trompé, toujours humble et rêvant.

Que nous font, je vous prie, et que pourraient nous faire,

A nous autres rimeurs, de qui la grande affaire

Est de nous consoler en arrangeant des mots,

Que nous font les sifflets, les cris ou les bravos ?

Nous chantons à tue-tête; il faut bien que la terre

Nous réponde, après tout, par quelques vains échos.

Mais quel bien fait le bruit et qu'importe la gloire? Est-on plus ou moins mort quand on est embaumé? Qu'importe un écolier, sachanttrois mots d’histoire, Qui tire son bonnet devant une écritoire,

Ou salue en passant un marbre inanimé ?

Être admiré n’est rien; l'affaire est d’être aimé.

Vive le vieux roman, vive la page heureuse

Que tourne sur la mousse une belle amoureuse! Vive d’un doigt coquet le livre déchiré,

Qu'’arrose dans le bain le robinet doré!

Et, que tous les pédants frappent leur tête creuse, Vive le mélodrame où Margot a pleuré!

Oh! oh! dira quelqu'un, la chose est un peu rude. N'est-ce rien de rimer avec exactitude ?

Et pourquoi mettrait-on son fils en pension,

Si, pour unique juge, après quinze ans d’étude, On n’a qu’une cornette au bout d’un cotillon ? J'en suis bien désolé, c’est mon opinion.

Les femmes, j'en conviens, sont assez ignorantes. On ne dit pas tout haut ce qui les rend contentes; Et comme, en général, un peu de fausseté

Est leur plus grand plaisir après la vanité,

On en peut, par hasard, trouver qui sont méchantes. Mais qu'y voulez-vous faire? elles ont la beauté.

Or, la beauté c’est tout. Platon l’a dit lui-même: La beauté, sur la terre, est la chose suprême. C’est pour nous la montrer qu'est faite la clarté. Rien n’est beau que le vrai, dit un vers respecté; Et moi, je lui réponds, sans crainte d’un blasphème : Rien n’est vrai que le beau, rien n’est vrai sans beauté.

Quand le soleil entra dans sa route infinie,

A son premier regard, de ce monde imparfait Sortit le peu de bien que le ciel avait fait; De la beauté l’amour, de l’amour l’harmonie; Dans ce rayon divin s’élança le génie;

Voilà pourquoi je dis que Margot s’y connaît.

Et j'en dirais bien plus, si je me laissais faire.

Ma poétique, un jour, si je puis la donner,

Sera bien autrement savante et salutaire.

C'est trop peu que d’aimer, c’est trop peu que de plaire:

Le jour où l’Hélicon m’entendra sermonner,

Mon premier point sera qu’il faut déraisonner. G2

Celui qui ne sait pas, quand la brise étouftée Soupire au fond des bois son tendre et long chagrin, Sortir seul au hasard, chantant quelque refrain, Plus fou qu’Ophélia de romarin coiffée,

Plus étourdi qu’un page amoureux d’une fée,

Sur ton chapeau cassé jouant du tambourin;

Celui qui ne voit pas, dans l’aurore empourprée, Flotter, les bras ouverts, une ombre idolâtrée ; Celui qui ne sent pas, quand tout est endormi, Quelque chose qui l’aime errer autour de lui; Celui qui n’entend pas une voix éplorée Murmurer dans la source et l’appeler ami;

Celui qui n’a pas l’âme à tout jamais aimante, Qui n’a pas pour tout bien, pour unique bonheur, De venir lentement poser son front rêveur

Sur un front jeune et frais, à la tresse odorante, Et de sentir ainsi d’une tête charmante

La vie et la beauté descendre dans son cœur;

Celui qui ne sait pas, durant les nuits brûlantes Qui font pâlir d'amour l'étoile de Vénus,

Se lever en sursaut, sans raison, les pieds nus, Marcher, prier, pleurer des larmes ruisselantes, Et devant l'infini joindre des mains tremblantes, Le cœur plein de pitié pour des maux inconnus;

Que celui-là rature et barbouille à son aise; Il peut, tant qu'il voudra, rimer à tour de bras, Ravauder l’oripeau qu’on appelle antithèse, Et s’en aller ainsi jusqu’au Père-Lachaise, Traînant à ses talons tous les sots d’ici-bas; Grand homme, si l’on veut; mais poète, non pas. Certes, c’est une vieille et vilaine famille Que celle des frelons et des imitateurs; Allumeurs de quinquets, qui voudraient être acteurs.

Aristophane en rit, Horace les étrille ; Mais ce n’est rien auprès des versificateurs. Le dernier des humains est celui qui cheville. Est-il, je le demande, un plus triste souci Que celui d’un niais qui veut dire une chose, Et qui ne la dit pas, faute d’écrire en prose? J'ai fait de mauvais vers, c’est vrai; mais, Dieu merci!

Lorsque je les ai faits, je les voulais aïnsi, Et de Waiïlly ni Boiste, au moins, n’en sont la cause.

Non, je ne connais pas de métier plus honteux, Plus sot, plus dégradant pour la pensée humaine, Que de se mettre ainsi la cervelle à la gêne, Pour écrire trois mots quand il n’en faut que deux, Traiter son propre cœur comme un chien qu’on enchaîne Et fausser jusqu'aux pleurs que l’on a dans les yeux.

O toi qu’appelle encor ta patrie abaissée,

Dans ta tombe précoce à peine refroidi,

Sombre amant de la Mort, pauvre Leopardi,!

Si, pour faire une phrase un peu mieux cadencée, Il t’eût fallu jamais toucher à ta pensée, Qu'’aurait il répondu, ton cœur simple et hardi?

Telle fut la vigueur de ton sobre génie,

Tel fut ton chaste amour pour l’âpre vérité, Qu’au milieu des langueurs du parler d’Ausonie Tu dédaignas la rime et sa molle harmonie, Pour ne laisser vibrer sur ton luth irrité

Que l'accent du malheur et de la liberté.

Et pourtant il s’y mêle une douceur divine; Hélas! c’est ton amour, c’est la voix de Nérine, Nérine aux yeux brillants qui te faisaient pâlir, Celle que tu nommais ton « éternel soupir. »

Hélas! sa maison peinte au pied de la colline Resta déserte un jour, et tu la vis mourir;

Et tu mourus aussi. Seul, l'âme désolée,

Mais toujours calme et bon, sans te plaindre du sort, Tu marchais en chantant dans ta route isolée. L'heure dernière vint, tant de fois appelée.

Tu la vis arriver, sans crainte et sans remord,

Et tu goûtas enfin le charme de la mort.

Novembre 1842.

1 L'un des poëtes les plus remarquables de l'Italie moderne, mort en 1837.

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