QUI AVAIT ENVOYÉ, PAR PLAISANTERIE, UN PETIT ÉCU A L'AUTEUR
Vous m’envoyez, belle Émilie, Un poulet bien emmaillotté; Votre main discrète et polie
L’a soigneusement cacheté.
Mais l’aumône est un peu légère, Et, malgré sa dextérité,
Cette main est bien ménagère Dans ses actes de charité.
C’est regarder à la dépense
Si votre offrande est un paiement; Et si c’est une récompense,
Vous n’aviez pas besoin d’argent.
A l'avenir, belle Émilie,
Si votre cœur est généreux,
Aux pauvres gens, je vous en prie, Faites l’aumône avec vos yeux. Quand vous trouverez le mérite, Et quand vous voudrez le payer, Souvenez-vous de Marguerite
Et du poète Alain Chartier.
I était bien laid, dit l’histoire.
La dame était fille de roi; Je suis bien obligé de croire Qu'il faisait mieux les vers que moi.
Mais si ma plume est peu de chose, Mon cœur, hélas! ne vaut pas mieux; Fût-ce même pour de la prose, Vos cadeaux sont trop dangereux, Que votre charité timide Garde son argent et son or, Car en ouvrant votre main vide, Vous pouvez donner un trésor.
LA MUSE
PoÈTE, prends ton luth et me donne un baiser; |La fleur de l’églantier sent ses bourgeons éclore. Les printemps naît ce soir; les vents vont s’embraser, Et la bergeronnette, en attendant l’aurore, | Aux premiers buissons verts commence à se poser.
Poète, prends ton luth et me donne un baiser.
LE POÈTE
Comme il fait noir dans la vallée!
J'ai cru qu’une forme voilée Flottait là-bas sur la forêt.
Elle sortait de la prairie;
Son pied rasait l’herbe fleurie:
C’est une étrange rêverie;
Elle s’efface et disparaît.
LA MUSE
Poète, prends ton luth; la nuit, sur la pelouse, Balance le zéphyr dans son voile odorant.
. rose, vierge encor, se referme jalouse
\Sur le frelon nacré qu’elle enivre en mourant. Écoute! tout se tait; songe à ta bien-aimée.
Ce soir, sous les tilleuls, à la sombre ramée
JILe rayon du couchant laisse un adieu plus doux ‘/Ce soir, tout va fleurir: l’immortelle nature
Fe remplit de parfums, d'amour et de murmure, Comme le lit joyeux de deux jeunes époux.
LE POÈTE
Pourquoi mon cœur bat-il si vite?
Qu'’ai-je donc en moi qui s’agite
Dont je me sens épouvanté ?
Ne frappe-t-on pas à ma porte?
Pourquoi ma lampe à demi morte M'éblouit-elle de clarté?
Dieu puissant! tout mon corps frissonne Qui vient? qui m'appelle ? — Personne.
Je suis seul; c’est l’heure qui sonne;
O solitude! 6 pauvreté!
LA MUSE
Poète, prends ton luth; le vin de la jeunesse Fermente cette nuit dans les veines de Dieu.
Mon sein est inquiet; la volupté l’oppresse,
Et les vents altérés m'ont mis la lèvre en feu. O paresseux enfant! regarde, je suis belle.
Notre premier baiser, ne t’en souviens-tu pas, Quand je te vis si pâle au toucher de mon aile,
Et que, les yeux en pleurs, tu tombas dans mes bras ?
Ah! je t’ai consolé d’une amère souffrance!
Hélas! bien jeune encor, tu te mourais d'amour. Console-moi, ce soir, je me meurs d’espérance ; J'ai besoin de prier pour vivre jusqu’au jour.
LE POÈTE
Est-ce toi dont la voix m'appelle, O ma pauvre Muse! est-ce toi?
O ma fleur! ô mon immortelle!
Seul être pudique et fidèle
Où vive encor l’amour de moi!
Oui, te voilà, c’est toi, ma blonde, C’est toi, ma maîtresse et ma sœur!
Et je sens, dans la nuit profonde, De ta robe d’or qui m’inonde
Les rayons glisser dans mon cœur.
LA MUSE
Poète, prends ton luth; c’est moi, ton immortelle,
Qui t’ai vu cette nuit triste et silencieux,
Et qui, comme un oiseau que sa couvée appelle,
Pour pleurer avec toi descends du haut des cieux.
Viens, tu souffres, ami. Quelque ennui solitaire
Te ronge, quelque chose a gémi dans ton cœur;
Quelque amour t'est venu, comme on en voit sur terre,
Une ombre de plaisir, un semblant de bonheur.
Viens, chantons devant Dieu; chantons dans tes pensées.
Dans tes plaisirs perdus, dans tes peines passées ;
Partons, dans un baiser, pour un monde inconnu.
Éveillons au hasard les échos de ta vie,
Parlons-nous de bonheur, de gloire et de folie,
Et que ce soit un rêve, et le premier venu.
Inventons quelque part des lieux où l’on oublie; Partons, nous sommes seuls, l’univers est à nous. Voici la verte Écosse et la brune Italie, Et la Grèce, ma mère, où le miel est si doux, Argos, et Ptéléon, ville des hécatombes; Et Messa la divine, agréable aux colombes; Et le front chevelu du Pélion changeant; Et le bleu Titarèse, et le golfe d’argent Qui montre dans ses eaux, où le cygne se mire, La blanche Oloossone à la blanche Camyre.
Dis-moi, quel songe d’or nos chants vont-ils bercer ? D'où vont venir les pleurs que nous allons verser ? Ce matin, quand le jour a frappé ta paupière, Quel séraphin pensif, courbé sur ton chevet, Secouait des lilas dans sa robe légère, Et te contait tout bas les amours qu’il rêvait ? Chanterons-nous l’espoir, la tristesse ou la joie ? Tremperons-nous de sang les bataillons d’acier ? Suspendrons-nous l’amant sur l’échelle de soie ? Jetterons-nous au vent l’écume du coursier ?
Dirons-nous quelle main, dans les lampes sans nombre De la maison céleste, allume nuit et jour L'huile sainte de vie et d’éternel amour ?
Crierons-nous à Tarquin: «Il est temps, voici l’ombre! »
Descendrons-nous cueillir la perle au fond des mers ? Mènerons-nous la chèvre aux ébéniers amers ?
Montrerons-nous le ciel à la Mélancolie ?
Suivrons-nous le chasseur sur les monts escarpés ? [La biche le regarde; elle pleure et supplie ;
! Sa bruyère l'attend; ses faons sont nouveau-nés: Ilse baisse, il l’égorge, il jette à la curée Sur les chiens en sueur son cœur encor vivant,
Peindrons-nous une vierge à la joue empourprée,
S’en allant à la messe, un page la suivant,
Et d’un regard distrait, à côté de sa mère,
Sur sa lèvre entr'ouverte oubliant sa prière ?
Elle écoute en tremblant, dans l’écho du pilier,
Résonner l’éperon d’un hardi cavalier.
Dirons-nous aux héros des vieux temps de la France
De monter tout armés aux créneaux de leurs tours,
Et de ressusciter la naïve romance
Que leur gloire oubliée apprit aux troubadours ?
Vêtirons-nous de blanc une molle élégie ?
L’homme de Waterloo nous dira-t-il sa vie.
» Et ce qu’il a fauché du troupeau des humains
. Avant que l’envoyé de la nuit éternelle
Viînt sur son tertre vert l’abattre d’un coup d’aile,
: Et sur son cœur de fer lui croiser les deux mains ?
Clouerons-nous au poteau d’une satire altière
Le nom sept fois vendu d’un pâle pamphlétaire,
Qui, poussé par la faim, du fond de son oubli,
S’en vient, tout grelottant d’envie et d’impuissance,
Sur le front du génie insulter l’espérance,
Et mordre le laurier que son souffle a sali?
Prends ton luth! prends ton luth! je ne peux plus me taire!
Mon aile me soulève au souffle du printemps.
Le vent va m’emporter; je vais quitter la terre.
Une larme de toi! Dieu m’écoute; il est temps.
LE POÈTE
S’il ne te faut, ma sœur chérie, Qu’un baiser d’une lèvre amie
Et qu’une larme de mes yeux,
Je te les donnerai sans peine;
De nos amours qu’il te souvienne,
Si tu remontes dans les cieux.
Je ne chante ni l’espérance, :
Ni la gloire, ni le bonheur, Hélas! pas même la souffrance.
La bouche garde le silence Pour écouter parler le cœur.
LA MUSE
Crois-tu donc que je sois comme le vent d'automne, Qui se nourrit de pleurs jusque sur un tombeau, Et pour qui la douleur n’est qu’une goutte d’eau ? O poète! un baiser, c’est moi qui te le donne. L’herbe que je voulais arracher de ce lieu,
C'est ton oïisiveté; ta douleur est à Dieu.
Quel que soit le souci que ta jeunesse endure. Laisse-la s’élargir, cette sainte blessure
Que les noirs séraphins t'ont faite au fond du cœur Rien ne nous rend si grands qu’une grande douleur Mais, pour en être atteint, en crois pas, ô poète, Que ta voix ici-bas doive rester muette.
Les plus désespérés sont les chants les plus beaux, Et j'en sais d’immortels qui sont de purs sanglots. Lorsque le pélican, lassé d’un long voyage,
Dans les brouillards du soir retourne à ses roseaux, Ses petits affamés courent sur le rivage
En le voyant au loin s’abattre sur les eaux.
Déjà, croyant saisir et partager leur proie,
Ils courent à leur père avec des cris de joie
En secouant leurs becs sur leurs goîtres hideux. Lui, gagnant à pas lents une roche élevée,
De son aile pendante abritant sa couvée,
Pêcheur mélancolique, il regarde les cieux.
Le sang coule à longs flots de sa poitrine ouverte: En vain il a des mers fouillé la profondeur:
L’Océan était vide et la plage déserte;
Pour toute nourriture il apporte son cœur.
Sombre et silencieux, étendu sur la pierre, Partageant à ses fils ses entrailles de père, Dans son amour sublime il berce sa douleur, Et, regardant couler sa sanglante mamelle, Sur son festin de mort il s’affaisse et chancelle Ivre de volupté, de tendresse et d’horreur.
Mais parfois, au milieu du divin sacrifice, Fatigué de mourir dans un trop long supplice, I craint que ses enfants ne le laissent vivant; Alors il se soulève, ouvre son aile au vent,
Et se frappant le cœur avec un cri sauvage,
Il pousse dans la nuit un si funèbre adieu, Que les oiseaux des mers désertent le rivage, Et que le voyageur attardé sur la plage, Sentant passer la mort, se recommande à Dieu.
{ Poète, c’est ainsi que font les grands poètes.
Ils laissent s’égayer ceux qui vivent un temps; Mais les festins humains qu’ils servent à leurs fêtes Ressemblent la plupart à ceux des pélicans.
Quand ils parlent ainsi d’espérances trompées,
! De tristesse et d’oubli, d'amour et de malheur,
Ce n’est pas un concert à dilater le cœur.
Leurs déclamations sont comme des épées:
Elles tracent dans l’air un cercle éblouissant,
Mais il y pend toujours quelque goutte de sang.
LE POÈTE
O Muse! spectre insatiable,
Ne m’en demande pas si long.
L'homme n’écrit rien sur le sable A l’heure où passe l’aquilon.
J'ai vu le temps où ma jeunesse
Sur mes lèvres était sans cesse Prête à chanter comme un oiseau; Mais j'ai souffert un dur martyre, Et le moins que j'en pourrais dire, Si je l’essayais sur ma lyre, La briserait comme un roseau.
Mai 1835.
JE ne fais pas grand cas des hommes politiques ;
Je ne suis pas l’amant de nos places publiques,
On n’y fait que brailler et tourner à tous vents.
Ce n’est pas moi qui cherche, aux vitres des boutiques,
Ces placards éhontés, débaucheurs de passants,
Qui tuaient la pudeur dans les yeux des enfants.
Que les hommes entre eux soient égaux sur la terre, .Je n’ai jamais compris que cela pût se faire,
Et je ne suis pas né de sang républicain ;
Je n'ai jamais été, Dieu merci, pamphlétaire ;
Je ne suis pas de ceux qui font mentir leur faim, Et dans tous les égouts vont s’enfournant du pain.
Pour être d’un parti j'aime trop la paresse, Et dans aucun haras je ne suis étalon.
Ma Muse, vierge encor, n’a rien d’écrit au front.
Je n’ai servi que Dieu, ma mère et ma maîtresse, Et par quelque sentier qu’ait passé ma jeunesse, Aucun gravier fangeux ne lui traîne au talon.
J'ai fléchi le genou sur la dalle sanglante,
Chaude et tremblante encor d’un meurtre surhumain,
Quand de joie et d’horreur la France palpitante
Vit un père et ses fils, se tenant par la main,
A travers les éclairs d’une muraille ardente,
Passer en souriant, conduits par le Destin.
J'ai prié, j'ai pleuré, moi, fils d’un siècle impie, Le jour qu’à Notre-Dame, aux pieds du Dieu
sauveur, Une reine, une mère, 6 fatale grandeur!
Vint, la tête baissée, et par les pleurs maigrie, Prier pour ses enfants l’ange de la patrie, Et rendre grâce à Dieu, pâle encor de terreur.
Que la liberté sainte engendre la licence, C'est un mal, je le sais; et de tous les fléaux Le pire est qu’un bandit soit bâtard d’un héros. C’est un ardent soleil que celui de la France, Son immense clarté projette une ombre immense: Dieu voulut qu’un grand bien fît toujours de grands maux.
Oui, c’est la vérité, le théâtre et la presse Étalent aujourd’hui des spectacles hideux,
Et c’est en pleine rue à se boucher les yeux.
Un vil mépris de tout nous travaille sans cesse ; La muse, de nos temps, ne se fait plus prêtresse, Mais bacchante; et le monde a dégradé ses dieux.
Oui, c’est la vérité qu’à peine émancipée, L'intelligence humaine, hier esclave encor, A pris à tire-d’aile un monstrueux essor.
Nos hommes ont souillé leur plus vaillante épée, La parole, cette arme au sein de Dieu trempée, Dont notre siècle au flanc porte la lame d’or.
Oui, c’est la vérité, la France déraisonne ; Elle donne aux badauds, comme à Lacédémone, Le spectacle effrayant d’un esclave enivré.
C’est que nous avons bu d’un vin pur et sacré, Et, joyeux vigneron qu'un pampre vert couronne, Nous vendangeons encor d’un pas mal assuré.
Mais morbleu! c’est un sourd ou c’est une statue, Celui qui ne dit rien de la loi qu’on nous fait! Messieurs les députés ne visent qu’à l’effet.
Eh! pour l’amour.de Dieu, si votre âme est émue, Soyez donc trivial, comme on l’est dans la rue,
La Bruyère l’a dit; celui-là s’y connaît.
Une loi sur la presse! 6 peuple gobe-mouche!
La loi, pas vrai? quel mot! comme il emplit la bouche!
Une loi maternelle et qui vous tend les bras! Une loi, notez bien, qui ne réprime pas,
Qui supprime! Une loi, comme sainte nitouche, Une petite loi qui marche à petits pas!
Une charmante loi, pleine de convenance,
Qui couvre tous les seins que l’on ne saurait voir! Vous pouvez tout écrire en toute confiance ;
Votre intention seule est ce qu’on veut savoir. Rien que l'intention! Voyez quelle indulgence! La loi flaire un écrit; s’il sent mauvais, bonsoir!
Avez-vous insulté par quelque raiïllerie
Les hauts représentants de la société ?
Médîtes-vous d’un pair, ou bien d’un député?
L'’offense la plus grave a droit de seigneurie ; Les pairs vous jugeront, s’il plaît à la pairie; Sinon, c’est le pays, refait et recompté.
Avez-vous comparé dans quelque théorie L'état de république avec la royauté?
Avez-vous fait un rêve, et dit à la patrie
Ce que pour elle un jour vous auriez souhaité ? Les pairs vous jugeront, s’il plaît à la pairie; Sinon, c’est le pays, refait et recompté.
Avez-vous quelque place, ou bien quelque industrie, Dont les jours de juillet vous aient déshérité D'un vieux maître banni serviteur regretté,
Osez-vous à l'exil faire une flatterie ?
Les pairs vous jugeront, s’il plaît à la pairie; Sinon, c’est le pays, refait et recompté.
N’auriez-vous pas construit, pour quelque espiéglerie,
Au fond d’une campagne ou d’une métairie,
Un théâtre forain sur deux tréteaux planté?
Les pairs vous jugeront s’il plaît à la pairie,
Sinon, c’est le pays, refait et recompté;
Et vous verrez le bât dont vous serez bâté!
Mais monsieur le ministre a dit à la tribune
Que l’art était perdu, que le goût s’en allait ;
Que la loi, pour la scène, était ce qu'il fallait ;
Qu'’autrefois l’éloquence était chose commune,
Mais qu’en France, aujourd’hui, l’on n’en voyait aucune,
Et la chose, à l’ouir, parut claire en effet. .
Je voudrais bien savoir, pour la rendre plus claire,
Ce que c’est que ce goût dont on nous parle tant.
Le goût! toujours le goût!—Lorsque j'étais enfant,
J'avais un précepteur qui m'en disait autant.
Je vois bien trois mille ans depuis la mort d’'Homère ;
Mais depuis trois mille ans je ne vois sur la terre
Qu'un seul siècle « de goût » qu’on appelle le grand. C’est celui de Boileau, c’est celui de Corneille.
Mais enfin, monsieur Thiers, cette terre est bien vieille ;
Que ce siècle soit beau, soit grand, c’est à merveille,
Et je n’en dirai pas de mal assurément ;
Quand le diable y serait,ce n’en est qu’un, pourtant.
Est-ce une loi pour tous qu’un siècle dans l’histoire ? Parce que trois pédants m'ont farci la mémoire De je ne sais quels vers, à contre-cœur appris, N'est-il pour moi qu’un siècle, et pour moi qu’un
pays ?
Eh! s’il est glorieux, qu’il dorme dans sa gloire, Ce siècle de malheur! c’est du mien que je suis.
Dans quel temps vivons-nous, voyons, je vous en prie ?
Vivons-nous sous Louis quatorzième du nom ?
Alors portons perruque, allons à Trianon, Soyons des fleurs d’amour et de galanterie ; Enfin, décidez-vous, monsieur Thiers, ou sinon, Laissez-nous être au monde et vivre notre vie.
Serait-ce par hasard que « ce goût » si vanté Passerait à vos yeux pour quelque vieil usage ? Ne le croiriez-vous pas de la Grèce apporté?
Cela pourrait bien être, et vous pensez, je gage, Que ce goût merveilleux, dont vous faites tapage, Vient de la vénérable et sainte antiquité.
L'an de la quatre-vingt-cinquième olympiade (C'était, vous le savez, le temps d’Alcibiade,
Celui de Périclès, et celui de Platon),
Certain vieillard vivait, vieillard assez maussade . .. Mais vous le connaissez, et vous savez son nom: C'était Aristophane, ennemi de Cléon.
Lisez-le, monsieur Thiers, c’est un rude génie ; Il avait peu de grâce, et de goût nullement.
On le voyait le soir, devant l’Académie, Poser sa large main sur sa tempe blanchie, A l'ombre du smilax et du peuplier blanc.
Le siècle qui l’a vu s’en est appelé grand.
Quand son regard perçant fixait la face humaine, Pour fouiller la pensée, il allait droit au cœur; Mais il n'en montrait rien qu’un sourire moqueur, Jusqu'au jour où lui-même à la face d’Athène, Tout barbouillé de lie, il montaït sur la scène, Attaquait un archonte, et revenait vainqueur.
Il nommait par leur nom les choses et les hommes. Ni le bien, ni le mal, pour lui n’était voilé; Ses vers, au peuple même au théâtre assemblé, De dures vérités n'étaient point économes, Et s’il avait vécu dans le temps où nous sommes, A propos de la loi peut-être eût-il parlé.
« Étourdis habitants de la vieille Lutèce, Dirait-il, qu’avez-vous, et quelle étrange ivresse
Vous fait dormir debout? Faut-il prendre un bâton ?
Si vous êtes vivants, à quoi pensez-vous donc ? Pendant que vous dormez, on bâillonne la presse, Et la chambre en travail enfante une prison. »
On bannissaït jadis, au temps de barbarie;
Si l’exil était pire ou mieux que l’échafaud,
Je ne sais; mais, du moins, sur les mers de la vie On laissait l’exilé devenir matelot.
Cela semblait assez de perdre sa patrie.
Maintenant avec l’homme on bannit le cachot.
Dieu juste! nos prisons s’en vont en colonie!
Je ne m'étonne pas qu’on civilise Alger.
Les pauvres musulmans ne savaient qu’égorger ; Mais nous, notre océan porte à Philadelphie Une rare merveille, une plante inouie,
Que nous ferons germer sur le sol étranger.
Regardez, regardez, peuples du nouveau monde! N'’apercevez-vous rien sur votre mer profonde ? Ne vient-il pas à vous, du bout de l’horizon,
Un cétacée énorme, au triple pavillon ?
Vous ne devinez pas ce qui se meut sur l’onde, C’est la première fois qu’on lance une prison.
Enfants de l'Amérique, accourez au rivage!
Venez voir débarquer, superbe et pavoisé,
Un supplice nouveau par la mer baptisé.
Vos monstres quelquefois nous arrivent en cage;
Venez, c’est votre tour, et que l’homme sauvage Fixe ses yeux ardents sur l’homme apprivoisé.
Voyez-vous ces forçats que de cette machine On tire deux à deux pour les descendre à bord ? Les voyez-vous fiévreux et le fouet sur l’échine, Glisser sur leur boulet dans les sables du port? Suivez-les, suivez-les, le monde est en ruine; Car le génie humain a fait pis que la mort.
XXXIHII
Qu'’ont-ils fait, direz-vous, pour un pareil supplice ? Ont-ils tué leurs rois, ou renversé leurs dieux ? Non. Ils ont comparé deux esclaves entre eux; Ils ont dit que Solon comprenait la justice Autrement qu’à Paris les préfets de police,
Et qu’autrefois en Grèce il fut un peuple heureux.
Pauvres gens! c’est leur crime; ils aiment leur pensée,
Tous ces pâles rêveurs au langage inconstant.
On ne fera d’eux tous qu’un cadavre vivant.
Passez, Américains, passez, tête baissée;
Et que la liberté, leur triste fiancée,
Chez vous, du moins, au front les baise en arrivant.
Août 1835.
LE POÈTE
Du temps que j'étais écolier.
Je restais un soir à veiller
Dans notre salle solitaire.
Devant ma table vint s’asseoir
Un pauvre enfant vêtu de noir,
Qui me ressemblait comme un frère.
Son visage était triste et beau:
A la lueur de mon flambeau, Dans mon livre ouvert il vint lire.
Il pencha son front sur ma main, Et resta jusqu’au lendemain, Pensif, avec un doux sourire.
Comme j'allais avoir quinze ans,
Je marchais un jour, à pas lents, Dans un bois, sur une bruyère.
Au pied d’un arbre vint s’asseoir Un jeune homme vêtu de noir,
Qui me ressemblait comme un frère.
Je lui demandai mon chemin;
I1 tenait un luth d’une main,
De l’autre un bouquet d’églantine.
I1 me fit un salut d’ami,
Et, se détournant à demi,
Me montra du doigt la colline,
POÉSIES NOUVELLES A l’âge où l’on croit à l’amour, J'étais seul dans ma chambre un jour, Pleurant ma première misère.
Au coin de mon feu vint s’asseoir Un étranger vêtu de noir, Qui me ressemblait comme un frère.
Il était morne et soucieux; D'une main il montrait les cieux, Et de l’autre il tenait un glaive.
De ma peine il semblait souffrir, Mais il ne poussa qu’un soupir, Et s’évanouit comme un rêve.
A l’âge où l’on est libertin,
Pour boire un toast en un festin, Un jour je soulevai mon verre.
En face de moi vint s’asseoir
Un convive vêtu de noir,
Qui me ressemblait comme un frère,
Il secouait sous son manteau
Un haillon de pourpre en lambeau
Sur sa tête un myrte stérile,
Son bras maigre cherchait le mien,
Et mon verre, en touchant le sien, TN È et
Se brisa dans ma main débile.
Un an après, il était nuit,
J'étais à genoux près du lit
Où venait de mourir mon père.
Au chevet du lit vint s’asseoir
Un orphelin vêtu de noir,
Qui me ressemblait comme un frère,
Ses yeux étaient noyés de pleurs; Comme les anges de douleurs,
Il était couronné d’épine;
Son luth à terre était gisant,
Sa pourpre de couleur de sang, Et son glaive dans sa poitrine.
Je m'en suis si bien souvenu,
Que je l’ai toujours reconnu
A tous les instants de ma vie.
C’est une étrange vision;
Et cependant, ange ou démon, J'ai vu partout cette ombre amie.
Lorsque plus tard, las de souffrir, Pour renaître ou pour en finir, J'ai voulu m’exiler de France; Lorsqu’impatient de marcher, J'ai voulu partir, et chercher Les vestiges d’une espérance;
A Pise, au pied de l’Apennin;
A Cologne, en face du Rhin;
A Nice, au penchant des vallées; A Florence, au fond des palais;
A Brigues, dans les vieux chalets; Au sein des Alpes désolées ;
À Gênes, sous les citronniers;
A Vevay, sous les verts pommiers Au Havre, devant l'Atlantique;
À Venise, à l’affreux Lido,
Où vient sur l’herbe d’un tombeau Mourir la pâle Adriatique;
Partout où, sous ces vastes cieux, J'ai lassé mon cœur et mes yeux, Saignant d’une éternelle plaie; Partout où le boiteux Ennui, Traînant ma fatigue après lui, M’a promené sur une claie;
Partout où, sans cesse altéré
De la soif d’un monde ignoré,
J'ai suivi l'ombre de mes songes; Partout où, sans avoir vécu,
J'ai revu ce que j'avais vu,
La face humaine et ses mensonges;
Partout où, le long des chemins, J'ai posé mon front dans mes mains Et sangloté comme une femme; Partout où j'ai, comme un mouton Qui laisse sa laine au buisson,
Senti se dénuer mon âme;
Partout où j'ai voulu dormir, Partout où j’ai voulu mourir, Partout où j'ai touché la terre,
Sur ma route est venu s’asseoir
Un malheureux vêtu de noir,
Qui me ressemblait comme un frère.
Qui donc es-tu, toi que dans cette vie Je vois toujours sur mon chemin ?
Je ne puis croire, à ta mélancolie, Que tu sois mon mauvais Destin.
Ton doux sourire a trop de patience, Tes larmes ont trop de pitié.
En te voyant, j'aime la Providence.
Ta douleur même est sœur de ma souffrance :
Elle ressemble à l’amitié.
Qui donc es-tu ? — Tu n’es pas mon bon ange; Jamais tu ne viens m’avertir.
Tu vois mes maux (c’est une chose étrange!) Et tu me regardes souffrir.
Depuis vingt ans tu marches dans ma voie, Et je ne saurais t’appeler.
Qui donc es-tu, si c’est Dieu qui t’envoie ?
Tu me souris sans partager ma joie, Tu me plains sans me consoler!
Ce soir encor je t’ai vu m’apparaître.
C’était par une triste nuit.
L’aile des vents battait à ma fenêtre; J'étais seul, courbé sur mon lit.
J'y regardais une place chérie, Tiède encor d’un baiser brülant;
Et je songeais comme la femme oublie,
Et je sentais un lambeau de ma vie, Qui se déchirait lentement.
Je rassemblais des lettres de la veille,
Des cheveux, des débris d’amour.
Tout ce passé me criait à l'oreille
Ses éternels serments d’un jour.
Je contemplais ces reliques sacrées,
Qui me faisaient trembler la main:
Larmes du cœur par le cœur dévorées, Et que les yeux qui les avaient pleurées
Ne reconnaîtront plus demain!
J'enveloppais dans un morceau de bure Ces ruines des jours heureux.
Je me disais qu’ici-bas ce qui dure, C’est une mèche de cheveux.
Comme un plongeur dans une mer profonde, Je me perdais dans tant d’oubli.
De tous côtés j’y retournais la sonde,
Et je pleurais seul, loin des yeux du monde, Mon pauvre amour enseveli.
J'allais poser le sceau de cire noire Sur ce fragile et cher trésor.
J'allais le rendre, et, n’y pouvant pas croire, En pleurant j’en doutais encor.
Ah! faible femme, orgueilleuse insensée, Malgré toi tu t’en souviendras!
Pourquoi, grand Dieu! mentir à sa pensée ?
Pourquoi ces pleurs, cette gorge oppressée, Ces sanglots, si tu n’aimais pas?
Oui, tu languis, tu souffres et tu pleures; Mais ta chimère est entre nous.
Eh bien, adieu! Vous compterez les heures Qui me sépareront de vous.
Partez, partez, et dans ce cœur de glace Emportez l’orgueil satisfait.
Je sens encor le mien jeune et vivace,
Et bien des maux pourront y trouver place Sur le mal que vous m'avez fait.
Partez, partez! la Nature immortelle N’a pas tout voulu vous donner.
Ah! pauvre enfant, qui voulez être belle, Et ne savez pas pardonner!
Allez, allez, suivez la destinée;
Qui vous perd n’a pas tout perdu.
Jetez au vent notre amour consumée; — Éternel Dieu! toi que jai tant aimée,
Si tu pars, pourquoi m’aimes-tu ?
Mais tout à coup j'ai vu dans la nuit sombre Une forme glisser sans bruit.
Sur mon rideau j’ai vu passer une ombre; Elle vient s’asseoir sur mon lit.
Qui donc es-tu, morne et pâle visage, Sombre portrait vêtu de noir ?
Que me veux-tu, triste oiseau de passage ?
Est-ce un vain rêve? est-ce ma propre image Que j’aperçois dans ce miroir ?
Qui donc es-tu, spectre de ma jeunesse, Pèlerin que rien n’a lassé?
Dis-moi pourquoi je te trouve sans cesse Assis dans l’ombre où j’ai passé.
Qui donc es-tu, visiteur solitaire, Hôte assidu de mes douleurs ?
Qu’as-tu donc fait pour me suivre sur terre?
Qui donc es-tu, qui donc es-tu, mon frère, Qui n’apparais qu’au jour des pleurs ?