PRÉFACE
Au moment où il me faut résumer en ces pages liminaires les impressions multiples éveillées en moi par la collection de M. Marczell de Nemes, — collection rare, précieuse, attachante, amusante et grave à la fois, réfléchie, admirable, — il me vient une inquiétude : j'ai peur de ne pas dire suffisamment tout le mérite de l'amateur, qui a employé un quart de siècle à la former, et j'ai, d'autre part, conscience qu'il convient de ne point m'abandonner à de trop longues dissertations sur les œuvres plus loin décrites, non plus que sur l'idée directrice qui a déterminé le choix du collectionneur. Et cependant, pour un critique éperdument épris des choses de l'art, quel plus bel objet, capable de solliciter son besoin de s'exprimer, que cette incomparable symphonie de beauté dont M. de Nemes a eu le souci que toutes les parties fussent orchestrées par le génie de cinq siècles !
Quand je prononce les mots : cinq siècles, je n'entends pas laisser prévoir un examen de la collection au point de vue d'une chronologie à ressources mnémotechniques : ce serait méconnaître
les principes mêmes qui ont guidé M. de Nemes ; j'entends, au contraire, chercher l'unité de la signification esthétique, de la vibration esthétique, non pas seulement chez des artistes d'une même étape contemporaine , mais chez tous les artistes de tous les temps, qui ont eu, en regardant la vie, l'humanité, le rêve, et en l'interprétant avec de la couleur, d'identiques émotions et des procédés adéquats d'expression matérielle. Les artistes qui tiennent le dessin pour une nécessité primordiale de l'expression, — comme le dessin est une convention graphique, contrôlée par la réflexion, — ces artistes-là sont marqués d'une caractéristique d'éducation et d'époque, qui ne se répète pas inconsciemment, mais qui ne se répète que par l'effet d'une volontaire imitation. Chez les coloristes, au contraire, le tempérament obéit à une émotivité essentiellement humaine, et il n'est pas étonnant qu'à des époques, même très distantes l'une de l'autre, des artistes, animés d'une même sensibilité naturelle, aient éprouvé devant les mêmes équations chromatiques, les mêmes chocs sensibles ; que ces chocs se soient mêmement répercutés sur leur entendement et qu'ils aient cherché, trouvé et pratiqué une même technique pour servir le langage nécessaire à leurs expressions.
Sous le bénéfice de cette remarque, on constate aisément que M. de Nemes a une spéciale prédilection pour les coloristes ; et que c'est à eux, et à eux seuls, qu'il a réservé bon accueil dans sa collection. Mais, parmi les coloristes, il y a, en même temps que des analogies, des différences ; et si l'on considère que dans sa collection, M. de Nemes a fait une place, large exceptionnellement, à l'œuvre du Greco, on est tenté, pour étudier la collection
dans son esprit même, d'instituer une classification un peu sommaire, qui aura au moins le mérite d'être précise et claire : les œuvres créées avant le Greco, et les œuvres créées après le Greco.
Et, puisque c'est le Greco qui va nous servir de pivot dans notre étude, cherchons donc à le définir à l'aide des œuvres de lui qui sont l'enchanteresse parure de la collection de Nemes. Je ne connais pas de musée ni de collection aussi riches que la collection de Nemes en chefs-d'œuvre du maître tolédan, et je ne crois pas que de longtemps les amateurs auront une pareille occasion d'en pouvoir acquérir.
Le temps n'est plus où les gens, pour excuser leur incompréhension, se contentaient de traiter Domenico Theotokopuli, dit El Greco, de fou, de mauvais peintre, d'artiste justement oublié. On s'est donné la peine de bien regarder et d'analyser l'œuvre du maître, d'en pénétrer le sens mystérieux et profond, d'en étudier l'influence considérable, — pour ne pas dire universelle, — sur toutes les écoles de coloristes qui sont venues après lui ; on s'est souvenu que Velazquez a dit de lui qu'il était a le Père, le Dieu de la peinture », et la lumière s'est faite : on a saisi toute l'ampleur du génie qu'évoquait ce seul nom : Greco ; religieux et mystique tour à tour, réaliste et humain, émouvant, gigantesque, sublime toujours !
Certes, le Greco a conçu en peintre son œuvre de peintre ; mais il a modifié son harmonie, sa matière, je dirais presque sa vision, suivant la mesure de pensée, la mesure de métaphysique même qu'il souhaitait d'exprimer dans ses œuvres ; de là ces manières différentes, qui ne sont nullement le fait d'une évolution successive
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de métier, mais qui sont voulues par cette nécessité de parler des idiomes différents pour traduire non seulement des idées différentes, mais des symboles différents ou mieux les degrés différents dans la hiérarchie des figures sacrées que la Foi a vêtues de symboles. N'oublions pas que Domenico Theotokopuli (1547-1614) a vécu pendant la seconde moitié du xvie siècle, dans cette ville construite sur le roc, citadelle et couvent à la fois, où la culture chrétienne imposait impérieusement sa discipline, tandis qu'un vieux ressouvenir arabe laissait flotter sur les âmes l'énigme instinctive d'un fatalisme obsédant. De là chez le peintre, en même temps qu'un haut espoir inspiré par l'obéissance au dogme, une pertinente inquiétude de ce que la vie terrestre réserve à l'individu.
Quand il peint Y Inquisiteur Fernando Nifw de Guevara, ou Louis de Gonzague, non encore nimbé de sainteté, il demeure sur le terrain d'une représentation étroitement humaine; il est réaliste, fortement réaliste : sa vision et sa matière s'efforcent à la signification des caractères individuels : ces hommes, agités de passion, nous apparaissent dans l'œuvre du Greco tels qu'ils furent : ils vivent, et ils mourront.
Dans la Sainte Magdeleine, dans le Saint André, de même dans Jésus portant sa Croix ou dans Jésus bafoué par les soldats, le caractère d'humanité s'additionne d'un caractère moins fugitif : les êtres appartiennent déjà à une vie religieuse qui les hausse hors de la contingence terrestre : l'âme, illuminée de divinité, déborde la forme corporelle.
Dans les admirables Sainte Famille, le peintre ne demande à la forme extérieure que le minimum de signes réels, nécessaires à
l'expression, mais il s'élève en plein idéal à une beauté surhumaine qui a toute la tendresse et toute la force d'une prière ; il organise autour des figures un décor qui ne participe à rien de mesquin ni de concret ; les saintes images surgissent dans un rêve de radieuse éternité.
Enfin, dans les autres œuvres, l'Annonciation, Jésus au mont des Oliviers, Y Immaculée Conception, le peintre s'est plus encore éloigné de ce qui eût par trop signifié la vie réelle ; il a trouvé le verbe qui le mieux s'adaptait à une représentation divine , en concert avec toute la hiérarchie des figures célestes, cette hiérarchie dont saint Denis l'Aréopagite a établi l'ordre . Dans une troublante intensité de clarté , lumière d'aube dont la source se dérobe en un mystérieux Infini, il montre les acteurs les plus augustes du drame chrétien, entourés des Chérubins et des Vertus, des Archanges et des Dominations, des Puissances des Trônes et des Anges, tels que nulle autre imagination humaine ne les a pu rêver plus purs magnifiquement. Et c'est parce que son art s'élevait à la conception, jusqu'alors ignorée, de l'immarcescible, et que son génie manifestait l'état de plénitude et d'épanouissement de sa pensée, qu'on a traité le Greco de fou !
Aujourd'hui, la cause du maître illustre de Tolède est gagnée, et les œuvres de lui, dont je donne plus loin la description, vaudront à son art si puissant, si robuste, si rempli d'idée et d'inspiration, une manière d'apothéose.
« Dès que l'homme, a écrit Lamennais, a la vision du beau, qui est le vrai manifesté dans une forme sensible, il s'unit à lui par l'amour et cherche à le reproduire dans ses œuvres, à y
incarner l'exemplaire divin que contemple l'œil interne. Voilà l'art, et l'art humain n'est qu'un rayonnement de l'art, si on peut le dire, de Dieu même. »
Et Greco n'a pas fait autre chose.
Et maintenant passons en revue les œuvres qui sont antérieures au Greco.
Dans cette partie de la collection de Ne mes, les écoles d'Italie sont représentées par des pages d'un intérêt primordial , des pages qui nous rappellent combien une certaine convention semble avoir tenu, pendant plus de deux siècles, tous les artistes italiens, à quelque foyer qu'ils aient été formés, sous une discipline inflexible, lorsqu'il s'agissait de la représentation des figures sacrées; telles les figures de la Vierge et des saints, dans le beau triptyque, auquel, non sans raison, on a attaché le nom du Florentin Agnolo Gaddi -, telles encore les figures, — dans un décor si naïf, — de V Entrée de Jésus à Jérusalem du Vénitien Giambono. Cette convention, nous la retrouvons, plus affinée, dans la Naissance de Jésus de Botticelli; plus dramatique, parce que plus harmonieuse, dans l'admirable Lamentation autour du Christ, de Sebastiano di Bartolo Mainardi; plus majestueuse, en sa calme harmonie esthétique, dans la Vierge, l'Enfant et le Donateur, de Giovanni Bellini, où le maître padouan, déjà sous l'influence de Mantegna, n'a pas encore abdiqué son sentiment original et le concept plastique de ses débuts.
Mais, quand il s'agit d'un portrait, comme les artistes s'affran-
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chissent des formules exigées par la discipline religieuse : regardez le portrait d'homme de Cariani d'une si noble attitude, dans ce décor d'été radieux; celui de G. B. Moroni, d'une vérité intense, ceux des Donateurs, de l'Homme à la main tenant des gants et de l'Homme à la longue barbe, de Jacopo Tintoretto, — mais ici nous avons affaire à un contemporain du Greco ; — c'est la vie même, c'est le caractère individuel surpris en pleine palpitation; ce sont les types d'autrefois qui semblent bien être les types de toujours. Pour ne point revenir sur les Italiens, de la collection de Nemes, je veux tout de suite, sans m'occuper de leur date de création et laissant aux amateurs le soin de préciser la chronologie et de marquer les influences manifestes, signaler parmi les œuvres remarquables : la séduisante page de Véronèse, Venise en adoration devant V Enfant Jésus, la scène rustique d'un réalisme violent de J. Bassano ; la Résurrection du Christ de Jacopo Tintoretto et du même maître une large et savante interprétation de la parabole de la Femme adultère ; et je me garde d'oublier les deux savoureuses esquisses de J. B. Tiepolo, l'une d'une Assomption de la Vierge, pour un tableau d'autel, l'autre pour un plafond à sujet allégorique, et une très curieuse page de Guardi, des ruines antiques, qui nous changent des Guardi habituels.
Les primitifs des Écoles néerlandaise et allemande ne sont pas nombreux ici , mais ils sont d'une qualité exceptionnelle , avec des chefs-d'œuvre de Gérard David, Hans Baldung Grun, B. Bruyn, Cranach le vieux et Cranach le jeune.
Gérard David ! Celui-là ne s'embarrasse pas d'exigences traditionnelles : dans le sillon de Memling et de Van der Goes, il pense qu'il peut chanter le cantique divin, sans forcer la langue essentielle de l'humanité ; et, pour adresser sa prière au Créateur, il le glorifie dans sa créature. Et ce primitif est éternellement moderne !
Sa Mise an tombeau est d'une simplicité poignante : point d'emphase : la tragédie qui a bouleversé le monde s'est achevée : maintenant c'est le drame intime qui continue : autour du Sacrifié divin, celui et celles qui pleurent le sacrifice : des mains jointes au-dessus d'une chair pantelante ; des regards silencieux : une douleur si profondément humaine, qu'elle s'étendra à toute l'humanité, pour tous les siècles.
La Vierge allaitant V Enfant Jésus ; une page encore de sublime beauté, parce que le peintre n'a pas cherché autre part que dans la nature telle qu'elle vibrait sous son regard, le geste vrai et simple de la femme en sa fonction maternelle . Et quelle couleur ! Quelle richesse de ton, quelle science parfaite des rapports et des harmonies , quel enchantement dans les figures, quelle splendeur dans le paysage qui est tout sève, atmosphère, ciel, lumière !
B. Bruyn, l'un des maîtres les plus intéressants du xvie siècle, l'un de ceux, peut-être, qui sont encore le moins complètement connus à notre époque, ne se défend pas dans l'ordre général de sa composition la Vierge, sainte Anne, saint Jérôme et un donateur, de céder quelque peu au goût italien ; et cependant il y a, dans cette œuvre, une verve d'exécution et une maîtrise, qui suppléent à un excès de sagesse dans le sentiment, et, par conséquent, à une mesure
trop réduite de passion ; il est vrai que lorsque B. Bruyn peint un portrait, cette volonté de demeurer vrai sans céder à l'entraînement de la sensibilité lui permet une pénétration psychique de son modèle, pénétration étrangement aiguë qui le fait souvent supérieur à son maître, ainsi qu'on en peut juger par le beau portrait de la collection de Nemes.
Et Lucas Cranach, le vieux ? s'amuse-t-il assez à multipler le détail réaliste, par où s'intensifie l'expression de la vie, dans ses œuvres, — comme Y Annonciation à Joackim, plus loin décrite, — qu'impreigne un sentiment religieux d'un accent irrésistible.
Et Hans Baldung Grun, donc ! Celui-là, quittant les paraboles de l'Évangile ou les épisodes de l'Ancien Testament, se tourne volontiers vers l'antiquité païenne, et c'est une autre vision, une autre étude, mais la vérité toujours : analysez la page maîtresse ici rayonnante, Vénus et Cupidon. Cupidon n'est ici que pour justifier un titre emprunté à la fable ; ce que le peintre a voulu surtout, c'est figurer, dans la beauté insolente et nue, la forme adorable et superbe , la génératrice des êtres , le frisson sensuel dominateur , allumeur de rêve, d'espoir, d'angoisse, d'amour ; parfum qui enivre et qui tue; voix de l'instinct qui nous appelle à tous les héroïsmes, ou nous entraîne à toutes les détresses. Comme elle est belle ! Comme elle est calme ! Comme elle est implacable !
D'ailleurs, dans toutes leurs œuvres ces primitifs nous enchantent par leur naïveté naturelle, faite d'un effort énorme de science; ces maîtres avaient un sens spécial de la beauté, une beauté qui jamais ne confond l'idéal avec la chimère; de la noblesse, de la passion qui met une clarté dans les regards, une palpitation dans le cœur;
ils s'appliquaient à ce que leur mysticisme fût intelligible pour la foule; ils voulaient qu'un souffle de vie, — de vie pareille à la leur, — passât dans les images qu'ils créaient, et ils possédaient sans déclamation, sans vaines fanfares, sans artifices conventionnels, le secret de l'expression vraiment religieuse, qui n'est qu'une expression de nature réelle, avec une émotion plus désintéressée.
Gérard David, Cranacli, Bruyn, Baldung Grun, ce sont des sincères , des croyants , des cerveaux lucides et des attendris ; ils ne pensaient pas qu'ils pussent donner aux types saints ou mythologiques qu'ils représentaient , une figuration plus intéressante que celle des êtres qui les entouraient, et qui leur étaient chers ; et c'est pourquoi, avec leur absence voulue de couleur locale^ avec leur mépris de la recherche archéologique, ils nous apparaissent si grands, si robustes, si magnifiques d'audace et de santé.
Le chapitre des Hollandais du xvne siècle, dans la collection de Nemes, est particulièrement savoureux, avec, en son premier feuillet, l'éclatant portrait du père de Rembrandt, l'une des œuvres les plus importantes et les plus significatives de la jeunesse du peintre, ou du moins de sa première étape en pleine maîtrise; car il est impossible de ne point reconnaître, dans cette figure si sérieusement étudiée et si complète d'exécution, un talent en possession absolue de ses qualités originales, de son génie.
A côté de ce morceau qui est un régal, la collection montre encore du maître deux petites têtes autour desquelles bien des compétitions vont se lever.
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Et près des Rembrandt, je veux signaler tout de suite, et en courant , — car il faut me borner , — l'extraordinaire portrait d'homme de Frans Hais, peint de verve magistralement; le portrait de Geertruy Marseys, par J.-G. Cuyp, d'un caractère si vécu, le paysage grandiose d'A. Cuyp, avec au premier plan ces deux vaches couchées qui sont d'une étude d'ostéologie à défier tous les animaliers de tous les temps et de tous les siècles ; les Joueurs de Trictrac, une scène d'une truculente souplesse d'exécution de Th. de Keyser; le Portrait de famille de Nicolas Maes, qui peut tenir sa place, avec éclat, à côté de la production immense de son maître; les Joueurs de Quilles, l'une des meilleures et des plus amusantes peintures de Jacob A. Duck; la délicieuse intimité, le Buveur de Brekelenkamp, avec un geste et une silhouette de femme vue de dos, d'une suprême élégance ; la scène du cabaret d'Adriaen Van Ostade, et du meilleur ; un petit portrait de femme de Terborch ; un paysage, d'une atmosphère blonde de Ph. Koninck ; une réunion de chevaux et de cavaliers de Philips Wouwerman, comme il sait les peindre, quand il est en veine de créer un chefd'œuvre, des poissons et des fruits de Van Beijeren, etc.
Et, j'arrive au chapitre de l'école flamande du xvne siècle également, avec Rubens, Van Dyck, Teniers, Snyders, Jan Fyt et Jan Siberechts. Rubens est ici représenté par ce qu'il y a de plus attrayant dans son art, par un portrait et par des esquisses; le portrait admirable de Y Archevêque Antoine Triest, et les esquisses, la Femme de V Apocalypse et la Mise au tom-
beau, deux œuvres que Rubens a établies dans la force du génie, et qui portent en elles sa palpitation émouvante. Van Dyck se fait admirer auprès de son maître, avec le portrait du cardinal Domenico Rivarola; et c'est une occasion de comparer les deux natures de peintre mises ainsi en présence, et de préciser que l'admiration que l'on peut avoir pour l'un n'est pas incompatible avec celle qu'il peut plaire d'accorder à l'autre.
Van Dyck! un nom qui rayonne, mais d'un rayonnement qui n'atténue en rien la superbe lumière irradiant autour de l'immortalité de Rubens. Dans l'admiration que le génie de Van Dyck éveille, il faut, si l'on veut porter un jugement sain, faire la part de ce que l'élève doit au maître ; certes, Van Dyck a procédé de Rubens, et il ne s'en cachait pas; il avait trop travaillé sous sa direction pour que sa main ne s'habituât pas à certaines pratiques qui lui étaient propres ; et le génie de Rubens était trop réellement le génie d'une race, pour qu'un peintre formé à la même école et appartenant à la même race, en pût secouer ainsi la tradition tenace et chère. Mais quand on a examiné le peintre sous ce rapport spécial de sa genèse d'éducation, son génie se dégage nettement, et dans ses portraits il apparaît avec ses qualités de charme et de séduction, avec sa distinction et son allure qu'il sait allier de puissance; il y a en outre dans sa manière de traduire sa vision, une part constante d'idéalisme; ayant gardé de son enfance auprès d'un père très religieux, la préoccupation de Pâme chargée de dominer la matière, il ne dissimule pas dans ses têtes ses recherches de psychologue, et c'est pourquoi il les anime, comme dans le portrait
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de la collection de Nemes, d'une si aiguë intensité d'expression. Des autres œuvres flamandes de la collection , je ne peux que signaler le curieux tableau où Teniers peint sous deux aspects un cheval blanc, dont la robe tachetée de gris avait surpris et piqué au vif son attention ; les natures mortes si richement ordonnées de Snyders, et de Jan Fyt, et les paysannes dans des paysages, d'un caractère si particulier, de Jan Siberechts.
Si désireux que M. de Nemes ait été de faire une large place dans sa collection à l'art du xixe siècle, il ne voulut pas que le xvme siècle en fût absent, et les œuvres de cette époque qu'il a retenues sont là comme un trait d'union entre le xvue et le xixe siècle : c'est un portrait de femme, d'une maturité épanouie, presque flamande, de J.-M. Nattier; c'est le portrait du général Campbell, d'un prodigieux éclat par Raeburn; c'est encore le portrait du comte de Guilford par Thomas Lawrence; ce sont enfin quelques œuvres de tout premier ordre de Goya, qui fait ainsi escorte au triomphant Greco, de Goya qui apparaît ici sous les trois aspects de son puissant génie de coloriste : décorateur avec les jeux d'enfants, pour une tapisserie; peintre de mœurs et fantaisiste des foules, avec V Eviter rement de la Sardine, et portraitiste, avec la souriante, coquette et brillante image de Gasparini.
Je dois m'arrêter ici, au seuil de la partie de la collection réservée aux œuvres du xixe siècle. Mais cette partie est trop
importante, elle fait trop d'honneur au goût éclairé, à la vraie et juste passion de l'art de M. de Nemes, pour que je ne m'y arrête pas dans cette présentation d'ensemble de la magnifique collection.
Le regretté V. Tschudi, qui avait parfaitement compris quelle idée directrice avait guidé M. de Nemes dans la composition de sa collection, afin qu'elle fût un lumineux agent d'éducation esthétique, et qui obtint de lui, qu'après avoir été montrée à Budapest aux compatriotes mêmes du collectionneur, elle fût en des expositions à Munich et à Dusseldorf, offerte à l'étude du public allemand, V. Tschudi a, dans une savante préface, écrit cette phrase qui pourrait servir d'enseigne à la collection : « L'art ancien ne nous apparaît sous un nouveau jour que si ses tendances secrètes tendent à réapparaître dans l'art de notre époque. » Et c'est cette possibilité de noter les tendances secrètes de Fart ancien dans les œuvres des peintres de notre temps, que nous permettent les chefs-d'œuvre de l'école française, que M. de Nemes s'est plu à installer dans sa collection.
Certes, il serait, pour moi, d'une tentation dominante d'analyser ces œuvres, au point de vue de l'apport de chacune dans l'art contemporain ; mais ce serait empiéter sur le travail réservé au critique éminent chargé de la seconde partie de ce catalogue, et il ne me reste plus qu'à conclure.
Conclure ? Est-ce bien nécessaire, au sens étroit du mot ? Cet ensemble à la constitution duquel tant de volonté, d'efforts, de temps et aussi de capitaux ont été dépensés, va être dispersé : allons-nous gémir ? Nullement. Il est peu des chefs-d'œuvre ici
réunis qui ne comptent pour le moins dix amateurs hantés de la soif de les posséder, et cette dispersion va être de la joie pour ceux que les enchères favoriseront ; alors ce qu'il convient, tandis que le temps n'a pas encore tourné le dernier feuillet de la symphonie organisée par M. de Nemes, et tandis que sous nos yeux nous avons l'enchantement de ce que l'art multiple a enfanté, c'est de nous rappeler cette pensée de Balzac, qui nous met en garde contre les jugements imprudents et rapides, devant le labeur patient et réfléchi des maîtres.
« Le génie a pour mission de chercher, à travers les hasards du vrai, ce qui doit sembler probable à tout le monde. »