‹ Collections et Collectionneurs Limousins: La Collection TailleferChapitre 2 sur 2 · IMPRIMERIE ET LIBRAIRIE LIMOUSINE · texte numérisé non relu

IMPRIMERIE ET LIBRAIRIE LIMOUSINE

V H. DUCOURTIEUX

7, HUE DES ARENES, 7

Va? A/

Il existait encore à Limoges, entre 1820 et 1830, un certain no. bre d'émaux peints de la belle époque, conservés dans les maiso bourgeoises et à quelques foyers d'artisans aisés.

Les possesseurs de ces objets y tenaient comme à des souven: de famille et à cause des sujets pieux représentés sur la plupa mais ïts n'attachaient, pour ainsi dire, aucun intérêt d'art à ces j tits tableaux, qu'on apercevait dans la chambre principale de la m son ou même dans la cuisine, accrochés aux deux cotés du trume de la cheminée invariablement surmontée du crucifix et de la bn che de buis des Rameaux.

Gomment s'étonner du peu d'attention qu'on accordait aux o vres de nos émailleurs dans leur pays d'origine? A Paris mén sous l'Empire et la Restauration, les plus belles peintur les coupes les plus admirablement décorées des Léonard Lin sin et des Pierre Courteys se donnaient pour quelques centaii de francs. Telle pièce dont le prix a atteint cinquante ou soixa mille francs en vente publique au cours de ces vingt derniè années, avait été, un quart de siècle plus tôt, achetée douze ou quii louis, ou troquée contre quelques marchandises de valeur coura et d'usage journalier : une glace ou un buffet par exemple. A égard, les choses se passaient a Limoges comme ailleurs, et n'est guère de famille de notre ville où ne se conserve quelque an dote piquante, attestant te peu de cas que nos ancêtres faisai' de leurs émaux.

Le séjour en Limousin de quelques fonctionnaires intelligents le signal de l'émigration de tout le vieux mobilier auquel nos pè

lue lentement, malaisément, ils se déobjets nouveaux.

les gens de goût : ce qui ne les empêjiles; ils surent persuader à leurs hôtes débarrasser de toutes ces vieilleries, essinait déjà vers les vraies traditions gtenips abandonnées. Le romantisme certains préjugés, certaines données i déposant dans les esprits des germes presque instantanément, les autres s'y en âge et la Renaissance, que la majes- 'ail presque effacés de la mémoire du place dans l'histoire. Cette place était Grèce et Rome que la rhétorique de ait fait refleurir, et à qui les gloires pas nui. Grecs et Romains commeneur temps ; on en paraissait rassasié, es sèches évocations du trop classique regards et ne suffisaient plus à salisoùt ni les aspirations de l'esprit en non nouveaux.

dès l'aube du romantisme, que de la :r dans les mœurs. Leur esprit en éveil >ourrait profiter de la révolution qui L'industrie vint plus tard avec ses imianl son avènement, le simple trafic eut ure et dès avant 1830, curieux, collecnt mis en quête. Les épaves du passé, ictère artistique, ils le comprenaient, lérir une valeur d'autant plus grande nait depuis des siècles, avait amené beaucoup d'objets. Par suite, la valeur celle assignée à l'objet par son mérite jue si ces idées hantaient quelques eslimousine dans son ensemble y restait lite elle-même de la société ne songeait ivolutionner autre chose que la littérammenl, à l'instigation des gens de goût eure, se débarrassait de son vieux molles neufs. Parmi ces gens de goût, les très avaient dans la capitale d'utiles re- . Pour l'instant, nul ne songeait à donur simple et sévère, à peu près confor-

lable, au mobilier ample et solide d'aman ; on reléguait au grenier les grandes armoires de chêne, les lourds buffets de noyer; on voyait partir sans tristesse les tapisseries si animées et (Tune gamme de couleurs si bien eu harmonie avec l'antique ameublement, les fines peintures sur cuivre, les merveilleuses broderies, les émaux aux tons si éclatants et si doux à la fois. On remplaçait tout cela par des papiers peints d'un effet plus ou moins décoratif, par des meubles légers, par des lithographies ou des gravures dans le goût moderne.

Nos pères étaient conquis et rajeunissaient leurs vieilles demeures. Pour mettre à la modeleur inlérieur, les plus riches s'adressaient aux fournisseurs luxueux de Paris ; la plupart demandaient tout simplement leur nouveau mobilier aux tapissiers de Limoges, où venaient précisémentdes'ouvrirdes magasins bien approvisionnés et déjà pleins de tentations. Les vieux Limogeauds touiefois eurent en général le bon esprit de garder leurs meubles Louis XV et Louis XVI. On en trouve encore de beaux spécimens dans nombre de maisons. Tout le reste fut relégué dans les galetas ou vendu à vil prix. Les émaux, compris, comme nous l'avons dit, dans la proscription générale, furent cédés pour presque rien, ou donnés aux personnes obligeantes qui avaient ouvert les yeux aux infortunés Limousins sur la tristesse de leur intérieur, la ridicule antiquité et la simplicité mesquine de leur mobilier.

Semblable campagne se poursuivait dans les communes rurales. On persuadait au clergé qu'il devait rajeunir, lui aussi, la décoration des églises et leurs ornements. On faisait la chasse aux vieilles statues; les reliquaires qui avaient survécu à la Révolution étaient traqués, décriés, mis au rebut,, puis recueillis par d'obligeants mercantis qui traversaient le bourg par le plus inexplicable des hasards et qui voulaient bien en offrir quelques écus aux fabriques, misérables depuis la Révolution.

Combien de châsses artistiques, de croix intéressantes, de riches broderies ont été dans la première moitié de ce siècle vendus à vil prix! Combien de fragments précieux de l'art ancien troqués contre un modeste ornement ou un de ces Chemins de Croix dont le temps et la poussière n'ont pas réussi, au bout de cinquante ou soixante ans, à atténuer les violentes couleurs !...

Deux préfets de la Haute-Vienne, M. le baron deThéïs et M. Germeau, comptèrent parmi les amateurs de la première heure, et par conséquent parmi les mieux partagés. Le premier se forma en moins

rite de France, sa femme, par Léonard Urne Marguerite, sœur de François I", par le même, des émaux peints produisit, à elle seule, plus ds

Mentionnons encore la collection de M. cleMai sieurs années Limoges sous le second empire et toutee qui yreslait de beau en fait d'émaux peir de Louis-Philippe ne nous avaient pas laissé gr veur général de Napoléon III ne nous laissa ri vendit du 16 au 19 avril 1866 : une einquantaii figuraient, parmi lesquels nous signalerons un t posé de douze pièces, représentant la Passion première période de notre production.

Voilà comment les émaux de Limoges ont pourquoi ceux qui méritent l'attention des ami dans notre ville.

Les collectionneurs ont été de touttemps peu r sin. Il faut penser que le goût des objets d'art ; sèment dans notre air, dont la pureté n'exclut p; deur. Au moyen âge, on ne doit chercher, en tères, ni bibliothèque ni richesses artistiques évoques ont joui d'une opulence relative et ■ certain luxe; on ne voit pas qu'aucun d'eux ail ensemble d'objets rares ou précieux méritant trésor de la cathédrale était assez modeste. Nos restèrent pour la plupart fort pauvres jusqu'à de la Renaissance, à la vérité, le goût des : belles pant, l'habitude s'introduisit au sein des con: quelles ces églises donnaient asile, de dote pièces d'orfèvrerie et de riches ornements. 1 de ces associations, de celle du Saint-Sacremei du-Queyroix elle-même, ne parait avoir compri bre de pièces.

L'abbaye de Saint-Martial, au contraire, qui p cle quatre cent cinquante manuscrits, renferm assez reculée, non seulement des pièces d'orfè valeur, mais des ivoires, des statues, des éto broderies, de riches bannières. Le trésor de G:

— Et qu'allez-vour chercher à Pierrebuffière, si je ne suis pas trop curieux?

— Ma foi, je puis bien vous le dire, mon cher Rochoux : je vais y acheter des émaux.

— Des émaux, Monsieur Mannheim ! Est-ce qu'il y a encore des émaux dans ce pays?

— Parfaitement, et de très beaux.

— En êtes-vous bien sûr?

— Si j'en suis sûr! Voilà une lettre que j'ai reçue samedi dernier et sur laquelle je me suis mis en route...

— Trop tard. Monsieur Mannheim, trop tard! J'étais parti la veille, et les oiseaux sont dénichés. Remerciez-moi de vous épargner la fatigue et la dépense du voyage de Pierrebuffière ; c'est bien assez d'être venu de Paris.

—Comment! La collectionDépéret! Les émaux de Pierrebuffière?. . .

— N'appartiennent plus aux héritiers Dépéret et ont pour toujours quitté Pierrebuffière depuis quelques heures. Ils sont là haut, dans ma chambre.

— Allons ! j'en suis pour mes frais. Pourrait-on les voir, au moins, ces émaux qui nous ont fait faire cent lieues à tous deux?

— Certainement I J'aurai môme à vous demander votre avis sur quelques-uns d'entr'eux qui me semblent offrir des particularités bien intéressantes...

— Montons, montons vite, mon cher Rochoux.

Dix minutes plus tard, l'expert achetait pour 40,000 francs le contenu de la caisse de Rochoux et faisait transporter dans sa chambre les émaux du curé Dépéret. Quelques semaines après, il les vendait à Paris quelque 120 ou 130,000 francs, dit l'historien. Nous avons cité notre auteur, et la fidélité de la mémoire de M. Nivet est trop connue de tous ses amis pour qu'on puisse suspecter le moindre détail de ce récit.

La pièce capitale de la collection de l'ancien curé de Solignac était un tableau de dimensions exceptionnelles, représentant un saint Christophe. Parmi les objets emportés à Paris par M. Mannheim, figuraient aussi deux jolies salières représentant les neuf Muses et signées de Jean Limosin.

En dehors de la colonie étrangère, deux personnes surtout, à Limoges, achetaient des objets d'art et de curiosité entre 1830 et

qu'ils les payaient les prix du temps, ; qu'ils ne les recueillaient que pour les 'dot, « le père Godot », comme on l'api :1 faisait surtout des acquisitions pour mlouse; l'autre, M. Minier, tenait u

la place Royale. M. Minier courait le è et beaucoup rendu ; il a été mêlé I t fait du bruit dans le temps, entr b4<se de Saint-Viance. On voit que l'art ne se contentaient pas de battre es et de démeubler les quatre arroi:

ine : ils étendaient le champ de leurs e

la Creuse. Plus d'une église dépouillée

témoigner. Le clergé, nous l'avons dit, (tiers, Bien peu nombreux étaient les p.

js comme ce curé d'Ambazac qui, voya s déterminé à vendre à un sieur Rem Etienne de Muret, se décida en désespc julation contre l'acheteur. L'infortuné 1 me fenêtre, et, grâce à la vigueur du br serva une des plus précieuses œuvres mi montrer aux étrangers. Bons Limousi fanes, collectionneurs ou indifférente u curé Gardaveaux I nés fortunes échurent au père Godot, ce er. Mous en avons entendu maintes foit .ut-il dire l'histoire ou la légende ?) rapp

d'artisans du quartier de la fontaine rt beau plat d'émail — un Raymond ys, s'il faut en croire les autres, — o faisait cuire les pommes au four. Il n'y

de bonnes pommes cuites que celles i ilat. M. Godot, qui le guignait depuis lir pour deux ou trois écua : à cet ar *be plat de faïence, peint des plus riche l'on prétend, les pommes n'avaient plus sur trouvait au temps où elles étaient t d'émail...

u bien d'autres en Limousin I N'a-t-on p;

honnête Coutaud, qui acheta les fr;

ible de Grandmont, et qui brisait, à gn

émaux magnifiques, pour en détacher fle faire refondre le cuivre.

M. Minier avait un beau-frère du nom d'Hippolyte Taillefer, voyageur pour la maison Tollu-Nivois,rue Saint-Martin, à Paris lequel, tout en plaçantses mouchoirs et ses cotonnades, cherchait pour M. Minier des objets d'art et des antiquités. M. Tailleferfit peu à peu des acquisitions pour son compte. Plus d'une foi?, il eut lui aussi d'heureuses rencontres.il gardait notamment le souvenir d'un magnifique plat de Pierre Raymond, représentant le songe de Pharaon et les plaies d'Egypte, et qu'on lui avait apporté un jour dans une petite ville du département. Les bonnes gens qui l'avaient trouvé chez eux, dans quelque recoin d'armoire abandonnée, l'avaient pris pour un plateau à mouchettes d'un décor ultra-riche et de dimensions inusitées. M. Taillefer acheta pour trente ou quarante francs ce superbe morceau, que plusieurs amateurs de Limoges se rappellent avoir vu entre ses mains et dont ils vantent l'extraordinaire éclat; ce plat fut présenté par l'acquéreur, lors d'un de ses voyages à Paris, à plusieurs collectionneurs, à M. Thiers entre autres; mais on était alors au mois de juillet ou d'août 1840: on se croyait en France à la veille d'une guerre. M. Thiers, absorbé par les préoccupations des évéments politiques, ne prêta qu'une attention distraite à l'objet soumis à son examen. Le plat dont il s'agit était d'ailleurs d'une si belle conservation que l'expert duMinistre avait émis des doutes sur son authenticité. L'illustre homme d'Etat a pris depuis lors conseil d'expertsmoins méfiants, comme en témoigne hélas ! la fameuse fresque de La Magliana. — Un autre collectionneur, le marquis d'Aligre, fut mieux avisé : il acheta le plat. M. Taillefer eut pour sa part 2,300 francs ; il a toujours soupçonné l'expert qui lui avait remis cette somme de la part de l'acquéreur, d'avoir prélevé sur l'affaire une commission supérieure au tant pour cent convenu.

A force d'acheter des émaux et d'en revendre, M. Taillefer, qui s'était établi pour son compte et avait ouvert un magasin place des Bancs, finit par devenir un connaisseur et un amateur : il se prit d'une véritable passion pour les chefs-d'œuvre de notre vieil art limousin.

Bien que sa position fût assez modeste, il voulut avoir une collection lui aussi. Tout en continuant à se défaire d'une partie de ses trouvailles, il mettait de côlô, de temps en temps, une pièce qui lui avait plu. Ainsi se for.na sa collection, qui, souvent rafraîchie par de nouvelles acquisitions et plus d'une fois renouvelée de fond en comble, dut à un certain moment être assez considérable : elle a été visitée entre 1850 et 1890 par tous les amateurs un peu marquants de passage à Limoges.

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les jambes fléchissent. Au premier plan, saint Jean, à genou*, soutient la Mère de Douleurs, qui s'évanouit; il étend la main comme poar écarter de la Vierge ce triste spectacle ou pour arracher du front de son maître la couronne d'épines que va bientôt remplacer la couronne de gloiVe. Autour d'eux, tous les attributs et les accessoires de la Passion ; la croix, l'échelle, la lance, l'éponge enûejlée, la colonne et les lanières des fouets, les vélegients tirés au sort» les dés, les clous, le sépulcre ouvert et le suaire qui attend le cadavre. » Le coq même se trouve là pour rappeler, à côté des instruments de la torture physique, le souvenir de la douleur morale et de l'abandon. —«Ce tableau, ajoutions-nous, n'est pas seulement remarquable par sa naïveté charmante et l'intensité de l'expression, ces* au point de vue de l'exécution un véritable chef-d'œuvre. »

L'opinion d'un connaisseur émérite, admirablement préparé par la pratique de l'art de l'émailleur à apprécier les œuvres de nos anciens maîtres, ne différait en rien de la nôtre :

« Cet émail, écrivait M. Louis Bourdery dans son remarquable travail sur les Emaux peints de l'Exposition rétrospective de Limoges, mérite toute l'attention des connaisseurs. C'est un petit chefd'œuvre, d'une rare perfection, d'un charme infini, qu'on ne se lasse pas d'admirer et qu'on ne saurait trop étudier. Le dessin en est naïf et savant à la fois, l'exécution simple dans ses moyens, mais déjà d'une habileté consommée. La coloration claire, gaie et moelleuse, est en môme temps riche et soutenue, l'aspect général réellement délicieux. »

Le jugement de M. Courajod, celui de M. Emile Molinier, ceux de M. Léon Palustre, de M. Ernest Rupin, de M. Germain Bapst, de M« r Barbier de Montauit et de bien d'autres, sont venus confirmer nos appréciations.

Il y a un abime entre la délicatesse de touche, l'harmonie de la disposition, la fraîcheur et la franchise du coloris qu'on admire dans ce joli tableau, et le dessin barbare, la composition gauche, les couleurs ternes et pâles de nos émaux peints primitifs : des plaques, par exemple, du reliquaire de saint Sébastien, conservé dans l'église de Saint-Sulpice-les-Feuilles, que décrit un inventaire de Grandmont des 1$ et 16 février 1496 et qui sont la première peinture sur émail mentionnée dans un document à date certaine. Et cependant, vingt ou vingt-cinq ans, peut-être jnoijis, séparent les dates respectives que l'on peut assigner à ces deux pièces!....

Ce beau spécimen des produits de la première génération de nos grands émailleurs est sans conteste sorti de l'atelier et de la main

même d'un des Pénicaud. Il porte le poinçon adopté pour marque de fabrique par les artistes de cette famille, dès le premier quart du xvi e siècle, le monogramme formé d'un L et d'un P couronné : Mais est-il bien l'œuvre de Léonard Pénicaud, dp ce Nardon, dont un bel émail du musée de Cluny porte le nom, avec la date du 1 er avril 1503? L'attribution, il faut le reconnaître, est fort douteuse et peut-être Jean I er aurait il plus de droits à réclamer cette plaque. Dans le volume de la Bibliothèque des Merveilles consacré à l'émaillerie, M. Em. Molinier fait remarquer avec raison que Nardon a bénéficié de l'ignorance profonde où nous sommes des autres artistes qui à la môme époque vivaient autour de lui à Limoges, et que, par suite de cette ignorance, son œuvre s'est trouvée enrichie de toutes les pièces remarquables des xv e et xvi e siècles, présentant un système de fabrication et un style archaïques...

Qu'elle soit de Nardon, comme M. Bourdery semble assez disposé à l'admettre, ou d'un autre Pénicaud, la plaque est charmante et la personne la plus étrangère aux choses de l'art éprouvera une impression agréable à la regarder. On en trouve un croquis dans Y Art rétrospectif de M. Tixier et une belle reproduction photographique dans Y Album de l'exposition de Limoges, de M. Mieusement.

Les émaux des dernières années du xv e siècle et ceux du commencement du xvi e , les incunables de notre fabrication limousine, ne sont pas très rares. Il est môme assez remarquable qu'il s'en soit conservé un aussi grand nombre, et on peut voir là une preuve delà rapidité avec laquelle se développa la production de nos ateliers. Mais à part les plaques signées de maîtres connus ou ayant un mérite d'art incontestable - et celles-ci atteignent en général des prix très élevés — ces premiers témoignages du réveil des traditions artistiques dans notre ville sont d'un aspect médiocrement agréable. Tel est le Pilate se lavant les mains, qui, sans déparer la collection Taillefer, et en y apportant au contraire une note utile, n'ajoute pas grand chose à sa valeur. Tel encore une sorte de petit médaillon reprèseniant un Ecce Homo, que sa facture, et son style non moins que certains détails caractéristiques, rapprochent d'une catégorie d'ômxux très inégaux de mérite et qu'on a longtemps, attribués aux ateliers d'Italie, attribution qui ne repose sur aucune donnée sérieuse.

La première de ces pièces, le Pilate, appartient à une autre famille très nombreuse d'émaux qui probablement ne sont pas tous de la même époque, mais que rapprochent leur style barbare, leur composition peu compliquée, leur dessin sommaire et leur exécution visiblement hâtive. Ces peintures là n'étaient point faites pour les galeries des princes. Encore de nos jours on en trouve un peu partout, et tout dernièrement un de nos amis en rapportait un, d'une authenticité incontestable et d'une conservation parfaite, du fond de rAmérique du Sud.

Ces produits de ce que nous serions tenté d'appeler rémaillerie populaire et qui représentent surtout des images pieuses et des scènes de la Passion, se divisent en deux branches bien nettement différenciées : Tune est caractérisée par l'apprêt très rudimentaire comme par la simplicité de composition et par le coloris des plaques, assez corsé, mais sans recherche et sans beaucoup d'art, l'abus des teintes plates, l'absence presque totale de modelé (sauf dans les figures), le rôle dominant dans la tonalité usuelle d'un jaune tirant sur le brun et empruntant parfois au cuivre un peu d'éclat ; la seconde offre des scènes mieux composées et témoigne d'un effort plus grand; mais le dessin en mou, les figures sans énergie, sans grâce, raides et engoncées; le coloris pâle, anémique, presque savonneux, affecte ces tons de faïence qu'on retrouve chez tous les derniers é m ailleurs.

Les émaux les plus remarquables, après la Mise au tombeau de Pénicaud. que possédât M. Taillcfer, étaient deux plaques de Léonard Limosin, d'une époque intéressante et d'une bonne facture; ni l'un ni l'autre de ces tableaux ne constitue, malheureusement, une composition originale; ils sont tous deux empruntés, comme la plupart des productions du maître durant la première période de sa longue carrière artistique, à des gravures allemandes et représentent deux scènes comprises à des séries très connues d'Albert Durer.

Un de ces émaux, Adam et Eve chassés du Paradts terrestre, a été reproduit par M. Mieusement dans son Album, et M. Tixier en a donné un croquis. Ce tableau copie à peu près une gravure de la Petite Passion de Durer, publiée en 1510. Les deux coupables sont nus et fuient sous le ciel étoile devant l'ange armé d'une épée flamboyante. Le visage de l'un et de l'autre exprime la terreur, et, malgré l'aspect massif de l'ange, le dessin un peu tourmenté des deux corps et leurs formes trop exubérantes, effet d'une réaction toute naturelle contre l'excessive sécheresse des formes et l'indication trop discrète des nus au moyen âge, l'effet général est

excellent. L'émailleur n'a pas servilement reproduit le grand artiste il est resté toutefois dans la note et dans le sentiment de nt il s'est inspiré. Ce sentiment s'accuse dans quelques r exemple dans l'attitude, j'oserais presque dire l'expresirbre qui étend ses rameaux au-dessus de la scène et qui ritablement son anathème, l'analhème de la nature enmalédiction du Très-Haut. Ses branches tordues, dont t à fait le mouvement d'un bras lançant le javelot, semiser une solennelle menace aux fugitifs et leur montrer, : impérieux, la porte du séjour de délices qui va pour refermer quand ils l'auront franchie. Le génie Allemand

I, qui se balance à un rameau, à la droite du spectateur, initiales de l'artiste et la date de 1334. La pièce apparà la jeunesse de Léonard.

1 est pas moins remarquable. Le maître s'ymontre déjà en de toutes les ressources de son art, de tous les procédés de ue, employant concurremment l'apprêt en blanc, l'apprêt paillon, l'émail translucide, les rehauts d'or. La plaque ré- ;e(te habileté merveilleuse et cette entente consommée de joloris si varié et si vibrant, qui font des œuvres de Léo- )écimens les plus complets et les plus merveilleux de ce nt obtenir les divers procédés delà peinture en émail. Elle umières vives sans crudité, qui frappent!' œil comme éclate une fanfare de trompette ; et ces notes douces, chaudes, ofondes, analogues aux sons à la fois larges et pénétrants elle, qui caressent pour ainsi dire le regard, s'emparent ! retiennent sous le charme. Il ne faut rien exagérer, éviet la plaque dont nous parlons ici n'est qu'un des plus produits du grand artiste; mais c'est un spécimen caracde sa technique, de son style et de son talent*, lie encore est le coloris de la seconde plaque : « Jésus aux dont Léonard a emprunté, avec l'ensemble de la compo- . principaux détails à un numéro de la Grande Passion. nous trouvons une étude de nu intéressante; là encore talons l'emploi simultané des divers procédés de l'émaildémons à formes monstrueuses hantant le chemin que arconrir le Christ, vainqueur de la mort, et s'épuisant en ls pour pénétrer dans le séjour où les justes attendaient iteur, fournissent à Limosin l'occasion de jeter dans son s notes les plus chaudes, les mieux timbrées, les plus sa palette. Très curieuse pièce celle-là encore, et vraisemt d'une date peu différente de celle du précédent tableau.

Trois plaques peintes coffret, appartiennent si de nos ateliers limousin le moment où les sujets logiques usurpent dan!

jusqu'alors occupée par

Ces pièces nous appor représentent « l'Educat maul les bâtes sauvage* cette dernière a été em laulne, et constate, dans de Limoges, déjà citée p de notre notice, combif aux deux autres, bien cuisson. L' « Education il est impossible d'acce [ jadis à Jean Court, dit ' d'un modelé insuflisao même ne parait pas ètrt certains égards on puisai gretter que ces trois me

Plus belle et d'une exé est la « Charité romaine tant une rare habileté sujet est classique et les en ont abusé : « Un viei par sa lille qui vient l'a a traitée avec un luxe d retenu que l'essentiel :

général, l'opulence des évoquent le souvenir d< et la simplicité de la coi rudesse, dénotent la gr naisseurs n'hésitent pa qui par malheur n'est j « Charité romaine » fût les plus puissants et les

Nous arrivons à deux plaques en grisaille sur fond noir, destinées à former pendants et néanmoins d'une valeur fort différente. L'une n(tri> l'image du Chrisl, Sauveur du monde — Salvator mundi — . aucoup la meilleure. Bien que le dessin ait une certaine , cette figure, qui se présente de profil, ne manque ni îi de grandeur; mais elle est dure, peu aimable : ce Jérra vaincre la mort et commander aux éléments, il ne is les âmes. Nos artistes de celte époque ne connaissaient : séduisant de Jésus que l'imagerie du Sacré-Cœur a poïpuis vingt ans et à la fixation duquel les idylles de M. Rei peut-être plus de part que les fortes inspirations de la ubit toujours l'influence du milieu dans lequel il se manien garde parfois de singuliers stigmates, plaque, « La Vierge », n'est pas absolument sans intérêt, le dit pas grand' chose, et on ne peut certes pas la irmi les bonnes pièces de la collection, r préférons une « Sainte-Claire » que M. Bourdery attrinard II ou à Jean I Limosin, — on sait à quel point la de celte famille est embrouillée et combien les amateurs que, par de nouvelles découvertes, les érudits leur fourcadre sûr pour le classement des œuvres des artistes seippartenant à (alignée d.i grand Léonard. —Malgré son peu te Sainte- Claire a une certaine grâce sévère à laquelle on s inseDsible.el nous la préférons an Saint-Charles-Borro- !me auteur peut-être, dont l'exécution n'est pas moins ioint de vue technique de l'émail, mais dont le visage longé rappelle par trop la tête de certains animaux. re que celte singularité est moins sensible sur ce tableau mauvaises copies de cet émail, et elles sont nombreuses, et ailleurs... Notons que les deux pièces dont nous verler témoignent, par la bonne qualité de leur coloris, du les traditions des maîtres dans les ateliers limousins sparition de nos grands artistes. ' k

]ue en grisaille, provenant d'un grand bénitier et repré- ; Baptême de Jésus-Christ », est, de l'avisde tous les conun des plus beaux morceaux de la collection. Appartienta du xvi' siècle, comme le pensent plusieurs de nos amis, îonle-t-elle qu'aux premières années du siècle suivant,

comme nous serions assez porté a le croire ? il irupc intervalle de vingt ou trente ans ne change rien ni à ! à sa valeur.

Les Laudin, Jacques I" surtout, ont exécuté de fort bell mais celle-ci ne parait pas devoir leur être attribué connaissons pas de plus délicate, de plus soignée parm du xvii" siècle, assez nombreuses, qui existent encore et nous n'en avons pas vu de cette période, nous ne fai difficulté de le reconnaître, où la science de l'arrangemei de l'effet soient portées aussi loin. Si nous ne sommes sence d'un produit de la grande époque, nous en avor cieux reflet. C'est à l'encadrement de son sujet et à la ralive que l'artiste a donné tout particulièrement se description un peu détaillée de ce joli morceau ne sera térét. On ne s'étonnera pas que nous l'empruntions à H. Bonrdery. auquel nous avons déjà plusieurs fois écoutons donc le maître émailleur qui a si bien qualité cier les belles œuvres de ses devanciers :

« Sur le fond noir d'une grande plaque rectangulain garnis de beaux rinceaux d'or, se déploie une importante ovale limitée par un tors de laurier et dont le sujet, dt dimensions, occupe le centre. Le Christ est debout, la et les bras croisés sur la poitrine, les pieds baignant d rent. Saint Jean verse de l'eau sur la tête du Sauveur, ange à genoux tient une draperie étendue. La majeure delà plaque a été donnée à l'encadrement, sorte de cari compliqué, très riche, sans lourdeur et d'un parfait ai Il est supporté et couronné par des anges, orné de fei quilles et guirlandes... » Comme ensemble décoratif plus satisfaisant.

L'album de M. de Mieusement renferme une reproduc jolie et délicate grisaille.

Le portrait de Mathieu Mole, par François Guibert, passé pour une des pièces les plus rares et les plus curi non des plus jolies, de ta collection. L'aspect barbare tableau est dû moins à l'incorrection et à la dureté du l'absence complète de tous intermédiaires et de dégra clairs se détachent brutalement, sans préparation, sam sur les ombres, d'où un modelé d'une sécheresse excess sans harmonie, d'un effet général étrange, presque dépl tefois la couleur est riche et dénote chez l'artiste un cei rament.

François Giiibert, que M. En

tiotmaire des émailleurs, est pour

maissc des œu

illiersde pièce

rencontré que

de François. • i, d'un aspec résenlanl sain

femme de l'en i collection Ti daté de 1657,

Ces plaques se is douteuse. En figure sur les 1 :e sur sa vigne si donnée à 1' le baptême d'u l'inhumation d<

s Lai idi n qui c lue de bénitier aéralemenl, rr n de ceux qui

aspect, assuré] , représentant îureàcelledes ains. Entre celi y a néanmoin ligné, délicalei inl. Mais qu'ci euse et large inons du reste nture opaque , qui est loin d' s des deux pro celaine, entre feu : un abîme..

Après les Lauditi, les Noualhier : nous descendrons en degré ; car les Noualhier des xvii* et xvin" siècles sont loi les sérieuses qualités de leur homonyme du xvr\

Plus de profondeur, plus de relief, plus d'éclat. Les éma Limoges se transforment peu à peu en mauvais peintres ( tures. Les produits denos ateliers n'ont plus ni vigueur ni or L'art s'en va une seconde fois de notre industrie. H aband émailleurs comme il a abandonné les orfèvres.

Il ne faut pas, néanmoins, dire trop de mal des Laudin; manqué de tempérament et abandonné peu à peu les traditions des maîtres, ils n'en ont pas moins tenté parfo ressants efforts, et laissé beaucoup de jolis tableaux et même belles ceuvres, parmi lesquelles on peut citer les émaux d le morceau capital, croyons-nous, de la production de cettt La collection Taillefer possède, en dehors du bénitiersignalé tout-à-1' heure, quelques Laudin qui, pour n'être pas trèsre blés, sont cependant d'un aspect flatteur et présentent une térêt . Telle est une petite coupe sans pied de Jacques I", repi Jahel et Sisara, presque tout entière en émaux translucl finement peinte, et où la rocaille apparaît pour compléter t le décor. Tels encore un Saint Antoine de-Padoue et un Sait du même, d'une couleur un peu triste comme beaucoup i de cet émailleur, mais qui ne manquent pas d'un certain s artistique; un Saint Chrysoslôme, de Jacques II, dont la n'exclut pas un mérite relatif. Rapprochons de cette poetœ minores de la couleur, un Saint Bernard, de Pierr Ihier, en émaux de couleur, qui est une de ses bonnes pièce grisaille du même, Saint Simon Chananéen, très habilemen et où les incorrections de dessin sont rachetées par le bel e pièce. Plusieurs grisailles de Jacques I" Laudin, mériteraie honorablement mentionnées, si le dessin de ces pièces n'i aberrations singulières. Voyez par exemple Saint Jean-i Psyché bandant les yeux à l'Amour, Psyché et l'Amour e\ Quels corps disgracieux, lourds, empâtés, mal propor Quelles formes à la fois maniérées et vulgaires 1 Quel spec pugnant offrent à l'œil ces larges nudités, qui n'ont plus I' la fermeté, le mouvement, la vie, la jeunesse de celles d siècle, et qui s'étalent sans vergogne et sans excuse, suref la plaque qu'elles ne décorent pas, éveillant dans l'e: sentiment presque pénible. Meilleur estle Repentir de Sain dont le dessin laisse cependant à désirer comme celui de: dents.

Il ne faut pas nous le dissimuler, nous voilà entrés dan:

maine des médiocrités. Il y en a partout, dans la collection Taillefer

comme dans toutes les autres. Bien qu'elle porte la signature de

Nicolas I Laudin, la Sainte Madeleine est mal dessinée. Son joli

coloris seul la fait valoir et la distingue de quelques mauvaises

nlannes rtps successeurs de Nicolas. Saint Joseph et l'Enfant Jésus de

]uent de grâce cl ne disent pas grand chose. Le Christ

:lefs à Saint Pierre est vulgaire et assez mal dessiné.

t toutefois n'est ni sans intérêt, ni sans mérite,

parlé de Pierre Noualhier. On sait que jusqu'ici les ime les écrivains qui ont Iraitê de l'émaillerie et des ousins, admettent l'existence de deux artistes de ce luits respectivement attribués à ces deux artistes sont ir une différence très appréciable de facture, de va- ;t.

Te et ami Louis Bourdery aémisl'avisquc cette distincondée;il a impitoyablement biffé un de ces Noualhier nos émailleurs el réuni en un seul ces deux Pierre, ilestalions très vives qu'opposent à cette fusion leurs es et que nous nous sommes permis d'appuyer.

l'intraitable classificsteur n'a pas voulu en démordre, ierreloude Pierre II Noualhier, il entend qu'on dise ier tout court. Ce n'est point ici le lieu de reprendre ue pourra seule terminer la constatation, par les domporains, de l'existence, entre 16S7 et 1721 , de deux er, ayant l'un et l'autre exercé la profession d'émail- ■utefois que, même en l'état actuel de nos connais- [uelques bonnes raisons de croire à la dualité de ier, alors que nous avons sous les yeux des pièces,

t accusant deux manières, deux talents, voire ments fort différents, mais aussi des signatures raphe très diverse confirme notre opinion et

qu'il y a eu deux Pierre Noualhier, sinon trois : ier, P. Noi'ailiier, P. Noualher l'aîné. Nous ne para signature Nov...ier, sans indication de prénom, : plaque datée de 1682 et sur laquelle le promoteur ion de Pierre I — nous allions presque dire son

échafaudé toute sa théorie. ' * dans la question, noions que, des plaques de Pierre ■ant dans fa collection Taillefer, l'une, le Saint Simon, in à Pierre I, puisque notre excellent ami lui refuse lis à sa manière; el l'autre, Saint Bernard, décèle la îrre II.

e M. Taillefer, ils ne sonl jamais sortis de Limoi ait parlé pas mal de quelques-uns d'entre eux, ore, n'ayant été déflorés ni par les enchères ni positions, une saveur d'inédit qui n'est pas sans .hose à leur valeur intrinsèque.

ons dit dans cette trop rapide notice suffira à exbeaucoup de nos amis, admirateurs des arts pacomme nous, mortellement regretté que ces émaux chemin de Paris, et de là, probablement, au-delà nt d'autres belles œuvres limousines et quittass notre pays.

lepuis la mort de M. Taillefer, arrivée il y a quelmte était décidée : les enfants de M. Taillefer in que le partage en nature de la collection était Toyant aucun pouvoir garder pour lui seul l'ens assignaient une valeur assez considérable, ces émaux à Limoges, on avait d'abord songé au mais les crédits mis à la disposition du directeur îts, et d'intéressantes acquisitions venaient préeies par le Musée Adrien Dubouché.

ne pouvait conserver à notre ville la petite galeu'aucun établissement public de Limoges ne se in de l'acheter, il fallait tourner les regards d'un imis et nous songeâmes au Cercle de l'Union.

ecliiT la dispersion de la dernière collection qui ; déparlement ne revenait-il pas de droit, pour ancien et au plus riche de nos cercles, à celui emisiècle, a constamment groupé l'élite de la — qui a toujours représenté, avec les aspirations lile, l'esprit général de la population dans ce qu'il ui n'a jamais refusé à aucune exposition, à aucun ne entreprise artistique un patronage empressé

îtle porte qu'il fallait frapper. Nous en convînmes ;he, et à la suite d'une conversation dont l'atelier >urdery pourrait avoir gardé quelques échos, îi avait le premier émis cette excellente idée, en >n du cercle, dans la personne de son intelligent résident, M. Adrien Delor.

comme on s'entend vile sur le terrain de l'art et lal. L'idée se trouvait à peine formulée qu'elle

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