DE I HEURE A 5 HEURES
Amatérassu, déesse du Soleil, en remettant le pouvoir terrestre aux mains de son petit-fils, ancêtre des souverains Japonais, lui avait dit : « Voici un miroir, mon emblème. Quand tes yeux se tourneront vers lui, il te renverra l'image de ma splendeur, qui sera ton flambeau et celui de ta race dans tous les détours obscurs. »
N'est-ce pas aussi un miroir de lui-même que nous lègue aujourd'hui celui qui s'est le plus complètement identifié avec les descendants de la déesse radieuse? Dans la collection que sa mort nous livre, Burty apparaît vivant.^ Parmi ces choses il n'en est pas une qui ne parle d'une sensation éprouvée, profonde, vibrante, comme en connaissent seules les natures exquisement affinées. Affiné, son esprit le fut vraiment — comme l'avait été jadis celui de ses frères, là-bas, à l'autre bout du monde.
Expliquera-t-on jamais le mystère des affinités qui, d'un point extrême du globe à l'autre extrémité, se devinent, s'attirent, se trouvent et se reconnaissent? Voici deux peuples : Rien dans les conditions extérieures de leur existence n'était de nature à les rassembler. Tout paraît fait de contrastes : Les
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bases originaires de leur civilisation, leur organisation sociale, leur façon de vivre, leur éducation et leurs doctrines philosophiques. Rien de commun entre eux; rien... si ce n'est certain germe subtil, qui à l'ombre grandit, se développe, et aboutit à l'éclosion d'un idéal supérieur, qui ignore les frontières et les races. — Et voici qu'un jour un atome de la floraison lointaine trouve son chemin par delà les mers. Un courant magnétique l'emporte, invisible aux regards du vulgaire, vers le coin prédestiné où l'attendait l'âme amie, et le chérira.
Cette force d'attraction, s'exerçant sur toutes les manifestations du beau, d'où qu'elles partissent, Burty la possédait au suprême degré. On sait combien son esprit a toujours été accueillant pour les jeunes : Comment n'aurait-il pas été hospitalier à une forme d'art ignorée, révélatrice, et qui nous arrivait tout imprégnée encore de sa piquante saveur de terroir ? Il fut subjugué à première vue.
Ce moment est déjà loin de nous. Il faut se reporter en arrière de près de trente ans, à l'époque où la féodalité régnait encore au Japon sous le pouvoir despotique du Shogounat. C'était le temps où les vieux partis loyalistes s'agitaient pour remettre en honneur le prestige, si longtemps amoindri, du droit divin, que représentait l'antique lignée des Mikado. Ils avaient secoué leur torpeur au cri de guerre contre l'élément étranger, auquel le Shogoun venait d'entrebâiller les portes de l'empire. Rien nç leur présageait encore que, vainqueurs, ils seraient à leur tour entraînés par l'impétuosité du courant nouveau, et que les plus farouches d'entre eux deviendraient les plus ardents à s'enrôler sous l'uniforme monotone de nos civilisations occidentales — peu jaloux d'ailleurs, de nous
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voir ramasser, en échange, les dépouilles démodées de leur culture artistique. Mais avant même que le tourbillon n'eût ébranlé dans ses fondements l'œuvre de tant de siècles, quelques épaves étaient venues jusqu'à nous, et Burty s'est trouvé au premier rang pour les recueillir. Ses premiers achats datent en effet de i863. Ils se composent de sept petits albums, que plus tard il sut être de Hokusaï. Si peu que ce fût, il y avait là de quoi exciter des convoitises de gourmet, mais les occasions étaient bien rares encore. Pendant les six ou sept années qui nous séparaient de l'ouverture définitive du Japon il a fallu une volonté persistante, un éveil soutenu, pour constituer le noyau de la future collection. Longtemps cela restait un événement important et joyeux, que chaque apparition isolée d'une recrue, venant grossir les rangs peu serrés des premiers contingents. Enfin toutes les barrières étaient tombées, et en 1871, au moment où nos esprits, accablés par les catastrophes récentes, se reprenaient à vivre, on pouvait se livrer pleinement aux recherches fructueuses.
Les arrivages du Japon se succédaient nombreux maintenant, irréguliers cependant comme choix. C'étaient parfois de singuliers mélanges, mais Burty n'était pas de ceux qui ont besoin de passer par une « école » pour savoir discerner le grain au milieu de l'ivraie. A cette époque nul ne pouvait, à la vérité, se targuer de connaissances scientifiques en choses japonaises, mais avec une rare décision de jugement, et guidé par une sagacité empirique plus précieuse qu'une vaste érudition, par une manière de double vue qui — le dirai-je ? — semblait retrouver en ces choses inconnues comme le vague ressouvenir de choses quelque part connues ou près-
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senties, Burty ne s'est pas égaré un seul instant dans les obscurités de la route.
Rarement un jour se passait désormais sans ajouter une pierre à l'édifice, et chaque objet nouveau rendait plus étroite l'intimité entre l'œuvre et l'ouvrier. Ils allaient s'assimilant mutuellement; car si la collection se formait à l'image de son créateur, l'esprit de Burty subissait avec complaisance l'action inverse ; son tempérament sensitif en retenait les empreintes et s'aiguisait encore au contact permanent de ces raffinements exquis, qui ne dévoilent leurs mystères qu'à l'œil pénétrant d'un fidèle. Et, loin d'entraîner à sa suite le culte exclusii d'une seule forme de l'art, cet incessant exercice rendait le regard chaque jour plus prompt à saisir le beau dans toutes ses manifestations quelconques. Mais si Burty est toujours resté l'amateur éclectique par excellence, s'il n'a jamais abjuré sa foi dans les gloires artistiques de son propre pays, s'il fut sans relâche le passionné soutien de tous les élans hardis et convaincus, est-ce trahir sa mémoire que d'affirmer qu'il revenait constamment avec tendresse à son cher Japon? C'était pour lui le suprême refuge aux moments d'affliction, sa sauvegarde contre l'assaut des sombres pensées et des découragements fatals. Et lorsque, seul à seul, le fluide s'établissait, dans l'ineffable oubli de l'existence journalière, l'objet aimé chuchotait mille confidences aimables à l'esprit extasié, qui ardemment l'interrogeait sur son origine, sur la main de l'artiste qui l'avait façonné, sur l'altier seigneur qui maintes fois en avait fait ses délices, sur l'histoire, enfin, de tout son passé. Ces muets épanchements, nul ne les a connus, nul ne les connaîtrait, s'ils n'avaient été recueillis par la propre main de Burty, sans autre but que de perpétuer le souvenir des
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heures poétiques. Écoutez la description d'une boîte de laque, grande de 5 centimètres. (C'est le numéro 44 de la collection) :
f( Elle est en bois veiné jaune écaille. Elle fut fabriquée chez un peuple qui possède les plus belles essences résineuses de l'univers, et qui en est amateur au point que les dalles du palais des Mikado étaient toutes en bois noir verni.
« C'est une boîte enchantée !...
(c Car si vous l'ouvrez, vous avez dedans le fond, sous le couvercle, sur le retour des côtés, un tableau en laque d'or, du laque le plus pur, constellé de pépites d'or, tracé du pinceau le plus sobre et le plus sûr de ses traits. Je dis un tableau, oui, un tableau sans bornes et sans sujets épisodiques, la mer, les petits flots qui glissent entre les rochers, les caressent, laissent à sec sur la grève des coquillages qui brillent. La mer, émue par la brise, comme une belle fille qui se sèche au soleil, en frissonnant un peu.
« Je n'ai jamais rencontré dans aucun art une impression aussi imprévue, aussi franche, aussi magistrale. J'ai souvent dit en riant que ces boîtes me semblaient de petits tombeaux somptueux pour des idées délicates, des déclarations fugitives, des serments vite rompus, des sensations flétries et fleurantes comme des pétales de roses de Bengale, cueillies à deux, dans une allée à l'automne. Cette fois, c'est cela, pas autre chose que cela. La grande idée qu'a mise un ouvrier dans cette chambre close ! La solide et fière sensation que se rappelait la dame qui ouvrit cette boîte, comme elle eût fait d'un carnet, ou d'un livre de vers corné à une page! La fine et hautaine civilisation que cet épisode nous transmet !... »
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En tête de tout catalogue qui se respecte, il est d'usage de se lamenter sur la vie éphémère des choses et sur la dispersion « sous le marteau du commissaire-priseur » d'une collection qui représente toute une vie de labeur. Je ne mêlerai pas ma voix à ce chœur traditionnel. En s'égrenant, l'œuvre de Burty deviendra la semence qui féconde les alentours pour de nouvelles floraisons. Cette idée a dû consoler le passionné collectionneur à l'heure cruelle de la séparation. Il a pu se dire, que ses exemples survivraient pour éclairer la route, où d'autres, après lui, pourront retrouver les mêmes joies. Certes, sa pensée n'allait pas à ceux que flatte l'éclat superficiel des choses, ni aux nombreux courtisans de la banalité, qui limitent leur adoration aux beautés consacrées par les lois du convenu. A eux je dirai : Ne vous attardez pas ici; cette collection n'est pas pour vous. L'héritage de Burty s'adresse aux esprits sincères, qui jugent d'après l'intensité de leurs sensations propres, aux âmes chaleureuses, qui s'émeuvent à l'aspect de toute fleur délicate, et connaissent l'enivrement des parfums subtils!