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Colloque de Jean Bodin

Avant d'offrir au lecteur la traduction de Y Heplaplomeres il) (Extraits) que je publie ci-après, quelques préliminaires ont paru indispensables. Il était bon, sans doute, de rappeler en quelques mots ce qu'est l'ouvrage; de suivre, autant qu'il se peut, l'histoire de son texte; de justifier le choix d'une traduction et, dans cette traduction, des morceaux préférés; démontrer enfin l'intérêt de cette publication, tant pour fixer la physionomie de Bodiu lui-même que comme contribution à l'histoire des religions en France.

Sept personnages de religion différente et sans doute aussi de nationalité diverse (2) sont réunis chez l'un d'eux, Paul Corouseus le catholique, à Venise. Ce n'est pas au hasard que Bodin place là le lieu de la scène (3). Le cosmopo-

; 1) On a discuté la signification de ce mot. Chapelain, Lettres, éd. Tamizey de Larroque, Paris, Imp. nat., 1880-1883, lettre 566 t. II. p. 809), interprèle livre en sept parties : le Colloq. n'en a que six! Guhrauer y voit une allusion aux sept interlocuteurs. Plus précisément, puisque chacun des sept soutient une religion à part, le mot ne signifierait-il pas : septuple interprétation de la grande et unique religion naturelle? J'en rapprocherais alors J. Pic de la Mirandole, Heptaplus, seu sepliformis sex Dierum Geneseos enarralio, 148(J, traduit eu français par X. Le Fêvre de la Borderie, Paris, 1578. ^ Voyez sur ce livre Ph. Monnier, Le quattrocento italien. Paris, Perrin, 1901, 2 vol. in-8. t. 11. p. 127 . Bodin lisait Pic Hept., V, p. 415 note : je cite, sauf indication contraire, l'Hept. d'après la pagination du ms. ci-apr<'-s partiellement publié). — Quant au soustitre De abditis rerum sublimium arcanis, il a peut-être été inspiré à Bodin par le De abdilis rerum causis, Paris, 1548, du médecin J. Fernel, souvent cité par lui avec admiration, Dèmonomanie (Bouen, Raphaël du Petit-Val, 1604, in 12 , 3, 6, p. 383; 2, 3, p. 213, etc.

(2) Coroni est Vénitien; Senamy, Siennois, Hept.. IV, p. 241. Les hôtes de Coroni sont qualifiés « homines peregrinos •>, voyageurs, ibid., I. p. 1.

(3) « Venetiam appulimus, omnium 1ère genlium vel polius orbis universi portum communem, •> quia non modo aspeclu et hospilio peregrinorum Veneli delectantur, sed etiam illic summa » cum libertate vivi polest. Et cum c.Tteris civilatibus civilia bella... aut studiorum cujusque » moleslissinice inquisifiones impendeant, haec sola propemodum civilas omnibus his servitutum » generibus immunis et libéra mihi videtur... Cum aulem in a^dibus CoronaM simul 'colloquii » participes] habilarenl, ex omnibus 1ère regionibus, si quid novum aut scilu dignum conligissel. a facile ab amicis, quos Romae, Constantinopoli. Auguslae, Ilispali, Anlwerpiae, Lutelia' conqui- » sierant, lillerarum ope inlelligebant ». Hept., éd. Xoack, p. I et 2. — Cf. Guhrauer, Das Heptaplomeres, Berlin. Eichler, 1841, p. i.i. — Barlholmess, Jordano Bruno, t. I, pp. 104-202, montre amplement que Venise, indifférente en religion, ne regarde que sa grandeur; et que les intérêts de son commerce lui commandentlaplus large tolérance, surtout envers les clients étrangers qui fréquentent sou port. En même temps elle a une réputation de centre intellectuel que les Dix tiennent à lui garder, et qui exige, dans une certaine limite, la liberté de penser.

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litisme de Venise justifie la rencontre des individus les plus dissemblables; son rare esprit de tolérance y autorise, en plein xvie siècle, la vie libre et la libre discussion; enfin l'activité du commerce y fait aflïuer, aux mains de nos sept savants, les informations que leur adressent des correspondants de Rome, de Constantinople, d'Augsbourg, de Séville, d'Anvers et de Paris.

Après souper on fait de la musique, et la conversation s'engage sur la métaphysique. Antoine Curtius, calviniste, et Federicb Podamicus, lutbérien de la confession d'Augsbourg, défendent la réforme. Octave Fagnola, autrefois captif cbez les Turcs, a renié, et professe à présent l'Islamisme. Salomon Barcassius est juif. Diego Toralba, dont le prénom annonce un Espagnol, s'en tient à la religion naturelle. Jérôme Senamus enfin, persuadé que l'adoration même d'idoles toucbe le vrai Dieu, pourvu qu'elle soit sincère, est indifférent aux confessions, qu'il décrie et pratique toutes également.

A en croire Diecman (1), cette affabulation ne serait pas invention pure. Guy Patin aurait, paraît-il, entendu dire à Gabriel Naudé, son ami intime, qu'il y avait eu autrefois à Venise quatre personnes qui, deux fois la semaine, se réunissaient pour discuter sur les différentes religions. Parmi elles se trouvait un certain Coroni, de Rouen, dont le nom rappelle un des sept interlocuteurs de Bodih. Le fameux bumaniste et arabisant Guillaume Poslel leur servait de secrétaire. Après sa mort à Paris, en 1584 (2), ses papiers tombèrent aux mains de Rodin, qui s'en servit pour composer son ouvrage. A l'appui de celte histoire spécieuse, mais dont l'authenticité échappe à présent au contrôle, Diecman rapporte un mot qu'Henri Estienne (3) attribue à Postel : pour composer une religion parfaite, il faudrait en emprunter les éléments aux trois religions juive, chrétienne et turque. Et, on doit l'avouer, ce mélange, cette conciliation au moins de toutes les religions (4) dans une seule est bien une des idées essentielles qui flottent dans Y Heplaplomeres.

(1) Diecman, De nal uralismo cum aliorum, lum maxime .lo. Bodini, ex opère ejus xvsxSotw de abdilis rerum sublbnium arcanis, Schediasma inaugurale, Leipzig, MDCLXXXIV, p. 9. — Il lire ce renseignement d'une lettre de G. Patin à Julius Hackcberg, chambellan du prince électeur de Brandebourg. En concordance avec Diecman, Mich. Denis écrit du ms. lalin 047 de la Bib. de Vienne : « In codice noslro ms. ex ore Gab. Naudaei haec referunlur : Guillaume Poslel » donna des mémoires à Bodin, sur lesquels il fit son Heplaplomeres. Ces mémoires venaient » d'une certaine Académie de quelques savanls italiens de laquelle Poslel était le greffier ». Codices mss. theologici liib. Palalinœ Vindobonensis latini, Vindobànae, de Trallnern, 1800, in-I'of. (2e partie, col. 1505 sq.).

(2) D'après Bayle, Postel, enfermé pour hérésie dans un couvent pendant plusieurs années, mourut bien à Paris, mais en 1581. Sur Poslel, voyez aussi Golomiès, Gallia Orien/alis, Hag;e Comitis, Vlacq, 1665, in-4°, pp. 59 sqq. ; Menagiana, Paris, Delaulne, 1715,4 vol. in-12, t. IV, pp. 378 sqq., dans la dissertation sur le prétendu livre De tribus impostoribus; et Weill, De G. Voslelli vila et inclole, Ihèse, 1892.

(3) Introduction au traité de la conformité des merveilles anciennes avec les modernes, cli. xiv. « Toulesfois je ne sçay pas si entre les livres qu'il a voulu eslre imprimez, se trouvent » des propos lesquels il a tenus une fois à Venise à plusieurs et à moy entre autres, à sçavoir » que pour faire une lionne religion il fauldroit qu'elle fusl composée des trois religions, de la » chreslienne, de la judaïcque et de la turquesque? » Ed. le Duchat, 1735, p. 184.

(4) Cf. Naudé, Bibliographia polilica, Venetiis, 1633, p. 48 : « ... Diversas inler se religiones » commillere, quemadmodum... fecere... Pelrus de Alliaco... Hieronymus Cardanus... et Joan- » nés Bodinus ». — Pour moi, je rapprocherais plutôt la tentative de Bodin de celle de Pic delà

INTRODUCTION à

La forme du dialogue, donnée à son œuvre par Bodin, peut-èlre pour vivifier un sujet un peu bien sévère, et sans doule aussi à l'exemple des grands modèles antiques qu'il aimait, Cicéron et Platon, n'avait pas tenté l'auteur ici pour la première fois. Mais le « colloque » dans le Thealrum naturse ou le Paradoxon n'est guère qu'un moyen commode d'exposition : les interlocuteurs n'y sont guère que des noms, qu'on remplacerait aisément par Demande et Réponse. Ici, au contraire, la conversation est animée, réelle; les personnages ont chacun leur caractère; le progrès littéraire est grand. Coroni, épris de règle et d'autorité, humble et doux, traditionnaliste convaincu, peut-être un peu borné; Federich et Curce, tous deux croyants, tous deux plus ennemis, semhle-t-il, de Rome que du Grand Turc ou d'Israël, mais l'un plus passionné, l'autre plus raisonneur, l'un s'indignant avec violence contre les papistes, l'autre plus volontiers réfugié dans une sereine théologie, plus savant d'ailleurs; Octave, attaché à la foi musulmane, mais conciliant, mais préoccupé de découvrir plus ce qui l'apparente aux autres confessions que ce qui l'en sépare; Toralba, critique et mystique tout ensemble, féru de science et pourtant imprégné de ferveur et d'onction ; Senamy bien plus léger, esprit aigu et irrévérencieux jusqu'à la gouaillerie, soucieux avant tout que les querelles religieuses n'engendrent ni massacres, ni guerres civiles; Salomon (1) enfin, le plus curieux et le mieux buriné de tous, ferme en sa foi, que rejoignent et qu'étayent sa raison et sa science, aussi épris de magie que de rabbinisme, commentateur d'une érudition incroyable et d'une diffusion égale, aussi retors qu'intrépide, mi-philosophe et mi-prophète; — voilà des figures qui se gravent dans l'esprit, originales et distinctes. Le mérite n'est pas mince (2), si l'on songe qu'il y a là sept personnages, dont l'auteur ne précise peu à peu les traits que par leurs seuls discours. Sans conteste, à n'envisager que le mérite artistique, VBeptaplomeres est le meilleur ouvrage de Jean Bodin.

C'est aussi le fruit de sa vieillesse. Si l'on en croit l'inscription, qu'on trouve, à quelques variantes près, dans tous les manuscrits : II. E. J. B. A. S.

Mirandole. Pic le premier cherche à prouver la religion chrétienne par Plalon comme par Aristole, par Mahomet comme par Moïse; et avec lui, Bodin cherche à représenter la religion (naturelle, il est vrai) comme rahoutissement final de toute l'histoire religieuse de l'humanité. Si l'on songe maintenant que Bodin connaît Pic et l'admire: qu'il lui ressemble par l'universalité de sa culture, et la curiosité qu'il étend à l'hébreu, à la cabale, à la magie, à la science des nombres; on peut se demander si l'idée de concilier toutes les religions en une seule, Bodin ne Ta pas empruntée à l'Académie platonicienne de Florence en général, et aux Conclusiones de Pic en particulier. Cf. Ph. Monnier, o. c, t. II, pp. 115-122.

(1) Salomon est évidemment, même aux yeux de ses adversaires, le personnage éminent du dialogue. Peut-être est-ce ainsi qu'il convient d'interpréter le « Salomonem, publica authoritate frelum », pour lequel nous proposons une autre explication, HepL, IV, p. 334. Quoi qu'il en soit, la vraisemblance historique justifie la supériorité du personnage. Sur les écoles florissantes, fréquentées par les chrétiens autant que par les juifs, que les juifs bannis d'Espagne avaient transplantées en Italie, sur les imprimeries juives, sur les académies juives de médecine, philosophie, grammaire au xvie siècle, cf. Guhrauer, o. c, p. lvii. — Rabbin Gultmann, J. Bodin in seinen Beziehungen zum ludentum, Breslau, 1906, p. 32, exprime l'avis que cette haute figure donnée à Salomon est conforme à l'estime qu'en tous ses écrits Bodin a témoignée à la culture hébraïque.

(2) C'est le sentiment de Baudrillarl, l'ublicistes modernes, Paris, 1862, p. 236.

A. M. LXIII, Hœc ego Joannes Bodinus A ndegavensis scripsi anno œtalis LXIIf(i), — il l'aurait terminé en 1593. Détail qui, outre sa valeur chronologique, en a une dramatique aussi : que Ton y songe, à l'heure où Bodin s'abandonnait à des spéculations indépendantes, si souvent hostiles à Rome, la Ligue faisait rage autour de lui. Suspect, il pouvait craindre chaque jour pour sa vie. L' Heplaplomeres trouvé chez lui, — et l'on chercha — c'était la mort. En un tel moment, une pareille liberté d'esprit dénote un beau sang-froid.

Rien d'étonnant désormais que Y Heplaplomeres, où le lecteur le moins expérimenté sent une odeur d'hérésie, soit resté longtemps inédit. IN au dé, malgré son admiration pour Bodin, nous parle sans tendresse d'un gros volume sur les secrets de la métaphysique, qui n'a pas encore été publié : « FA » plaise à Dieu, ajoute-t-il, qu'il ne le soit jamais » (2).

Le manuscrit original, d'après un racontar peu authentique du môme Naudé à Patin (3), aurait été prêté par les héritiers de Bodin au président de Mesmes, lequel en aurait tiré une copie, source probable des exemplaires ultérieurs. Quant à l'autographe lui-même, il serait tombé, si l'on en croit Claude Sarrau (4), entre les mains de Jean Descordes, chanoine de Limoges. Celui-ci apprit à son ami, Hugues Grotius, qui préparait alors son De verilale religionis christianse, qu'il possédait V Heplaplomeres, et le lui fit tenir, pour qu'il parât les traits de Bodin contre la foi. C'est à cette circonstance que nous devons la lettre souvent citée (5), où Grotius, avec un dédain peut-être excessif, maltraite son adversaire d'un jour.

Il existe à la Bibliothèque nationale, fonds latin 16139, un manuscrit du xvne siècle qui porte, au dos de la reliure, la mention : Hugonis Grolii. On

(1) Interprétation du ms. de la Bib. nationale, L. 12976.

(2) « Compositum, sed nondum editum (alque utinam nunquam edalur) de rerum sublimium » arcanis ingens volumen ». Naudé, o. c, p. 48.

(3) Rapporté par Diecman, o. c, p. 12 sq. Il n'y a rien qui le corrobore dans les Lettres de Guy Patin. Mais Leibnilz, pendant son séjour à Paris, prenant des notes, le 22 murs 1676, sur un entretien qu'il venait d'avoir avec un M. Thoynard (et dans lequel le Tricbel du Fresne cité par le Grotianus [cf. infra] est incidemment nommé), confirme la tradition : « Le livre de Bodin » manuscrit est venu de la Bibliothèque de Mous, de Même originairement ». Bib. royale de Hanovre, mss. de Leibnilz, Physique, vol. VI, fos 14 à 16.

(4) « Eum [librum I Heplaplomeris] olim ex aucloris apographo, qui tum eral Joannis Gordesii, » descripsit Ardisius [Hardy, conseiller au Châtelel]. Priusquam autem reliqua perfecisset, repe- » lilus est liber qui jam nuspiam comparet ». Claud. Sarrauii, Epis toise, Arausioni (et rêvera Parisiis), 1654, Isaaco Vossio Holmiam, 3 t'év. 1651, p. 326. — Sur Sarrau, conseiller au Parlement de Paris et bibliophile, cf. Nouvelles de la République des lettres, Amsterdam, D. Mortier, juin 1684, pp. 342-352.

(5) Depuis Bayle, Dictionnaire, art. Bodin. — On la trouve dans Grotii Epistolae quotquot reperiri polueruut, Amslelodami, Blaeu, 1687, in-l'ol., p. 127, lettre 353, en date du 19 sept. 1634; et dans ma thèse sur Jean Bodin, Paris, Champion, 1914, Appendice. Elle commence ainsi : « Multis simul rébus, Heverende Senex, me beavit vesler Cramoisius : nam et lilleras a te » atlulit... et Bodini scriptum manu librum legi dignissimum ». Antérieurement déjà, lettre 292, p. 106, Grotius demandait au même Descordes : « Bodini opus supremum eslne ut lucem » sperel? ».

trouve sur la feuille de garde l'épître au chanoine Descordes, introduite par l'avis suivant : « Judicium Hugonis Grotii de hoc opère, ascriptum anno 1630 » in hoc loco, postea edilum in epistulis ejusdem Grotii quas ad Gallos [scrip- » sit?] ea nempe quœ numéro GLXVI ad Joannem Cordesium scripta 19 sep- » tembris 1634 ».Ces deux signes donnent à penser que nous sommes bien en présence de l'exemplaire qui a appartenu à Grotius (1). Or, il est certain que ce n'est pas là l'autographe. Les références des citations, numérotées en marge de 1 à 9, présentent des lacunes. L'écriture ne ressemble pas aux spécimens qui nous restent de celle de Bodin (2). A une étude approfondie, ce manuscrit n'apparaît même pas l'un des meilleurs que nous ayons. Donc, ou bien Descordes n'avait envoyé qu'une copie à Grotius, ou bien Grotius avait fait prendre copie et rendre l'original, - l'une ou l'autre copie assez négligée; — ou bien encore et plutôt (3), si Grotius a eu, à un certain moment, l'original en mains, la copie Hugonis Grotii a été faite à un autre moment et sur un autre exemplaire. De toute façon, et c'est la seule conclusion qui nous importe ici, nous perdons la trace du manuscrit authentique de Bodin (4).

Des copies discrètes, et d'autant plus alléchantes, se cachaient au fond de quelques bibliothèques : si bien que, fort avant dans le xvne siècle, nombre de savants ne connaissaient deYHcptaplomeres que le titre, et par Colomiès (5). Ce renom de mystère et de scandale attira la reine Christine de Suède : elle chargea Claude Sarrau de lui procurer l'ouvrage, et Isaac Vossius de surveiller les démarches de Sarrau (1650-1651). A la bibliothèque du roi, dans les collections célèbres de MM. de Thou, Bichelieu, Mazarin, Guy Patin, du Puy frères, recherches vaines. Henri Valois l'historien avait conseillé de fouiller le cabinet de Mesmes : pareil insuccès (6). Les émissaires de la reine sont avisés que le Colloquium complet se trouve à la bibliothèque de Cluny; mais là, au lieu d'une mauvaise volonté secrète (7), ils rencontrent un refus formel (8).

(1) Et qui passa des mains de Grotius, mort en 1646, dans celles du procureur général du Parlement, M. de Harlay (Chapelain, o. c, lettre 566, t. II, p. 809).

(2) Par exemple deux lettres autographes à Castelnau-Mauvissière, Bib. nationale, Cinq-Cents de Colberl, vol. GDLXXU, pp. 157 et 261.

3) Cf. infra la discussion sur la valeur relative des mss. de VHept.

(4) Sarrau avoue que, déjà de son temps, il avait disparu : « Liber qui jam nuspiam comparet ». Il ajoute : « Dicunt Cordesii ex sorore nepolem eum secum in quemdam Lemovicensem pagum » asportasse : sed quid islo nepole l'actum sit nescitur. Dicunt alii scriptum horribilis carminis » visum flammis ullricibus esse datum ». Is. Vossio, 3 fév. 1651. Guhrauer suggère l'hypothèse qu'à son lit de mort Bodin aurait brûlé VHept., comme il fit de son traité De imperio, et que VHept. ne se serait sauvé que par des copies antérieures à la mort de l'auteur. O. c, p. lxxvi.

(5) Diecman, o. c, p. 21 sq. : il veut parler de la Gatlia orientait?. — Cf. Chapelain, o. c, lettre 566, t. II, p. 809 : « Ceux qui ont ce livre en font grand mystère, et il faut estre de leurs » amis pour le leur prester ». Et Sarrau : « Vénales sunt [Hept. libri], sed in aurem lanlum » dicilur nec auctioni publies permilluntur ». Isaaco Vossio, 25 mars 1651.

(6) « Bodini liber quem rogas reperlu est dil'ficilis : nec extat in Bib. regia neque in Thuana » aut Richeliana aut Mazarina. Neque Puteani l'ralres [les frères Du Puy, Pierre et Jacques, » gardes de la bib. du roi, qui a hérité d'eux le fonds Du l'uij], neque Bignonius [Jérôme B., mort » en 1656 bibliothécaire du roi], neque Palinus eum habenl >■. ls. Vossio, 3 fév. 1651. « In eo » [calalogo mss. Bib. Memmiaiice, 1650] neque laudatum Varronem. neque desideratum Bodini » Dialogum reperio, quos procul dubio aliquis surripuerit ». Is. Vossio, 25 mars 1651.

'7) On verra par la suite que les cabinets de Richelieu, Mazarin, Guy Patin possédaient chacun un Hept. et le dissimulaient donc aux émissaires de la reine. (8) Sarrau, lettre à Is. Vossius, 13 avril 1651.

Enfin, Christine obtient satisfaction : comment, c'est ce que nous apprend, dans un latin obscur et mutilé, la noie suivante tirée du manuscrit de Grotius (I). « On trouve mention du premier livre, copié d'un manuscrit plus » petitique le manuscrit complet, jesuppose] dans les lettres de Claude Sarrau, » conseiller au Parlement de Paris, éditées à Paris ou, par fiction, à Orange, » 1654, savoir dans une lettre à Isaac Vossius du 3 février 1051, p. 326. On » doit, semble-t-il, écarter le soupçon que si le reste de l'ouvrage avec faculté » de le copier se fût présenté (aux chercheurs), ils eussent eu la paresse ou la » négligence de ne pas le copier. Et cela d'autant plus qu'en 1654, la reine » Christine, pour qui cet homme distingué écrivait à Vossius, avait invité » Trichet, sieur du Fresne, à utiliser le concours de l'homme dont lesdites » page et lettre donnent le nom (2j, pour découvrir quelque exemplaire de » bonne marque, qu'on pût envoyer à S. M., alors en résidence à Bruxelles, et » d'où elle fit tirer par ses secrétaires une copie en caractères à elle habituels. » La chose se fit en février de la même année, exactement le 15, honorable » homme M. Jean-Baptiste Haut ia prêtant son exemplaire, et du Fresne le » portant à la reine, qui le garda jusqu'en 1658. Par la suite, le sieur du » Fresne entreprit un voyage de deux ans en Italie et en Espagne, dont il ne » revint qu'environ mai 1661, pour mourir le 4 juin. Enfin, non sans de » grandes difficultés, causées par la frappe d'une médaille en or à l'effigie de » la reine (?), le manuscrit fut, au début d'août, rendu et réintégré aux » mains (3) qui l'avaient prêté à emporter dans Bruxelles, et le 24 juin suivant » rentra dans la bibliothèque dudit sieur J.-B. Mantin, conseiller au Châtelet » de Paris, d'où il avait été absent sept ans et plus, pendant ses voyages en » Italie, Allemagne, Belgique et France ».

(I) « Primi libri minori charla descripli mentio facta cum reperialurin Epislolis viri clarissimi » Glaudii Sarrauii, senaloris Parisiensis, edilis Parisiis, an, ut fingitur, Arausioni, anno 1654, » epislola scilicel ad Isaacum Vossium, quse numéro CCVI scripla III. Februarii anno 1651, » pagina 326, visa est declinanda socordia? iiegligenlia:que suspicio, si reliquum operis cum » copia apographi occurrisset, non describerelur. Eo magis quod anno 165 ï serenissima Sueciae » regina, cujus causa vir clarissimus ad Isaacum Vossium scribebal, jussisset V. G. Trichet, » dominum du Fresne, uti illius opéra, cujus nomen dicta epislola paginaque 326 refertur, ad » nanciscendum aliquod exemplar probse noise, quod ad ejus Majestalem tum Bruxellis degen- » lem millerelur, ex quo apographum sibi per amanuenses ebaractere sibi usilalo describerelur. » (Juod cum faclum essel mense l'ebruario dicli anni nempe die XV, usuni exemplairs quod » poilus se erat concedenle V. C. Dom. Joanne Baplisla Hanlino, el diclo Dom. du Fresne ad » Serenissimam Reginam deferenle.quii' illud ad Mensem usque Decembrem anni 1658 servavil: » exinde cum diclus Dom. du Fresne, in Ilaliam el flispaniam susceplo biennali ilinere, anno » 1661 solum circa mensem .Maium redux, diem suum quarlo Junii obiissel, tandem non sine » [sine esl probablement ajouté par lapsus] mediocri dil'ficullale, cujus numisma aureum vullu » Serenissimae Regina' impressum causa fuit, tandem in manus quœ illud Bruxellas deferendum » tradiderant ini'.io mensis Augusli, atque anno sequenli die Junii XXIV in Bibliolhecam dicli » Dom. J.-B. Ilanlini, consiliarii regii in Caslellello parisiens-!, a qua per septennium el eo „ amplius abfueral,per Germaniam perque Ilaliam, Belgiam el Galliam peregrinalione absolutum ., tandem poslliminio rediil [s.-ent. exemplar.] ».

(2) Henri Valois (1603-1676), érudil qui seul avail du jaloux présidenl de Mesmes el, aptvs sa sa morl [1650), de la présidente, l'aulorisalion d'user de la colleclion de Mesmes. 11 avail promis son aide aux recherches de Sarrau, lettres du 21 janvier el du 3 lévrier 1651.

(3) Ce ne sont pas les mains de Trichet, qui esl morl; ni de Hantin, qui ne le recouvrera qu'en juin suivant; ni de Sarrau, mort avanl 165i. Est-ce Henri Valois?

D'autres que Christine auraient voulu lire le Colioquium. Mais les exemplaires longtemps encore demeurent rares. Par la correspondance des érudits allemands Christian de Boineburg et Hermann Conring (1), nous apprenons qu'un manuscrit, venant d'Angleterre et sortant des mains du poète Milton, était arrivé en Allemagne. Le possesseur en refusait, par jalousie ou scrupule, communication au savant duc Auguste de Wolfenbuttel. Et Boineburg ne se procurait qu'après bien des peines et du temps une copie qu'il passait à Conring Hi~-J .

Mais, peu à peu, l'horreur qu'inspirait Y Heptaplomeres n'empêchant pas les curieux de le rechercher, les manuscrits se multiplièrent, si bien, affirme (inhrauer (2), que, au début du xviii8 siècle, il n'était pas de savant en renom qui n'eût le sien. Vogel (3), qui a étudié les manuscrits du Co i Uoi quium dans les pays de langue allemande, en compte plus de trente appartenant à des collections publiques, plus de cinquante à de particulières. Il en connaît, à la seule Bibliothèque Boyale de Dresde, cinq, dont celui de Leyser (4); à celle de Gôttingen, trois (5); h Hanovre, deux; à Zittau, un. Denis (6) en signale à Vienne, Noack à Altona. Guhrauer en a consulté deux à Berlin [Théologie nos 93 et 94 ; il note l'existence de trois autres, dont celui de Senckenberg, à Giessen (7). J'en ai vu pour ma part huit à la Bibliothèque Nationale, trois à la Bibliothèque Mazarine, un à Sainte-Geneviève, sans compter cinq exemplaires d'une même traduction française. Aix possède un Heptaplomeres latin de la fin du xvne siècle. Angers en a acheté un à la vente de M. Camille Ballu (1913). Et bien d'autres ont disparu ou restent ignorés : qu'est devenu celui du conseiller Hantin, attesté par le cod. Grolianus? Celui du conseiller Hardy, attesté par Sarrau? Celui de M. Briot, attesté par Colomiès? Ceux de Conring, Thomasen, Leibnitz, attestés par le manuscrit de Leyser?

Les travaux (8) pleuvent sur Y Heptaplomeres, variantes, gloses, surtout réfutai ions. Diecman compose contre lui sa thèse de doctorat : De naluralismo,

1) Guhrauer, p. lxxvji, qui renvoie au Commercium Epistolicum Leibnilianum de Gruber (Ilanoverœ, 1745). Ce Boineburg, diplomate au service de l'électeur de Mayence, avait alors pour secrétaire Leibnitz, qui s'occupa lui aussi de V Heptaplomeres, cf. infra.

[2 V,id. — Le Menagiana, t. IV, p. 2'J7, racontant les recherches de la reine Christine, dit que le Colioquium était un « manuscrit alors très rare », ce qui insinue que cinquante ans après il est plus répandu.

(3) Guhrauer, o. c, p. lxxy.

(4) CI', itifra.

(5) Quatre, dit A. Bath, Die Handschriften in Gôttingen, Berlin, 1893, t. II, p. 465 sq. : les mss. 274, 275, 276 et 277.

6 Michael Denis, o. c, t. II, col. 1505.

(7) CI". Adrian, Catalogua codd. mss. Bibl. Academi.e gissensis, Francfort, 1840, p. 149.

(8) Voici, dans l'ordre chronologique, ceux dont j'ai eu connaissance :

1. Arsenal, ms. 4852, Recueil anonyme, pp. 5-10, Résumé et appréciation sur Vtfept. 'début du xviie siècle .

2. Lettre de Grolius à Descordes, 19 sept. 1634 en réalité antérieure à cette date d'au moins quatre ans, d'après le ms. de la Nationale f. latin 16139, cf. infra), dans Grotii Epistolae, Amsterdam, 16S7, ep. 353, p. 127.

3. Cl. Sarrauii senatoris parisiensis Epistolse, opus poslhumum ad seren. Chrislinam Sueciœ reginam, Arausioni, 1654, in-8.

4. B. nat. ms. f. lat. 16139, Colloq. Heptaplomeres, olim Grolianus, p. 1. Recherches faites

1684, réimprimée quelque vingt ans après. Leibnitz jeune avait songé à écrire

par les émissaires de la reine Chrisline pour lui procurer VHept. Leltre de Grolius à Descordes ci-dessus indiquée, et copiée, dit ce ms., dès l'année 1630.

5. Lettres de Leibnilz à Spizelius (1669) à Antoine Arnauld (1671) sur VHept., qu'il avait lu chez son patron J -Ghr. de Boineburg [Commercium epistolicum Leibnitianum, par Gruber, Hanovre, 1745).

6. Leibnilz, Bodini Coll. Hept. examinatum et refulalum, 3 feuilles doubles, œuvre de jeunesse. Bibl. royale de Hanovre, mss. de Leibnitz, Théologie, vol. VI, n» 16.

7. Leibnilz, Notes prises après une conversation avec M. Thoynard, 22 mars 1676. Bibl. royale de Hanovre, mss. de Leibnilz, Ablheilung 37 (Physique), vol. VI, loi. 14 à 16.

8. Hermann Gonring, Lettres au duc Auguste de Wolfenbûttel, 1672 (l'un et l'autre étaient à la recherche d'une copie de VHept.) dans Gruber, o. c. ou dans Conringii Epistolœ, Helmsladl,

9. Ghapelain, Lettres (à Waghenseil, 1668; à Conring, 1673), dans l'éd. Tamizey de Larroque, Paris, 1880-1883.

10. Huel, Demonstratio evangelica, Paris, 1679 (réimpression à Leipzig, 1703).

11. Diecman, De naluralismo cum aliorum, tum maxime Jo. Bodini, ex opère ejus àvexôOTw de abdilis sublimium rerum arcanis, Leipzig, 1684 (réimpression à Iéna, 1700).

12. Bayle, Nouvelles de la République des Lettres, t. I, art. 3 (sur le livre de Diecman), Amsterdam, 1684.

13. Weber, Annotations au texte de VHept. D'après V. Adrian, o. c, p. 189, le ms. de Giessen n° 626 (fin du xvne siècle) est une copie de l'exemplaire de Weber, jurisconsulte, vicechancelier de l'Université de Giessen, mort en 1726.

14. Koch, conseiller du prince-électeur de Hanovre, Annotations au lexlede VHept. Le ms. de Gôtlingen 277, daté de 1712, est la copie de son exemplaire (A. Balh, o. c, t. Il, p. 466).

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