‹ Colloque de Jean BodinChapitre 3 sur 13 · Baudrillart, Publicistes modernes, Paris · texte numérisé non relu

Baudrillart, Publicistes modernes, Paris

32. Enfin, de Thou, Histoire universelle, liv. GXV1I, trad. de 1734, t. XIII, p. 35, et Possevin, Judicium de Nnse militis Galli, Joannis Bodini, l'/t. Mornsei et Nie. Machiavelli quibusdam scriplis, Rome, 1502, ou Lyon, 1593, ou Francfort, 1608, ont parlé des sentiments religieux de Bodin, mais sans connaître YHept . De même, Naudé, qui le connaissait, lui, Apologie de tous les grands personnages faussement soupçonnez de magie, Paris, 1625, et Bibliographie politique, Venise, 1633, et Paris. 1642. De même encore G. Patin, Lettres, et Colomiès, Gallia Orientalis, Paris, 1665. J'ai moi-même parlé de la Religion de Bodin dans ma thèse : Jean Bodin, auteur de la République, Paris, 1914, liv. Il, ch. ni.

(1) La date de cet opuscule, aussitôt abandonné que commencé — il n'a que trois feuillets doubles — est, d'après Gubrauer, qui est un spécialiste en Leibnitz, attestée par l'écriture.

(2) Cf. Guhrauer, o. c, p. lxxx.

(3) Ibid.

(4) Le Katalog der Handschriften der Kgl. Bib. zu Dresden, t. III, p. 1 (Theol., n° 1), annonce, jointes au texte de Leyser, des variantes de Conring, Thomasen, Leibnitz, etc., et des notes de Leyser. Alléché, j'ai voulu voir ce ms. : c'est une copie de YHept., à vrai dire plus correcte que Noack el parfois que Guhrauer, mais bien faulive encore au prix de nos mss. français. Elle porte dans la colonne varians lectio quelques rares variantes, sans indication d'origine. Pas de recherches sur les références, pas d'introduction, pas de commentaire. Leyser, découragé, aurait-il abandonné son travail prématurément? C'est ce que semble pourtant démentir un appel imprimé au public pour couvrir, par une souscription, les frais d'impression, 1720, et que je trouve collé à la feuille de garde. Le ms. lui-même est daté de 1727.

(5) Hessische Gelehrlen Geschichle de Strieder, XIV, pp. 269-276; (dans Guhrauer, o. c, p. lxxxiv .

des plus médiocres : quelques exemples concluants suffiront à le démontrer.

Voici des barbarismes : ludibus publicis (éd. Noack, p. 159); sludimus (p. 114); admicuisli (p. 115); hostias exadoralas (p. 124); molles et leneres annos (p. 168); Potana, pour Polina, déesse de la boisson; Memphitim, l'Égyptienne, pour Mephitim, déesse des exbalaisons pestilentielles (ibid.); pactibus fp. 215). — Voici des solécismes: cum creatori (p. 353j ; in ipsa œtatis flore (p. 284). Et je doute qu'on explique la phrase suivante : « Exslat Dola- » bellœ proconsulis ad Ephesios epistola, ne Judseos sacra facere in oppidis » ac civitatibus Asi;c prohibeantur », à moins d'écrire Judxos... prohibeant ou Judxi... prohibeanlur. -- Les passages inintelligibles abondent. On voit le chef de la chrétienté consacrer aux dieux païens le Panthéon d Agrippa devenu église : « a Bonifacio III Pont. max. divis omnibus consecratum » (p. 120). On voit le fanatique Salomon agréer pour son Dieu les prières des gentils : « quoniam pietas gentium non impietas erga Deum ». Tous les autres textes suppriment non (p. 122). On voit le même Salomon déclarer que pour prier leur Dieu, les Hébreux ne se permettent jamais de s'asseoir, « nunquam » sedentes, multo minus ambulantes, nisi morbus vel imbecillitas cogat ». D'où il résulte que plus ils sont malades ou infirmes, plus ils se promènent : Bodin avait dit qu'ils se couchent, accubanles (p. 167). Une note explique : « Vox assa, id est gratissima ». C'est gravissima qu'il faut lire (p. 114). Terlullien signale le danger des baisers de charité : « Fœminas viris confusas inter » amplexus et oscula invaluisse scribit », au lieu de incaluisse (p. 164). Un autre incrimine le geste païen qui consiste à baiser la terre maternelle : « Verum enim vero sine saliva osculari nemo potest », écrit Noack sans sourciller. Et ici il est inexcusable : il connaît le bon texte, il le cile en note : « Terram vero sine scelere osculari nemo potest » (p. 167). On pourrait multiplier les échantillons d'une telle négligence : nimia,au lieu de mima (p. 295) ; virtutis scienliam, peu intelligible, au lieu de scintillant (p. 299); possunl, au lieu de non possunl (p. 300) ; miserabile, au lieu de mirabile (p . 304); cordium (?), au lieu de sordium, la honte de la chute (ibid.); minus, au lieu de magis (p. 308); omnis, au lieu de inanis (p. 314); aerea, au lieu de aenea : il s'agit de prix distribués aux vainqueurs d'une course (p. 325); deseiii pour diserli advocati p. 332 ; Machumis (?), au lieu de in Blachernis : Octave conte qu'à Constantinople, au faubourg des Blaquernes, les chrétiens grecs célèbrent une fête en l'honneur de la Sainte Ceinture (p. 335), etc., etc. En vérité l'insouciance éclate à chaque page dans le travail de Noack. « Je n'ai pas » ménagé mes peines, écrivait avec assurance Senckenberg; mais j'ai établi » l'exemplaire peut-être le plus correct qui ait encore été, et sur lequel on » pourra établir en toute sécurité l'édition à venir, si jamais elle trouve un » imprimeur » (1). Noack l'a cru sans contrôle et a pris pour base de son texte celui de Senckenberg, « orgueil de la bibliothèque de Giessen » (2). Il a eu tort.

C'est dire qu'il restait encore à faire après lui. La première tâche qui s'imposait à moi était de déterminer la valeur relative des manuscrits de ï Hepla-

|i) Guhrauer, o. c, p. lwxv.

(2) Noack, o. c, praTalio.

[NTRODUCTION Jl

plomerrs connus en France, qui sont ceux auxquels je me suis tenu (1). L'ancienneté était pour chacun d'eux une présomption en sa faveur; et cette ancienneté est attestée par l'origine de quelques-uns. Tel exemplaire, qui provient de la bibliothèque de Mesmes ou de celle de (îuy Patin, n'est évidemment pas éloigné de l'époque de Bodin. L'étude des écritures fournit aussi

(1) Ce sont les mss. :

a) Latins.

1. Bibliothèque nationale fonds latin 6564 Joannis Bodini Colloquium Heptaplomeres De abdilis rerum sublimium arcanis, in-fol. de -482 pages, olim Memmianus, xvie siècle. C'est celui que j'appelle M.

2. Nationale f. latin 6565, même litre, in-fol. de 296 feuillets, olim Mazarinaeus, xvie siècle D).

3. Nat. f. lat. 6566, même titre, in-fol. de 273 feuillets. On lit sur la feuille de garde : « Guido » Patinus Bellovacus doclor medicus parisiensis, 1627. Ex dono Dom.Carolo Guillemden, Régis n chrislianissimi medici ordinarii ». xvie siècle A .

4. Nat. f. lat. 12976, même litre, in-fol. de 164 feuillets, venu des hib. de Séguier, puis de Coislin, enfin de S. Germain des Prés, xvne siècle P).

5. Nat. f. lat. 12977, même litre, in-4° de 285 feuillets, a bibliolheca Soc. Jesu, collegii parisiensis, xvne siècle (J).

6. Xat. f. lai. 13971-13972, même titre, 2 in-4° de 457 et 407 pages, olim Dan. Huelii, xvne siècle (Il .

7. Nal. f. lai. 16139, même litre, in-fol. de 493 pages, olim Hugonis Grolii, venu de la Bib. de Sorbonne, xvne siècle (G .

8. Nal. nouv. acquisitions lai. 515, même litre, in-4° de 423 pages, xvme siècle (0).

9. Bib. Sainte-Geneviève 1025, même titre, in-fol. de ?24 feuillets, légué à l'abbaye en 1710 par Ch.-M. Le Tellier, archevêque de Reims, xvne siècle (T).

10. Bib. Mazarine 3527-3528, même litre, 2 in-4° de 282 et 279 feuillets, olim Sulpicianus, 165S (S).

11. Mazarine 3529, même litre, in-fol. de 199 pages, sans indicalion d'origine, xvie siècle (E).

12. Mazarine 3530, J. Bodini Heptaplomeron De abdilis, ele , in-fol. de 364 feuillels, xvne siècle K .

13. Bib. royale de Dresde, Théologie n° 1, même litre, exemplaire de Polycarpus Leyser,

b) Français.

1. Bib. nat. f. fiançais 1923, Colloque de Jean Bodin des secrets cachez des choses sublimes entre sept sçauans qui sont de dijferens senlimens, in-4° de 685 pages, fin du xvie siècle ou début du xvne, sans indication d'origine H .

2. Arsenal 251 6, même titre, in-fol. de ab-273 pages, simples extraits de VHept., légué par l'abbé Clapeyron à la Bib. Sainle-Geneviève, 176 '>.

3. Arsenal 5425, même titre Recueil Connut, t. XVI, pp. 1-711 , xvne siècle.

4. Arsenal 6026, même titre, grand in-fol. de ab-592 pages, provenant des bib. de MM. de Paulmy, l'abbé de Rolhelin, N.-J. Foucault, xvue siècle.

5. Mazarine 35 il, même Litre, in-4" de 653 pages, 1771. Ces quatre derniers mss. sont des copies, partielle n°2 ou totales nrj* 3, 4 el 5), du n° 1 R .

J'ai eu également sous les yeux les deux éd. imprimées de VHept., l'une fragmentaire [Das Heptaplomeres des Jean Bodin, zur Geschichle der Cultur und Lilleralur im Iahrhundert der Reformalion, von Dr. E. Guhrauer, Berlin, Eichler, 1841, in-8 [B , l'autre complète iJ. Bodini Colloquium Heptaplomeres, etc., edidit Ludovicus Noack, Suerini Megaloburgensium, 1857, in-8 [N]). Je n'ai pas tenu compte du ms. d'Angers (xvme siècle, : c'est un dérivé dégénéré du type MET voyez infra), bourré de fautes grossières, et veur de loute référence, ou peu s'en faut, à parlir du livre IV. Quant à celui d'Aix, un fâcheux concours de circonstances m'a empêché de le voir lors de mon passage dans celle ville ; el je n'ai pu en obtenir le déplacement, le legs Méjanes, auquel il appartient, l'ayant rendu immeuble par destination. G'esl le seul exislanl dans les bibliothèques publiques françaises dont l'inventaire a paru : Catalogue général des 7nss. des bib. publiques de France, Paris, Pion, 1885-19U4, 43 vol. parus.

des données certaines, pourvu qu'on ne leur demande pas une précision impossible : on peut bien affirmer qu'un manuscrit appartient au xvic ou au xvne siècle, et même au début ou à la fin du xvne siècle, mais dire plus est dangereux. C'est si vrai que le manuscrit de la bibliothèque Sainte-Geneviève n° 1025 (1) est attribué, et justement attribué, au xvne siècle par Kohler; mais l'ouvrage est de deux mains : à partir du fol. 68, l'écriture change et prend tous les caractères du xvie siècle. Qu'en conclure, sinon que ce cod. a été, dans les premières années du xvn% commencé par un scribe qui obéissait à la mode nouvelle, puis continué par un autre, âgé peut-être, et fidèle aux traditions de sa jeunesse? On voit avec quelles précautions seulement on peut faire état de la paléographie. Ajoutons que, de toute façon, si l'ancienneté est une présomption, elle ne saurait être que cela : tel manuscrit récent ayant pu être copié sur un archétype disparu, plus ancien et plus correct que tous ceux qui nous restent.

Une méthode plus précise était donc nécessaire. Dans les limites du livre IV, que j'avais d'abord eu l'intention de publier tout entier et seul, j'ai relevé sur le texte de Noack, pris comme point de départ (2), un certain nombre d'erreurs, que soit le bon sens, soit mes recherches dénonçaient avec certitude. En voici du premier type : « Seneca scribit nihil bono viro mali contingere » posse, quoniam contraria miscentur » (p. 113 de Noack) : la correction non miscenlur s'impose évidemment. — « Si sanctis Romanorum a?dilibus dalum » negotium est, ne quse religio peregrina in urbem admilteretur » (p. 119) : sanctis présente peu de sens, surtout quand on voit Senamus, à la réplique suivante, rappeler par edicta l'idée que veut exprimer sanctis; de fait, la bonne leçon est senatusconsullo. — « Non tamen in ea [Azoara — sourate du » Coran] qurc in manibus Christianorum versatur » (p. 132). Est-ce entre les mains des Chrétiens qu'on s'attend à trouver des sourates du Coran? — Nombre de fautes pareilles ont déjà été signalées plus haut : « A Bonifacio III » Pont. max. divis omnibus consecralum » (p. 120). -- « Verum enim vero » sine saliva osculari nemo potest » (p. 107), etc.

Voici des erreurs du second type : Hellherus (p. 121 de Noack) est cité comme un célèbre théologien musulman. Ce personnage est Elhari Ibim Esed de Bagdad, et on peut même préciser peut-être où Bodin a été le chercher : c'est dans Léon d'Afrique, livre III. — Un certain Philoslratus tyrannus (p. 139) est dit avoir eu un songe où il se voyait précipiter du ciel. Outre qu'on ne connaît pas de tyran Philostrate, la Dêmonomanie, I, 4 (éd. de 1604, p. 107), nous fait le même conte d'Hippias, et nous donne la source de Hodin : le De Somniis d'Artémidore d'Éphèse, que Fontaine avait traduit en français, 1546. Bodin, citant de mémoire, comme il lui arrive à chaque instant, aura remplacé le fils par le père, Hippias par Pisistrate; et les copistes auront aisément, la forme ancienne de l'h ressemblant à l's moderne, substitué PhilosLrate à Pisistrate. -- Le Coran est appelé Alphalicianus (p. 170). C'est Alphurcanus qu'il faut lire, comme le prouve l'opuscule intitulé : Doclrina Machumetis

(1) Cf. Kohler, Catalogue des mis. de la Bib. Sainte-Geneviève, Paris, Pion, 1893, p. 138.

(2) Parce que c'est la seule édition complète du texte latin et parce que c'est la moins difficile à se procurer en librairie.

summalim comprehensa, ab Hermanno Dalmala ex arabico translata : « Sed >. die, si placet, Deus tibi misit scriptum? — Respondit [Machumelus] : Sic. » — Quod? — Dicit : Alfurcan. — Car dictum Alfurcan? — Dixit : Quia » discret* sunt sententise et figura? ejus » (1).

Enfin la collation, que j'avais faite entière (2), des premiers manuscrits que j'étudiai (P et G), avec le texte de Noack, me révéla encore dans celui-ci nombre de leçons controversées : Ex amaro omnium (P G carnium) dulcium levi adustione fit yXuxu7cixpov palato gratissimus sapor (R p. 213). — Igitur inter angelos non nisi virtutum et illustrium animorum (P G actionum\ certamen exsistit (p. 218). — Illud quidem optare potius... quam sperare debemus ut una sit et eadem civium unio, una (P G remplacent unio, una par immo) mortalium omnium de rébus divinis consensio (P G assensio, p. 220). — Salomo. Ne religio quidem sit, nisi veram esse demus. Quoniam, etc. (P G mettent dans la bouche de Senamus la réplique qui commence à quoniam, p. 220). — Cum Apollinei pontifices Camarim... preces ac vola ingénièrent (G ingeminarenl, p. 250). — Festis epulis coram immorlali Deo obtestamur nos summa cum Jœlitia cibis sacrificiorum optimis (P G opimis) vesci (p. 307). Il serait facile de multiplier ces exemples.

Par ces divers procédés, mon attention était attirée sur un certain nombre de points de comparaison. C'est d'après eux surtout que j'ai alors collationné les autres manuscrits latins des bibliothèques françaises.

Un premier résultat m'est apparu assez rapidement. C'est qu'il y a des leçons (pour la plupart mauvaises) spécifiquement allemandes; je veux dire propres aux éditions allemandes et dont nos codd. français sont tous indemnes (3).

Les unes, très fréquentes, appartiennent à N seul, et peuvent être attribuées à la recension défectueuse de Senckenberg, en laquelle Noack a mis toute sa confiance : par exemple : communicalis (-— commulatis), p. 210; contraria miscentur (= non miscenlw), p. 211 ; illustrium animorum (= aclionum), p. 218; l'oubli d'un changement d'interlocuteur, p. 220; sanclis (= senalus consulto), p. 223; une interpolation, p. 228; l'omission d'un habet indispensable, p. 232; deserendo (= disserendo), p. 238; non tamen in ea quxïn manibus Christianorum versalur (= non tamen ea qiue... versanlur h p. 249 manium Deorum (= inanium), p. 252; invaluisse ( = incaluisse), p. 316 ambulantes (= accubantes), p. 323; teneres annos (= teneros animes), p. 325 Alphalicianus (= Alphurcanus), p. 350; Toralba substitué à Coronœus, p. 337, etc.

Les autres leçons, fautives aussi, forment une série moins nombreuse à la vérité, mais plus intéressante, parcequ'ellessontà lafoiscommunesetpropres

(1) Dans l'édition latine du Coran par Bibliander, 1550, t. I, p. 190.

(2) Comme aussi celle de la version ou du lexle de Guhrauer (B), toujours dans les limites du livre IV.

(3) De ces leçons, un certain nombre appartient à des pages (209-215, 239-242, etc.) dont le peu d'intérêt m'a amené à donner un résumé, plutôt que le texte, dans mon édition. J'ai pensé avoir néanmoins le droit de ne pas me priver pour ma démonstration de ces preuves, toujours vendables sur N, B, et les manuscrits.

ùBN : omnium (— carnium) dulciurii, p. 213; ingemerent (= ingeminarent), p. 250; IsraëliliB {= Ismaélitx), p. 252; et collocaret (= ut collocarelur), p. 274; maris abyssus (— immanis abyssus), p. 254; indicos (== indicas) sacerdotes, p. 264; nerao sine saliva {■= scelere) osculari potest, p. 322; in libris {= in terris), p. 337; Almad (= Ackmad (1), surnom de Mahomet qui signifie le très glorieux), p. 327; Gara/fa (— Cheruffa, nom d'une femme que Mahomet aurait séduite), p. 328; traclare (= lactari), p. 340; virgam illius, quam ad pontificem delegerat (= virgam illius, quem ad pontificatum delegerat), ibid. — Or Guhrauer nous déclare dans sa préface avoir employé, après nos manuscrits de la Bibliothèque nationale noS 6564 (M), 6565 (D) et 6566 (A), les manuscrits de Berlin nos 93 et 94 (2), On peut donc croire que les leçons qui précèdent lui viennent de ces derniers; supposer, puisqu'elles lui sont communes avec N, une certaine parenté entre les manuscrits allemands dont Noack-Senckenberg et lui se sont servis, et que, je me hâte de l'avouer, je n'ai pas vus; conclure peut-être de ces exemples à une probable infériorité, qui atténue mes regrets, de ces manuscrits sur les nôtres. On sent trop»ce qu'a de précaire une généralisation si aventureuse pour la présenter autrement que comme une hypothèse; toutefois il n'y aurait rien d'étonnant que, d'un ouvrage écrit en France, et dont les copies apparaissent anciennement en France, plus tardives en Allemagne, les exemplaires français fussent les plus corrects. Venons donc à ces exemplaires.

Ce qui frappe à mesure qu'on les étudie, c'est leur étroite ressemblance. Sur la grande majorité des points litigieux, on les trouve unanimes. J'en ai donné déjà nombre d'exemples en leur comparant plus haut N et B; en voici quelques autres : sublimior (et non : sublilior), p. 219; ut una sit et eadem civium, immo (et non unio, una) etiam mortalium omnium de rébus divinis assensio (et non consensio), p. 220; conalus (et non coaclus, que traduit certainement B), p. 227; tametsi plerique (N ajoute indûment Chrisliani : il s'agit des princes musulmans), p. 325; répétition injustifiable, à la fin d'une réplique de Coroni, de la phrase qui la commence, p. 233; omission, dans une énumération, du quatrième terme de cette énumération, p. 276. — Il semble donc bien qu'une même source soit commune à tous.

Toutefois, pour voisins qu'ils soient, ils ne sont pas semblables : il s'agit donc de les classer en familles; et comme l'autographe, qui lèverait tous les doutes, est assurément perdu, c'est là que les diflicultés commencent.

Il y a des cas où les variantes ne donnent sur un tel problème aucune indication utile. C'est d'abord quand elles sont, si j'ose dire, individuelles, j'entends : quand elles se rencontrent dans un seul manuscrit, contre l'unanimité des autres. Par exemple : P ea lamen lege ut (cseteri : ne), p. 241 ; volunt

(lj De generatione Machumet et nutritura ejus, quod transtulil Hermannus Dalmala : « Gujus [Machumel] nomen in c;elo Achmet ». Alcoran de Bibliander, L. I, p. 203.

(2) C'est le Memmianus (M) qui esl à ses yeux le plus ancien et le meilleur, et qui, dit-il, est à la base de sa recension. Mais, au fur et à mesure qu'on avance dans la lecture de Vflept., on constate, dans une multitude de cas controversés, le désaccord de Guhrauer avec M et on se prend à craindre qu'il ait, malgré son intelligence et son scrupule, accordé, contre M, trop de foi aux mss. de Berlin qu'il avait sous la main. Quant àD A, je n'ai vu nulle part qu'il en ait tiré les leçons, parfois excellentes, qu'on y trouve.

{p. nolunl), p. 246; ingénièrent (c. ingeminarent), p. 250; — G munera (c. numina), p. 224; e* (c. *t) suo judicio, p. 249; interpolation de ;equis porlionibus conlemperalur, p. 212; — K ut cavelur (c. collocavetur), p. 27-4; oplimis

(c. opimis), p. 307; Livius de Manulius (c. Numidis), note 7 de la p. 341; A

templa deorum (c. Judseorum), p. 321; nec m'ros feminœ contueri possint (c. «tri ferninas); — 0 faisant continuer Curce où les autres donnent la parole à Octave, p. 230; — J évitant la répétition fautive de la p. 233, au prix d'une correction d'ailleurs absurde (1).

On n'est pas plus éclairé quand, une variante se rencontrant dans un certain nombre de manuscrits, le groupement qui s'était établi à celte occasion ne se reproduit plus, et qu'il s'en forme d'autres, chaque fois différents, à chaque passage contesté. Ainsi l'on trouve DATESJPG cara ou chara contre MOK clara, p. 241 ; puis DATESJM Pisistratus contre PGHOK Philos Ira lus, p. 263; DAST.JPG accubanles contre MIIOK accumbenles, p. 323; enfin MAEHOJKG exadorea contre TP exadorla, D exadoreo, S qui omet le mot, p. 233.

Ce qu'il faut donc arriver à découvrir, ce sont des séries, même peu nombreuses, de leçons concordantes qui départagent les manuscrits en groupes toujours identiques. C'est affaire de tâtonnements, que la chance abrège ou prolonge à son gré.

Or je lis, p. 313 : « Coronseus (2). Non video cur Pater nosler Chrislianorum » [cedere debeat Lassake Ismaëlitarum aut Schemali Hebraeorum. — Salomo. » Nostrum] illud Schéma, 'quod ab omnibus Judœis quotidie usurpatur, non » est precatio, sed commemoratio ». DA, seuls de tous nos manuscrits, omettent les mots entre crochets. Les mômes DA omettent, seuls de tous encore, tantôt quelques mots : Tcpo; 9eûu, (ju'exige le texte cité du Cralyle, p. 236, tantôt des phrases entières : [Plutarchus ad interilum dsemonum référendum pulaviï\,\>. 257, ou des lambeaux de phrase : [audila morte caput una cum ejus sacerdotibus abrasil, forsilan originem traxerunt, lum etiam], p. 336; [Quid Lucas? ld quod Marcus, Johannes, Matthseus. Quid Marcus? Id quod Johannes, Matlhœus, Lucas.], p. -428; [exslitissent, minime rejicienda fuerunl. Sin falso aut inïer se discrepanlia qiuenam {ides aut], p. 429; corrupla : sitpernaluralia vero penitus exhausla fuisse palet, sic tamen], p. 571 bis. Naturellement ces lacunes rendent le texte inintelligible; mais l'important, pour nous, c'est qu'en opposition aux autres manuscrits, qui ne les présentent pas, elles font de DA une famille distincte.

Parmi les autres exemplaires, PG apparaissent à leur tour comme très semblables Seuls ils écrivent tous deux : potius (cœteri : polenlius), p. 329; veram (c. meam) sententiam, p. 332, etc. Seuls ils omettent tous deux : inlegrilas, p. 215; sani furiosis, p. 215; et muneris, p. 217; et eadem, p. 220;

(t) << Epicurus ad licenliam peccandi aditus omnes aperuisse videlur, cum praemia bonis, sup- » plicia peccalis irrogari divino judicio persuasum habealur ». Qui ne voit: t° la difficulté d'expliquer le passif habeatur; 2° l'impossibilité, pour Epicure qui conçoit les Dieux étrangers et indifférents à l'homme, de croire à la sanction par eux de nos actes; 3° la contradiction entre le début et la fin de la phrase : comment Epicure eùt-il donné carrière au péché, s'il eût cru à sa répression ?

(2) Goroni demande en quoi le Pater chrétien est inférieur à la prière de chaque jour, que les Musulmans nomment Lassala et les Juifs Schéma.

Deorum, p. 221; bene/icos, p.. 222; non modo, p. 223; cum populo, p. 251 ; [valicinia dici possunl ; prophelia vero singulariquadam appellalione] , p. 264, elc. Devant la fréquence de ces erreurs, la valeur de ces exemplaires apparaît médiocre ; et devant leur concomitance, la parenté certaine. Comme d'ailleurs P G sont relativement récents ; comme nous les voyons régulièrement appuyer soit contre R, soit contre DA, les manuscrits anciens et entre eux similaires MET, nous conclurons que PG est un rameau distinct de la grande branche MET.

Voici donc le classement auquel nous aboutissons : de l'archétype perdu viennent deux groupes de manuscrits datant tous du xvie siècle ou des premières années du xvne : 1° DA ; 2° MET. Ce second type, copié par la suite, a donné d'une part JHOKS (1), d'autre part PG où pullulent les inexactitudes de détail. II se recommande de lui-même, et par ses exemplaires anciens, et par le fait qu'il évite les omissions propres à DA, et par son accord enfin, dans l'immense majorité des cas, avec les mêmes AD. 11 est représenté dans mon édition par M : non que j'accorde à M une valeur supérieure a celle de T ou de E ; je l'ai choisi en raison d'une préférence un peu superstitieuse, parce qu'il venait de ce cabinet de Mesmes, où, dit Leibnitz, l'original de Y/Jepl. séjourna un temps, et que, d'après un autre, c'est le Me n uni anus qui a donné naissance à la plupart des copies ultérieures.

Mais j'ai aussi constamment cité 1), et voici pourquoi. Je devais représenter, m'a-t-il semblé, la famille de manuscrits DA, malgré ses erreurs certaines, comme j'y représentais l'autre famille MET. Mais surtout, en dépit de ces erreurs, dans plusieurs cas intéressants, les variantes de D me paraissaient apporter la vérité. Quand Bodin nous montre les sorciers foulant aux pieds les hosties consacrées, D seul écrit correctement : hostias exadoreo ( — ex adoreo [se. farrej) verbis ritualibus consecratas proculcant; N donne exadoralas, les autres manuscrits exadorea, exadorta, également inintelligibles et barbares, p. 233. De même, tous les manuscrits font consacrer l'église Sainte- Marie de la Rotonde par le pape Boniface à tous les dieux, divis omnibus ; D seul encore écrit correctement : Beatœ Mariée consecratum, p. 224. J'avoue que c'est une surcharge, après rature du texte commun ; mais cette surcharge est de la même encre plus noire, de la même main différente, que cent autres par moi relevées dans ce manuscrit, et où se révèle autant d'ignorance que de soin. Nous avons donc affaire à un correcteur qui ne sait pas ce qu'il écrit, et, dans les cas embarrassants, se borne à tenter de déchiffrer exactement le texte modèle. J'en infère que la restitution Bealx Mariœ n'est pas une conjecture de bon sens, mais une lecture plus attentive d'un passage difficile

(1) Il serait même probablement possible de préciser davantage. Ainsi je crois entrevoir que S dérive de T. A l'omission, signalée supra, de la p. 270, tous les mss. écrivent : quarla caritalem

erga singulos, sexla muletas pecuniarias, seplima conlracluum el bereditalum jura T seul,

suivi par S, écrit quinta à la place de sexla, omettant le sixième terme au lieu du cinquième. D'autre part, T S écrivent tous deux cara, p. 241; l'isislratus, p. 203; accubantes, p. 323. J'avoue ne pas avoir poussé la vérification plus loin pour S, et n'avoir pas même tenté la recherche pour J II 0 K, parce que je n'en voyais pas l'utilité. Du moment que MET sont des copies d'un même exemplaire, et où les différences ne sauraient être qu'accidentelles, que m'importe duquel des trois dérivent J, H, ou 0?

dans l'original, — difficulté qui explique justement la faute commune à toutes les autres copies. Même raisonnement pour la note 7 de la p. 307 : tous les exemplaires, y compris D, donnent la référence fausse : IV Région, 4 ; mais D seul biffe et rectifie : // Regum, 4. Évidemment on peut supposer que le scribe ait vérifié la citation; mais pourquoi aurait-il vérifié celle-là, et celle-là seule, quand il en a laissé tant d'autres inexactes (1)? Et enfin en un certain non:bre de cas, la contestation n'est pas possible : sans correction ni surcharge, D apporte la lumière : Tucit., lib. 3 (cœteri : lib. 19), note 7 de la p. 225; aptissime (c. apertissime), p. 219; finxissenl (c. jinxissel), p. 339; une excellente ponctuation, p. 523; pià, abréviation de prima (c.pia, inintelligible), p. 475.

Je crois donc être fondé à accorder à D une haute valeur. D'autre part, le caractère grossier des erreurs, aussi rares d'ailleurs qu'aisées à découvrir, qu'on y relève, ne sont pas pour démentir l'impression de scrupule et de naïveté qu'il nous avait faite tout à l'heure. Où le soin du copiste est inefficace, l'ignorance éclate. Ce sont des barbarismes : fsmaëliles, p. 248; posleslalibus, p. 263; feriare, p. 284; verbium, p. 310; — des solécismes enfantins : [Ismaëlitse] infiliatur, p. 248; divina \e\ proponanlw, p. 247; pro Deo colendum (pour : colendo), p. 249 ; judicant (pour : judicavil) Aben-Esra, p. 279; — des fautes encore qui laissent le texte inintelligible, et qu'un plus instruit eût aisément évitées : Ixvissima (pour : levissima), p. 256; scribit sequendam (pour : qup.ndam), p. 339. Il semble qu'en un manuscrit si honnête, où il y a si peu à redouter de l'interprétation personnelle du scribe, on puisse mettre à bon droit sa confiance (2).

Quant à son origine précise, j'avais formé là-dessus une hypothèse séduisante, à savoir qu'il provenait de la bibliothèque du chanoine Descordes, ce qui eût contribué à lui conférer une autorité singulière. Voici comment cette idée m'était venue. D est dit Mazarinieus : il est donc entré à la bibliothèque

(1) La négligence de Bodin est grande, même pour le temps, et m'a rendu souvent difficile, parfois impossible, la vérification des citations : 1° il cite en général de mémoire, rarement in extenso, plus rarement le texte littéral : c'est plutôt une allusion qu'il lance, un mot frappant qu'il rappelle; 2° citant de mémoire, il tombe en des erreurs fréquentes : nombre de ses références sont fausses: Plut., Lycurg., p. 217; Cic, pro Flacco, p. 232; Philon, Allégories, p. 207, etc.; 3° toujours pour la môme raison, il modifie le sens des textes allégués, qu'il se rappelle imparfaitement : Josèpbe, Antiq. judaïq., p. 383; Nie. Callisle, p. 540; Cic, De divinatione, p. 25G. Voici, prise sur le vif, sa négligence. Il nous conte, p. 263, un songe funeste de Pisistrale. Le même conte nous e-l fait, Démonomanie, 1, 4, p. 107, mais d'Hippias. Si l'on remonte à la source, Artémidore, c'est la Démon, qui a raison. En écrivant VHepL, Bodin a un souvenir imprécis de l'anecdote, citée 13 ans avant : il ne vérifie pas, et met en scène le père au lieu du fils.

(2) J'estime par ailleurs D supérieur à son parent A. Tous deux ont été copiés sur un exemplaire commun (mais non A sur D, ni D sur A); seulement A, plus négligent, est tombé dans des erreurs que le scrupule évite à D : exadorea, p. 233; Tacit., lib. 19 (D Tacit., lib. III), p. 225; pia, sans signe abréviatif (D pià = prima,, p. 475). 11 y a plus à se méfier aussi de A, qui est le fait d'un scribe qui comprend le latin, et, dans les passages obscurs, semble bien introduire ses conjectures dans le texte; ainsi, p. 313, quand Octave vante la chasteté des Musulmans, qui ont dans les mosquées séparé hommes et femmes, A, comme tous les autres mss., écrit d'abord : ut nec a viris feminœ conspici, uec viri feminas contueri possint. Puis, choqué de celte tautologie obscure, il biffe et corrige, d'inspiration, je pense : nec viros jemïnse contueri possint. Un pareil ms. me semble dangereux.

Ghauvirc ~

du roi lors du choix qu'elle fit, parmi les manuscrits de la Mazarine, de ceux qu'elle n'avait pas, pour se les approprier, 1668 (1). D'autre part, Naudé avait antérieurement acheté en bloc pour le cardinal le cabinet de Descordes, 1642 (2); l'exemplaire de VHeplaplomeres, que nous savons avoir appartenu à Descordes, devait s'y trouver : ne serait-ce pas le Mazarinœus actuel? Cette conjecture ne résiste pas, hélas ! à l'examen des faits. Dans le Bibliolhecœ Cordesïanx catalogus, 1643, in-4-0, que publia Naudé à l'occasion que je viens de dire, le Colloq. ne figure pas. D'autre part, Colomiès dit avoir vu le Cordesianus chez M. Briot : si D est le Cordesianus, comment n'y trouve-t-on ni cachets, ni ex-libris de Briot ou Descordes? Enfin, on nous dit que Grotius avait fait copier son exemplaire sur celui de Descordes ; et, on vient de le voir, le Grotianus (G) est très différent de D. La provenance de D redevient donc absolument obscure, et j'en suis réduit pour justifier le choix que j'ai fait de lui aux raisons, à la vérité plus solides, que j'ai exposées plus haut.

Il me reste à parler de la traduction française dont je publie ci-après des fragments : le manuscrit de la Bibliothèque nationale f. fr. 1923, anc. f. fr. 7892, que j'appelle B. C'est un volume in-4°, relié en veau, de 685 pages. L'écriture, très courante, parfois même assez malaisément lisible, et qui abonde en abréviations, date du début i\u xvne siècle.

Les autres versions que recèlent nos bibliothèques françaises sont des copies, totales ou partielles, de celle-là. En confrontant lelle ou telle page, prise au hasard dans II, avec les pages correspondantes des autres manuscrits, on acquiert vite la certitude de la conformité des textes. B commet l'omission que nous avons déjà signalée dans DA, p. 313 : on la retrouve dans les autres exemplaires. P. 239, l'auteur de B, ayant à rendre le mot commenlariis (3), écrit, par un lapsus de plume, traductions au lieu de traditions. Sa bévue est reproduite fidèlement. Ce sont là des preuves suffisantes.

Le manuscrit de l'Arsenal 5425, seizième volume du recueil Conrart, date du xvne siècle; VHeplaplomeres y occupe les pages 1-711. C'est l'œuvre d'un ignorant, qui estropie les mots grecs intercalés dans le texte (àpaevixôv, cpaotxspoio;, p. 258) et la plupart du temps les laisse en blanc; une autre main corrige ensuite ou supplée. Le scribe copie B jusqu'en ses singularités orthographiques (allors, portuguais, phisique, p. 2<i0); la seconde main, reconnaissable à son encre plus brillante, intervient alors et rectifie : alors, physique, portugais.

Le manuscrit de l'Arsenal 6026 est un volume relié en veau fauve, de 692 pages in-folio; l'orthographe est franchement rajeunie. Il a appartenu successivement à Nic.-Jos. Foucault, à l'abbé de Bothelin, au marquis de Paulmy. L'écriture est du xvnr3 siècle. Je glane sur la feuille de garde les indications les plus intéressantes. « Cet exemplaire-cy est peut-être [ces deux » derniers mots surajoutés, et de la même main que la note qui suit] le seul

(1) Les anciennes bibliothèques de Paris, par A. Franklin, Impr. Nationale, 1873, 3 vol. inlol., t. III, pp. 108-110.

(2) Lettres de Guy Patin, éd. Triaire, Paris, Champion, 1(J07, t. I, p. 320; Léopold Delisle, Le cabinet des mss. de la Bib. impériale, Paris, Impr. Impériale, 1868, l. I, p. 397 sq.

(3) Voici le texte : Etenim in majorum commentants legimus Hierasolymam scholas 481 olim habuisse, B traduit: in der Annalen. R : Car nous apprenons dans les traductions de nos ancestres

» dans Paris traduit en françois : il vient de la bibliothèque de M. l'abbé de » Rothelin (1) et a été vendu plus de trois louis ». — « Cette môme traduction » étoit pourtant dans la bibliothèque de M. Chauvelin, garde des Sceaux : il » faudroit savoir ce que cet autre exemplaire est devenu ».

On ne peut pas compter le cod. de l'Arsenal 2506 (127 bis SAF), de 237 pages sur papier, datant du xvme siècle, comme un véritable manuscrit de notre version française. Ce sont des extraits, littéraux d'ailleurs, du texte de la Bibliothèque nationale, qu'une àme pieuse a ainsi purgé de tout son venin. « J'ordonne, écrit le propriétaire de ce livre, qu'après ma mort ce manuscrit » soit donné ù la Bibliothèque Sainte-Geneviève, 5 aoust 1763. L'abbé Clapey- » rou ». Il ajoute : « Ce livre par bonheur n'a jamais été imprimé et l'on n'en » trouve que des copies manuscrites, et grâces à Dieu bien rares! C'est une » des plus dangereuses productions qui aient paru ». El pour la rendre inoffensive, l'auteur de ces extraits n'a conservé que les répliques d'apparence orthodoxe. Le malheur est que de la sorte il n'a pu conserver presque rien : si le livre VI a encore 82 pages (pp. 191-273), le livre V n'en a plus que 28, le livre IV 9, le livre III 6!

Une dernière copie de la version française est celle de la Bibliothèque Mazarine n° 3531. C'est un in-4° de 653 pages, datant du xvme siècle, œuvre d'un scribe peu instruit qui ne comprend pas toujours ce qu'il écrit et mutile le grec. Il contient, à côté d'indications sur l'origine de la traduction, quelques teslimonia intéressants de Diecman et de Vogt. Mais de toutes façons, c'est au manuscrit 1923 de la Bibliothèque Nationale qu'il nous faut revenir : il est manifestement l'original des autres.

Combien il serait tentant d'attribuer à Bodin lui-môme la paternité de cet Heplaplomeres français ! On s'en souvient, il a écrit dans les deux langues presque tous ses ouvrages, République, Démonomanie, Paradoxon; et s'il n'a pas traduit le Theatrum nalurse, c'est peut-être qu'il savait Fougerolles à l'œuvre. Mais celte hypothèse n'est pas soutenable. Il y a dans notre traduction des faux-sens, des contresens même que Bodin n'eût pas commis contre son propre texte. L'auteur n'en sait pas l'hébreu. L'écriture n'est pas celle de Bodin. On ne saurait donc lui attribuer cette version française, ni peut-être à aucun personnage connu.

On lit bien dans le cod. de l'Arsenal 2506, au verso de la feuille de garde, l'indication suivante : « Traduit par un secrétaire de Mr. Colbert, mort au » Cliâteauneuf chés la Rue entrepreneur des bàtimens du roy »; — et dans le cod. de la Mazarine 3531, au premier folio : « Cette traduction de ce détestable » ouvrage a été faite par les ordres de Mr Colbert : cui bono? ». Mais voilà des assertions bien vagues, sans références, à peu près invérifiables aujourd'hui. Elles ne se trouvent pas — ni elles, ni d'autres — dans le manuscrit de la Bibliothèque Nationale 1923, original des deux précédents. Elles ne se corroborent peut-être pas l'une l'autre; le manuscrit de la Mazarine 3531, daté de

(1) C'est donc là l'exemplaire dont parle Brunet, Manuel du libraire, 1860, art. Bodin : « Le » manuscrit d'une traduction française est porté à 73 francs dans le catalogue Bothelin, n° 1123, » où il est indiqué sous ce titre : Colloque de Jean Bodin des secrets cachés des choses sublimes » entre sept sçavans qui sont de différens senlimens ».

1771, est postérieur à celui de l'Arsenal 2506, possédé par l'abbé Clapeyron dès 1763 au plus tard, et il est possible que le premier emprunte ses dires au second : les termes moins précis qu'il emploie permettent de le supposer. Enfin, écriture, langue, versification ne sont guère celles d'un ouvrage qui aurait été écrit vers 1650 au plus tut, puisque Colbert (1) n"entre aux bureaux de Mazarin qu'en 1648.

On trouve à cette version dans le style je ne sais quoi de lâche et d'abandonné, dans la syntaxe des habitudes archaïques qui sentent le xvie siècle : syllepses audacieuses jusqu'à l'obscurité (2), emploi de es (3), répétition redondante de que (4), phrases inorganiques, interminables, péniblement poursuivies, à la mode latine, par des relatifs compléments de participes. Et puis, dans les vers français du traducteur, je ne vois point, avec Baudrillart, « la leçon de Malherbe et parfois peut-être celle de Corneille ». Les rimes de simple à composé, les rejets inhabiles, le manque général de métier (5) rappellent plutôt d'Aubigné. Et si, fort de ces constatations, on n'ajoute point foi aux indications ci-devant rapportées, notre traduction redevient absolument anonyme.

En revanche, elle prend de l'ancienneté; et l'on ne s'étonne pas de lui trouver, si elle date des premières années du xvue siècle, d'un temps où l'authentique Hepiaplomeres existait assurément encore, la haute valeur que, même à côté de nos textes latins, elle a en effet.

On s'en aperçoit vite à l'user, elle a été faite sur un texte proche de ceux conservés en France : j'ai pu l'éprouver à chaque dissension entre N ou NB et MD pour les livres IV et V, entre N et MD pour le dernier. Les exemples abondent. R suit MD dans l'attribution d'une réplique à Senamus (N Salomo), p. 220; dans les leçons Ismaëlilœ (NB IsraëlUx), p. 252; immanis abyssus (NB maris abyssus), p. 254; Indicas (NB Indicos) sacerdotes, p. 261; pravitalem (NB probilalem), p. 262; ve'eres (N velerum) theologos, p. 395; linguse

(1) On ne trouve rien qui ait rapport à VHept. de Bodin dans les Lettres de Colbert, publiées par P. Clément, Paris, Impr. impériale, 1861-1868, 5 vol. gr. in-8.

/2) « Les Grecs et les Latins ont mis de puissans obstacles a leslablissement du nom chreslien » par leur mésintelligence : pour tes sauuer duquel reproche S. Augustin saduisa de composer » ses liures de la cité de Dieu », p. 231. Les, ce sont les chrétiens, implicitement contenus dans du nom chreslien, qui précède.

(3) « Ainsi es pays septentrionaux les hommes sont blancs, rouges et robustes », p. 320. Brunol, Hist. de la langue française, Paris, Colin, l. III, pp. 273 sq , déclare que es, fréquent aux environs de 1600, disparaît rapidement ensuite. Malherbe relève cette forme dans Desporles ; dès 1621, Coeffeteuu la corrige dans ses ouvrages; Oudin, en 1632, dit que les bons auteurs et les modernes la bannissent entièrement.

(4) « Scot confesse que la personne a esté créée, et ^w'auant de sincarner dans le ventre de » Marie, qu'W [sic] esloit la personne du Fils », p. 521. Outre le que redoublé, notez la violente syllepse : il, c'est J.-C, implicitement contenu dans la personne.

(5) Aduenir, souuenir; deffaicle, parfaicte, etc. « Cependant après tous ces subits tremblemens » De la terre et des airs, ces boulleuersemens Nestoient que des moyens de ta bonté parfaicte », etc., p 271). — Je noie aussi couleur masculin, p. 210, que le xvnc siècle, sauf expressions consacrées, ne connaît que féminin; — organe féminin, p. 214 bis, quand d'Aubigné écrit déjà : « d'un organe bienaimé », Hist. universelle, Maillé, 2 in-fol., 1616, I, 133, et qu'après lui on ne balance plus guère; — « un esponge meslée », et l'hésitalion sur le genre, que traduit si naïvement la graphie, cesse dès les premières années du xvue siècle.

(NB legis), ibid. ; altero pede (NB intercalent mancam et auriculis asini consimilern NB consimilibus statuam, p. 390; cum agitur \ cur igilur) de promisse Messia, p. 31)7; seplingenlis N sexcentis) millibus, p. 411; librum Jegrijferuw (NB librum legis verum), p 414, duplices [N Iriplices) ostendere se Thebas, p. 428; Iribui cœpissent (N tribuissent), p. 469 (1); geterni N xlernus) Dei filius, p. 47 4; philosophos "S philosophorum) hœreticorum patriarchas appellat, p. 570; saltem (N tameri), p. 058 ; dans l'attribution d'une réplique à Federich (N Toralba), p. 572. Ainsi donc partout nous trouvons B d'accord avec nos manuscrits français (2) contre les éditions allemandes.

D'autre part le texte dont il est la version appartenait à la branche AD : il avait toutes les omissions qui la caractérisent, pp. 230, 257, 313, 330, 428, 'rJ'.t, 571 bis. Il suivait toujours D, dans les cas où celui-ci est en désaccord avec M, soit que D présente les bonnes leçons (D aplissime, M apertissime, U à propos, p. 21!); D finxissent, M finxissel, R ils auoient faict, p. 339), soit qu'il présente les mauvaises (D in oppido iïhegio, M in oppidulo lihodigio, R au bourg de Rhege, p. 255; D speculo, M spécula, B dans un miroir, p. 590).

Toutefois, des deux textes A et D, B ne traduit ni l'un ni l'autre, mais un troisième, qui participe tantôt de l'un, tantôt de l'autre, mais a aussi ses leçons propres. Avec D Beatœ Murer cônsecratum, il nous parle du Panthéon d'Agrippa que, Boniface consacra en l'honneur de la Vierge Marie, p. 224. Mais il omet ex adoreo, pour lui sans doute inintelligible, et que D lui eût éclairci. De même il donne, avec A et contre D, la mauvaise référence, Tacil., lib. 19, p. 225; adopte la correction conjecturale nec viros feminse contueri possint, p. 315. Et voici des leçons personnelles à B, -- tantôt erronées : Hothàr (MD Helhari), p. 220; « celluy qui tue quelquun contre son intention demeure » innocent du meurtre et celluy qui est forcé B traduit assurément coactus] » par cette mesme volonté de tuer vn autre et cependant le manque ne laisse » pas a mon aduis destre tenu pour meurtrier » (MD qui quem conalus est occidere non potuit ut sicarius teneatur), p. 227; « neantmoins certains Epi- •> curiens autresfois sestans mocqué de cet oracle en présence de Moyse pro- » consul en Asie », etc. (MD at cura Epicurœi quidam oracula Mopsi coram Asiœ proconsule irriderent), p. 259; -- tantôt plus dignes de créance ou tout au moins de discussion : B, seul contre tous, attribue une réplique à Senamus, et non à Octave, p. 230; — tantôt certaines : B, seul contre tous (3) nos manuscrits latins de France, évite l'interpolation de la p. 233; place correctement sur Averruncalores (MD la placent sur mares) la note 9 de la p. 222; rétablit quo animi sensa palefaceret, omis par MD, p. 207; traduit cullui (MD cullu, incorrect), p. 330; domino servum, régi subditum, crealori crealuram anteferat (MD dominum servo, regem subdito, crealorem crealurœ, démenti par le contexte), p. 357.

Ainsi B, image d'un manuscrit proche de nos manuscrits de France, plus proche de la famille AD, leur apporte à tous, et davantage encore à ces der-

(lj Le livre VI commence à la p. 4<i7 : à partir de là, je n'ai plus de lexle dans B. (2) Erreurs comprises. MD Nicomedem. R. Nicomede. NB Nicodemum, correct, p. 429. (3 Sauf J, qui veul corriger et devient absurde : cf. supra, p. 15, noie 1. — Voyez encore dans B seul l'exacte référence Ecoles., 4, p. 655.

niers, le supplément d'autorité qui s'attache à son ancienneté et à ses leçons souvent excellentes. Et tout ensemble, comme il est la trace d'un état du texte un peu différent de AD mêmes, et que nous ne possédons plus, son témoignage indépendant a en soi un poids certain et peut, dans les cas contestés, devenir un guide précieux.

Quant à la qualité de la traduction, on en jugera par la comparaison, que j'ai faite en tous cas utiles, du français avec les textes latins qui font autorité, MD, et aussi avec les éditions allemandes NB. Partout où j'ai cru saisir une erreur sur le sens, une omission, une infidélité, j'ai mis le lecteur à même de contrôler (1). Mais en général l'exactitude de R paraîtra louable, du moins en ce qui touche aux idées, et si l'on n'exige pas d'une version vieille de trois siècles le calque scrupuleux, où s'évertuerait un moderne, d'une épithète, d'une nuance, d'un tour. Dans les corrections, assez nombreuses, qui émaillent certaines pages du manuscrit de la Bibliothèque Nationale 1923, on saisit tout vif le travail de l'auteur sur soi-même, et l'esprit dans lequel, revenant en arrière pour se rectifier, il préfère la longueur et la paraphrase même au défaut de clarté ou de précision.

De cet auteur j'ai respecté l'orthographe, assez personnelle et variable, et la syntaxe, singulière elle aussi, par exemple en ce qui concerne l'accord des participes. Je n'ai pas copié de simples lapsus, comme le verbe au singulier après un sujet au pluriel. Au contraire, j'ai respecté les graphies du texte : l'emploi, retardataire, je crois (2), de i consonne, et celui, à l'intérieur des mots, de u consonne. Les références des citations étaient numérotées de 1 à 9 : j'ai gardé cette numérotation. Quand des chiffres manquent, c'esfque les références correspondantes sont tombées ; et, bien que je ne me sois pas fait scrupule de compléter celles de 11 par celles de MD, quelques lacunes ont subsisté.

Reste à expliquer maintenant pourquoi, si nous possédons de YHeptaplomeres latin un texte complet, je publie une traduction anonyme. Dès à présent, je pense, on commence à le comprendre. La mauvaise qualité de l'édition Noack suffirait à me justifier. Je puis rappeler aussi la relative exactitude de la version et sa valeur propre, comme témoignage d'un texte ancien, aujourd'hui disparu. Mais j'ai d'autres motifs encore : c'est la difficulté de la langue qu'on parle dans le Collocpiium, un latin moderne, farci de mots spéciaux, parfois inventés, empêtré de subtilités scolastiques; c'est la juxtaposition

(1) On trouvera celle comparaison de 11 avec MD dans mes notes explicatives, où j'ai mis aussi des éclaircissements sur les passages obscurs, des renseignements historiques et bibliographiques, des recherches sur les auteurs allégués par Bodin, des références aux autres œuvres de Bodin, qui élucident souvent les difficultés ou permettent de lui attribuer avec certitude telle théorie soutenue par un des interlocuteurs. Entre ces notes et le texte, des notes critiques indiquent les variantes qui différencient M, D, N et B (texte latin ou trad. allemande, suivant les endroits. De plus, 13 n'a pas le livre VI). Pour le livre IV, j'invoque assez souvent aussi d'autres mss., ATEPG Leyser surtout, de manière à permettre de contrôler mes dires, en ce qui concerne le classement des mss.

(2) Brunot n'est pas formel, o. c, t. II, p. 122.

perpétuelle et décourageante des vues profondes et des sornettes; c'est la diffusion formidable et la longueur de l'ouvrage.

Les mêmes motifs m'ont poussé à ne publier que des extraits. La lecture du Colloquium ne paye pas toujours de la peine qu'elle coûte; il y a là, comme dans chaque œuvre de Bodin, un délayage de la pensée, un abus, même pour le temps, de l'érudition, — surtout quand Salomon s'embarque dans le commentaire du livre saint ou dans la philologie hébraïque — qui lassent inutilement le lecteur le mieux intentionné. Dès lors, à quoi bon s'imposer, sans fruit pour personne, l'effort prodigieux qu'exigerait l'édition intégrale du livre? Mieux vaut filtrer ce mélange indigeste. Dans le livre IV lui-même, que je voulais d'abord publier tout entier, j';ii supprimé une dizaine de pages au début; plus loin une vingtaine d'autres, où Salomon s'efforce de justifier, à grand renfort de textes sacrés, le chômage du sabbat; un long passage encore où Bodin essaie d'asseoir un système de physique universelle sur les usages rituels du sacrificateur hébreu. EL malgré ces allégements, on n'évitera pas l'impression de fatras énorme et d'ennui.

Si je me suis attaché au livre IV entre tous, c'est qu'il m'a semblé exprimer les tendances essentielles de tout VHeplaplomeres (1). La fin en est pleine d'attaques, plus souvent violentes, parfois sarcastiques, contre les diverses confessions; plus haut, Toralba défend sa belle utopie d'une religion philosophique universelle, où toutes les autres viendraient se fondre, et Salomon la colore, avec son assentiment, d'un judaïsme mystique. J'ai joint à ce livre IV des extraits des livres V et VI : c'est là que Bodin, quittant les généralités, en vient à discuter l'un après l'autre les dogmes sur lesquels roule la controverse de son temps : miracles, péché originel, grâce et prédestination, culte des saints, Eucharistie, éternité des peines et, occupant tout le fond du tableau, sans cesse revenue sous des formes diverses, la grande question de la divinité du Christ. Voilà des points sur lesquels on aimerait connaître l'avis de Bodin sans souffrir de sa prolixité : c'est à quoi des extraits sont à la fois nécessaires et suffisants.

J'ai encadré le livre IV et les morceaux choisis des autres dans une analyse détaillée de l'ouvrage entier : elle doit suffire à s'en faire une idée d'ensemble.

Et quel est à présent l'intérêt de VHeplaplomeres pris en son entier? Il est double.

D'abord, pour qui dessine la figure de Bodin, la connaissance de ce livre est indispensable. Pour ma part, c'est ainsi que j'y suis venu. Déterminer quelles ont été ses croyances est capital, s'il est vrai qu'en lui la religion est clef de voûte de la pensée, l'activité religieuse maîtresse et surveillante des autres.

On s'est demandé à ce propos où trouver dans le Colloquium les idées de

(1) Je ne suis pas le seul à lui accorder une imporlance capitale. Guhrauer ne publie en latin que les livres IV et V. Et c'est au quatrième que Gultmann consacre le plus long développement, o. c, p. 30-40.

Fauteur lui-même. Les uns (1) ont cru les voir dans les discours de Toralba, les autres dans ceux de Salomon, certains mêmes dans ceux d'Octave. Et tous avaient raison, mais péchaient aussi par omission. Senamus,avec sa curiosité qui ne s'en laisse pas imposer et son goût pour l'amour de Dieu, quelle d'ailleurs que soit l'image qu'on s'en fait, représente également Bodin. Et aussi Octave, avec sa haine pour tout ce qui divise l'unité nécessaire de Dieu. Et aussi Curce et Federich, avec leurs indignations contre les id»làlries papistes : apothéose de mortels, adoration de leurs effigies, etc. Et jusqu'au pauvre Coroni, si souvent battu, mais si raisonnable parfois, ayant le sens si juste de la politique nécessaire aux religions, comprenant si bien l'utilité qu'il y a à s'adresser à la routine et aux sens de la foule par un double prestige : la pompe des cérémonies et le culte des traditions. Chacun de ces personnages à son tour sert de truchement à Bodin ; et le plus sûr moyen de savoir quand, c'est de comparer leurs dires avec les idées qu'ailleurs l'auteur a exprimées en son nom.

Mais VHeptaplomeres a encore un autre intérêt, celui-là plus général. Il marque une date dans l'histoire de la libre pensée.

Les philosophes du xvuie siècle ont, par delà les libertins du xvne, des aïeux plus lointains qu'on ne dit communément : Bayle, l'arsenal des incrédules, la soute aux munitions contre l'Église, est plein du xvie siècle. On le comprend : c'est à cette époque pour la première fois que la théologie, jusqu'alors réservée à une caste fermée, à des méthodes spéciales, s'est vu traîner dans les disputes publiques, envahir par l'humaine raison. En ce sens la Béforme, qui sortait d'une religion trop scrupuleuse, était un coup terrible à la religion, quelle qu'elle fût (2).

Non que nous voulions représenter Bodin comme un impie : nous l'avons ailleurs dit et répété, c'est un esprit avant tout religieux. Mais enfin, par scrupule lui aussi, et de crainte de n'adorer pas le vrai Dieu, il a fini par combattre avec àpreté, avec indignation, avec sarcasme, les confessions qui se partageaient les fidèles de son temps et de son pays. Aussi Guhrauer me semble-t-il s'arrêter à mi-chemin quand il voit en lui « un catholique à ten- » dances protestantes (3) ». Au vrai, Bodin étouffe dans l'obédience de la vieille foi, et tend (4), comme à une limite, à la liberté de penser. Or voilà

(1) Guhrauer, Baudrillart, Diecman el Noack pensent que l'interprète de Bodin est Toralba; Boineburg, que c'est Octave; Huet el Gultmann, que c'est Salomon. Cf. Gutlmann, o. c, p. 29 sq , qui cite les textes.

(2) De ce point de vue comme de bien d'autres, humanisme et Réforme convergent. Mais ceux (lui, pour lancer la Réforme, ont fait appel à l'esprit de libre discussion, serelournent courroucés quand ils le rencontrent dressé contre eux quelques années plus tard. Dès 1542 ou 1543, Antoine Fumée adresse à Calvin une lettre contre les non-chrétiens, à/aiVrow, qui nient la divinité du Christ : ce sont des humanistes armés de loules les armes de la science et de la raison. Dès 1545, Calvin déclare la guerre « Aux libertins qui se disent spirituels ». Il blâmera Dolel, Despériers et Rabelais. Cf. H. Hauser, La Réforme et l'humanisme en France (1512-1552) dans la Revue historique, 1897, t. LXIV, pp. 258 sqq ., et O. Douen, Etienne Dolel, Ses opinions religieuses, Bulletin de la Soc. d'Hist. du protestantisme français, 1881, p. 46.

(3) « Kalholik mil proleslanlischen Gesinnungen », o. c , p. LXIX.

(4) Tout en gardant, au milieu de ses plus grandes hardiesses, une tendresse évidente au judaïsme, et à un judaïsme mystique C'est là ce qui a persuadé à certains que Salomon seul

ce qu'au xvr3 siècle et plus tard encore, on appelle souvent un alliée; voilà probablement comment le P. Mersenne (1) entendait le mot, quand, en 1623, il estimait à 60.000 le nombre des athées en France.

Quand on examine quelle doctrine Etienne Dolet a payée de sa vie, on voit qu'il crut en Dieu et sans doute à l'immortalité de l'âme, mais repoussait l'autorité des Églises, calviniste ou catholique, et tendait à la religion naturelle (2) : c'est justement l'attitude de Bodin. Jordano Bruno, brûlé pour athéisme en 1600, était aux antipode^ de l'athéisme (3). Pour Vanini, sa pensée est plus obscure (4) : quand il parle de la loi naturelle, doit-on comprendre religion naturelle? On ne sait. En tous cas, ce qu'il a expié, c'est son hostilité aux confessions particulières, où il ne voyait qu'imposture et hypocrisie. D'ailleurs, cette religion naturelle, il semblait qu'elle fût inévitable pour nombre de penseurs qui recevaient la leçon de l'antiquité des mains de la Benaissance italienne (.Y). Là-bas l'humanisme avait amené — pour l'élite, s'entend — un affaiblissement de la foi : peu ou point d'athéisme proprement dit, mais une sorte de rationalisme éclectique, un déisme pur, qui étaient la protestation d'âmes demeurées religieuses contre une Église méprisée et haïe (6)? Comment n'en aurait-il pas été de même chez nous (7)? Aussi, à côté de Paracelse, le P. Garasse marque-t-il parmi les plus dangereux auteurs, et les plus lus des incrédules, les Italiens Pomponace, Cardan, Machiavel (8) : lectures justement familières à Bodin. Voilà en quel sens s'explique le nom d'athée si souvent donné à Bodin. Voilà comment le pieux annotateur du cod.

élail son porte-parole. C'est là ce qui fait croire à Guy Patin qu'il est mort « juif et non chreslien ». Lettre à Gh. Spon, 10 nov. 1643, dans l'édition liéveillé-Parise, Paris, 1846, t. I, p. 303. Voyez aussi ma thèse sur Jean Bodin, II, 3, La religion de Bodin, où je cite de nombreux textes de même sens.

(1) Le P. Mersenne, Qusesliones celeberrimse in Genesim ; in hoc volumine Athei et Deistœ ïmpugnantur el ezpugnantur, Paris, 1623, in-f°., col. 669. Le mol est souvent cité, par exemple dans Perrens, Les libertins en France au XVIIe siècle, Paris, 1896, p. -14. Perrens, ibid., conteste l'athéisme prétendu de Bodin.

(2) Richard Gopley Chrislie, Etienne Dolet le martyr de la Benaissance, trad. Casimir Slriyenski, Paris, Fischbacher, 1886 (ch. xxv, Opinions et caractère, pp. 459-483,. O. Douen, o. c, p. 25, appelle Dolet un « catholique biblique, à moitié réformé ». Il me semble que Bodin a poussé plus loin dans la même voie, en écartant le Nouveau Testament, mais non pas jusqu'au bout, puisqu'il considère encore l'ancien comme parole sainte. El l'on doit voir là le développement de ce « rationalisme confus encore » dans Erasme (cf. Amiel, Erasme, Hachette, 1889, p. 445 sq.), mais dont Erasme avait été l'initiateur

(3) Barlholmess, Jordano Bruno, Paris, Ladrange, 1846, t. I, pp. 245 sqq.

(4) CL Fortunat Slrowski, De Montaigne à Pascal, Paris, Pion, 1907 (ch. in, Les Libertins, pp. 149-160). — Cf. aussi Baudouin, Histoire critique de Vanini, dans la Revue philosophique de juillet-décembre 1879.

(5) Cf. Texte, L'influence italienne dans la Renaissance française, dans les Éludes de littérature européenne, Paris, A. Colin, 1898, pp. 25 sqq.

(6, Burckhardt, La civilisation en Italie au temps de la Benaissance, trad. Schmill, Paris, Pion, 1885, t. I, 6» partie, ch. m, iv et v (notamment pp. 280 sqq. et 344 sqq.;.

(7) Ce sont des humanisLes que les libertins d'Antoine Fumée : ils refusent de croire k la divinité du Christ, « quod Socrates, Plato aliique permulli philosophi divina pleraque alque eliam » diviniora Evangelio scripserunl, qui tamen dii non sunt exislimati ». Herminjard, Correspondance des Bé formateurs dans les pays de langue française, t. VIII, p. 230.

(8,i Doctrine curieuse des beaux esprits de ce temps, combattue et renversée par le P. Garasse, Paris, Sébastien Chappelet, 1623. Citée par F. Slrowski, o. c, p. 160.

Memmianus, avant de fermer le livre, pouvait écrire : « Qui tôt religiones » probavit nullam habuit ». Voilà enfin comment Bodin appartient à l'histoire du libertinage.

Quant à prétendre qu'il ait exercé sur les libertins du xvu8 siècle une influence directe et perceptible, c'est autre chose. D'abord il est un grand nombre d'enlre eux chez qui l'incrédulité est non une conviction profonde et raisonnée, mais simplement un goût de bien et heureusement vivre (1) : ceux-là, qui sont d'ailleurs les plus bruyants, Bodin ne les a pas touchés. Il en est d'autres, plus discrets, mais plus importants aux yeux de l'histoire, qui ont pu lire V Heptaplomeres inédit C'est pour établir cette possibilité que j'ai, dans les limites de mes forces, recherché le nombre et la date des exemplaires connus. Quand on veut déterminer la source d'un courant d'idées, il faut, bien après l'expansion de l'imprimerie, faire état encore des manuscrits, surtout en ce qui concerne la religion. Là où le livre était interdit par le pouvoir, le manuscrit sans danger transmettait, sous le manteau, la pensée subversive.

Il semble bien, à voir l'intérêt que portent à Y Heptaplomeres Naudé, Patin, la reine Christine, Leibnitz, Huet, Bayle (2), qu'une curiosité ininterrompue des cercles savants s'y soit attachée pendant tout le xvue siècle, et se soit continuée assez avant dans le xvme. Préciserdavantage serait imprudent. En tous cas le Colloquium apparaît à son heure comme le signe d'une hostilité à la religion du royaume, que partagent peu d'esprits encore à la vérité, et comme le prodrome singulier d'une évolution qui couvera lentement pendant un siècle.

Comme on raconte à Senamus quels supplices éternels endurent les démons : « le serois rauy, répond-il, que Ion mapprist auec quels liens on » peut enchaisner le diable, dans quelle prison il peut estre enfermé, de » quelles verges il peut estre fouetté, et enfin quels supplices il est capable de » souffrir » (3). Ailleurs Toralba et Salomon affirment que, pour nourrir les hommes affamés, Dieu fait parfois naître instantanément des troupes immenses d'animaux, cailles, rats, qui disparaissent aussi brusquement sans laisser de traces : « Ce nest pas grande merueille, dit ironiquement Senamus, que » ces oyseaux et mulots sen soyent retournez bien repeus après estre arriuez » bien affamez : mais qui est celluy qui est allé dans les cachettes et les » cauernes de la terre pour chercher ces mulots deffuncts a fin de leur rendre » les debuoirs de la sépulture ? Il n'y a que trop d'erreurs populaires dont on » se détrompe avec le temps » (4). — Et une autre fois, comme on discute le dogme de Marie toujours vierge, il fait part d'une singulière curiosité anatomique, avec une naïveté pateline qui cache à peine la griffe : « Soyons,

(t) Cf. Slrowski, o. c, pp. 126-137. — Denis a bien marqué aussi la différence entre la société mondaine du xvne siècle et les cercles érudits fj. Denis, Sceptiques et libertins de la première moitié du XVU» siècle, Caen, Leblanc-Hardel, 1884).

(2) Huel, Demonstratio evangelica, Parisiis, ap. St. Michallet, 1679, in-fol., pp. 396 sq., et 629. — Bayle, Dictionnaire historique et critique, art. Bodin. — Menagiana, t. IV, pp. 297-299.

(3) Hept., III, p. 183.

(4) II, p. 103.

» dit-il, daccord que cella nest point contre nature, quoi que cella soit bien » rare : mais il ne se peut pas faire naturellement que Christ soit sorty de ce » ventre sans y auoir faict fraction, ainsi que Tertulian la dict, que cette » Vierge enfanta, son corps sestant pour ce ouuert : dont il a esté repris par » tous les théologiens de lescole... » (1).

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