SCÈNE III
nous laissent pas un perdreau à tirer, passé le 1er octobre.
La comtesse. Rappelez-vous les glorieux privilèges dont jouissaient vos ancêtres. N'est-ce pas une chose qui crie vengeance que le comte des Tournelles ne soit pas le gouverneur de sa province, lui dont les aïeux entretenaient des hommes d'armes et se faisaient payer un droit de chaque personne qui passait ce vilain petit pont à uue lieue d'ici?
Le comte. J'ai des parchemins qui le prouvent.
La comtesse. Enfin, n'est-ce pas une horreur que vous, monsieur des Tournelles... dans un moment de désespoir... ayant demandé une place de chambellan à l'usurpateur, vous n'ayez pu l'obtenir? Cet outrage ne doit-il point vous faire passer par-dessus toutes les considérations que peut vous suggérer la prudence?
Le comte. Je m'étais oublié un moment... il est vrai... cet homme éblouit... Mais n'allez pas au moins parler de cette demande à ces messieurs.
La comtesse. Soyez tranquille ! je ne vous en parle que pour faire voir à quel point le désordre est venu, et pour vous prouver que le moment est arrivé où tous les Français doivent secouer un joug humiliant.
Le comte. Vous avez raison. Tous les Français devraient s'entendre pour secouer le joug. Morbleu! si tous les Français se levaient en masse contre l'usurpateur, je ne serais pas un des derniers à marcher. — Mais, diable ! neus ne sommes que cinq ou six à conspirer contre un homme tout-puissant. — Notre entreprise est hasardeuse. Toute la nuit j'y ai pensé sans pouvoir fermer l'œil un instant. Il est vrai que je venais de relire les Conjurations de Saint-Réal, et cela m'avait troublé. Elles sont toujours découvertes. — J'ai le pressentiment...
La comtesse. Ah! faites-moi grâce, je vous prie, de vos inquiétudes et de vos pressentiments. Quoi ! vous
êtes homme — gentilhomme — vous avez été militaire, et vous êtes effrayé de tout! Moi, qui ne suis qu'une femme, je contemple d'un œil calme toutes les conséquences de l'entreprise où je me suis engagée. Eh hien ! que l'on découvre notre conjuration — que l'on m'arrête — qu'on me traîne en prison ! — j'aurai un certain plaisir à paraître devant mes juges, à plaider ma cause. — Oui, j'ai conspiré, leur dirai-je, j'ai conspiré la perte de votre empereur-, et si c'est un crime d'avoir voulu délivrer sa patrie d'un tyran, je suis coupable ! — Je m'habillerai très-simplement, tout en noir, mes cheveux en bandeaux, pas de bijoux une croix d'or pourtant Je
parlerai, je produirai de l'impression, je vous assure
Une femme jeune, élégante, accusée de conspiration
Tous les cœurs seront favorablement disposés pour elle $ et s'il fallait marcher au supplice...
Le comte. Miséricorde I à la manière dont vous parlez, vous me faites craindre que vous ne vous dénonciez vousmême pour avoir le plaisir de faire l'héroïne de roman, Mélanie, Mélanie, les romans que vous lisez toujours vous feront tourner la tête! je vous le prédis.
La comtesse. Si ce sont les ouvrages que je lis qui m'inspirent des sentiments nobles et généreux, il me semble, monsieur, que vous ne feriez pas mal de les lire plus souvent. Mais le temps se passe, l'heure du rendezvous approche, et vous n'êtes pas encore habillé. 11 serait à propos aussi que vous lussiez tout seul encore une fois mon. .. votre discours, avant de le lire à ces messieurs. Surtout appliquez-vous à bien dire la fin, la péroraison.
Le comte. La péroraison... moi, je la trouve trop hardie 5 et puis il y a des phrases qui n'en finissent pas... ce sera le diable pour retenir son haleine.
La comtesse. Dépêchez, je vous en prie, monsieur des Tournelles; surtout prenez un front plus serein. La vie est un tapis vert où l'on ne s'amuse qu'autant que l'on joue gros jeu