FIN DES AMES DU PURGATOIRE
En sortant de Porto-Vecchio et se dirigeant au N.-O., vers l'intérieur de l'île , on voit le terrain s'élever assez rapidement, et, après trois heures de marche par des sentiers tortueux , ohstrués par de gros quartiers de rocs , et quelquefois coupés par des ravins , on se trouve sur le bord d'un maquis très-étendu. Le maquis est la patrie 'les bergers corses et de quiconque s'est brouillé avec la justice. 11 faut savoir que le laboureur corse, pour s'épargner la peine de fumer son champ , met le feu à une certaine étendue de bois : tant pis si la flamme se répand plus loin que besoin n'est -, arrive que pourra, on est sûr d'avoir une bonne récoite en semant sur cette terre fertilisée par les cendres des arbres qu'elle portait. Les épis enlevés , car on laisse la paille , qui donnerait de la peine à recueillir, les racines qui sont restées en terre sans se consumer poussent au printemps suivant des cépées très-épaisses qui , en peu d'années , parviennent à une hauteur de sept ou huit pieds. C'est cette manière de taillis fourré que l'on nomme maquis. Différentes espèces d'arbres et d'arbrisseaux le composent, mêlés et confondus comme il plaît à Dieu. Ce n'est que la hache à la main que l'homme s'y ouvrirait un passage et l'on voit des maquis si épais et si touffus que les mouflons eux-mêmes ne peuvent y pénétrer.
Si vous avez tué un homme, allez dans le maquis de Porto-Vecchio, et vous y vivrez en sûreté, avec un bon
fusil, de la poudre et des balles; n'oubliez pas un manteau brun garni d'un capuchon !, qui sert de couverture et de matelas. Les bergers vous donnent du lait, du fromage et des châtaignes , et vous n'aurez rien à craindre de la justice ou des parents du mort, si ce n'est quand il vous faudra descendre à la ville pour y renouveler vos munitions.
Mateo Falcone, quand j'étais en Corse, en 18 — , avait sa maison à une demi-lieue de ce maquis. C'était un homme assez riche pour le pays; vivant noblement, c'est-à-dire sans rien faire, du produit de ses troupeaux que des bergers, espèce de nomades, menaient paître çà et là sur les montagnes. Lorsque je le vis , deux années après l'événement que je vais raconter, il me parut âgé de cinquante ans tout au plus. Figurez-vous un homme petit mais robuste, avec des cheveux crépus, noirs comme le jais, un nez aquilin, les lèvres minces, les yeux grands et vifs, et un teint couleur de revers de bottes. Son habileté au tir du fusil passait pour extraordinaire, même dans son pays, où il y a tant de bons tireurs. Par exemple, Mateo n'aurait jamais tiré sur un mouflon avec des chevrotines, mais à cent vingt pas il l'abattait d'une balle dans la tête ou dans l'épaule, à son choix. La nuit, il se servait de ses armes aussi facilement que le jour, et Ton m'a cité de lui ce trait d'adresse qui paraîtra peut-être incroyable à qui n'a pas voyagé en Corse. A quatre-vingts pas on plaçait une chandelle allumée derrière un transparent de papier, large comme une assiette. Il mettait en joue, puis on éteignait la chandelle, et, au bout d'une minute, dans l'obscurité la plus complète, il tirait et perçait le transparent trois fois sur quatre.
Avec un mérite aussi transcendant, Mateo Falcone s'était attiré une grande réputation. On le disait aussi bon ami que dangereux ennemi : d'ailleurs servi ablo et
1 Pilone,
faisant l'aumône, il vivait en paix avec tout le monde dans le district de Porto-Vecchio. Mais on contait de lui qu'à Corte, où il avait pris femme, il s'était débarrassé fort vigoureusement d'un rival qui passait pour aussi redoutable en guerre qu'en amour : du moins on attribuait à Mateo certain coup de fusil qui surprit ce rival comme il était à se raser devant un petit miroir pendu à sa fenêtre. L'affaire assoupie, Mateo se maria. Sa femme Giuseppa lui avait donné d'abord trois filles (dont il enrageait) , et enfin un fils, qu'il nomma Fortunato : c'é* tait l'espoir de sa famille, l'héritier du nom. Les filles étaient bien mariées : leur père pouvait compter au besoin sur les poignards et les escopettes de ses gendres. Le fils n'avait que dix ans, mais il annonçait déjà d'heureuses dispositions.
Un certain jour d'automne, Mateo sortit de bonne heure avec sa femme pour aller visiter un de ses troupeaux dans une clairière du maquis. Le petit Fortunato voulait l'accompagner, mais la clairière était trop loin; d'ailleurs il fallait bien que quelqu'un restât pour garder la maison; le père refusa donc : on verra s'il n'eut pas lieu de s'en repentir.
Il était absent depuis quelques heures, et le petit Fortunato était tranquillement étendu au soleil, regardant les montagnes bleues, et pensant que le dimanche prochain il irait dîner à la ville, chez son oncle le caporal*, quand il fut soudainement interrompu dans ses méditations par l'explosion d'une arme à feu. Il se leva et se tourna du côté de la plaine d'où partait ce bruit. D'au-
' Les caporaux furent autrefois les chefs que se donnèrent les communes corses quand elles s'insurgèrent contre les seigneurs féodaux. Aujourd'hui on donne eneore quelquefois ce nom à un homme qui, par ses propriétés, ses alliances et sa clientèle, exerce une influence et une sorte de magistrature effective sur une pieve ou un canton. Les Corses se divisent, par une ancienne habitude, en cinq castes: les gentilshommes (dont les uns sont magnifiques, les autres signori)t les caporali, les citoyens, les plébéiens et les étrangers.
MATKO FALCONE. 259
très coups de fusil se succédèrent > tirés à intervalles inégaux, et toujours de plus en plus rapprochés; enfin, dans le sentier qui menait de la plaine à la maison de Mateo parut un homme, coiffé d'un bonnet pointu comme en portent les montagnards, barbu, couvert de haillons, et se traînaitt avec peine en s'appuyant sur son fusil. Il venait de recevoir un coup de feu dans la cuisse.
Cet homme était un bandit ', qui, étant parti de nuit pour aller acheter de la poudre à la ville, était tombé en route dans une embuscade de voltigeurs corses2. Après une vigoureuse défense, il était parvenu à faire sa retraite, vivement poursuivi et tiraillant de rocher en rocher. Mais il avait peu d'avance sur les soldats, et sa blessure le mettait hors d'état de gagner le maquis avant d'être rejoint.
Il s'approcha de Fortunato et lui dit :
« Tu es le fils de Mateo Falcone?
— Oui.
■ — Moi je suis Gianetto Sanpiero. Je suis poursuivi par les collets jaunes3. Cache-moi, car je ne puis aller plus loin.
— Et que dira mon père si je te cache sans sa permission?
— Il dira que tu as bien fait.
— Qui sait?
— Cache-moi vite -, ils viennent.
— Attends que mon père soit revenu.
— Que j'attende ! malédiction! Ils seront ici dans cinq minutes. Allons, cache-moi, ou je te tue.»
1 Ce mot est ici synonyme de proscrit.
2 C'est un corps levé depuis peu d'années par le gouvernement, et qui sert concurremment avec la gendarmerie au maintien de la police.
:i L'uniforme des voltigeurs était alors un habit brun avec un collet jaune.
Fortunato lui répondit avec le plus grand sangfroid :
(( Ton fusil est déchargé, et il n'y a plus de cartouches dans ta carchera '.
— J'ai mon stylet.
■ — Mais courras-tu aussi vite'que moi? » Il fît un saut, et se mit hors d'atteinte.
« Tu n'es pas le fils de Mateo Falcone ! Me laisserastu donc arrêter devant ta maison? »
L'enfant parut touché.
« Que me donneras-tu si je te cache? » dit-il en se rapprochant.
Le bandit fouilla dans une poche de cuir qui pendait à sa ceinture, et il en tira une pièce de cinq francs qu'il avait réservée sans doute pour acheter de la poudre. Fortunato sourit à la vue de la pièce d'argent; il s'en saisit, et dit à Gianetto : « Ne crains rien.»
Aussitôt il fit un grand trou dans un tas de foin placé auprès de la maison. Gianetto s'y blottit, et l'enfant le recouvrit de manière à lui laisser un peu d'air pour respirer, sans qu'il fût possible cependant de soupçonner que ce foin cachât un homme. Il s'avisa, de plus, d'une finesse de sauvage assez ingénieuse. Il alla prendre une chatte et ses petits, et les établit sur le tas de foin pour faire croire qu'il n'avait pas été remué depuis peu. Ensuite, remarquant des traces de sang sur le sentier près de la maison, il les couvrit de poussière avec soin, et, cela fait, il se recoucha au soleil avec la plus grande tranquillité.
Quelques minutes après, six hommes en uniforme brun à collet jaune, et commandés par un adjudant, étaient devant la porte de Mateo. Cet adjudant était quelque peu parent de Falcone. (On sait qu'en Corse on suit les degrés de parenté beaucoup plus loin qu'ailleurs.) Il se nommait Tiodoro Gamba : c'était un homme
1 Ceinture de cuir qui sert de giberne et de portefeuille.
MATEO FALCGNE, 261
actif, fort redouté des bandits dont il avait déjà traque plusieurs.
a Bonjour, petit cousin, dit-il à Fortunato en l'abordant; comme te voilà grandi! As-tu vu passer un homme tout à l'heure?
— Oh ! je ne suis pas encore si grand que vous, mon cousin, répondit l'enfant d'un air niais.
— Cela viendra. Mais n'as-tu pas vu passer un homme, dis-moi ?
— Si j'ai vu passer un homme?
— Oui, un homme avec un bonnet pointu en velours noir, et une veste brodée de rouge et de jaune?
— Un homme avec un bonnet pointu, et une veste brodée de rouge et de jaune?
— Oui, réponds vite, et ne répète pas mes questions.
— Ce matin, M. le curé est passé devant notre porte^ sur son cheval Piero. Il m'a demandé comment papa se portait, et je lui ai répondu...
— Ah ! petit drôle, tu fais le malin ! Dis-moi vite par où est passé Giancito. car c'est lui que-nous cherchons ; et, j'en suis certain, il a pris par ce sentier.
— Qui sait?
— Qui sait? C'est moi qui sais que tu l'as vu.
— Est-ce qu'on voit les passants quand on dort?
— Tu ne dormais pas, vaurien; les coups de fusil t1ont réveillé.
— Vous croyez donc, mon cousin, que vos fusils font tant de bruit. L'escopette de mon père en fait bien davantage.
— Que le diable te confonde! maudit garnement! Je suis bien sûr que tu as vu le Gianetto. Peut-être même l'as-tu caché. Allons, camarades, entrez dans cette maison, et voyez si notre homme n'y est pas. Il n'allait plus que d'une patte, et il a trop de bon sens, le coquin, pour avoir cherché à gagner le maquis en clopinant. D'ailleurs les traces de sang s'arrêtent ici.
— Et que dira papa? demanda Fortunato en ricanant; que dira-t-il s'il sait qu'on est entré dans sa maison pendant qu'il était sorti?
— Vaurien! dit l'adjudant Gamba en le prenant par l'oreille, sais-tu qu'il ne tient qu'à moi de te faire changer de note? Peut-être qu'en te donnant une vingtaine de coups de plat de sabre tu parleras enfin. »
Et Fortunato ricanait toujours.
« Mon père est Mateo Falcone! » dit-il avec emphase.
« Sais-tu bien , petit drôle , que je puis t'emmener à Corle ou à Bastia. Je te ferai coucher dans un cachot, sur la paille, les fers aux pieds, et je te ferai guillotiner si tu ne dis où est Gianetto Sanpiero. »
L'enfant éclata de rire à cette ridicule menace. Il répéta : « Mon père est Mateo Falcone !
— Adjudant, dit tout bas un des voltigeurs, ne nous brouillons pas avec Mateo. »
Gamba paraissait évidemment embarrassé. Il causait à voix basse avec ses soldats qui avaient déjà visité toute la maison. Ce n'était pas une opération fort longue, car la cabane d'un Corse ne consiste qu'en une seule pièce carrée. L'ameublement se compose d'une table, de bancs, de coffres et d'ustensiles de chasse ou de ménage. Cependant le petit Fortunato caressait sa chatte, et semblait jouir malignement de la confusion des voltigeurs et de son cousin.
Un soldat s'approcha du tas de foin. Il vit la chatte, et donna un coup de baïonnette dans le foin avec négligence, et haussant les épaules comme s'il sentait que sa précaution était ridicule. Rien ne remua ; et le visage de l'enfant ne trahit pas la plus légère émotion.
L'adjudant et sa troupe se donnaient au diable ; déjà ils regardaient sérieusement du côté de la plaine comme disposés à s'en retourner par où ils étaient venus, quand leur chef, convaincu que les menaces ne produiraient aucune impression sur le fils de Falcone, voulut faire un
dernier effort et tenter le pouvoir des caresses et des présents.
« Petit cousin, dit-il, tu me parais un gaillard bien éveillé! Tu iras loin. Mais tu joues un vilain jeu avec moi ; et si je ne craignais de faire de la peine à mon cousin Mateo , le diable m'emporte ! je t'emmènerais avec moi.
— Bah !
— Mais quand mon cousin sera revenu, je lui conterai l'affaire, et pour ta peine d'avoir menti il te donnera le fouet jusqu'au sang.
— Savoir?
— Tu verras... mais, tiens... sois brave garçon, et je te donnerai quelque chose.
— Moi, mon cousin, je vous donnerai un avis, c'est que si vous tardez davantage, le Gianetto sera dans le maquis, et alors il faudra plus d'un luron comme vous pour aller l'y chercher. »
L'adjudant tira de sa poche une montre d'argent qui valait bien dix écus ; et, remarquant que les yeux du petit Fortunato étincelaient en la regardant, il lui dit en tenant la montre suspendue au bout de sa chaîne d'acier.
« Fripon ! tu voudrais bien avoir une montre comme celle-ci suspendue à ton col, et tu te promènerais dans les rues de Porto-Vecchio, fier comme un paon ; et les gens te demanderaient : Quelle heure est-il? et tu leur dirais : Regardez à ma montre.
— Quand je serai grand , mon oncle le caporal me donnera une montre.
— Oui, mais le fils de ton oncle en a déjà une... pas aussi belle que celle-ci, à la vérité... Cependant il est plus jeune que toi. »
L'enfant soupira.
« Eh bien, la veux-tu, cette montre, petit cousin? »
Fortunato, lorgnant la montre du coin de l'œil, res-
semblait à un chat à qui Ton présente un poulet tout entier. Comme il sent qu'on se moque de lui, il n'ose y porter la griffe, et de temps en temps il détourne les yeux pour ne pas s'exposer à succomber à la tentation -, mais il se lèche les babines à tout moment , et il a l'air de dire à son maître : Que votre plaisanterie est cruelle!
Cependant l'adjudant Gamba semblait de bonne foi en présentant sa montre. Fortunato n'avança pas la main ^ mais il lui dit avec un sourire amer : « Pourquoi vous moquez-vous de moi ' ?
— Par Dieu! je ne me moque pas. Dis-moi seulement où est Gianetto, et cette montre est à toi. »
Fortunato laissa échapper un sourire d'incrédulité; et fixant ses yeux noirs sur ceux de l'adjudant, il s'efforçait d'y lire la foi qu'il devait avoir en ses paroles.
« Que je perde mon épaulette, s'écria l'adjudant, si je ne te donne pas la montre à cette condition ! Les camarades sont témoins-, et je ne puis m'en dédire. »
En parlant ainsi il approchait toujours la montre, tant, qu'elle touchait presque la joue pâle de l'enfant. Celui-ci montrait bien sur sa figure le combat que se livraient en son âme la convoitise et le respect dû à l'hospitalité. Sa poitrine nue se soulevait avec force, et il semblait près d'étouffer. Cependant la montre oscillait, tournait, et quelquefois lui heurtait le bout du nez. Enfin, peu à peu sa main droite s'éleva vers la montre : le bout de ses doigts la toucha; etelle pesait tout entière dans sa main sans que ,1'adjudant lâchât pourtant le bout delà chaîne. . . Le cadran était azuré... la boîte nouvellement fourbie... au soleil elle paraissait toute de feu... La tentation était trop forte.
Fortunato éleva aussi sa main gauche, et indiqua du pouce, par-dessus son çpaule, le tas de foin auquel il était adossé. L'adjudant le comprit aussitôt. 11 ahan-
c Perche me c.„?
donna l'extrémité de la chaîne; Forlunato se sentit seul possesseur de la montre. Il se leva avec l'agilité d'un daim, et s'éloigna de dix pas du tas de foin, que les voltigeurs se mirent aussitôt à culbuter.
On ne tarda pas à voir le foin s'agiter; et un homme sanglant, le poignard à la main, en sortit : mais, comme il essayait de se lever en pieds, sa blessure refroidie ne lui permit plus de se tenir debout. Il tomba. L'adjudant se jeta sur lui et lui arracha son stylet. Aussitôt on le garrotta fortement, malgré sa résistance.
Gianetto, couché par terre et lié comme un fagot, tourna la tête vers Fortimato, qui s'était rapproché. «Fils de...! » lui dit-il avec plus de mépris que de colère. L'enfant lui jeta la pièce d'argent qu'il en avait reçue, sentant qu'il avait cessé de la mériter; mais le proscrit n'eut pas l'air de faire attention à ce mouvement. Il dit avec beaucoup de sang-froid à l'adjudant : « Mon cher Gamba, je ne puis marcher ; vous allez être obligé de me porter à la ville.
— Tu courais tout à l'heure plus vite qu'un chevreuil, repartit le cruel vainqueur ; mais sois tranquille : je suis si content de te tenir, que je te porterais une lieue sur mon dos sans être fatigué. Au reste, mon camarade, nous allons te faire une litière avec des branches et ta capote ; et à la ferme de Crespoli nous trouverons des chevaux.
— Bien, dit le prisonnier; vous mettrez aussi un peu de paille sur votre litière, pour que je sois plus commodément. »
Pendant que les voltigeurs s'occupaient, les uns à faire une espèce de brancard avec des branches de châtaignier, les autres à panser la blessure de Gianetto, Mateo Falcone et sa femme parurent tout d'un coup au détour d'un sentier qui conduisait au maquis. La femme s'avançait courbée péniblement sous le poids d'un énorme sac de châtaignes, tandis que son mari se pré-
lassait, ne portant qu'un fusil à la main et un autre en bandoulière $ car il est indigne d'un homme de porter d'autre fardeau que ses armes.
^ la vue des soldats, la première pensée de Mateo fut qu'ils venaient pour l'arrêter. Mais pourquoi cette idée? Mateo avait-il donc quelques démêlés avec la justice? Non. Il jouissait d'une bonne réputation. C'était, comme on dit, un particulier bien famé ; mais il était Corse et montagnard, et il y a peu de Corses montagnards qui, en scrutant bien leur mémoire, n'y trouvent quelque peccadille, telle que coups de fusil, coups de stylet et autres bagatelles. Mateo, plus qu'un autre, avait la conscience nette -, car depuis plus de dix ans il n'avait dirigé son fusil contre un homme 5 mais toutefois il était prudent, et il se mit en posture de faire une belle défense, s'il en était besoin.
« Femme, dit-il, à Giuseppa, mets bas ton sac et tiens-toi prête. » Elle obéit sur-le-champ. Il lui donna le fusil qu'il avait en bandoulière et qui aurait pu le gêner. Il arma celui qu'il avait à la main, et il s'avança lentement vers sa maison, longeant les arbres qui bordaient le chemin, et prêt, à la moindre démonstration hostile, à se jeter derrière le plus gros tronc, d'où il aurait pu faire feu à couvert. Sa femme marchait sur ses talons, tenant son fusil de rechange et sa giberne. L'emploi d'une bonne ménagère, en cas de combat, est de charger les armes de son mari.
D'un autre côté, l'adjudant était fort en peine en voyant Mateo s'avancer ainsi, à pas comptés, le fusil en avant et le doigt sur la détente. Si par hasard, pensat-il, Mateo se trouvait parent de Gianetto, ou s'il était son ami, et qu'il voulût le défendre, les bourres de ses deux fusils arriveraient à deux d'entre nous, aussi sûr qu'une lettre à la poste, et s'il me visaita nonobstant la parenté!...
Dans cette perplexité, il prit un parti fort courageux,
ce fut de s'avancer seul vers Mateo pour lui conter l'affaire, en l'abordant comme une vieille connaissance; mais le court intervalle qui le séparait de Mateo lui parut terriblement long.
« Holà! eh! mon vieux camarade, criait-il, comment cela va-t-il, mon brave? C'est moi, je suis Gamba, ton cousin. »
Mateo, sans répondre un mot, s'était arrêté, et à mesure que l'autre parlait il relevait doucement le canon de son fusil, de sorte qu'il était dirigé vers le ciel au moment où l'adjudant le joignit.
« Bonjour, frère', dit l'adjudant en lui tendant la main. Il y a bien longtemps que je ne t'ai vu.
— Bonjour, frère.
— J'étais venu pour te dire bonjour en passant, et à ma cousine Pepa. Nous avons fait une longue traite aujourd'hui ; mais il ne faut pas plaindre notre fatigue, car nous avons fait une fameuse prise. Nous venons d'empoigner Gianetto Sanpiero.
— Dieu soit loué ! s'écria Giuseppa. 11 nous a volé une chèvre laitière la semaine passée. »
Ces mots réjouirent Gamba.
« Pauvre diable ! dit Mateo, il avait faim.
— Le drôle s'est défendu comme un lion, poursuivit, l'adjudant un peu mortifié 5 il m'a tué un de mes voltigeurs, et non content de cela, il a cassé le bras au caporal Chardon -, mais il n'y a pas grand mal, ce n'était qu'un Français... Ensuite il s'était si bien caché que le diable ne l'aurait pu découvrir. Sans mon petit cousin Fortunato, je ne l'aurais jamais pu trouver.
— Fortunato ! s'écria Mateo.
— Fortunato ! répéta Giuseppa.
— Oui, le Gianetto s'était caché sous ce tas de foin là-bas; mais mon petit cousin m'a montré la malice. Aussi je le dirai à son oncle le caporal , afin qu'il lui
1 Buon yionio,SratelloA salut ordinaire des Corses.
envoie un beau cadeau pour sa peine. Et son nom et le tien seront dans le rapport que j'enverrai à M. l'avocat général.
— Malédiction î » dit tout bas Mateo.
Ils avaient rejoint le détachement, ^ianetto était déjà couché sur la litière et prêt à partir. Quand il vit Mateo en la compagnie de Gamba, il sourit d'un sourire étrange; puis, se tournant vers la porte de la maison, il cracha sur le seuil en disant : « Maison d'un traître ! »
Il n'y avait qu'un homme décidé à mourir qui eût osé prononcer le mot de traître en l'appliquant à Falcone. Un bon coup de stylet, qui n'aurait pas eu besoin d'être répété, aurait immédiatement payé l'insulte. Cependant Mateo ne fît pas d'autre geste que celui de porter sg. main à son front comme un homme accablé.
Fortunato était entré dans la maison en voyant arriver son père. Il reparut bientôt avec une jatte de lait, qu'il présenta les yeux baissés à Gianetto. « Loin de moi ! » lui cria le proscrit d'une voix foudroyante. Puis se tournant vers un des voltigeurs : « Camarade, donnemoi à boire, » dit-il. Le soldat remit sa gourde entre ses mains, et le bandit but l'eau que lui donnait un homme avec lequel il venait d'échanger des coups de fusil. Ensuite il demanda qu'on lui attachât les mains de manière qu'il les eût croisées sur sa poitrine, au lieu de les avoir liées derrière le dos. « J'aime, disait-il, à être couché à mon aise. » On s'empressa de le satisfaire; puis l'adjudant donna le signal du départ, dit adieu à Mateo, qui ne lui répondit pas, et descendit au pas accéléré vers la plaine.
Il se passa près de dix minutes avant que Mateo ouvrît la bouche. L'enfant regardait d'un œil inquiet tantôt sa mère et tantôt son père, qui, s'appuyant sur son fusil, le considérait avec une expression de colère concentrée.
« Tu commences bien ! dit enfin Mateo d'une voix
calme, mais effrayante pour qui connaissait l'homme.
— Mon père ! » s'écria l'enfant en s'avançant les larmes aux yeux comme pour se jeter à ses genoux. Mais Mateo lui cria : « Arrière de moi ! » Et l'enfant s'arrêta et sanglota, immobile à quelques pas de son père.
Giuseppa s'approcha. Elle venait d'apercevoir la chaîne de la montre , dont un bout sortait de la chemise de Fortunato.
« Qui t'a donné cette montre? » demanda-t-elle d'un ton sévère.
<( Mon cousin l'adjudant. »
Falcone saisit la montre, et, la jetant avec force contre une pierre, il la mit en mille pièces.
« Femme, dit-il, cet enfant est-il de moi? »
Les joues brunes de Giuseppa devinrent d'un rouge de brique.
« Que dis-tu, Mateo? et sais-tu bien à qui tu parles?
— Eh bien î cet enfant est le premier de sa race qui ait fait une trahison. »
Les sanglots et les hoquets de Fortunato redoublèrent, et Falcone tenait ses yeux de lynx toujours attachés sur lui. Enfin il frappa la terre de la crosse de son fusil, puis le rejeta sur son épaule et reprit le chemin du maquis en criant à Fortunato de le suivre. L'enfant obéit.
Giuseppa courut après Mateo et lui saisit le bras. « C'est ton fils, lui dit-elle d'une voix tremblante en attachant ses yeux noirs sur ceux de son mari, comme pour lire ce qui se passait dans son âme.
— Laisse-moi, répondit Mateo-, jfc suis son père. » Giuseppa embrassa son fils et rentra en pleurant dans
sa cabane. Elle se jeta à genoux devant une image de la Vierge et pria avec ferveur. Cependant Falcone marcha quelque deux cents pas dans le sentier et ne s'arrêta que dans un petit ravin où il descendit. Il sonda la terre avec la crosse de son fusil et la trouva molle et facile à creuser. L'endroit lui Darut convenable pour son dessein.
(( Fortunato , va auprès de cette grosse pierre. » L'enfant fit ce qu'il lui commandait, puis il s'agenouilla.
a Dis tes prières.
— Mon père, mon père, ne me tuez pas !
— Dis tes prières ! » répéta Mateo d'une voix terrible. L'enfant , tout en balbutiant et en sanglotant , récita
le Pater et le Credo. Le père, d'une voix forte, répondait Amen! à la fin de chaque prière, a Sont-ce là toutes les prières que tu sais ?
— Mon père , je sais encore Y Ave Maria et la litanie que ma tante m'a apprise.
— Elle est bien longue, n'importe. »
L'enfant acheva la litanie d'une voix éteinte.
«As-tu fini?
— Oh ! mon père, grâce ! pardonnez-moi ! Je ne le ferai plus ! Je prierai tant mon cousin le caporal qu'on fera grâce au Gianetto! »
Il parlait encore -, Mateo avait armé son fusil et le couchait en joue en lui disant : « Que Dieu te pardonne ! » L'enfant fit un effort désespéré pour se relever et embrasser les genoux de son père 5 mais il n'en eut pas le temps. Mateo fit feu, et Fortunato tomba roide mort.
Sans jeter un coup d'œil sur le cadavre, Mateo reprit le chemin de sa maison pour aller chercher une bêche afin d'enterrer son fils. Il avait fait à peine quelques pas qu'il rencontra Giuseppa, qui accourait alarmée du. coup de feu.
« Qu'as-tu fait? sjécria-t-elle.
— Justice. .
— Où est-il?
— Dans le ravin. Je vais l'enterrer. Il est mort en chrétien -, je lui ferai chanter une messe. Qu'on dise à mon gendre TiodoroBianchi de venir demeurer avec nous. »
There are more things in heav'n and earth, Horatio, Tban are dreamt of in your philosophy.
Shakspeare, Hamlst.
On se moque des visions et des apparitions surnaturelles ; quelques-unes, cependant, sont si bien attestées, que. si l'on refusait d'y croire, on serait obligé, pour être conséquent,'de rejeter en masse tous les témoignages historiques.
Un procès-verbal en bonne forme, revêtu des signatures de quatre témoins dignes de foi, voilà ce qui garantit l'authenticité du fait que je vais raconter. J'ajouterai que la prédiction contenue dans ce procès-verbal était connue et citée bien longtemps avant que des événements arrivés de nos jours aient paru l'accomplir.
Charles XI, père du fameux Charles XII, était un des monarques les plus despotiques, mais un des plus sages qu'ait eus la Suède. Il restreignit les privilèges monstrueux de la noblesse, abolit la puissance du sénat, et fit des lois de sa propre autorité ; en un mot il changea la constitution du pays, qui était oligarchique avant lui, et força les états à lui confier l'autorité absolue. C'était d'ailleurs un homme éclairé , brave , fort attaché à la religion luthérienne, d'un caractère inflexible, froid, positif, entièrement dépourvu d'imagination.
Il venait de perdre sa femme Ulrique Éléonore. Quoi-
que sa dureté pour cette princesse eût , dit-on , hâté sa fin, il l'estimait, et parut plus touché de sa mort qu'on ne l'aurait attendu d'un cœur aussi sec que le sien. Depuis cet événement il devint encore plus sombre et taciturne qu'auparavant, et selivraau travail avec une application qui prouvait un besoin impérieux d'écarter des idées pénibles,
A la fin d'une soirée d'automne il était assis en robe de chambre et en pantoufles devant un grand feu allumé dans son cabinet au palais de Stockholm. Il avait auprès de lui son chambellan, le comte Brahé, qu'il honorait de ses bonnes grâces , et le médecin Baumgarten, qui, soit dit en passant, tranchait de l'esprit fort, et voulait que l'on doutât de tout, excepté de la médecine. Ce soir-là il l'avait fait venir pour le consulter sur je ne sais quelle indisposition.
La soirée se prolongeait, et le roi, contre sa coutume, ne leur faisait pas sentir, en leur donnant le bonsoir, qu'il était temps de se retirer. La tête baissée et les yeux fixés sur les tisons, il gardait un profond silence, ennuyé de sa compagnie, mais craignant, sans savoir pourquoi, de rester seul. Le comte Brahé s'apercevait bien que sa présence n'était pas fort agréable, et déjà plusieurs fois il avait exprimé la crainte que Sa Majesté n'eût besoin de repos : un geste du roi l'avait retenu à sa place. A son tour le médecin parla du tort que les veilles font à la santé -, mais Charles lui répondit entre ses dents : a Restez, je n'ai pas encore envie de dormir. »
Alors on essaya différents sujets de conversation qui s'épuisaient tous à la seconde ou troisième phrase. Il paraissait évident que Sa Majesté était dans une de ses li umeurs noires, et, en pareille circonstance, la position d'un courtisan est bien délicate. Le comte Brahé, soupçonnant que la tristesse du roi provenait de ses regrets pour la perte de son épouse, regarda quelque temps le portrait de la reine suspendu dans le cabinet, puis il s'é-
cria avec un grand soupir : « Que ce portrait est ressemblant! Voilà bien cette expression à la fois si majestueuse et si douce!...
— Bah! » répondit brusquement le roi, qui croyait entendre un reproche toutes les fois qu'on prononçait devant lui le nom de la reine, « Ce portrait est trop (latte! La reine était laide. » Puis, fâché intérieurement de sa dureté, il se leva et fit un tour dans la chambre pour cacher une émotion dont il rougissait. Il s'arrêta devant la fenêtre qui donnait sur la cour. La nuit était sombre et la lune à son premier quartier.
Le palais où résident aujourd'hui les rois de Suède n'était pas encore achevé, et Charles XI, qui l'avait commencé, habitait alors l'ancien palais situé à la pointe du Ritterholm qui regarde le lac Mœler. C'est un grand bâtiment en forme de fer à cheval. Le cabinet du roi était à l'une des extrémités, et à peu près en face se trouvait la grande salle où s'assemblaient les états quand ils devaient recevoir quelque communication de ia couronne.
Les fenêtres de cette salle semblaient en ce moment éclairées d'une vive lumière. Cela parut étrange au roi. 11 supposa d'abord que cette lueur était produite par le flambeau de quelque valet. Mais qu'allait-on faire à cette heure dans une salle qui depuis longtemps n'avait pas été ouverte? D'ailleurs la lumière était trop éclatante pour provenir d'un seul flambeau. On aurait pu l'attribuer à un incendie ; mais on ne voyait point de fumée, les vitres n'étaient pas brisées, nul bruit ne se faisait entendre-, tout annonçait plutôt une illumination.
Charles regarda ces fenêtres quelque temps sans parler. Cependant le comte Brahé, étendant la main vers le cordon d'une sonnette, se disposait à sonner un page pour l'envoyer reconnaître la cause de cette singulière clarté; mais le roi l'arrêta. « Je veux aller moi-même dans cette salle, » dit-il. En achevant ces mots, on le
vit pâlir, et sa 'physionomie exprimait une espèce de terreur religieuse. Pourtant il sortit d'un pas ferme \ le chambellan et le médecin le suivirent tenant chacun une bougie allumée.
Le concierge, qui avait la charge des clefs, était déjà couché. Baumgarten alla le réveiller et lui ordonna, de la part du roi, d'ouvrir sur-le-champ ies portes de la salle des états. La surprise de cet homme fut grande à cet ordre inattendu; il s'habilla à la hâte et joignit le roi avec son trousseau de clefs. D'abord il ouvrit la porte d'une galerie qui servait d'antichambre ou de dégagement à la salle des états. Le roi entra; mais quel fut son étonnement en voyant les murs entièrement tendus de noir î
« Qui a donné l'ordre de faire tendre ainsi cette salle? » demanda- t-il d'un ton de colère. « Sire, personne que je sache, » répondit le concierge tout troublé. a Et la dernière fois que j'ai fait balayer la galerie elle était lambrissée de chêne comme elle l'a toujours été.... Certainement ces tentures-là ne viennent pas du gardemeuble de Votre Majesté. » Et le roi, marchant d'un pas rapide, était déjà parvenu à plus des deux tiers de la galerie. Le comte et le concierge le suivaient de près ; le médecin Baumgarten était un peu en arrière, partagé entre la crainte de rester seul et celle de s'exposer aux suites d'une aventure qui s'annonçait d'une façon assez étrange.
« N'allez pas plus loin , sire ! s'écria le concierge. Sur mon âme, il y a de la sorcellerie là-dedans. A cette heure... et depuis la mort de la reine, votre gracieuse épouse..., on dit qu'elle se promène dans cette galerie... Que Dieu nous protège !
— Arrêtez , sire î s'écriait le comte de son côté. N'entendez-vous pas ce bruit qui part de la salle des états? Qui sait à quels dangers Votre Majesté s'expose!
— Sire, disait Baumgarten, dont une bouffée de vent
venait d'éteindre la bougie, permettra du moins que j'aille chercher une vingtaine de vos trabans.
— Entrons , dit le roi d'une voix ferme en s'arrêtant devant la porte de la grande salle j et toi , concierge , ouvre vite cette porte. » Il la poussa du pied, et le bruit, répété par l'écho des voûtes, retentit dans la galerie comme un coup de canon.
Le concierge tremblait tellement, que sa clef battait la serrure sans qu'il pût parvenir à la faire entrer. « Un vieux soldat qui tremble ! dit Charles en haussant les épaules. Allons, comte, ouvrez-nous cette porte.
— Sire, répondit le comte en reculant d'un pas, que Votre Majesté me commande de marcher à la bouche d'un canon danois ou allemand, j'obéirai sans hésiter ; mais c'est l'enfer que vous voulez que je défie. »
Le roi arracha la clef des mains du concierge. « Je vois bien, dit-il d'un ton de mépris, que ceci me regarde seul • » et avant que sa suite eût pu l'en empêcher, il avait ouvert l'épaisse porte de chêne, et était entré dans la grande salle en prononçant ces mots : « Avec l'aide de Dieu. » Ses trois acolytes, poussés par la curiosité, plus forte que la peur, et peut-être honteux d'abandonner leur roi, entrèrent avec lui.
La grande salle était éclairée par une infinité de flambeaux. Une tenture noire avait remplacé l'antique tapisserie à personnages. Le long des murailles paraissaient disposés en ordre , comme à l'ordinaire , des drapeaux allemands, danois ou moscovites, trophées des soldats de Gustave-Adolphe. On distinguait au milieu des bannières suédoises, couvertes de crêpes funèbres.
Une assemblée immense couvrait les bancs. Les quatre ordres de l'État x siégeaient chacun à son rang. Tous étaient habillés de noir, et cette multitude de faces humaines, qui paraissaient lumineuses sur un fond sombre, éblouissaient tellement les*yeux, que des quatre témoins
1 La noblesse, le clergé, les bourgeois et les paysans.
de cette scène extraordinaire aucun ne put trouver dans cette foule une figure connue. Ainsi un acteur vis-à-vis d'un public nombreux ne voit qu'une masse confuse, où ses yeux ne peuvent distinguer un seul individu.
Sur le trône élevé d'où le roi avait coutume de haranguer l'assemblée , ils virent un cadavre sanglant, revêtu des insignes de la royauté. A sa droite, un enfant, debout et la couronne en tête, tenait un sceptre à la main; à sa gauche, un homme âgé, ou plutôt un autre fantôme, s'appuyait sur le trône. Il était revêtu du manteau de cérémonie que portaient les anciens Administrateurs de la Suède, avant que Wasa n'en eût fait un royaume. En face du trône, plusieurs personnages d'un maintien grave et austère, revêtus de longues robes noires, et qui paraissaient être des juges, étaient assis devant une table sur laquelle on voyait de grands in-folios et quelques parchemins. Entre le trône et les bancs de l'assemblée, il y avait un billot couvert d'un crêpe noir, et une hache reposait auprès.
Personne , dans cette assemblée surhumaine , n'eut l'air de s'apercevoir de la présence de Charles et des trois personnes qui l'accompagnaient. A leur entrée, ils n'entendirent d'abord qu'un murmure confus, au milieu duquel l'oreille ne pouvait saisir des mots articulés \ puis le plus âgé des juges en robes noires, celui qui paraissait remplir les fonctions de président, se leva, et frappa trois fois de la main sur un in-folio ouvert devant lui. Aussitôt il se fit un profond silence. Quelques jeunes gens de bonne mine, habillés richement, et les mains liées derrière le dos, entrèrent dans la salle par une porte opposée à celle que venait d'ouvrir Charles XI. Ils marchaient la tête haute et le regard assuré. Derrière eux, un homme robuste, revêtu d'un justaucorps de cuir brun, tenait le bout des cordes qui leur liaient les mains. Celui qui marchait le premier, ^t qui semblait être le plus important des prisonniers, s'arrêta au milieu de la salle,
devant le billot, qu'il regarda avec un dédain superbe. En même temps, le cadavre parut trembler d'un mouvement convulsif, et un sang frais et vermeil coula de sa blessure. Le jeune homme s'agenouilla, tendit la tête-, la hache brilla dans l'air, et retomba aussitôt avec bruit. Un ruisseau de sang jaillit sur l'estrade, et se confondit avec celui du cadavre ; et la tête, bondissant plusieurs fois sur le pavé rougi, roula jusqu'aux pieds de Charles, qu'elle teignit de sang.
Jusqu'à ce moment la surprise l'avait rendu muet; mais à ce spectacle horrible, « sa langue se délia » ; il fit quelques pas vers l'estrade, et, s'adressant à cette figure revêtue du manteau d'Administrateur, il prononça hardiment la formule bien connue : « Si tu es de Dieu, parle ; si tu es de l'Autre, laisse-nous en paix. »
Le fantôme lui répondit lentement et d'un ton solennel : « Charles roi ! ce sang ne coulera pas sous ton règne.... (ici la voix devint moins distincte) mais cinq règnes après. Malheur, malheur, malheur au sang de Wasa ! »
Alors les formes des nombreux personnages de cette étonnante assemblée commencèrent à devenir moins nettes et ne semblaient déjà plus que des ombres colorées, bientôt elles disparurent tout à fait-, les flambeaux fantastiques s'éteignirent, et ceux de Charles et de sa suite n'éclairèrent plus que les vieilles tapisseries, légèrement agitées par le vent. On entendit encore, pendant quelque temps, un bruit assez mélodieux, qu'un des témoins compara au murmure du vent dans les feuilles, et un autre, au son que rendent des cordes de harpe en cassant au moment où l'on accorde l'instrument. Tous furent d'accord sur ia durée de l'apparition, qu'ils jugèrent avoir été d'environ dix minutes.
Les draperies noires, la tête coupée, les flots de sang qui teignaient le plancher, tout avait disparu avec les fantômes; seulement la pantoufle de Charles conserva
une tache rouge, qui seule aurait suffi pour lui rappeler les scènes de cette nuit, si elles n'avaient pas été trop bien gravées dans sa mémoire.
Rentré dans son cabinet, le roi fit écrire la relation de ce qu'il avait vu, la fit signer par ses compagnons, et la signa lui-même. Quelques précautions que l'on prît pour cacher le contenu de cette pièce au public, elle ne laissa pas d'être bientôt connue, même du vivant de Charles XI $ elle existe encore, et, jusqu'à présent, personne ne s'est avisé d'élever des doutes sur son authenticité. La fin en est remarquable : « Et si ce que je viens de relater, dit le roi, n'est pas l'exacte vérité, je renonce à tout espoir d'une meilleure vie, laquelle je puis avoir méritée pour quelques bonnes actions, et surtout pour mon zèîe à travailler au bonheur de mon peuple, et à défendre la religion de mes ancêtres. »
Maintenant, si l'on se rappelle la mort de Gustave III, et le jugement d'Ànkarstroem, son assassin, on trouvera plus d'un rapport entre cet événement et les circonstances de cette singulière prophétie.
Le jeune homme décapité en présence des états aurait désigné Ankarstroem.
Le cadavre couronné serait Gustave III.
L'enfant, son fils et son successeur, Gustave-Adolphe IV.
Le vieillard, enfin, serait le duc de Sudermanie, oncle de Gustave IV, qui fut régent du royaume, puis enfin roi après la déposition de son neveu.