‹ Colonies françaisesChapitre 35 sur 111 · X.... La Cochinchine en 1876 ( Correspondant , t. LXIX · texte numérisé non relu

X.... La Cochinchine en 1876 ( Correspondant , t. LXIX

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ï. — Géographie historique.

La Cochinchine française est, après l’Algérie, la plus importante de nos possessions d’outre-mer. Par son admirable position géographique , par les ressources pour ainsi dire inépuisables de son sol et les qualités de ses habitants, elle semble appelée à un magnifique avenir. Nous avons déjà perdu par nos fautes ou notre indifférence de belles possessions , où nous avons été supplantés par des rivaux plus audacieux ou plutôt plus persévérants. Puisque notre bonne fortune nous a conduits dans une région où nous pouvons rapidement et sûrement retrouver ce que nous avons perdu, espérons que les malheurs du passé seront le garant de l’avenir, et qu’on ne tournera plus en dérision nos entreprises coloniales, en alléguant que nous ne nous établissons dans un pays nouveau que pour en essuyer les murs.

On appelle Basse-Cochinchine et plus exactement Cochinchine française la partie orientale de la péninsule indo-chinoise , celle que baignent les eaux du Pacifique. La Cochinchine faisait jadis partie de l’empire d 'Annam, un des quatre Etats qui se partagent l’Indo-Chine. Des six provinces qui la composaient, les trois premières furent annexées à la France en 1862 et les trois dernières en 1867, à la suite de guerres et de négociations dont voici l’histoire résumée :

L’empire d’Annam n’a longtemps été qu’une dépendance de la Chine; il ne s’est affranchi de sa domination qu’au commencement du xve siècle. Ce fut Lé-Loï, fondateur de la dynastie des Lê, qui opéra cette révolution en 1428. Le pays alors habité par les Annamites n’était autre que le Tongking de nos jours; il s’étendait dans le sud jusqu’à la chaîne de montagnes située au nord de Hué. Vers le milieu du xvie siècle, les Anna-

LA COCHINCHÏNE FRANÇAISE

mites conquirent la contrée à laquelle Hué sert de capitale. Au XYiie et au xvme siècle, ils s’emparèrent de la Goehinchine et soumirent le Cambodge à leur protectorat. Peu à peu ils devenaient redoutables et menaçaient de s’étendre sur la presqu’île indo-chinoise tout entière. Le Siam, la Birmanie, la Chine elle-même respectaient leur autonomie.

C’est à la fin du xvme siècle que la France entra directement en relations avec l’empire d’Annam. Elle n’y avait été jusque-là représentée que par ses missionnaires et ses martyrs. Depuis quelques années, plusieurs prétendants se disputaient le trône, et la guerre civile était comme en permanence. L’héritier légitime, Gia-long, chassé du trône, eut alors la pensée de recourir à la France , dont il avait entendu vanter la puissance par un de nos compatriotes, le missionnaire Georges Pigneau de Béhaine, nommé par le Saint-Siège en 1770 évêque d’Adran. Mgr de Béhaine, qui espérait à la fois convertir au catholicisme le prince dépossédé et l’attacher à la France par les liens de la reconnaissance, lui proposa de partir lui-même, avec son fils aîné, pour négocier cette alliance. Louis XYI régnait alors. Ce souverain s’occupait activement de la question coloniale. Non seulement il donnait tous ses soins à réorganiser la marine et à augmenter nos possessions d’outre-mer, mais encore il s’intéressait directement aux expéditions et aux navigations contemporaines : parfois même il en traçait le plan. Aussi accueillit-il avec empressement le prince impérial d’Annam et l’évêque d’Adran. Il comprenait les avantages commerciaux et politiques que procurerait à la France une station ou un établissement dans les mers orientales. Peut-être même songeait-il, dès la première heure, à refaire en Indo-Chine cet empire franço-indien qui avait échappé à son grand-père Louis XY. Les négociations furent donc menées avec rapidité, et, le 18 avril 1787, un traité d’alliance offensive et défensive était signé à Versailles entre la France et l’Annam. Ce traité concédait à notre pays certains avantages territoriaux. Nous acquérions en toute souveraineté la baie de Tourane et ses dépendances, ainsi que l’île de Poulo-Condor. De plus, nos vaisseaux étaient admis sans payer de droits d’entrée, à l’exclusion des autres marines européennes, et nos négociants avaient le droit de libre circulation. Enfin la religion chrétienne était autorisée. De son

côté , le roi de France s’engageait à seconder l’empereur dans tous ses efforts pour rentrer en possession de son trône et lui promettait un secours effectif de dix frégates, 1450 fantassins, 200 artilleurs et des canons en quantité suffisante. Il était également stipulé que les deux souverains se soutiendraient réciproquement, en cas de guerre, dans les mers de l’extrême Orient.

Ce traité, qui pouvait modifier à notre profit la politique européenne dans ces lointaines régions, ne fut jamais exécuté. La Révolution en fit une lettre morte. Pourtant l’escadre française promise partit avec l’évêque d’Adran. Le gouverneur de Pondichéry, de Conway, devait commander l’expédition; mais, influencé par une femme suspecte, dont l’évêque n’avait pas ménagé la vanité, il fit échouer l’entreprise. Mgr de Béhaine, sans se décourager, fréta à Pondichéry deux navires de commerce, qu’il chargea de munitions de guerre, et s’y embarqua avec quelques officiers français et un certain nombre de volontaires de la colonie. L’histoire a conservé les noms de quelques-uns d’entre eux : Dayot, Ollivier, Vannier, Le Brun, Chaigneau, etc. L’arrivée des Français eut un immense retentissement dans tout l’Annam. La renommée, du reste fondée sur le mérite réel de nos compatriotes, donna une force nouvelle au parti de l’empereur. Gia-long put organiser une armée et une flotte. Des régiments furent dressés à la discipline et aux manœuvres européennes, des navires de guerre construits, et plusieurs citadelles élevées. Quand nos officiers lui eurent ainsi donné le moyen de rentrer en campagne, Gia-long prit Saigon, brûla la flotte ennemie dans le havre de Qui-nhon, conquit Hué en 1796 et le Tongking en 1802. Peu à peu, l’empire d’Annam se reconstitua. Gia-long récompensa les services de ses auxiliaires français en les élevant à la dignité de mandarin , et en les comblant d’honneurs et de richesses. L’évêque d’Adran resta son ami et son confident jusqu’à sa mort, qui eut lieu en 1799. Bien que la reconnaissance ne soit pas la vertu favorite des Annamites, Gia-long parut le regretter sincèrement. On lui fit des funérailles magnifiques, on l’enterra dans un jardin qu’il avait cultivé lui-même, et on lui éleva un monument qui subsiste encore, près de Saigon. Ce mausolée a été préservé par la mémoire qu’il consacrait, et cela même au plus fort de nos guerres contre l’empereur Tu-duc.

Malgré les services incontestables à lui rendus par ceux de nos compatriotes qui l’aidèrent à conquérir et à reconstituer son royaume, malgré le traité qui le liait à la France , Gia-long n’avait pas la mémoire du cœur. En 1818, une frégate française, la Cybèle , fut envoyée à Tourane par Louis XVIII, sous les ordres du comte de Kergariou , pour essayer de nouer de nouvelles relations avec Gya-long. Ce prince reçut avec honneur notre envoyé, mais ne parut pas se souvenir du traité de 1787, et sembla même mécontent de ces allusions à un engagement lointain. Il avait autrefois usé de la France; mais, comme il n’en avait plus besoin, il ne tenait plus à se lier avec elle. Quelques mois plus tard, le 25 janvier 1820, il mourait, en laissant la réputation d’un des meilleurs souverains de l’Annam.

Son fils et successeur Minh-man régna de 1820 à 1841. Il était fort intelligent, énergique, poète à ses heures, mais défiant et perfide. Comme il craignait l’esprit envahisseur des Européens, il chercha d’abord à les éloigner, puis finit par leur interdire, sous peine de mort, l’entrée de l’Annam. Çhaigneaux et Vannier, les deux seuls officiers qui avaient survécu parmiles anciens compagnons de Monseigneur d’Adran, se voyant systématiquement mis de côté, et exclus des fonctions auxquelles ils avaient droit, revinrent en France en 1825. Débarrassé de leur présence, Minh-man leva le masque et se déclara ouvertement persécuteur des chrétiens. Dès 1833, un de nos missionnaires, MgrGagelin, mourait étranglé ; en 1837 périssait l’abbé Cornay, en 1838 les abbés Jaccard et Doué. Quelques missionnaires espagnols, les Pères Delgado, Henarès et Fernandez, partageaient le sort de nos compatriotes. Un grand nombre d’Annamites, clercs ou laïques, mouraient également pour la défense de la foi, après avoir souffert les plus atroces tortures. L’Eglise Annamite recevait ainsi son baptême sanglant et faisait preuve d’une vitalité et d’un courage dignes des premiers siècles chrétiens.

Thieutri, fils et successeur de Minh-man , régna de 1841 à 1847. Il n’aimait pas les Européens plus que son père, mais craignait de se compromettre; aussi, en 1843, rendit-il la liberté à cinq missionnaires français, captifs à Hué, grâce à l’intervention du capitaine Lévêque, et, en 1845, à Mgr Lefebre, évêque d’isauropolis, sur les réclamations de l’amiral Cécile; mais, en 1847, il se montra moins facile et opposa aux de-

mandes de MM. Lapierre et Rigault de Genouilly un refus absolu. Il essaya môme de les surprendre traîtreusement dans la baie de Tourane. Nos officiers étaient sur leurs gardes. Une bataille s’engagea, et la flotte annamite fut détruite. Ce fut notre première intervention dans l’Annam. L’empereur Thieûtri, pour se venger, publia un nouvel édit, qui condamnait à mort tous les Européens. On revêtait, paraît-il, des mannequins de l’uniforme français, et ils étaient fusillés sans pitié. L’empereur, dans sa rage, allait jusqu’à briser tous les objets de provenance française qu’il avait dans son palais.

Son fils et successeur, Tu-duc, continua les traditions paternelles. Il détestait les Européens, et la persécution contre les chrétiens recommença avec autant de violence que sous le règne de Minh-man. En 1851 Schœffer, et en 1852 Bonnard, deux missionnaires, étaient décapités. Les têtes de leurs collègues étaient mises à prix pour la somme de 3,000 francs, et les Annamites qui leur donnaient asile subissaient la peine capitale. Le gouvernement français finit par s’inquiéter de ces persécutions et résolut d’intervenir. En 1856, il envoya M. de Montigny à la cour de Hué pour y présenter nos réclamations. On a prétendu que l’Empereur Napoléon III cherchait alors un prétexte pour entrer hardiment dans les voies de la colonisation et qu’il songeait à s’emparer de Madagascar, de la Cochinchine et même de la Corée. Trop heureux notre pays si telles eussent été les intentions de l’Empereur! Certes mieux aurait valu tourner les forces et l’énergie de la France vers ces contrées splendides que se heurter à l’ingratitude italienne ou à la brutalité allemande! L’Empereur se contenta d’envoyer un seul vaisseau, le Catinat , dans la baie de Tourane. Après avoir subi des avanies de toute nature, le commandant de ce navire fut obligé, pour soutenir l’honneur du drapeau, de descendre à terre avec une compagnie de marins. Il prit les forts qui dominent Tourane, noya les poudres qui y étaient en dépôt et encloua soixante pièces de canon ; mais il ne pouvait se maintenir sur les positions conquises, et dut revenir en France. En 1856 comme en 1847, notre intervention n’avait été quTm coup de force, destiné à prouver aux Annamites que nous leur étions supérieurs en courage, en discipline et en instruments de guerre, mais qui n’amenait aucun

LA COCIiINCHINE FRANÇAISE

résultat sérieux, puisque nous étions forcés d’abandonner nos conquêtes. Aussi les Annamites ne nous redoutaient pas. « Vous aboyez comme des chiens, disaient-ils, et vous fuyez comme des chèvres. »

La conséquence immédiate de cette nouvelle retraite de la France fut un redoublement de persécutions contre les chrétiens. Deux évêques, Mgrs Diaz et Garcia San Pedro, furent décapités, et un grand nombre de chrétiens indigènes, prêtres ou laïques, tombèrent victimes de la haine du gouvernement annamite. Tant de sang versé réclamait vengeance. La France et l’Espagne résolurent cette fois d’unir leurs efforts. Le patriotisme, l’humanité, la religion, et plus encore les vues commerciales et colonisatrices déterminèrent Napoléon III et la reine Isabelle à entreprendre une expédition sérieuse. Un ministre de la royauté de 1830 écrivait dans les instructions officielles d’une de nos entreprises maritimes : « Il ne convient pas que la France soit absente d’une si grande partie du monde où déjà les autres nations de l’Europe ont pris pied. Il ne faut pas que, en cas d’avanies, nos bâtiments ne puissent se réparer que dans la colonie portugaise de Macao, dans le port anglais de Hongkong, ou dans l’arsenal espagnol de Ta vite. » Le ministre prévoyant ne réclamait pour la France qu’un port de refuge. Les circonstances ont voulu que nous ayons mis la main sur un véritable empire. Ce n’est certes pas nous qui nous en plaindrons.

Les forces franco-espagnoles, sous le commandement suprême de l’amiral Rigault de Genouilly, se disposèrent à attaquer l’Annam. Tourane tomba de nouveau entre nos mains le 1er septembre 1858; mais le commandant français ne crut pas devoir marcher immédiatement contre la capitale Hué. C’eût été pourtant le moyen de terminer promptement la campagne, surtout avec des Asiatiques. Il préféra se maintenir à Tourane, et, toutes les fois que les Annamites essayèrent de le débusquer de cette position, il leur infligea de sanglants désastres. Tourane n’était pourtant pas une position bien avantageuse, même au point de vue commercial : sans doute elle commandait la capitale et surveillait toute la côte, mais le pays était insalubre et les communications difficiles. Il existait, au sud? une autre oosition plus avantageuse,

Saigon , bâtie sur un des bras du delta que projette le Mékong, avant de se jeter à la mer. L’amiral Rigault de Genouilly s’en empara (17 février 1859) et y établit une forte garnison. On lui conseillait également d’envahir le Tongking et de profiter des germes de mécontentement qui existaient dans cette province contre la dynastie régnante, mais il n’avait que peu de forces à sa disposition, et de graves événements se préparaient en Asie : non seulement il renonça à toute intervention dans le Tongking, mais encore évacua Tourane, où les fièvres décimaient nos troupes, et concentra toutes les forces françaises à Saigon.

Ces hésitations et cette évacuation enhardirent les Annamites, qui, d’ailleurs, étaient persuadés que les barbares de l’Occident, légers de caractère, sans esprit de suite et sans consistance, découragés par l’insalubrité du climat et par la maladie, finiraient par retourner en Europe. L’empereur Tn-duc eut grand soin de représenter à ses sujets l’évacuation de Tourane comme un grand succès remporté par ses troupes, et leur annonça qu’il ne restait plus qu’à jeter à la mer une poignée d’aventuriers. En même temps, et pour donner à la lutte un caractère religieux, il redoubla de rigueur contre les chrétiens, qu’il affectait de représenter comme des traîtres et des espions. Les événements faillirent lui donner raison. On était alors en 1861. D’accord avec l’Angleterre, la France soutenait contre le gigantesque empire chinois une lutte formidable, et non seulement n’avait envoyé aucun renfort à la petite armée qui opérait alors contre l’Annam, mais encore lui avait enlevé tous les contingents disponibles. Nos forces étaient réduites à sept cents hommes environ, et sans nul espoir d’être augmentées avant la fin de la guerre chinoise. L’empereur Tu-duc, qui connaissait et leur petit nombre et leur détresse, résolut d’en profiter pour les exterminer, et lança contre Saigon son meilleur général, Nguyen-tri-Phuong, et sa plus nombreuse armée. La situation devenait critique. Les Annamites de Saigon, bien qu’ils affectassent la neutralité la plus absolue, songeaient à ménager la colère de leur futur vainqueur et se disposaient à nous trahir. Les Chinois et les autres Asiatiques arrivés depuis peu dans cette ville pour y jouir de la sécurité que la protection de notre drapeau assurait au commerce, ne nous

connaissaient pas assez pour nous accorder leurs sympathies, et, s’ils ne nous trahissaient pas encore, au moins étaient-ils tout disposés à la défection. Par bonheur, les sept cents marins ou soldats qui composaient la garnison de Saigon étaient des braves, et leur commandant, le capitaine Dariès, les animait de son ardeur. Tous étaient déterminés à pousser la résistance jusqu’à ses dernières limites et à mourir plutôt que de se rendre.

Saigon est bâtie sur le Donnai, un des bras du Mékong, ou plutôt fleuve à part, qui prend sa source dans le nord, mais est rattaché au Mékong par de nombreux canaux. Ces canaux, dont les uns sont naturels et les autres creusés par la main de l’homme, portent le nom spécial d 'arroyos. Les deux plus importants sont celui de Y Avalanche au nord, et Varroyo Chinois au sud. C’est dans l’espace compris entre ces deux arroyos et un des coudes du Donnai que se trouve Saigon, En 1791, le colonel Ollivier, un des compagnons de l’évêque d’Adran, avait fortifié Saigon, et, en 1837, les Annamites avaient encore augmenté ces fortifications en construisant une citadelle; mais elles parurent insuffisantes à nos soldats, qui occupèrent, en avant de la place, une ligne défensive, dite des pagodes , parce que ces temples furent convertis en redoutes. Cette ligne, marquée à l’ouest par la pagode des Mares et à l’est par la pagode des Clochetons, s’étendait de la citadelle de Saigon au village de Caï-maï, parallèlement à l’arroyo de l’Avalanche. Contre cette ligne devaient se briser tous les efforts des Annamites.

Bien que la région qui s’étend autour de Saigon se développe en une immense plaine sans accident de terrain, formée comme elle l’est par les alluvions de tous les cours d’eau indochinois, il est peu de pays aussi difficile pour les manœuvres d’une armée. Cela tient au peu de consistance du sol, et surtout au grand nombre des arroyos. « Quand on les voit pour la première fois, qu’on essaye de rompre leurs bordures d’épines et de fange, qu’on se sent disparaître dans la vase, qu’on est déchiré au visage, réduit à l’impuissance par des herbes molles et fortes qui s’enroulent et se nouent d’ellesmêmes, on se demande comment on pourra déjouer les attaques et la surprise d’un ennemi qui brave tous ces obstacles. » Aussi, pour triompher de pareils obstacles, et pour résister en

outre à un soleil torride, à des exhalaisons malsaines et à l’éloignement du pays natal, était-il besoin d’hommes fortement trempés.

Les Annamites étaient en effet de redoutables ennemis. Ils ne ressemblent pas aux autres Asiatiques. Ils ont du ressort et de l’énergie. Ils ont sur le courage et sur la manière dont il se transmet une abominable superstition. Un de leurs chefs, réputé pour sa bravoure, est-il tué, ils lui ouvrent la poitrine, lui arrachent le cœur et le dévorent tout palpitant; alors ils vont en avant, rien ne les arrête plus. D’ailleurs les leçons que nous leurs avons données depuis un siècle et l’enseignement de nos officiers avaient porté leurs fruits. Ils étaient bien armés, bien commandés, habitués à la discipline, et très suffisamment exercés. Depuis que bon nombre d’entre eux * sont devenus nos sujets, ils ont fait preuve de qualités militaires incontestables. Ainsi s’expliquent l’acharnement de la lutte et les dangers très réels que coururent nos soldats. Le lieutenant de Tu-duc, N’guyen, savait qu’il lui serait fort difficile de s’emparer par un coup de main de Saigon. Il résolut de nous bloquer. Il ordonna d’immenses travaux de fortification dans la vaste plaine qui s’étend au nord de Saigon et qu’on appelle la plaine des Tombeaux . Dans le petit village de Ki-hoa, il improvisa un vaste camp retranché, défendu par de formidables batteries, et s’empara de toutes les routes. Du grand corps de Ki-hoâ partaient comme autant de bras, qui étouffaient et réduisaient à l’impuissance la garnison de Saigon. Il était fort difficile à nos hommes de dépasser la ligne des pagodes, car ils tombaient aussitôt dans une embuscade. Leur patience s’usait dans cette lutte contre un ennemi invisible. S’ils avaient essayé d’aborder de front les lignes de Ki-hoâ, ils se seraient heurtés contre des obstacles accumulés. Les Annamites ^étaient servis des tiges et des touffes épineuses du bambou, pour enfoncer des pieux pointus dans des trous à loup, pour faire des chevaux de frise et des barrières, et pour couronner toute l’enceinte d’un buisson épineux.

Pendant plusieurs mois, les hostilités se bornèrent à des surprises et à des escarmouches. Nos hommes étaient incapables de tenter une attaque des lignes de Ki-hoâ, et on eût dit que les Annamites, avant de se lancer contre Saigon,

voulaient mettre de leur ,côté toutes les chances de réussite. Pendant une nuit pluvieuse et obscure, ils se décidèrent à attaquer le fort des Clochetons , mais essuyèrent des pertes énormes. D’autres attaques n’eurent pas plus de succès. Nos pauvres soldats étaient néanmoins en trop petit nombre ; ils étaient trop harassés de fatigue, et auraient fini par succomber, si l’heureux succès de la guerre entreprise contre la Chine n’eût enfin permis de leur amener des renforts considérables. Cette petite garnison de Saigon, isolée, presque abandonnée, a bien mérité de la patrie : c’est à elle que nous devons la conservation de la Cochinchine, et que nous devrons peut-être notre futur empire d’Orient.

L’amiral Charner, le commandant en chef des forces françaises dans les mers orientales, arriva à Saigon le 2 février 1861. Il amenait avec lui près de 3000 hommes, rompus à toutes les fatigues, éprouvés et affinés par la laborieuse campagne de Chine, dignes de combattre aux côtés des braves de Saigon. Les officiers surtout se faisaient remarquer par un ensemble de qualités rarement réunies dans un corps expéditionnaire. Depuis plusieurs années, ils n’avaient pas revu la France. Sensibles à la gloire, à l’honneur d’augmenter leur réputation, ils formaient une admirable réunion militaire. Un chef pouvait s’appuyer avec confiance sur de tels hommes.

Le jour même où l’amiral Charner débarquait à Saigon, il recevait le capitaine Dariès et le colonel espagnol Palanca y Guttierez, qui, depuis un an, dirigeaient la défense de la place, leur prodiguait les éloges qu’ils méritaient, et s’entendait avec eux pour prendre résolument l’offensive et disperser l’armée Annamite. Voici le plan qu’on adopta : Pendant que la flottille, sur la droite, remontera la rivière de Saigon en culbutant les obstacles accumulés par l’ennemi, détruira les barrages, réduira les forts, et dominera le cours supérieur du fleuve, au centre, la ligne des pagodes, munie d’une puissante artillerie, maintiendra l’ennemi dans l’impuissance, et, à gauche, le corps expéditionnaire, partant de Gaï-maï, qui devient sa base d’opérations, prendra à revers les lignes de Ki-hoâ et, se rapprochant de la rivière de Saigon et de la flotte, fermera presque complètement l’étau qui doit écraser l’ennemi. Dès lors, l’armée Annamite n’aura plus d’autre alternative que d’accepter une lutte

décisive ou d etre en un seul coup écrasée et dispersée. Le plan était habile. Il fut exécuté avec énergie et nous assura la victoire.

Le 24 février 1861, à quatre heures du matin, le mouvement se dessina. Pendant que l’artillerie de la ligne des pagodes, renforcée par les grosses pièces de marine que les matelots avaient hissées à grand’peine jusque sur les parapets, ouvrait le feu et inquiétait l’ennemi, l’amiral Page, chargé du commandement de la flotte, remontait le Donnai, en réduisant au silence les batteries ennemies; Garnirai Charner partait de Gaimai et commençait une audacieuse marche de flanc , contre Ki-hoâ. A mille mètres environ de l’ennemi, nos pièces rayées entrèrent en ligne contre les redoutes annamites. Pendant ce combat d’artillerie, les troupes à pied prolongèrent le revers de l’ennemi, et sur le soir, vinrent camper sur sa ligne de retraite. C’était un premier succès.

Le lendemain 25, s’engagea la bataille décisive. Trois colonnes d’assaut furent formées. Gomme la plaine ne présentait aucun abri, il fallut s’avancer à découvert. L’artillerie annamite, bien dirigée, nous fit d’abord éprouver des pertes cruelles. De plus, quand nous approchâmes des remparts, comme les Annamites avaient creusé jusqu’à cinq lignes de trous à loup , dissimulés par de légers clayonnages, et sur lesquels l’herbe avait poussé, plusieurs de nos soldats y tombèrent et se blessèrent sur les fers de lance qui les garnissaient. Malgré ces obstacles, ils pénétrèrent de trois côtés à la fois dans les lignes et réussirent à s’y maintenir. 150 canons, 2000 fusils, beaucoup de vieilles armes et des munitions tombèrent entre nos mains; mais nous fîmes peu de prisonniers, car nous étions dépourvus de cavalerie, et l’ennemi se retirait en bon ordre. Si nous avions eu à notre disposition seulement quelques escadrons de cavalerie l’armée annamite tout entière tombait entre nos mains, car, si les Annamites se dissimulent quand il y a des obstacles, des fourr s, ou, pour employer l’expression'locale, des brousses, dans l’immense plaine nue qui s’étend de Saigon jusqu’au delà de Tong-Keinet d’Hoc-mâi, quarante cavaliers auraient suffi pour les ramasser par centaines.

Le succès n’en était pas moins éclatant. Les imposantes fortifications de Ki-hoâ nous appartenaient, Saigon était dégagé, la

province tout entière reconnaissait notre autorité, et les deux Villes voisines, Bien-lioa et Mytho, étaient directement menacées. Enfin l’armée Annamite, désorganisée, à demi rompue, perdait la confiance qui l’avait jusqu’alors animée.

L’amiral Charner résolut de profiter de cette victoire pour s’emparer de Mytho , principal centre commercial de la Basse Cochinchine, dont la possession devait assurer ses derrières et donner à la France un pays d’une prodigieuse fertilité. Mytho est sur le grand bras du Mékong, au débouché de plusieurs routes ou canaux que les Annamites avaient coupés par des batteries ou comblés par de grosses jonques remplies de pierres et de vase. Pour s’avancer jusqu’au cœur de la place, il fallait triompher de ces obstacles accumulés, et cela dans un pays malsain et à travers une population hostile. L’amiral Charner chargea le commandant Bourdais de déblayer le terrain. Ce dernier s’acquitta de sa difficile mission avec une rare intrépidité. Il s’ouvrit un chemin à travers les arroyos, et approchait de Mytho, quand il fut emporté par un boulet. Ses soldats le vengèrent en s’emparant de la place (12 avril 1861).

La double victoire de Ki-hoâ et de Mytho eut un retentissement extraordinaire dans toute l’Indo-Gliine. Les Annamites en furent comme frappés de stupeur. Ils avaient tellement vanté leurs succès que leur défaite n’en paraissait que plus désastreuse. Des bandes de brigands s’étaient répandues dans les deux provinces conquises, qui semblaient menacées d’une véritable dissolution sociale. L’amiral pensa qu’il fallait momentanément borner la conquête, à moins de ruiner le territoire conquis. D’ailleurs l’épuisement des troupes, décimées par le choléra et la fièvre, et la saison de l’hivernage, qui transforme pendant six mois le pays en marécage, lui imposaient la nécessité de s’arrêter. Il suspendit donc les opérations de guerre et organisa le territoire des deux provinces conquises. Quelques semaines après, il retournait en France, après avoir transmis ses pouvoirs à l’amiral Bonnard.

Les Annamites n’avaient pas encore renoncé à la lutte. Pendant la saison des pluies, ils se réorganisèrent à Bien-hoa, au nord de Saigon, et parurent disposés à reprendre les hostilités. Le nouveau commandant en chef accepta le défi, et, le 15 décembre 1861, rentra en campagne; quelques jours plus

tard, le camp retranché, les batteries et les barrages étaient enlevés on détruits. Les Annamites abandonnaient la citadelle de Bien-hoâ, qui tombait en notre pouvoir avec un matériel de guerre considérable, et une troisième province était annexée. Le général N guyen se résigna à l’évacuer, mais en laissant de son passage un terrible souvenir. Gomme il se déliait des chrétiens indigènes et de leurs sympathies pour la France, il avait parqué tous ceux de la province dans des enclos entourés de matières combustibles auxquelles il fit mettre le feu. Plusieurs centaines d’infortunés furent ainsi brûlés vifs. Quelques jours plus tard, nos soldats recueillaient encore des femmes et des enfants qui avaient pu s’échapper des mains de leurs barbares compatriotes. Cette atroce exécution fut pour nous plus utile qu’une victoire. Non seulement tous les chrétiens se rallièrent franchement à nous, mais encore tous les indifférents, et ils étaient nombreux, se prononcèrent contre ces impitoyables rigueurs et devinrent nos partisans. Un courant favorable d’opinion s’établit en notre faveur, et les habitants des trois provinces conquises s’habituèrent avec plaisir à la pensée de rester soumis à la France.

Depuis quelque temps, en effet, des négociations étaient ouvertes. L’empereur Tu~duc, confondu dans son orgueil par ces défaites répétées, commençait à comprendre que la résistance était difficile, et que mieux valait pour lui traiter sérieusement. Le 5 juin 1862 fut conclue entre ses ambassadeurs et l’amiral Bonnard une convention par laquelle étaient cédées à la France en toute propriété les trois provinces de Saigon , Bienhoâ et Mytho , ainsi que l’île de Poulo- Condor, et une indemnité de guerre de vingt millions était stipulée en faveur des alliés.

A ne considérer que les apparences, ce traité * était pour nous fort avantageux, puisqu’il nous assurait la possession d’un territoire fertile. En réalité, ce n’était qu’une trêve passagère. Nous n’avions en effet conquis que la moitié de la Cochinchine. Les trois provinces de Ha-tien, Chaudoc et Vinh-long

1. Avant la ratification du traité, il nous avait fallu réprimer quelques insurrec» tions, entre autres celle que fomentait, à Gocong, un agent secret de Tu-duc, ls mandarin Quan-dinh. (Février 1861-1804}.

restaient en dehors de notre action et, comme le traité de 1862 réservait le libre passage sur nos possessions pour les agents, les préfets et les barques annamites, notre territoire ne formait, à vrai dire, qu’une enclave dans l’empire d’Annam. Des bandits ou des rebelles pouvaient nous attaquer presque impunément, assurés de trouver en quelques heures un asile chez leurs compatriotes, grâce aux arroyos qui relient entre eux les bras du Mékong et que nous ne possédions pas encore. La cour de Hué semblait rester fidèle aux clauses du traité; elle payait même assez exactement aux échéances convenues findemnité de guerre ; mais elle travaillait sourdement à notre expulsion. Les mandarins encourageaient la résistance à nos ordres et semaient partout des doutes sur la prolongation de notre occupation. Notre attitude, il est vrai, les encourageait peut-être à répandre ces bruits, car il fut un moment question à Paris de garder Saigon comme un simple comptoir commercial et de rétrocéder aux Annamites la plus grande partie de leurs anciens territoires. Le conseil des ministres se serait même prononcé dans ce sens, et notre consul à Bangkok partit, en janvier 1864, muni des pleins pouvoirs du ministre des affaires étrangères pour négocier avec la cour de Hué la rétrocession des trois provinces. Par bonheur, un de nos ministres, aussi bien servi par son patriotisme que par ses connaissances spéciales, l’honorable M. Duruy, réussit à persuader l’Empereur de la nécessité de conserver la Gochinchine. Napoléon III, auquel répugnait cet abandon, lança aussitôt un contre-ordre, qui arriva le 21 juillet au soir devant Hué, la veille du jour fixé pour l’entrevue entre notre plénipotentiaire et l’empereur Tu-duc. La Gochinchine restait terre française.

Le successeur de Bonnard, l’amiral de La Grandière, par sa ferme attitude, assura l’avenir compromis de la colonie. Ce fut

1. Proclamation de V amiral La Grandière : « Les trois provinces de la Basse-Cochinchine qui sont restées soumises à la domination annamite, n’ont cessé d’être le refuge de tous les mécontents, de tous les agitateurs, de tous les ennemis de notre autorité. J’ai été plusieurs fois dans la nécessité d’appeler l’attention des représentants du gouvernement annamite sur les embarras qu’ils me créaient, sur la voie dangereuse dans laquelle ils s’engageaient en accordant une tolérance coupable et peut-être des encouragements tacites à ces in orrigibles fauteurs de désordre. Mes représentations n’ont amené que des réponses évasives que j’ai dû considérer comme un aveu d’impuissance ou comme un refus de me satisfaire. »

lui qui, par son économie, on pourrait dire son avarice, par la surveillance qu’il exerça sur tous les services, fit voir que la possession de la Basse- Cocliinchine n’était pas aussi onéreuse qu’on l’avait cru, mais il eut à lutter, et sérieusement. Ce fut lui encore qui, pour mettre un terme aux perpétuelles insurrections qui désolaient le pays, résolut de s’emparer des trois provinces de l’ouest. Il venait d’imposer au roi de Cam~ liodge le protectorat de la France et avait de la sorte couvert notre frontière du nord; mais à l’ouest nous prêtions encore le flanc. L’amiral, qui avait résolu de neutraliser la funeste influence des mandarins de ces trois povinces, fit savoir à leur chef suprême, au mandarin Fan-tan-giang, qu’il interviendrait à la première occasion. Cette occasion se présenta bientôt. Au commencement de la saison des pluies, à peu près vers la fin du mois d’avril, les travaux agricoles sont d’ordinaire suspendus en Cochinchine, et les agitateurs peuvent facilement trouver des recrues dans cette masse d’hommes inoccupés. En effet, au mois de mai 1867, à date fixe et pour ainsi dire prévue, éclata une insurrection générale. Nos troupes étaient toutes disposées à entrer en campagne. Elles avaient hâte d’assurer à la colonie des jours prospères, en mettant un terme à ces dévastations périodiques, qui annulaient les forces productives de ce beau pays : aussi reçurent-elles avec empressement le signal du départ.

L’expédition fut menée avec vigueur. Le 19 juin 1867, nos canonnières paraissaient devant Vin-long et investissaient la place. « Les habitants, plus curieux qu’effrayés, étaient groupés sur les rives du fleuve. Aucune résistance ne fut faite à notre entrée dans la citadelle restée ouverte. Bientôt après, le gouverneur Phan-tan-giang, accompagné de mandarins militaires et civils, sortit de la place et vint à bord de F Ondine, où flottai le pavillon du vice-amiral La Grandière. Si petit que fût le cadre, l’entrevue empruntait aux circonstances une certaine solennité, car Phan-tan-giang nous apportait la soumission d’une population de plus de 500,000 âmes. Dans une allocution courte et digne, il recommanda les provinces à la clémence du vainqueur, et, après avoir fait ses réserves pour les propriétés particulières de l’État, revint à terre pour que toute l’administration et les armes nous fussent remises sans lutte et sans tromperie. »

Le 21, nous prenions Chaudoc , et le 24 Hatien , chefs-lieux des deux autres provinces. En moins d’une semaine, les principaux marchés, les villages et les centres importants étaient occupés sans difficulté. L’annexion se fit sans tirer un coup de fusil, et le gros de nos troupes regagna Saigon, laissant des garnisons aux points stratégiques. Les habitants ne bougèrent pas; ils s’accoutumèrent tout de suite à notre domination, car nous leur apportions, comme cadeau de bienvenue, l’abolition des douanes intérieures et de plusieurs impôts iniques. Aussi bien la plupart d’entre eux étaient fort heureux d’être débarrassés de la tyrannie annamite. La guerre et les brigandages, dont la région était le théâtre depuis quelques années, commençaient à leur peser. Ils espéraient que l’administration française, tout en maintenant la paix publique, assurerait leur sécurité. Ils se résignèrent donc à leur nouveau sort. Phan-tan-giang, l’ex-gouverneur, n’aurait pas mieux demandé que de suivre leur exemple, mais il ne voulut pas avoir l’air d’avoir vendu son pays. Pour que sa mémoire restât sans tache aux yeux de ses concitoyens et de son empereur, il résolut de périr et se laissa mourir de faim, ou bien il s’empoisonna avec de l’opium. Arrivé à la dernière limite de l’épuisement, il fit venir les siens, leur recommanda de considérer la France comme leur vraie patrie et s’éteignit. D’après une autre version, il se serait empoisonné. Cette mort simple et digne termina noblement une carrière honorable. Phan-tan-giang avait énergiquement lutté contre nous, et son dernier acte fut un sacrifice pour sauver son honneur et l’existence de plusieurs milliers de ses concitoyens.

L’annexion des trois provinces de Hatien, Chaudoc et Vinhlong doublait l’étendue de notre territoire et lui donnait de meilleures frontières. Ainsi que l’écrivait le journal de la colonie, le Courrier de Saigon : « Cette conquête pacifique nous fait atteindre nos frontières naturelles, nous établit dans une forte position destinée à dominer le golfe de Siam, nous constitue dans les meilleures conditions de défense, et "nous permet de nous livrer, sans crainte d’être inquiétés par des voisins turbulents, à toutes les améliorations nécessaires pour développer les richesses et faire fructifier les germes de fécondité inépuisables de son sol : nous ne serons plus troublés dans cette tâche, dont la réussite n’est pas douteuse et

promet avant peu à la France la possession paisible et fructueuse de Tune des plus belles colonies du monde. » C’est en effet de cette époque seulement que la Cochinchine française a conquis sa véritable situation dans le monde de l’extrême Orient. Ce n’est pas seulement pour nous agrandir que nous avons annexé ces trois provinces, c’est plus encore pour conquérir un gage de sécurité et occuper le foyer d’insurrections incessantes fomentées contre notre autorité et nos droits : conditions excellentes pour l’avenir et la prospérité de la jeune colonie. Telle est pourtant l’indifférence française en matière coloniale que cette annexion, faite en quelques jours, sans perte d’hommes ni dépenses sérieuses, a passé presque inaperçue. Nous sommes pourtant les maîtres d’un territoire qui représente le huitième de la superficie totale de la France, et dont la fécondité rappelle celle des deltas que forment les grands fleuves à leur embouchure. Près de deux millions de sujets reconnaissent notre autorité. La colonie contribue déjà, pour sa bonne part, au payement de nos impôts, et même donne un excédant de recettes au budget général. En 1883, une septième province, celle de Binh-Thuan, au nordest de nos possessions actuelles, avait été annexée. Elle augmentait notre territoire et assurait la sécurité de nos frontières : mais elle vient d’être rétrocédée à l’Annam.

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