‹ Colonies françaisesChapitre 40 sur 111 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

VOYAGES D’EXPEORAVIOY EX IXDO-CIIIXE

La France ne s’est pas contentée d’occuper la Gochinchine; elle a encore exploré l’intérieur de la presqu’île indo-chinoise. Une expédition, entreprise de 1866 à 1868, sous le commandement de Doudart de La Grée et Francis Garnier, a eu de très importantes conséquences. Un juge éminent en pareille matière, l’ancien président de la Société de géographie de Londres, R. Murchison, disait que cette exploration avait été la plus heureuse et la plus importante du xixe siècle. « Aucun voyage, ajoutait-il, depuis bien des années, ne s’est accompli sur une aussi grande étendue de pays absolument nouveaux, l’expédition française ayant frayé la route sur un sol vierge depuis l’embouchure du Mékong jusqu’au Yang-tseu-Kiang en Chine. » Cette justice, que les étrangers n’hésitent pas à rendre à nos compatriotes, ayons le courage de la rendre à notre tour, et n’hésitons pas à proclamer bien haut qu’ils ont fait une œuvre utile et méritoire.

A peine installés en Cochinchine, nous avions songé à nouer des relations avec les peuples voisins. Mouhot G parti de

1. Mouhot voyageait surtout en naturaliste; mais il savait aussi voir et décrire ce qu'une contrée peu visitée offre de curieux à l'observateur. Arrivé dans le pays vers la fin de 1858, il employa trois années à le parcourir. De Bangkok, ses courses rayonnèrent dans deux directions principales, au sud-est et à l’est dans le Cambodge et le pays des Stiengs, au nord dans le Laos. Son attention se partageait entre ses collections d’histoire naturelle, les sites du pays, le type des populations et les relevés topographiques. Le Tour du monde (1863) a publié la relation de son voyage. Le Journal de la Société de géographie de Londres a aussi imprimé quelques-unes de ses lettres (vol. XXXII).

Bangkok dans le Siam en 1861 et mort dans le Laos, avait décrit une partie de cette contrée. Le commandant Dondart de La Grée, notre représentant auprès du roi de Cambodge, étudiait avec soin les ruines d 'Angcor- Wat. Plusieurs de nos officiers s’étaient demandé quelles étaient les populations qui avaient laissé des traces si grandioses de leur séjour. Quelques-uns d’entre eux avaient également recherché si le grand fleuve qui parcourt la péninsule du nord au sud ne pouvait servir de voie de transport aux riches produits de la Chine et du Japon. Ces divers problèmes ethnographiques, archéologiques et économiques étaient pour ainsi dire à l’ordre du jour, lorsque le ministre de la marine, un des esprits les plus pratiques qui aient jamais régi cet important ministère, Ghasseloup-Laubat, résolut d’en provoquer la solution. Comprenant que l’exploration de ces contrées inconnues ouvrirait pour notre colonie comme une ère d’activité nouvelle, il créa une commission de six membres, qu’il investit de la charge difficile de reconnaître l’énorme étendue de pays qui s’étend entre la Cochinchine et la Chine, et de relier notre colonie à cet immense empire.

Doudart de La Grée, capitaine de frégate, était désigné pour commander en chef l’expédition. Il avait pour lieutenant Francis Garnier, lieutenant de vaisseau. Venaient ensuite Delaporte, enseigne de vaisseau, Joubert et Thorel, médecins auxiliaires de la marine, et le vicomte de Carné, attaché au ministère des affaires étrangères. De ces héroïques jeunes hommes, trois ont déjà succombé : Doudart de La Grée mourut en Chine le 12 mars 1868, de Carné succomba aux étreintes d’un mal inconnu en 1871, Garnier tomba dans un guetapens en 1874 et mourut assassiné, après avoir accompli des exploits qui rappellent ceux des Cortez et des Pizarre. Des trois survivants, M. Delaporte, à qui nous devons la création d’un musée unique au monde, celui des monuments khmers, à Compiègne, a failli mourir. Les autres, MM. Thorel et Joubert, sans doute en leur qualité de médecins du corps expéditionnaire, continuent à se bien porter.

A peine l’expédition était-elle achevée que les membres qui survivaient se mirent à l’œuvre pour donner, chacun selon sa spécialité, le résultat de leurs nombreuses et savantes observa-

tions. La guerre de 1870 a forcément interrompu leurs travaux, et ce fut seulement en 1873 que la publication officielle vit le jour. C’est un monument précieux, mais qui, par l’élévation de son prix, n’est accessible qu’à un petit nombre de lecteurs. M. de Carné avait publié dans la Revue des Deux-Mondes , dès 1869, ses souvenirs personnels, qu’on a depuis réunis en volume. MM. Garnier et Delaporte ont donné dans le Tour du Monde un résumé de leurs voyages, accompagné de splendides gravures qui en doublent le prix. Enfin quelques journaux, parmi lesquels nous citerons, d&nsY Explorateur, l’intéressante analyse de M. le capitaine de Villemereuil, ont apprécié à divers points de vue l’exploration de l’Indo-Chine. C’est en utilisant ces ouvrages que nous présenterons un résumé de cette importante expédition.

Le commandant Doudart de La Grée était tout à fait digne des fonctions délicates dont l’avaient investi la confiance du gouvernement et le choix du ministre : à la fois savant et chercheur, homme de conseil et d’exécution, les membres de la Commission l’estimaient et l’aimaient. On lui avait confié la direction générale du voyage, le règlement des dépenses et la répartition des cadeaux; à Francis Garnier étaient réservées les observations astronomiques et météorologiques; à M. Delaporte les levés topographiques, les vues et les dessins; à de Carné les mœurs et usages des tribus, les produits. et les moyens d’échange ; au docteur Joubert les études géologiques, minéralogiques et métallurgiques; au docteur Thorel les observations d’histoire naturelle. On adjoignit aux membres de la Commission trois interprètes, quatre soldats ou matelots français, et neuf Annamites. Les approvisionnements étaient répartis en 140 colis.

Le 5 juin 1866, quand les préparatifs furent achevés, la commission s’éloigna de Saigon, et, par le dédale des arroyos, gagna d’abord le Cambodge, où elle compléta son organisation et les provisions d’échange. On y acheta, entre autres marchandises, beaucoup de ül de laiton, denrée fort estimée dans le Laos. Doudart de La Grée, qui avait longtemps résidé au Cambodge et connaissait à fond les ruines merveilleuses dy Angcor-Wat, tenait à y conduire ses collègues. La Commission s’y rendit par le lac Tonly-sap. Sous la conduite d’un guide

aussi expérimenté, les voyageurs purent apprécier l’exactitude de ce qu’on leur racontait. La réalité dépassa même leur attente, et leur admiration fut sans bornes.

Le 1er juillet 1866, ils quittèrent Angcor et se rendirent à Pnom-penh, où le commandant les présenta au roi. Sa Majesté Cambodgienne les reçut à merveille et, pour mieux les honorer, fit manœuvrer devant eux l’escadron de ses danseuses. Il ne voulait même plus les laisser partir, tant il avait de confiance et d’amitié pour leur chef; mais il était trop tard pour remettre un voyage annoncé solennellement en France. Le commandant résista à ces offres amicales et obtint son audience de congé.

Le 7 du même mois, la Commission remontait le Mékong sur une canonnière dont l’hélice refoulait avec peine le courant. Les difficultés de la navigation l’obligèrent même à abandonner cette canonnière à Cratieh, dernier point qu’avaient jusqu’alors reconnu les ingénieurs français. Ce fut un moment de vive émotion pour nos explorateurs. Ils entraient dans l’inconnu. Montés non plus sur de solides vaisseaux européens, mais sur de frêles pirogues conduites par des indigènes, au milieu de populations barbares et défiantes, en butte aux soupçons des principicules dont ils traversaient les territoires, exposés aux intempéries du climat et aux souffrances quotidiennes d’une installation toujours provisoire, certes, s’ils n’avaient eu leur énergie et leur patriotisme, s’ils n’avaient été convaincus de l’importance de la mission qu’ils remplissaient, si surtout ils n’avaient eu le bon sens de faire litière des froissements d’amour-propre ou des rivalités inévitables entre hommes d’un égal mérite, l’expédition aurait échoué : mais ils avaient foi dans leur œuvre, ils avaient confiance en l’avenir, ils s’estimaient ou s’aimaient entre eux. Aussi devaient-ils réussir, et réussirent-ils!

Ne pouvant suivre nos voyageurs à chacune de leurs étapes, mais désireux de donner quelque idée des pays parcourus et des dangers subis, nous détacherons trois épisodes entre mille : le séjour à Luang-Praba?ig , l’excursion dans le Yunnam , et le retour par le Yang-tseu-kiang.

Luang-Prabang est la capitale du Laos. Le Laos est une principauté longtemps indépendante, dont les habitants ont gardé le souvenir le plus vif de leur antique liberté. Entourés par de

puissants voisins, ils ont subi toutes les exigences de plusieurs conquêtes. Chinois au nord, Annamites à l’est, Siamois au sud et à l’ouest, les ont tour à tour assujettis. Les Siamois l’ont définitivement emporté, et le Laos est aujourd’hui compté parmi les provinces siamoises : seulement on lui laisse une ombre d’indépendance. Il a ses rois, ses institutions et presque toutes les apparences de l’autonomie. Le prince qui règne à Luang-Prabang peut même, jusqu’à un certain point, se considérer comme maître absolu dans ses domaines. Sa situation peut se comparer à celle de ces rajahs que l’Angleterre maintient sur leurs trônes en leur imposant un tribut et un contingent militaire. Comme l’empereur du Siam n’ignore pas que son vassal de Luang-Prabang pourrait lui échapper un jour ou l’autre, il aime mieux le rattacher à lui par les bienfaits que par l’oppression. Aussi bien la région montagneuse, qu’il faut traverser pour atteindre Luang-Prabang et l’énergie relative de la population mettent le Laos dans des conditions exceptionnelles de résistance au Siam.

Doudart de La Grée, en se présentant à Luang-Prabang, avait l’intention de faire comprendre à son souverain que nous pourrions, un jour ou l’autre, nous substituer aux droits exercés sur sa principauté par la cour de Bangkok. Il espérait lui démontrer que, pour mieux résister aux prétentions des pays voisins, il devait s’appuyer sur la France; car, trop éloigné de nous pour avoir à redouter une sujétion directe, il pouvait remplacer la tutelle gênante du Siam par la protection efficace de la France. Par malheur, ce souverain ne connaissait pas la France. Tous les Asiatiques s’imaginent volontiers que les Européens s’entendent entreeux. Ce naïf souverain savait que les Anglais, depuis quelques années, agitaient la Birmanie. Il prit les membres de la Commission pour des Anglais qui voulaient renouveler dans sa principauté les intrigues qui leur avaient réussi en Birmanie. De plus, nos compatriotes se présentaient à lui avec un passeport et des lettres d’introduction émanant du roi de Siam, et cela seul suffisait pour le mettre en défiance. Aussi les pourparlers pour la réception soiennelledurèrent toute une journée. Le commandant de La Grée savait à l’occasion prendre un ton digne et élevé. De plus, l’intérêt évident qu’il y avait à se ménager des inconnus ne permit pas au roi de

décliner leur demande. La cérémonie fut minutieusement réglée et le programme s’accomplit de point en point; mais l’accueil fut glacial. Aux compliments et aux questions de de La Grée, le roi répondit par des monosyllabes, qu’un interprète traduisait ensuite en phrases vides de sens. Quant aux mandarins ils ne parlaient que des dangers de la route et conseillaient à la Commission de ne pas pousser plus loin le voyage. On se heurtait évidemment contre une mauvaise volonté systématique ou contre une indifférence absolue. Gomme le commandant et ses lieutenants étaient harassés par le voyage et qu’ils avaient besoin de réparer leurs forces et de renouveler leurs provisions, ils se décidèrent, malgré les mauvaises dispositions de la petite cour, à résider quelque temps dans la capitale, et comptèrent sur le temps et la patience pour établir des rapports plus intimes.

D’après l’ordre du roi, on construisit à nos compatriotes, sur une colline qui dominait la ville, et dans une splendide position, quelques abris temporaires, plus que suffisants sous ce beau ciel. Leur premier soin fut de remplir un pieux devoir vis-à-vis du Français qui les avait précédés dans le Laos, l’infortuné Mouhot, mort à Luang-Prabang. Le roi, prévenu de leur désir, s’empressa de leur fournir toutes les facilités désirables pour lui élever un monument funéraire, car le culte des morts est trop pratiqué dans toute l’Indo- Chine pour que cette demande ne fût pas accueillie avec déférence. Un mausolée fut donc construit à l’endroit même où était mort notre compatriote. Les membres de la Commission s’occupèrent ensuite de compléter leurs notes et leurs renseignements. M. Delaporte dessinait les paysages et les monuments qu’il rencontrait. M. Thorel avait repris sa boîte de naturaliste. M. Joubert cherchait les gisements métalliques qu’on lui avait signalés. De Carné étudiait sur place les mœurs et les usages. Garnier se préoccupait des voies commerciales. De La Grée s’efforçait de ramener la cour à des sentiments plus amicaux à l’égard de la France. Il réussit pleinement. Un cousin du roi se prononça le premier en notre faveur, et, comme il avait grande influence, son exemple fut décisif. La mère du roi, charmée par une paire de lunettes avec monture en écaille, fut également une utile alliée. Le roi lui- même oublia ses premières défiances, et, pour

donner à de La Grée un témoignage de son bon vouloir, il lui remit un passeport, valable pour le Laos tout entier , par lequel il enjoignait à tous les chefs reconnaissant son autorité de se mettre à la disposition des membres de la Commission. Il s’humanisa môme, pensant que nos officiers étaient passés maîtres en toutes sciences, jusqu’à leur envoyer un coucou détraqué, avec prière instante de le raccommoder, besogne dont le docteur Joubert s’acquitta à merveille. Aussi M. Delaporte put-il lever à son aise le plan de la ville, et ses collègues allèrent-ils plusieurs fois, sans éprouver la moindre gêne, au marché public, pour y étudier les types et les costumes et se rendre compte des productions. On les invitait de temps à autre à des fêtes domestitiques. Dans la salle du bal, une vingtaine de jeunes filles entremêlaient avec art, sur de vastes plateaux laqués, des fruits et des confiseries. Des jeunes gens masqués faisaient soudainement irruption au milieu d’elles, choisissaient une compagne, et ne se démasquaient qu’après avoir pris place à ses pieds. Il est vrai que le beau sexe laotien est affligé d’une infirmité qui le dépare, le goitre. Quelques-uns de ces choquants appendices atteignent avec l’âge des dimensions énormes. Nos compatriotes assistaient également aux fêtes religieuses et suivaient avec intérêt les cérémonies variées du culte bouddhique. Les prêtres bouddhistes sont fort tolérants. Non seulement ils permettent aux étrangers de prendre part aux pratiques de leur religion, mais encore ils les y invitent. C’est ainsi que la Commission française put étudier de très près la curieuse organisation du culte, se procurer des ornements et des ustensiles sacrés, et suivre les processions pittoresques qui marquent le renouvellement des saisons. Rien de curieux comme la description de ces fêtes. On voit avec eux les jeunes gens, couronnés de fleurs, qui se promènent en chantant, ou forment des théories qui ne manquent ni de grâce ni d’originalité. Ailleurs, ce sont de graves matrones qui escortent, en poussant des cris discordants, des mets variés figurant soit une pagode, soit une barque, tandis que les bonzes les reçoivent gravement, en nasillant des prières monotones.

Plus le séjour des Français se prolongeait, plus la population se montrait empressée à leur égard. Les princesses de la famille royale ne dédaignaient pas de venir s’asseoir à la résidence, pour

regarder travailler nos officiers et surtout pour obtenir d’eux quelques légers cadeaux. Les parfums et le savon étaient fort recherchés, car les belles Laotiennes, convaincues que le savon était la cause de la blancheur du teint de nos compatriotes, s’imaginaient naïvement, si le savon ne leur manquait pas, qu’elles perdraient leur nuance cuivrée. Une des jeunes princesses se faisait remarquer par son assiduité et son indiscrétion parfois gênantes. Un de nos officiers lui demanda un jour si ces visites répétées ne provoqueraient pas les soupçons de son fiancé. « A votre âge, répondit la candide enfant, quel danger peut-il y avoir? Vous êtes trop respectable pour porter ombrage à l’amoureux le plus jaloux. » On les prenait en effet pour des vieillards, à cause de la longueur de leur barbe, car cet ornement ne pousse que fort tard chez tous les peuples de racé jaune.

Le temps se passait. Les lettres et les instructions attendues n’arrivaient pas. Il fallait se résoudre à repartir. Gomme il est fort difficile de trouver des porteurs dans la région inconnue où l’on s’enfonçait, chacun de nos officiers ne conserva plus qu’une seule caisse pour ses effets personnels. De plus, on renonça à emporter les collections botaniques et géologiques déjà recueillies. On abandonna également les minutes des cartes, les ébauches de travaux, les livres et les instruments qui n’étaient pas indispensables. On les confia à la garde du roi, qui aurait la liberté de disposer de tout ce qui fut jugé devoir être inutile, dès qu’il saurait les Français parvenus au Yunnam. Cet engagement fut rempli avec une si scrupuleuse fidélité, que ce souverain renvoya même les objets qu’il avait le droit de s’approprier. Il y joignit les provisions et les instruments expédiés de France, qui, par un jeu cruel de la fortune, arrivèrent à Luang-Prabang quelques jours seulement après le départ des explorateurs.

A peine la décision de nos compatriotes fut-elle connue, que ce fut comme un redoublement de visites. Les fonctionnaires laotiens réclamaient d’eux un souvenir et se disputaient leurs hardes. Le moindre bouton d’uniforme, le plus mince galon les transportait d’aise. Jamais ils ne refusaient à nos officiers le plaisir de les voir s’affubler de pantalons ou de redingotes invraisemblables. Avec le roi et les mandarins, on échangea des

cadeaux plus sérieux; puis, quand les provisions furent renouvelées, le commandant de La Grée fit ses adieux définitifs, et de nouveau on s’enfonça dans l’inconnu. Luang-Prabang fut pour nos compatriotes un séjour de paix et de bonheur. Ailleurs, ils coururent de sérieux dangers, surtout dans le Yunnam, et faillirent payer de la vie leur dévouement à la science et à la patrie.

Le Yunnam est la plus méridionale des provinces dont se compose le vaste empire chinois. Il est situé dans l’angle formé par le Yang-tseu-kiang et le Mékong, lorsque, à leur sortie commune du Thibet, l’un de ces fleuves se dirige brusquement vers l’est et l’autre vers le sud. Cette contrée, au moment où y arriva la Commission française , était déchirée depuis douze années par la guerre civile. Deux religions, le mahométisme et le bouddhisme, s’y trouvaient en présence, et, comme il est de l’essence même de la première de ces religions de ne souffrir à côté d’elle aucun culte rival, tous les mahométans s’étaient révoltés contre le gouvernement de Pékin. Chassés de Yunnam , la capitale de la province, dont ils s’étaient emparés un instant par surprise, ils s’étaient fortifiés à Taly, seconde ville du pays, sur les bords d’un lac qui se déverse dans le Mékong, et y avaient installé un gouvernement indépendant. Loin d’être tenus en échec par les troupes impériales, ils faisaient chaque jour des progrès et manifestaient hautement l’intention de conquérir le Yunnam. Ils avaient déclaré aux Chinois une véritable guerre d’extermination, favorisée par la famine et le choléra. Des cadavres sans sépulture gisaient dans les champs, et la détresse était telle, certains jours de marche, que la Commission, pour toute nourriture, était réduite à des haricots, dont on n’obtenait la cuisson qu’en les broyant.

Malgré la guerre civile, la maladie et la famine, nos officiers s’étaient trop avancés pour reculer. De plus, le Yunnam était pour eux, et par conséquent pour les Européens, une terra incognüa, où ils trouveraient peut-être la clef des problèmes géographiques dont ils cherchaient la solution. Enfin cette province passait pour recéler dans son sein des richesses minéralogiques dont il n’était pas indifférent de constater la présence. La Commission pouvait, àson choix, se diriger sur Yunnam, la capitale chinoise, ou sur Taly, la capitale insurgée. Puisqu’on

avait des passeports chinois, mieux valait s’adresser d’abord au gouvernement chinois. On chercherait plus tard, suivant les circonstances, à pénétrer à Taly. Ce plan était sage, et il fut exécuté.

La Commission fut très bien accueillie par les fonctionnaires chinois. L’hospitalité s’exerçait avec l’étiquette et le cérémonial adoptés dans tout le Céleste Empire; mais nos compatriotes ne pouvaient y répondre que par une dignité toute personnelle, car leur triste équipage ne répondait guère à l’opinion que se fait d’un haut dignitaire le peuple le plus formaliste du monde, le plus habitué à ne juger la valeur des gens que parles signes extérieurs. La curiosité importune des populations, qui n’avaient jamais vu d’Européens, dépassa toute mesure. Un jour, dans la ville de Tong-hay, la pagode, où étaient logés nos officiers, fut envahie par la foule, Il fallut recourir aux grands moyens. Des soldats chinois repoussèrent les envahisseurs et les Annamites de l’escorte se montrèrent avec leur fusil à sabrebaïonnette. La forme étrange, l’aspect étincelant de cette arme inconnue, et l’air résolu de ceux qui la maniaient firent une salutaire impression, et nos compatriotes purent goûter en paix le repos dont ils avaient si besoin.

Plus ils avançaient vers la capitale, plus augmentait cette curiosité. Une escorte armée les accompagnait à cheval, tandis qu’ils marchaient à pied, l’état de leurs finances ne leur permettant pas de se donner le luxe de montures. Les bagages, portés à dos d’homme, tenaient le milieu de la colonne. Nos officiers s’échelonnaient pour veiller à l’ordre, ou se groupaient suivant leurs affinités. Le commandant marchait en tête ou à l’arrière. Il paraissait rechercher la compagnie du docteur Joubert, devenu le confident de ses pensées. Sur leur passage, les membres de la Commission rencontrèrent des sources de richesses importantes et des exploitations métallurgiques qui, bien que primitives, étaient lucratives. Ils trouvèrent du thé excellent, du riz en abondance et des forêts gigantesques. Il n’en fallait pas tant pour démontrer l’intérêt de premier ordre que nous aurions à détourner vers notre Cochinchine ces richesses encore inexploitées!

La Commission arriva enfin à Yunnam. C’est une place forte et un centre populeux. Malgré l’absence du haut commerce et

la désertion des petits marchands, qui s’attendaient à une attaque des musulmans, elle présentait d’abondantes ressources. Le commandant civil reçut nos compatriotes avec bienveillance, mais les engagea à ne pas prolonger leur séjour. Le commandant militaire, Matajen, grossier soldat, mais loyal et intrépide, fut d’abord tout juste poli. Nos officiers luttèrent de hauteur avec lui et finirent par lui imposer du respect et gagner son amitié. Non seulement il les invita à prendre ses repas chez lui, mais encore il mit sa bourse à leur disposition. Le commandant accepta une somme de 6,000 francs, dont il avait grand besoin, contre l’engagement, scrupuleusement tenu, de le rembourser par une égale valeur d’armes qui lui seraient expédiées du premier port où il serait possible de se les procurer. Les membres delà Commission trouvèrent aussi à Yunnam des Français, que cette rencontre combla de joie : c’étaient deux prêtres des Missions étrangères, les PP. Fenouil et Protteau, qui les accueillirent les larmes aux yeux et furent pour eux d’une tendresse et d’un dévouement fraternels. Leur mission n’avait pas réussi. Malgré leurs efforts et leurs vertus évangéliques, ils n’avaient converti qu’un petit nombre de Chinois, et encore ne les supportait-on qu’en vertu des traités conclus avec la France. Le P. Fenouil devint tout de suite l’ami des membres de la Commission. Prenant très au sérieux la qualité de mandarin, que lui attribuaient les derniers traités, il ne se présentait jamais en public que dans un état conforme à sa dignité. Dès le premier jour, il s’était déclaré pour les Chinois contre les musulmans; il avait même créé une fabrique de poudre* aussi était-il en butte aux attaques des musulmans, qui venaient de faire sauter sa fabrique. Il avait été plusieurs fois empoisonné, et ne dormait plus que d’un œil. Certes le P. Fenouil aurait mieux fait de se renfermer strictement dans l’exercice de ses devoirs apostoliques, mais il avait cru que son intervention profiterait à la France et à la religion. Aussi lui pardonnerons-nous volontiers ses erreurs politiques, fj Le séjour de nos compatriotes à Yunnam leur fit grand bien. Ils se remirent peu à peu de leurs fatigues. Seul, le commandant de l’expédition fut obligé de s’avouer vaincu par le mal et de s’aliter. Il avait longtemps lutté contre le sentiment de sa responsabilité et des préoccupations matérielles et mo-

raies de tout genre. La curiosité irritante des Chinois acheva de l’exaspérer. Ne reçut-il pas un jour une députation de notables, qui lui demandèrent gravement s’il n’avait pas un œil à l’occiput? De La Grée essaya de lutter contre le mal. Il aurait voulu compléter son exploration de la province en visitant Taly, la capitale des révoltés. La souffrance l’obligea à renoncer pour lui-même à ce projet; mais il se détermina à envoyer dans cette direction, sous la direction de Garnier, une mission composée de MM. Delaporte, Thorel, de Carné, avec cinq hommes d’escorte. Il leur donna les ressources nécessaires pour voyager à cheval, et, dans ses instructions, prévit jusqu’aux moindres difficultés. Il ne devait plus revoir les officiers qu’il expédiait ainsi bien à contre-cœur, et sans lui, dans la direction de Taly.

Ce n’était pas une médiocre entreprise que d’aller à Taly même braver la puissance musulmane : mais Garnier et ses amis avaient passé par bien d’autres épreuves. Ils marchèrent droit devant eux, sans s’inquiéter de l’opposition des petits fonctionnaires qui songeaient à les arrêter, ou voulaient, par excès de zèle, entraver leur route, et ils arrivèrent ainsi, à travers un pays horriblement dévasté, jusque sur le territoire musulman. Un missionnaire français, le P. Leguilcher, les y attendait. Depuis la révolte, il n’avait pas mis les pieds à Taly et cachait le plus possible sa présence dans le pays. Nos officiers, en quittant Yunnam, avaient eu la précaution de demander un passeport à un vieil uléma musulman, le laopapa, savant ridicule, infatué de son importance, mais auquel le prestige d’un pèlerinage à la Mecque donnait sur ses coreligionnaires une influence indiscutable, et que la cour de Pékin ménageait, pour ne pas s’aliéner les musulmans restés fidèles. Le passeport du laopapa parut au Père Leguilcher une recommandation suffisante. Pensant que le sultan de Taly recevrait honorablement des étrangers dont la mission scientifique et commerciale ne pouvait lui porter ombrage, il se détermina à courir avec ses compatriotes les chances d’une réception favorable et se joignit à la Commission.

A peine nos officiers avaient-ils pénétré dans cette ville redoutée, qu’une rixe sanglante s’engagea. L’interposition de deux mandarins et l’attitude résolue des Annamites de l’escorte

arrêtèrent les démonstrations hostiles de la foule, et les Français parvinrent, sans autre accident, à la résidence qui leur avait été assignée. Leur arrivée jetait la cour de Taly dans la stupéfaction. Comme on n’y avait jamais entendu parler de la France, et qu’on ne croyait pas aux mobiles de curiosité par eux allégués, on affectait de les prendre pour des espions. Le sultan se décida pourtant à les recevoir. Le cérémonial fut même réglé à l’avance. Garnier eut grand soin de stipuler qu’il ne s’inclinerait qu’une fois devant le sultan, au lieu de faire trois génuflexions, parce que tel était l’usage de sa nation. On consentit à ces exigences, mais à condition qu’aucun des membres de la Commission ne serait armé.

L’intention de Garnier était de laisser ses collègues prendre quelques jours de repos à Taly et de reconnaître le pays, surtout le cours du Yang-tseu-Kiang, avec le P. Leguilcher. Dès le lendemain matin, on envoya chercher le missionnaire de la part du sultan. Il ne revint que quelques heures plus tard, les traits bouleversés. Les Français passaient décidément pour des espions. Pendant l’entrevue, le Père avait à peine dit quelques mois. Accablé de questions dont on n’attendait pas la réponse, hué par la foule, il avait pris le parti de ne rien dire, sauf pour démentir le nom d’Anglais qu’il entendait autour de lui. Est-ce à l’entourage militaire du sultan qu’il fallait attribuer ce brusque changement? Un mobile désintéressé devait, en effet , trouver incrédules ces chefs de bandits : mais on savait, d’autre part, que nos compatriotes étaient en relations officielles avec la Chine, et tout pouvoir né d’une révolte est enclin au soupçon et facilement cruel. Cette brusque réaction pouvait s’accentuer davantage. Il était à craindre que la foule ne se montrât hostile, ou que quelque mandarin trop zélé ne profitât des mauvaises dispositions du sultan pour satisfaire ses secrets désirs, sans le compromettre. Aussi Garnier résolutil de partir dès le lendemain. Pendant toute l’après-midi, de nombreux fonctionnaires se présentèrent, moitié par curiosité, moitié par surveillance. Garnier, qui avait recommandé, par prudence, de ne pas dessiner et de ne prendre aucune note, fit témoigner au sultan ses regrets de la méprise qu’il commettait et renfermer les cadeaux à lui destinés. Le lendemain, au point du jour, il arma ses huit compagnons, y compris le Père

Leguilcher, leur fit jurer de se défendre jusqu’à la dernière extrémité, et sortit de Taly. Ils firent trente-deux kilomètres d’une seule traite, sans être poursuivis, et arrivèrent à la ville de Chanquan, qui barrait la route. Le gouverneur leur fit savoir qu’il avait ordre de les retenir. Garnier fit semblant de prendre pour une offre courtoise cette séquestration déguisée, et, prétendant qu’il ne voulait plus recevoir l’hospitalité du sultan, traversa la ville au pas de course et se mit en sûreté. A peine avaient-ils franchi ce redoutable obstacle que le gouverneur fit appeler le P. Leguilcher, en lui offrant un prix énorme du revolver que Garnier voulait donner au sultan, et en lui enjoignant d’attendre de nouveaux ordres. Garnier répondit qu’il donnait des armes, mais n’en vendait pas, et qu’il voulait, pour sa route, conserver pleine et entière sa liberté d’action.

Le surlendemain, la petite troupe arrivait en vue d’une forteresse musulmane dont le commandant avait reçu contre elle les ordres les plus sévères. Il avait exigé la visite du Père Leguilcher. Ce dernier se rendit à son invitation, mais en lui faisant savoir qu’on viendrait le chercher au bout de dix minutes. Cette assurance bouleversait des hommes pour lesquels pareil langage était une nouveauté effrayante. Ils le relâchèrent presque aussitôt et laissèrent le chemin libre.

Ainsi se termina cette rapide excursion à Taly. Malgré son insuccès final, elle ne fut pas inutile. Les membres de la Commission avaient trouvé le temps d’étudier le pays parcouru. Le lac sur les bords duquel est bâti Taly fut par eux dessiné en partie. On sait que, situé à une altitude de plus de deux mille mètres, il mesure environ 36 kilomètres de longueur sur une largeur moyenne de 9 à 10 kilomètres. Il se déverse au sud par une petite rivière dans le Mékong. Il est très poissonneux. Les pêcheurs ont domestiqué des oiseaux qui plongent et reparaissent incessamment avec un poisson au bec. Au fur et à mesure, les pêcheurs reçoivent cette proie facile, et, de temps à autre, abandonnent à leurs auxiliaires ailés quelque mince débri de leur butin. La région paraît assez fertile, mais elle était horriblement ravagée par la guerre. L’âpreté et la persévérance commerciale des indigènes ne se ralentissaient pourtant pas. Les échanges continuaient au milieu même de la lutte. Il est vrai de dire que la masse de la population ne suit pas le gou-

vernement dans ses conflits politiques. Elle s’en désintéresse autant que possible, ce qui éternise les rébellions. La production métallique était jadis fort importante. Le cuivre diminuait; mais on trouvait encore des gisements d’or, de mercure, de fer, de plomb et de zinc. La guerre civile a tout ruiné. Maintenant que l’ordre est rétabli, et que les rebelles sont battus, comme les Européens peuvent entrer dans le pays sans y exposer leur vie, le Yunnam deviendra certainement un marché agricole et industriel de premier ordre, et nos compatriotes auront le mérite incontestable d’avoir été les premiers à le signaler.

Une déplorable nouvelle attendait à leur retour Garnier et ses amis. Le commandant de La Grée venait dé mourir entre les bras du docteur Joubert. C’était un malheur irréparable et qui compromettait les résultats les plus féconds et les plus glorieux de l’œuvre commune. Les hommes de l’escorte, qui se rappelaient avec quel patient dévouement de La Grée avait travaillé à subvenir à leurs besoins et à diminuer leurs fatigues, s’offrirent à porter eux-mêmes jusqu’à Saigon le corps de leur ancien chef. La situation précaire du pays et l’absence de tout chrétien qui protégerait le tombeau contre une profanation faisaient en effet craindre au nouveau chef de l’expédition, à Francis Garnier, qu’il n’en restât plus de vestige au bout de quelques années. Il résolut donc d’exhumer le corps et de le faire porter à dos d’homme jusqu’au Yang-tseu-Kiang, par eau ensuite jusqu’à Saigon.

Le 7 avril 1868, la Commission française quitta Tong-tchouan , et arriva le 26 à Sou-tchéou-fou> sur le grand fleuve qui devait la porter jusqu’au Pacifique. Sur les quatorze personnes qui la composaient alors, sept étaient malades. On était à bout non pas de courage, mais de force et de ressources. Malgré le piteux état de nos compatriotes, les autorités chinoises se montrèrent constamment bienveillantes; mais la curiosité de la population était souvent gênante. A Sou-tchéou-fou, les candidats au baccalauréat militaire, qui se trouvaient dans la ville pour y passer leur examen, voulurent forcer la consigne et examiner de près ces terribles Européens, avec lesquels ils auraient peut-être à se mesurer un jour. L’un d’entre eux se signala par son audace et s’oublia jusqu’à menacer Garnier.

Ce dernier le fit prendre par ses Annamites et fustiger. Les camarades de l’exécuté jurèrent de le venger et essayèrent de faire tomber les Français dans un guet-apens; mais le sabrebaïonnette des Annamites eut bientôt dégagé la rue et les abords de la pagode, où résidait la Commission.

A Tchong-kiu-fou, grande ville de 300,000 âmes, les dispositions de la foule prirent un caractère tout à fait hostile. On jeta des pierres sur la jonque qui contenait le cercueil de de La Grée. Les Annamites saisirent un des délinquants et le mirent à fond de cale. La foule fit mine de vouloir délivrer le prisonnier. Garnier courut à la barque et conduisit lui- même le coupable jusqu’au tribunal, en le prévenant qu’à la moindre tentative d’évasion il lui cassait la tête. L’insulte était fort grave, surtout à cause du culte particulier qui s’adresse en Chine à la mémoire des morts; mais le magistrat chinois, tout imbu des préjugés de sa nation contre les Européens, laissa échapper le coupable.

Les membres de la Commission arrivèrent enfin à Sanghaï le 12 juin, et à Saïgon le 29. De grands honneurs furent rendus au cercueil du commandant de La Grée. Un petit monument lui fut érigé dans le cimetière de notre capitale asiatique.

En résumé, depuis Gratieh, dernier point reconnu sur le Mékong, jusqu’à Sanghaï, la Commission avait parcouru 9960 kilomètres, dont 5870 en barque et 3990 à pied. Le chemin relevé pour la première fois a été de 6720 kilomètres. Les positions relevées astronomiquement sont au nombre de 58, dont 50 absolument nouvelles. Un journal météorologique a été tenu très exactement, avec une moyenne de quatre observations par jour. Au point de vue de l’histoire et de l’archéologie, les recherches de de La Grée sur les ruines cambodgiennes constituent l’une des parties les plus neuves des travaux de la Commission. Au point de vue de la philologie, on a réuni les éléments d’un vocabulaire de 26 dialectes. Le Dr Joubert a signalé un grand nombre de gisements précieux. Le Dr Thorel a reconstitué, à peu près sans lacune, tout le règne végétal de l’Indo- Ghine, et enrichi la science de 1500 espèces nouvelles. Enfin les dessins de M. Delaporte complètent la masse des renseignements apportés par les membres de la Commission.

Honneur donc à ces six vaillants Français! Ils ont singu-

lièrement agrandi notre domaine intellectuel, et l’expédition tout entière n’a pas coûté tout à fait 35,000 francs! Quand donc commencerons-nous à comprendre en France que le meilleur moyen de regagner ce que nous avons perdu est de songer surtout aux questions d’économie politique, et à la question coloniale en particulier ?

Toute une légion d’explorateurs a suivi les traces glorieuses de Doudart de la Grée et Garnier. Nous citerons parmi eux MM. Aymonnier, Pénaud, Boulangier, Héraud, Bouillet, de KergaradecetsurtoutHarmand.Ce dernier, dansses courses répétées, a déployé de telles qualités d’observateur, il a tenu si haut et si ferme le drapeau national, enfin il a rendu de tels services à la science et à son pays que l’étude résumée de ses explorations est en quelque sorte nécessaire.

M. le docteur Harmand a entrepris cinq voyages principaux dans ces immenses contrées de l’intérieur de la péninsule, qui flottent incertaines entre la domination de l’Annam et celle du Siam, et n’attendent, pour ainsi dire, qu’un signal pour se jeter entre nos bras. Dans son premier voyage (mai à juillet 1874), il reconnut les montagnes de Pursât et la rivière du même nom qui se trouvent au sud-ouest des grands lacs du Cambodge. Dans sa seconde expédition (novembre 1874), il essaya de trouver une communication entre le Se-lam-phao, affluent duMé-Kong, et le grand lac Tonlé-sap, afin de détourner vers la Basse- Cochinchine les relations commerciales du Siam. Le Se-lamphao ne réalisa pas les espérances du voyageur, car il cesse promptement d’être navigable ; mais un des affluents du Tonlésap, le Stung-sen, fut reconnu par lui et indiqué comme pouvant servir de voie de communication facile. Par malheur, la contrée parcourue par ce fleuve est malsaine, stérile, à peine peuplée. M. Harmand et son escorte eurent beaucoup à souffrir, même delà faim, et ils revinrent à Saigon malades, exténués, mais avec une riche moisson de renseignements.

En mai 1876, M. Harmand repartit pour l’intérieur de la péninsule ; mais il fut arrêté en route par la guerre civile. Un des frères du roi de Cambodge tenait la campagne. Le docteur dispersa sans peine les rebelles qui essayèrent de lui barrer le chemin; mais, afin de ne pas compromettre le nom de la France en s’exposant à un massacre inutile, il revint sur ses pas et

utilisa ses loisirs forcés en visitant les îles de Poulo-Condor et la région encore inconnue qui s’étend entre le Donnai et le Song-Bé.

En novembre 1876, M. Harmand partit pour une quatrième expédition. Il s’agissait cette fois de reconnaître le pays à l’ouest du Méé-Kong et au nord des lacs du Cambodge. Jusqu’à la ville de Bassac les provinces parcourues étaient d’une monotonie d’aspect désespérante. Quant à la population, elle végétait, partagée entre la crainte des incursions étrangères et la terreur des fonctionnaires indigènes. De Bassac à Attopeu, il fallut traverser une région sauvage et dévastée par le choléra. La petite troupe s’engagea sur un admirable plateau, couvert de splendides forêts, et revint à Bassac le 1er avril 1877, après avoir parcouru 500 kilomètres de routes nouvelles.

Au lieu de retourner directement à Saigon, le docteur résolut de se frayer un chemin, à travers le continent, de Bassac à Hué. C’était une grave détermination; car, sans parler delà mauvaise saison, il lui fallait encore lutter contre l’ignorance des populations et surtout contre les défiances des mandarins. Il avait été signalé aux autorités indigènes comme un homme dangereux. Sans doute on n’osait pas s’attaquer directement à lui, mais on ne lui ménageait ni les faux renseignements, ni les refus de vivres. Pendant plusieurs semaines il erra à l’aventure, et finit, pour ainsi dire par hasard, par arriver à Hué. Dans ce cinquième voyage (avril-septembre 1877), comme dans les quatre précédents, M. Harmand avait relevé avec soin tous ses itinéraires, pris les hauteurs, observé les tem pératures, rassemblé des collections de toute nature et de précieux renseignements ethnographiques et anthropologiques. Grâce à son énergie et à sa persévérance, nous avons maintenant comme une vue d’ensemble sur l’intérieur delà péninsule indo-chinoise.

M. Harmand a reçu la récompense de ses services. Il a été nommé d’abord consul de France à Bangkok, puis commissaire civil au Tongking. C’est lui qui vient d’imposer à l’empereur d’Annam le glorieux traité de Hué (août 1883); mais des difficultés imprévues s’élevèrent entre lui et les représentants de l’autorité militaire. Pour ne pas provoquer un conflit qui aurait pu devenir dangereux, M. Harmand n’a pas hésité à sacrifier son avenir et sa légitime ambition aux intérêts de

son pays. Il a demandé à rentrer en France, mais sa carrière n’est pas terminée, et c’est lui qui sans doute, un jour ou l’autre, réussira à fonder d’une façon définitive la suprématie française en Indo-Chine.

Page 1