‹ Colonisation de l'AlgérieChapitre 34 sur 53 · CONCORDANCE DES REVOLUTIONS INTELLECTUELLES ET DES · texte numérisé non relu

CONCORDANCE DES REVOLUTIONS INTELLECTUELLES ET DES

révolutions TOLiTiQUES. (V. la Conclusion , p. 500.)

Les révolutions intellectuelles qui accompagnent les révolutions politiques sont assez curieuses à examiner.

Vers 1780, après avoir démoli l'Église et la Sorbonne, le culte et la théologie, Y Académie française , ou , si l'on veut , les littérateurs régnaient despotiquement sur les esprits ; dès qu'ils se furent associé des mathématiciens, la puissance spirituelle tendit à se déplacer : d'Alembert et Condorcet éclairèrent la fin de ce règne, dont Voltaire et Rousseau avaient illuminé le commencement.

Après 1793, Y Académie des sciences prend le sceptre; les mathématiciens et physiciens remplacent les littérateurs : Monge , Fourcroy , Berthollet , Carnot , Laplace, Chaptal, Delambre, Lagrange , régnent dans le royaume de l'intelligence et sont aussi de hauts dignitaires de l'Empire. En même temps, Napoléon, membre de l'Institut , classe de mécanique, étouffe au berceau l<is enfants légitimes de la philosophie du

\vme siècle , et inscrit sur leur tombe , toute fraîche creusée , ce stigmate : idéologues ! Peu après , il refuse à Chateaubriand l'entrée de l'Académie française , chasse de France madame de Staël, et traite de conspirateurs Royer-Collard et Laine. Enfin, la mécanique céleste et terrestre semble, pour toujours, posséder l'empire , lorsque de nouveaux savants , qui ne s'occupent pas des nombres, des corps et de mécanisme, mais de Y organisme des êtres vivants, s'emparent du sceptre à leur tour : Bichat et Lamarck , reprenant Cabanis , ouvrent la voie à Cuvier et Geoffroy Saint-Hilaire , et ceux-ci ensevelissent Y Académie des sciences physiques et mathématiques.

A côté d'eux, et en dehors des Académies, les organisateurs naissent de toutes parts ; les uns , publicistes, tels que de Maistre , de Bonald , madame de Staël, Lamennais, Montlosier, recherchent Y organisme des sociétés y et renversent les autels des dieux de l'olympe du xvme siècle ; les autres, métaphysiciens, tels que Royer-Collard , Laromiguière , Cousin et Jouffroy, analysent Y organisme de la pensée et brisent le joug étroit et pesant des mécaniciens de l'Empire. Mais , vers 1830, publicistes et métaphysiciens s'associent des journalistes; dès lors le Drapeaublanc et le Globe, derniers signes de leur puissance, s'effacent devant la Révolution de juillet , et bientôt est fondée Y Académie des sciences morales et politiques.

Celle-ci , en effet , renferme les Rois régnants de la

pensée et de la politique ; le cénacle du journalisme de la Restauration s'est transformé en conclave , tandis que l'Académie des sciences ne compte plus qu'un seul souverain politique, M. Arago, et que l'Académie française est réduite à deux dieux de l'Olympe , MM. de Lamartine et Victor Hugo , et se recrute habituellement parmi les hommes d'état, tels que MM. Dupin, Thiers, de Salvandy, Guizot, Mignet, Mole, de Tocqueville et Pasquier.

Ainsi donc, les sciences ne mènent plus à la politique, comme sous l'Empire, elles ne lui servent plus à rien ; et la politique mène à l'Académie française , mais la littérature n'y gagne pas grand chose ; l'Académie française est un lieu de repos et de causerie politique, pour des hommes detat fatigués et ennuyés, qui aiment à parler et parlent fort bien ; mais l'Académie des sciences morales et politiques est vraiment un institut aussi politique que scientifique ; ses membres sont tout aussi bien ministres dans le royaume de l'intelligence que dans celui de la politique.

En d'autres termes, l'Académie française était, avant 1789 , l'expression de l'état social ; la politique y puisait ses armes. V Académie des sciences fut, sans métaphore, l'arsenal de 1 Empire, puisque ses membres ont fondé l'école polytechnique , les corps du génie et de l'artillerie , les ponts-et-chaussées , les arsenaux et manufactures d'armes , les mines et les poudres, et que Carnot, avant Napoléon, avait déjà organisé la vie-

toire. De même , / Académie des sciences morales et politiques est l'expression très-exacte du régime social actuel l .

Pour prévoir notre avenir intellectuel aussi bien que notre avenir politique, il semble donc qu'on devrait observer avec soin quels sont ou seront les éléments nouveaux que l'Académie des sciences morales et politiques s'associera, quels sont ceux qui germent en dehors d'elle. La tendance générale des intelligences n'est-elle pas un peu vers l'économie politique ? — En effet , l'industrie a grand besoin que la science politique s'occupe de son organisation. Et n'y a-t-il pas

, Sous l'Empire , la division des classes de l'Institut était :

lre classe. — Sciences physiques et mathématiques ;

2e — Langue et littérature françaises ;

3e — Histoire et littérature anciennes ;

4e — Beaux-arts.

Sous la Restauration, la classe des sciences physiques et mathémathiques descendit de deux degrés, en prenant toutefois un titre plus large, celui d'Académie des sciences; et les quatre Académies furent rangées dans l'ordre suivant :

1° Académie française;

2° — des inscriptions et belles-lettres ;

3« — des sciences ;

40 — des Beaux-arts.

Depuis 1830, on a conservé l'ordre des quatre Académies; mais l'on a ajouté, à leur suite, une cinquième, l'Académie des sciences morales et politiques. D'après l'importance relative véritable, celle-ci devrait être en tête des quatre autres.

aussi un vague attrait pour les idées religieuses ? — En effet , la religion a bien besoin que la science morale s'occupe de sa résurrection ou transfiguration.

Organisation du travail , résurrection religieuse , telles sont les deux grandes œuvres que notre époque demande à l'avenir. Elles sont bien senties , mais fort mal comprises et encore plus mal exprimées , par les républicains et les légitimistes, qui ne gouvernent pas plus les esprits qu'ils ne gouvernent la politique. Toujours est-il qu'en ce moment, l'intelligence humaine lève aux moyens de pourvoir aux intérêts matériels et moraux de l'humanité. Les savants qui sont dans cette voie , quels que soient les écarts de leur pensée , sont évidemment dans la route de l'avenir, quand bien même ils seraient traités par les grands génies de nos jours, comme ont été traités Chateaubriand , madame de Staël et tous les idéologues, pères de l'Académie actuelle des sciences morales et politiques , par le plus puissant génie des temps modernes , par Napoléon.

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