‹ Combats d'hier et d'aujourd'hui (volume 3)Chapitre 17 sur 97 · avril · texte numérisé non relu

avril

On a beau dire que ce sont des manières de parler : ces choses-là font toujours plaisir. Aussi je remercie bien M. Nègre de son attention, et d'autant plus que je ne me sens pas tout à fait sûr de pouvoir lui rendre la pareille : je l’avoue, au risque de compromettre M. Clemenceau. C’est à cause de cette barricade que l’on sait et qui n’a que deux côtés : j'ai toujours été du même et c’est celui où M. Clemenceau est à présent. Alors, M. Nègre doit comprendre !

Mais, enfin, je Le remercie tout de même. Seulement, Je crois qu'il se fait de la réaction, en général, et certainement de la mienne, une idée un peu trop rudimentaire.

IL à bien voulu expliquer qu'il préférait la réaction de M. de Mun, « parce qu'alors, dit-il, je serais massacré par des adversaires francs et loyaux ».

Je n'ai qu'à saluer, pour la franchise et la loyauté. Cela est du dernier « Fontenoy », et on serait presque tenté de répondre : « Messieurs de la Confédération, nous ne massacrons jamais les premiers ! massacrez vous-mêmes ! »

Mais ce sont de bien tragiques images. Évidemment, on ne sait pas ce qui peut arriver et, peut-être, serait-il imprudent de jurer que nous n’en viendrons jamais là.

Il y a trente-cinq ans, Louis Veuillot, ayant entendu pour la première fois un discours de moi, m'écrivait une lettre pleine d'esprit et de profondeur, pour me reprocher de n’y avoir pas mis assez de sabre. « Qu’un dragon, disait-il, tende la main, c’est bien ; qu’il offre son cœur, c’est ce qu'un chrétien doit faire ; mais qu'il ne jette jamais son sabre qui donne tant de poids à la

parole des prêtres. » Je gage que M. Clemenceau est

du même avis pour la parole des ministres.

Tout de même, j'ai vu d’un peu trop près les jeux du sabre pour en souhaiter le retour et j'ai même, durant le reste de ma vie, obsédé par ces souvenirs, travaillé de toutes mes forces avec quelques amis, très francs et très loyaux en effet, à propager des idées, dont l’objet principal est justement d'empêcher les funestes et stériles rencontres, que pourraient bien rendre, un jour, inévitables, les méthodes de gouvernement de M. Nègre et de ses camarades.

Toute ma réaction tient dans ces idées. Beaucoup de sens, peut-être sans les avoir creusées très profondément, les trouvèrent longtemps dangereuses et gàtées par un arrière-goût socialiste.

Nous avions cependant la prétention, et nous l'avons encore, d’opposer au socialisme la seule barrière qui le [puisse contenir, non seulement en posant la loi divine au fondement de l’ordre social, mais en tirant de cette loi même, commentée par les enseignements de l'Église catholique, un programme raisonné de législation sociale et d'organisation professionnelle.

Il est vrai que nous sortions, avec quelque impétuosité, des sentiers battus de l’orthodoxie économique, et que nous heurtions, non sans rudesse, les habitudes d'esprit de la foule conservatrice. |

Gela nous,fut reproché. On trouva nos projets de législation subversifs et nos plans d'organisation chimériques. C'était de droite que nous venaient ces terreurs et ces dédains. À gauche, parce que nous invoquions la loi divine, on nous accusait de cléricalisme, et parce que nous voulions te régime corporatif, on

criait à la réaction. Déjà, M. Nègre ! vous n'avez rien inventé. |

Cependant on en revient, et c’est un peu à vous et à vos amis, que nous devons, sur nos vieux jours, cette tardive justice. Vous faites peur, et devant le péril grandissant que vous représentez, on s’avise qu’il est impolitique autant qu'immoral de laisser aux révolulionnaires le monopole des réformes sociales, et que lPassociation des patrons et des ouvriers serait peut-être le seul moyen pratique d'empêcher les grèves, les lock out, le sabotage et le reste.

Vous, M. Nègre, et vos compagnons de la Bourse du travail, vous aimez mieux la guerre de classes, dont le dernier mot est nécessairement la révolution violente.

M. Clemenceau, devenu berger du troupeau conservateur, estime que son rôle est de vous empêcher d'y préluder par les manœuvres de maï, et il n’a pas tort.

L'un et l’autre. vous vous confiez dans la force, comme les rois, dont chacun sait qu’elle est lallima ratio. C'est un très vieux procédé, et qui aggrave les discordes par le triomphe des vainqueurs et l’'humiliation des vaincus. | . Moi, je demande la paix, fondée sur la loi chrétienne qui commande la justice et condamne l’égoïsme. Ce sera, j'en conviens, un régime assez nouveau. Le plus réactionnaire des trois n'est pas celui qu'on pense.

Après cela, je dois rendre à M. Nègre sa politesse. El a vraiment dit d'excellentes choses et qu'il ne faut pas laisser perdre. « Il y a toujours dans les révolutions de

France, prétendait M. de Bismarck, un coin de raison. » Vous verrez que ce sera le cas de celle que prépare M. Nègre.

Pourquoi voulait-il que les ouvriers syndiqués de la

Bourse du travail fussent invités au Congrès des inslituteurs ? C’est parce que, disait-il, l'immense majorité des enfants élevés dans les écoles primaires appartenant à la classe ouvrière, il est juste de consulter les ouvriers sur leur éducation, au lieu de s'en rapporter aux mandarins de la rue de Grenelle.

Eh bien, mais, cela n’est pas si mal et il y a, dans celte idée de la collaboration des maîtres et des familles, un principe excellent qui peut aller très loin.

Les catholiques ont commencé depuis quelque temps à s’en inspirer, d’une manière très heureuse, en créant des associations de pères de famille destinées à surveiller l’enseignement des écoles, pour empêcher que, par des attaques contre la religion et contre la patrie, les instituteurs collectivistes et athées ne déforment l'esprit de leurs enfants. Rien de plus légitime et de plus légal, quoi qu’en pensent les radicaux de la Lanterne, pressés déjà de faire appel au bras séculier pour étouffer cette révolle des consciences.

C’est une application des idées de M. Nègre. L'im-

mense majorité des enfants qui fréquentent les écoles

primaires appartenant, sans conteste, à des familles encore chrétiennes, il est juste que ces familles surveillent et contrôlent l’enseignement qu'ils reçoivent. M. Nègre n'a rien à dire, et, pour comble de bonheur, voilà que je trouve la même proposition dans la République française :

€ Il faut mettre l’enseignement, dans chaque commune, sous le contrôle des pèreset des mères de famille

es

COMBATS D'HIER ET D AUJOURD HUI 29 ‘dela commune, élisant dans ce but un bureau scolaire. » Les extrêmes, ma sœur, sont bien près l’un de l’autre,

dit je ne sais plus quel personnage de Ducis. Voilà encore une réaction que M. Nègre n'avait pas aperçue. C’est la sienne, et ce n’est pas la moins inté-

ressante.

La « Ligue française de l’enseignement » s’émeut très fort de la liberté grande que prennent, en cette affaire, les catholiques, et j'ai sous les yeux une circulaire signée de mon collègue, M. Dessoye, président de la Ligue, qui invite les 3.800 Sociétés fédérées à ouvrir une enquête sur cette Caction cléricale ».

Comment donc ? mais nous sommes tout prêts à y collaborer : nous demanderons à toutes les associations de pères de famille déjà fondées, et j'espère qu'il y en a beaucoup, de dire tout haut ce qu'elles font et surtout ce qu'elles observent dans les écoles, où sévissent messieurs les instituteurs collectivistes. Ce sera un moyen de stimuler leur zèle et de provoquer la fonda-

tion d'associations nouvelles.

Je m'’associe chaleureusement au vœu de M. Dessoye.

Enquêtons ! Enquêtons ! et nous en apprendrons de belles. On entendra parler, par exemple, de cette école où l’instituteur fait voter les élèves à mains levées sur la question de savoir s’il y a un Dieu, après leur avoir expliqué qu'il n’y en a pas ; et de cette autre où Îe maître, apercevant un catéchisme aux mains d’un * enfant, l’arrache et le jette par la fenêtre.

+ Ce ne sera pas tout. Il y aura aussi l’enquête sur l’enseignement du patriotisme. Mais, au fait, là-dessus,

il n'y en a pas besoin. M. Nègre nous a renseignés : c’est encore une des excellentes choses qu’il a dites, et dont il convient de le remercier, car il a ouvert les yeux d’un bon nombre de républicains qui n'en reviennent pas. L'enseignement, selon M. Nègre, ne doit être ni patriote, ni antipatriote.

La neutralité sur la patrie, comme sur le bon Hies c'était fatal ; et nos bons radicaux, voire quelques notoires modérés, qui savent ce que neutralité veut dire, et ce qu’il en est advenu pour la religion, de s’écrier avec épouvante : « Mais, c’est l’école sans patrie ».

Le Radical est admirable là-dessus : « Cela signifie qu'il faut rayer du programme toute l’histoire de France. » Évidemment, et c’est justement ce que nous disions, quand les grands laïcisateurs décrétèrent qu on ne parlerait plus aux enfants ni du bon Dieu, ni de l’église catholique, ni du baptême de Clovis, ni du grand souffle chrélien des croisades, nt de la mission surnaturelle de Jeanne d’Are, ou plutôt qu'on ne leur en parlerait que pour flétrir ces mensonges de curés et de cléricaux. On a rayé du programme toute l'histoire catholique de la France : maintenant on en raye la France elle-même.

L'un devait amener l’autre. Les fondateurs de l’école laïque avaient cru remplacer la religion chrétienne par la religion de la patrie : et voilà que tout croule à la fois. La patrie, on n'en parlera pas plus que de la relioion : demain on blasphémera son nom comme on blasphème le nom de Dieu. C'est déjà commencé.

Que répondre à M. Nègre ? Les circulaires du ministre, les programmes officiels ? Qu'est-ce que cela pèse ?

En fait de programme officiel, il y en a un que je connais très bien, qui a été cent fois proclamé, contre lequel les radicaux n'ont jamais protesté, que j'ai entendu l’un d'eux formuler en pleine Chambre sans soulever aucune objection : il lient en quatre mots

« Ni Dieu, ni maître. »

C’est clair et bref, comme un coup de hache. Pour Dieu, pas de difficulté, personne n'en veut ; mais le maître ? Ah ! on pensait bien que cela ne s’entendrait que du roi ou de l’empereur, et que monsieur le ministre, gouvernant par la grâce des députés du peuple souverain, serait assuré, de la part de ses subordonnés, du respect et de l’obéissance. et

Foin de tout cela ! M. Nègre ne nous l'envoie pas dire.

Le Temps en est estomaqué : « Quoi ! les instituteurs syndiqués veulent remplacer l’honorable M. Doumergue par le citoyen Griffuelhes ! »

Eh ! oui, cela me paraît très vraisemblable, à moins que ce ne soit par M. Nègre, et je crois, même, pour tout dire, que c’est le fond de la question.

La Revue hebdomadaire a ouvert une enquête sur la crise du parlementarisme. Mon ami, M. Aynard, vient d'y répondre par un article, comme il sait les écrire, plein de sagesse philosophique et de verve mélancolique. I dit : « Quand on fait du fonctionnaire un instrument de règne... il n’est pas étonnant qu'un jour le fonctionnaire essaie, à son tour, sa force... et passe de la soumission à da révolte. »

M. de Lanessan, presque le même jour, écrit dans le Siècle : « Si l’on entend les instituteurs proclamer leur dédain des lois et leur mépris du gouvernement, s’il existe des instituteurs qui enseignent l’antimilitarisme

et le collectivisme. il n’en faut pas chercher d'autre raison que la faute commise en leur demandant des services électoraux et politiques ».

Il ya bien d’autres raisons encore, mais celle-là en est une, et il n'y à guère qu'une vingtaine d'années que nous le disons. Aujourd’hui, tout le monde s’en aperçoit ; je crains qu'il ne soit trop tard. Depuis plus d'un quart de siècle, les ministres qui se succèdent au pouvoir se sont servi des instituteurs pour combattre leurs adversaires et s'assurer des majorités.

A présent, les instituteurs formés par l’école sans Dieu, sont devenus socialistes et révolutionnaires. Ce sont les camarades de M. Nègre.

Ils font comme leurs devanciers : ils travaillent pour leur parti. C’est ce que Gambetta appelait la justice immanente. | |

Que faire à cela ? La Revue ayant, elle aussi, car c’est la question du jour, institué une enquête sur l’impuissance du Parlement, M. Poincaré, sénateur, ancien et futur ministre, a dit, en lui répondant, une parole qui ouvre des horizons : « IL faudrait débarrasser la politique des politiciens ».

YŸ pensez-vous, mon cher ancien collègue ? Mais, c'est la réaction, dans toute son horreur. Tous réactionnaires, alors ! Monsieur Nègre n’a décidément que l'embarras du choix.

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