janvier
indignées : les autres demeurèrent inertes. La nuit continua: elle est profonde. C’est le grand deuil et l'humiliation dernière. Je n'ai point, depuis Metz, éprouvé plus amèrement la honte d’une défaite sans gloire. | |
Tacite, suspendant un moment le récit des morts ordonnées par Néron et subies avec le stoïcisme stérile d'une obéissance servile jusqu’au trépas, écrit ces mots désolés : « Quand même des morts courageusement reçues pour la République seraient l’objet de mes récits, la constante uniformité des événements m'’aurait lassé moi-même, et je n’attendrais du lecteur qu'un dédaigneux ennui. Combien plus cette soumission passive et ces flots de sang, perdus en pe paix. fatiguent et serrent péniblement le cœur ». |
. L'historien futur qui racontera la ruine de l'Éelige de France sentira cette détresse du cœur, quand il lui faudra dérouler le tableau monotone des violences accomplies dépuis cinq ans, et reconnaître, tandis qu’elles s’entassent, les progrès constants de l’insouciance générale. |
Voilà, bien plus encore que le souvenir des douleurs endurées, la pensée qui oppresse mon âme à l’aube de l’année nouvelle. |
Sans s’attarder en des pleurs inutiles, il faut la creuser virilement. :
Cette indifférence a une cause profonde. Sans doute la superstition de la légalité qui, chez les Français triturés dans le moule administratif, a pris la place de la conscience, les dispose à tout accepler de quiconque est maître du pouvoir. « Que voulez-vous ? c'est très malheureux, mais c’est la loi: il n’y a qu'à obéir. » Que de fois chacun de nous n’a-t-il pas entendu
cette parole funeste, excuse de toutes les capitulations !
Mais les capitulations que déterminent des raisons matérielles et immédiates, sont préparées par des raisons morales et lointaines. Gela fut vrai pour Metz, et cela est encore vrai dans notre malheur présent.
Il faut envisager sans vaines dissimulations la douloureuse vérité que révèle l'expérience cruelle de la séparation.
La France compte encore des milliers de catholiques fidèles, fermement attachés à leur foi, plus actifs, plus ardents qu'ils ne l’étaient il y a un demi-siècle. Dans les classes élevées, il y a plus de croyants, plus de pratiquants qu'alors. La jeunesse catholique est vigoureuse, pleine de sève et d’entrain. Dans les milieux intellectuels, beaucoup d’esprits, désabusés des orgueilleuses promesses de la science, retournent au christianisme, et les âmes que le paganisme littéraire n'a pas entièrement corrompues ressentent le besoin du vrai Dieu. Tout cela est vrai, et c’est, pour la conversion du peuple, un sujet de ferme espérance. Car le rude proverbe moscovite est vrai, qui dit : « C'est toujours par la tête que pourrit Le poisson. »
Il y a, d’ailleurs, des régions en France, et dans toutes ses parties, où, parmi les paysans el les ouvriers, la foi est encore robuste et les pratiques religieuses fidèlement observées. Ce n’est pas le représentant du pays de Léon qui pourrait l'oublier.
En beaucoup d’autres aussi, il faut encore le reconnaître, à défaut d'observance, un reste d'habitude, une sorte de pudeur atavique entretient, à certaines heures
de la vie, à la naissance, au mariage, à la mort, des formes rituelles : pour les remplir, on veut un prêtre et on tient à l’église. Ce fait, clairement discerné par M. Briand et même par M. Clemenceau, les a seul empêchés de pousser l'application de la loi de séparation jusqu’à l'immédiate fermeture des églises.
Voilà notre situation. Je ne crois pas en avoir assombri les couleurs.
Nous nous flattons de ces apparences, et, l'instinct oratoire aidant, que porte en lui tout descendant des Gaulois, nous les généralisons volontiers en accents triomphants.
Il faut chasser ces illusions faciles: c’est se payer de mots que de s’y abandonner.
« Avant tout, sois vrai avec toi-même », dit au premier acte d’Hamilet, le seigneur Polonius à son fils Laertes, partant pour la France.
Profitons du conseil et soyons vrais envers nousmêmes, au lieu de nous obstiner dans des fictions qui, en donnant à l'esprit une satisfaction passagère, le dispensent des résolutions pratiques.
Ces catholiques fidèles, ces jeunes gens ardents, ces pèlerins de Lourdes, nombreux et enthousiastes, ces classes élevées demeurées chrétiennes, ces intellectuels tentés par la croyance, ce sont, dans la masse de la nation, des minorités éparses : ces régions attachées à la foi ne sont que des points sur la terre de France, et la persistance des habitudes extérieures n’est, ailleurs, en quelque sorte, qu'un vêtement de cérémonie qua cache une âme vide et sans pensée.
Arrachons-nous un moment à ces spectacles trompeurs pour regarder en face ces quartiers populaires de Paris et des grandes villes, où grandit, sans aucune éducation religieuse, souvent sans baptême, sans pre- mière communion, toute une population, enfants d'hier, jeunes gens d'aujourd'hui, hommes de demain : les églises, il est vrai, sont combles aux jours de fête la basilique de Montmartre se remplit, aux dates pieuses, de fidèles recueillis; hier, le pèlerinage de sainte Geneviève, patronne de Paris, les attirait, en rangs serrés, à Saint-Étienne-du-Mont. Qu'est-ce que cela dans la foule du peuple parisien ? Combien d’enfants ignorent jusqu’au nom même de Dieu, ou ne l’invoquent que pour blasphémer !
Songeons à ces masses de travailleurs, enfermés dans l’usine ou dans la mine, qui ne connaissent, de la religion, que les calomnies, les outrages dont la couvre chaque matin la presse impie.
Parcourons ces campagnes sans nombre où l’église, désertée, dresse au milieu du village indifférent son clocher presque muet.
Et, maintenant, essayons d'interroger cette foule anonyme qui porte, dans l'obscurité de son àme
changeante, le secret de l’avenir; essayons de lui
demander où elle va, sans Dieu, sans foi, sans idéal, déjà sans religion, bientôt sans famille, demain sans patriel |
Elle ne nous comprend pas ; elle parle une autre langue. Le prêtre de Jésus-Christ, celui qui devrait être, au milieu d'elle, l’ami des humbles, le confident
de ses peines, est, pour eux, souvent un suspect, quelquefois un ennemi, presque toujours un inconnu.
Mgr Gibier, évêque de Versailles, disait hier à M. Julien de Narfon, dans une conversation publiée par le Figaro, où il voulait bien parler de mes récents articles sur la Conquêle du peuple, en termes dont je suis profondément touché : «Le peuple ne connaît pas le clergé.» Ro |
Oui, c’est bien la source du mal; elle est lointaine et profonde. |
Je ne chercherai pas ici les responsabilités : il faudrait remonter trop loin et mettre trop de coupables en cause. Mgr Pie écrivait pour le earème de 1872 une instruction synodale sur «lopposition à Dieu manifestée par l'opposition au prêtre ». Qu'on la relise ; elle semble d'hier.
Je n’oserais pas m’exprimer ici en termes aussi vifs que le grand évêque: et cependant la vérité est plus éclatante encore aujourd'hui qu'au temps où il écrivait. | :
Il y a un abîime entre le prêtre et le peuple, et c'est pourquoi la vie chrétienne ne circule plus en France.
Allons-nous donc accepter, en courbant la tête, le funeste arrêt ? Nul ne le voudrait. Nous n’en avons pas le droit, parce que nous sommes chrétiens et que nous trahirions notre foi en souscrivant à sa ruine ; nous n'en avons pas le droit parce que nous sommes Français et que nous trahirions notre patrie en consentant à son apostasie. L'Église, seule, a les promesses éternelles. Movebo candelabrum, dit l'Apocalypse, et cette parole doit nous faire trembler. Il faut combler. l’abîme.
Est-ce une œuvre impossible ? Assurément non ;: mais c'est une œuvre d’apostolat, et l’apostolat, c'est d'abord la conquête du cœur.
Le mal dont Mgr Pie dénonçait, il y a trente-six ans, les premières manifestations, est le fruit d’une longue entreprise de calomnies, tour à tour, discrètes et publiques, d’une savante organisation de méfiance d’abord, puis de désaffection, bientôt de haine, contre laquelle prêtres et laïques, prisonniers des illusions de la routine et aussi de la paresse, nous n'avons pas, où du moins pas suffisamment lutlé.
Nous sommes très souvent, il faut l'avouer, pour Île peuple, des étrangers volontaires. Mgr Gibier a mis le doigt sur le plaie, en terminant son entretien : « Quand le clergé comprendra-t-il qu'il ne lui serait pas difficile de gagner le cœur du peuple, s’il le voulait sérieusement? » 3
Toute la question religieuse, presque toute la queslion sociale lient dans ces paroles.
Que les prêtres me pardonnent l’ardeur de mon langage ! Aucune pensée de critique irrespectueuse ne saurait l’inspirer, et seule, comine disait Henri IV, « la violente amour » de l'Église et du peuple remplit el anime mon cœur.
Je sais toutes les charges du ministère, tout le bien qui se fait dans chaque paroisse, el je sais aussi tous les obstacles, toutes les barrières qui se dressent devant l’action sacerdotale. |
Mais ces barrières, il nous faut les renverser ou périr élouffés dans leur enceinte toujours plus étroite.
Nos réunions de Comités, pieuses et intimes, nos assemblées de charité, discrètes et prudentes, ce sont
des œuvres excellentes, des œuvres nécessaires; mais
elles n'atteignent le peuple que par l’aumône et ne rassemblent que les convertis. |
Nos œuvres sociales elles-mêmes, nos cercles, nos patronages, nos associations, sont les efforts admirables de groupes, trop souvent sans cohésion, sans direction commune, d'isolés trop souvent laissés à eux-mêmes, parfois dénoncés et désavoués pour leur zèle intempestif: jusqu'où pénètre dans la foule leur rayonnement ?
Autour de ces pelits foyers que leur propre chaleur illusionne, tout un peuple passe, vit, travaille, souffre et s’agite, sans rien savoir de ce qui s'y fait, de ce qui s’y dit, de ce qui S’\ enseigne.
Et cependant, ce qui s’y fait, c’est la prière, l'appel à Jésus crucifié pour tous les hommes; ce qui sv dit, c'est l'Évangile, la bonne nouvelle promise au monde : ce qui s’y enseigné, c’est la parole du Christ : « Bienheureux ceux qui ont faim et soif de la justice, parce qu'ils seront rassasiés. » | |
Or, cette parole fut laissée à l'Église, pour être jetée dans la foule « comme le levain qu’une femme prend et mêle dans trois mesures de farine jusqu’à ce que lout ait fermenté ». | |
Il ya vingt-sept siècles, un pâtre, qui effeuillait les sycomores dans Béthel, fut rempli de l'esprit de Dieu. C'était au temps où Jéroboam, roi d'Israël, habile à gouverner ses sujets, avait laissé l’idolâtrie corrompre
leurs cœurs ; et le pâtre inspiré prophétisait ainsi : « Voilà que des jours viennent, et j'enverrai la faim sur Ja terre, non la faim du pain, ni la soif de l’eau, mais d'entendre la parole du Seigneur. et ils iront de tous côtés, cherchant la parole du Seigneur, et ils ne la trouveront pas! » !
Est-ce à nous que parle le prophète Amos ? Ce peuple, découronné de ses croyances, qui ne sait plus rien de son âme et de son immortelle destinée, qui ne voit plus le ciel et ne connaît plus que la terre, semée de souffrances, n'est-ce pas lui qui a faim d’une parole libératrice, prompt à s’enchanter de toutes celles qu'on lui jette pour tromper sa peine, bientôt décu parce qu'elle le laisse rivé à la terre ingrate et bornée, tourmenté toujours par la hantise obscure de cette parole oubliée, dite pour lui cependant, qu'inconsciemment il cherche et qu’il ne trouve pas ?
Il ne la trouve pas. Voilà le mot accusateur : il faut qu'il la trouve. C'est Ie ferme propos que je présente, comme conclusion de ce dur examen de conscience.
Pr sAm0s,.C. VIILS v: Dr.