novembre
COMBATS D'HIER ET D'AUJOURD'HUI Je RON
figuré: baptême de sang, martyre des catéchumènes. » M. Coutant ne prétend évidemment pas effacer le péché originel, et il ne nourrit pas, Jen suis bien sûr, le dessein de martyriser les petits enfants. Alors quoi ? Littré ajoute que le mot s'emploie pour désigner un certain usage des marins à l’égard de ceux qui passent pour la première fois la ligne: « Il consiste, dit-il, à les arroser d’eau avec des circonstances burlesques. » À la place desmamans d'Ivry, je me méfierais.
Au reste, il serait opportun, pour commenter l'arrêté de M. le maire d’Ivry, de faire aux bonnes gens de l'endroit une petite conférence historique. Car ils ne se doutent certainement pas que leur député n’a rien inventé et qu'il les ramène tout simplement à cent quinze ans en arrière.
L'idée des sacrements civiques date de l’an IT: et M. Coutant eut alors un précurseur, dont il ne peut qu'être fier, Fouché, duc d'Otrante ! Excusez du peu. Il était en mission à Nevers, et, dans une plaine voisine de la ville, il avait fait dresser un «temple de l'amour », où sur un autel de la patrie, «le feu sacré de Vesta » élait allumé. Là on mariait les citoyens, les citoyennes, et Fouché lui-même y baptisa son enfant nouveau-né, en lui donnant le nom de « Nièvre ».
C'est déjà très gentil: mais l’histoire ne dit pas, malheureusement, quel fut le rite de ce baptême
Le Directoire fit beaucoup mieux, et c’est vraiment là, dans cet honorable gouvernement. qu’il faut chercher des modèles pour la religion d’Ivry-sur-Seine. Je
recommande en particulier un certain culte des « Adorateurs », proposé par le citoyen législateur Daubermesnil, et qui comportait tout un rituel des funérailles. On chantait, en jetant des fleurs. En cherchant dans le manuel des « Adorateurs », on trouverait bien sûr aussi un rituel pour le baptême.
Mais le vrai recueil à consulter, c'est celui du culte décadaire. Car. il faut bien le dire à M. Coutant, il a besoin de se retremper aux sources pures de la librepeusée. Son arrêté ne laisse pas que d'être terriblement réactionnaire. La municipalité baptisera le dimanche! Comment cela ? et qu'est-ce que le dimanche, je vous prie, sinon le jour du Seigneur ? Que signifie cette concession aux pratiques romaines? Il n’est que temps de revenir à la tradition des grands ancêtres.
En ce temps-là, pour se débarrasser de la « théophilanthropie »,inventée par Lareveillère-Lepeaux et décidément trop cléricale, avec ses officiants à tunique bleue et à ceinture aurore, ses hymnes et son examen de conscience, Merlin, devenu le véritable chef du Directoire, proposa à ses collègues de décréter le culte décadaire, que François de Neufchäteau fut chargé d'organiser. Ah! ce fut le beau temps des cérémonies civiles. Celles d'Ivry ne pourront jamais rivaliser avec ce glorieux passé.
Il y eut les fêtes politiques, le 10 août, le 2r janvier, le 9 thermidor, le 18 fructidor, comme qui dirait le h septembre, le 18 mars, le jour où fut renversé M. Méline, et celui où tombera M. Clemenceau. On y promenait des chars dont l’un portait les quatre che-
vaux de la place Saint-Marc pris à Venise, sur lesquels on avait écrit : «Ils sont enfin sur une terre libre ! »
Il y eut les fêtes morales de l'Agriculture, de la Jeunesse, de la Vieillesse, des Époux.
Mais le plus beau. c'était le culte célébré dans les temples, lisez les églises débaptisées, Saint-Roch, temple du génie, « parce que là reposent Corneille et M"° Deshoulières » ; Saint-Philippe, temple de la Concorde, «parce que l'arrondissement renferme les Tuileries et les Champs-Elysées, où les citoyens s’assemblent en des réunions qui supposent la concorde ».
Là, chaque décadi, sur une estrade où étaient disposés des fauteuiis de forme antique, en face d’un autel triangulaire élevé à la Loi, entre des bustes d'hommes célèbres et des peintures allégoriques. les officiers muniCipaux paraissaient en costume, au son des orgues. On lisait le Bulletin des Lois, on interrogeait les enfants des écoles sur la Constitution. on chantait des hymnes et la musique exécutait un « carillon national ».
Voilà un cérémonial qui ne me paraîtrait pas mal pour Ie baptême civil. Je me permets d’insister pour l'autel triangulaire, symbole indispensable d’une si belle entreprise. Car il faut bien s’en rendre compte, l'arrêté de M. le maire d’Ivry n’est qu'un signe extérieur de la religion officielle imposée à la France catholique par la franc-maçonnerie.
Ces jours derniers, le Rappel écrivait ces lignes, où se dévoile une mentalité pseudo-ecclésiastique : « Il est évident que le mariage civil est froid. La loi
seule ne parle pas au cœur et à l'imagination. Il faut
que les libres-penseurs créent le mariage civil sentimental, émoltif, parlant au cœur et à l'imagination. »
Baptème, mariage, enterrement, c'est toujours la même hantise ; atteindre les cœurs, toucher les âmes, dont au milieu des pompes officielles, des plantes vertes et des discours d’apparat, le vide apparaît, Ceffroyable et béant. C’est la place du Dieu chassé : -commentla remplir ? L'insoluble problème tourmente, inconsciemment ou non, tous ces cerveaux obsédés par la nostalgie du divin. | |
La libre-pensée n'est ici comme partout qu'une étiquette. Ce qu'il faut, c’est une religion nouvelle, « qui soit émotive, qui parle au cœur et à l'imagination ».
On essayera donc de substituer au christianisme une
espèce de néo-paganisme. L'histoire de la Révolution recommence tout entière, et nous verrons un de ces jours M. Brisson s’écrier, comme Hérault de Séchelles, président de la Convention, devant une statue de la Nature, pressant de ses deux mains ses mamelles d’où s'épanche une eau pure : « O Nature, Ô Souveraine du sauvage et des nations éclairées ! ce peuple est.digne de Loi ! »
Aujourd'hui comme alors, le pastiche dénonce les secrètes pensées des pontifes civils. L'excellent M. Coulant n'y à pas manqué. Il a voulu s'expliquer sur le baptême d’lvry et il en a donné aux reporters l'instruclive mise en scène : i
«Ceint de mon écharpe “ maire et de mon écharpe de député, entouré des membres du conseil, j’accomplis la cérémonie civique du baptême ! » |
S'élant ainsi présenté, dans sa fonction sacerdotale, il continue :
« Comme à l’église, le petit citoyen ou la jeune citoyenné à un parrain et une marraine... »
Comme à l’église ! nous y voilà. Un spectre poursuit
ces hommes. On dirait qu’ils entendent, au fond de
leur conscience, la plainte amère de tous ces humbles, de tous ces déshérités, qu'ils ont entraînés loin du temple où, à certains jours, dans l'éclat du rite auguste, ils voyaient pour eux s'ouvrir un coin du paradis, et
qui leur jettent, avec un accent désespéré, le cri de
Pierre Leroux : « Vous m'avez Ôté le ciel, donnez-moi la terre ! »
Ah !'ils essayent les malheureux! mais que peuvent-ils, sinon agiter sous les yeux de ces pauvres gens le haillon de leur misère ? M. Coutant à très bien dit. sous une forme un peu fruste, ce que les grands prêtres du culte civique expriment en termes fleuris et
formulent en maximes philosophiques :
« Je fais un petit discours où j'exalte les vertus de
la solidarité. J'explique que le nouveau-né va être en
butte à toutes les vicissitudes de la vie: je montre l'enfant grandissant sans soutien, le père et la mère mourant usés de travail... » Et puis ?... «Et puis, dit l’ofliciant, il y a de la musique. »
Il ya de la musique! Comme c’est bien cela ! Mu-
sique des promesses trompeuses et des réformes avor-
tées, musique des mots sonores et creux, de la solidarité civique et de la conscience laïque, et, par-dessus le bruit de cette orchestralion verbale, musique d'heure en heure plus assourdissante des: colères et des menaces, des souffrances exaspérées et des révoltes
‘sauvages. :
Nous. nous connaissons d’autres cérémonies : elles sont faites pour les bourgeois comme pour les ouvriers. Üne image y paraît qui frappe tous les yeux, celle d’un juste crucifié parce qu'il enseignait aux hommes la fraternité, celle d’un Dieu, créateur des riches et des pauvres, qui offre aux uns et aux autres, dans l’exemple et la vertu de son prodigieux sacrifice, l’héroïque leçon de l'amour et de la souffrance.
Il y a dela musique aussi, chants de foi qui fortifient les cœurs, cantiques d’espérance qui raniment les courages, enchanteresse poésie des hymnes religieux qui ravit les imaginations, cris de miséricorde qui implorent pour les faibles la justice des forts.
Cette musique-là, c’est l'âme qui l'entend, et c’est pourquoi eile est immortelle.
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