‹ Combats d'hier et d'aujourd'hui (volume 3)Chapitre 59 sur 97 · décembre · texte numérisé non relu

décembre

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science de l’État-major et de son chef, ce fut la volonté de vaincre qui donna la victoire à nos ennemis.

Rien de plus frappant, pour le montrer, que le récit de la fatale bataille de Forbach. Personne ne l'avait prévue, pas plus chez les Allemands que chez nous. Le roi de Prusse, le général de Moltke, le grand quartier général étaient loin, à Mayence. L'État-major voulait bien une bataille sur la Sarre, et il l’espérait décisive. Mais il là voulait avec toutes les forces mobilisées. et, le 6 août, elles n'étaient pas encore en ligne.

Seulement, l'avant-garde de la 14° division du VI corps allemand avant constaté que nous avions évacué les passages de la Sarre, occupés trois jours plus tôt, le général de Kameke, qui la commandait, voulut profiter de cette aubaine imprévue. Il prit sur lui de pousser de l'avant, avec l'intention de s'établir sur les hauteurs de la rive gauche qu'il croyait aussi abandonnées. Le général de Zastrow, commandant du corps

. d'armée, consulté, répondit à Kameke qu'il était «libre d'agir suivant sa propre inspiration ». Le vieux Steinmetz, commandant en chef de la ["° armée, ne fut informé qu’à midi de l'initiative prise par son subordonné. Il l’approuva et donna carte blanche à Zasrow, en disant : « L’ennemi doit être puni de sa négligence. »

Et certes, celte négligence était extrême, puisque, après l'évacuation spontanée des passages de la Sarre, le corps du général Frossard restait en l'air, sur le plateau de Spickeren, ne s’attendant pas plus à y être assailli par les Prussiens, que ceux-ci à l'y rencontrer. Mais, de cette négligence, nous pouvions, nous devions n'être pas punis et c’est, au contraire, notre ennemi qui devait l’être de sa témérité. Kameke se heurte,

dans son mouvement impétueux, à la résistance indomptable du général de Laveaucoupet, et la bataille estengagée.

Alors, qu'arrive-t-1l ?

Tout de suite, c'est à qui, sans ordre, spontanément, viendra à l’aide de la 14° division, en marchant au canon. Ün commandant de brigade, dépendant d’une autre armée, la T°, le général de Doring, fait pour son compte, une reconnaissance du côté de Sarrebrück : il apprend qu'on se bat à Spickeren, et, sans hésiter, il donne l’ordre à sa brigade de continuer sa route, pour courir au feu ; le commandant de la division, le général de Stülpnagel, prévenu, accourt aussitôt et se met à la tête de la brigade, Le commandant du corps d'armée, enfin, cet illustre Constantin d’Alvensleben, qui, dix Jours plus tard, allait se couvrir de gloire à Rezonville, informé à son tour, jette en chemin de fer deux régiments, arrêtés à Saint- Wendel, pour les pousser vers Spickeren. En même temps un autre commandant de corps, celui du VIIT, le général de Gœben, venu lui aussi en reconnaissance el voyant le danger, appelleen hâte une de ses divisions ; de lui-même, son chef l'avait mise en route. IL Y à jusqu'à un simple capitaine qui, arrivant de Kœnigsberg à Neunkirchen, et entendant le canon, remet sa batterie en wagon et, après cinquantecinq heures de route, l’amène, à six heures du soir, sur le champ de bataille, où elle ouvre le feu immédiatement.

Maintenant, regardons de notre côté. Le 5 août au soir, le III corps, alors commandé par le maréchal

Bazaine, est établi de Sarreguemines à Saint-Avold, à quinze ou vingt kilomètres de Forbach: quatre divisions d'infanterie, une de cavalerie à sept régiments, toute l'artillerie. Le IV° corps est à moins d’une journée : depuis la veille, il est sous l'autorité de Bazaine.

Le 6, dans la matinée, on commence à Saint-Avold à entendre le canon. Tous les régiments sont prêts à marcher, les fantassins sac au dos, les cavaliers la bride au bras ; le chemin de fer est libre, Bazaine n’a qu'un geste à faire ; autour de lui, on l’attend avec impatience. Îl reste immobile : on a raconté qu’il disait : « Le maître d'école est dans la marmelade, qu’il s’en pipe | |

Les chefs de corps, Les plus rapprochésde Forbach, à portée de la bataille qui gronde à côté d'eux, ne bougent pas. attendant des ordres. À cinq heures seulement, Bazaine mel en mouvement une division qui, à moitié chemin, s'arrête, en rencontrantles régiments du IE corps: Frossard, se croyant battu, les ramène précipitamment en arrière.

Voilà la journée de Spickeren. Pour les Prussiens, au lieu de l'affaire décisive que voulait l'état-major, ce fut un combat inattendu, périlleusement engagé, qui aboutit au succès parce que Bazaine le permit, qui devint une victoire parce que le lendemain toute l’armée française battit en retraite, mais une vicloire incomplète, car les Allemands, incertains de ses positions et de ses mouvements, n'osèrent pas la poursuivre. Pour nous, ce fut la marche de Lorraine livrée, l'invasion acceptée, par là un désastre moral pire que la défaite elle-même.

Ce ne fut pas le nombre, ce ne fut pas l’organisation ni la science qui assurèrent la victoire des Allemands :

ce furent l'esprit d’offensive et la généreuse camaraderie de leurs généraux. Ce ne fut pas notre insuffisante préparation, ni le désordre de notre administration qui causèrent notre défaite : ee fut l’inertie du commandement. Toute l’histoire des batailles de Metz est là.

Une seule fois, j'ai vu un de nos chefs prendre linitiative hardie d’un mouvement décisif, quand, à Borny, le général de Ladmirault, entendant le canon derrière lui.fit faire un demi-tour audacieux aux têtes de colonnes du IV° corps, déjà en marche vers les ponts de la Moselle, et déboucha sur Île champ de bataille dans le fracas de toutes ses bouches à feu. Grâce à lui, l'offensive des Allemands fut définitivement brisée. Elle leur coûta cher : ils auraient dû la payer plus cruellement encore.

Comme celle de Spickeren, la bataille de Borny fut engagée, sans ordre supérieur, par l'initiative d'un général de la 13° division, von der Goltz, dont la brigade formait l'avant-garde de la 1" armée.

Voyant, devant lui, se prononcer depuis le matin du 14 août notre mouvement de retraite, il juge qu'il est expédient de le retarder et, spontanément, il attaque, sûr d'avance du concours de ses camarades. Comme à Spickeren aussi, tous ceux qui sont à portée viennent à son aide. Son général de division, Glümer, son commandant de corps, Zastrow, surpris de son audace, ne songent cependant qu’à le soutenir. Manteuffel qui est tout proche avec le I” corps, lui fait dire que, « se souvenant du soutien donné en 1866 à Kissingen, il va lui rendre la pareille ».

Et ce n’était pas de trop! Car l’armée française tenait bon. faisait tête avec rage, si bien qu’à la nuit tombante, les Prussiens n’en pouvaient plus. C’est alors que le vieux Steinmetz arriva, furieux cette fois, contre Goltz, contre Zastrow, contre Manteuffel, ordonnant impérativement à tout le monde de se replier derrière la Nied. Il faut lire, dans le livre du colonel Rousset, la scène tragique, devant la ferme de La Brasserie, en flammes, pendant qu’une musique attaque «comme une sommalion à {la victoire incertaine » l'hymne triomphal : Feil dir im Sieger Kranz {Salut à toi dans la gloire des vainqueurs). Une heure plus tard, sur l’ordre répété de Steinmetz, la retraite commença. À ce moment même, Bazaine, indolent, passait sous nos yeux. sur la route de Bellecroix, s’en allant vers Metz.

Pendant les quatre jours qui suivent, les mêmes exemples se répètent. Le 16 août, tandis que le grand quartier général est à Pont-à-Mousson, ignorant tout de nos mouvements, tandis que Frédéric-Charles, à qui sa cavalerie, inerte, ne les a pas révélés, ne songe qu'à « marcher rondement » vers la Meuse pour « pincer les Français », c’est le général Constantin d’Alvensleben, qui, seul, par une magnifique inspiration, s'accroche à notre flanc gauche, le force à combattre, l’arrête, soutient malgré son infériorité numérique une lutte acharnée, jusqu'à ce qu'enfin, à trois heures de l'après-midi, voyant arriver le X° corps, ile s’écrie en riant, comme s'il était à sa table de whist : « Allons, nous allons faire le trick ; peu m'importe

qu'il soit à mon partenaire ou à moi, pourvu que nous l’'ayons ! » |

Le 18 même, à Saint-Privat, la bataille dont la légende a fait le type de la stratégie et de la tactique impeccables, Ie roi de Prusse, le général de Moltke ignorent jusqu'à cinq heures du soir l’étendue, vers la droite, de la ligne française qu'ils veulent déborder. En fait, le mouvement qu'ils ont ordonné s'exécute sans qu'ils Ie dirigent, par l'élan impétueux et téméraire des chefs de corps. Ce qu'ils voient, c’est, en avant d'eux, les régiments de Steinmetz jetés follement, dans un assaut furieux, contre les positions du Point du Jour et de Moscou, et refoulés pêle-mêle en une effroyable confusion, dans le ravin de la Mance. Du reste de l’action, ils ne savent rien ; ils attendent avec une poignante inquiétude. Pendant ce temps-là, le prince royal de Saxe, de son autorilé privée, prolonge sa marche jusqu'’au-delà de Sainte-Marie-aux- Chènes pour tourner la droite française ; sans l’attendre, le prince Auguste de Wurtemberg, croyant brusquer les événements, prend sur lui d’ordonner cette héroïque et inutile ascension de la garde royale vers Saint-Privat, où, fauchée par la fusillade, elle Joncha Ïa terre de ses morts et de ses blessés, 5.829 soldats et 282 officiers, sans que notre position fut méme ébranlée. |

Bazaine, enfermé à Plappeville, ne vit pas que la déroute de’ Steinmetz pouvait être changée en désastre ; il ne vit pas que la folle témérité du prince de Wurtemberg lui offrait la victoire. Notre cavalerie, entassée au-dessus d’Amanvillers, en quelques foulées de galop, pouvait sabrer cette masse désorganisée : elle ne bougea pas. La garde impériale, massée en

arrière de Saint-Privat, n'avait qu'à se laisser porter, d'un élan, dans une contre-attaque décisive : elle ne bougea pas. À huit heures du soir, le prince royal de Saxe achevait son mouvement et défonçait notre aile droite. La stratégie prussienne triomphait, mais par l'inspiration des généraux allemands, et plus encore par l’inertie des nôtres.

Ainsi, partout, durant cette fatale quinzaine, ce fut cet admirable esprit d’offensive: qui l’emporta, bien plus que le nombre, bien plus que la science du généralissime. C’est la grande leçon qu’apporte le livre du colonel Rousset. Puissions-nous en pénétrer nos esprits ! L'esprit d’offensive était, par excellence, la qualité française. Les Allemands l’ont appris à notre école. Reprenons notre bien, et quand sonnera l'heure inévitable, puissent ceux qui tiendront alors l’épée de la France, emporter dans leur cœur la parole de Napoléon : « C’est lorsqu'on veut fortement vaincre, que l’on fait passer sa vigueur dans toutes les âmes. »

TI

P'ATRPE

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