‹ Combats d'hier et d'aujourd'huiChapitre 76 sur 94 · mai · texte numérisé non relu

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Mais quand ce grand effort parviendrait, ce qui me paraît douteux, à diminuer momentanément le nombre et l'intensité des grèves, aura-t-il, pour la pacification sociale une salutaire efficacité ? C’est la question que je

voudrais examiner ici.

Je crains qu'il n’augmente au contraire, en raison directe de sa puissance et des succès mêmes qui pourront d’abord l’encourager, l’antagonisme dont chaque jour marque, entre la classe des patrons et celle des ouvriers, la violence funeste et croissante.

Je dis la classe des patrons et celle des ouvriers et ces mots seuls, que j'écris à contre-cœur, mais que la réalité m'impose, expriment la déplorable situation,

préparée par la désorganisation séculaire des profes-

sions. que l’ardeur des conflits sociaux fait brutalement éclater aujourd’hui.

La « guerre de classes » constitue, à vrai dire, tout le programme du socialisme révolutionnaire : il la prêche sans relâche aux ouvriers, en leur montrant, au terme de la lutte, le grand soir où, de l’écrasement final des patrons, doit sortir la société collectiviste.

Je ne crois pas à la société collectiviste : en dépit de tous les efforts d’éloquence employés à la décrire, elle demeure une conception imprécise et chimérique, dont nul, pas plus M. Jaurès que M. Jules Guesde, n’a jamais pu forrauler pratiquement l'application.

Mais, pour le grand soir, c’est une autre affaire. Il se peut très bien que, dans une heure de surprise, les socialistes révolutionnaires deviennent les maîtres de la nation. Ce jour-là, quelques décrets suffiront assuré-

ment pour déposséder les capitalistes, exproprier et nationaliser la propriété foncière et industrielle. Les gouvernements bourgeois ont, à cet égard, comme à quelques autres, fourni dès précédents. La confiscation des biens congréganistes et la spoliation de l’Église sont d'hier. Il n’y a aucune différence entre les deux opérations. |

Mais quand sera accomplie cette grande révolution sociale, qu’arrivera-{-il ? La chimère collectiviste s’évanouira devant les résistances des bénéficiaires de l’ordre nouveau. Chacun réclamera sa part du profit commun, et les vainqueurs de la veille, ayant assouvi leurs passions, voudront jouir à leur tour des propriétés conquises.

Ce sera, comme en 1789, une translation de la propriété, effectuée par des moyens violents. Nous n’aurons fait que changer de bourgeois.

Les deux classes subsisteront, plus âpres et plus hostiles, à cause des ardeurs nouvelles de la possession et des amertumes récentes de la déception, et la guerre continuera entre les prolétaires irrités et les propriétaires satisfaits.

Proudhon, dans son livre sur la Capacité des classes ouvrières, en a, d'avance, donné la raison. Il dit :

« Le faisceau des corporations ayant été brisé sans que les fortunes et les conditions entre ouvriers et maîtres fussent devenues égales, sans que l’on eût rien fait ou prévu pour la distribution des capitaux, l’orga- nisation de l’industrie et les droits des travailleurs, la distinction s'est établie d'elle-même entre la classe des

patrons détenteurs des instruments de travail, capitalistes et grands propriétaires, et celle des ouvriers simples salariés. » | He

Les socialistes peuvent tirer de là toute la révolution sociale, le nivellement des fortunes et l'appropriation collective des capitaux; d’autres, dont je suis, n’en voudront retenir que la nécessité de l’organisation industrielle et la protection légale des travailleurs. Les œuvres de Proudhon sont ainsi un arsenal inépuisable, où chacun peut trouver des armes.

Mais le fait qu'il dénonce s'impose à tout le monde. Nul ne l’a réfuté.

La question sociale, qui consiste justement dans la guerre de classes, est bien née, comme il le dit, de la brusque rupture des liens qui unissaient entre eux les membres de la famille professionnelle, et de l’antagonisme auquel ils ont, dès lors, été condamnés.

L'organisation de la défense patronale est un effet

très naturel de cet antagonisme. Elle était inévitable.

Si quelque chose peut et doit surprendre en cette affaire, c’est qu'elle ait tant tardé. M. Georges Blondel a dernièrement exposé, dans une très intéressante conférence, donnée au Musée Social, comment la même

pensée trouve déjà son application en Allemagne.

De même, rien n’est plus légitime et plus opportun, pour les ouvriers las de la tyrannie des syndicats révolutionnaires, que de s'organiser de leur côté et de revendiquer leur indépendance.

Mais, pour le moment au moins, les syndicats indépendants, ainsi qu'à un autre point de vue la défense patronale, m’apparaissent surtout comme des formations de combat.

Ce sont des manœuvres de guerre, ce ne sont pas

des organisations sociales. Or la France meurt de désorganisation.

Il y a toujours quelque mauvaise grâce à citer ses propres paroles. Je demande cependant à mes lecteurs la permission de reproduire ici quelques-unes de celles que je prononçais à la tribune de la Chambre, il y a

tout près de vingt-quatre ans, le 12 juin 1883, dans la

discussion de la loi sur les syndicats professionnels. Je disais : |

« Ce qui manque aux syndicats tels que vous les concevez, syndicats de patrons ou syndicats d'ouvriers, mais isolés, séparés les uns des autres, c’est précisément ce qui est le grand besoin, la grande nécessité sociale de notre temps, le rapprochement des personnes, la conciliation des intérêts, qui ne peuvent se rencontrer que dans la reconstruction de la famille professionnelle. Organisés pour la guerre, les syndicats deviendront très vite un instrument d’oppression contre ceux qui refuseront d’y entrer. En face des ouvriers, les patrons s’organiseront aussi : ils fortifieront leurs moyens d'action et il n'y aura. plus que jamais, en présence que des ennemis. Dans cette guerre impie, tout le monde souffrira, les ouvriers qui sont les plus faibles, les patrons qui peu à peu seront ruinés, el finalement la patrie française qui s’épuisera dans des luttes sans fin. »

Je regrette d’avoir eu trop raison. L'histoire industrielle de ces vingt dernières années n’est pour ainsi dire que le long et douloureux récit des conflits sociaux, toujours plus nombreux et plus violents.

Le "PE EPST A

L'Office du travail n’a pas, je crois, encore publié la statistique des grèves pour l’année 1906. Mais j'ai sous les yeux celle de 1905. IL y en a eu 850: elles ont condamné 177.666 ouvriers à 2,746,684 journées de chômage. Quelles misères, quelles souffrances, quelles pertes de salaires, quelles ruines pour les patrons, quel affaiblissement pour la nation, révèlent ces chiffres lamentables ! |

Dans le nombre de ces grèves, 134 à peine ont été terminées par un arbitrage : et pourtant le Parlement

| avait fait, il ya quinze ans, en 1892,une loi toutexprès pour favoriser la solution pacifique des conflits. :

Mais cette loi était frappée du même vice que celle de 1884. Malgré tous les efforts que nous avions pu faire, mes amis et moi, elle n'avait rien prévu, rien disposé pour organiser la conciliation permanente, pour prévenir les conflits, pour les empêcher de naître, en rapprochant à l'avance les intéressés.

C'est toujours le même mal, l'absence de toute organisalion professionnelle.

La guerre de classes, quelle que soit sa forme, ne fera que le rendre, plus aigu. La plaie qui ronge le monde du travail, c’est la séparation habituelle des patrons et des ouvriers, l’état d'isolement réciproque

où ils vivent. Tant qu'on n’y aura pas porté remède, on n'aura rien fait. |

L'histoire de cette année même a, presque chaque

jour, démontré par les faits cette vérité sociale. Depuis la grande grève de Fougères, où sont apparus tous les éléments du sujet, entente patronale, essais d’indépen-

dance des jaunes, despotisme des rouges, jusqu’à l’interminable conflit soulevé par le repos hebdomadaire et savamment exploité par les organisateurs de. la révolution, partout le défaut d'organisation professionnelle à rendu les différends plus violents et plus durables. :

Le groupe parlementaire du travail, que j'ai l’honneur de présider, a entendu, à l’occasion de tous ces incidents, des patrons, des ouvriers, des employés. Tous ont exprimé la même pensée que l’un d'eux résumait ainsi: « Il faudrait des conseils professionnels, investis par la loi du pouvoir de régler dans chaque région les conditions du travail. » |

M. Millerand, dont aucun de ceux qui connaissent les questions ouvrières, quelles que soient d’ailleurs leurs idées et leurs croyances, ne contestera la compétence et l'autorité, a parfaitement discerné cette situation.

Lorsque, le 17 septembre 1900, il instituait par décret les « Conseils du travail », s’appropriant une idée de longue date familière à l’école sociale catholique ; lorsque, dans son rapport au président de la République, il parlait de « ces associations corporatives, si utiles au progrès social », il frayait la voie à l’organisation professionnelle. |

À la même époque, dans son projet de loi, très discutable à beaucoup d’égards, sur le règlement amiable des conflits du travail, il posait le principe du contrat collectif, encore si peu connu en France, si redouté d’un grand nombre d’industriels, et déjà d’une pratique habituelle en Allemagne, aux États-Unis, en

La)

Angleterre, où la, Fédération des mineurs, avec ses

comités mixtes permanents, règle les salaires pour toute la Grande-Bretagne, sauf l'Écosse et la Galles du

Sud.

* J'ai assisté aux discussions extrêmement intéressantes qui, sous sa présidence, ont eu lieu cette année au Musée social sur cette question brülante.

De tout ce que j'ai entendu, une conclusion très nette s’est offerte à mon esprit. La voici : le contrat collectif, les conseils du travail, les conseils d'usine, ne sont, ne peuvent être que des effets, des applications, des formes de l’organisation professionnelle, ou des expédients destinés à en pallier l'absence. Sans elle, toutes ces tentatives de réforme demeurent stériles ou deviennent périlleuses.

Le terrible problème des retraites ouvrières, toujours insoluble, se heurte au même obstacle. Il ne peut être tranché que par l’organisation corporative.

Qui sait si, de la guerre ouverte entre les grands

syndicats patronaux, favorisés par la concentration

industrielle, et les grands syndicats ouvriers, issus

d’une solidarité toujours plus active, le besoin de la

paix sociale ne fera pas, plus tôt qu'on ne pense, sortir cette organisation nécessaire ?

Au mois de janvier 1906, comme, à propos de la loi des retraites, mon ami Gailhard-Bancel exposait les grandes lignes de son projet, fondé sur le principe

corporatif, M. Millerand, président de la commission

de prévoyance, lui répondit: « Je me borne à faire remarquer que ces idées sont des idées d'avenir. » Je veux finir sur cette parole. Je n'en sais pas de

plus fortifiante ; car les idées qui gouvernent l'avenir

sont, dans le présent, déjà victorieuses.

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