‹ ComédienneChapitre 1 sur 1 · M DCCC XCVIII · texte numérisé non relu

M DCCC XCVIII

Le saisissement l'écraDgla. Elle avait tellement compté voir les acteurs jouer dans leurs vêtements de ville, sous la seule clarté d'une herse, devant le vide silencieux de la salle! Quelle Parisienne se fût résignée à perdre un plaisir de cette sapeur? Depuis que son mari suivait les répétitions d'une première pièce, Jalouse, à la Comédie- Moderne, l'imagination de Georgette habitait ce monde mystérieux des coulisses, — qu'elle ne connaissait pas, et qu'elle inventait avec des agrandissements et des déformations bizarres. Malgré les minutieuses explications qu'elle se faisait donner par l'auteur, — le cher auteur... son époux, son amant, son poète, son Pierre! — elle n'arrivait pas à se représenter une réalité simple. Les acteurs... des gens comme d'autres? Les décors... du bois et de la toile peinte? Soit! Mais voir de près ces gens-là, circuler entre ces châssis, c'était tout de même quelque chose en dehors de l'existence habituelle, cela devait procurer des sensations extraordinaires. Etquand c^ élût Jalouse qui se créait dans ces limbes! Jalouse, le drame de Pierre... Son drame!... Leur vie intellectuelle, à Georgette et à lui, depuis deux ans! Tant de travail, tant de causeries ardentes, de veilles fiévreuses, de lectures émues, sous la lampe, alors qu'il frémissait, tout soulevé par les passions de ses personnages, et qu'elle pleurait d'attendrissement, d'admirarion. Et tant d'espoir!... De l'espoir qu'on ne s'avouait pas mutuellement, pour

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ne pas se monter la tête, que chacun des deux ne formulait même pas en son for intérieur, mais tout un immense bonheur futur laissé dans le vague... une griserie, une folie d'espoir.

Pour Georgette, le succès de cette pièce, ce serait avant tout la justification de son mariage aux yeux de ses parents, l'aifirmadon du talent de Pierre, la supériorité établie de cet homme, qu'elle avait épousé par amour. Elle pourrait être ouvertement fière de lui. Sa belle-mère, Yvonne de Lugan, la seconde femme de son père, — celle qui se faisait appeler « marraine » par Georgette, parce que a maman » l'eût trop vieillie, — ne lui répéterait plus la perfide phrase : a Tu ne te repens pas d'avoir voulu être M™* Pierre Essenault? A la bonne heure I Cela prouve que tu sais être heureuse dans la médiocrité. »

Médiocre, son Pierre, dont le caractère, comme le talent, était lait de délicatesse, de fierté, de sensibilité profonde, et des plus hautes aspirations ! Médiocre, parce que sa conscience d'artiste lui interdisait le truc, les jongleries de mots et de sendments, les concessions aux goûts vulgaires et malsains du public; parce qu'il dédaignait la réclame, et parce que ses vers, ses romans n'étaient goûtés que d'une élite!

Mais comment Georgette aurait-elle fait comprendre ces choses à la seconde M™« de Lugan ? Est-ce que, pour celle-ci, la vie intérieure existait? Tout ne s'estimait-il pas suivant la correspon-

dance des signes : le bonheur^ par la fortune; la valebr, par le succès; le talent d'un écrivain, par le chiffre des éditions? Le malheur était que cette femme encore jeune, adorée par son vieux mari, égarait l'amour paternel de M. de Lugan jusqu'au regret d'avoir laissé Georgette se marier selon son cœur.

La barrière morale qui existait entre son père et son mari était le seul mais profond chagrin de Georgette Essenault. Car étaic-ce un souci, ou seulement la plus légère des privations, que la simplicité matérielle d'existence où l'avait réduite son mariage avec un écrivain sans fortune? Mais certains silences de M. de Lugan, lorsqu'elle vantait le talent de Pierre, lorsqu'elle répétait l'éloge d'un maître, le compte-rendu flatteur d'un critique, lui tombaient sur le cœur avec un poids de désoladon.

Toutefois, ce marin, dans la certitude de la prochaine victoire, cet aiguillon accoutumé ne la blessait pas. Un simple désappointement usurpait la place de la préoccupation continue et pénible. Pour la première fois, depuis cinq ans qu'ils étaient mariés, Pierre semblait éluder un de ses désirs. Pourquoi ne voulait-il pas l'emmener àunerépérition?

— « Tu me l'avais pourtant bien promis!

— Je n'avais pas encore fait répéter. Je ne connaissais pas le théâtre. Ce n'est pas ta place, je t'assure.

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— Comment, avec toi? Qui pourrait me manquer de respect?

— Tu serais gênée toi-même. Ces phrases passionnées» que tu entendras de ta loge sans embarras, presque impersonnellement, avec tout le public, elles te choqueraient, débitées pour toi, à deux pas de toi, par des acteurs qui sont trop eu^-mêmes, qui n'ont encore ni le costume, ni l'illusion complète de leurs rôles.

— Ce ne sera pas à deux pas de moi, puisqu'on ne met plus le a guignol », puisque tu écoutes maintenant de l'orchestre.

— Je froisserais mes interprètes en les reprenant devant toi.

— Pierre, je t'en supplie I

— Eh bien, Georgette, je te céderai si tu veux. .. Mais tu me contrarieras énormément. »

Il dit cela dans le recul bruyant de sa chaise, qu'il écarta de la table et qui grinça sur le parquet ciré. Le déjeuner s'achevait, un peu hâtif, avancé d'une heure, car la feuille de répétition portait midi <k pour le quart d, et la Comédie- Moderne, ce théâtre du boulevard, était loin de la rue des Belles-Feuilles.

Un silence froid tomba dans la claire salle à manger, meublée à l'anglaise de tentures pâles et de bois laqué blanc. Par une large baie à petits carreaux, entre des draperies souples et transparentes en étoffe Liberty, entrait un jour dur de novembre. Et parmi toute cette lumière, un en-

fant de quatre ans, assis sur une haute chaise, au bord de la nappe blanche, se détachait dans une beauté, dans une immobilité de peinture raphaélesque. Tout à coup, il parla :

— a Maman, ma mandaîne. t>

Car sa mère, interdite, oubliait de peler le fruit.

— a Voilà, mon petit Jo. »

Avec une cuiller, elle ôta les pépins de deux quartiers, qu'elle mit sur l'assiette de Georges. Puis elle se leva, marcha vers son mari, lui plaça une main sur le bras. Pierre Essenault allumait une cigarette. Il attendit que l'extrémité s'embrasât dans son aspiration, lança l'allumette dans la soucoupe de sa tasse à café, et, enfin, se tourna vers Georgette.

Elle crut voir une gêne sur son visage.

— a Mon ami, qu'est-ce que tu as? Tu n'es plus le même avec moi depuis quelques jours?

— Oh ! Georgette, vas-tu commencer les récriminations vagues des femmes qui aiment moins ou qui se sentent moins aimées ? x>

Il y avait du badinage et de la tendresse dans ce reproche. Nulle inquiétude ni amertume. Les inflexions de la voix plus que les mots la rassurèrent. Elle se sentit le cœur allégé. Et, comme une anxiété plus sérieuse l'avait traversée en un éclair, elle trouva, dans le soulagement de cette minute, une facilité de sacrifice quant au plaisir attendu.

— a Tu VOIS, je n'insiste plus pour cette répétition. Et pourtîiint je le désirais bienl... Mais tu as pris un ton sec qui m'a glacée...

— Allons donc)...

— Oui... Ohl je t'en prie, ne me parle plus jamais sur ce ton-là. Et, puisque je renonce à t'accompagner, dis-moi que je suis une petite femme raisonnable. ^

Il ne lui dit rien de ce genre, mais il la prit entre ses bras etlui donna un long baiser d'amant. Dans l'émoi de cette caresse, un malaise secret, qui depuis peu agitait Georgette, tout à coup prit une forme. Elle murmura tout bas, très bas :

— a Ces actrices!... Tu ne leur fais pas la cour, au moins? Il y en a une qu'on dit si jolie I Je ne sais pas, je ne l'ai jamais vue. Ne sort-elle pas à peine du Conservatoire? »

Pierre écarta sa femme et demanda :

— a Qui donc?

— Mais... celle qui joue ta Sylviane. Tu m'as toi-même dit qu'elle y sera parfaite. Comment donc Tappelles-tu? Elle a un drôle de nom que j'oublie toujours.

— Clary de Prémor.

— C'est cela. Quel nom de roman! Est-ce qu'elle est vraiment d'une bonne famille ?

— Elle est la fille d'une veuve assez présentable, mais dont personne n'a jamais connu le mari. Son vrai nom est Claire Prémoret. »

Georgette se mit à rire.

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— « Qui t*a dit qu'elle est jolie? » reprit Pierre.

— a C'est marraine.

— J'aurais dû le deviner! » s'écria-t-il, a Elle te met de belles idées dans la tête, M™« de Lugan.

— Je t'assure qu'elle n'a pas fait d'autre remarque... Seulement que cette demoiselle est très jolie.

— Elle savait bien ce qu'elle voulait t'insinuer, la bonne pièce I

— Mais enfin, est-ce vrai?

— Quoi?

— Que M}^^ de Prémor est si jolie que ça?

— Mon Dieu! ça dépend des goûts. Elle est certainement moins bien que toi. Elle a une figure étrange, qui déplaît à beaucoup de gens.

— A toi, est-ce qu'elle te déplaît? »

Pierre n'eut pas à répondre. Le petit Georges qui, depuis un moment, faisait des efforts extraordinaires pour atteindre un couteau en argent, venait de s'en emparer et s'en servait pour taper sur son assiette. Georgette courut à l'enfant.

— ce Ma chérie, je suis en retard, » dit l'écrivain en tirant sa montre, oc Adieu. Tu es vraiment gentille de renoncer à venir. J'aime mieux ne pas te montrer la cuisine de ma pièce. Tu auras une impression plus juste mardi, à la répétition en costumes. D

Une malice vint à l'esprit et aux lèvres de Georgette.

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— OC Voilà, » dit-elle, « la troisième raison au moins que tu me donnes. Cela prouve-t-il que tu n'en as pas une valable, ou que tu ne me dis pas la vraie?

— Ma chérie!... » s'écria-t-il, avec un élan qui eût été moins vif sans quelque inconscient remords, a Ma Georgette! Ai- je l'ombre d'une pensée à te cacher? Songe donci C'est dans quelques jours la a première » de Jalouse. Que veux-tu qui m'occupe, si ce n'est l'appréhension de cette bataille? Et si je souhaite la victoire, n'est-ce pas pour toi et pour cet enfant? »

Il souleva le petit Georges de sa chaise, le fit sauter et virer à bout de bras; puis, dans les cris de joie du bébé, qui empêchaient toute autre parole, il le suspendit aux épaules de Georgette et se sauva en riant.

Malgré le froid, elle ouvrit la fenêtre pour l'apercevoir encore dans la rue. Un fiacre, qu'elle jugea vide, passait justement. Elle fit signe au cocher. Pierre, en sortant de la maison, trouva la voiture au ras du trottoir. La tête levée, il remercia sa femme d'un sourire. Et, une fois qu'il eut claqué sur lui la portière, il abaissa la glace pour lui faire encore signe.

Elle rentra, referma la croisée, le cœur noyé d'amour, d'espoir et de joie. Contre quelle destinée eût-elle échangé son sort ? Une reine ne lui eût pas inspiré d'envie (car y a-t-il quelque chose qui dépasse en fadeur et en banalité les existen*

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ces officielles ?) La fortune ? Elle ne s'en souciait guère. D'ailleurs, ne Taurait-elle pas demain, après le succès de Jalouse ? Quant aux éblouissements de la passion, aucune femme n'était vraiment aimée qui n'avait pas le cœur de Pierre Essenault. Et comme elle était sûre de le posséder jusqu'à la dernière fibre, jusqu'au moindre battement! Tout l'absolu de leur intimité, l'échange perpétuel de leurs âmes, en témoignait confusément à cette minute. Une inquiétude, Tombre d'un doute? Elle riait maintenant d'en avoir été effleurée. Ahl cette chère tête à la portière du fiacre!

Comme Pierre était bon de l'avoir encore regardée, d'avoir disssipé, par ce mouvement, le léger nuage de ses sottes idées, à elle! Cette tête chérie à la portière! C'était une image de ravissement dont son regard intérieur ne se détachait plus. Détail absurde d'insignifiance, qui concentrait, matérialisait, exaltait son bonheur.

Georgette saisit son enfant, le couvrit de baisers.

— ce Tiens, toi, tu lui ressembles... Je t'adore! »

C'était surtout son mari qu'elle embrassait sur le mignon visage, où deux grands yeux bruns et un pli spécial de la bouche ressuscitaient la physionomie du père. Amante avant tout, et mère parce qu'amante, Georgette aimait Georges parce qu'il était l'incarnation de leur amour, ce

prodige de leurs chairs mêlées dont elle s'étonnait, s'extasiait encore, et le portrait délicieusement angélisé de Pierre.

Il y a un mystère dans les regards d'enfant. La profondeur de l'expression y dément parfois la puérilité de la pensée. Miroirs inconscients, ils reflètent des impressions antérieures, les rêves des hommes morts depuis longtemps, dont le sang rajeuni fait leur vivacité, leur éclat. L'hérédité, plus qu'ailleurs, est dans les yeux. Georges, à quatre ans, avait, par éclairs, dans ses prunelles, le feu songeur ou passionné qui brûlait dans celles de Pierre. Et Georgette éprouvait une sensation aiguë et douce à rencontrer tout à coup, entre les paupières de soie et les grands cils du bébé, certains reflets de volonté ou de caresse qui, tout à l'heure, dans le mâle regard du bien-aimé, lui prenaient, lui pénétraient toute l'âme.

--- a Oh ! mon petit Jo, mon petit Jo, si tu pouvais comprendre!... On va jouer la pièce de papa. Quel bonheur I Dans huit jours!... Elle est belle, la pièce de papa.

— Belle, la pièce de papa, » répéta l'enfant d'un air entendu, et avec le regard le plus sérieux d^ Pierre Essenault.

— a Dis comment elle s'appelle? » fit la mère.

— a Zalouse, » prononça le petit.

Un rire où sonnait une joie absolue partit des

lèvres de Georgette. Cette sorte de joie ne peut durer. Le cœur ne saurait la soutenir. Et d'ailleurs, elle est factice. Trop de choses la menacent. Un peu de verglas sur un trottoir, un courant d'air, un cheval qui s'efFraie, un désir, un mot, et que reste-t-il parfois de la plus haute félicité humaine? La première contrariété, en avertissant du péril, empoisonne tout, fait évanouir l'illusion.

Pour Georgette, ce fut une porte qui s'ouvrit. Une femme entra; et, avec elle, tout de suite, un peu de tritesse, un soufHe de doute.

M°*® Essenault posa Georges à terre, se leva, embrassa la nouvelle venue, à travers la voilette blanche qui embrumait savammant le visage, sous l'ombre veloutée d'un toquet de loutre.

— a Bonjour, marraine, comment va mon père?

— Bien... Et cet amour? d dit M*"^ de Lugan, qui se baissa pour embrasser Georges.

Le petit tendait sa frimousse, en disant comme sa mère :

— ce Toniour, maïaine. »

Mais, trouvant trop froide la caresse dont l'effleuraient deux lèvres teintées de rouge, il tendit ses menottes, empoigna ce qu'il rencontra pour attirer la dame vers lui, et, comme elle eut un brusque recul, il arracha la voilette.

Une exclamation, une tape, et les. clameurs

de désespoir de celui que M™* de Lugan avait appelé € cet amour 9.

— « Mon Dieu, ma pedte, que ton enfant est mal élevé! 9

Sans intervenir, ni pour consoler le bébé, ni pour calmer sa belle-mère, George tte, d'un geste raide et les joues subitement très roses, alla poser le doigt sur un timbre électrique.

— a Emmenez Georges! j> dit-elle à la domestique qui parut, c: Habillez-le. Je vais sortir avec lui. j>

Un silence. M™* de Lugan arrangeait ses frisons devant une glace.

C'était une femme de trente-six ans. Elle avait épousé le père de Georgette quand la jeune fille avait dix-sept ans, et elle-même vingt-huit. A cette époque, M. de Lugan dépassait largement la cinquantaine. Ce mariage désola Georgette.

Non qu'elle fût outre mesure jalouse de l'atfèction de son père, soit pour elle-même, soit pour le souvenir passablement efFacé d'une mère qu'elle avait perdue de bonne heure. Mais, sans bien comprendre pourquoi, elle sentit qu'il se rendait ridicule. Elle surprit des sourires, des voix subitement étoufFées quand elle entrait dans un salon, des regards un peu apitoyés que l'on posait sur elle.

Jusque-là, elle avait eu plutôt de la sympathie pour la jeune femme, en qui elle ne pressentait pas une belle-mère. Elle se révoltait quand des

personnes graves essayaient de lui faire entendre que cette jolie veuve n'était pas la société qui convenait le mieux à M^^« Georgette de Lugan.

Pourquoi?.... Parce que M°^« Yvonne Fournial dansait et s'habillait à miracle. Cela prouvait sa grâce et son goût, — deux qualités exquises.

Parce qu'elle flirtait volontiers ? Mais l'admiration venait à elle. Dans un cercle perpétuel d'hom mages, quelle attitude prendre qui ne ressemblât pas à de la coquetterie I Et si l'on hochait la tête, si l'on se regardait avec l'air de se dire : a Pauvre innocente! » Georgette suffoquait d'indignation contre ce qu'elle appelait la lâcheté des sous-entendus.

Yvonne Fournial lui témoignait une tendresse de grande sœur. Grâce à elle, lors de ses premiers pas dans le monde, Georgette ne sentit pas l'isolement des jeunes filles sans mère. Son inexpérience pour les démarches et les toilettes fut éclairée par cette rafl^î née mondaine. Que de fois j\^me Fournial consentit à siibir avec elle l'ennui des essayages, renonçant à ses occupations, à ses visites, pour accompagner chez les couturières M^^® de Lugan! Et quand Georgette s'excusait, se défendait : « Chère petite, vous êtes si adorablement naturelle et aimante! Je me plais tant avec

vous! 3)

La jeune fille, oppressée de vague tendresse, avide d'affection, se laissait doucement prendre

aux câlineries, aux flatteries, ne discernant pas quelle part de toute cette suavité s'exhalait vers son père. C'était le nom de M. de Lugan, sa situation, sa fortune, que la belle Yvonne enveloppait de sollicitude dans la personne de cette simple enfant. C'était pour lui qu'à son charme de jolie femme elle ajoutait ces grâces du cœur. Rôle si aisé pour sa nature souple, indiflférente, qu'elle le remplissait à la^fin presque de bonne foi.

Georgette s'attacha bientôt à Yvonne avec cette exaltation dans l'amitié, qui, chez les adolescentes, est un prodrome de l'amour.

Mais plus elle l'aimait en compagne presque de son âge, — car Yvonne, à vingt-huit ans, n'en paraissait guère que vingt-deux, — plus elle fut choquée lorsqu'un jour son père lui annonça qu'il allait épouser M™* Fournial. Si le trouble dont la bouleversa cette nouvelle fut tout instinctif, et tellement dépourvu de cause exprimable que Georgette s'en voulut comme d'un mauvais sentiment, il ne tarda pas à se préciser, à s'affirmer par l'intuition aiguë de l'opinion publique. Cette opinion ne condamnait pas M. de Lugan, mais s'amusait de lui, ce qui était pire.

Georgette en souffrit comme on peut souffrir du ridicule à dix-sept ans, c'est-à-dire avec une intensité atroce. D'autant plus que l'être diminué était son père, celui que son admiration, jusque-

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là, faisait planer au-dessus même des jugements des hommes.

M. de Lugan^ avec de l'intelligence, de la finesse, le goût de la littérature et des bibelots d'art, un esprit fait surtout de lecture et de mémoire, avait une réputation de supériorité. Une hauteur de manières, tempérée par un grand tact, imposait, rappelait la .race. A cinquante-cinq ans, il était encore beau cavalier, la taille svelte, le visage énergique et mince, la chevelure vieil argent drue et taillée en brosse, la moustache un peu trop noire peut-être, mais les yeux remplis d'un feu certainement aussi jeune que cette noire moustache. Il possédait une belle fortune. On admirait qu'ayant été trésorier-général sous le second Empire et décoré par Napoléon III, il refusât de briguer sous la République un poste fructueux, que pourtant il eût obtenu sans peine.

Tout ce prestige s'amoindrit sensiblement par son mariage avec une femme résolue à n'avoir jamais que vingt ans, même quand il en aurait soixante ; une femme pour qui l'on trouvait le nom de Fournial très suffisant, ainsi que les petites rentes laissées par un mari qui, disait-on, s'était tué à cause d'elle. Et l'on fut près de crier au scandale quand la nouvelle M™* de Lugan voulut avoir un hôtel avenue Henri-Martin, fit construire, donna des fêtes, et obtint même cheval et voiture de celui qu'on appelait maintenant o: ce vieux toqué ».

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c Si encore il n'avait pas une fille I Mais c'est la dot de cette pauvre Georgette qui y passe. Si ce n'est pas honteux I » dirent une foule de gens dont quelques-uns avaient fait faillite, dont un certain nombre entretenaient deux ménages ou ruinaient leur famille au baccara, et dont la plupart ne savaient pas si, en mariant leur fille, ils pourraient payer son trousseau. Condamner les autres est une façon si agréable de se sentir vertueux I

M^^^ de Lugan ne condamna pas son père. Ce fut le monde qu'elle prit en horreur. Ce lui devint intolérable de paraître dans une salle de bal entre ce vieillard dont, brusquement, le déclin s'accentua, et cette éblouissante belle-mère que le luxe et la joie rajeunissaient, embellissaient encore. Plutôt que de laisser M. de Lugan seul dans un coin, objet de réflexions malveillantes et de sourires, tandis qu'Yvonne, aussi décolletée que possible, tourbillonnait aux bras de ses valseurs, Georgette refusait toutes les danses. Elle finit par persuader à ses parents que les soirées l'ennuyaient, et on la laissa à la maison. Réfugiée dans sa chambre, dans son lit, accoudée sur l'oreiller, un livre à la main, elle oubliait ce qui se passait là-bas, n'en ressentait plus les mille froissements.

Mais ce fut un autre supplice. On la plaignit comme une pauvre petite Cendrillon négligée par son père, tyrannisée par une marâtre. On lui

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dit que M™« de Lugan ne permettrait jamais qu'on la dotât, Fempêcheraît de se marier. On lui ouvrit les yeux sur ce qu'on appelait « ses intérêts ».

La question d'argent ne la préoccupait pas.

Elle avait la charmante fierté de vouloir être aimée, épousée pour elle-même. Mais ces pitiés, ces calomnies ou ces ironies, qui variaient suivant son atritude, et qu'elle ne pouvait bâillonner, l'exaspéraient. Et pas de compensation dans la vie intime ! Son père n'était plus le même, toujours maintenant sur la défensive, comme par une crainte d'être jugé ou influencé par elle. Sa belle-mère lui témoignait de rafTection, mais lui montrait un cœur si vide, un cerveau si léger, que cette affection semblait une chose sans raison d'être et sans racines, une floraison factice qui se fanerait au moindre courant d'air froid, une bulle de savon qui éclaterait au premier petit soufl[le hostile.

En jugeant ainsi, Georgette ne se trompait pas. La question de son mariage dissipa l'apparente tendresse, fit surgir les sentiments presque haineux, les phrases cinglantes, les mots amers. Peu s'en fallut qu'Yvonne n'allumât la guerre entre le père et la fille,

Georgette de Lugan aimait le romancier Pierre Essenault. Il n'osait demander sa main, n'ayant nulle fortune. Ses livres, ses chroniques, lui rapportaient à peine dix à douze mille francs par an.

L'avenir s'ouvrait devant lui, c^estvrai, car il n'avait pas encore atteint la trentaine, et déjà il tenait un bon rang parmi les jeunes littérateurs. Mais comment, avec ce mince et aléatoire revenu, prétendre à devenir le mari d'une jeune fille dont les parents vivaient sur le pied de cent miUe francs de rente?

Si la dot de Georgette répondait à ce train de maison, Essenault aurait Fair d'un ambitieux et d'un intrigant. Et si, comme le bruit en courait, c'était cette dot qui payait le luxe de sa coquette belle-mère, la pauvre enfant perdrait, avec sa fortune, le droit et la possibilité de se marier suivant son cœur, à moins de tomber dans d'horribles privations, que lui, Pierre, n'aurait pas Fifidigoité de lui imposer.

Cependant, il se sentait aimé de Georgette.

Et, dans tout son arsenal littéraire, il se trouvait pas de terme assez profond ni assez fort pour analyser en lui-même ce qu'il éprouvait envers elle.

Chère créature, d'un charme si rare et si doux! Que de fois, dans ses romans, Pierre avait tâché de définir pour ses lecteurs la séduction de son héroïne. Cela lui semblait aisé. Quand il avait décrit, en termes lapidaires, la nuance des yeux, le grain de la peau, les reflets de la chevelure, l'attrait de la voix, du regard, de la démarche, il croyait avoir bien combiné les éléments de cette pile électrique d'où jaillit l'étincelle d'amour, et

rendu vraisemblables pendant trois cents pages toutes les extravagances de son héros.

Mais Georgette! Comment pourrait-il peindre Georgette? Comment sonder le mystère de sa propre passion? Pourquoi celle-là et pas une autre?... Elle est jolie. Mais elles sont toutes jolies, les héroïnes de roman. Seulement, elles ne le sont pas à la façon de Georgette. Elle est bonne, avec un ferme discernement, simple avec une fierté de race, profonde avec quelque chose de divinement enfantin. Mais tout cela, c*est vague et banal; cela pourrait s'appliquer à vingt autres femmes qui seraient absolument différentes de Georgette. a Ah! pensait Pierre, quel pauvre instrument que notre plumel Comment lui demanderais-je d'exprimer ce qui me rend comme fou dans la présence de cette jeune fille? Cette plume, elle indique le contour du fruit, mais en évoquera-t-elle la saveur? Elle dit la nuance de la fleur, mais en rendra-t-elle sensible le parfum? Comment peindrait-elle ce qu'il y a d'unique dans l'enfant que j'aime? O Georgette! comme je vous aime! »

Ce que la plume du romancier se déclarait impuissante à exprimer, ses regards le trahirent. Et la fine et innocente Georgette fut assez fine, ou assez innocente, pour le lui faire avouer.

Ce fut alors que la lutte commença. M^^* de Lugan déclara à son père qu'elle n'aurait jamais d'autre mari que Pierre Essenault. Le vieillard,

un peu abasourdi, présenta quelque xaibles objections. Mais, vite persuadé par la tendre éloquence de sa fiUe, il fut en un quart d'heure à bout de résistance.

<K Laisse-moi réfléchir, » dit-il de Tair d'un homme dont les réflexions sont faites, c D'ailleurs, je ne suis pas seul. Il faut que nous en causions avec ta marraine.

— Mme de Lugan n'est pas ma mère, » fît observer Georgette. a Elle n'est même pas ma marraine, comme vous la nommez, suivant sa propre fantaisie.

— N'importe! Elle est femme, et elle est ma femme. A ce double titre, son avis m'est indispensable. Doutes-tu qu'elle ne le donne dans ton intérêt?

— Mon intérêt n'est pas mon amour, » murmura la jeune fille.

Elle avait peur, non sans raison.

M™« de Lugan comprit que rien ne confirmerait les jugements sévères du monde comme un mariage pauvre de Georgette. Ou bien il fallait laisser sa belle-fille tomber à une situation besogneuse qui rendrait scandaleux son propre luxe à elle-même. Ou bien il xallait se priver de ce luxe pour donner à Georgette ce qu'un mari ne lui offrirait pas. Exaspérant dilemme! Alors qu'avec le nom, la beauté, la grâce de M^^® de Lugan il était si facile de l'établir d'une façon convenable. Déjà plusieurs partis s'étaient pré-

sentes, donc le plus médiocre paraissait brillant comparé à ce petit écrivassier.

Pour le demi-consentementqu'il avait accordé, M. de Lugan subit un assaut terrible. Mais ce qu'il y a de pis, c'est que sa femme ne lui imposa pas seulement son opinion : elle Vy convertit. Bien entendu avec d'autres arguments que ses raisons personnelles. La peinture navrante d'un ménage d'artiste sans fortune, les mœurs légères des faiseurs de psychologie amoureuse, le caractère aigri des ratés, — car, suivant elle, « ce pauvre Essenault » en était un, — toutes les pires images défilèrent devant l'imagination du vieux gentilhomme. Ses instincts d'élégance et de correction se soulevèrent. Son amour paternel s'émut. Il frémit en découvrant l'enfer où il avait été sur le point de précipiter sa fille!

Le doux entêtement de Georgette se trouvait à la hauteur des obstacles. Mais le combat fut dur. D'autant plus que la jeune fille n'avait pour se défendre que l'inertie, tandis que les armes de sa belle-mère étaient nombreuses et laissaient des gouttes de poison dans leurs fines blessures. Lorsque, après dix mois de guerre intérieure, les parents cédèrent, bien des sentiments précieux gisaient blessés ou morts sur le champ de bataille, où, par contre, quelques fleurs de haine avaient poussé. Ce père et cette fille n'étaient plus, ne seraient plus jamais ce qu'ils avaient été l'un pour l'autre. Cette belle-mère ne pouvait

même plus simuler la tendresse pour l'enfant qu'elle s'écait trop accoutumée à faire souffrir. Et cette souriante épousée emportait une épine sous la fleur de son amour : le dédain que les siens lui faisaient sentir à l'égard de l'hoomie qu'elle avait choisi, qu'elle admirait et qu'elle aimait.

Le bon ton, plus que les précautions du cœur, les sauva d'une désunion ouverte. La sacristie ne vit cette fois encore, — comme dans mille autres cas plus pénibles, — que félicitations et sourires. On chuchotait bien certains commeniaires. Suivant les uns, M. de Lugan n'avait rien donné en dot à sa fille, et même n'avait pu lui restituer que deux cent mille francs sur les cinq ou six cent mille que celle-ci héritait de sa mère. Toutefois, d'autres propageaient le bruit, mis en circulation par la belle-mère, que M. Essenault avait refusé davantage, par délicatesse d'épouseur pauvre, et aussi pour se forcer à travailler, à produire. Sa jeune femme serait entrée dans ses intentions. De plus bienveillants encore affirmaient que M. de Lugan payait les intérêts de ce qu'il gardait par devers lui. Dans l'attendrissement de l'orgue et le parfum d'oranger, la férocité des jugements téméraires se muait en une expansion de louanges molles et niaises.

Quelques semaines après, les langues acérées prirent leur revanche, quand on sut que le jeune ménage s'installait à un troisième étage, dans une maison modeste, rue des Belles-Feuilles; qu'il

n'avait qu'une bonne à tout faire, et qu'on avait aperçu Georgette Essenault, une correspondance à la main, qui attendait l'omnibus.

Pourtant on rencontrait toujours au Bois, suivant la saison, le coupé ou la Victoria de M°^^ de Lugan«

Cinq ans plus tard, huit jours avant cette première représentation de Jalouse, qui inspirait au jeune couple tant d'espérances, la situation matérielle n'avait guère changé. Mais la situation morale s'était quelque peu détendue. La naissance du petit Georges avait dégelé les attitudes, et, par suite, les âmes. On ne peut se bouder autour d'un enfant qui porte ses caresses de l'un à l'autre. Une seule chose aurait pu gâter cette gentillesse : les termes de ce grand'mère s> et de « grand-père », que redoutait M°** de Lugan. Mais Georgette n'avait eu garde de les enseigner à son fils. L'enfant disait : a pépère » et ce marraine. »

— ce Tu viens avec moi cet après-midi, n'estce pas ? » dit à sa belle-fille celle qui, à trente-six ans, était toujours ce la belle Yvonne ».

Georgette, qui la regardait réparer devant la glace le désordre de ses frisures, se demandait en quelle proportion l'art aidait la nature à maintenir la jeunesse de cette physionomie.

Certes, l'abondante chevelure ondulée d'Yvonne n'avait pas une teinte bien naturelle, et ses reflets acajou décelaient surtout l'habileté du coiffeur. Les sourcils étaient soulignés au crayon.

les lèvres peintes, les joues frottées de rouge et estompées de poudre de riz. Mais les grands yeux verts gardaient leur fraîcheur, les contours du visage n'étaient ni trop secs ni trop empâtés, aucune ride ne gâtait la pureté des tempes, la taille restait fine sans maigreur, et la suprême élégance de la toilette rehaussait une beauté bien éloignée encore du déclin.

oc J'ai onze ans de moins qu'elle, j> se dit Georgette, en s'apercevant elle-même dans la glace à côté de cette séduisante image, a et pourtant je ferais pour un homme de l'âge de mon père une femme mieux assortie. »

Elle s'amusait intérieurement de cette réflexion, d'autant plus qu'elle y reconnaissait plus de justesse. Car, avec ses traits fins, mais d'une régularité un peu froide, sa pâleur que ne relevait aucun fard, la gravité de ses yeux bleu sombre; avec la noblesse de son front dégagé, que les cheveux blonds, relevés en touffe droite, rendaient plus altier encore; avec le sérieux de sa bouche, d'un rose atténué, délicat, ses vingt-cinq ans eussent été, en effet, plus en accord avec les soixante-trois ans de son père que la maturité provocante de M™* de Lugan.

Quelque chose de ce qu'elle pensait se répercuta peut-être, par on ne sait quelle communication de regards ou d'efHuves, dans la tête écervelée de sa belle-mère, car celle-ci se retourna vers elle, la considéra un instant, puis s'écria :

20 COMÉDIINNE

— Qc Mon Dieu, ma pauvre Georgette, que tu es jaune I Je t'assure que tu as tort de ne pas être plus coquette. Mets donc de la poudre de riz, quelque chose aux lèvres, sur les joues... Quand on n'a plus seize ans, il ne suffit pas de se débarbouiller le matin. Tiens, c'est comme tes cheveux. Tu crois être à la mode, parce que tu les relèves en éventail. Mais tu as le front trop haut, la figure trop longue... On ne porte plus de petits cheveux, soit! Mais cela dépend des physionomies... Et tu devrais au moins ramener quelques mèches... i>

Elle étendit la main, glissa les doigts sur le casque blond de Georgette, et fit retomber vers les sourcils un peu de soie dorée.

— a Tiens, tes yeux prennent tout de suite plus d'expression. »

Mais sa belle-fille eut un recul, rebroussa la bouclette d'un geste impatienté.

— oc Pierre n'aime pas cela, » dit-elle.

— « Oh! Pierre... » ricana tA^^ de Lugan.

ce Veux-tu parier que, quand il fera la cour à une femme, elle aura des cheveux jusquelà?»

Et son index coupait l'arête de son nez.

— a Mais oui, ma petite, » ajouta-t-elle devant la mine pincée de Georgette. « Tu ne connais pas les hommes. Ce qui leur plaît, c'est le changement, le contraste. Ta figure de madone lui semblait délicieuse il y a cinq ans, lorsqu'il

t'a épousée. Mais maintenant, ce qui le tenterait, c'est une figure de diablesse.

— Oh! marraine...

— Va donc voir si les actrices qu'il lutine dans les coulisses se coiffent si simplement et laissent leurs lèvres et leur peau comme le bon Dieu les a faîtes.

— Mais, justement, parce que ces femmes ont mauvais genre, il ne voudrait pas me voir les imicer. »

M™^ de Lugan haussa les épaules.

— a Ces femmes... mauvais genre..., » répétât-elle en appuyant sur les mots.

Puis elle regarda longuement Georgette, eut un singulier plissement de la bouche, et, laissant tomber le sujet avec affectation :

— a J'ai la voiture en bas. Tu viens avec moi?

— Où donc?

— Chez Murani, la modiste. Je vais essayer un chapeau pour la c première i^ de ton mari. Oh! ma chérie, un rien de velours avec une touffe d'orchidées, une merveille!... Viens, je veux avoir ton avis.

— Impossible. II faut que je promène Georges.

— Et sa bonne?

— Elle aide à l'autre aujourd'hui. Nous avons quelqu'un, ce so'r, à dîner.

— Qui donc?

— M. de Vitraye.

— Ah! Gérard... ton ancien flirt.

— Oui, M. Gérard de Vîtraye » (Georgette rougit légèrement), a Papa le voit toujours, n'estce pas ?

— Oh! il vient moins chez nous que chez toi.

Il est devenu, paraît-il, l'ami intime de ton mari.

— Pierre et lui s'entendent bien. M. de Vitraye a un goût littéraire si sûr! Mon mari le consulte quelquefois.

— Les maris sont si bêtes.

— Oh! marraine, vous me faites de la peine.

— Alors pourquoi rougis-tu ?

— Parce que je sens très bien ce que vous pensez. Je ne peux pas nier que M. de Vitraye m'ait demandée en mariage avant...

— Tu aurais bien mieux fait de l'épouser!

— Mais je ne l'aimais pas et j'aimais Pierre.

— Je sais. L'amour est aveugle! Tu as eu la bêtise d'aimer ce pauvre Essenault, c'est bien. Mais tu es forcée de reconnaître que Gérard est plus beau, mieux né, plus riche, plus intelligent.. .

— Oh! plus intelligent...

— Il ne fait pas de romans ni de pièces de théâtre, mais il les critique, et on le consulte : preuve qu'il s'y connaît mieux que les auteurs. Enfin laissons cela. Viens chez Murani. Nous conduirons Georges avenue Henri-Martin. Il jouera dans le jardin de l'hôtel. Tu le reprendras en revenant. Allons, viens! »

COUÉriENNE 29

[ORSQUE Pierre Essenault eut envoyé, par la portière du fiacre, un dernier signe de tendresse à Georgette, il s'enfonça dans Tangle de la voiture avec un sentiment, — oh! très vague, presque imperceptible, — de délivrance.

Il avait craint qu'elle n'insistât pour venir. Avait-il donc quelque chose à lui cacher ? Il s'interrogea. Non, vraiment. Cependant, les raisons qu'il lui avait données n'étaient pas sincères. Mais il n'aurait pas encore pu débrouiller ce qui l'avait fait agir ni ce qui se passait en lui. De plus en plus, l'idée de Georgette se séparait des impressions que Pierre recevait du théâtre. Ces répétitions, cette atmosphère de coulisses, ces quatre ou cinq heures passées chaque jour dans

^O COMÉDIENND

une demi-clarté poussiéreuse et fiévreuse, c'était comme une existence à part qui se fût greffée sur sa vie ordinaire. Enfoncé là-dedans, il n'était plus le même, sa personnalité changeait. Des sensations, des aspirations confuses et nouvelles, lui mettaient des frissons inattendus à fleur de cerveau, à fleur de chair. Ensuite, le grand air du dehors, la familiarité du home, la présence de Georgette, dissipaient tout cela. Mais ce dédoublement avait un charme excitant, bizarre. Pierre n'eût pas voulu Tatténuer en confondant les éléments de ses deux existences disdnctes. La présence de Georgette à la Comédie-Moderne l'eût gêné. Il n'aurait pas pu être le même avec elle. Il l'eût senti. Sa femme aussi peut-être. Quelque chose d'un peu pénible se serait placé entre eux.

Indistinctement, Pierre se disait tout cela. Et tout cela, ce n'était pas encore la vérité.

Comment pourrions-nous soutenir la théorie absolue de notre libre arbitre, quand nous avons constaté toutlechemin que notre inconscient peut nous faire accomplir dans une voie donnée avant que nous nous soyons aperçus que nous y marchons? Que de ruses il nous suggère, quels voiles il jette sur nos yeux, de quelles subtilités il tranquillise notre raison, cet inconscient qui sait si bien ce qu'il veut! Puis, quand le sentiment est devenu assez fort, quand l'acte est déjà commis intérieurement par nos volontés secrètes, alors le traître se démasque, çc laisse à nos résolutions

surprises le soin de parachever son œuvre, et à notre jugement présomptueux celui de nous en fournir les motifs.

Le fiacre de Pierre Essenault s'arrêta, comme celui-ci en avait donné l'indication avec une importance involontaire, devant l'entrée des artistes, à la Comédie-Moderne. Le jeune homme poussa la porte, d'un geste affairé, pressé. N entrait-il pas là comme un conquérant, un chef, un maître? Tout cet énorme édifice, depuis le troisième dessous jusqu'au faite, avec son personnel nombreux, n'était-il pas voué à la réalisation de son œuvre, ne palpitait-il pas tout entier de sa vie, à lui, de la vie de son cerveau ?

Sensation incomparable, surtout lorsqu'on l'éprouve pour la première fois. Pierre la recevait de chaque détail : du geste empressé de la concierge qui lui tendait ses lettres; de la suscriptîon de ces mêmes lettres :

éMonsieur Tîerre Essenault

auteur dramatique

au théâtre de la Comédie-Moderne

de son passage rapide sur le palier du premier étage, à travers des gens inquiets qui demandaient le directeur, s'asseyaient timidement pour de longues attentes, et le regardaient s'enfoncer d'un pas sûr dans le couloir des coulisses; puis

de sa courte halte dans le foyer des artistes, oîi des journalistes le guettaient pour Vinterviewer; enfin, et surtout, de son arrivée sur la scène, où le chef tapissier le consultait sur la couleur d'un meuble, où le premier rôle le prenait à part pour lui demander un ce effet d à la fin d'une tirade, tandis que l'amoureuse s'apprêtait à lui soumettre une idée de toilette, et que la voix du metteur en scène criait de l'orchestre :

— i Quand vous voudrez, monsieur Essenault !

Je vous en prie, dites-leur de commencer! Nous répéterons le un dans le décor du deux, que j'ai fait poser pour gagner du temps. Mais nous sommes en retard! »

Ce jour-là, comme Essenault descendait précipitamment les quelques marches qui, du foyer, conduisent sur le théâtre, il eut un soubresaut, le choc d'une surprise désagréable. Et il s'étonna de la brusque irritation qui s'empara de lui. Derrière la toile de fond, dans la demi-nuit grisâtre de ces limbes, parmi l'entassement des décors, il venait d'apercevoir deux silhouettes appuyées contre un praticable dans une proximité qui ressemblait à un enlacement. Tout de suite il reconnut, sous une blouse de soie sombre, le corps souple et mince de Clary de Prémor, renversé en une brisure féline sur le bras de Stainier, le principal interprète de Jalouse, L'acteur parlait à voix basse. Essenault, qui s'avançait» s'habituant à la lumière de cave filtrée de si haut, des cintres

lointains, distingua le regard de désir et de caresse donc Scainier effleurait le visage de sa camarade. Il s'approcha d'eux, d'un pas qui, nerveusement, sonna sur les planches. Mais, contre son attente, ils ne s'eflfarouchèrent pas. Clary tourna la tête, et ses grands yeux clairs aux cils noirs mirent un rayonnement dans toute cette ombre poudreuse. Sans se détacher du bras qui l'enveloppait, elle tendit la main à Pierre :

— « Bonjour, notre auteur, » dit-elle.

Son sourire découvrit l'éclat mouillé de ses dents, entre ses lèvres presque trop sinueuses, trop rouges, des lèvres attirantes et redoutables, lèvres de cruauté, de mépris et de passion. Et, brusquement, le contraste entre ces yeux de songe et cette bouche violente, dans ce visage pâle et long, d'une excessive finesse, fit sombrer Pierre dans le vertige indéfinissable qui, de plus en plus, le troublait en présence de Tactrice.

Cependant, avec presque une affectation de lenteur, Stainier ôtait son bras delà taille flexible, qui se redressa comme une liane détendue. A son tour, il serra la main de Pierre. Et jamais l'auteur n'avait encore été si sensible à son air d'aimable condescendance, à sa tranquille fatuité de beau cabotin. C'était un tout jeune homme, déjà gâté par les applaudissements. A peine sorti du Conservatoire, il avait eu la chance de rencontrer des rôles qui s'accordaient bien avec son tempérament. Sa première création fut éclatante. Ses

défauts mêmes, relevés par la critique, plurent aux femmes. Il le sentit, et se garda bien de s'en corriger. L'outrance de ses intonations et de ses gestes, tout à fait contraire à l'art, faisait pâmer d'aise les spectatrices, parce qu'il avait une voix vibrante et modulée qui les remuait, et un corps de jeune athlète, aux grâces robustes et nerveuses, qui se développait en lignes superbes lorsqu'il provoquait un rival ou se traînait sur les genoux dans une déclaration d'amour.

Mais surtout, Stainier paraissait beau dans les costumes antiques légèrement échancrés au-dessus des épaules, car son cou élevé, solide, lisse et arrondi comme une colonne de marbre, s'attachait merveilleusement à sa tête petite, coiffée et dessinée comme celle de Titus. La vanité de son faciès impérial et romain ne le quittait guère, et, sorti des planches, il promenait dans les brasseries et sur les boulevards son masque de médaille avec toute la gravité hautaine d'un César. On le devinait, dans sa propre pensée, toujours précédé de licteurs et suivi d'une garde prétorienne.

Un personnage de cette importance, qui consentait à déposer la pourpre afin de jouer un bourgeois dans la pièce d'un débutant au théâtre comme Pierre Essenault, se devait à lui-mêtne de marquer par certaines attitudes l'immensité d'une telle complaisance. Toutefois, avec un sourire bienveillant, il se déclarait satisfait de son rôle, qui contenait de beaux mouvements de passion.

COMÉDIENNE 3f

Puis, il s'amusait à Fidée de se grimer avec une moustache et une pointe de barbe, de dérouter ses adoratrices, de moderniser sa tête classique de jeune dieu.

— ce Vous ne savez pas ce que me racontait Stainier ? j> demanda Clary à Essenault.

— ce Mais, mademoiselle, 9 dit l'écrivain, ce il m'avait tout l'air de vous conter les choses les moins respectueuses du monde ?

— Oh! quant à cela, oui. Et il avait bien raison! Qu'est-ce que j'en ferais, de son respect, grand Dieu? Hein, dis donc, mon petit Stainier?

— Compte sur moi... Je ne demande qu'à t'en manquer, » fit l'acteur.

ce Ils se tutoient donc, à présent? "ù pensa Pierre.

C'était fatal. Et cela ne prouvait rien. Avec les mœurs du théâtre, ils devaient en prendre bientôt l'habitude. D'autant plus que, dans Jalouse, où ils jouaient le mari et la femme, ils se tutoyaient en scène. Essenault en ressentit une souffrance bizarre. Puis, leur tranquillité à se laisser surprendre par lui dans les bras l'un de l'autre, leur façon blagueuse d'accepter toutes les suppositions, l'exaspérait.

Dans les coulisses, ces prîvautés-là signifient tout ou ne signifient rien. On n'y attache aucune importance. Mais que Clary de Prémor s'y prêtât! -— Clary?... Non. Sylviane, la Sylviane idéale de

sa pièce! — Cela faisait vraiment un peu de mal à Pierre, a C'est à cause de Sylviane que cela me choque », se dit-il. « C'est de Sylviane que je suis jaloux. Quant à Clary, qu'est-ce que cela peut me faire qu'elle soit ou non la maîtresse de Stainier ? »

Il essayait de rire avec eux, l'esprit moins à ce qu'on disait qu'à l'inquiétude de ce qui se passait en lui-même et à l'effort pour le cacher.

— « Oui, mon cher, » bavardait Clary, c croyez-vous que Stainier se paie ma tête depuis un quart d'heure, en voulant me faire gober qu'il a été l'objet d'une tentative d'enlèvement de la part d'une princesse russe? A-t-il un toupet!... Soi-disant elle l'aurait fait venir un soir pour régaler ses invités d'un monologue de Monsieur, avec promesse de le faire reconduire au théâtre dans sa voiture. Puis une fois qu'il aurait été dans réquipage, fouette cocher! Le moujick avait le mot d'ordre... et on l'a conduit... »

Elle s'interrompit, suffoquant de rire.

— « ... On l'a conduit...

— Qui est-ce qui tait tout ce train-là? »

cria, de l'avant-scène, la voix du régisseur. « Un peu de silence dans les coulisses! Nous allons répéter la grande scène du quatre, puisque M. Essenault n'arrive pas.

— Me voici, 3> dit Pierre, qui parut sur la scène.

Il descendit à l'orchestre, pénétra dans un

des premiers rangs, souleva la housse grise, et

s'assit.

On commença. Les voix des acteurs sonnaient dans le vide énorme de la salle. Les mots les plus heureux, les tirades les plus poignantes tombaient et se perdaient dans ce silence et dans ce noir. Pierre se sentait moins sûr de sa pièce depuis qu'il ne la travaillait plus dans l'intimicë du a guignol a. Il regrettait la sécurité de ce petit abri de planches qui lui laissait oublier les spectateurs futurs, qui l'isolait du gouffre, de ce qu'il appelait avec un léger frisson d angoisse c la fosse au public }i>.

Un* jour, sur la scène, près delà rampe, il avait dit à Stainier :

— a Comme la salle paraît d'ici plus rapprochée, plus ramassée que je ne l'aurais crul Vous jouez sur les têtes de l'orchestre. Brrr! Ça doit être impressionnant ! »

Et Stainier avait répondu :

— oc Les jours de première, on dirait d'une gueule gigantesque, d'une mâchoire qui va se refermer, nous broyer!... d

Essenault se rappela ceue parole. Il se tourna, regarda les loges, sonda l'obscurité des baignoires.

Et, voulant exagérer par l'analyse sa vague inquiétude de tout à l'heure, il essaya de se faire peur à lui-même. C'était un antidote contre l'espoir immense, déraisonnable, dont souvent il s'alar-

mait sans pouvoir en modérer l'essor infini dans sa poitrine. Mais, cette fois encore, ce furent l'orgueil et la joie qui dominèrent : une joie d'enfant à laisser sa personnalité se dilater dans ce grand théâtre, à goûter l'exaltation, l'amusement de ces choses exceptionnelles, tout en se rendant compte qu'il gardait l'air très simple, sans gaucherie, sans étonnement extérieur; et un orgueil délicieux à penser que, dans quelques jours, tout ici serait foule et lumière, qu'une élite écouterait les rêves de son cerveau, et que, bonne ou mauvaise, son œuvre s'imposerait à l'attention de Paris.

Puis, intérieurement, il soulignait d'un peu d'ironie, mais pour en jouir encore mieux, certaines impressions puériles, le seul plaisir de se dire : « Je suis là... C'est moi... C'est ma pièce qu'on répète... t> Et quelque chose d'agréable, — il n'aurait pu dire quoi, — dans le seul fait d'ôter ses gants, de les rouler, de les jeter négligemment, à côté de sa canne, sur la housse grise dont était tendu le rang de fauteuils devant lui. Des riens de ce genre lui donnaient le sentiment de la réalité émouvante.

Mais, tout à coup, son espoir, ses doutes, sa fierté, ses enfantillages de sensation, tout cela disparut, s'évanouit en lui-même, ainsi qu'une fumée. Toutes ses pensées se suspendirent comme les rouages d'une horloge dont on retient le balancier. Une douceur poignante remplit le vide brusque de son âm'Ê. Ce fut immense et indéfi-

nissable comme l'haleine de la mer invisible dans une nuit très calme, très noire. Toute une harmonie confuse venue des lointains de l'être. Une suavité sans nom où son cceur s'enfonça...

Clary de Prémor venait d'entrer en scène.

Mais ce n'était plus la jeune femme sans mystère, d'une hardiesse un peu choquante, qui, tout à l'heure, riait trop haut dans les coulisses. C'était la créature de beauté fine et de geste grave, d'âme profonde et comme voilée, mourant de sa pudeur dans la jalousie et dans l'amour, dont Pierre Essenault avait fait l'héroïne de son drame. C'était cette Sylviane qu'il avait créée avec tout le feu de son imagination et de son cceur, cette fille de son rêve, pétrie de tout ce qu'il avait jamais adoré ou souhaité dans la femme. C'était la sublime « Jalouse 5>, dévorée par son tourment secret, trop fière pour l'avouer, pour faire valoir ses droits d'épouse, pour se venger, et victorieuse à la fin par le seul rayonnement de sa passion crucifiée, lorsque, — ayant sauvé la vie et l'honneur à sa rivale, — sur le cri de son mari repentant : a Si tu avais su !... » elle répond : oc Je savais tout. »

C'était cette chimère de beauté morale et physique, d'ardeur discrète, de souffrance amoureuse, que l'actrice personnifiait. Et avec une telle puissance d'incarnation que, sur la scène, Pierre Essenault ne voyait plus Clary, mais Sylviane. Souvent même, ensuite, dans les coulisses, il croyait la revoir encore. Involontairement il prêtait à M^^^ de

Prémor le charme dont il avait revêtu son hé^ roïne, — charme d'un si spécial pouvoir sur son cœur, puisque émanant à la fois de son idéal et de son œuvre. Voilà pourquoi les paroles ou les gestes discordants de l'actrice redevenue ellemême causaient à Pierre un malaise dont il ne s'expliquait pas la nature.

— « C'est trop fort! » pensait l'auteur immobile à l'orchestre, oc Me voilà tout remué par des phrases que j'ai faites... Et les entendant pour la trentième fois I Vais-je, comme le Marseillais avec la sardine, croire que c'est arrivé ? »

Il se raillait ainsi du frisson intense que certains accents de Ckry lui faisaient passer dans tout l'être. Ou bien encore, afin de rompre l'illusion, il se forçait à faire tout haut quelque remarque :

— « Voulez-vous recommencer le mouvement, Stainier? Vous remontez sur un temps froid. Ça n'est pas bon, ça laisse tomber la scène. 9

Sa propre voix ressuscitait un moment chez Essenault la personnalité réelle, aux sentiments prévus et familiers. Puis, bien tôt, l'atmosphère de son drame, que sa conception avait si fortement condensée autour de lui lorsqu'il le composait, l'enveloppait de nouveau, et toujours davantage maintenant qu'il voyait vivre d'une vie de plus en plus précise les créatures de sa pensée. Mais nulle ne lui hallucinait l'âme comme cette tragique Prémor, avec l'infini de ses prunelles et la volupté douloureuse de sa bouche.

COMÉDIENNB 4I

II y avait surtout une scène muette durant laquelle Pierre éprouvait à suivre le jeu de Tactrice un trouble qui grandissait k chaque répécition.

C'était au second acte. Un décor d'intimité, de soir. Stainier, dans le rôle du mari, ayant veillé tard pour un travail important, s'endormait sous la lampe. Sa femme entrait. Tout de suite, dès la porte, elle voyait l'attitude abandonnée du dormeur, et, le pas léger, s'approchant, elle le regardait. Ohl ce regard de Clary, disant toute la folie d'un amour que sa timidité celait à l'homme éveillé, et aussi toute la tristesse d'un doute ré* cent, encore incertain!

Ce mouvement onduleux à travers la scène cette merveilleuse émotion des prunelles, ce tou chant affaissement de tout le corps, exerçaient sur Pierre une magie délicieuse jusqu'à l'angoisse. L'ivresse toute cérébrale de son œuvre se diffusait dans ses sens par la forme vivante et troublante que l'interprète donnait à son rêve. Et il en résultait un effet d'une acuité telle que jamais le simple désir d'une femme n'avait ainsi bouleversé l'écrivain. A ce moment, la pensée d'être, dans la réalité de la vie, cet homme qui dormait, et de se réveiller, de se lever pour étreindre cette créature d'amour, là, sous cette lampe, dans ce paisible décor d'intimité, de nuit, faisait battre de fièvre les tempes de Pierre.

Puis l'impression s'apaisait, à mesure que l'ac-

cîon dramatique, en se développant, dissipait la part du songe. Sylviane, pendant le sommeil de son mari, découvrait une lettre lui certifiant la trahison. Quel effroyable déchirement! Quel combat! Se déciderait-elle pour l'accusation ou le silence, la vengeance ou le pardon ? Tout cela passait en reflets saisissants sur le visage de l'actrice. Mais le dormeur, bientôt, ouvrait les yeux. Et sa femme, d'un geste simple, les lèvres à jamais closes sur le suppliciant secret, lui tendait son front à baiser.

— € Bravo, mademoiselle de Prémor! Bravo! »

cria Essenault de sa place, m On pourra trouver ma pièce détestable, mais cette scène muette sera un triomphe pour vous, je vous le garantis!

— Vraiment? Alors ce n'est pas trop mal? »

dit-elle, en se tournant vers la rampe avec une inquiétude gracieuse.

— <t Pas trop mal!... Non, pas trop mal!... » reprit-il avec une gentille moquerie, a Mais qu'est-ce que vous faites, Staînier? Vous ne vous levez pas maintenant!

— Pardon, » dit le comédien qui, en effet, quittait trop tôt son fauteuil et s'avançait vers le trou du souffleur, ce je voudrais vous demander, monsieur, s'il n'y aurait pas moyen que Prémor jouât cela un peu plus vite ?

— Plus vite ? Avec une succession de sentiments pareils à exprimer! Mais vous n'y pensez pas! Voyons, c'est tout un drame que cette scène

COMÊDIBNNB 4)

muette. Elle vous adore, vous, son mari. Vous la trompez. Elle le découvre. Elle en meurt d'angoisse intérieurement... d'indignation aussi, croyez-le bien... Parbleu! elle n'accepte pas ça tout bêtement, car, où serait le mérite de son attitude, ensuite? Quand vous vous réveillez, et qu'elle vous embrasse, elle fait un rude effort!... Et il faut que le public le sente.

— Certainement, » répliqua Stainier. « Mais moi, je dors, je fais le mannequin pendant ce temps-là. Je serai ridicule. Et je voudrais l'être le moins longtemps possible.

— C'est cela, » grommela le régisseur à côté de Pierre, a II veut couper l'effet de Prémor. Méfiez-vous qu'il ne se réveille trop tôt, exprès, le soir de la première. Ah! là là... ce que c'est encombrant les gens qui ont du génie!

— Mais, mon cher ami, » reprit Essenault circonspect, a vous savez bien qu'un artiste comme vous ne peut pas être ridicule.

— Cependant, monsieur, ça ne manquera pas.

Songez qu'on applaudira mademoiselle au moment où j'ouvrirai les yeux, et que pour prononcer mon premier mot, je devrai attendre que le silence soit rétabli. J'aurai l'air idiot... Il n'y aura pas moyen autrement.

— Tra déri déral » murmura encore le régisseur entre ses dents, a Ce qui t'embête, mon vieux, c'est qu'on fasse un succès à Prémor pendant que tu joueras le soliveau dans ton fauteuil.

Tenezbon, monsieur Essenaulc. Cette pantomime de la petite, c'est le clou de votre pièce. »

a Âïe! » pensa l'auteur, a: C'est donc quand mes interprètes ne parlent pas que j'ai le plus de talent? »

— a Voyons, Staînier, » dit Clary, qui tenait à sa scène, a: de quoi te plains-tu ? Tu es beau comme tout quand tu dors. Les femmes ne regarderont que toi. »

Un cri du cœur échappa au cabotin :

— a Je dors appuyé sur mon bras, qui me cache en partie la figure. La moitié de la salle ne me verra pas.

— Mais prenez la position qui vous convient, Stainier ! » cria Essenault. a Vous comprenez que ça m'est bien égal. »

Pendant dix minutes, le comédien essaya des poses. Et il fit descendre Clary et les autres femmes dans l'orchestre pour avoir leur opinion. Quand on lui eut afiSrmé qu'il ressemblait à Napoléon dormant devant le feu du bivouac, la veille d'Austerlitz, il daigna sourire et parut moins mécontent.

— oc Eh bien! reprenons l'entrée, » dit la voix impatiente du régisseur, ce Et je vous en prie, Stainier, faites bien attention I Ne coupez pas l'effet de Prémor. Vous ne vous réveillez que lorsqu'elle vous frôle en replaçant la lettre. C'est bien entendu ? »

COMÉDIFNNC ^^

t A répëddon terminée, Essenault, sortant du théâtre vers les cinq heures, déjà nocturnes en novembre, héla un fiacre.

Mais, debout au bord du trottoir, il ne se pressa pas de monter, s'attardant à rouler une cigarette, le regard oblique et inquiet vers la petite porte entrouverte derrière lui sur l'obscurité d'un couloir.

M^^« de Prémor parut, — silhouette exquise de chic, quintessence de féminisme et de tentation, dans la jaquette de loutre à longue taille souple et soyeuse, le visage affiné sous la voilette, dans l'ombre du chapeau, parmi la douceur sombre de la fourrure où fleurissait un bouquet de violettes. Dès ses premiers pas, prestes et onduleux, des passants, émerveillés, se retournèrent.

Elle filait, dans la volonté évidente de ne pas apercevoir Essenault.

L'écrivain courut à elle :

— q: Vous me permettrez bien de vous reconduire, mademoiselle?

— Merci... Non... Je ne rentre pas chez moi.

— Cependant...

— Je vais à deux pas. Je préfère marcher. »

Il y avait une nuance d'impatience dans le refus de Clary. Pourtant, le désappointement fut si intolérable pour Pierre qu'il ne put se retenir d'insister :

— ce C'est que... j'aurais eu quelque chose à vous dire... à propos du rôle. Ne pourriez-vous alors m'accorder un moment d'entretien, chez vous, avant la répétition générale?

— Demain, nous pourrons causer au foyer pendant qu'on pose le décor du deux, ce qui est toujours si long.

— Au foyer, vos camarades sont là, qui bavardent, qui rient...

— Mon Dieu, » dit Clary, les sourcils élevés, la bouche malicieuse, oc nous faudra-t-il tant de recueillement? En ce cas, nous irons dans ma loge. »

Elle le quitta, s'éloigna lentement, et, d'un mouvement imperceptible, s'assura que le fiacre emportant l'auteur avait tourné le coin de la rue, vers le boulevard. Alors elle tendit deux sous à un gamin.

COHÊDIENNB 47

— (ï Appelle-moi une voiture, d En montant elle dit au cocher :

— a Allez jusqu'au bout de la rue, tournez à gauche et arrêtez-vous. »

Vers l'angle opposé à la direction qu'avait prise Essenault, Stainier attendait. Il ouvrit la portière.

— <K Quelle adresse?

— Chez moi. »

Quand il eut indiqué la rue de l'Arcade et se fut assis à côté de l'actrice, Clary ajouta :

— ce Et tu descendras avant. Je ne veux pas qu'on te voie m'attendre, pendant que je monterai donner une excuse à ma mère.

— Ta mère ?... Voyons, ma petite Prémor, c'est donc sérieux, cette blague?

— Absolument.

— A quel bureau de placement Tas-tu trouvée, cette mère-là? Combien lui payes-tu par mois pour avoir l'air respectable?

— C'est bête ce que tu dis, Stainier. Et tu sais, » continua-t-elle avec un regard de volonté qui démentait la légèreté rieuse de sa voix, a si tu ne m'obéis pas complètement, si tu essayes de déranger mon plan d'existence, avec ton sansgêne et tes farces, je te plaque bien vite, mon petit... C'est fini nous deux!

— Fini?... » répéta-t-il tout bas. a Fini avan. d'avoir commencé alors ? »

Il glissait un bras autour de sa taille, l'attirait

vers lui, sans force, même pour plaisanter, dans le vertige de désir où le jetaient ce premier têteà-tête et la promesse qui s'accentuait sous le cinglement léger d'une menace.

Clary se dégagea vite d'un baiser qui s'affolait.

— a Tu ne devinerais pas, » dit-elle, oc qui m'attendait à la sortie, qui voulait à toute force me reconduire ? »

Stainier n'écoutait pas, ne répondait pas, absorbé dans une caresse des yeux, tout près des désirables lèvres.

— oc Tu ne m'entends seulement pas, » fit Clary en le repoussant, oc Ne sois pas absurde... Écoute... Eh bien, je vais te le dire : c'est Essenault.

— Fichtre! » dît l'acteur, en se rencognant, vexé, a II va bien, notre petit auteur!

— Je crois qu'il en tient pour moi, » reprit la coquette Prémor, ravie de faire joujou avec cette passion soupçonnée qui lui était indifférente, et de s'en servir pour aguicher l'autre, pour attiser le feu devant lequel il lui plaisait de faire ronron, comme une chatte voluptueuse.

— oc Oh! ne te monte pas la tête, » s'écria Stainier avec une certaine aigreur, oc Essenault se ficherait de toi, ma belle. Il te trouverait peut-être bonne pour s'amuser un peu entre les répétitions, Mais il est fou de sa femme, c'est connu de tout Paris.

— Dis donc, espèce de malhonnêtet... »

Clarjr suffoquait.

* — « S'amuser de moi entre les rëpëcitionsl... Tu vas descendre tout de suite... Et me lâcher un peu le coude... J'en ai assez de tes insolences, x»

Elle frappait contre la vitre pour faire arrêter le fiacre. Stainier lui saisit le bras, esquiva une gifle, qu'il cueillit au vol en attrapant la petite main rageuse, et finît par calmer sa camarade, assurant que la jalousie seule lui avait fait dire des sottises.

Elle bouda un instant, puis ses lèvres aux coins retroussés eurent un singulier sourire. Quelque chose d'inquiétant passa dans ses grands yeux clairs, que Fombre faisait noirs.

— a Tiens, tiens! » murmura-t-elle. « Il aime tant sa femme que ça?... Alors ça pourrait être drôle.

— Ne sois pas mauvaise pour moi, Clary ! »

gémit Stainier, que Fénervement rendait plaintif.

— oc Un type impayable, cet Essenault, » reprit l'actrice, a Un gobeur, pour sûr. Il prend la vie comme un dévot la messe. II doit toujours croire que c'est arrivé.

— Ah! s'il t'intéresse tant que ça, bonsoir! » cria Stainier hors de lui, ouvrant la portière du fiacre en marche.

Ce fut au tour de Clary de le retenir, cramponnée à son pardessus. Elle n'eut pas de peine à lui persuader de rester.

fO COMÉDIENNE

Mais on atteignait la rue de rArcade.

— <L Va, maintenant, mon chéri, » dit-elle tendrement, a Je te rejoindrai dans cinq minutes.

— Où cela?

— Devant la grille de la Chapelle Expiatoire. Et nous irons dîner ensemble. Ça sera gentil comme tout, x»

Sur le palier d'un quatrième étage, M"® de Prémor s'arrêta, tira ses clefs de sa poche. Mais la porte s'ouvrit d'elle-même. Une maigre silhouette, vêtue d'une robe simple d'étoffe sombre, une douce tête aux bandeaux gris, apparurent dans la clarté d'une petite lampe à main.

— oc Je t'ai entendue monter, mignonne, » dit W^^ Prémoret.

Pui, avant même que sa fille eût traversé l'étroite antichambre :

— a Eh bien! cette répétition, ça a-t-il bien marché ?

— Je n'ai pas le temps de te raconter maintenant, mère. Je viens seulement te dire de ne pas m'attendre pour dîner.

— Ah!

— Oh ! ne prends pas cet air grave! Je ne suis pas perdue pour ça. C'est Juliette Castreuil qui est venue me chercher au théâtre. Elle a des ennuis. Elle voudrait causer avec moi.

— Juliette?... Pourquoi n'est-elle pas montée?

— Elle est rentrée de son côté. Je vais la re-

COMÉDIBNNB fl

joindre. Maïs tu n'as pas Taîr de me croire... Tu deviens soupçonneuse, ma pauvre maman.

— Mon Dieu, ma petite Claire...

— Appelle-moi donc Clarjr, comme tout le monde. »

Sur ce mot, prononcé avec impatience, la jeune fille entra dans sa chambre. Deux bougies, qu'elle alluma de part et d'autre d'une glace, au-dessus de la toilette, éclairèrent la mesquinerie de cette pièce : le petit lit de pensionnaire, les chaises dépareillées et fanées, le dessus de la cheminée en fouillis, et des robes accrochées sous une planche, autour de laquelle un rideau, qui glissait sur une tringle, n'avait même pas été tiré.

Debout devant le miroir, la silhouette élégante de l'actrice se détachait en contraste sur ce fond de négligence et de pauvreté.

— a Ah ! 30 dit la mère qui l'avait suivie, « je ne t'en voudrai jamais, quoi que tu fasses, tu le sais bien. Mais j'ai tant souffert de la vie et des hommes!... J'ai expié si cher mes premières imprudences!... C'est un peu de mon expérience que je voudrais te donner. »

Le rire de Clarjr éclata en une claire musique de jeunesse et de vraie gaieté.

— a Ton expérience?... Ah! ma bonne petite mère!... Autant crever de chagrin et de misère tout de suite, alors!.,. Autant mettre un peu d ordre dans ce taudis, se résoudre à y passer le reste de nos jours... Ton expérience, maman chérie?...

f3 COMÉDIBNNB

Mais c'est celle du dévouement, du désintéressement, de l'amour soumis, aveugle, fidèle... C'est l'expérience du mouton qui a toujours offert son dos pour être tondu... Non merci, je comprends la vie autrement, moi.

-— Mais, justement... C'est parce que je veux te préserver des pièges...

— Toi, me préserver?. . . Candeur charmante !.. . Mais tu recommencerais l'existence que tu te ferais rouler encore. Tu as du cœur, et je n'en ai pas... Tu estimes les hommes, et je les méprise. Tu crois qu'on les conquiert par la décence et par la loyauté; moi, je suis sûre qu'on les mène par le mensonge et par... Enfin, ne t'inquiète pas, maman. J'ai ce qu'il faut pour réussir. i>

En parlant ainsi, les bras levés pour arranger sa coiffure, la taille cambrée, et des étincelles dans les froides aîgues-marines de ses yeux, elle semblait merveilleuse de hardiesse et de beauté.

— a Bah ! » murmura M™® Prémoret, « tu aimeras à ton tour, et alors tu feras toutes les bêtises... »

Clary souleva les sourcils, abaissa les paupières et haussa les épaules.

Puis, d'un mouvement très joliment câlin, elle enveloppa sa mère des deux bras.

— ce Va, ta fille leur fera payer cher, aux hommes, le mal qu'ils t'ont fait. Et nous serons riches, si j'exige seulement un louis pour chacune de tes larmes.

COMÉDIENNI f)

— Taîs-toi, je ne mangerai pas de ce pain-là.

— Oh! ce sera honnête... Y aura le mariage avec... Si tu crois que je ne leur prendrai pas tout ce qu'ils peuvent donner I

— Tu m'épouvantes... » dit la mère.

Elle étreignit sa fille comme elle eût fait d'un fils partant pour se battre. Et qui eût observé cette scène aurait trouvé quelque chose d'un peu comique à la fois et de touchant dans ces inquié^ tudes de poule ayant couvé un œuf d'aiglonne; dans les alarmes de cette pauvre créature effarée, de cette évidente vaincue de la vie, pour cette jeune conquérante, si bien armée de son audace et de sa redoutable beauté; dans les conseils surtout que le timide effarement de la première voulait donner à la froide lucidité et à la volonté, inflexible déjà, de la seconde.

Pour prendre un bijou dans un tiroir, Clary, avant de sonir, passa par le salon. Sa mère trottinait après elle, tenant haut la lampe, afin de mieux l'éclairer. La lumière joua sur des plis de satin aux tentures, sur des moulures dorées à l'angle des consoles, sur l'intensité de vie et de couleur d'un tableau de maître, d'un superbe portrait de Clary en costume de gîpsy.

Après la misère de la petite chambre, ce salon, c'était l'élégance, le luxe. La jeune fille, en y pénétrant, eut comme un léger soupir d'aise, une dilatation inconscience des poumons dans une atmosphère plus respirable. La mère, au con-

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traire, rednc son souffle, marcha sur la pointe des pieds.

Combien, pour la modeste femme, le confort d'un intérieur bourgeois, avec de l'acajou dans les chambres à coucher, eût semblé préférable à cette somptuosité qui la gênait, dépaysait sa simplicité dans une pièce, tandis qu'à côté la nudité des autres lui faisait revivre à perpétuité le long dénuement de sa vie!

Mais les premiers succès de M^^« de Prémor, le premier argent gagné, avaient eu cet épanouissement spécial. Tout avait passé dans ce salon, dans ce décor d'apparat, — sans compter ce qui n'était pas encore payé. Quant au portrait, bien qu'il eût été offert par le peintre, — un des plus célèbres de ce temps, satisfait de reproduire un pareil modèle, — les petites amies du Conservatoire y voulaient découvrir la première négociation amoureuse que Clary eût traitée, a Et, x> disaient ces langues affilées, a ça ne compromet pas beaucoup la vertu de Prémor, car, on peut s'en fier à elle, elle l'a payé le moins cher possible. »

— « Ah! ton salon », fit observer M™« Prémoret, « je l'ai nettoyé à fond aujourd'hui, j'ai tout astiqué. Tu en seras contente quand tu le verras demain au jour.

— C'est gentil, ça, maman.

— D'autant plus gentil que tu sais ce que j'en pense. Épousseter ces fanfreluches qui coûtent

COMiDIBNNI ff

les yeux de la tête, et ensuite m'en aller repriser tes draps qui sont encore revenus en loques du blanchissage... Avec deux, j'en ai fait un. Sais-tu, mon petit chat, que tu vas n'en plus avoir?

— Avant que celui-là soit usé, je coucherai dans la dentelle.

— Mais quand tu te serais contentée, pour ce salon...

— Ce salon, c'est de l'argent placé à Aille pour cent. Crois-tu que je l'ai meublé par amour de l'art? C'est une affaire.

— Une affaire?... de jeter son argent par la fenêtre, d'acheter des bibelots, des ilailas, quand on n'a pas le nécessaire. Tu n'as pas d'ordre, mon pauvre poulet!... Ni de goût, voyons... Tu passes de toutes ces splendeurs dans une vraie chambre de bonne...

— Je passe bien des splendeurs de la scène dans la saleté des coulisses. Est-ce que l'existence n'est pas une comédie ? j)

Cependant la jeune fille avait agrafé à sa ceinture un paquet d'objets en or réunis par une chaîne; une petite glace, une bourse, un portemine, une boîte à poudre de riz, un flacon.

Elle boutonnait ses gants. Elle était prête. Elle partit.

Après avoir fermé la porte derrière elle, M™« Prémoret rentra dans la salle à manger.

Sous la suspension de bazar en porcelaine rose, éclairant la toile cirée blanc jauni qui figu-

raie mal le damassé d'une nappe» deux couverts attendaient. M™« Prémoret n'enleva pas celui de sa fille, pour garder l'illusion de cette chère présence. Elle s'en alla dans la cuisine, puis revint avec deux escalopes de veau nageant dans une sauce un peu longue. Elle en mit une sur son assiette. Mais elle n'y toucha pas tout de suite. Elle contemplait cette viande grisâtre et délavée, comme si elle y eût aperçu la solution de quelque mélancolique problème. A la fin, elle prononça presque tout haut :

— « Certainement, ça n'est pas une vie pour cette enfant. Mais qu'est-ce que je ferai, moi, si elle cesse d'être honnête? Je ne suis pas de ces mères qui acceptent... Et de ne plus vivre près d'elle, je sais bien que j'en mourrai!... t>

Alors M™* Prémoret se mit à essuyer des larmes, qui revenaient dès qu'elle était parvenue à les sécher...

L'escalope refroidit. Elle ne la mangea pas.

Pendant ce temps, Clary, détachant une huître avec une petite fourchette à trois dents, et riant à Stainier, assis à côté d'elle sur le divan d'un cabinet particulier, disait, avec des pétillements d'orgueil et de lasdveté dans ses yeux clairs :

— a Oui, mon cher, je suis comme ça : je veux donner pour rien à un camarade qui me plait ce que je ferai payer aux autres de leur or, de leur nom... et peut-être bien de leur sang.

COMÉDIENNE fy

Oh I si tu savais comme je serai féroce avec les hommes!

— Ne te gêne pas, ma belle. Du moment que tu fais exception pour moi...

— Oh ! pour toi... Tant que tu ne te conduiras pas lâchement, bassement...

— Va toujours... Je ne suis pas venu ici pour boire du lait. »

Par crânerie, l'acteur ripostait sur un ton de blague. D'ailleurs, comme Prémor parlait d'une voix gamine, dans l'éblouissement d'un sourire de nacre et de pourpre, il se laissait enivrer, il voulait croire qu'elle plaisantait. Pourtant, il regrettait de la trouver si sceptique dans le tête-àtête. Beaucoup plus sentimental que la jeune fille, il eût préféré des phrases tendres ou de langoureux silences. Puis, tandis qu'elle grignotait de tous les plats avec un évident plaisir, lui, n'ayant faim que d'elle, s'exaspérait de la lenteur du dîner, des entrées fréquentes du garçon.

A un moment, comme ils étaient seuls, il lui demanda, les lèvres à son oreille et les yeux humides :

— a Tu m'aimes, dis? »

Elle éclata de rire.

— a Autant que tu m'aimes, toi.

— Mais je t'adore. »

Elle riait toujours.

— ce Tu ne me crois pas, Clary?

— Oh! si... Tu te crois bien toi-même.

f8 COMÉDIENNI

— Méchante!... Ne ris p^s comme ça... Tu me fais mal... Je t'aime.

— Autant qu'un homme peut aimer. j> Stainier se recula d'un mouvement rageur.

— Q[ Ah çà ! qu'est-ce que tu en connais, de l'amour des hommes ? Veux-tu me persuader que tu as déjà tant d'expérience? Je n'ai pas la prétention d'être le premier, avec toi. Cependant je n'ai jamais voulu écouter tout ce qu'on raconte... »

Elle appuya sur lui un regard méprisant.

— « Tiens, » dit-elle, « tu commences déjà.

C'est bien masculin, cette petite façon d'insulter une femme en se cachant derrière les autres... Puis cette précaudon de diminuer à l'avance le don qu'elle peut vous faire... Faut toujours sauvegarder sa responsabilité, n'est-ce pas?

— Ma responsabilité!... » s'écria Stainier. « La sauvegarder!... Avec toi!... Tu vas voir comme tu te trompes. Je ne demande pas mieux que de t'épouser. Écoute, Clary, c'est sérieux, Veux-tu être ma femme? » - : ,

Une demi-heure avant, il n'y songeait pas.

Mais il se grisait peu à peu, s'affolait au contact, aux regards, aux résistances, à la provocante ironie de cette adorable fille. Rapidement d'ailleurs il se dit en lui-même : a Elle n'a pas le sou, mais elle a de l'avenir. Je ne risque pas grand'chose. Et, contre sa damnée coquetterie, il y a le divorce. »

COMÉDIENNE fÇ

Mais si, tout à l'heure, la belle Prémor avait ri quand il lui parlait d'amour, ce fut bien pis lorsqu'il eut prononcé le mot de mariage. Cette idée parut infiniment plaisante à l'actrice. Et la gaieté dont elle vibra était si capiteuse que le jeune homme, malgré sa volonté de se âcher, roula un peu plus avant dans l'abîme délicieux du désir.

a C'est qu'il se croit très généreux ! » dit-elle tout à coup, c II s'imagine positivement me faire une grâce. »

Elle s'égayait de plus belle. Le dépit et la passion soulevèrent Stainier. Il étreignit des deux bras cette taille souple qu'amolUssait encore le rire, et écrasa sous un baiser la moquerie de la bouche.

Clary de Prémor se dégagea. La limpide clarté de ses yeux ne s'était voilée d'aucune ombre voluptueuse. Elle semblait à l'abri du trouble qui émanait de sa personne. On eût dit une de ces fleurs aux parfums violents, lis ou tubéreuse, qui gardent leur raideur et l'orgueil de leur blanche couronne infléchie parmi les mortelles ivresses qu'elles exhalent.

Stainier eut un mouvement de recul. Il croisa les bras, regarda Clary en silence. Ses yeux et son visage prirent leur expression du rôle de Néron quand le tyran, ordonnant à Junie de congédier Britannicus, dit avec menace :

Madame, en le voyant, songe:^ que je vous vois*

6o COMÉDIENNE

Il essayait de la fascination, du reproche muet, menaçant, faisant comprendre à l'insensible fille combien elle était criminelle, — imprudente peut-être! — de jouer avec une si farouche passion. Il l'impressionna moins qu'il n'espérait. Pourtant elle cessa de rire. Elle eut ce petit pincement au cœur qu'elle éprouvait quand son camarade jouait les grandes scènes tragiques, — pauvre frisson par où seul sa nature froide avait eu l'intuition de l'amour. Elle trouvait alors à Stainier un visage sublime. Les yeux pâles du cabotin, d'un bleu furtif et glacial, absolument dépourvus de pensée d'ailleurs, la pénétraient d'une blessure aiguë, délicieuse et intolérable. Leur dureté morne soulevait en elle des ondes de sentiments confus. Toutes les exagérations, tout l'artificiel de l'amour au théâtre ^e condensaient pour elle dans la fixité insoutenable de ces prunelles. Les yeux de Stainier, quand ils regardaient ainsi, c'étaient des miroirs où passait le reflet des passions royales, impérieuses et mortelles que, tour à tour, ils avaient exprimées.

Clary en subit le pouvoir. Elle inclina la tête dans une langueur soudaine. D'un geste lent, — geste d'offrande et d'aveu, — sa main chercha celle de son ami.

Il la reprit dans ses bras. Il continua par des paroles troublantes l'œuvre de ses yeux. Et cette fois, sous son étreinte, il ne rencontra plus

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la révolte raidie ni la convulsion irritante du rire...

Un moment plus tard, il aurait donné quelque chose pour Tentendre rire encore. Car, tout fier, tout enivré de sa victoire, il aurait voulu découvrir dans l'exaltation joyeuse de Clary des motifs accessoires d'encouragement à sa propre fatuité. Quelque confusion, féminine sinon virginale, n'eût pas été non plus pour lui déplaire. Car, sans être sujet à la jalousie rétrospective, il voulait croire que Clary en était à son premier amour, si elle n'en était pas à sa première expérience. Mais l'actrice fut simplement maussade. Leur soirée finit gauchement. Ils n'avaient été à l'unisson qu'une seconde, pendant le rapide éclair de désir chez la jeune femme. Et elle se disait, avec un désappointement rageur, q»- .<; désir si vite éteint, retombé sur lui-même . évanoui dès qu'à l'illusion se substituait la réalité, serait peut-être tout ce qu'elle connaîtrait jamais de l'amour. Elle en voulait à Stainier de l'insuffisance irrévocablement attestée en sa propre nature.

Elle était jalouse de sa joie, dont elle trouvait le rayonnement grossier. Toutefois elle lui eût dit les plus cruelles ou les plus cyniques choses, excepté de lui avouer qu'elle n'avait pas partagé cette joie.

Dans la voiture, comme il ramenait M^^^ de

Prcmor chez elle, Facteur reparla de mariage. Ce fut l'occasion qu'elle saisit pour enfoncer au cœur de son amant une pointe aiguë comme celle dont, secrètement, elle saignait.

<i Tu tiens donc absolument à ce que je te le dise? ]» fit-elle méchamment, ce Mais crois-tu que je consentirais à épouser un camarade? Non, je ne me vois pas dans ce rôle-là, quoique je les aie tous appris au Conservatoire. Je ne m'aperçois pas à un cinquième étage, avec de la marmaille et une bonne à tout faire, pendant que mon mari pioche ses attitudes devant l'armoire à glace. Pour vous autres hommes, le théâtre peut être un but. Pour nous, femmes, il n'est qu'un moyen.

— Mais je réussirai, Clary. Toi aussi. Quand nous serons célèbres, nous ferons des tournées, nous gagnerons des centaines de mille francs.

— Et jusqu'à ce que nous soyons célèbres?

— Bah! ça ne tardera pas. Tu vas voir, avec Jalouse.

— Oh! une pièce d'Essenault! » fit Prémor dédaigneusement, a Si c'était de Dumas ou de Sardou...

— Mais nous en jouerons, du Dumas et du Sardou.

— Jamais je n'épouserai un camarade, répéta l'actrice avec décision.

— Mais pourquoi?

— Si je me marie, mon cher, ce sera pour être une femme du monde. Et si je ne me marie pas.

COMÉDIBNNB 6)

je veux plus d'argent que toutes les tournées d'Amérique ne m'en feraient gagner. L'argent, vois-tu, il n*y a que ça de vrai.

— Et l'amour? » demanda piteusement Stainier.

ce Oh ! ça », dit Clary avec un bizarre sourire, « j'ai reconnu que ça ne me suffit pas. »

64 COMÊDIBNNB

?E lendemain, à la répétition, en jouant ses scènes d'amour et de jalousie avec Stainier, Clary se sentit reprise. La magie des planches, l'entraînement de son art^ la puissance de l'illusion, la volonté d'incorporer les frissons dont sa voix experte vibrait, momentanément firent de la comédienne une amoureuse.

Stainier fut ébloui de cette flamme. A son tour, il s'emballa. Il se haussa jusqu'à son rôle. Il éprouva, il exprima la passion.

Tous deux, sur les planches, furent vrais pendant une heure, — ce qu'ils n'étaient pas dans la vie. Ils s'aimèrent autant qu'ils se le dirent. Leurs sentiments égalèrent leurs paroles. Leur cabotinage créa leur seule et passagère loyauté.

COMÉDIBNNB 6f

Car si l'amant était plus sincère dans le désir de la volupté, il ne Tétait pas dans la tendresse. Son cœur, dévasté d'amour-propre, desséché de dédain et de septicisme passionnels, ne pouvait concevoir cette belle folie généreuse qui fait que, littéralement, un être se donne à un autre. Ce qui l'attachait à Ciary, c'était une soif charnelle et une excitation vaniteuse. L'intérêt aussi. Plus il y songeait, plus il trouvait habile d'épouser cette artiste d'avenir, dont il formerait, — croyait-il, — le talent. Ce serait une mise en exploitation sous couleur d'inspiration, de direction géniales.

Si elle ne devenait pas son associée, il lui souhaitait plutôt l'insuccès.

Mais tous ces calculs, cette secrète hostilité contre la femme désirée, comme aussi, chez Clary, la rancunière amertume restée de son désappointement sensuel, fondirent à la chaleur de la scène, se dissipèrent au souffle de passion qui faisait vivre d'une vie intense les personnages créés par Essenault.

Le directeur du théâtre, qui assistait à cette répétition, ne reconnut plus l'œuvre un peu subtile et languissante qui, tout récemment, l'inquiétait. Les deux protagonistes faisaient jaillir ce qui palpitait sous les mots. Ils donnaient enfin à la pièce sa physionomie véritable.

— « Bravo ! . . . Très bien ! ... Mais vous avez donc modifié quelque chose? » dît celui que les jour-

naux qualifiaient de oc jeune et intelligent. » Et il se tourna vers Essenault. a Cela marche plus rondement. On ne sent plus de longueurs. Vous avez donc fait des coupures? »

L'auteur, enfoncé dans son fauteuil, resta muet. Il n'aurait pas été plus pâle s'il eût assisté à l'écroulement de sa pièce.

Sa pièce! Ahl il n'y songeait guère pour le moment. La fièvre de la mise en scène, Tétreinte de l'anxiété, l'espoir du succès, sa fierté toute neuve et toute naïve d'auteur, rien ne subsistait de tant de préoccupations qui, hier encore, lui paraissaient les plus importantes du monde. Il écoutait, il regardait Clary et Stainier, qui s'aimaient si évidemment devant lui. Et peu lui importait que leur amour prît le langage et les gestes de sa propre illusoire création. La réalité lui en apparaissait trop saisissante. Mais pourquoi cette réalité lui causait-elle une douleur inattendue, intolérable, une sauvage exaspération?... Aimer Clary? Est-ce que, lui, Pierre, aimait Clary? Est-ce que cette chose déconcertante, vertigineuse, redoutable, survenait dans son existence? Est-ce qu'il faisait à Georgette cette injure?

Georgette!... Il prononça intérieurement ce nom. La personne de sa femme, toujours présente au fond de lui depuis tant d'années, s'évoqua instantanément. Et, déjà, elle lui parut un peu différente... Oh! très peu... A peine moins

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touchante, moins tendre, moins chérie... Et pourtant comme entrevue à travers une atmosphère trouble, comme sortie de leur absolue communion, un peu étrangère, un peu adverse, armée déjà par le tort qu'il songeait à lui faire, par la souffrance qu'il risquait de lui infliger.

Comme c'était léger cette déformation de la physionomie familière! Légère aussi était la défaillance de sentiment qui causait cette première déchéance. Car ce n'était pas Georgette qui changeait dans le cœur de Pierre : c'était le cœur de Pierre qui modifiait sa vision de Georgette. Et pourtant le mari s'en autorisa pour concevoir contre la compagne longtemps adorée un peu d'amertume agressive. Aurait-elle, seule, la prétendon d'exiger une fidélité à laquelle l'homme le plus scrupuleux, le plus honnête ne se croie pas tenu? Serait-ce la tromper que de flirter avec une cabotine? L'en aimerait-il moins? En luimême, il répondait cette banalité paradoxale de la conscience masculine : c: Au contraire! d

Déjà, pourtant, il l'en aimait moins, — par la seule pensée qu'il en avait eue, par la querelle secrète qu'il lui cherchait, avant même que Georgette eût été effleurée d'une inquiétude, avant qu'elle eût pleuré. Déjà il lui en voulait des larmes qu'elle verserait un jour.

D'ailleurs, il n'avait pensé à elle que pour une courte et confuse révolte. Maintenant il s'absorbait de nouveau dans sa jalousie contre Stainier.

68 COlltDIENNB

Chaque intonation nouvelle de Clarjr, chaque geste par lequel elle se donnait mieux que la veille, le torturait. Plusieurs fois, il la reprit d'un ton dur, lui reprochant de déformer la scène, de substituer une interprétation de fantaisie aux traits arrêtés entre eux du caractère de l'héroïne. Une fois même, après un élan de passion qui lui fit un mal plus aigu, il eut un mot brutal.

— a Méfiez-vous de vos impulsions, mademoiselle de Prémor. Ma Sylviane est une femme éprise et jalouse, mais fière et chaste. N'en faites pas une courtisane I »

Le fin visage blanc de Tactrice rougit violemment. Stainier eut un « oh I :» à peine contenu et prit son masque de Néron. Le directeur, stupéfait, se tut. Un étonnement gêné régna parmi les silhouettes grises éparses dans la pénombre de la salle et aux abords de la scène.

M^^« de Prémor acheva l'acte avec un air guindé.

Essenault se leva, traversa les planches, qu'etir vahissaient les machinistes. Il monta l'escalier des coulisses sans rencontrer aucun de ses interprètes. Dans le foyer, il les trouva qui se groupaient et chuchotaient, tournant contre lui des épaules hostiles.

— a Mademoiselle, » dit-il à Clary, « vous savez que J'ai à vous parler. Voulez-vous me recevoir dans votre loge? »

Avec un regard vers ses camarades et un sou-

COMfDIENNB

rire qui voulaient être insolents pour lui, la jeune fille se décacha lentement, le précéda vers le couloir.

— « Excusez-moi, » dit-elle, la voix froide, en poussant une porte, dans un angle noir qu'envahit un flot de jour, « on ne m'apportera mes tentures que demain. »

La petite pièce, en effet, était nue, sans rideaux, sans portière, sans volant d'étoffe autour de la toilette. Une housse couvrait le divan. Un grand paravent replié se dressait contre le mur, dans un coin.

Elle prit une chaise, laissant le divan à Essenault, sans se placer auprès de lui. Ses longs yeux clairs aux cils sombres se voilaient à demi, dédaigneux. Un pli vexé accentuait l'étrangeté de sa bouche. Malgré tout, elle manquait de hauteur. Sa petite âme toute frivole et en surface, vulgarisée par un unique désir de luxe, ne mettait pas de flamme sous ses beaux traits. Mais son corps souple dans la soie onduleuse, et l'irritante sensualité de ses lèvres, faisaient souhaiter éperdument de la saisir, de l'étreindre, presque de lui faire mal.

Tout de suite elle attaqua Essenault, vraiment furieuse contre lui, ne se rendant pas compte, malgré sa finesse, de l'exaspération jalouse qui avait rendu l'auteur agressif.

— flc Si c'est pour me faire des observations dans les termes de tout à l'heure que vous avez

désiré me parler, je vous serais obligée, monsieur, de ne pas commencer, de ne pas me forcer à vous prier de quitter ma loge. »

L'instinct des intonations justes changea presque en dignité l'aigreur de cette phrase. Essenault crut voir la belle fierté dont il animait sa Sylviane. Ce qu'il y avait de littéraire dans sa passion se plut à la boutade de l'actrice.

— a Je vous fais toutes mes excuses, » dit-il. a Ou, plutôt, je n'en ai qu'une à vous présenter. Mais elle esc si sérieuse... 3>

Il s'arrêta. Il la regarda. Elle vît l'ardeur troublée de ses yeux et se rappela l'impression qu'elle avait eue, la veille, quand il insistait pour la reconduire, debout à la portière du fiacre. Elle comprit.

— a Mais, » reprit-elle, a je n'admets pas...

— Voyons, » murmura Pierre, a vous vous doutez bien de ce que j'ai à vous dire?... »

Elle se raidit davantage.

— a Je préférerais ne pas l'entendre. »

Au fond elle était flattée, car elle remarquait maintenant l'émotion du jeune homme. Est-ce qu'il éprouverait pour elle un sentiment véritable?... Les auteurs qui lui avaient confié déjà quelques rôles, — dans sa courte carrière depuis sa sortie du Conservatpire, — lui avaient fait une cour plus cavalière. Et elle avait aussi rencontré ceux qui, redoutant par système toute liaison avec leurs interprètes, la traitaient avec une cour-

COBIÉDIBNNB Jl

coisie froide, la tenaient à distance. Mais elle n'avait pas encore eu la satisfaction d'en intimider un seul.

Elle constata d'autant mieux k quelle profondeur celui-ci était atteint, par la gaucherie avec laquelle il essaya d'assumer l'assurance, la familiarité.

— ce Allons, D dit Essenault en se levant pour lui prendre la main, <c ne soyez pas méchante, Clary... Ne me boudez pas. Venez vous asseoir près de moi. d

Il affectait une légèreté de ton, mais sa voix, ses doigts tremblaient.

— a Je vous aime tant!... Si vous saviez...

C'est à la fois, pour moi, une joie et une souffrance de vous voir jouer ma Sylviane. Tout ce que j'ai rêvé de charme féminin en composant ce caractère, et la beauté un peu étrange dans laquelle je l'incarnais, vous les réalisez, vous les dépassez... Oui, cette Sylviane que j'ai créée avec tant de prédilection, me plait mieux encore depuis que vous la faites vivre...

— C'est pour cela que vous m'avez reproché d'en faire une courtisane?...

— Ah! Tenez, j'étais fou... J'ai cru voir... Dites-moi que c'était le rôle seulement qui vous emballait... Je ne pouvais pas le croire... Si c'était le rôle seulement, c'était trop beau !

— Que vouliez-vous donc que ce fût? »

Elle eut un tel étonnement dans ses larges et

claires prunelles, semblables à de l'eau où joueraient des.ombreSy qu'Essenaulc sursauta dans la délivrance de son inquiétude évanouie.

— a Était-ce absurde? Je m'imaginais que vous pourriez aimer Stainier. Une femme comme vous!... Ce cabotin! ce bellâtre! »

Clary se mit à rire, sans aucune gêne, et point vexée, même en secret. Évidemment, Stainier lui était inférieur, puisqu'il n'avait pas pu la maintenir dans cette griserie d'amour oîi elle se haussait de si bonne volonté. Les planches quittées, elle retrouvait le frisson désappointé d'hier soir. Elle retombait à son indifférence foncière, à l'inertie de cœur et de sens qu'elle secouait seulement dans l'exaltation intellectuelle de son art ou dans l'excitation d'un caprice, avant qu'il se réalisât. Elle n'eut donc pas cette involontaire protestation des femmes dont on attaque l'amant, ec qui le défendent au risque de se compromettre. La franchise de son rire rassura Essenault. Mais elle riait de lui autant que de l'acteur. C'était si drôle, cette jalousie d'abord très clairvoyante, puis aussi prompte à prendre le change, à se dépister elle-même! Et c'était si amusant de se moquer à la fois de Stainier et d'Essenault, comme elle fit en répondant :

— « Ah! le pauvre garçon, s'il vous entendait, se gonflerait-il! Il prendrait sa tête d'Hernani, — vous savez, le lion superbe et généreux! » (Elle pouffa.) oc Non, mais vous m'y faites songer...

Est-ce qu'il aurait eu la même idée que vous? C'est vrai que j'ai mis plus de chaleur dans mon jeu... Et il s'est peut-être figuré... Car, de son côté, il a monté joliment la scène. »

Elle riait de cette façon hardie de présenter la vérité sous forme de supposition, et de la rendre invraisemblable par cette mensongère franchise.

— « Oh! lui, T> s'écria Essenault, « qu'il soit amoureux de vous, c'est fatal, cela ne fait pas l'ombre d'un doute. Mais vous, je vous en prie, vous... dites-moi que vous ne l'aimez pas!

— Est-ce que je parle de lui en femme éprise? Soyez donc un peu psychologue, mon cher, puisque c'est votre métier. »

Elle ajouta gravement ;

— « Je n'aime personne. Et je n'aimerai jamais.

— Vous dites cela parce que votre cœur est libre.

— nie sera toujours.

— Laissez -moi essayer de le conquérir.

— Vous moins qu'un autre, mon cher auteur.

— Pourquoi? }d

Elle le regarda un instant au fond des yeux, puis, avec une nuance de reproche attristé :

— « Mais parce que vous êtes marié, tout simplement. T>

Pierre, à cette réponse imprévue, se sendt rougir. Il s'attendait, — dans la défiance de luimême que lui inspirait sa passion, — à toutes

les objections de la part de l'actrice, excepté à celle-ci, qui le laissa muet, gêné. Car sa délicatesse lui interdisait le haussement d'épaules, — offensant pour sa femme aussi bien que pour l'autre, — dont beaucoup d'hommes eussent accueilli le mot, peu moderne, de M^^*^ de Prémor.

— « On dit même, t> reprit celle-ci, « que M™* Essenault est charmante, et qu'à vous deux vous faites un ménage modèle.

— Ne parlons pas de cela, ma chère amie, »

lit Pierre assez piteusement.

— flc Comment, ne parlons pas de cela! » reprit l'actrice, ce Vous venez me faire une déclaration, à moi qui suis une fille honnête, — car je défie que quelqu'un à Paris vous prouve le contraire. Le dire, c'est autre chose : du moment que je ne suis pas laide à faire peur et que je joue la comédie, il est entendu que je dois avoir des amants et qu'on peut me traiter comme une cocotte.

— Oh!... » protesta le geste d'Essenault.

— « Dame!... Mais il ne s'agit pas cela. Je ne pose à la vertu, et si j'en ai, je la garde pour moi, sans en assommer les autres. Seulement, si jamais je me mêle d'aimer ou de me laisser aimer^ je veux que cela en vaille la peine. Je ne me contenterai pas des hors-d' œuvre que m'apporterait un monsieur marié à une jolie femme, qu'il aime... »

COMÉDIENNe 7f

Elle prit un temps avant de continuer, et elle éprouva un certain dépit à ne rencontrer aucun signe de dénégation. Pierre avait dû faire un effort pour ne pas renier Georgette, car toute l'ardeur de son cœur et de son sang palpitait en ce moment vers la femme qui était là, tout près, frôlante et vertigineuse, belle et, de plus, transfigurée pour lui, Tauteur enivré de son œuvre, rbomme aux sens captivés, dont les mains caressantes n'étaient pas repoussées très énergiquement, malgré la logique sévère du discours.

C'était, en effet, le double jeu de Clary de l'enflammer en le douchant, — ce jeu préféré des femmes, plus excitant pour la plupart que celui de l'amour, et que l'actrice pratiquait, à cette minute, autant par calcul que par sport.

Ne décourager Pierre Essenault que par des raisons impliquant une âme noble, capable de sentiments exquis et rares, c'était s'attacher davantage cet incorrigible poète, ce manieur de grands mots. Et, sans se soucier de l'homme, elle mesurait le relief que cet amour d'un personnage coté, d'un mari jusque-là proverbialement fidèle, donnerait à sa mince personne d'échappée du Conservatoire, de débutante à la recherche de sa première réclame.

— a Et si vous cessiez d'aimer votre femme pour vous donner entièrement à moi, » repritelle, a ce serait bien pis. Car il en résulterait le martyre d'une innocente. Il n'est pas un seul

homme au monde à qui je tiendrais assez pour faire autant de mal à cause de lui. b

Clary s'arrêta, infiniment satisfaite de ce qu'elle venait de dire. Sa propre éloquence lui inspira presque de la conviction. Toutefois, depuis son entrée dans cette loge, elle n'avait pas eu une intonation, un mot, une attitude, qui ne fût delà plus parfaite fausseté.

Essenault s'écarta d'elle avec un mouvement d'émotion, de respect.

— « Vous êtes supérieure à tout l'idéal que je voyais en vous, » dit-il. « Ah ! Clary, je suis fou, pardonnez-moi! Vous avez mille fois raison, mais le mal est fait : je vous aime. .. Je vous aime pour ce que vous venez de dire encore plus que tout à l'heure. Si cela vous offense, je trouverai le courage de ne pas vous le répéter. Si cela peut en blesser une autre, je saurai lui cacher mon secret. Mais mon sentiment pour vous est plus fort que ma volonté et que la vôtre. Il me remplit le cœur, il me brûle la chair. Je ne puis rien contre lui... Quand je vous vois en scène... ah! dans ces attitudes de soupçon, de jalousie, de volupté, que mon rêve d'auteur vous inspire, dans ce cadre que j'ai voulu, le soir, sous cette lampe... tenez, je donnerais ma vie pour que cela fût vrai pendant une heure, et pour que Je fusse cet homme qui dort, que vous aimez, et qui vous fait souffrir!... Mais vous ne souffririez pas longtemps....

— Ah! » dit Clary, ce cette scène est bien

belle. Je suis bien heureuse de la jouer. Elle est si vraie! Comment un homme peut-il nous deviner ainsi, nous autres femmes? Qu'est-ce qui vous a donné Fidée d'une scène pareille ?

— Je vous pressentais en la composant, » répondit l'auteur.

W^^ de Prémor se retint de sourire. Au contraire, sa bouche et ses yeux s'attristèrent délicieusement. Elle reprit :

— a Ne dites pas cela. C'est plus mal encore de trahir son propre cœur que de trahir une femme. Vous reniez le vôtre. On sait qui vous a inspiré le type délicieux de Sylviane, dans votre pièce.

— Vous voulez dire que c'est ma femme, »

répliqua vivement Essenault. a Pourquoi me parlez-vous encore d'elle? Vous ne comprenez donc rien ?... Quelle morale de convention venezvous opposer à des sentiments irrésistibles?... Ma femme aujourd'hui, ma vraie femme, l'épouse de mon cœur, de ma pensée, n'est-ce pas vous ? Vous, la créatrice avec moi de mon œuvre, vous, sans qui la conception de mon cerveau ne pourrait pas vivre ? Depuis un mois que nous travaillons ensemble, que nous faisons de la vie, de la passion, de la joie et de la douleur ensemble, n'avons-nous pas accompli une union très intime, plus féconde même et surtout plus haute qu'un mariage légal? Pouvais-je vous donner tant de moi et recevoir tant de vous sans vous adorer ?

Est-ce ma faute?... Puis-je délier des liens supérieurs à tous les autres ?... Oui, des liens qui nous attachent, malgré vos résistances, plus que les caresses mêmes que vous me refusez! »

Le dernier mot fut amené par un geste plus significatif de résistance de la part de Clary. Mais la phrase, l'accent et le regard d'Essenault troublèrent l'actrice. Elle laissa voir ce trouble, volontairement, pour mieux captiver cet homme qui s'affolait près d'elle. Un instant, sa caille souple cessa de se raidir contre le bras qui Fattiraic. Un frémissement vint entr'ouvrir ses lèvres, aux sinuosités tragiques et passionnées. Une brume passa dans le ciel clair de ses yeux... Tout le mensonge voluptueux de sa physionomie s'épanouit sur l'aride réalité de sa nature. Et même elle eut la seule intuition d'amour dont elle fût capable lorsque la bouche ardente de Pierre se posa sur la sienne...

Dans le couloir, tout près de la loge, éclata, brutale, la discordance d'une cloche, — un atroce et énervant éclat de noétal heurté, qui les sépara dans un sursaut.

— « En scène pour le trois!... En scène pour le trois!... d glapit une voix plus criarde encore que la cloche.

Essenault et Clary se levèrent, pâles, avec une sensation de vertige.

Machinalement, l'actrice jeta un coup d'œil à la glace, fit bouffer, ses cheveux, qu'elle portait

en bandeaux lâches toujours brouillés de boucles folles.

— a Vous m'aimez, Clary ?... Tu m'aimes!...

Tu viens de Tatouer dans ton baiser... Tu ne peux plus me faire croire le contraire!

— Eh ! que je vous aime ou non, vous savez bien que c'est impossible! »

Elle s'éloigna sur cette réponse énigmatique. L'auteur lui laissa prendre les devants, puis gagna la salle sans passer sur la scène, a&n qu'on ne remarquât pas à côté de M}^^ de Prémor son visage bouleversé. Il s'enfonça dans l'ombre des fauteuils, s'assit au coin le plus obscur. L'acte était commencé. Deux rôles secondaires se donnaient la réplique.

Pierre n'écouta pas, savoura son ivresse.

De l'autre côté de la toile de fond, Stainier avait saisi le bras de Clary, le serrait à lui faire mal.

— « Qu'est-ce que vous avez fichu dans cette loge pendant trois quarts d'heure ? Il ne pouvait pas te parler au foyer? Oui, tu ris... Ça t'amuse de me voir malheureux et en colère. Mais ne joue pas avec ça! Je t'assure que tu t'en repentirais. ]»

Clary le regarda quelques secondes en silence. Puis, lorsqu'elle sentit une détente dans la main crispée à son poignet, un amollissement des muscles et de l'âme sous la caresse dissolvante de ses yeux {

8o COMÉDIENNE

— « Oh!... » fit-elle. « Après hier au soir! .. » Stainier la lâcha. Un frisson de souvenir courut dans toutes ses fibres. Cependant il restait sombre.

— « Voyons, » reprit Clarjr, — que, tout à l'heure il avait vraiment effrayée, — « voyons, es-tu fou? Avoir fait ce que j*ai fait pour toi hier!... Quelle femme est-ce que je serais si je ne t'aimais pas? Quelle femme est-ce que je serais si, m'étant donnée hier à toi par amour, j'écoutais aujourd'hui les déclarations d'un autre homme ? »

Stainier, vaincu, répondit :

— o: Mais alors, qu'est-ce qu'il te voulait, cet auteur de malheur ?

— C'est moi qui lui voulais quelque chose.

Je n'allais pas le laisser sur sa grossièreté de tantôt.

— Hier, tu m*as dit qu'il te faisait la cour.

— Et toi, tu m'as dit que je me mettais le doigt dans l'œil, qu'il n'aimait que sa femme.

— Ne fais donc pas la bête.

— Une drôle de cour qu'il me ferait, en me débitant des impertinences I

— C'est la bonne, » observa philosophiquement Stainier.

— a Pas avec moi! » dit Clary, qui se redressa d'un air de dignité superbe.

Leur querelle fut coupée par la voix du régisseur, qui cria :

COMÉDIENNE 8l

— c Mademoiselle de Prémor, vous manquez votre entrée! »

Et Clary parut sur la scène, animée, radieuse, sûre d'avoir dompté Stainier comme d'avoir enchaîné Essenault. Elle joua merveilleusement, soulevée par ce double désir qu'elle sentait venir vers sa personne du fond crépusculaire de l'orchestre et du mystère des coulisses. Elle commençait à prendre conscience de sa force, dont, jusque-là, elle avait douté en l'humiliation des débuts, des complaisances obligatoires, des aventures sans lendemain. Elle avait donc vraiment du pouvoir sur les hommes ï- Ce n'était pas elle qui gaspillerait un pareil atout au jeu de la vie! Elle savait ce qu'elle voulait et comment l'obtenir.

La victoire lui apparut proche, éclatante. Elle se grisa d'orgueil. Elle bénit sa beauté. Et la certitude de cette beauté en exalta l'expression, mit une flamme sur cet inquiétant, cet attirant visage, à l'ovale mince entre l'ombre double des ténébreux bandeaux, aux longues paupières ouvrant le velours noir de leurs cils sur les pierreries pâles des prunelles, et aux sinueuses lèvres tragiques, dont la pourpre tentatrice évoquait on ne sait quelle vision de baisers conquis par des crimes et savourés dans un décor sanglant.

i UAND Pierre Essenault, après ces heures de fièvre, se retrouva dans l'escalier de sa maison, mie sa clef dans la serrure, il eut comme un réveil maussade, comme la sensation pénible d'un dormeur qui, au sortir d'un rêve délicieux, reprend conscience de la vie réelle, avec ses devoirs monotones et ses soucis mesquins.

Une velléité le prit de redescendre et de fuir, d'envoyer un commissionnaire prévenir Georgette qu'il ne dînerait pas à la maison.

Il réfléchit qu'il était bien tard, que la concierge l'avait vu. 11 entra dans l'appartement.

11 avait à peine embrassé sa femme que celleci s'écria :

— a Qu'est-ce que tu as ? Tu as Tair tout drôle. Est-ce qu'il y a un accroc? La pièce ne marche pas comme tu veux?

— Voilà bien la pénétration des femmes I »

fit Pierre en haussant les épaules, a: Justement la pièce n'a jamais mieux marché. La répétition a été épatante.

— Oh! mon chéri, quel bonheur I Alors, vraî, c'est très beau, n'est-ce pas? Mais raconte-moi donc... Tu n'as pas l'air content.

— Je suis fatigué. J'ai faim. Fais servir tout de suite. ]>

A table, cependant, il ne mangea guère et ne montra pas plus d'entrain. De temps à autre, un geste d'impatience lui échappa sous la persistance du regard de Georgette, qui l'observait avec un peu d'inquiétude étonnée. Pour faire une diversion, il demanda le petit Georges.

L'enfant était déjà couché. D'habitude sa bonne l'amenait au dessert. Mais aujourd'hui Pierre était rentré si tard qu'on avait changé le programme.

Essenault donna de longues explications, dans la crainte que sa femme n'apprît que la répétition ne s'était pas prolongée au delà du temps ordinaire. Il avait dû passer chez son éditeur, car il tenait à ce que la brochure de la pièce fût mise en vente dès le lendemain de la première. Le fait est qu'il s'était trouvé des prétextes pour ne rentrer qu'à la dernière extrémité, pour s'accoter longuement dans un fiacre» insensible aux choses

extérieures, la pensée et les sens hypnotisés par révocation de Clary, par les moindres mots de l'actrice, parles nuances changeantes de ses yeux, par la saveur ressusdtée de ses lèvres.

Maintenant encore, sa rêverie le ressaisissait. Il aurait voulu s'y abandonner librement, n'en sortir que pour la réalité du lendemain, quand l'heure viendrait de retourner au théâtre. Il prétexta quelques modifications à faire à Jalouse, s'enferma dans son cabinet de travail.

— a Laisse-moi travailler près de toi, » dît Georgette, entr'ouvrant la porte.

Elle tenait un petit tablier qu'elle brodait pour leur fils. Très souvent, Pierre la laissait s'asseoir dans la pièce pendant qu'il écrivait, à condition qu'elle ne lui parlât pas. Ce soir il fut inflexible.

Georgette s'en alla dans le peut salon, avec une envie de pleurer qui grandissait en elle depuis une heure. Elle faillit y céder, puis se raisonna. N'était-il pas naturel que Pierre fût nerveux, à la veille de cette grosse épreuve pleine de hasards qu'était sa première représentation ?

L'infidélité des hommes est plus cruelle que celle des femmes parce qu'elle ne s'accompagne pas de la même inconscience ni de la même subtilité. La femme qui rentre à la maison après avoir trompé son mari, d'intention ou de fait, peut garder envers ce mari la même attitude que si son cœur n'avait pas changé. Elle n'y fait même pas d'effort, rentrant dans son rôle d'épouse lors-

COMÉDIENNE Sf

qu'elle quitte la robe que, tout à l'heure, a dégrafée l'amant. Comme elle n'a pas à se contraindre, puisque sa duplicité est naturelle, elle n'éprouve nulle irritation contre un compagnon de vie qui ne la gêne pas, à qui souvent elle conserve une affection véritable, encore attendrie par un léger remords.

L'homme n'a pas cette faculté de dédouble* ment. Quand il aime au dehors, il revient chez lui tout imprégné par l'atmosphère de cet amour. Physiquement au moins sa femme lui est devenue indifférente, et, comme il éprouve une difficulté extrême à lui cacher cette indifférence, elle est bien près de lui devenir odieuse. Il la sait plus fine que lui, et il craint ses soupçons; plus sentimentale, et il craint ses larmes. Dans cet état d'esprit, il ne peut pas ne pas commettre des fautes. Puis il prend prétexte du premier reproche qu'elle lui adresse au hasard pour la mettre dans son tort, pour étaler la dureté dont, secrètement, il s'est armé contre elle. Alors l'enfer intime ouvre ses perspectives affreuses, d'autant plus navrantes que les lourds subterfuges du mari empêchent mieux toute découverte précise. Tant que sa femme ne peut arguer d'une évidence, de quoi se plaindrait-elle, suivant lui? Et si elle s'emballe sur une fausse piste, quel triomphe pour le coupable, devenu, de bonne foi, bourreau!

Georgette Essenault n'avait qu'une bien vague intuition de ces choses lorsqu'elle brodait le pedt

tablier, sous Tabac-jour rose de sa lampe, dans le silence profond donc l'enveloppaic la nocturne solicude de cecce lointaine rue des Belles-Feuilles.

Elle avait conservé, dans son mariage d'amour avec Pierre, toute la candeur d'une jeune fille, — de la vraie jeune fille, un peu romanesque, mais véritablement ignorante et chaste, qu'elle avait été. Par tournure d'esprit, elle ne croyait pas au mal. En théorie, elle savait qu'il y a des femmes qui trompent leurs maris et des maris qui trompent leurs femmes. C'étaient de vilaines gens, voilà tout. Elle ne leur trouvait nulle excuse; mais elle n'avait pas non plus pour eux de blâme trop violent, parce qu'ils existaient en dehors de ce qu'elle comprenait et de ce qui l'intéressait. L'idée de leurs actes la gênait un peu. Elle aimait mieux n'y pas songer et surtout qu'on n'en parlât pas devant elle. Toute accusation de ce genre contre des personnes de son monde soulevait ses protestations d'incrédulité. Ensuite elle examinait curieusement les amants supposés, comme des êtres d'une autre espèce. Elle essayait d'imaginer leur roman, et n'y parvenait pas.

Une seule fois, elle avait éprouvé de l'indignation contre Pierre. C'était un jour où l'écrivain avait insinué que sa belle-mère, Yvonne de Lugan, outrepassait peut-être les limites du flirt permis avec un de leurs amis, qu'il nomma. L'idée de son père trompé suffoqua Georgette. L'effet fut tel qu'Essenault se hâta de rattraper ses paroles

en affirmant qu'il avait plaisanté. II n'en garda pas moins sa conviction.

De sa naïveté, Georgette avait naturellement l'intolérance. Doutant du mal là où il ne sautait pas aux yeux, elle ne voyait que lui dans les milieux où la morale ne sert pas d'enseigne. Elle était de ces jeunes mondaines qui disent avec une moue amusante : c Ces créatures..., :» en parlant des irrégulières, trahissant une secrète satisfaction à ravaler les plus belles, les plus célèbres, les plus séduisantes, et, par conséquent, les plus redoutables, au même niveau que les plus misérables et les plus abaissées.

Cette façon sommaire de juger ne comportait guère d'indulgence envers les actrices. Pour Georgette, c'étaient des cocottes qui avaient du talent. Et encore ce talent consistait surtout à ses yeux en une spécialité quelque peu mystérieuse et diabolique de séduction à l'égard des hommes. Toutefois elle les croyait peu dangereuses pour son mari, — par la raison que son Pierre, si supérieur, si difficile, si charmé de ce qui, en elle-même, était délicat et pur, ne pouvait pas s'éprendre d'une de a ces femmes-là. ]>

Elle n'éprouvait donc pas d'inquiétude positive, ce soir. Mais son cœur se serrait instinctivement. Si sa raison ne s'alarmait pas encore, son âme d'amoureuse frissonnait à l'imperceptible refroidissement de la si précieuse tendresse. Frisson léger, douloureux déjà. Car c'était dans Tat-

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mosphère même de son bonheur, dans Fair indispensable à sa vie que le subtil et cruel souffle avait furtivement passé.

Un roulement de voiture fit vibrer des bibelots sur une étagère, troubla ce silence où flottait un pressentiment de tristesse. En bas, la porte cochère battit sourdement. Puis, bientôt, le timbre électrique crépita au fond d'un corridor.

Georgette, étonnée, jeta un coup d'oeil à la grosse montre enfermée dans une boule de cristal, sur le guéridon, à côté d'elle. Il était neuf heures passées.

La porte du petit salon s'ouvrit.

— a M. de Vitraye, madame, » dit la bonne du ton de confiance joyeuse dont les domestiques familiers annoncent les intimes de la maison.

— a Tiens, c'est vous, cher ami? Entrez donc. Qui vous amène? »

Et, tout en donnant la main au visiteur, à qui elle ne laissa pas le temps de répondre :

— a II faudra vous contenter de ma conversation. Pierre est occupé. Il fait des retouches à sa pièce, qui passe après-demain. Personne ne doit le déranger. »

Puis, toujours d'une haleine, avec un peu de fébrilité, Georgette rappela la femme de chambre :

— ce Êlisa, du thé, s'il vous plaît. »

Sous la clarté de la lampe, dans un fauteuil bas, Gérard de Vitraye s'était assis. La lumière pâlissait encore sa figure fine et souffrante, et

blondissait sa barbe légère qui s'allongeait en pointe. En revanche, elle rejetait dans une ombre plus intense, sous l'extraordinaire profondeur de l'arcade sourcilière, deux yeux obscurs et brûlants, deux yeux de fièvre et de chimère. Ainsi éclairée, cette physionomie prenait une beauté spéciale, — en dépit des appréciations plutôt sévères qui faisaient dire de M. de Vitraye : « Il ne paye pas de mine. »

Aucun défaut grave ne disgraciait pourtant ni la taille bien prise du jeune homme, ni ses traits d'une indéniable distinction. Mais quelque chose d'un peu maladif et tourmenté dénaturait l'ensemble. Toute sa vie il aurait l'air de ce qu'il avait été jusqu'à quinze ans : un enfant délicat.

Privé de cette apparence mâle qui séduit les femmes et leur impose, Gérard demeurait timide auprès d'elles et défiant envers lui-même. Comme tous les hommes auxquels une légère disgrâce physique ou morale ôte l'occasion et la hardiesse des conquêtes, il gardait intacts son désir et son respect de l'amour. Même, — dans une impuissance de plaire qu'il s'exagérait, — il avait laissé se concentrer et s'exalter des rêves qu'il croyait inaccessibles, et dont aucune réalisation ne lui matérialisait, ne lui découronnait la beauté. Sa fortune, qui était considérable, en lui valant des avances féminines sur le caractère intéressé desquelles il n'avait pu se méprendre, aggravait sa méfiance.' L'amour vénal, si paré, si déguisé qu'il

fût, ne lui oflfraic que secrète irritation et constante amertume. Ce n'était pas d'ailleurs un dépit vulgaire qui causait sa mélancolie. Le regret de ne pas se donner, comme il l'aurait voulu, avec la folie de tendresse et l'ardeur de dévouement dont il se sentait capable, était plus grand encore que celui de ne jamais posséder, vraiment à soi, le trésor d'un beau corps et d'une âme désintéressée. Quand un rêveur et un timide comme Gérard de Vitraye s'avise d'aimer, ce n'est pas à demi. Les femmes, qui dédaignent en général ces amoureux transis, ne savent pas le prix de ce qu'elles rejettent. L'une des plus profondément tendres et des moins faciles à se laisser captiver par des avantages extérieurs, Georgette Essenault, — alors M}^^ de Lugan, — avait refusé la main de cet homme dont elle n'ignorait pas la passion sincère et profonde. C'est que son propre cœur appartenait à un autre. M. de Vitraye lui avait présenté ses gauches hommages au moment où elle luttait contre son père et sa belle-mère pour obtenir leur consentement à son mariage avec Pierre Essenault. Il avait aggravé sans le vouloir les difficultés où elle se débattait, par l'enthousiasme que sa proposition inspirait aux parents de Georgette. M. et M°^® de Lugan n'avaient rien épargné en rigueurs et en injonctions pour que la jeune fille agréât la fortune et le nom qui s'offraient. Elle en avait été réduite à prier le malencontreux prétendant, qu'elle prenait en grippe, de ne pas

se rendre complice d'une persécution inutile, naais de retirer sa demande et de s'éloigner momentanément.

Gérard obéit sans une protestation, sans une plainte. Certaine expression de douleur fière et résignée qui, alors, le transfigura, ajoutée à sa prompte soumission, à la délicatesse de toutes ses démarches, à son immédiate et absolue disparition, troubla d'une émotion rapide le cœur, pourtant si absorbé, de Georgette. Elle cessa de lui en vouloir. Même elle se prit à songer à lui de temps à autre avec un vague attendrissement. Il YGyagea, fit de longs séjours à l'étranger. On l'oublia un peu dans la société parisienne, et les occasions où son nom fut prononcé devinrent rares. Pourtant jamais Georgette n'entendit ce nom avec indifférence. Curieuse de cette existence lointaine, où, sans doute, elle jouait toujours un rôle, elle eût désiré pénétrer dans le mystère des pensées qui l'évoquaient elle-même pour la maudire ou l'adorer encore.

Puis, tout à coup, à la suite d'une rencontre fortuite, M. de Vitraye rentra dans sa vie. Elle éprouva une grande joie à le revoir, à sentir que désormais elle pourrait sans remords et sans danger garder auprès d'elle, dans la sécurité de son mariage accompli et de son amour triomphant, cette dévotion respectueuse et discrète. Les femmes les plus honnêtes ont de ces égoïsmes inconscients. Georgette ne se demandait pas si

le silence de Gérard cachait une souffrance, parce qu'elle préférait ne pas le savoir; et elle ne se demandait pas non plus s'il l'aimait toujours, parce que, de cela, elle n'était que trop sûre. Pierre luimême s'en doutait, et taquinait sa femme. Mais il n'en prenait pas plus d'ombrage qu'elle-même n'en prenait d'inquiétude. La timidité fière et farouche de M. de Vitraye, la façon chevaleresque dont il comprenait l'amour, le respect démodé qu'il professait envers la femme en général et Georgette en particulier, faisaient de lui l'adorateur le plus pénétré et le moins entreprenant. Il faut joindre à ces raisons la fatuité naturelle au beau mâle qu'était Pierre Essenault. A côté de ce solide garçon, aux épaules larges, aux fortes moustaches, au ferme et tranquille regard, on apercevait mieux une légère disproportion dans les membres grêles de M. de Vitraye, la pâleur d'un teint presque féminin, et la flamme un peu douloureuse des yeux trop sombres sous le front trop blanc. L'idée d'une rivalité amoureuse entre ces deux hommes eût fait sourire un spectateur superficieL Et c'est ce que Gérard exprimait en disant ce soir à Georgette :

— a Ne dérangez pas Essenault. Il ne m'en voudra pas si je vous tiens un moment compagnie pendant qu'il travaille, madame. Il sait que ma présence ne vous compromet pas. »

Il prononça ces mots sans prétention d'aucune sorte, avec le ton naturel dont on constate une

indiscutable vérité. Georgette ne sourie pas, ne le contredit pas d'une politesse banale. Involontairement, quand ils se trouvaient seuls ensemble, ils revenaient à la gravité, par où se rencontrait le mieux ce qu'ils avaient de commun, la sentimentalité un peu sérieuse de leurs deux natures. Tout de suite Gérard donna la raison de sa visite intempestive, à neuf heures du soir, quand il avait dîné la veille chez ses amis. Tout à l'heure, au cercle, il avait rencontré un camarade, un journaliste, et, comme il lui parlait de la pièce d'Essenault, ce journaliste avait proposé de faire passer une interview sur Jalouse dans la feuille importante où il était rédacteur. Seulement il demandait des notes détaillées, et il les lui fallait dès demain madn, puisque la répétition générale avait lieu dans l'après-midi.

— « Je suis accouru demander ces notes à Essenault, » ajouta M. de Vitraye. ce Mais vous pouvez me les donner tout aussi bien que lui, madame. Vous connaissez la pièce, son historique, la façon dont elle a été reçue à la Comédie- Moderne, les interprètes, les incidents des répétitions.. .

— Vous aussi, » interrompit Georgette. Elle n'était pas dupe de la rencontre de hasard avec un journaliste. Gérard, — elle s'en doutait, — battait les bureaux de rédaction, recherchait les connaissances influentes qu'il pouvait avoir dans la presse, se donnait un mal inouï pour assurer

d'avance à son ami la bienveillance de la critique. Elle avait reconnu des phrases de lui dans des entrefilets que sa petite expérience de femme d'écrivain lui faisait classer parmi les indiscrétions cotées fort cher, à tant la ligne. M. de Vitraye se révélait tout à coup aussi habile dans l'art de a chauffer » d'avance un succès qu'un vieux routier de coulisses. Il faisait, lui si sauvage d'habitude, si peu quémandeur, d'une discrétion si hautaine, ce que l'auteur n'avait pas le courage, le temps ou les moyens matériels de faire pour lui-même.

— a Je vous devine bien, allez, mon cher Vitraye, » reprît Georgette. « Vous êtes le meilleur, le plus dévoué des amis. Comment vous remercierai-je? »

Malgré une lointaine parenté, qui les avait fait s'appeler réciproquement par leur petit nom dans leur enfance, Gérard, depuis le mariage de M^^® de Lugan, donnait à celle-ci le titre de a madame », et elle-même l'interpellait rarement comme elle venait de le faire. Toute familiarité de manières eût semblé à ces deux êtres délicats comme une profanation du secret qu'ils sentaient perpétuellement entre eux : secret de passion douloureuse, d'une part, et, de l'autre, secret de pitié tendre, de sympathie enorgueillie et charmée. Mais tout cela était tacite, sous-entendu même à leurs propres réflexions. Ce qu'ils savaient, c'est qu'ils étaient l'un pour l'autre des

COMÉDIENNE Çf

personnalités d'exception, ec qu'entre eux rien ne pouvait rester dans les limites de rindifférence ou de la banalité. Le trait particulier de leur entente, c'était l'acuité de pénétration par laquelle ils se devinaient réciproquement. Du côté de Gérard surtout, il y avait comme une transposition de la sensibilité, qui le faisait vibrer aux émotions, même refoulées, dont frémissait Georgette. Ainsi, tandis qu'ils préparaient ensemble cet article sur la pièce d'Essenault, M. de Vitraye se rendit compte qu'une inquiétude ou une légère tristesse se dissimulait sous l'entrain voulu de la jeune femme. L'idée que cette créature, qu'il jugeait parfaite, pût souffrir, l'indignait comme une iniquité. Intérieurement il partait en campagne contre les chagrins imaginaires ou réels dont il la croyait menacée. Quelle préoccupation pouvait la tourmenter aujourd'hui? Ne dépendrait-il pas de lui d'en supprimer la cause?

— a Vous êtes distrait, » remarqua Georgette. a Vous écrivez le contraire de ce que je viens de vous dire. »

M. de Vitraye s'excusa.

— a II faudra, » dit-il, aouontrer ces notes à Essenault. Il peut désirer que quelque chose soit dit auquel nous ne songeons pas.

— Certainement, » appuya Georgette. a Je l'appellerai au dernier moment. »

Elle n'en eut pas la peine. Pierre, énervé par

sa rêverie solitaire, se décidait à chercher une diversion pour hâter la fuite de cette soirée trop longue. Il ouvrit la porte du petit salon, fit deux pas, et s'arrêta stupéfait en apercevant sa femme et Gérard qui écrivaient, front à front, sous la lampe.

— a Tiens, vous êtes là, Vitraye, » fit-il, mécontent, a Pourquoi ne m'a-t-on pas prévenu ? »

Il n'était pas jaloux, certes, mais seulement agacé, et désireux de trouver sa femme en faute.

Sa méchante humeur désarma quand on lui lut le brouillon de l'article, et surtout quand il apprit quel journal autorisé lui ouvrait ses colonnes. Il rectifia deux ou trois phrases, puis ajouta d'autres détails, et s'anima, s'emballa dans la joie de parler de sa pièce, de vanter l'interpré* tation, de prédire un éclatant succès à M^*' de Prémor. Il eut même, en exagérant les mérites de Tactrice, un de ces accès de maladresse fréquents chez les amoureux.

— a Elle est étonnante! Vous verrez demain, Vitraye, à la répétition générale. Ce rôle va la mettre hors de pair... On ne la connaît pas encore...

— Tiens! » fit Gérard en souriant, a je croyais qu'on la connaissait trop.

— Qu'est-ce que vous voulez dire ? » demanda Pierre d'un ton sec.

— ce Je m'étais laissé raconter qu'elle s'était déjà démonétisée comme femme, sinon comme

actrice, par son âpreté à parvenir et son absence de scrupules quant aux moyens. Il paraît qu'elle a disposé de ses faveurs en beaucoup de placements qui n'ont pas réussi. Pourtant elle ne désespère pas de gagner le gros lot avec un capital qu'elle veut faire croire intact. Je supposais que sa beauté était le plus clair de son talent, et que, pour elle, le théâtre était un passage vers des régions moins laborieuses et plus fortunées. Mais le principal, c'est qu'elle joue bien votre pièce.

— Clary de Prémor est donc si belle? » interrogea Georgette d'une voix un peu tremblante. « Pierre m'avait dit... »

Elle n'eut pas le loisir d'achever. Son mari venait de se planter devant Gérard, et s'écriait d'un ton agressif:

— a Comment! c'est vous, Vitraye, qui vous faites l'écho de sales propos pareils?... Et sur une femme!... Ça ne vous ressemble pas, mon cher. En tous cas, vous me ferez plaisir de ne pas les répéter. Car ceux qui les tiendraient de votre bouche ou d'une autre, et qui se mêleraient de les colporter, passeraient avec moi un mauvais quart d'heure!

— Voyons, Pierre, » dit Georgette, alarmée par la brutalité à peine contenue de cette apostrophe, a es-tu fou ? M. de Vitraye qui se donne tant de mal pour ta pièce!... On dirait que tu vas le dévorer... à cause de cette cabotine!...

— Merci, ma petite fille, » répliqua Essenault,

çS COMÉDIENNl

€ je n'ai pas besoin de ces leçons. Et je te défends, entends-tu bien, d'appeler M'^« de Prémor une cabotine.

— Mon cher, » interposa Gérard, avec Tintonation légère d'une plaisanterie, c vous avez le droit d'être très nerveux ce soir et encore plus demain. Toutefois^ si cela vous soulage de rompre une lance avec moi, que ce ne soit pas, je vous en supplie, pour M"* de Prémor. Vous ne me ferez jamais croire qu'elle vaille de mettre aux prises deux amis comme nous, et encore moins de vous faire manquer à votre courtoisie envers M™« Essenault. »

M. de Vitraye prononça ces quelques mots dans une nuance de voix si juste qu'il eût fallu bien de la mauvaise volonté pour s'en fâcher, mais aussi bien de l'aveuglement pour n'y pas distinguer le blâme et la fierté toute prête à relever la moindre offense. Ce fut un mhracle de tact, où le badinage de la forme prévalait volontairement.

Pierre eut un petit effort à accomplir pour se remettre à ce diapason, qui rendait plus discordante sa brusquerie de tout à l'heure.

— a Vous comprenez, mon cher Vitraye, qu'il m'est pénible d'entendre débiner une artiste en qui, pour le moment, mon œuvre s'incarne...

C'est vrai, vous ne sauriez croire... Elle me représente si bien ma Sylviane, que je ne puis la séparer de mon héroïne... On flétrit un peu ma pauvre

Jalouse quand on attaque Prémor... D'ailleurs, je connais si bien l'absurdité de tous ces cancans... 9

M. de Vitraye, à la dérobée, regarda Georgette.

La jeune femme avait repris son ouvrage, le petit tablier auquel elle travaillait quand il avait sonné. Mais il remarqua qu'elle avait les joues d'un rose brûlant, et que ses dis battaient comme pour retenir des larmes.

Gérard eut une commotion de souffrance, puis une indignation contre Essenault. Mais ce fut un double éclair, presque aussitôt éteint. Une joie fiirtive, inavouée à lui-même, mais irrésistible, envahissante, coula dans tout son être, comme une onde échappée par quelque fissure du lac insondé de son âme.

Toute douleur de ceux que nous aimons et qui n'attendent pas de nous leur bonheur, ne peut nous inspirer une pitié sincère. Ce qu'ils ne veulent pas accepter de notre tendresse, ne souhaitons-nous pas secrètement qu'ils ne l'obtiennent pas des autres? Car nous leur deviendrons précieux à proportion des déboires qu'ils rencontreront. La pensée des larmes de Georgette déchirait et dilatait à la fois le cœur de Gérard. Il en exagéra le sens. Il quitta le petit salon, persuadé que Pierre la trompait et qu'elle connaissait la trahison.

lOO COMÉDIENNE

• Aïs qu'est-ce qu'ils ont donc? Qu'est-ce qu'il y a de drôle? Sont-ils bêtes!... »

murmura le directeur de k Comédie- Moderne.

C^était au fond d'une baignoire d'avant-scène. La répétition générale avait assez bien marché jusque-là, malgré la froideur et la résistance du public spécial à ces sortes de séances. Les spectateurs étaient plus nombreux qu'on ne l'aurait voulu. Malgré les invitations en petit nombre et les consignes assez sévères, une foule de journalistes médiocres, d'auteurs dramatiques ratés, d'acteurs sans rôles et d'actrices sur le retour, s'étaient glissés dans la salle. Une essence d'envie, acre comme un effluve matériel, s'exhalait d'eux

COMÉDIENNB lOl

vers la scène, et prenait pour ainsi dire à la gorge les interprètes àt Jalouse. Ils jouaient mollement, avec l'air de s'en détacher un peu, d'abandonner à l'auteur la responsabilité des fautes que pouvait contenir l'œuvre. Essenault était, en effet, un débutant au théâtre. Et, à cause de cela, ces gens qui avaient paru entrer dans toutes ses pensées depuis un mois, doutaient de lui, attendaient, pour croire vraiment en leurs propres rôles, les applaudissements du public.

Or les applaudissements d'une foule sceptique et plutôt malveillante, dont la majorité souhaitait consciemment ou inconsciemment la chute de la pièce, se manifestaient avec une discrétion déconcertante.

Pierre Essenault, malgré son métier de psychologue, n'avait pas prévu cet effet réciproque de la salle sur la scène et de la scène sur la saUe. Encore moins l'analy sait-il dans ses multiples causes, dont la nouveauté de son nom au théâtre était la principale. Il ne reconnaissait plus ses interprètes. Sauf Clary, qui, dans des scènes encore insignifiantes, n'avait pas donné sa mesure, tous semblaient figés, paralysés. Après le premier acte, l'auteur avait bondi dans les coulisses, pour les électriser de sa fièvre. Mais là, une surprise plus grande l'attendait. Au lieu de Tentrain souriant, de la cordialité confiante des répétitions, il trouvait des physionomies inertes, des regards détournés, des sourires inquiets. Pour le défendre,

102 COHAÉDIENNB

ses interprètes attendaient que le public ne l'attaquât pas. C'était évident.

— a Jamais ils n'ont joué avec moins de conviction. Ils laissent tomber tous les effets, » dit Essenault désolé au directeur.

— a Ils sont nerveux, mon cher, » répliqua celui-ci. a C'est ce sacré public des répétitions générales qui leur fait une peurl... Mais ne vous tourmentez pas. Ils marcheront mieux demain.

Et pour un jour comme celui-ci, je ne trouve pas la salle trop mauvaise. i>

Toutefois, quand, au début du second acte, sur une phrase pathétique, faite pour soulever l'émotion, un frémissement de rire courut de l'orchestre aux loges, le directeur, à son tour, s'énerva :

— a Qu'est-ce qu41 y a de drôle? Sont-ils bêtes!... 3> répéta-t-il entre ses dents.

Georgette tourna vers lui des yeux d'angoisse avec reconnaissance!...

— a Ils sont idiots... C'est une cabale... »

avança-t-elle d'une haleine tremblante, a Rire à l'endroit le plus touchant!...

— Tais-toi !» fit son mari, la voix basse et rude.

Et il retomba dans son mutisme, pâle, les yeux à la scène, l'oreille tendue vers la salle, la grande salle lumineuse et invisible, dont seuls le reflet et la palpitation parvenaient au coin d'ombre où Pierre s'accotait, dans le fond de la baignoire.

COMÉDIENNE lO]

Ils n'étaient qu'eux trois dans la vaste loge obscure : l'auteur et sa femme, avec le directeur de la Comédie-Moderne.

Vers leur silence énervé, une onde de rire arriva encore, comme une houle mauvaise.

Essenault sortit un crayon de sa poche et, au dos d'une carte de visite, il inscrivit la phrase malencontreuse qui provoquait l'hilarité.

Insignifiante, cette phrase, tache peu grave dans une scène vraiment bien venue. Mais le terrible, c'est que le public se chatouillait à plaisir, saisissant le moindre prétexte pour ricaner, si bien que, dans un instant, le fou rire se déchaînerait, le meurtrier fou rire, qui assassinerait la pièce sans que rien pût lui porter secours.

Une troisième fois, la cruelle fiisée parrit, monta en une explosion d'ensemble, puis s'éteignit en grêles éclats isolés.

— a Vous notez tout cela, n'est-ce pas, Essenault? 3> dit le directeur en se tournant vers la torture de l'auteur, dans le coin sombre.

— a Oui, 3> fit celui-ci. a Tout cela sera coupé demain, mais l'effet est produit. Les critiques feront leurs articles d'après la répétition générale.

— C'est insensé! » reprit le directeur, a Personne de nous n'a remarqué d'équivoque dans ces mots-là pendant les répétitions. Oh! quel public que celui-ci! On ne peut jamais se le figurer assez sale ni assez rosse! »

Georgette ne se choqua pas de ces réalistes

expressions, prononcées devant elle sans même un geste d'excuse. Au contraire, elle sut gré à cet homme, qui risquait ses fonds dans l'aventure, de ne pas s'en prendre à la pièce. Les deux gros mots lui furent un baume, et, tout de suite, par une analogie peu flatteuse pour sa belle-mère, elle chuchota vers son mari cette réflexion :

— a Heureusement, marraine n'est pas ici.

Nous avons bien fait en la priant, ainsi que papa, de ne venir qu'à la première. »

Un « chut!... » de Pierre, violent quoique étouffé, la fit se taire en tressaillant. Elle refoula ses impressions, qui se tournaient au besoin de fondre en larmes, ou de s'avancer sur le devant de la loge pour insulter la béate stupidité de cette foule, ces faces ricanantes sur qui elle aurait été bien aise de voir s'aplatir le lustre.

o: C'est un peu la faute de Stainier, » fit observer le directeur. « Ce garçon est insupportable. Il veut faire un sort à tous les mots. Des négligences qui passeraient inaperçues deviennent grotesques par l'importance qu'il leur donne.

— Ah! ;5 soupira Essenault. « C'est fini. La salle est déclenchée. Elle va rire de tout mainte-^ nant. Et de ma scène muette, et de la pantomime de Prémor, et du sommeil de Stainier, et du baiser qui le réveille, et de tout... »

Le directeur se leva, puis, doucement, ouvrant et refermant la porte sans bruit, il sortit de la loge.

COMÉDIENNE lOf

— a Pourquoi s'en va-t-il? » questionna Georgette, que tout épouvantait.

Son mari haussa les épaules.

Ni lui ni elle ne se doutèrent, malgré leur inquiétude, que le grand chef s'en allait pour ne pas assister à la défaite de ses troupes, pour ne pas voir ce qu'Essenault prédisait sans y croire encore : Tefibndrement d'une des plus belles scènes de théâtre sous le rire déchaîné d'une foule qui flairait le carnage moral, — non moins agréable à la bassesse des masses que le carnage physique, — et qui commençait à jouir follement de sa puissance destructrice. Qu'elle n'eût pas été leur terreur s'ik eussent deviné la déserdon chez ce vieux routier de coulisses !

Cependant Georgette se pencha un peu en avant pour apercevoir, en un coin de sa physionomie multiple, cette salle si redoutablement gaie. A l'orchestre, comme par une attraction magnétique, un regard, tout de suite, saisit et fixa le sien.

Gérard de Vitraye avait deviné plutôt que reconnu, dans l'ombre de la baignoire, la douce figure angoissée. Il lui envoyait, de toute l'intense ardeur de ses yeux, une flamme d'espoir, un rayon d'encouragement. Il sourit. Sa tête eut une imperceptible inclination, ses paupières battirent d'un mouvemeut qui signifiait : <c N'ayez pas peur, cela marche tout de même! »

Georgette se rejeta vivement en arrière.

— « Je viens de voir Vitraye. Il a Tair content, 3> jeta-t-elle à son mari, dans cet élan de joie brusque qui survient quelquefois, pour le plus léger indice favorable, au milieu d'un désastre.

— « Mais tais-toi donc! » murmura Pierre hargneusement. <c Dieu! que les femmes sont insupportables! 9

Sa nervosité d'auteur avait, certes, des excuses. Mais en ce moment la passion de l'homme défaillait d'anxiété autant que la fierté de l'écrivain. Clary allait paraître pour la scène décisive. Si l'actrice éprouvait un insuccès, elle ne lui pardonnerait pas de l'y avoir exposée. Car elle comptait sur ce rôle comme Perrette sur son pot au lait. Tout un avenir de gloire et de luxe devait y trouver son point de départ. Si Jalouse tombait, la Comédie-Moderne montait une pièce où Prémor n'avait que le rang d'une utilité. Et la légende s'accréditait qu'elle n'était qu'une jolie femme. Il lui fallait cette victoire. Elle la voulait. Heureusement pour Essenault comme pour ellemême, elle avait de la volonté. A un camarade qui, dans la coulisse, venait de lui dire :

— a Ma pauvre fille, je te plains d'aller te faire fricasser là-dedans. Il y fait chaud. i>

Elle avait répondu :

— a Pour les goujons comme toi, peut-être bien. Mais je sauterai plus haut que vous dans la friture, je te le garantis. Je ne serai pas facile à cuire, d

Et elle encra bravement en scène.

Sa beauté, tout de suite, commanda l'atten* tion. Des femmes, des camarades, des amies qui l'eussent entendu siffler avec bonheur, qui l'eussent vue sans déplaisir estropiée par la chute d'une herse, tentèrent bien de continuer les ricanements. Mais les hommes, en plus grand nombre, — puisque la critique dramatique composait en majorité la salle, — montrèrent tout à coup des figures sérieuses, des regards brillants et tendus, des moustaches mordillées entre des lèvres sèches.

Alors commença la scène d'amour avec Stainier. Prémor la joua hardiment, non pas en courtisane, — comme la jalousie d'Essenault avait cru le voir la veille, — mais en épouse chaste, que la flamme initiatrice de la passion transforme en une amante à l'âme et aux lèvres enivrées. Elle fut délicieuse. Elle conquit la salle récalcitrante. Elle conquit Stainier lui-même, qui, oubliant de mettre sa personnalité à l'écart et audessus de son rôle, comme il avait lâchement tenté de le faire devant l'ironie du public, se donna enfin tout entier, fut simple et vrai, montra son réel talent, fit surgir de son personnage toute la vie secrète et profonde que l'auteur y avait concentrée.

On applaudit. Le rire était mort dans la salle. Quelques mots moins heureux que d'autres n'avaient pas même été remarqués sous l'étreinte

loS COMÉDIENNE

de rétnotion. Car en même temps que les passions, là situation se dessinait. Comment cette ardente amoureuse, qu'une jalousie cachée torturait, supporterait-elle la découverte de la trahison ? On attendait maintenant, dans un de ces silences qui sont, au théâtre, plus significatifs de succès que les applaudissements.

— oc Ça y est! » dit le directeur, qui rentra, ce ils sont empoignés. La scène de nuit va les achever. Je crois que nous tenons notre affaire.

— Oh! quel bonheur!... » murmura Georgette, dont les yeux se mouillèrent de joie.

Dans l'ombre, elle tendit la main vers Pierre. Il n'entendit pas son exclamation. Il ne vit pas son mouvement. Il se tourna vers le directeur.

— « C'est Prémor qui nous sauve, » ditil. ce Elle a été superbe. Ahl la vaillante artiste!... Et des gens prétendent qu'elle n'a pas de talent !

— Pas de talent?... Fichtre!... »

Le directeur eut un hochement dédaigneux pour les profanes qui discutaient sa pensionnaire, — oubliant qu'il l'avait fortement critiquée luimême, quand au sortir du Conservatoire, elle avait joué sur une scène subventionnée.

— ce Elle est rudement belle fille, en tous cas. Vous allez la voir tout à l'heure, madame, dans ce déshabillé qu'elle a inventé pour la scène de nuit. Une trouvaille!... Si l'orchestre n'est pas

maté après ça, c'est qu'il n'y a que des soliveaux dans les fauteuils. 9

La joie de Georgette se mêla d'amertume.

Elle tâcha de voir l'expression de visage de son mari. Mais la face de Pierre s'estompait dans le gris de l'ombre. Enfoncé dans un haletant silence, il songeait maintenant que si Clary recevait une ovation du public, il aurait un prétexte pour sauter dans les coulisses et l'embrasser. Cela se faisait, d'auteur à interprète, dans la reconnaissance et la griserie du succès commun. Oh! ce baiser, cette rapide étreinte qu'il combinait, qu'il rêvait, dont il sentait l'approche! Tous les tourments, tous les désirs, toutes les ivresses de cette journée de fièvre se condensaient dans cette sensation. La pièce en elle-même n'importait presque plus à Pierre. Il s'étonnait dé ce singulier détachement. Qui lui eût dit qu'une préoccupation quelconque primerait ses préoccupations d'auteur en un jour comme celui-ci, alors qu'il y travaillait, qu'il tâchait de la faire recevoir, ou qu'il en surr veillait les premières répétitions ?

Georgette, qui l'épiait, ne distingua pas ses yeux, ne rencontra pas son sourire. Êtait-il donc possible que leurs impressions ne fussent pas communes ?

De nouveau, dans sa vague détresse, elle eut un mouvement de buste vers la salle. Et, de nouveau, les yeux de Gérard rayonnèrent jusqu'au fond des siens. 11 était heureux pour elle et avec

IIO COMÉDIENNE

elle, celui-là I Elle le sentit si bien qu'elle en eut, par comparaison, comme une aggravation de son malaise.

La scène de nuit, oîi Sylviane* surprenait la lettre révélatrice pendant que son mari sommeillait sous sa lampe de travail, et où, après un atroce combat intérieur, qui fut un chef-d'œuvre de poignante mimique, elle replaçait la lettre et réveillait l'infidèle par un baiser, changea en triomphe le succès de M^^* de Prémor. L'actrice avait joué avec beaucoup d'habileté. Mais il faut bien dire que la succession de sentiments douloureux ou sublimes sur son admirable et tragique visage avait ravi les yeux plus encore peutêtre que le charme de son rôle n'avait ravi les âmes.

Quand le rideau baissa, on la rappela jusqu'à trois reprises, et pour bien montrer que c'était elle la victorieuse du moment, que, pour porter un jugement d'ensemble on attendrait les autres actes, l'orchestre tout entier cria : a Prémor! Prémor! »

Georgette, devant ces acclamations, fut prise d'une curiosité, et se pencha, pour observer M. de Vitraye.

Le jeune homme battait chaleureusement des mains, mais il gardait les lèvres closes, et ne prononçait pas le nom dont les deux syllabes déjà lui causaient, à elle, une douleur.

Derrière la toile de fond, Glary, dans sa joie.

s'arrêta pour embrasser Stainier. Son amant tendit une joue froide , une lourde joue rasée de César cabotin, mais il détourna les yeux et les lèvres.

— « Ah bien! mon pedt, » fit-elle, piquée, € si tu me boudes parce que j'ai eu du succès, faudra t'habituer à me bouder souvent.

— Le succès ?. . . Ma pauvre fille !.. Mais j'y suis blasé sur le succès... et autre chose que ça, je t'assure. Seulement, je n'aime pas à jouer dans des fours..., des pièces qui ne sont à peu près sauvées que par des mines et des tortillements de femme... ]>

Clary, qui s'engageait derrière lui dans l'escalier des coulisses, lui tira le coude. L'auteur était devant eux, sur la marche d'en haut. Il saisit la main de Stainier, le félicita, le remercia avec exagération, — pour amadouer l'acteur, qu'il sentait rétif. Puis, à Clary, avec une émotion qui lui étranglait la voix :

— a Ah! chère amie, comment vous dire?...

Vous avez été divine! Permettez-moi... »

Il avait laissé refroidir l'élan, n'osait plus prendre le baiser convoité. Mais l'actrice, pour punir Stainier de sa récente impertinence, eut une effusion inattendue. Elle se jeta dans les bras d'Essenault, et, sans même simuler de lui tendre la joue, lui abandonna longuement ses lèvres.

Stainier eut un mauvais sourire. Mais il ne

112 COMÉDIENNB

manifesta pas autrement la brusque rage qui le dévasta. Il n'était pas homme à s'attaquer volontiers à un autre homme. Et il ne tenait pas assez Clary pour risquer avec elle les brutalités dont la tentation le suffoquait. Ahl comme il la punirait, comme il la materait, quand il l'aurait vraiment liée de ces liens sensuels dont il connaissait le pouvoir sur d'autres femmes, dont il sentait la force en lui-même, dans sa beauté de cabotin, dans sa fatuité dominatrice, dans sa jeune chair mâle et voluptueuse !

Il suivit le couple qui s'enfonçait dans un couloir. Et, dédaigneux, il s'arrêta pour regarder Pierre et Clary entrer ensemble dans la loge où l'actrice allait changer de toilette.

Le regard dont il voulait cingler sa maîtresse fut perdu, car elle ne consentit pas à s'en apercevoir. Toutefois, il put jouer sans grand effort la dignité indifférente. Il n'était pas menacé d'une infidélité immédiate. Déjà survenait l'habilleuse, qui disparut avec Clary derrière le paravent. Et, par les corridors, un à un, vivement, avec des airs de familiarité et d'importance, des messieurs de l'orchestre arrivaient, qui troubleraient le tête-à-tête de l'auteur avec son interprète. Chacun s'empressait pour féliciter M^^^ de Prémor, pour s'assurer, si possible, une part de vanité et de sensualité dans cette destinée d'actrice qui, tout à coup, s'éclairait d'une lueur troublante.

Paris s'occuperait demain de cette femme.

Une confuse rumeur de réclame, perçue d'avance par les subtiles oreilles de ces boulevardiers, les faisaient galoper vers le succès naissant comme de bons chevaux d'armes qui entendent sonner la charge. La docilité de leurs désirs et la platitude de leurs admirations, rués en eux comme moutons de Panurge aux premiers bravos des critiques influents, leur donnaient l'illusion de la sincérité. D'ailleurs ils s'entraînaient mutuellement, et, de se coudoyer dans les couloirs, augmentait l'enthousiasme de ceux qui se croyaient le mieux en possession d'un penchant personnel.

Assis sur le divan, dans la loge de Prémor, Essenault se sentit bientôt comme noyé dans un flot de gens, dont chacun essayait d'attirer l'attention de l'actrice. Clary, haussant sa jolie tête par-dessus le paravent, tandis que l'essayeuse épînglait et drapait sur elle de souples étoffes, envoyait des rires, des mots gracieux, tâchant de ne pas s'embrouiller parmi ces inconnus qui se présentaient eux-mêmes, et de leur dire la phrase juste, suivant la valeur de leurs noms, qu'elle avait lus dans les journaux. Rien n'était gracieux comme l'anxiété feinte et le ravissement sournois nuançant ses sourires, tandis qu'elle demandait :

— ce Alors, sincèrement, ce n'était pas mal?... Non, mais vraiment? Ohl vous y mettez de l'indulgence... »

Quelqu'un s'écria : ^

COMÉDIBNNE

— « Ma parole, mademoiselle!... Et vous y aviez double mérite. Car, dans une scène comme la dernière de cet acte... »

Clary le coupa vivement :

— a Oui, elle est si belle, cette scène..., très difficile à bien jouer. Messieurs, je vous présente l'auteur, M. Essenault. »

Les bouches, qui s'ouvraient pour éreinter la pièce, se fermèrent aussitôt. Mais elles se fermèrent trop bien, en un silence gênant. Quelques saluts s'esquissèrent dans la direction du sofa. Des coups d'œil de rivalité ou d'envie mesurèrent l'homme, assis là. S'il fallait s'incliner devant lui demain, ce serait à qui courberait le plus bas l'échiné. Mais aujourd'hui il n'était pas une force, et il avait une supériorité. Donc, il était l'ennemi, celui à qui on trouverait délicieux d'infliger une blessure.

Des chuchotements susurrèrent dans un coin.

Un petit jeune homme s'avança vers Essenault.

— « Monsieur, » dit-il, « votre pièce a des choses tris bien. La grande critique est absurde. Elle demande à cor et à cri qu'on joue les jeunes; puis, dès qu'on lui en présente un, elle est impitoyable pour ses inexpériences. Elle l'assomme à la première peccadille. Les avez-vous entendus rire tout à l'heure comme des gamins? Et pourquoi? Pour quelques phrases..., mon Dieu, j'en conviens, assez malheureuses... Vous auriez dû faire relire votre œuvre par un homme du métier.

COMÉDIENNE Ilf

Mais je disais à Sarcey : « Voyez la trame, cher maître. Elle est excellente, la trame! » Et c'est vrai, monsieur, jusqu'à présent du moins, elle est excellente, la trame de votre pièce. Je le dirai dans mon journal. Sarcey en pensera ce qu'il voudra. Je le dirai dans mon journal. »

Tout en parlant, le petit jeune homme sortait sa carte de son portefeuille. Essenault la prit, par une insurmontable pusillanimité d'auteur devant un journaliste, si infime qu'il soit. Mais, ne pouvant plus supporter la présence des gens qui avaient examiné son visage pendant ce discours, prononcé très haut, il se leva, quitta la loge. Dans le couloir seulement, il lut le nom et les titres du petit jeune homme. C'était le courriériste des théâtres à Vo4venir du Commerce.

Comme l'auteur redescendait rapidement, afin de regagner sa baignoire avant que le rideau se relevât pour c le trois d, il aperçut, parmi l'encombrement des corridors, un rédacteur qui, dans un grand journal du soir, lui avait consacré la veille une chaleureuse interview. Ce rédacteur goûtait fort ses vers et ses romans, et, d'après le scénario de sa pièce, lui avait prédis le succès. Essenault voulut le joindre. Il aurait une appréciation juste, encourageante peut-^tre. Mais le journaliste fit demi -tour, se dcroba ostensiblement.

Un sentiment atroce étreîgnit le cœur de Pierre. Sa pièce tombait! Le charme seul de Pré-

Il6 COMÉDIENNE

mor l'avait relevée un instant. L^actrice allait triompher. Mais lui, Tauteur, il serait un vaincu, même vis-à-vis d'elle. Il aurait pu dire : « Surtout vis-à-vis d'elle. » Car son espoir brisé, la chute des illusions que Georgette et lui auraient caressées en vain, le faisaient moins souffrir que la perspective d'être humilié aux yeux de Clary. Cette femme, à chaque émotion, lui entrait plus avant dans le cœur. Elle amplifiait son échec probable comme elle eût amplifié son succès.

Tout se disproportionnait par cette présence constante au fond de lui-même.

Il emportait son image à travers les coulisses obstruées. Il songeait à sa loge, là-haut, à tous ces hommes qui l'assiégeaient de leurs flatteries, de leurs désirs, qui, derrière le frêle paravent, la devinaient déshabillée. Il se rappelait son élan vers lui au sortir de la scène. Ah ! cela, c'était bien une impulsion d'amoureuse. C'était l'aveu, la promesse. Mais cet aveu, cette promesse, ne les devait-il pas à la griserie d'un succès qu'elle croyiiit partager avec son auteur? Ne les rétracterait-elle pas quand les éreintements qu'il prévoyait pour son propre compte le diminueraient dans le jugement de l'actrice?... Que disait-on de lui là-haut, devant elle? On la plaignait de dépenser des trésors de talent dans une pièce qui n'aurait pas vingt représentations. On allait lui éteindre sa belle flamme pour les deux derniers actes. Pierre regretta d'avoir quitté k place.

Toutefois, dévoré intérieurement, il gardait son masque assuré, souriant, pour les amis dont il serrait les mains, dont il acceptait, avec des gestes de confiance, les félicitations sans sincérité. Puis, enfin seul dans un coin d'ombre, sur la scène où les machinistes évoluaient, il s'abandonna une minute, dans une défaillance de tout son être qui l'affala contre un portant, la bouche tordue par un juron silencieux, le pied battant nerveusement, les paupières picotantes et humides.

Ce Alt un éclair. Il se reprit, poussa une porte, descendit deux marches , pénétra dans la baignoire d'avant-scène.

Gérard de Vitraye se trouvait là, près de Georgette.

Distinctement, à la vue de leurs deux visages tournés vers lui, Pierre eut l'intuition que, dans cet immense théâtre rempli de piétinements et de paroles, ceux-ci étaient les seuls êtres qui souhaitassent sa joie et dussent souffrir de son déboire. Il ne résista pas à la tentation amère de les attrister.

— « Vous allez voir ce que c'est qu'un four, mes bons amis, y> fît-il en ricanant, a Le succès de Prémor est tout personnel. Mais quant à la pièce. .. Ah! nom d'un chien... Dix-huit mois de travail, de démarches, d'anxiété, d'espoir, fichus comme ça en une heure I... C'est raide, tout de même! »

Il se laissa tomber sur une chaise, l'air acca-

Il8 COMtDIBNNB

blé. Mais un soulagement lui vint d'avoir dépassé sa crainte en l'exprimant. Une protestation se fit en lui contre l'excès même de cette manifestation découragée. Après tout, il était impossible de croire à la chute complète de la pièce.

M. de Vitraye tenta de le rassurer, pour voir renaître un sourire sur les lèvres soudain pâlies et convulsives de Georgette. C'était elle qu'il consolait indirectement par des phrases ingénieuses, par une compréhension délicate de l'étude psychologique qui faisait le fond de Jalouse, par une habile mise en valeur des qualités dramatiques de la pièce, et un chaleureux éloge du talent de Pierre,

Celui-ci secouait un peu la tête, haussait de temps à autre les épaules, mais il réchauffait son cœur à l'ardeur confiante de ces paroles, et sa pensée, plus à l'aise, s'échappait allègrement vers Clary. Impressionnable et nerveux comme tous les artistes, il recommençait à espérer sur d'aussi faibles indices qu'il désespérait tout à l'heure. Après tout, ce journaliste qui s'était détourné dans les couloirs ne l'avait peut-être pas aperçu, tout simplement. Et quant au petit imbécile qui l'avait rasé là-haut, il n'avait sans doute jamais parlé à Sarcey. Gérard n'afïîrmait-il pas qu'il avait vu l'oracle sourire et donner des signes d'approbation?

Les trois coups retentirent. M. de Vitraye se leva pour retourner à sa place.

-^ ce Restez donc ici, » dit Essenaulc. c II n'y a que nous, avec le directeur.

— Non, merci. Je préfère être à Torchestre.

Je juge mieux l'effet général, et je me rends compte aussi de l'impression du public. »

Il sortit. Le rideau se leva. Dans Tinstant de silence qui se produisit, Georgette, au fond de la baignoire, où nul ne les apercevait, se rapprocha câlinement de son mari.

— « Mon Pierre chéri, » dit-elle en lui prenant la main et en lui mettant l'autre bras au cou, c si tu savais comme je t'aime!... Ohl je le sens deux fois plus quand tu as du chagrin. Mais n'aie pas peur... Il est impossible que Jalouse soit c un four », comme tu dis. Seulement, la critique et le public seront durs parce que c'est ta première pièce. Tu en feras d'autres et tu réussiras, tu as tant de talent!... Puis, nous sommes si heureux, nous nous aimons tant!... Ce n'est pas un désappointement qui peut gâter notre grand bonheur, dis?... N'est-ce pas, mon Pierre adoré? »

Les tendres mots, si bas prononcés, glissaient à l'oreille de l'écrivain avec des inflexions de caresse. Il fut ému, mais il le fut plutôt par raisonnement et réminiscence, car le bonheur dont parlait Georgette ne pouvait se comparer à l'ivresse d'orgueil et de passion qu'il avait rêvée et dont les délices s'exagéraient encore en apparaissant moins accessibles. Ce n'était plus un but, ni une suffisante compensation, le bonheur dont

lié com£diennb

parlait Georgette. C'était une nécessité quotidienne dont la privation ferait souffrir, mais dont la possession n'exaltait plus l'âme jusqu'à la joie.

Pierre répondit :

— tt Tu es une bonne petite femme, mais tu n'es qu'une femme. Tu ne peux pas comprendre la torture d'un artiste qui voit son œuvre dédaignée, cette œuvre qu'il s'est arrachée si douloureusement du cœur. D'ailleurs tu n'as pas d'ambition. »

Georgette se tut. Le troisième acte commençait. Elle détourna ses yeux, d'où jaillirent deux larmes. Pas d'ambition!... Et le désir qui la dévorait de justifier aux yeux de ses parents son obstination à épouser Pierre, son admiration pour lui, sa confiance dans sa carrière d'écrivain? Un grand succès de son mari, mais c'était le vœu ardent de son amour, de sa fierté d'épouse ! Elle eût donné les plus précieuses années de sa jeunesse, sa grâce même, qui, croyait-elle, le captivait autant qu'au premier jour, pour qu'il triomphât, lui. Elle se tordait comme dans une angoisse physique à l'idée d'entendre sa belle-mère dire encore demain : « Ce pauvre Essenault ! » avec une intonation plus impertinente que jamais, tandis que M. de Lugan hocherait sa belle tête hautaine, et parlerait d'autre chose, comme étonné qu'il eût seulement été question d'une victoire littéraire pour ce gendre insignifiant.

Elle voulait avoir la force de cacher sa tristesse à Pierre. Mais combien cette tristesse s'aggraverait s'il prenait son courage pour de l'inertie, de rindifférence, s'il croyait sa Georgette incapable de partager ses souffrances d'artiste ! Tant pis, il en penserait ce qu'il voudrait. Avant tout il fallait lui montrer de la bravoure, de la confiance, de la gaieté même, le sauver de la pire des tortures : le doute de lui-même, et de la plus dangereuse des fnaladies : le découragement.

Georgette passa sournoisement le bout de son doigt ganté de clair sous ses cils, pour en chasser une gouttelette brillante, puis elle se retourna vers la scène avec un vaillant sourire. Elle reçut immédiatement sa récompense. Une salve d'applaudissements crépita.

— a Tu vois... tu vois!... Qui est-ce qu'on applaudit? C'est mon Pierre! Mais ne froncez donc pas les sourcils comme ça, monsieur l'auteur. La partie est gagnée... Tiens... encore!... Ah! que Stainier a bien dit ça! Bravo, bravo! »

Le fait est que la pièce marchait. Dans un ensemble un peu gris, parmi des dialogues un peu subtils, oîi de trop fines évolutions d'âme se substituaient à l'action nécessaire au théâtre, des scènes délicieuses s'épanouissaient. On ne pouvait se dissimuler l'inégalité de f oeuvre, mais ses défauts trahissaient plutôt un manque d'expérience scénique que de réelles défaillances dans la pensée de Fauteur. En outre, elle présentait

des qualités littéraires qui n'échappaient pas au public raffiné de cette répétition générale. Le sentiment qui s'imposait était peut-être celui donc les auteurs se contentent le mpins aisément : c'est-à-dire l'estime. Les éreintements, — qu'on peut attribuer à la jalousie ou au parti pris, et qui d'ailleurs lancent un nom autant que les éloges, — sont préférables, pour une réputation artistique, à cette adliésion sans tapage, qui, dans sa forme silencieuse, ressemble tant à l'indifTérence, à l'ignorance, à l'oubli.

Pour estimer il faut comprendre. Aussi, cette façon de goûter une œuvre d'art lui interdit toute espèce de popularité. La masse des spectateurs et des lecteurs, incapable de se former une opinion, incapable même de nuancer sa pensée, n'adopte que des jugements sommaires et excessifs. Il n'y a donc guère de degrés dans le succès : il doit être énorme, disproportionné à son objet, ou bien il n'existe pas. Celui qu'on appelle a d'estime » n'a point de consécration visible : il n'apporte ni renommée ni argent. Ils sont rares les artistes hypnotisés par l'idéal et cuirassés par le dédain qui ne lui préfèrent pas une réclame bruyante, fût-ce une réclame de scandale.

Essenault n'était pas en cela plus philosophe que la majorité de ses confrères. Lorsque, à la fin du quatrième acte, le rideau tombé pour de bon, il put se convaincre, en dépit de toutes les nervosités qui l'avaient lancé d'un pôle à l'autre, de

COMÉDIENNB 12)

Texaltation au désespoir, que sa pièce aurait seulement un succès d'estime, il éprouva un désap» pointement plus calme que ses terreurs du début, mais plus amer encore, car les vifs retours d'espérance avaient cessé de s'y mêler.

Devant le fait accompli, — qu'un caprice de première représentation modifierait à peine dans un sens ou dans un autre, — la fièvre de l'auteur tombait; une espèce d'engourdissement y succéda. Dans le fiacre qui le ramenait avec sa femme, il ouvrit à peine la bouche. Elle essayait de prêter à l'indécise bataille les couleurs d'une victoire. Il trouva une âpre satisfaction à la contredire, à se traiter lui-même en vaincu. Il ne fut de son avis que lorsqu'elle vanta l'habileté, le charme de Prémor.Car, sentant l'appoint qu'une interprétation pareille apportait aux chances de la pièce, Georgette oubliait ses velléités de jalousie.

— a Nous pouvons nous estimer heureux que ce sbit elle qui joue ta Sylviane. Avec une actrice moins séduisante ou moins adroite, tout ce que tu as mis d'exquis dans ce rôle passerait inaperçu.

— ce Adroite ! » répéta Pierre, a Tu appelles cela de l'adresse ?... Elle a un immense talent, une compréhension étonnante. C'est la Sylviane idéale, tout simplement, d

Georgette se tut. Elle n'admettait le talent qu'avec de la sincérité. Sa finesse de femme ai-

124 COMÉDIENNB

mante avait surpris ce qui sonnait faux dans les virtuosités amoureuses de l'artiste. D'ailleurs, elle venait, à la vivacité de cette réponse, d'éprouver le coup d'aiguille au cœur qui la piquait depuis quelques jours chaque fois que Pierre parlait de M"« de Prémor.

Us arrivaient rue des Belles-Feuilles. Essenault soupa en vingt minutes. Puis il s'enferma dans son cabinet de travail et passa la nuit à opérer des coupures et des corrections dans sa pièce. Au cours de ce travail, parfois, des larmes de rage lui mouillaient les paupières.

Vers cinq heures du matin, il rejoignit Georgette. Elle ne dormait pas.

— a Mon pauvre ami ! Enfin, te voilà 1 Tu as donc changé beaucoup de choses?

— Ah! ma bonne petite... Le difficile était d'en changer aussi peu que possible.

— Comment cela?

— Parce que la première est ce soir, que j'ai seulement cet après-midi pour travailler avec mes interprètes. Tu ne sais pas l'effort que la moindre modification leur demande. Leur rôle est ancré en eux, dans ce que les savants appelleraient leur inconscient. Chaque mot transformé fait intervenir la réflexion consciente, qui doit lutter contre le sens adopté, l'intonation acquise. Ils n'y sont plus, ils perdent le fil. C'est à faire fiche une pièce à bas, des retapages de ce genre.

— Oh! tu m'effrayes.. 4 II fallait tout laisser.

COMÉDIENNE I2f

— Oui... Pour qu*on rie encore, n*est-ce pas ? Qu on trouve des doubles sens à des phrases toutes simples. Non, le public est vraiment trop idiot!... Allons, dors, mon petit chat. Moi, maintenant, je m'en moque I d

C'était vrai. Un soudain détachement le désintéressait de sa pièce. Mais l'image de Clary survint en lui, dominatrice. Il s'endormit en songeant à l'élan qui, après l'ovation du deuxième acte, avait jeté la jeune fille dans ses bras. Tous ses sens s'absorbèrent dans la résurrection de cette minute. Et la joie de sa passion domina les tristesses de son orgueil. Il était sûr maintenant d'être aimé de Factrice, sûr de la posséder bientôt- Ce qui souffrait en lui avait besoin de cette espérance, que, dans l'ardeur du désir, il voyait déjà certaine comme une réalité.

'a première représentarion de Jalouse fut plus satisfaisante qu'on ne l'augurait après la répétîrion générale. La soirée eut les apparences d'un succès. Les corrections faites par Ëssenault supprimèrent quelques effets d'un comique fâcheux. Nul éclat de rire intempestif ne dissipa l'émotion de la salle. Les femmes du monde, les actrices cotées, moins air grement sceptiques que les cabotines de la veille, sympathisèrent avec la Sylviane de la pièce et pardonnèrent un peu à M"« de Prémor sa beauté à cause des souffrances d'amour dont son rôle Faccablait. Leur sentimentalité, en s'attendrissant, leur fit faire un retour sur leurs propres déboires, ce qui causa quelques distractions à leur envie.

Quant âux hommes, les critiques, cette fois, n'en composaient plus la majorité ; ils n'étaient pas préoccupés de la prose qu'ils produiraient à propos de la pièce plus que de la pièce ellemême. Ils en goûtèrent donc les traits justes, l'élégance littéraire, et, par instants, le frisson de vie. Ceux qui restèrent insensibles à ces qualités n'en applaudirent pas avec moins de force : ils regardaient Clary. Et le plus pur chef-d'œuvre dramatique n'aurait pas eu la puissance de cette fascination féminine, de ce svelte corps aux affaissements et aux torsions imprévus, de ce visage à la pâleur si fraîche, au regard d'un si clair scintillement, que rehaussaient de mystère l'ombre des cheveux trop noirs, la sinuosité de la bouche trop rouge.

Clary de Prémor montra juste assez de talent pour donner un prétexte à l'explosion d'enthousiasme que provoqua ce qu'il y avait de moins intellectuel dans son charme. Un art que personne ne lui contesta, qu'elle possédait au plus haut degré, et qui se rencontre, quoi qu'on en puisse penser, très rarement chez les femmes, au théâtre comme dans les salons, c'était celui de s'habiller, — mais de s'habiller en dehors de toute mode, de façon à faire de sa personne exté-

icure une création d'originalité, de grâce, une silhouette unique, qui cependant ne péchât par

.ucun détail contre la ligne ni contre le goût. Ses toilettes étonnèrent. Comme elles lui seyaient

merveilleusement, on devait essayer de les copier. Elles enlaidirent les imitatrices, parce que celles-ci ne surent pas les modifier suivant leur type, y ajouter le rien qui les leur aurait rendues personnelles.

Ce fut à cette première représentation qu'enfin Clary et Georgette se virent de près et se parlèrent pour la première fois.

Essenault redoutait ce moment. Il avait tout fait pour le reculer, pour l'éviter s'il en trouvait le moyen. Depuis qu'elle avait mis le pied à la Comédie-Moderne, sa femme le tourmentait pour qu'il la menât dans les coulisses. Toujours il lui opposa quelque prétexte. Mais, ce soir, elle voulut féliciter, remercier M"* de Prémor. Elle le demanda devant M. de Vitraye, qui approuva, lui offrit son bras. Pierre ne trouva plus d'objection.

Us quittèrent la baignoire d'avant-scène, où tous trois se tenaient seuls, car M. et M°^® de Lugan occupaient une première loge de face. Ce fut dans le foyer des artistes que les deux femmes se rencontrèrent.

L'auteur les présenta :

— a Georgette, voici notre étoile... notre bonne étoile, on peut le dire. Mademoiselle, je vous amène M™* Essenault, qui tient à vous exprimer notre admiration, notre reconnaissance... »

Il ajouta, en désignant son ami :

— a M. Gérard de Vitraye. »

Ni Georgette ni Clary ne songèrent à remarquer son embarras, la gaucherie de ses paroles, de ses gestes. Elles s'examinaient, prenaient instantanément la mesure l'une de l'autre. Mais Gérard vit une anxiété sur le visage d'Essenaulf, une gêne dans son attitude. Et le même sentiment d'indignation mêlée de joie sourde qu'il avait éprouvé l'autre soir rue des Belles-Feuilles, s'insinua en lui, par impulsions troublantes et contradictoires.

— a Mademoiselle, » disait Georgette, « vous êtes une Sylviane délicieuse. Mon mari a vraiment de la chance! .. Une interprète de votre talent... Ohl ne vous défendez pas, je ne vous apprends rien... Les applaudissements ne vous laissent pas la possibilité d'être modeste.

— Oh! madame, vous êtes vraiment trop bonne. C'est le rôle... »

L'actrice agitait sa tête avec des mines confuses. Toute préoccupée qu'elle fût de M"* Essenault, la perception d'une présence glaciale lui fit évoluer vers M. de Vitraye la fausse mais ravissante humilité de son regard. Gérard ne broncha pas. D'une attitude strictement polie, il ne souligna par aucune adhésion les compliments contre lesquels se défendait M^^^ de Prémor. Elle s'étonna de cette froideur, exceptionnelle chez un homme en sa présence, et surtout ce soir où elle triomphait. Ses yeux revinrent à Georgette, puis, irrésistiblement, retournèrent à Gérard. Un

soupçon lui vint : peut-être M. de Vitraye craignait-il d'éveiller une jalousie chez la femme qu'il avait au bras? Peut-être était-il épris de cette femme au point de n'en pouvoir admirer une autre? Mais alors?... Ce ne fut plus eux que Clary regarda. Son examen furtif alla chercher Essenault, un peu en arrière des autres. Dans la contemplation béate où elle le figeait, planté derrière ces deux êtres qu'elle imagina le trompant, il lui parut ridicule. Elle eut aux lèvres la moquerie d'un sourire; et, vexée par la tenue raidie de Gérard, elle n'en contraignit pas la signification. Au contraire, elle enveloppa de nouveau le couple d'un éclair ironique qui, jaillissant ensuite vers Pierre, lui fit sauter aux yeux une clarté blessante et inattendue. Comment!... on pouvait avoir l'idée que Vitraye?... Sa femme?... Et cette idée venait à Clary!... Et elle s'en amusait!... Il ressentit l'humiliation vis-à-vis d'elle plus vivement que l'aiguillon de jalousie dont elle venait de le piquer en pleine chair. Anxieux, il l'observait, dans l'espoir d'avoir mal compris ou mal vu. Mais elle était de nouveau la créature souriante et impénétrable, que le désir des hommes interprétait en noblesse ou en vilenie, suivant ce qu'ils en pouvaient espérer. Des quatre interlocuteurs, c'était elle qui gardait le plus de sangfroid, dans sa vanité satisfaite, son absence de toute inquiétude de cœur et son contentement de découvrir en M°^® Essenault une petite bour-

geoise insignifiance. C'était ainsi du moins qu'elle la jugeait, oc Assez de branche, mais pas Fombre de chic, » songeait-elle.

En Georgette, la sécurité renaissait, à constater sur le visage de l'actrice l'empâtement des fards et le travail du pinceau, compromettant, — elle se plaisait à le croire, — la puissance séductrice d'une incontestable beauté, a Pierre qui déteste tant l'artificiel, qui ne me trouve jamais assez simple... comment serait-il tenté par tout ce maquillage? »

Entre eux, cependant, malgré les rebondissements intérieurs de leurs pensées, ils continuaient d'échanger des paroles banales. Pierre avait hâte de s'en aller, surtout de reprendre, sous un prétexte quelconque, le bras de sa femme. L'ironique lueur qu'il croyait retrouver par instants dans les yeux de Clary le mettait au supplice.

— <r Viens, Georgette. Allons voir tes parents dans leur loge.

— Mon cher auteur, » interposa M"^ de Prémor, a j'aurais un petit conseil à vous demander. Restez donc. Votre ami reconduira M°^« Essenault. T>

M. de Vitraye et Georgette saluèrent, partirent. L'actrice les suivit du regard avec une attention significative. Us se perdirent parmi les groupes qui se pressaient dans le foyer. Alors Clary se tourna vers Essenault :

— a Laissez-les donc, ces enfants. Us ont l'air si

ip COMÉDIENNE

heureux ensemble! Et qu'est-ce que cela vous fait, puisque vous ne songez qu'à tromper votre femme? »

Il ne sut d'abord que répondre, abasourdi de cette méchanceté, qui souriait avec un adorable sourire. Pourquoi lui disait-elle une chose pareille? Venant d'elle, cela lui faisait un mal affreux, lui rendait le soupçon plus précis, la blessure plus cuisante. Puis, quelle absurdité, en effet, de manifester sa. jalousie de mari devant cette femme qu'il courtisait! Il continuait de se taire, dans un embarras traversé de lancinements aigus qui, pour un peu, lui eussent mis des larmes sous les paupières.

— oc Voyons, d dit l'actricç, railleuse. « il n'y a pas de quoi vous démonter. Vous vous en doutiez bien, puisque vous cherchez des consolations au dehors,

— Clary, je vous défends de parler de M°^® Essenault dans ces termes. Elle a droit à tous vos respects...

— Et à toute la fidélité de son mari, je suppose. Restez donc auprès d'elle, mon cher. -»

Le dos déjà tourné, M}^^ de Prémor accueillait les hommages qui, autour d'elle, patientaient depuis un moment. Toute une phalange d'habits noirs s'avança dès qu'on la vit quitter son auteur. Essenault, qui demeura encore une minute, cloué dans une fureur sans objet, n'eut de vision distincte que celle d'un individu sur lequel, immédia-

tement, se concentra toute son irritation, a L'imbécile! quelle figure à gifles f... » se disait-il, avec ce besoin d'injurier qui, contenu au dehors, trouve parfois un soulagement puéril à s'exhaler intérieurement.

Le personnage s^inclinait devant W^^ de Prémor. Était-ce l'outrance d'admiration exprimée par sa physionomie qui agaça l'écrivain? Le fait est que, s'il eût paru moins impressionné en présence de l'actrice, ce monsieur n'aurait été secrètement traité par Pierre que de rastaquouère inofFensif Et encore par simple nécessité de blague parisienne, Rastaquouère, il ne l'était pas, même d'aspect, en dépit de son teint, mat aux lumières, mais qui devait être bistré au grand jour, de ses cheveux noirs lustrés, des étincelles de diamant éclaboussant le plastron de sa chemise. Une réelle distinction corrigeait ces touches exotiques, donnait une attitude juste à son corps plutôt petit et fort maigre, et presque de la fierté à la sécheresse de ses traits. Un ami le présenta. Essenault entendit le nom :

— a Prince Gracchi. »

Dans sa mémoire, un écho s'éveilla. Il connaissait ce nom. Il l'avait lu dans des livres d'histoire, l'avait rencontré dans maints récits des guerres italiennes. Même l'analogie avec celui des Gracques l'avait fait se demander si quelques descendants directs de l'illustre famille romaine n'existaient pas encore. Ce soir, devant l'admira-

teur de Clarjr, cette supposition lui parut grotesque. Dans sa disposition agressive, c'était déjà trop de reconnaître l'authenticité du titre. Un prince pour de bon!... Cette pauvre petite Prémor en aurait la tête tournée. Tenez, c'était fait déjàl Quels sourires, quels yeux elle avait pour ce bonhomme en jus de réglisse!... Ces cabotines, toutes les mêmes! Comment s'y était-il laissé prendre? Comment avait-il pu souhaiter l'amour de celle-ci jusqu'à se désintéresser du sort de sa pièce, jusqu'à dédaigner la tendresse incomparable de Georgette? Il avait donc traversé une crise de folie? Mais elle n'avait ni cœur ni tact, cette créature qui osait calomnier sa femme, qui se moquait de lui-même, et qui maintenant s'offrait de toutes ses grâces minaudières au premier venu, parce qu'il portait des diamants et un titre!...

Essenault s'enfuit du foyer, descendit sur la scène. Là, par Toeillet du rideau, il se mit à regarder dans la salle. L'entr'acte prenait fin, les stalles se remplissaient. Mais ce que fauteur cherchait maintenant à voir, ce n'était pas la physionomie générale du public, ni les figures connues ou célèbres, ni l'attitude des grands journalistes. Ce qu'il guettait, ce passionné, c'était la présence de sa femme et de Vitraye dans la loge de ses beaux-parents. Il voulait les examiner l'un à côté de l'autre, secrètement et de loin. Surtout il avait soif de retrouver le visage de Georgette, qui su-

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bissait une transfonnation en lui-même depuis l'effleurement du soupçon. Pourvu qu'il ne la trouvât pas changée dans la réalité!... Elle, le tromper?... Ce n'était pas possible! Sa Georgette, sa chérie, sa chose!... En ce moment, elle lui reprenait tout le cœur, par l'incertitude qui, tout à coup, planait sur son absolue possession, et aussi par l'indignation douloureuse contre l'autre femme, contre celle qui riait et qui se refusait.

Dans le papillotement des lumières, des claires toilettes, des fourmillants visages, au bord d'une loge surgirent le buste et la fine tête blonde de Georgette. Elle était assise à côté de sa bellemère. M. de Lugan et Gérard, derrière elles, causaient, debout.

Quelle apparition de douceur dans toute cette foule, cette petite image bien connue, si suave de nuances, d'attitude, de tendre signification! Un élan vers elle souleva Pierre; des années de souvenirs tourbillonnèrent en lui, avec, çà et là, quelques images d'une surprenante précision.

Oh ! comme il l'avait aimée, un soir qu'il l'avait aperçue ainsi au théâtre, entre ses parents, et qu'il la contemplait d'un coin sombre de l'orchestre, sans oser se présenter dans leur loge. Il la jugeait alors merveilleuse, inaccessible. Mais il l'avait mieux aimée encore plus tard, quand elle avait été sienne. Et il la revit, assise sur un rocher, au bord de la mer, dans une journée de

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leur vie tellement radieuse que tous deux s'attestèrent avoir atteint le bonheur suprême, et qu'ils griffonnèrent et signèrent cette attestation sur le carnet de Pierre, — un carnet qu^il possédait encore au fond de quelque tiroir.

a Mais je l'aime autant qu'alors, » pensa-til. oc Je n'ai jamais aimé qu'elle. Je prenais une vulgaire fantaisie pour une passion, d

Au moment où il prononçait mentalement cette phrase, ses lèvres frémirent d'une imaginaire sensation. A Tinsu de son propre vouloir, elles évoquaient la saveur du baiser que M^'^ de Prémor y avait posé la veille. La nostalgie de cette caresse le fit gémir intérieurement. Alors il se troubla, et, regagnant sa baignoire, il s'assit dans l'ombre, n'osant plus regarder en lui-même, triste jusqu'à l'accablement.

Deux minutes après, Georgette le rejoignit avec Gérard de Vitraye. Elle était rayonnante.

— a Un miracle! » dit- elle. « Marraine trouve que ça marche très bien. Ça, c'est bon signe.

— Vraiment? Elle n'a pas dit : « Ce pauvre Essenault ! d

— Certes non, » fit Gérard, a Seulement il y y a quelque chose qui la taquine.

— Quoi donc ?

— C'est que les bonnes amies, — celles qui crèvent de jalousie, vous savez, — la félicitent avec affectation sur le succès de ce son gendre ».

— Ah! diable... Elle n'aime pas qu'on m'appelle comme ça. Qu'est-ce qu'elle répond ? »

M. de Vitraye imita le petit air aigre-doux d'une femme piquée :

— 0: Oh! mon gendre... Je n^ai pas encore l'âge d'être grand'mère. C'est le mari de ma bellefille.

— Vous êtes mauvais tous les deux! » interposa Georgette en riant, a Voyons... c'est vrai : elle ne pourrait pas être ma mère.

— Oh! pas même ta sœur aînée, va, Jojo, »

dit l'auteur.

Et il tapota la main de sa femme, que ce petit nom enfantin et cette caresse ravirent. C'était son Pierre qui redevenait lui-même. L'oppressant nuage de doute s'évanouissait. Et voilà les trois coups qui retentissaient derrière le rideau, enfonçant sous leur choc toutes les impressions de cette soirée jusqu'au plus profond de l'âme de Georgette. On allait applaudir encore. Son mari triomphait. Son mari l'aimait. Elle se sentit heureuse jusqu'à l'extase.

Peut-être le rayonnement de ses yeux fut-il plus que M. de Vitraye n'en put supporter. Il se leva et, furtivement, se glissa hors de la baignoire. Ni Pierre ni Georgette ne s'en aperçurent.

' E lendemain, lorsque M. de Lugan revint à cheval du Bois, vers onze heures, dans son hôtel de l'avenue Henri- Martin, il trouva sa femme encore au lit. La soie vieux rose de la courtepointe disparaissait sous un amoncellement de journaux. Yvonne achevait de lire tous les comptes-rendus parus le madn sur Jalouse.

Son mari s'étonna qu'on pût rester couché si tard par cette belle matinée d'hiver. Malgré son âge et malgré la saison, il sortait tous les jours de bonne heure sur Aladin, son vieux pur-sang, qui, en dépit de ses ardeurs calmées, conservait les nobles lignes et la souplesse d'allures de sa race.

COMÉDIENNB I39

-^ « Vous ne vous doutez pas, ma chère amie, du monde qu'il y avait aux Poteaux I II faisait très bon, le fond de l'air n'est pas froid. Mais levez-vous. J'ai ramené Gérard pour déjeuner.

— Ah! Gérard... très bien... Vous avez bien fait, » dit spontanément Yvonne, qui rejeta les feuilles imprimées et sonna sa femme de chambre, oc Vous l'avez donc rencontré ? Où cela ? Il était à cheval?

— Oui, nous nous sommes croisés aux Acacias. Il arrivait en sautant les obstacles, vous savez, près des Patineurs. Il a un Irlandais qui saute à merveille. Ce garçon-là gagne à être vu à cheval. Il n'a plus du tout cet air étriqué, malingre... Si Georgette avait fait de Téquitation jadis, je croîs qu'elle ne l'aurait pas éconduit.

— Moi, je le trouve très bien à pied, déclara Yvonne. Et d'ailleurs, Georgette... »

Elle s'interrompit. La femme de chambre entrait.

— a Donnez-moi mon peignoir. Tout est prêt dans le cabinet de toilette?

— Tout, madame. »

M. de Lugan, qui s'éloignait, dit près de la porte :

— <c Gérard est très content d'hier soir. Mais il ne croit pas autant que nous à une longue carrière poi r la pièce.

— Dites autant que vous. Car moi, vous savez ce que je vous ai annoncé, quarante représenta-

tiens au plus. Et, maintenant que j'ai lu les journaux, je tombe à vingt-cinq.

— Comment? » s'écria M. de Lugan, qui revint de deux pas, oc les journaux ne sont pas bons?

— Inégaux, mais, en sommé, d'une moyenne assez sévère. Ils sont presque tous d'accord sur une énorme maladresse^ que j'avais bien remarquée. Je me disais : a Comment ce pauvre Essenault a-t-il pu ?... » Tenez, au deuxième acte, la scène trois. »

Elle lut le passage.

— a Je n'ai pas du tout entendu cela, » fit son mari.

— Moi, ça m'a sauté aux yeux.

— Donnez-moi tous ces journaux et habillezvous, » dit M. de Lugan. a Je vais parcourir cela avec Gérard. »

Une grande heure plus tard, M™® de Lugan paraissait dans le petit salon où se trouvaient les deux hommes. Elle n'avait pas fait grâce à leur attente d'une seule ondulation de sa coiffure compliquée, ni d'une seule épingle corrigeant un pli de son ajustement. Elle ne s'excusa pas, sachant qu'elle avait réussi son œuvre et qu'elle paraissait charmante. M. de Vitraye, surpris de la voir si jeune même au grand* jour, retint un compliment qui, peut-être, eût manqué son but, en trahissant cette surprise d'une façon désobligeante. Mais il admira tout haut la légèreté vapo-

COIIÉDiENNE 141

reuse de son corsage. C'était de la mousseline de soie et de la guipure. Par places, on croyait surprendre, au travers, le reflet rosé de la peau.

— (( Comment ne gelez-vous pas*, madame ?

C'est ravissant, mais au mois de décembre...

— J'étouffe! » déclara Yvonne en riant de toutes ses belles dents éclatantes, oc C'est vous qui êtes un frileux! »

Ce qu'elle n'expliqua pas, c'est que le rose entr'aperçu venait d'un maillot de soie suffisamsamment épais pour lui permettre, dans la chaleur du calorifère, de jouer l'intrépidité et la résistance de la première jeunesse.

Un domestique parut. Madame était servie.

Elle prit lé bras de M. de Vitraye.

Elle traitait le jeune homme avec une grande familiarité, l'appelant par son prénom de Gérard, comme faisait M. de Lugan lui-même, qui l'avait connu tout enfant et lui avait servi de tuteur. Et cette familiarité, elle l'avait accentuée encore, la nuançant d'une entente apitoyée, depuis que, malgré ses efforts, Ceorgette s'était refusée à devenir M"® de Vitraye.

Les trois convives prirent place à table, dans la salle à manger que tendaient des verdures anciennes. Comme ces tapisseries avaient de la valeur, on n'y suspendait rien, ce qui faisait la pièce un peu uniforme et sombre. Mais, dans la baie large de la fenêtre, tout un clair tableau s'encadrait, souligné par une bordure de fleurs à l'inté-

rieur. Un morceau de jardin» élégant et soigné malgré sa nudité d'hiver; une grille basse, dont les piques dorées s'effilaient hors d'un lierre rectiligne; puis, au delà, les perspectives cossues de l'avenue Henri-Martin; les trottoirs nets que ne foulent jamais des piétinements pressés de travailleurs, mais où des enfants couverts de dentelles et de fourrures poussent leurs cerceaux devant des gouvernantes rêveuses; Tallée centrale cavalière où des galops passent entre l'alignement des marronniers; la double chaussée interdite aux chariots de transport; et, de chaque côté, la coquetterie des architectures, l'opulence des façades muettes.

— oc Gérard assure, » dit M. de Lugan, en cassant son œuf à la coque, a que les comptes rendus de Jalouse ont été écrits surtout d'après la répéririon générale.

— Mais ils sont justes, pour la plupart, »

s'empressa d'affirmer Yvonne. « Essenault ne pré^ tend pas, j'imagine, être au-dessus de toute critique?

— Avouez, madame, » prononça M. de Vitraye, ce qu'il est vexant pour lui de voir le public prévenu contre des taches que ce même public n'a pu constater hier soir et ne constatera jamais, attendu que l'auteur les a fait disparaître. Si les journalistes prenaient la peine de venir à la prcmière représentation... »

Yvonne fit remarquer :

<<— a S'ils ne venaient qu'à la première, leur jugement serait encore plus définitif. L'auteur ne pourrait plus rien retoucher. »

Elle développa sa propre appréciation de la pièce, ou du moins ce qu'elle croyait être ses idées personnelles. Ses lectures de la matinée en faisaient principalement les frais. Surprise hier par les grâces d'une œuvre dont elle ne supposait pas Pierre capable, et un peu emballée par le plaisir évident du public, elle s'était convertie jusqu'à reconnaître le talent manifesté dans Jalouse. Même, la foi au succès fondant ses préjugés, elle avait, pour quelques heures, considéré le jeune homme avec une sympathie tout à fait miprévue. Mais la première phrase cruelle rencontrée dans les journaux avait immédiatement suscité des connivences au fond d'elle-même; son approbation était allée aux plus amères, aux plus maladroites critiques. Incapable de démêler ce qui frappait juste ou non, ni même d'éjiminer les reproches trop contradictoires, elle avait tout accepté en bloc, et c'est avec une sincérité parfaite qu'elle en débitait des tranches à M. de Vitraye et à son mari.

Comme tout à l'heure dans sa chambre, elle reprit à table la citation du passage qui, disaitelle, l'avait le plus choquée.

— ce Vraiment, madame, » dît M. de Vitraye, contenant une envie de rire, oc cela vous a fait une si fâcheuse impression? Mais l'avez-vous bien

144 COMÉDIENNB

entendu? Avez-vous fait bien attention au ton dans lequel l'acteur le disait?

— Moi, » répéta comme le matin M. de Lugân,'a Je n'ai pas remarqué ces phrases-là.

— Oh! vous, mon ami.- Vous étiez comme tous les honimes. Vous n'écoutiez pas. Vous n'a viez des yeux que pour Prémor.

— Ahl pardon, madame, d reprit Gérard en riant, a Du moment que vous nous attaquez, nous allons nous défendre. Le passage qui vous a choquée, n'a pu vous choquer que sur le journal Il n'a été prononcé qu'à la répétition générale, et coupé pour la première représentation.

— Par exemple!... Je suis bien sûre...

— Vous êtes sûre... parfaitement. Et ce qu'il y a de pis, c'est que la plupart des assistants d'hier, qui ont lu cette critique-là ce matin, ont en ce moment la même certitude que vous. Des dames colporteront cela dans les salons comme une appréciation personnelle... Et nul n'aura le courage de M. de Lugan. Tout le monde voudra avoir entendu la phrase et en avoir sauté en Tain »

Le vieillard eut un petit ricanement sournois qui exaspéra sa femtAe.

— a C'est absurde, Gérard, » se récria-t-elle. « Je vous jure que j'ai entendu. Essenault a peutêtre coupé son passage. Mais l'acteur, par habitude, s'est lancé dedans et a dû le débiter jus-* qu'au bout. »

COMÉDIENNE I4f

Vitraye s'inclina.

— « Du moment que vous en arrivez au serment, madame...

— C'est égal, » fit M. de Lugan, qui voyait sa femme rougir de vexation sous sa poudre de riz, oc peu importe 1 La soirée d'hier a été une bonne soirée. Il n'y a pas à dire : c'était un succès.

— Un succès que Georgette payera cher, »

lança Yvonne.

Les deux hommes levèrent la tête, dans un même mouvement stupéfait.

— a Georgette?... Pourquoi?... Qu'est-ce que vous voulez dire, Yvonne? » demanda le père, troublé.

Elle ne répondit que par un sourire de mystère, et un imperceptible haussement d'épaules.

M. de Vitraye pencha la tête vers son assiette. Il craignait que quelque chose, sur son visage, ne trahît la palpitation de tout son être à ce nom de Georgette jeté tout à coup comme dans le vent d'une menace.

M. de Lugan insista :

— oc Comment Georgette payerait-elle un succès dont elle profite autant que Pierre?

— Gérard me comprend, » dit Yvonne en coulant vers le jeune homme un regard d'intelligence, oc D'ailleurs... »

Elle eut un petit coup de menton dans la direction du. domestique. On se tut tandis que celui-ci passait du foie gras avec de la salade.

M. de Lugati ne desserra plus les dents jusqu'à la fin du déjeuner. Le mot de sa femme, l'inquiétant sous-entendu, l'embarras de Gérard, l'emplissaient d'un malaise. Il aimait profondément sa fille, d'une affection qu'il ne manifestait guère depuis son mariage avec Yvonne, mais qui, un moment refroidie dans les luttes intérieures, s'était insinuée de nouveau jusqu'aux dernières fibres de son être et grandissait toujours, à mesure que ses cheveux blanchissaient, que diminuait sa vigueur, qu'il sentait s'accentuer l'irrémissible déclin. Sur ce chemin de la vieillesse, il découvrait que sa jeune et coquette femme ne l'accompagnait pas; l'espace entre eux s'élargissait. Tandis qu'au contraire sa fille se serrait contre lui davantage. Et même, le compagnon qui lui semblait le plus proche, c'était son petit-fils Georges.

La moindre crainte pour eux le bouleversait.

Aussi attendait-il anxieusement que l'instant du café, dans le fumoir, le débarrassât des oreilles indiscrètes.

— oc Expliquez-moi ce que vous vouliez dire tout à l'heure, » prononça-t-il d'une voix presque tremblante, tandis qu'Yvonne, calme et gracieuse, mettait du sucre dans les tasses.

— « Permettez seulement, » dit M. de Vitraye, c( que je prenne mon café et que je vous quitte. Malgré ce qu'en croit M°^^ de Lugan, je ne sais pas du tout de quoi il s'agit, et je ne veux pas

abuser de son erreur pour entendre ce qui, sans doute, ne me regarde pas. »

Le vieillard jeta un coup d'œil à sa femme comme pour appuyer l'argument. Il préiérait patienter encore. Un scrupule de délicatesse l'arrêtait de provoquer la confidence devant Gérard, du moment que celui-ci n'en était pas informé. L'amour du jeune homme pour sa fille restait un fait d'actualité dans la pensée de M. de Lugan. Et il éprouvait en ces matières une gêne toute masculine.

Yvonne avait, au contraire, le goût de son sexe pour les équivoques d'amour, le péril des indiscrétions et l'attisement des passions résignées. Elle ne doutait pas non plus que M. de Vitraye ne fût toujours épris de sa belle-fille, et le fait qu'il avait été son propre candidat contre Essenault l'entretenait dans une bienveillance, — dont elle ne mesurait pas l'immoralité, — envers la fidélité silencieuse du prétendant malheureux. Si elle n'allait pas jusqu'à souhaiter positivement que Pierre fût trompé au profit de Gérard, elle n'aurait pas été fâchée de toute circonstance capable de prouver à Georgette que celle-ci s'était abusée dans son choix. Le jour où Essenault se donnerait des torts envers sa femme et oîi M°^^ de Lugan pourrait dire à la délaissée : ce Ce n'est pas Gérard qui t'aurait traitée de la sorte. Avaisje assez raison de m'opposer à ta folie de jeune fille !» — ce jour-là représentait le cruel triomphe

148 COUÉDIENNE

inconsciemment mais ardemment souhaité par cette jolie femme à la chevelure un peu trop rousse, à l'air un peu trop jeune, qui, avec tant de grâce calme, versait le café dans de mignonnes tasses rectangulaires.

Elle déclara :

— '• a Gérard n*est pas de trop. Il peut faire l'innocent tant qu'il voudra. Il sait parfaitement ce que je veux dire.

— Madame, c'est pour moi une énigme d'entendre affirmer que le succès de Jalouse, dont nous sommes tous si heureux, pourrait coûter cher à M™* Essenault.

— Il lui coûtera pourtant la paix de son ménage. »

L'exclamation anxieuse qui partit des lèvres du père n'arrêta pas Yvonne, lui fit simplement hausser les épaules.

— « Voyons, Gérard, vous avez bien remarqué qu'Essenault est toqué de cette actrice, Clary de Prémor, qui joue Sylviane. C'est une rouée qui le mènera plus loin qu'il ne croit. Mais il la suivra aveuglément. Je vous dis qu'il en est fou. Cela crève tellement les yeux que cette pauvre nigaude de Georgette ellemême n'a pas pu s'empêcher de s'en apercevoir. »

Cette affirmation se rencontrait si bien avec les soupçons de M. de Vitraye qu'il n'essaya même pas une atténuadon. Il se tut. Et, dans le fond de

son être, le même grand flot trouble des jours précédents se souleva avec une suffocante violence. Mais, cette fois, c'était la joie qui dominait. L'indignation contre Pierre, la pitié pour Georgette, ne furent que deux faibles remous presque aussitôt éteints.

Concentré dans cette sensation, qu'il goûtait sans se l'avouer, le jeune homme oubliait M. de Lugan et son angoisse probable. Mais le vieillard lui parla directement. Il tressaillit au son altéré de la voix.

— 0: Dites-moi, mon cher enfant, c'est une plaisanterie?... Que Pierre fasse la cour à son interprète, cela va de soi, il n'y a pas grand mal. Mais de là à se détourner de ses devoirs, à causer une peine sérieuse à Georgette...

— C'est mon avis, cher monsieur. Je crois ^me de Lugan un peu aveuglée par l'imagination romanesque de son sexe. Elle voit une grande passion dans un simple caprice.

— Ahl vraiment, » s'écria Yvonne, a Vous supposez Essenault capable de s'arrêter au caprice. Il est à la fois trop moral et trop immoral pour cela. Vous ne le connaissez pas. Il ne trompera sa femme que s'il trouve une excuse dans la sincérité d'un véritable sentiment. Et si les femmes sont romanesques, mon petit Gérard, les artistes le sont encore plus. »

Elle débita cela avec une assurance qui en souligna la justesse d'observation. Ce qu'elle avait

IfO COMÉDIENNE

dit d'EssenauIt était exact. Les deux hommes le savaient. Il y eut un silence.

A la fin, M. de Lugan, les coudes aux bras de son fauteuil, ses longs doigts minces de vieillard jouant les uns avec les autres, prononça :

— a Ce que vous me dites là me contrarie bien. Oui, ça me contrarie plus que je ne peux le dire. »

Yvonne répondit dans un léger rire de dédain :

— a Vous n'aviez qu'à ne pas donner votre fille à ce garçon. Un écrivain... un bohème..,' Enfin je vous avais prévenu. »

COMÉDIEN f^E Ifl

[ALOUSE n'était pas une pièce capable d'attirer ce qu'on appelle « le grand public ». Ses qualités fleurissaient trop en finesses, en délicatesses psychologiques. Il fallait, pour les apprécier, un certain discernement de goût et un léger effort d'esprit, — choses qu'on ne peut attendre de la masse bourgeoise, surtout après dîner. Une faveur marquée de la critique ou un hasard de réclame aurait, à défaut de ces éléments, pu faire osciller son demi-succès vers une vogue durable; mais la presse se montra sévère pour l'auteur nouveau venu au théâtre, qui, ne maniant pas lui-même la plume redoutable du journaliste, n'avait aucun titre à être ménagé.

Essenault, pénétrant avec confiance dans le ves-

ip COMÉDIENNE

tibule de la Comédie-Moderne, le soir de la troisième représentation, resta surpris des mauvaises nouvelles qu'on lui donna au contrôle. Il monta dans le cabinet du directeur, qu'il trouva soucieux. Puis il erra dans les coulisses. Comme il arrivait sur les planches, marchant avec précaution entre les fils électriques qui traînaient à terre, Clary sortit de scène. Pierre eut un mouvement intérieur de douloureuse rage à la constater si belle, radieuse, triomphante, réservée à l'amour des vainqueurs de la vie, alors qu'il éprouvait la lourde sensation d'une défaite. Mais, de ce sentiment trouble, sa passion, tout à coup, surgit plus forte. Il désira cette femme plus que jamais. Il la désira comme un relèvement nécessaire à son orgueil blessé. Il ne sentirait plus l'échec, pourvu qu'elle, du moins, crût en son œuvre et en lui-même.

M^^« de Prémor fut charmante. Malgré la fierté raidie de l'auteur, elle devina son découragement.

— a Vous savez, » dit-elle, « si la salle n'est pas très pleine, c'est qu'aujourd'hui est un mauvais jour. Puis, on ne peut rien dire encore. Il y a des pièces qui ne partent qu'à la dixième représentation.

— Vraiment? » fit-il avec joie, ce Vous en avez vu ? Mais cela se comprend. Quand c'est un succès de public et non un succès de presse, il faut laisser aux premiers spectateurs de la pièce le temps de faire savoir qu'ils y ont pris plaisir. »

COMÉDIENNE If]

Elle approuva ce raisonnement, répéta le bien qu'elle avait entendu dire de Jalouse :

— « D'ailleurs, pour ma part, je voudrais qu'elle tînt Taffiche tout l'hiver. Jamais je ne rencontrerai un rôle pareil.

— Vous y êtes adorable, ma chère Clary. Du moins j'aurai cette satisfaction que mon œuvre vous aura révélée, vous aura mise à votre rang. Vous a-t-on beaucoup applaudie, ce soir?

— Ohl on m'a gâtée 1 Vous me voyez heureuse... heureuse!... Je vous en aurai toujours, mon cher ami, une grande reconnaissance.

— Ne sera-ce que de la reconnaissance, Clary?... »

Il lui saisit la main, en murmurant ces mots, accompagnés du plus ardent regard. Tous deux se tenaient rapprochés l'un de l'autre, dans un coin d'ombre, contre la logette du pompier de service. A travers un judas grillagé on voyait le reflet cuivré du casque. De l'autre côté du châssis, un bruit, de voix s'élevait, des exclamations de colère. C'était la pièce qui continuait. Stainier cherchait querelle à celui qu'il croyait son rival. Des lambeaux de phrases, — de ces phrases qu'il avait écrites, relues, reprises, retouchées, qui lui étaient sorties du fond de l'être, — venaient atteindre le cœur frémissant de Pierre. Et leur palpitation dans ses fibres augmentait sa fièvre. Ces impressions de théâtre, nouvelles pour lui, le grisaient, le jetaient dans un état d'exaltation bi-

If4 COMÉDIENNE

zarre, — qui devait lui manquer par la suite, comme un excitant auquel le tempérament s'est habitué. Il se serait cru capable de composer immédiatement, en quelques jours, cinq autres actes. Mais son cœur et ses sens s'intoxiquaient plus encore que son cerveau.

— a Je vous adore, Clary!... Vous me rendez le plus malheureux des hommes... Je ne pense qu'à vous... Je vois partout vos yeux... vos lèvres .. Vos lèvres... que vous m'avez données...

— Chut!... Voulez-vous bien vous taire!... »

Elle jeta un coup d'œil autour d'elle. Sur une

chaise, quelqu'un dormait. C'était un vieil acteur, qui tenait un rôle tout à fait secondaire.

— oc Pauvre bonhomme! » dit Clary, « Il a eu des succès dans le temps. N'est-ce pas curieux qu'il puisse s'endormir aussi profondément et se réveiller toujours juste à la minute de sa réplique ?

— Eh! je m'occupe bien de lui! » s'écria Essenault. ce Dites-moi, Clary, voulez-vous me permettre de vous reconduire après la représentation?

— Non, mon cher. Ma mère vient me prendre.

Ou, quand elle est trop fatiguée, je me fais ramener par l'habilleuse.

— Laissez-moi vous rendre visite chez vous, demain. Dites-moi votre heure.

— Quelle heure voulez-vous que je vous dise"? Le matin, je dors. L'après-midi, je répète.

COMÉDIENNE Iff

— Comment? On répète déjà une autre pièce?

— Non. Ce sont des machines pour les jours d'abonnement.

— Clary, si je pensais que jamais vous ne m'aimerez un peu, je ne remettrais plus les pieds dan4 ce théâtre. Je préférerais ne pas vous revoir, car je sens que vous me rendrez fou.

— Grand enfant! » dit-elle avec une ensorcelante câlinerie des yeux et de la voix, oc Vous savez bien que je vous aime profondément. Je vous l'ai trop laissé voir. N'êtes-vous pas une exception dans ce monde de cabotins, de boulevard iers, qui me font bêtement, insolemment la cour?...

— Vous m'aimez!... Oh! ma belle chérie!...

— Oui, mais je vous détesterai si vous ne me respectez pas plus que ne font tous ces gens-là!

— Commandez, je vous obéirai. Voulez-vous que je me mette à genoux?... »

Il allait le faire. Elle l'arrêta en riant.

— a: Grand fou!... Tenez, j'entends Staînier qui maudit les femmes! Ah! vous lui faites dire de jolies choses sur notre compte... Mais c'est le moment où je reparais. Ne me faites pas manquer mon entrée. »

Elle lui mit une main sur les lèvres, et comme, affolé de ce contact, il voulut la saisir, elle lui échappa d'un bond léger. Rieuse, elle lui envoya un baiser, lui jeta un ; a A demain! » plein de

lyâ COMÉDIENNE

gracieux encouragement. Puis, tout à coup, elle se transforma. Sa physionomie prit le beau masque tendre et douloureux de son rôle. Au moment de franchir les coulisses, elle se retourna encore avec cette expression d'une intensité, d'une gravité divines. Et, glissant derrière un portant qui Tenveloppa d'un rayonnement électrique, , elle disparut dans la lumière de la scène et de la salle.

Essenault entendit la mélodie de sa voix qui s'élevait dans une note de douceur et d'angoisse. Elle disait à Stainier, — son mari dans la pièce .

— a Ohl mon amour, qu'est-ce que tu as?

Qu'est-il survenu depuis que je t'ai quitté tout à l'heure ? Te voilà pâle, bouleversé. . . Je t'en supplie, parle-moi! »

L'auteur s'éloigna pour aller s'enfermer dans une baignoire, pour l'écouter, la voir encore. En poussant la porte capitonnée et battante qui, de la scène, donnait sur le couloir du foyer, il faillit heurter quelqu'un, qui se rangea. Essenault toucha son chapeau en marmottant un mot d'excuse. Puis, machinalement, il tourna les yeux, et s'aperçut qu'il venait de saluer le prince Gracchi.

Le lendemain, au même moment de la soirée, l'écrivain arrivait au théâtre. Il avait eu soin d'observer l'heure à laquelle se produisait cette sortie de Clary. L'actrice restait dix minutes hors de scène. N'ayant rien à changer à sa toilette, devant se tenir sur le qui-vive pour sa rentrée, elle

COMÉDIENNE l^J

ne remontait pas dans sa loge. Donc Essenault était certain de la garder à lui, là, sur les planches, dans un tête-à-tête presque assuré. Stainier, qui restait en scène, ne pouvait se placer entre eux, avec, auprès de M^* de Prémor, ses familiarités de camaraderie, son air de fatuité, dont s'exaspérait la jalousie de l'auteur. Leur tutoiement, la liberté de leurs gestes qui s'enlaçaient ou se repoussaient en des agaceries gamines, causaient à Pierre une souffrance presque intolérable. Dans le monde ou dans les coulisses, il entendait rapprocher leurs noms. Même les indifférents, les moins au fait des cancans de théâtre, imaginaient entre Prémor et Stainier quelque roman, à les voir si bien assortis, si jeunes et si beaux tous les deux, jouant leurs scènes de passion avec une fougue brûlante, suggestive de la réalité. Essenault seul repoussait ce soupçon, avec la farouche incrédulité de son torturant amour. Toutefois, s'il se refusait à l'admettre, il ne pouvait s'empêcher d'en subir les lancinantes atteintes.

Mais, durant ces heureuses dix minutes, qu'il attendait maintenant tout le jour, il recueillait de petites joies, des illusions qui apaisaient un mo< ment son mal tout en l'envenimant au delà d'aucune guérison. Il s'éloignait ensuite pour savourer, durant vingt-quatre heures, une demi-promesse, un regard de défaillance et d'abandon, une caresse volée dans le coin d'ombre poussiéreux où le casque du pompier luisait. Il obtint

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quelques bonheurs plus appréciables, qui réprimèrent le dépit et Tamertume où, parfois, il s'abandonna. Un soir qu'il protestait de souffrir trop, qu'il jurait de ne plus revenir, Clary lui permit de monter dans sa loge, qu'elle ferma aux importuns. Et là, elle eut des grâces tellement affolantes, de si suaves faiblesses, des supplications pénétrées d'une telle pudeur, que Pierre imagina sacrifier de sa propre volonté, à son respect pour elle, la suprême victoire qu'elle n'avait nullement l'intention de lui accorder.

L'enivrement qu'il emporta ce soir-là ne lui permit pas d'apercevoir le prince Gracchi, qui faisait les cent pas devant la loge fermée, ni même le regard d'insolente ironie dont le toisa Stainier, qu'il frôla sans le reconnaître, sur l'escalier encombré des coulisses.

Cette folie, aux accès intermittents d'espoir, de découragement, de jalousie, quelquefois exacerbée jusqu'aux affres du plus irritant désir, faisait accepter sans tristesse à l'auteur la destinée définitivement médiocre de sa pièce. On annonçait les dernières représentations de Jalouse. On répétait avec activité le drame qui devait lui succéder sur l'affiche. Pierre ne s'en souciait presque plus, acceptait ce grand déboire avec un fatalisme dont n'était pas coutumière sa nature inquiète et nerveuse. La seule pensée qui le consternât, c'est qu'il allait perdre le prétexte et la facilité de voir Clary tous les soirs. Il n'aurait plus le droit d'im-

poser sa présence. Il dépendrait des caprices de cette idole fantasque; et il savait que, si elle se laissait adorer, ce ne serait jamais à la mesure de sa ferveur.

Quelqu'un d'autre aussi, mais pour des raisons différentes, se désintéressait de Jalouse, abandonnait sans leur accorder un regret, sous la tyrannie d'une préoccupation plus puissante, tous les chers espoirs attachés à cette œuvre durant les charmantes lenteurs de son éclosion. Georgette n'attendait plus, ne souhaitait plus le succès. Elle savait qu'il ne pouvait venir, et elle n'aspirait maintenant, — qui le lui aurait dit naguère ? — qu'à voir disparaître la pièce de l'affiche. Son mari alors ne la quitterait plus tous les soirs, n'aurait plus ces impatiences à regarder vingt fois sa montre, ni cette précipitation à s'en aller, de chez eux ou d'ailleurs, en quelque endroit qu'ils fussent, dès qu'arrivait une certaine heure. Pierre avait eu beau lui dire qu'à cet instant seulement de la soirée on connaissait le chiffre delà recette, et qu'ensuite il était trop tard parce que le contrôleur en chef quittait le théâtre, elle ne pouvait acquiescer qu'en apparence à une aussi enfantine explication.

D'ailleurs s'y fût-elle laissé prendre que sa belle-mère lui aurait enlevé la confiance. Quand le jeune couple dînait avenue Henri-Martin et qu'Essenault disparaissait ainsi, vers dix heures et demie, avec une précision militaire, M°^« de

l6o COMÉDIENNE

Lugan lançait à son mari, quand elle se sentait observée par Georgette, un coup d'œil qui voulait en dire long. Le vieillard prenait un air malheureux, gêné, et tournait à son tour vers sa fille des regards pleins d'une tendre mais maladroite compassion. Il y avait des silences significatifs, des hochements de tête, des soupirs étouffés. Georgette, alors, affectait une gaieté soudaine. Devant son père seul, peut-être n'eût-elle pas contenu la révolte convulsive de son cœur gonflé. Mais une fierté la raidissait contre la satisfaction secrète qu'elle devinait chez sa belle-mère.

Cette sérénité lui devint de plus en plus difficile à feindre.

Un soir, ses parents assistaient à la représentation de Jalouse. Ils avaient désiré revoir la pièce avant qu'on en suspendît les représentations. Elles les accompagna. En sa présence du moins, rien de suspect ne se produirait dont pût profiter la malice de M°^® de Lugan. Pierre demeura dans leur loge depuis le commencement de la soirée. La salle était presque remplie ce jour-là. On applaudissait beaucoup. Lorsque M^^« de Prémor était en scène, l'écrivain affectait de ne pas la regarder. Georgette sentait s'apaiser la brûlure de ses soupçons. La réalité retombait à des proportions simples, n'avait pas les effrayants grossissements qu'elle lui prêtait à distance, dans la solitude nocturne de sa chambre, durant les absences prolongées de son mari.

COMÉDIENNE l6l

Tout à coup, celui-ci se leva.

— « Je vais faire un tour dans les coulisses.

— Tiens! » fit observer M°*® de Lugan, « vous êtes en avance. Ce n'est pas votre heure.

— Quelle idéel Du moment que je suis dans le théâtre, je n'ai pas une heure plutôt qu'une autre. »

Il sortit.

— « Ça m'étonnerait bien, » reprit M™« de Lugan, <K s'il était avec nous à onze heures moins dix. 9

Un instant après, W^^ de Prémor quittait la scène. Ostensiblement M™* de Lugan regarda sa montre, qu'elle portait épinglée à son corsage par une agrafe en brillants. Elle sourit et mur* mura:

— oc Onze heures moins neuf. »

Georgette comprit, et sentit que, cette fois, sa

belle-mère la voyait comprendre. Elle retomba dans l'abîme, et, maintenant, glissa jusqu'au fond. Jamais elle n'avait souffert comme elle souffrit jusqu'à ce que l'actrice reparût. Le mystère des coulisses, naguère entrevues à peine, lui donnait à soupçonner quelque chose de pis que ce qui se passait de l'autre côté de cette toile de fond. Elle crut que ses parents supposaient, et elle supposa elle-même, en une vision atroce, que Pierre la trompait complètement, dans quelque infernale retraite de volupté, au delà de ces odieux décors. Son supplice triplant les minutes,

l62 COMÉDIENNE

il lui sembla que l'absence de l'actrice avait duré une demi-heure. Toutefois, quand elle la vit reparaître, mais surtout quand Pierre rentra dans la loge, l'air tranquille, souriant, naturel, la pauvre femme rejeta d'elle-même avec horreur la chose abominable. Le cynisme d'une pareille trahison lui semblait impossible. Mais la torturante image avait pénétré au fond de son être, et devait y surgir de nouveau, — d'abord rarement, en des apparitions aussitôt repoussées, puis plus souvent, à mesure que les indices s'accumulèrent, et de façon toujours plus déchirante, toujours plus impérieuse.

Maintenant, quand Georgette parcourait les rues, et qu'une des colonnes sur lesquelles s'affichent les spectacles accrochait son regard, un élancement, aigu comme une blessure physique, lui faisait heurter les dents, crisper les doigts. Elle détournait les yeux pour ne pas voir le titre cruel, le ritre prophétiquement choisi pour devenir le nom de son propre supplice.

Mais, irrésistiblement, son regard y revenait, s'y attachait, comme fasciné. Jalouse!... Les sept énormes majuscules noires se détachaient sur le jaune clair du fond, s'étalaient dans le grand jour ou flamboyaient sous le gaz. Les passants circulaient autour, indifférents à la douleur qui jaillissait de ce mot, comme ils avaient été indifférents au joyeux orgueil qui Tauxéolait un mois auparavant. Oh! comme il tardait à Georgette que

COMÉDIENNE l6^

disparût ce mot d'angoisse! Avec lui, sans doute, disparaîtrait l'amertume où sans se plaindre encore, silencieusement, elle se noyait Tâme.

Elle songeait : « Qui m'aurait dit?... Qui m'aurait dit que je souhaiterais qu'on l'ôtât de l'a^ fiche... la pièce de Pierre?... » Cette interrogation formulée précisait si cruellement son chagrin que les larmes lui partaient des yeux. Et elle s'enfuyait à pas rapides ou s'enfonçait dans l'angle de son fiacre, terrifiée par la confusion imminente d'éclaner publiquement en sanglots.

Elle ne cherchait pas à provoquer une explication de la part de Pierre, parce qu'elle sentait qu'alors il se passerait entre eux quelque chose d'irrévocable. Tous ses soupçons qui, si tortuturants qu'ils fussent, n'avaient pas l'horreur définitive de la réalité, prendraient corps quand elle les exprimerait devant son mari. Le fait seul qu'elle les énoncerait et qu'il essayerait de s'en défendre, l'animerait à les soutenir, les lui rendrait plus douloureusement irréfutables. Si Pierre mentait, elle s'imaginait qu'elle en aurait l'affreuse évidence; s'il niait, elle ne pourrait le croire; et s'il prenait la mine embarrassée d'un coupable, quelle ombre lugubre et éternelle s'abattrait sur eux!

Georgette s'efforçait donc de ne rien changer à sa manière d'être envers son mari. Elle s'interdisait même les reproches indirects, les furtives larmes, les silences résignés. Mais bientôt elle

désespéra de sauver au moins l'illusion de la confiance» de la bonne entente. Car, eût-elle gardé le courage de dissimuler absolument ses angoisses, que rhumeur inquiète, harcelée, déséquilibrée d'Essenault fût allée chercher au fond d'elle-même le soupçon, pour le prévenir, pour le combattre rageusement.

Sa discrétion, au lieu de désarmer Pierre, excitait en lui cette petite cruauté qui venait de ses propres déboires.

— c C'est ta belle-mère, » disait-il à sa femme, « qui te monte la tête contre moi. Elle fait là une jolie besogne, M°*« de Lugan! Ah! si Jalouse avait été un succès, m'avait rapporté cinquante mille francs, ni elle, ni toi ne feriez les têtes que vous me faites.

— Oh! Pierre... » murmurait douloureusement Georgette.

— oc Eh bien! quelle autre raison as-tu de me montrer maintenan t des mines pincées ?. . . de lever les yeux au ciel quand je parle, comme tu le fais en ce moment? Oui, quelle autre raison?... dis un peu voir, je t'en défie!...

— Mais, Pierre, je ne te cherche pas querelle. Je ne te demande pas pourquoi tu as changé toi-même...

— Moi, changé?... On changerait à moins.

Ma pièce n'a pas été appréciée comme je l'espérais. Tu te dis, toi : oc Tant pis, il en fera une autre» ou il écrira un roman. ^ Mais sais-tu ce que

COMÉDIENNE l6f

c'est que le travail d'imagination après un ëchec, quand on doute de soi, quand le ressort de fierté, d'espoir, est faussé, sinon cassé? Et quand la lutte dure depuis des années... incertaine, douteuse, sans la défaite qui vous écrase, mais sans la victoire qui donne la foi I... Ahl quel métier!... Et comme il est rendu facile, n'est-ce pas ? quand on emporte dans son cabinet de travail l'image d'une figure boudeuse, méfiante!... Sacristi, comme les femmes s'entendent à vous démolir le moral! La suprême folie qu'un artiste puisse commettre, c'est de se marier. Ce jour-là, il est bien fichu! » La démoralisation dont se plaignait Essenault, son dégoût du travail, n'étaient pas de feintes souffrances. Mais, plus encore que dans ses dé* ceptions littéraires, il devait en chercher la cause dans la fièvre épuisante de son amour, que les coquetteries de l'actrice attisaient, ne laissaient jamais, s'apaiser dans la cerdtude, ni s'éteindre dans le découragement.

l66 COMÉDIENNE

PRÈS Jalouse, Stainier, engagé par le Théâtre-Français, quitta la Comédie- Moderne, où Clary de Prémor créait un nouveau rôle.

Malgré cette montée en grade, Facteur éprouva un vif chagrin à perdre comme camarade de scène celle qui promettait de rester sa maîtresse et dont il aurait voulu faire sa femme.

— a Marions-nous, Clary. Je vais être malheureux comme les pierres de ne plus te voira toutes les répétitions, à toutes les représentations, de te sentir entourée par un tas d'imbéciles, que tu encourages...

— Mais, mon pauvre chéri, ce n'est pas de nous marier qui nous fera jouer dans le même théâtre.

COMÉDIENNE l6j

— Ça ne fait rien. Je te saurai à moi. J'aurai moins peur.

— Bahl nous ne sommes pas séparés pour longtemps. Est-ce que tu t'imagines que je ne compte pas entrer aussi à la Comédie-Française?... Et bientôt encore? .. Alors m pourras recommencer à me surveiller comme tu faisais, grand jaloux!

— Pourquoi ne veux-tu pas te marier avec moi, Clary?

— Parce que j'ai de l'ambition pour toi et pour moi-même. Le mariage, ça nous fait perdre cinquante pour cent, à nous autres acteurs. Nous nous marierons quand tu auras un théâtre à toi, comme Coquelin, comme Antoine, comme Sarah, comme tout ce qui compte dans notre art.

— Mais j'espère bien en avoir un plus tard.

On dirait que tu blagues, ma petite!...

— Je ne blague pas. Et je te jure que, quand tu seras directeur, je te donnerai ma main... après tout le reste. »

Le jour parut proche à Stainier, qui, s'il n'avait pas l'ambirion calculatrice de Prémor, possédait en ses propres talents une illimitée confiance. Il accepta donc le serment de sa maîtresse. Et, en attendant de l'installer comme M™® Stainier dans un appartement directorial, il loua et meubla, afin de l'y recevoir aussi souvent que possible, un coquet logis de garçon, pour

l68 COMÉDIENNE

lequel il quitta la chambre au cinquième étage qui jusqu'alors avait abrité son front d'impérator, son glabre profil de César.

Le jour où il quitta la Comédie-Moderne, Clary, à la grande surprise de son habilleuse, exécuta un pas fantaisiste dans sa loge. La loge étant étroite, le pas fut exécuté en hauteur, un pied pointant vers le plafond. Pourtant, la jeune femme tenait à son amant, s'était attachée à lui plus qu'elle n'aurait cru d'abord. Aucun homme sans doute ne la prendrait jamais plus complètement que celui-là. Car Stainier était bien de sa race, le mâle de son âme cabotine; et les forts liens de la caste, du métier, du milieu, créaient entre eux une alliance plus solide peut-être que l'amour. Toujours, dans le cœur de Clary, le beau comédien l'emporterait sur un bourgeois. Or tout ce qui ne vivait pas sur les planches était bourgeois pour M^^® de Prémor.

Donc, si elle dansait dans sa loge, ce n'est pas qu'elle envisageât et souhaitât la rupture. Certes, elle continuerait à recevoir Stainier, à le voir chez lui. Même, — s'il réussissait, s'il parvenait à la direction d'un théâtre, — peut-être tiendraitelle sa promesse. Leur association pouvait devenir une affaire brillante, fructueuse... Mais il fallait voir... M^^® de Prémor avait dans l'idée que la vie lui réservait de meilleures chances. Seulement, pour les saisir, elle avait besoin de sa liberté. Or, Stainier dans les coulisses du même

théâtre, c'était l'entrave incessante, la surveillance jalouse. Malgré les révoltes de l'actrice, il prenait auprès d'elle des airs de mari. Les derniers temps, cela devenait intolérable. Elle avait failli l'envoyer promener pour de bon. Dans l'intérêt même de leur amour, la séparation relative s'imposait. Les circonstances l'amenaient sans querelle. C'était parfait.

Voilà pourquoi la belle Prémor, malgré la dignité un peu précieuse de sa tenue habituelle, envoya tout à coup, dans un bond léger, son pied vers le nez stupéfait de son habilleuse.

— a Mademoiselle est gaie, ce soir, » observa sournoisement cette femme.

— a Oui, ma bonne Fanny, très gaie. Donc, si tu as quelque chose à me demander, profite de l'occasion.

— Je n'ai rien à demander à Mademoiselle, qui est trop bonne pour moi. Mais il y a quelqu'un qui serait bien heureux de voir Mademoiselle si contente.

— Bah! Qui donc ça?

— M. le prince Gracchi. Il aime tant Mademoiselle!

— Combien t*a-t-il donné pour me conter ça, ma vieille Fanny?

— Mademoiselle plaisante... Mais vrai! depuis , trente ans que je roule dans les coulisses, je n'ai jamais vu un homme pincé comme ça. Et vous savez que le prince Gracchi est immensément

lyO COMÉDIENNE

riche. Et libre comme Tair. Pas de femme légitime à la cantonade.

— C'est le tort qu'il a. Les hommes mariés sont les moins gênants.

— Pour ces dames de théâtre qui se galvaudent. Mais pour Mademoiselle, qui est une jeune fille honnête... »

Clary lança un coup d'oeil à l'habilleuse.

Sur la face défraîchie, au teint jauni par les veilles dans les loges étouffées, sous la chaleur du gaz, elle surprit à peine un furtif soarire, d'avertissement plutôt que d'ironie. Cette femme pourtant ne pouvait ignorer sa liaison avec Stainier, si même elle n'était pas au courant de certaines aventures des débuts difficiles...

L'habilleuse, posant une épingle, évita de rencontrer le regard de l'actrice. Elle reprit :

— ce Je l'ai dit à M. le prince : a Vous m'offririez le double, monseigneur... »

— Tu Tas appelé monseigneur! » s'écria Clary, pouffant de rire. « Ça ne se dit qu'aux membres d'une famille royale.

— Bon! il m'a comprise tout de même. J'ai donc dit : ce Vous m'offririez le double, que je ne ferais pas votre commission à une demoiselle qu'est sage comme la Madone, et qui demeure avec sa mère. M^^^ de Prémor, que je lui ai dit, mais c'est un agneau du bon Dieu!... »

— De quelle commission te chargeait-il?

— Il voulait que je vous apporte un bracelet tout en diamants, et que je vous demande...

— Un bracelet de diamants ! Tu aurais toujours pu me le montrer.

— Laissez donc! » dit l'habilleuse avec un accent indescriptible, « Vous le verrez quand vous voudrez. Il ne va pas reporter son bibelot chez le marchand, ce prince. Croyez-moi, mademoiselle, quand les hommes ont une idée dans la tête, ils peuvent marcher loin. Le tout est de ne pas les arrêter en route. »

Elle haussa les épaules.

— 0: Un bracelet!... Faut pas lui laisser croire à c't Italien-là, qu'on a un miracle de femme comme vous pour un bracelet, dans not' pays.

— C'est rhôtel et les chevaux que nous voulons, hein, ma vieille Fanny ?

— Ah ! mieux que ça encore.

— Sa couronne de prince, n'est-ce pas? Tu penses qu'il ira demander ma main à ma mère ?

— Ne riez pas, mademoiselle. Y en a de moins belles et de moins célèbres que vous qui sont devenues des duchesses et des marquises. Enfin!... Quand vous serez princesse, — de la main droite ou de la main gauche, — vous songerez à vot' vieille Fanny, pas vrai? »

La toilette de M^^« de Prémor s'acheva en silence. Sous le joli front étroit de l'actrice, un rêve ouvrait ses ailes et l'emportait hors des murs oppressants, dans des espaces de lumière, sur les

coussins d'équipages armoriés. Des saluts respectueux, des regards d'envie la croisaient en son chemin triomphal, tandis qu'au fond d'elle-même une voix murmurait : oc Princesse Gracchi !... princesse Gracchil 9

Agenouillée sur le parquet, l'habilleuse fixait les plis d'un volant, et, de temps à autre, levait un regard avisé vers la figure pensive.

Des semaines passèrent, des semaines d'hiver aux jours courts, durant lesquelles toutes les fièvres humaines s'exaspérèrent parmi le galopement forcené de la vie à travers les rues grisâtres, sous la palpitation du gaz, dans les perpétuelles suggestions de luxe et de plaisir dont l'ingéniosité de ceux qui produisent harcèle les nerfs et la vanité de ceux qui dépensent. Excès de travail, abus des jouissances, figures pâles de satiété ou de désir, multitude des pas sur les pavés durs, ardeur des fronts, des yeux, des lèvres, dans les rayonnements vite traversés des vitrines, sous l'humidité molle des jours noirs ou l'haleine piquante des nuits claires. Minuits de glace et de ténèbres, où des ombres affamées et grelottantes s'écartent du chemin des sergents de ville, tandis que làhaut flamboient les nombreuses fenêtres des appartements qu'emplit un bruit de fête. Vertigineux hivers de Paris, aux frissons terribles de joie et souffrance, qui nous font connaître dans sa suprême intensité l'amère ivresse de vivre.

C'est par un de ces après-midi gris, où il semble que la fine brume du dehors charrie jusque dans les chambres closes des sollicitations perverses, qu'Essenault reçut de Clary le petit-bleu suivant :

a iMon cher ami,

a Je suis che\ moijusquà sept heures. J'aimerais vous demander conseil en une circonstance d'oîi dédend toute ma vie^à venir. Vous save^ quelle confiance i'ai dans votre jugement, et aussi, et surtout, dans votre amour, auquel vous ave\ fini par me faire croire*

a Venei aussitôt que vous pourre^.

a Votre

« Clary. »

Uëcrivain bondit de joie. Par un premier mouvement de prudence, il glissa le mince papier dans une poche intérieure de sa jaquette. Puis il le ressortit, y posa ses lèvres, et le cacha de nouveau.

Il demanda sa pelisse, fît chercher une voiture. Aucune explication, nulle précaution gênante à prendre : Georgette n'était pas à la maison. Dans le vague espoir d'un tête-à-tête prolongé, d'on ne sait quel coup de tête de l'actrice, il revînt toutefois sur ses pas, déjà sorti, pour jeter cet avertissement à travers l'antichambre :

— a Si je ne suis pas là à sept heures et demie,

dites à Madame qu'elle ne m'attende pas pour dîner. »

Rue deTArcade, une bonne lui ouvrit. Depuis quelque temps ce n'était plus M*"® Prémoret qui, devant les étrangers du moins, vaquait aux soins du ménage. Clary, quand elle attendait quelqu'un, gardait la femme de journée. Et quand on n'attendait personne, la mère et la fille, en camisole ou en peignoirs économiques, ne répondaient pas aux coups de sonnette. «

Cette tactique avait d'abord un peu déconcerté la candeur de M™* Prémoret. Mais elle commençait à se faire aux fantaisies de sa seule divinité, de cette enfant que, dans son incompréhensive admiration, elle s'étonnait d'avoir mise au monde. Même, après une timide révolte de sa droiture foncière et de sa peureuse humilité, elle consentait, sur les instances de Clary, à se faire appeler a de Prémor ». L'actrice tâchait de rehausser jusqu'à la dame noble tombée dans l'infortune la silhouette modeste, menue, toujours prête à s'effacer, de sa mère. Tentative difficile. L'ancienne ouvrière séduite qu'était cette simple femme n'avait, pour entrer dans ce rôle, ni la fine beauté, ni le génie de l'expression et du geste que possédait sa fille.

Lorsque Essenault pénétra dans le salon, — ce salon d'artistique élégance qui ne laissait pas soupçonner la misère des invisibles chambres, et auquel Clary sacrifiait jusqu'au nécessaire de leur

intérieur, — il fut désappointé d'apercevoir, dans le jour déjà baissant, les cheveux gris de M°^«Prémoret penchés sur un ouvrage de tapisserie. Cet ouvrage, auquel il ne prêta pas la moindre attention d'ailleurs, était décoratif comme le reste. En passant dans la chambre voisine, la vieille dame allait réchanger contre le ravaudage d'une paire de bas.

A ces anodines supercheries, — qu'elle n'eût pas imaginées d'elle-même, — se bornait la complicité volontaire de la mère dans les projets, les actions ou les pensées de sa fille, de cette fille dont elle n'avait jamais entrevu la réelle personnalité. Mais sa complicité involontaire était d'une bien autre importance, et tenait sa valeur précisément de ce qu'elle était involontaire. Si Clary eût fait la leçon à sa mère sur la nuance d'attitude maternelle qu'elle souhaitait de lui voir prendre aux yeux du monde, sur ce qu'elle devait dire ou ne pas dire aux amis qu'elle lui présentait, la naïveté de M™« Prémoret, — à supposer que sa bonne volonté n'eût pas fait défaut, — l'aurait induite dans les plus fantastiques maladresses. Tandis que cette naïveté, en imprégnant les moindres mots de la bonne dame d'un parfum spécial, plus impossible à contrefaire que les effluves des plantes sauvages, donnait à ses discours un prix que toute l'adresse de Clary n'aurait jamais réalisé.

Sans rien prescrire à sa mère, la jeune actrice

se contentait donc de lui suggérer les réflexions dont elle voulait la faire Técho. Si, en ce moment, elle la laissait seule avec Essenault, c'est qu'à la conversation qu'elle projetait avec l'écrivain, nulle préparation ne serait meilleure que les bavardages attendris de M™® Prémoret.

L'excellente femme devait d'autant plus y donner cours que, sans se douter le moins du monde des sentiments de Pierre pour sa fille, elle le considérait comme un ami dévoué, de bon conseil, s'intéressant en frère à tout ce qui concernait la chère petite. Comment prendre ombrage d'un homme qu'elle avait toujours vu si réservé, marié d'ailleurs à une jolie personne dont on le disait épris?

M"^® Prémoret, qui, pendant vingt-cinq ans, n'avait traversé le monde que pour aller de sa chambre au grand magasin où elle reportait et d'où elle rapportait de l'ouvrage, ignorait la vie de théâtre et les mœurs parisiennes à peu près autant qu'une habitante de la Polynésie. Elle connaissait encore moins l'amour. Mariée très jeune à un ouvrier qui la battait, puis la planta là et disparut au bout de quelques mois, elle avait commis par surprise, par timidité presque, n'osant résister à un supérieur, la faute à laquelle Clary devait le jour. Elle ne s'était jamais consolée de ne pas devoir légitimement à son brutal de mari une enfant qui, — elle n'en doutait pas, — aurait eu la même grâce, le même talent, la même

finesse d'attaches, issue de ce zingueur aux bras velus, qu'engendrée par le père sans moralité mais point vulgaire dont le sang lui coulait dans les veines. Car telles étaient en physiologie les notions de M"™* Prémoret. De ses tristes et courtes expériences, elle gardait une peur vague du mâle et une répulsion pour le commerce sensuel des sexes. Cette pauvre ouvrière avait des délicatesses, des pudeurs, presque des fiertés, qui, dans une nature plus choisie, se fussent épanouies en rares fleurs d'exquise féminité. Elle attribuait à sa fille des sentiments analogues.

En général, Pierre Essenault se plaisait à entendre M°^« Prémoret parler de Clary. L'adoration de l'écrivain se mirait complaisamment dans cette autre adoration pour un identique objet. Puis, les petites indiscrétions de la mère le faisaient un peu entrer dans l'intimité de la fille. Il acquérait des certitudes qui l'enchantaient sur la sévérité de conduite de l'actrice, et sur sa bonté, son dévouement filial, au sujet duquel la maman ne tarissait pas.

Mais aujourd'hui il avait trop hâte de la voir, trop peur que la vieille dame ne s'avisât de rester en tiers dans une conversation dont il augurait on ne sait quelles brûlantes péripéties. Dans sa nervosité, il écoutait à peine, répondait par monosyllabes incohérents.

Une porte s'ouvrit. Ce n'était encore que la

bonne. Mademoiselle faisait dire qu'elle viendrait dans un instant.

— a Elle travaille, » reprit la mère. « C'est dur, allez, monsieur, le théâtre, pour les femmes, surtout quand on a la fierté de cette enfant-là. Heureusement, elle a eu votre pièce..*

— M}^^ de Prémor n'avait pas besoin de moi pour faire connaître son grand talent.

— Oh ! du talent, oui, elle en a. Mais ce n'est pas tout. Si vous saviez, dans ce métier-là... les rivalités... les calomnies!... Et puis, monsieur Essenault, tous les hommes n'ont pas comme vous le respect des femmes. Il faut voir les propositions qu'on ose lui faire, les lettres qu'on ose lui écrire... Elle si délicate, et qui ne m'a jamais quittée!... Par moments, elle en est écœurée, malade... C'est moi qui dois lui dire de ne pas faire attention à tout ça, croiriez-vous?... »

Cette fois, Essenault devenait attentif. Un attendrissement mêlé de colère le saisissait à se la représenter, si pure, en butte à ces avilissantes poursuites. Un souffle d'émotion gonfla sa poitrine. Puis, brusquement, un remords le saisit, devant cette mère confiante, d'avoir tenté, lui aussi, l'impossible séduction.

— a Ah! la pauvre admirable enfant! » murmura-t-il. a Si j'étais libre!... »

Il n'acheva pas, rappelé à lui-même par un léger mouvement d'inquiétude chez M°^® Prémoret. Elle restait saisie de l'ardeur concentrée

qu'il avait trahie dans cette exclamation. Est-ce que lui aussi était amoureux de Clary? Allait-il causer ce chagrin à la pauvre petite, qui sans cesse parlait de lui comme d'un ami si sûr, si désintéressé?

Un peu de sécheresse nuança le ton maternel.

— « Ce que je souhaite, c'est qu^elle se marie. Mais elle est si difficile! Puis elle aime son art, et un mari lui ferait peut-être quitter le théâtre. Ah I monsieur Essenault, tout cela est bien compliqué!

— Qu'est-ce qui est compliqué, maman ? »

demanda la voix harmonieuse, un peu grave, qui résonnait si profondément dans les fibres de Pierre.

M^^* de Prémor entrait.

— a Tu seras bien gentille de nous laissera mère chérie, » reprit-elle, a Nous avons, mon auteur et moi, à causer de choses qui t'ennuie raient... Et de secrets que personne ne doit en tendre!... Le scénario de sa prochaine pièce pense donc!. . Avec un rôle fameux pour moi! »

Elle riait. Elle embrassa la vieille dame. Puis pour ne pas laisser l'écrivain réfléchir sur la faci lité avec laquelle elle avait débité ce mensonge, elle soupira, dès que M°^® Prémoret fut sortie avec un accent tout changé, comme si sa petite comédie n'eût poursuivi qu'un but rassurant de tendresse filiale :

— ce Ah! pauvre mère!... »

l8o COMÉDIENNE

Elle eut tout à coup son beau masque de tristesse, qui fondait tous les cœurs quand elle jouait Sylviane. Mais Essenault ne songeait plus à l'artiste en elle. Il ne voyait que la jeune fille. Et, loin de le déconcerter, cette expression douloureuse, cette exclamadon inattendue lui inspirèrent un espoir fou. Il crut que Clary cédait à l'angoisse d'un remords au moment de lui laisser voir qu'elle était à bout de résistance et qu'elle l'aimait trop pour ne pas se donner à lui.

Il s'avança, prit ses mains en tremblant :

— a Ma chérie! » dit-il. « Pourquoi plaindre votre mère? Nous ne lui causerons jamais de chagrin! »

Elle ouvrit tout grands ses magnifiques yeux clairs. Un imperceptible sourire fit onduler fugitivement la sinuosité tentatrice de sa bouche.

— a Venez ici, près de moi, » fit-elle en coulant son corps souple, — toujours vêtu jusqu'à la taille de blouses molles et claires et allongé par une jupe sombre, — vers un petit divan arrondi dans un angle, entre un paravent et un palmier, ce Venez. Ah ! mon pauvre ami, la vie est une chose terrible! »

C'était trop attendre d'Essenault de croire qu'en s'installant contre elle, dans ce nid de coussins, il allait avoir l'oreille à cette 'déclaration mélancolique. Il essaya aussitôt les menues audaces qui ne rencontraient plus une bien sévère répression.

COMÉDIENNE l8l

Clary sembla d'abord entraînée par le même vertige. Puis, soudain, elle s'écarta avec violence, repoussant les bras qui l'enlaçaient.

— aNon!...Jesuîsfolle!... Je ne puis pas être à vous ! Tout à l'heure... quand vous saurez... vous ne le voudrez plus vous-même. Ce sera vous qui vous éloignerez de moi. Et cependant ! »

Ce fut comme la musique d'un aveu, ce : a Et cependant!... » Elle y mit, delà voix, du regard, une grâce passionnée tout à fait indicible. Essenauk en perdit complètement la tête. Il reprit le mot, l'acheva, la tutoyant, la saisissant comme une chose à lui, ses mains crispées sur les frêles poignets.

— ce Et cependant, tu m'aimes, n'est-ce pas ? Mais dis-le donc!... Crie-le donc! Est-ce que je ne le sais pas?... Est-ce que tu peux faire autrement?... D

Elle dit:

— « Oui, Pierre, je vous aime... Je vous aime... » (Elle baissa la voix jusqu'à un souffle,) « comme vous m'aimez. Ne répondez pas... Ne dites rien... Si je vous l'avoue enfin, c'est que je vais me séparer de vous... Oui, il y aura entre nous un abîme. Toutefois, je n'ai rien voulu faire sans vous montrer mon cœur et sans vous consulter. 3>

Rendu grave à son tour par l'émotion profonde qui l'étreignait, Essenault prononça :

— a Parlez, mon amour, parlez en toute con-

l82 COMÉDIENNB

fiance. Je suis prêt à tout sacrifier pour vous, tout... » (Il appuya sur le mot, puis légèrement) : a Et ma vie même. Par conséquent, je suis tranquille. Aimé par vous, rien ne me séparera de vous. »

Clary reprit :

— « Vous savez que le prince Gracchi me fait la cour? »

Essenault devint pâle. De tous les soupirants qu'il connaissait ou supposait auprès de l'actrice, celui-là était le plus détesté, — peut-être parce qu'il était le plus craint.

— a Gracchi? » fit-il en ricanant. « Ce rastaquouère à la peau gluante, ce macaroni filandreux!... Oui, je m'en doutais... On ne voyait plus que lui dans les coulisses. Vous ne lui avez pas encore signifié de vous laisser tranquille? »

M^^« de Prémor dit avec calme :

— « Vous savez très bien, mon ami, que le prince Humberto Gracchi n'est pas 'un rastaquouère. »

Essenault rageur :

— « Eh bien! qu'est-ce qu'il vous veut, Humberto Gracchi? Est-ce qu'il vous offre sa main? »

Clary, toujours avec la même indifférence paisible :

— oc Vous savez non moins bien, mon ami, qu'un homme de son rang ne peut pas offrir sa main à une comédienne comme moi.

— Pourquoi pas? »

COMÉDIENNE l8)

Elle dit en le regardant au fond des yeux :

— ce Est-ce que vous m'offrez la vôtre? »

Essenault balbutia sa phrase de tout à l'heure

à M°^« Prémoret :

— « Si j'étais Ubre...

— Peut-être... Mais vous ne l'êtes pas. Vous êtes tenu par votre femme, et il est tenu par sa caste. Seulement, sa caste lui permet de m'aimer sans trahison, tandis que votre femme... »

Essenault dit, avec une fierté que Clary trouva charmante :

— a Où voulez-vous en venir? Si vous pensez établir une comparaison entre cet homme et moi, je vous déclare que vous ne le pourrez pas, parce que je suis aimé de vous et que lui ne Test point. Il est prince et rien ne l'enchaîne, mais je lui suis supérieur, puisque votre cœur m'appartient. T>

M^® de Prémor resta un moment silencieuse, d'abord pour savourer cette suprême flatterie, dont l'à-propos et la crânerie l'avaient séduite, ensuite parce que toute sa finesse se trouvait embarrassée pour y répondre. Enfin elle prononça résolument :

— a Pierre, pardonnez-moi de vous faire de la peine. Je vous aime, c'est vrai... Mais vous êtes marié. Je ne serai jamais la maîtresse d'un homme marié. Quant à Gracchi, il m'offre une union aussi complète qu'un mariage, presque aussi honorable, suivant les idées de notre époque, sur-

184 COMÉDIENNB

tout pour une actrice, — et avec des avantages tels qu'une pauvre artiste comme moi ne pourdit refuser sans une inconcevable folie. :»

Essenault sourit avec amertume.

— a Ah! oui, je voulais oublier qu'il a beaucoup d'argent. Je croyais qu'avec vous cela ne comptait pas.

— Oh! mon cher ami, ne tombez pas dans la banalité de ces allusions vulgaires. Nous savons tous les deux des choses sur lesquelles il est inutile de discuter : premièrement que je ne suis pas une femme vénale; et ensuite, que la vénalité cesse devant la splendeur, la puissance d'art de certaines fortunes colossales. Si je me faisais payer ce que vous autres écrivains appelleriez mes faveurs, je serais une fille. Si j'accepte du prince Gracchi une dotation qui me permet la suprême élégance de vie dont toute artiste a soif, et qui me laisse la liberté absolue de ma personne, ne me tenant que par une obligation de reconnaissance, et, — j'ose employer le mot même en ce cas, — d'honneur, je considère que je serai une femme de théâtre qui suit sa desdnée et qui la suit aussi noblement, aussi hautement que nos mœurs le permettent.

— Alors, 3> dit Essenault, tout pâle d'un effort terrible pour rester maître de lui, a alors, Clary, pourquoi m'avez-vous fait venir?

— Pour vous dire que je vous aime..., pour vous rendre juge de la situation affreuse où je

COMÉDIENNE l8f

me trouve. Oui, affreuse... » répéta M^^* de Prémor, s'animant enfin, et deux larmes pointant sous ses paupières, c Je vous aime, et vous n'êtes pas libre!... Et pour ne pas tomber dans une vie atroce de trahison et de mensonge, — pour cela, oui, plus que par ambition! — il faut que je me donne à un autre, il faut que je mette une barrière entre nous. Mais ce pard même est dangereux à prendre : car j'aime ma mère aussi, et je la tuerai en acceptant une situation irrégulière, fût-ce dans un palais. Et je ne suis qu'une malheureuse comédienne, ne pouvant pas aspirer à un amour honnête... que dis-je?... ne pouvant même pas continuer ma carrière sans des compromis dont j'ai horreur, car il nous faut du luxe, et des bijoux, et des toilettes, à nous autres... Oui, mes directeurs me l'ont déjà fait comprendre. Croyez-vous, Pierre, que je choisisse de gaieté de cœur?... Croyez- vous seulement que j'aie le choix? A tout autre homme que vous qui m'aimerait, je ne poserais pas des questions pareilles! Je saurais trop ce que me répondraient les subtilités de son égoïsme. Mais vous êtes loyal et bon. Vous m'inspirez une confiance absolue. Parlez. Voyez-vous une solution que je ne devine pas? Que me conseillez-vous? » Elle s'arrêta, le regarda avec une supplication intense qui semblait la livrer, la suspendre à l'arrêt qu'il allait prononcer. Elle savait parfaitement qu'il ne pouvait répondre de sang-froid.

l86 COMÉDIENNB

qu'il allait dire quelque chose d'excessif, — peut-être précisément la chose qu'elle attendait. En effet, l'écrivain était affolé. La grisante influence que produisaient sur lui les lignes de ce visage et de ce corps féminin, les inflexions de cette voix, la caresse de ces prunelles, le parfum de cette beauté si jeune, s'aggravait par des traits nouveaux : la vertigineuse douceur de la tristesse, l'irrésistible scintillement d'une larme sous ces grands cils veloutés, la passion frémissante dans la courbe de ces belles lèvres, qu'en dehors de la scène il avait toujours vues tendues par un si insoucieux sourire.

Il dit :

— a Clary, si je me rendais libre, préféreriezvous mon nom et mon amour, avec ma fortune modeste d'écrivain, aux millions du prince Gracchi? 3>

Au lieu de répondre directement, elle eut un cri, — préparé, — qui, dans son impulsion en apparence involontaire, était destiné à porter une foudroyante conviction :

— a Vous!... divorcer?... Vous savez donc que votre femme est la maîtresse de Vitraye? »

C'était lui fournir un prétexte. Elle était informée que les apparences confirmeraient une accusation dont le plus ou moins de vérité lui importait peu. Des familiers de la rue des Belles- Feuilles et de l'avenue Henri- Martin avaient poussé les éclaircissements jusqu'à lui dire que

M'"^ de Lugan jouait un jeu singulier, ne perdant pas une occasion de rapprocher sa belle-fille et M. de Vitraye, et que, depuis qu'Essenault négligeait ouvertement sa femme, celle-ci ne pouvait plus se passer des consolations, orales ou autres, que lui prodiguait l'ami de la maison.

Essenault, à cette minute, vit dans un éclair cette figure ardente et souffrante de Gérard qui, partout, maintenant, lui apparaissait à côté de Georgette. Quand il rentrait, il était presque certain de rencontrer le jeune homme en tête-àtête avec sa femme dans le petit salon; chez M. de Lugan, il les retrouvait ensemble, toujours assis à l'écart et plongés dans d'interminables confidences; une fois même, en sortant d'une de ces causeries, Georgette avait les yeux rouges.

Il ne croyait pas, il ne crut pas encore, même après l'audacieuse exclamation de Clary, que sa femme s'était donnée. Il y a des êtres dont on ne peut admettre qu'ils soient coupables, devant les plus fortes apparences de preuves, — comme il y en a d'autres dont on pressent la trahison alors que tout, extérieurement, les justifie. Seulement Essenault pensa que sa femme courait à la tentation, et, d'ailleurs, s'aflSchait, le rendait ridicule. Ce ne fut pas assez pour éveiller une douleur qui, peut-être, comme une fois déjà, l'eût ramené vers Georgette, mais ce fut suffisant pour provoquer l'explosion de colère qu'attendait M}^^ de Prémor.

l88 COMÉDIENNE

— « Ah! » cria-t-il, a si je pouvais croire!...

— Comment?... Oh! pardon... » fît Tactrice en affectant le trouble, a Vous êtes donc le seul à ignorer?... Dans ce cas, j'ai parlé trop vite. Mettons que je n'aie rien dit.

— Ma chère amie, » reprit Essenault, « n'essayez pas de rattraper vos paroles. Que ma femme soit dans son tort de fait, peu importe. Elle y sera forcément tôt ou tard : avec une belle-mère qui l'y pousse... avec un mari qui ne s'en soucie pas... 9

Une lueur amusée palpita, fugace, dans les prunelles de Clary, L'écrivain ne remarqua rien. Il poursuivit :

— a Je vous aime et je ne l'aime plus. Notre ménage est déjà un purgatoire; demain, il sera un enfer. Le prétexte de divorce ne manquera, je vous assure, ni de part ni d'autre. Si M™® Essenault m'en croit, nous n'attendrons même pas que le hasard le fasse naître. Sous peu, je serai libre. Clary, voulez- vous être ma femme? Avec la hauteur de votre nature, vous souffririez trop à être la maîtresse de qui que ce soit. Vous réaliserez le rêve de votre mère; vous lui épargnerez les chagrins que vous craignez pour sa vieillesse. Je ferai les pièces que vous jouerez. J'aurai du génie alors, ma bien-aimée!'Et si je ne conquiers pas pour vous une fortune, j'aurai donné à votre cœur et à votre fierté ce qu'un autre est incapable de leur offrir, puisqu'il n'est pas aimé de vous et qu'il ne vous épouse pas. »

Clary parut prise d'une émotion nerveuse qui la secoua de rire et de larmes.

— a Pierre!... C'est vrai... c'est possible, ce bonheur-là?... Oh! dites-moi que je suis bien éveillée, que ce n'est pas un songe?...

— Ma chérie!... »

Les lèvres d'Essenault, en se posant longuement sur les siennes, lui dirent que ce n'était pas un songe.

Et Clary de Prémor eut la certitude d'une victoire qui, si haute déjà, n'était pourtant que la première de toute une campagne dont sa jolie tête enfermait le plan mystérieux et hardi.

IÇO COMÉDIENNE

^^ORSQUE Essenault rentra, ce jour-là, -Wf/ ^^^^ ^^'^^ ^^ remarqua, au porte-manteau de Tantichambre, le pardessus et le chapeau de Gérard de Vitra ye.

Il poussa brusquement la porte du grand salon, et, à pas violents, sans se débarrasser luimême de ses effets de dehors^ il passa sous la portière qui donnait accès dans une petite pièce plus intime.

Sous la lampe, auprès du feu, d'une voix basse et confiante, Georgette et Gérard causaient.

Elle devait lui raconter ses peines, ses soupçons, ses petites tactiques d'honnête femme, l'espoir qu'elle conservait de sa propre patience; elle le faisait juge, et, comme homme, le priait de l'éclairer sur ses conjectures relatives aux durs

mystères du coeur masculin. Sans doute, puisqu'elle était, ainsi que toute créature humaine, un pauvre organisme tendu par la frénésie des aspirations personnelles, sollicité par mille désirs de vanité, de sensualité, de tendresse égoïste, sans doute elle se plaisait à l'enveloppante ardeur de l'amour qui montait vers elle, qui s'enhardissait un peu de sa détresse, et qui, dans une nature presque aussi fine que la sienne, gardait des gradations infiniment délicates, faites pour la maintenir dans sa sécurité.

L'arrivée brutale d'Essenault, l'immobilité de sa haute silhouette dans l'écartement des tentures, son air sauvagement sombre, saisirent Georgette et Gérard. Après quelques secondes de stupeur, tous deux se levèrent.

— a C'est toi, mon ami? » dit faiblement la jeune femme.

Il ne la regarda même pas.

— a Monsieur, » prononça-t-il en toisant Gérard, a il ne me convient pas de ne pouvoir rentrer chez moi sans vous y rencontrer ! d

Georgette jeta un cri. M. de Vitraye répondit, — non sans trouble, car la conscience de son amour et la terreur d'en perdre les inoffensives mais profondes satisfactions le désarmaient :

— ce Essenault!... est-ce que vous devenez fou ?

— Non, monsieur, je ne deviens pas fou.Votre attitude auprès de ma femme me déplaît depuis longtemps. Maintenant qu'elle est devenue un

sujet de racontars et de scandales, je suis résolu à ne plus la tolérer, d Vitraye répliqua :

— a Sur mon honneur, je n'ai jamais manqué au respect que je dois à M"® Essenault.

— Je le suppose! » ricana le mari, a Autrement ce ne serait pas en paroles que nous réglerions cette affaire. »

Georgette s'affaissa sur une chaise, la tête dans ses mains, gémissante.

Gérard eut un coup d'œil vers elle, puis s'adressant à Essenault, d'une voix très calme, avec une nuance affectueuse :

— 0: Mon cher ami, je vous rappelle à vousmême, je vous rappelle aux égards que, l'un et l'autre, nous devons à votre femme. Si votre intention est de me chercher querelle et de pousser la chose jusqu'au bout, quelque chagrin que j'en aie, je serai votre homme. Mais, pour l'amour de Dieu, ne mêlons pas M°^® Essenault à un aussi pénible débat, et surtout arrangeons-nous pour qu'elle soit hors de cause aux yeux du monde.

— Le monde!... il a déjà son opinion faite, » s'écria Pierre avec fureur, oc On dit que vous êtes .. »

Il acheva par un juron, et, suffoquant sous le chapeau et le pardessus qu'il avait gardés, il les ôta, les jetant à mesure n'importe où, de toute la force de son bras.

— <( On dit autre chose de vous, » riposta

Gérard, dont le visage trop fin et comme consumé, avec la flamme des yeux dans l'ombre creuse des orbites, devenait tragique d'émotion. « On dit que vous êtes l'amant de tA^^ de Prémor. Le croyons-nous? M"^« Essenault vous en accuse-t-elle?

— Dites donc, monsieur, » fit Pierre en marchant vers lui, a vous vous oubliez! Dois-je vous rendre des comptes ? Est-ce auprès de vous que je suis responsable du bonheur de M™« Essenault? j>

Il y eut un silence pendant lequel les deux hommes tâchèrent de distinguer nettement la situation à travers leur colère, M. de Vitraye se retenait pour ne pas crier son indignadon. Essenault tâchait de se reprendre, sentant que, sous la suggestion de ses nerfs, il allait dépasser son but. Georgette, croyant à une détente, se leva, vint mettre la main sur le bras de son mari.

— ce Pierre... » commença-t-elle.

II la repoussa.

— 0: Laisse-moi! »

M. de Vitraye tâcha de prononcer quelque chose de juste, — des paroles à égale distance de la platitude, dont il redoutait mêrne l'apparence, et de la démence d'orgueil dont il sentait que Pierre et lui devenaient la proie.

— a Essenault, » dit-il, a quelque misérable propos vous as mis hors de vous, une de ces insinuations infâmes dont nous sommes tous et

chaque jour les objets sans nous en douter. Si c'est un homme qui l'a tenu, nommez-le-moi. Je trouverai, je vous en réponds, un prétexte pour l'amener sur le terrain et pour le châtier. Allons, nommez-le-moi... J'aimerais mieux me battre avec lui qu'avec vous. »

Essenault déclara :

— a Je n'ai pas l'intention de me battre avec vous, parce que je ne crois pas » (il appuya sur le mot et le répéta avec emphase), a vous entendez bien, je NE CROIS PAS qu'il se soit passé entre vous et M"^ Essenault autre chose que vos inconvenantes assiduités. Comme c'est la réputation de ma femme que je prétends sauvegarder, je n'aurai pas la sottise de la compromettre par un duel.

— Je suis prêt à reconnaître, » reprit M. de Vitraye, « que dans la solitude où vous laissiez M™^ Essenault, » (il souligna cette phrase d'un court silence), ce mon désir de la distraire m'a peut-être fait dépasser, par la fréquence de mes visites, les bornes strictes qu'imposent les convenances. J'en suis désolé. Mais j'en aurais accepté l'observation de vous-même sans croire que nous puissions rompre pour cela une si ancienne et, — je croyais, — si solide amitié. Vous m'avez l'air d'en juger autrement. Pourtant je suis sûr que, de sang-froid, vous regretterez votre emportement. Sachez-le, Essenault, je serai très heureux alors de vous tendre la main. »

COMÉDIENNE iÇf

L'écrivain vit, avec raison, dans ce petit discours, la patience endurante d'un amoureux à l'égard de l'homme dont il convoite la femme. Il n'en fut que plus décidé à éloigner M. de Vitraye. Sa résolution de divorce n'allait pas jusqu'à souhaiter de voir sa femme dans les bras d'un autre. C'était un passionné, mais ce n'était pas un homme vil. Son calcul se résumait en ceci : ce Ma femme, une fois éloignée de Vitraye, découvrira ou se persuadera qu'elle l'aime. Et alors elle ne s'opposera pas à notre séparation légale. :»

Il répondit à Gérard :

— a Je ne crois pas, monsieur, que j'arrive jamais à regretter ce que je fais aujourd'hui. Mais je vois avec plaisir que vous m'avez compris, puisque vous attendrez désormais, pour me tendre la main, que je vous exprime ce regret problématique. »

C'était lui signifier son congé. Georgette eut un mouvement de désolation, un geste de prière. Au regard que son mari lui jeta, elle comprit qu'elle empirait la situation et se pelotonna dans une immobilité consternée.

M. de Vitraye dit encore :

— a Avant de vous quitter, monsieur, je vous conjure, pour la seconde fois, de me nommer l'auteur des calomnies dont notre amitié est victime.

— Monsieur, » répliqua l'écrivain avec hau-

teur, « faites-moi l'honneur de supposer* que si je pouvais attribuer à un homme un propos quelconque injurieux pour M°*® Essenault, je ne vous laisserais pas le soin d'en demander raison. :»

Il n'y avait rien à dire à cela. Gérard de Vitraye se dirigea vers Georgette, s'arrêta devant elle pour s'incliner lentement et très bas; puis il marcha vers la baie aux portières soulevées qui s'ouvrait sur le salon. Il passa devant Essenault. Les deux hommes ne se saluèrent pas. Georgette le vit s'enfoncer dans l'ombre de la pièce voisine. Un instant après, elle entendit battre la porte d'entrée.

Pierre, sans mot dire, ramassa son chapeau, qui avait roulé à terre; puis il sonna. La femme de chambre parut.

— ce Rangez ceci, » dit l'écrivain en désignant les effets qu'il avait ôtés. a Le dîner sera-t-il bientôt servi?

— J'étais sur le point de l'annoncer, monsieur, quand j'ai vu sortir M. de Vitraye. Faut-il attendre qu'il revienne?

— Il dînait donc ici? » demanda Essenault, qui, machinalement, regarda sa femme.

— ce Mais oui, mon ami. Toi-même l'avais invité l'autre soir, chez papa. »

Le souvenir en revint au mari, qui se sentit un peu penaud. Mais, presque tout de suite, il fit un geste comme pour dire : a Bah! cette fois-ci

OU une autre... » Puis se tournant vers la domestique étonnée :

— a Enlevez son couvert, il ne peut pas revenir. Et servez tout de suite, n'est-ce pas ?

— Tout est prêt. Monsieur et Madame peuvent venir à table, » dit la bonne.

Essenaultla laissa partir; puis, comme Georgette se levait pour passer tout de suite dans la salle à manger, n'ayant pas le courage de rester seule avec lui, il fit deux pas et lui barra le chemin. Il resta un instant planté devant elle, fixant deux prunelles dures dans ses pauvres prunelles effarées, qui oscillèrent et se mouillèrent. Alors il dit :

— a Georgette, si j'apprends que tu as jamais reparlé à cet homme, que tu Tas jamais revu volontairement, soit chez tes parents, soit ailleurs, je considérerai qu'il est en effet ton amant, et j'agirai suivant cette conviction. »

Elle gémit :

— oc Ohl Pierre... »

Il ne bougeait pas, la regardant toujours, d'un regard qu'elle ne reconnaissait pas, le regard d'une âme fermée pour elle. Il ajouta :

— a J'irai dès ce soir, après le dîner, prévenir ta belle-mère que si elle le reçoit en même temps que nous, je ne mettrai plus les pieds chez elle. Et si elle a le malheur de lui faciliter une entrevue avec toi, elle verra ce qui en pourra résulter I »

Georgette, malgré la contraction de tout son

être, Tétau nerveux qui lui serrait la gorge, eut la force de prononcer :

— a Ne laisse pas croire à mon père que...

Ne lui dis pas... Ohl il serait fou de chagrin!...

— Je ne lui dirai que ce qui est. Il m'approuvera de te sauver d'un danger. C'est un homme... il me comprendra. »

Un homme! cela voulait dire un juge, un adversaire. Hélas! elle Tavaitvu aussi dans cette attitude oppressive, ce père qui Taimait pourtant. C'était quand elle voulait épouser Pierre. Elle se rappela sa lutte pour obtenir ce mari, cet être adoré, qui aujourd'hui... N'importe, à la nature même de son angoisse, elle comprit avec quelle force elle lui appartenait encore. Certes, elle regrettait Gérard : peut-être lui fallait-il perdre l'incomparable société de cet ami charmant pour savoir combien l'atmosphère de tendresse un peu dangereuse dont il l'enveloppait lui était douce. Toutefois elle ne songeait à lui que par réflexions accidentelles, raisonnées, presque volontaires. Tandis que la grande blessure dont elle saignait sans qu'il dépendît d'elle d'en atténuer la douleur, c'était l'éloignement toujours plus accentué de son mari. Pour agir et parler comme il avait fait tout à l'heure, il fallait qu'il doutât d'elle.

Autrefois, dans la sécurité heureuse de leur amour, il s'y serait pris tout autrement.

La présence de leur enfant durant le dîner les détendit un peu.

Comme on se levait de table, Georgette demanda, presque avec l'intonation dont elle eût parlé d'une visite ordinaire :

— ce Alors c'est tout de suite que tu vas chez papa et marraine ?

— Oui. Seulement je vais me changer. J'ai les mêmes vêtements sur moi depuis ce matin, je suis mal à l'aise, d

Il ajouta, comme il faisait d'habitude quand il se préparait à sortir sans elle :

— a Viens avec moi pendant que je m'habille. »

Georgette eut un battement de cœur soulagé.

Elle le suivit. Et, arrivée dans leur chambre, enhardie par cette familiarité datant des jours de tendresse, elle voulut lui mettre les bras au cou.

— « Méchant!... Je ne t'ai jamais vu comme aujourd'hui... Oh! que tu m'as fait de la peine!... Mais je veux croire que tu m'aimes encore un peu, puisque tu es jaloux de moi. »

Pierre Técarta nerveusement, comme si son contact lui eût été intolérable. Pourtant, il eut la délicatesse de trouver un prétexte :

— oc Je suis pressé, mignonne. Si ta belle-mère va en soirée, il faut que je la trouve avant qu'elle se mette sous les armes. »

Puis aussitôt que Georgette se fut assise à dis-

tance, il montra plus de bonne grâce. Tout en allant et venant du cabinet de toilette à leur lit, où la femme de chambre avait déposé ses effets, il consentit à discuter les circonstances, à donner quelques explications.

— a Tu ne nieras pas, n'est-ce pas ? que Vitraye soit amoureux de toi. Je ne demande pas jusqu'à quel point il te Ta donné à entendre... Oh ! ne proteste pas, ce ne serait pas digne de ta nature, qui est très droite, j'en conviens. Cependant tu aurais pu m'en parler, me dire : a Pierre, ce garçon me fait la cour, est-ce bien convenable que j'accueille ses visites quand tu n'es pas là ?... » Voyons, où allais-tu ? A le désespérer ou à te déshonorer... Ah! ma chère, il n'y a pas de milieu. Les amitiés entre homme et femme, ça n'existe que dans les romans. Je le sais, moi qui en fais. Va, le monde, que l'on trouve si prompt à la calomnie, voit plus clair que les honnêtes femmes, qui aiment jouer avec le feu... ]»

Le ton de bonhomie dont il débitait cette morale semblait si apaisant à Georgette qu'elle acceptait tout avec de petits hochements de tête approbateurs, et des : a C'est vrai, mon chéri, » pleins d'une amoureuse lâcheté. Quelque chose au fond d'elle-même protestait cependant contre la rupture totale, si cruelle, si offensante pour M. de Vitraye, — rupture d'autant plus inutile que, une fois connue, elle ne pourrait qu'alimenter à nouveaux frais les méchants propos. N'y

avait-il pas moyen de conserver des relations d'amitié avec ce galant homme, tout en prenant les précautions nécessaires pour qu'il ne la compromît pas ? Avec tout autre qu'avec lui, la moindre complaisance eût été scabreuse. Mais jamais il ne s'était départi envers elle du respect le plus . chevaleresque.

Ces faibles protestations intérieures de Georgette ne tinrent pas contre la condescendance inattendue de Pierre et contre l'espoir qu'après tout, cette scène violente prouvait peut-être chez le mari un réveil de passion et deviendrait le point de départ d'une phase d'intimité plus heureuse.

Ce dernier sentiment prédominait chez la jeune femme quand elle reçut le baiser d'au revoir, — bien léger cependant, — et quand elle eut accompagné Pierre jusqu'à la porte en lui recommandant tout bas de ne pas éveiller l'inquiétude ou les susceptibilités de M. de Lugan.

Elle revint vers la chambre à coucher, et, sans appeler la bonne, elle se mit à ranger elle-même, avec un soin tendre, les vêtements que son mari avait jetés de-ci, de-là, avant de sortir. Quand elle souleva la jaquette, elle touilla machinalement dans les poches, comme elle faisait toujours, pour s'assurer que Pierre n'avait rien oublié qu'il valût mieux soustraire à la curiosité des domestiques. Elle était sûre d'ailleurs de trouver les poches vides, car elle avait vu son mari en ôter

son porte-cartes, ses clefs, sa bourse, pour les glisser dans le vêtement qu'il avait endossé. Sa main pourtant rencontra un petit papier qui, n'ayant pas été placé dans le porte-cartes, mais à côté, avait échappé à Essenault.

Georgette fut secouée d'un tressaillement. Par une intuition bizarre, elle revit la scène de Jalouse où la femme découvre une lettre qui lui révèle la trahison du mari. Mais l'analogie de la situation serait trop extraordinaire! Dans son raisonnement rapide, elle envisagea que le côté invraisemblable, théâtral, d'une pareille coïncidence, la garantissait contre ce genre de catastrophe. Elle souriait en sortant le petit carré bleu d'un télégramme... Elle le déplia, cessa de sourire. Ses yeux se dilatèrent. Un cri de bête blessée lui échappa... Et elle se jeta sur le lit, s'y roula comme les malheureux dont les vêtements brûlent et qui croient en se débattant se soustraire à l'abominable souffrance.

Elle avait lu la phrase de Clary :

«... votre amour, auquel vous ave^fini par me faire croire, »

Ce fut un moment atroce, la douleur morale aiguë, contre laquelle la révolte épouvantée de l'être se soulève avec plus de frénésie encore que contre la douleur physique. Puis, la première pensée de Georgette, au sortir de cette crise, fut

de sauter sur ses pieds, de courir fermer les portes au verrou. Oh I surtout pas de témoins, pas un être humain qui la vît dans cet état!... Alors, les larmes vinrent. Elle pleura; ses yeux ruisselèrent d'une amertume infinie. Dans ces flots intarissables il lui sembla que son âme et sa douleur même, pour un court instant, se noyaient, quand un coup frappé à la porte la fit sursauter de nouveau dans la réalité affreuse de son désespoir.

Elle raffermit sa voix comme elle put :

— a Qu'y a-t-il ? »

C'était la bonne de son petit garçon. Georges était couché, et il pleurait parce que sa maman . ne venait pas l'embrasser comme d'habitude.

— c Je ne peux pas. Je suis au lit avec la migraine. Endormez-le. »

Georges pleurait ?... Ahl baste... Quand il serait un homme, il ferait assez pleurer les autres! Une âpreté desséchait momentanément le cœur de Georgette. Elle souffrait trop et trop injustement pour plaindre qui que ce fût. Rien ne subsistait en elle que l'exaspérante brûlure de la haine. Elle songeait à Clary de Prémor avec des souhaits féroces. Elle l'aurait voulue morte, ou plutôt défigurée, humiliée, torturée dans son orgueil de cabotine.

— « Oh! rhorrible fille!... l'horrible fille!... y> Elle mâchait cette imprécation avec ses san-

glotS) avec les plis froissés du drap dans lequel

ses dents s'enfonçaient. Et elle aimait mieux inju rier sa rivale, cingler mentalement cette jolie figure arrogante, que penser à son mari. Car la rage au moins la soulageait un peu ; tandis que l'image de Pierre la replongeait dans une douleur absolue et sans diversion. Elle ne pouvait pas lui envoulQÎr; elle ne pouvait concevoir contre lui aucune vengeance compensatrice; elle éprouvait seulement l'immense douleur qu'il eût pu faire cette chose abominable : désirer, posséder une autre femme qu'elle-même.

Dans le geste instinctif du noyé qui se raccroche, — geste analogue au moral pour le pauvre être que roulent et suffoquent les flots d'une mortelle détresse, — elle se cramponnait à cette réflexion : ce Pourtant il m'aime encore, puisqu'il était si jaloux à l'idée de quelque chose entre moi et Gérard. »

Gérard!... Comme il l'aimait, celui-là! Elle en eut une colère. Pourquoi pe pouvait-elle pas répondre à cet amour ? Elle se vengerait, elle serait heureuse... Un moment, elle essaya de le vouloir, elle résolut de s'y appliquer. Puis, tout à coup, elle éclata : « Pierre!... Pierre!... ô mon Pierre chéri!... t> L'effort de son imagination lui faisait horreur, la rejetait au seul être dont son âme et sa chair ne pouvaient se passer, sans lequel les nuits et les jours ne valaient pas la peine d'être vécus.

Alors l'analogie de sa situation avec l'héroïne

COMÉDIENNE 2Cf

de Jalouse se représenta à son esprit. Comme c'était étrange! Son mari avait écrit d'avance leur histoire. En quels termes il avait peint les tourments de la pauvre épouse trompée!... Ohl quand on concevait de pareilles douleurs, comment pouvait-on les infliger? Dans la pièce, elle pardonnait, cette malheureuse femme. Elle remettait la lettre révélatrice à sa place; elle réveillait par un baiser d'abnégation suprême le mari coupable, ignorant de sa torture et de son héroïsme. Et, à la fin, ce mari lui revenait, elle retrouvait le bonheur. Si Georgette pardonnait, puisqu'il lui était impossible de se venger ou même de s'éloigner?... Son cœur était esclave... Elle ne pouvait le délivrer. Ne valait-il pas mieux qu'il se soumît sans récriminations abaissantes, puisqu'il devait toujours finir par reprendre sa chaîne?...

Vers la rue des Belles-Feuilles, Pierre Essenault revenait à pied par la nuit grise et douce. La conversation avec ses beaux-parents n'avait pas tourné comme il voulait. Venu en accusateur, il était sorti en accusé. M. de Lugan recouvrant, malgré la sénilité commençante et les années de soumission conjugale, sa hauteur de gentilhomme, lui avait signifié qu'il n'accepterait aucune plainte, ni contre la conduite de sa fille, ni même seulement contre la tenue de celle-ci. Il avait ajouté fort sèchement :

2o6 COMÉDIENNI

— a Surtout, monsieur, d'un mari aussi peu irréprochable que vous. »

Pierre, payant d'audace, demandait l'explication de ces paroles. Et M°*® de Lugan lui lançait d'une voix acide :

— « Mon cher, votre liaison avec Prémor n'est ignorée de personne à Paris. »

Il fut passablement stupéfait, — à peu près autant qu'il l'avait été l'après-midi quand l'actrice lui déclarait, presque dans les mêmes termes, que la liaison de sa femme avec Vitraye était connue de toute la capitale. Sa psychologie aurait dû lui faire appliquer à cette double circonstance une observation qu'il avait pourtant souvent faite, à savoir que lorsqu'une femme veut qu'une chose existe, non seulement elle l'affirme, mais elle ne manque jamais d'ajouter : a Tout le monde le sait. y>

Après une protestation beaucoup plus sincère que ne le crurent M. et M™® de Lugan, et par laquelle il jura que M^^ de Prémor n'était pas sa maîtresse, Essenault voulut ressaisir l'avantage et déclara :

— ce Enfin, vous ne consentez pas à raréfier vos relations avec Vitraye? Vous persistez à mettre en rapport votre fille avec l'homme qui l'aime? Car il l'aime... Demandez-le-lui sur l'honneur, monsieur de Lugan : il ne vous mentira pas. »

Ce fut encore M™* de Lugan qui répondit :

— « Certainement, il l'aime... Et mieux que

VOUS... Et heureusement pour elle ! Car, lorsque votre inconduite lui crèvera les yeux, lorsque vous lui aurez enfin fait comprendre combien nous avions raison en nous opposant à son mariage avec vous, il lui restera ce brave cœur, qui lui donnera un beau nom et lui refera une vie nouvelle. »

Le c: beau nom :s> fut l'aiguillon perfide à la fin de cette phrase venimeuse. Combien de fois Essenault n'avait-il pas dit à sa femme : c: On voulait pour toi la particule; mais je te donnerai la célébrité, qui vaut mieux qu'un titre! » La célébrité restait relative et paraissait ne pas vouloir venir dans tout son éclat. Le a beau nom d n'était évidemment pas encore le sien. Toute allusion à ses ambitions atténuées faisait saigner la fierté de l'écrivain.

Il rougit et regarda son beau-père. Le vieillard, sans doute, allait démentir ce que Pierre prenait pour une simple méchanceté de femme. Ce n'était pas possible que tous deux eussent songé au divorce, l'eussent devancé lui-même dans un projet aussi grave. M. de Lugan resta muet.

Alors Pierre se leva.

— ce C'est donc la guerre? » dit-il. ce Vous voulez le divorce ? Cela fait tout à fait mon affaire. Mais j'aurais mis plus de délicatesse à vous le proposer. Seulement, faites attention!... Puisque vous me provoquez, je renonce au désintéressement que j'aurais apporté devant les Tribunaux.

2o8 COMÉDIENNE

Je n'ai aucun tort, et je n'irai pas m'en donner d'imaginaires. Ce n'est pas contre moi que le divorce sera prononcé.

— Nous verrons bien, monsieur. En attendant, quittez cette maison!... j> avait crié M. de Lugan hors de lui.

En revenant rue des Belles-Feuilles, Pierre était donc dans cet état d'esprit agressif et rancunier propre à l'homme qui sort d'une querelle où il n'a eu ni le dernier mot ni le beau rôle. Certes, c'était une chance inespérée pour son amour que la famille de Georgette ne s'opposât pas au divorce, — mieux que cela : le réclamât. Mais c'était aussi une blessure bien désagréable à son orgueil. Cette dernière sensation, étant la plus immédiate et la plus aiguë, dominait sa situation morale, et lui faisait reporter jusqu'à Georgette un peu de l'aigreur haineuse qu'il emportait contre ses parents.

Quand il rentra chez lui, la femme de chambre allait et venait encore dans l'appartement, car il n'était guère plus de dix heures. Elle le vit qui se dirigeait vers le petit salon.

— ce Madame n'est pas là. Madame s'est couchée, 3> dit-elle.

— «Tiens! si tôt?

— Madame avait la migraine. »

Il n'en crut rien, supposa quelque bouderie à cause de la scène avec Vitraye, et il entra avec un fracas voulu dans la chambre à coucher.

Georgette venait de se dëshabiller et de se mettre au lit pour de bon, après avoir replacé le petit-bleu dans la poche de la jaquette. Elle enfonçait son fronc brûlant dans Toreiller, simulant un violent mal de tête pour cacher ses yeux rouges et toute son affreuse émotion.

Essenault contourna leur grand lit de milieu et vint se placer devant elle.

— a Eh bien! tu peux être contente! Tes parents sont en train d'organiser ton bonheur comme tu Tentends. Notre divorce est chose convenue. »

Elle se dressa, béante.

— a Notre divorce ! ! !

— Oui... Et Vitraye t'attend pour t'offrir sa main, son oc beau nom d. Ah! tout est réglé d'avance.

— Pierre, tu es fou! Tu veux donc me tuer?

Si tu savais!... d

Elle éclata en pleurs, en gémissements désespérés :

— a Mon Dieu, c'est trop! Faites-moi mourir!

— Ah! tu pourras dire que tu l'auras voulu, » fit son mari, a Tu as dû leur en conter sur moi, leur en débiter des jérémiades, pour les monter au point où je les ai vus ce soir!

— Pierre, je te jure!...

— Allons donc!

— Tu les auras contrariés. Mon père est vif.

Et tu sais bien que ma belle-mère est une mauvaise gale. Elle t'a toujours eu en grippe. Comment peux-tu me rendre responsable des absurdités qu'elle t'aura dites?

— Si tu ne t'étais pas plainte de moi, ton père ne te croirait pas malheureuse; il ne rêverait pas notre séparation.

— Eh! qu'est-ce que ça fait? » cria Georgette. a Tu n'es pas marié avec mes parents. Je ne veux pas du divorce, moil Ils ne peuvent pourtant pas m'y forcer. Je t'aime, Pierre! Je ne veux pas te quitter. Je t'aime, je t'aime!... Je supporterai tout de toi plutôt que de te perdre î d

Elle s'était jetée hors du lit, elle le saisît dans ses bras, elle s'attachait à lui de tout son corps enlaçant et souple, dont il sentait la peau tiède à travers la fine chemise.

Il se rejeta en arrière, et, ne voulant pas lui faire mal, il supporta l'étreinte qu'il n'eût pu rompre sans brutalité. Mais il se raidit, détourna la tête, et dit d'une lèvre amère :

— a Tu m'aimes?... Je n'en crois rien. Si tu m'aimais, tu ne me ferais pas la vie que tu me fais depuis des mois.

— Pierre, je souffrais... J'étais jalouse... t> Elle prononça : ce J'étais jalouse », comme s'il

se fût agi d'une chose passée, lointaine, qui ne pouvait plus revenir. En effet, telle était sa terreur, à ridée d'un divorce, qu'elle oubliait toutes ses récentes tortures, s'en voulait presque d'avoir pu

souffrir de quoi que ce fût tant qu'elle ne cessait pas d'être la femme de Pierre.

Essenault ne pressentit pas ce que ce mot contenait; il le saisit au vol, comme une flèche, qu'il retourna.

— a Jalouse!... Parbleu, c'est bien cela. C'est ce qu'ils m'ont servi. Et tu me feras croire qu'ils l'ont deviné ? Mais tu leur en a rebattu les oreilles, de ta jalousie stupide! Tu as fini par leur faire croire...

— Je ne leur en ai pas dit un mot... Je te le jure sur la tête de notre enfant!

— Tu n'en as pas parlé à Vitraye, peut-être? » Elle balbutia, essaya de mentir, dans sa détresse, mais ce démenti n'eut pas la force du premier serment.

Il s'emporta complètement quand il sut qu'elle avait échangé avec Vitraye des confidences sur un sujet si délicat. Cette fois, il rejeta les pauvres jolis bras, qui se détachaient d'eux-mêmes, dans un tremblement consterné. Ah! elle avait fait à Vitraye des confidences sur un sujet pareil!... Ah! elle avait entretenu de ses ridicules récriminations contre un mari qui se tuait de travail dans la lutte littéraire cette nullité poseuse qu'était un gommeux désœuvré, un garçon qui ne songeait qu'à chiper les femmes des autres!... Et elle prétendait qu'il n'y avait rien entre eux! Mais cela montrait une complicité morale pire peut-être qu'un entraînement physique.

— a Ma parole! je vous aurais surpris ensemble dans la dernière intioiité que je ne serais pas écœuré davantage ! d

Il avait employé des expressions plus grossièrement précises. Il grommela encore quelques appréciations blessantes, puis reprit tout haut :

— a Et naturellement tout cela se répétait, se commentait avenue Henri-Martin. Et la rosse de belle-mère faisait la bouche en cœur au Vitraye : a Encore un peu de patience, cher ami... Nous le pincerons bientôt... Et, alors, pfft! le divorce!... Puis nous vous donnerons votre belle! » Oh!

c'était moral. Mais il y a quelque chose qui les embête : c'est qu41s ne me pinceront pas!... Et que c'est moi qui le demanderai, le divorce... parce que j'en ai assez de toutes ces manigances ! j»

Malgré l'affolement de son amour, George tte éprouva contre Pierre un mouvement profond d'indignation. Comment, il osait parler ainsi, et il avait eu toute la journée contre sa poitrine le billet qu'elle avait lu!... Trop aveugle envers lui jusque-là, elle devint subitement trop sévère. Car il fallait tenir compte de ce qu'il souffrait, lui aussi, dans son orgueil d'homme, et dans son orgueil d'époux. Tout n'était pas comédie dans les reproches d'Essenault. D'ailleurs, il possédait, pour accuser de bonne foi, cette force sincère, qu'elle ignorait, de n'avoir pas encore goûté les fruits de sa passion, ce Après tout, » se disait-il, a je n'ai pas trompé Georgette. Jusqu'à présent, mon

amour pour Clary ne m*a causé que du tourment. ]>

Il eut un sursaut de surprise lorsqu'il entendit la voix changée de sa femme lui dire :

— a Tu parles comme si tu n'avais aucun tort envers moi. »

L'intonation grave, presque solennelle, fît tomber la colère d'Essenault.

— a Que signifie cet air de juge? » demandat-il. a Vas-tu recommencer les suppositions et les histoires? J'aurais dû me douter qu'avec une nature comme la tienne, tu me rendrais le théâtre impossible. Malheureusement, je ne pouvais faire jouer une pièce sans femmes... Il aurait fallu m'en tenir aux à-propos sur la naissance de Racine ou aux monologues dits par Coquelin cadet. »

Poussée à bout, Georgette prononça :

— a Pierre, tu me trompes avec Clary de Prémor, et j'en ai la preuve. J'ai lu le billet que tu as reçu d'elle aujourd'hui, et que j'ai remis où je l'ai trouvé, dans la poche de ta jaquette. ]>

Il en resta saisi. Ce n'était pas exprès qu'il avait laissé le télégramme. Il supposait l'avoir mis dans le porte-cartes et non glissé précipitamment à côté comme il l'avait fait, et il le croyait sur lui, dans la pochette de maroquin.

Il ne se rappelait plus les termes du billet. Il Ut:

— « La belle preuve! Elle me demandait un rendez-vous pour me consulter sur un engage-

ment qu^on lui propose. Et tu y as lu, toi, que j'étais son amant? Voilà bien une interprétation de temme ! d

Georgette ne répondit pas. De nouveau hors du lit au bord duquel elle s'était rassise, elle courait vers le cabinet de toilette, où la jaquette était restée. Ses pieds nus se posaient vivement sur le tapis, ses cheveux blonds dénoués coulaient sur sa chemise jusqu'à la cambrure de ses reins. S'apercevant dans la haute glace de l'armoire, elle eut une hésitation, rougit, chercha un jupon. L'idée que son mari pût la voir, si inconsciemment provocante, et rester indifférent, la rendait honteuse de sa presque nudité. Du moment que Pierre n'était plus l'amant, Georgette se sentait physiquement devant lui comme devant un étranger.

La minute qu'elle mit à se couvrir permit à Essenault d'aller s'emparer lui-même du télégramme. Il le relut, vit qu'il n'avait plus rien à nier, et, froidement, sans tenter une autre explication, il le déchira.

Georgette lui dit :

— ce Ah ! tu es prudent. Cette pièce-là entre les mains d'un avoué, faisait prononcer contre toi ce divorce que tu désires. Car c'est toi qui le désires, conviens-en donc ! »

Il répondit presque avec douceur :

— ce Nous pouvons l'obtenir sans scandale, Georgette. Pourquoi chercherions-nous à nous

COMÉDIENNE 2If

causer réciproquement plus de tort que la vie ne nous force à nous en faire? d

Elle avait espéré qu'il protesterait. Elle lui aurait répondu par ce pardon qu'elle avait soif de lui accorder. Dérision de sa lutte secrète, de son héroïque volonté de silence!... Le pardon, il ne le souhaitait pas. Il le rejetterait si elle le lui offrait. Ce qu'Û demandait, c'était sa liberté... La liberté d'aimer au grand jour une autre femme !...

Georgette se tut dans le sentiment d'une irrémédiable impuissance.

Tous deux d'ailleurs étaient à bout de résistance morale. Us éprouvaient le besoin d'oublier, de s'endormir, de fuir un instant l'existence détestable. Ils s'allongèrent côte à côte dans le lit de leurs anciennes délices, et même, avant de s'anéantir dans le sommeil, ils se baisèrent à la joue comme un frère et une sœur. Baiser de mort et d'adieu, dont Georgette frissonna comme si elle l'eût donné à un cadavre.

2l6 COMÉDIENNE

I N soir de printemps, Staînîer sortait du Théâtre-Français un peu avant dix heures. Il eut l'idée d'aller surprendre Clary, là-bas, à la Comédie-Moderne. Devant la petite porte de l'administration, il remarqua le coupé du prince Gracchi. Il connaissait bien cet équipage, avec sa caisse protonde, ses glaces découpées en petits carreaux suivant une mode récente, la correction impeccable de sa livrée, la beauté de l'attelage, — deux alezans, campés par l'abus du a jockey à ressort », l'encolure et la tête placées par le filet de panurge, magnifiques dans la fierté de leur attitude artificielle, sous les fins cuirs lustrés et le scintillement de l'acier aux boucles des harnais. L'acteur n'avait pas besoin de s'approcher pour distinguer à la clarté du bec

COMÉDIENNI 217

de gâz la couronne et l'écusson sur les panneaux des portières. Il savait bien à qui appartenait cette voiture, et ce que le propriétaire venait chercher dans ce théâtre.

Stainier grimpa les escaliers, parcourut les couloirs pleins de monde. C'était Fentr'acte. Des camarades voulurent l'arrêter au passage. Il se dégagea vivement. Près de la loge de Clary, une a utilité » ricana : « Tu n'entreras pas, va, mon petit! On est en conférence avec le prince. t>

Il allait, sans frapper, tourner le bouton de la porte, quand l'habilleuse, Fanny, surgit tout à coup de l'angle sombre.

— « Monsieur Stainier, on n'entre pas. Mademoiselle change de costume.

— Eh I vieille folle, ce n'est pas la première fois que je l'aurai vue avec ou sans costume! Laissèz-moi passer.

— Voyons, monsieur Stainier, soyez raisonnable. Mademoiselle cause avec quelqu'un. Vous pensez bien qu'il ne se passe rien dans c'te loge. D'ailleurs, ce qu'elle vous aime, cette belle chérie, c'est pas croyable! Bien sûr elle manquera sa fortune à cause de vous.

— Alors, laissez-moi entrer, » dit l'acteur d'une voix volontaire et basse, ce Vous ne tenez pas à ce que je vous jette dans l'escalier, n'est-ce pas?

— De quoi ça aura-t-il l'air d'entrer comme chez vous avec une figure de furieux? C'est lâche

2l8 COMÉDIENNE

de la compromettre exprès, c'te pauvre petite! » L'habilleuse, devant un geste plus vif, s'écarta en ronchonnant. Stainier tourna le bouton de la porte, et s'adoucit un peu en constatant que le verrou n'était pas fermé.

Sur le divan, l'actrice et le prince italien se tenaient assis l'un à côté de l'autre et causaient comme dans un salon.

— ce Voyez, » dit Clary en riant, « mes camarades entrent chez moi sans même frapper. Fautil que j'aie bonne réputation! Ils savent que je n'ai rien à cacher.

— Vous auriez pu être à votre toilette, cependant, » fît observer Gracchi en toisant Stainier d'un air de reproche hautain.

— ce Oh ! » fit-elle, « on sait bien que je ne change pas de costume dans cet entr'acte. »

Ayant interprété habilement pour Gracchi la familiarité grossière de l'acteur, elle tâcha de faire admettre à celui-ci son intimité avec le prince. Elle voyait sur le visage de son amant l'expression des grands rôles tragiques; malgré son audace, elle n'était pas tranquille. Elle s'adressa donc à lui, et sûre qu'il la tutoierait, elle n'eut pas la maladresse de risquer le oc vous jo qu'elle eût préféré. Gracchi connaissait ces privsLUtés de coulisses. D'ailleurs, la fine comédienne avait tout prévu, et déjà elle avait trouvé moyen de parer aux extravagances dans lesquelles pouvait éclater la jalousie de Stainier.

— «Il m'aime comme un fou, » avait-elle dit à ritâlien. ce Son rêve est de m'épouser. Malheureusement, il est si violent que, pour jouer avec lui sans qu'il me harcelât ou plantât là son rôle par quelque coup de tête, j'ai dû lui accorder une demi-promesse. J'ai eu tort, je le sais bien. Ce que j'ai fait par nécessité ressemble à un manège de coquetterie. Le pauvre garçon en souffrira beaucoup. Il faut me promettre, mon ami, que si jamais j'ai la faiblesse de vous écouter, de... vous aimer... vous ferez quelque chose pour cet artiste, dont vous appréciez vous-même le talent.

— Tout ce que vous voudrez, cara mia, » répondait Humberto Gracchi. ce Vous dites qu'il désire une direction de théâtre. Je le commanditerai. »

Voilà pourquoi l'actrice put faire flotter ce prétexte sous les yeux de Stainier, comme la cape rouge devant le regard affolé du taureau.

— « Nous parlions justement de toi, vieux camarade. Le prince prétend que ça l'amuserait d'avoir un théâtre à Paris. Et comme il lui faudrait un directeur, je te proposais. Qu'en dis-tu? »

Sous le coup de la surprise, Stainier devint pourpre. Cependant, il n'était pas routier de coulisses pour avaler sans la flairer cette pilule énorme. Il se méfia. Elle lui en avait déjà servi de fortes, cette diablesse de Clary! Elle serait capable de le rouler pour de bon un de ces jours.

Mais gare à elle, dans ce cas-là! Pour la direction de la Comédie-Française, il ne se priverait pas du plaisir de lui casser les reins.

Stainier resta donc sur la défensive. Toutefois, il suffisait d'une probabilité dans le sens de son espoir pour qu'il s'humanisât, s'abstînt de toute manifestation inconvenante. C'était ce que voulait Clary. On causa théâtre. Malgré la distance infinie que, par des nuances de ton et de regard, le prince marquait entre lui-même et le cabotin, la bienveillance de Gracchifut évidente. Quant à Stainier, sans qu'il s'en rendît compte, une instinctive humilité s'accentuait dans ses façons à chaque phrase échangée avec cet homme de haute race. Il restait jaloux de lui et capable d'une brutalité de fait à son égard, mais, à chaque instant, l'impossibilité de ne pas lui parler avec respect, de ne pas le saluer très bas, s'établissait plus fortement, quoique inconsciemment, chez l'acteur.

M}^^ de Prémor en fit la remarque, dont elle s'amusa en secret. Elle-même ne subissait pas, à ce degré du moins, la domination du prestige. Le sang de hasard qui coulait dans ses veines roulait quelques gouttes épurées par la lente chimie des hérédités séculaires, et ces gouttes formaient un levain de fierté qui la soulevait, sans qu'elle le sût, à une égalité facile avec les plus altiers. Elle ne définissait pas cette aisance propre à un affinement de nature, mais elle l'exprimait

dans son langage de blague : « Je ne m'épate pas! » disait-elle.

Stainier, lui, avait beau prendre ses plus majestueuses attitudes de César, il ce s'épatait » visiblement devant la simplicité intimidante de Gracchi. L'actrice en augura qu'elle le ferait marcher derrière celui-ci dans les chemins qu'elle voudrait.

Son aplomb l'abandonna un peu, cependant, lorsque, quittant le théâtre après le dernier acte, elle vit son amant qui l'attendait près de la sortie, debout dans l'ombre, avec une figure mauvaise.

— ce Viens chez moi, » dit-il, ce j'ai à te parler.

— Je ne peux pas. Tu sais bien que ma mère m'attend toujours avec mon souper prêt. Elle serait inquiète.

— Oh! ta mère, tu m'assommes avec elle! »

fit-il brutalement, ce Tu la sers à toutes les sauces, la pauvre bonne femme. Elle ne se doute guère du rôle que tu lui fais jouer.

— Si tu veux être grossier, mon cher, bonsoir! » prononça Clary, en appelant un fiacre.

— a Fais-la prévenir, ta mère. Envoie Fanny lui dire que tu soupes avec les camarades, » proposa Stainier, d'un ton moins arrogant.

Elle acquiesça, voulant conjurer l'orage, craignant un esclandre.

— ce Soit ! Mais je ne veux pas monter avec toi en voiture devant le théâtre, et à cette heure-ci.

Dis-moi bonsoir très haut, et va-t'en dans la direction opposée. Tu rejoindras mon fiacre, que j'arrêterai à l'angle du boulevard.

Dès leur arrivée chez lui, Stainier entama une scène à laquelle Clary ne s'attendait guère, l'ayant vu presque souple, tout à l'heure, dans sa loge. Mais, durant la fin du spectacle, il avait ruminé dans Ténervement de l'attente, à l'abri des yeux enjôleurs de sa maîtresse et de la haute mine impressionnante de Gracchi.

Maintenant, il exhalait ses récriminations, en langage violent, avec ses gestes de théâtre, les enjambées dont il arpentait la scène et les coups secs du talon, qui faisaient dire (pas devant lui, en arrière) aux camarades : ce Joue-t-il assez avec tout son corps, ce gaillard-là! »

L'exiguïté de son fumoir-salon, — c'est-à-dire de la seule pièce qui, avec la chambre à coucher, composât son appartement, — restreignait bien un peu le sublime de cette mimique. Mais l'énergie des paroles, — que le respect du public tempère au théâtre, — compensait ce que l'action perdait en étendue.

Décidément, on se fichait de lui!... Le croyaiton assez benêt pour gober que cette espèce de prince lui payerait la Porte-Saint-Martin ou le Gymnase comme on offre un cigare? Il ne le ferait pas pour rien, en tout cas, et si Clary devait solder ça avec la monnaie dont elle disposait, qu'elle garde les bénéfices pour elle ! Lui,

Stainier, n'était pas homme à accepter de l'argent qui aurait cette couleur-là. D'ailleurs, tout ça, c'était pour lui faire prendre patience, pour manigancer l'affaire sans qu'il cassât les vitres. Quand Clary aurait lié la patte à son prince, elle dirait bonsoir à ce pauvre niais de cabotin qui n'y aurait vu que du feu, et il n'aurait ni le théâtre ni la femme. Eh bien! ça n'irait pas tout seul, par les dieux! Niais?... Il ne l'était tout de même pas à ce [Joint. Il voyait bien que Clary cherchait tous les prétextes pour le jeter de côté, pour ne plus le voih Elle n'avait pas mis trois fois les pieds chez lui depuis qu'il était aux Français. Et cela, soi-disant à cause de sa mère, de sa réputation... La bonne blague !... Elle ménageait l'avenir, elle voulait faire croire à celui qui offrirait des fonds qu'il devait l'indemniser pour une vertu qu'elle avait déjà perdue ailleurs.

— « Oui, ailleurs... Et les cerises de l'année dernière n'étaient pas près d'être mûres, » ricanat'il. m Dans tous les cas, ce n'est pas moi qui en ai reçu l'étrenne! »

M^^® de Prémor se leva, voulut sortir avec une dignité de reine outragée. Subir cette bassesse d'insulte, elle, à qui le public, dans un engouement qui grandissait, prêtait la grisante divinité de la mode!... Elle, qui se sentait monter aux nues dans le respect prosterné d'Essenaulr, cet homme d'honneur, ce délicat artiste!... Elle. qu'enveloppait comme d'une hermine royale l'a-

doration d'un prince !... Dans cette fausse et hypnotisante atmosphère, elle avait fini par se croire vraiment d'essence inattaquable, inestimable, un peu surhumaine, sans doute.

Et voici comment la traitait l'être infime à qui elle avait, en un caprice de curiosité plus que de passion, livré les trésors de sa céleste personne ?

Elle passa près de lui, se dirigeant vers la porte, et, sans même daigner le regarder, lui lança ce mot:

— a Voyou!... »

Il lui saisit rudement le bras, puis, comme elle se cambrait en arrière avec un air de dégoût, Stainier, hors de lui, la gifla.

Clary resta béante. Une stupeur, que tout autre témoin eût trouvée comique, s'exprima dans ses yeux agrandis, sa bouche entr'ouverte, l'immobilité subite et figée de tout son corps fin, autour duquel frissonnait encore le frou-frou soyeux de sa retraite hâtive. Involontairement, elle tourna la tête, et son mouvement présentant son autre jolie joue, elle reçut un second soufflet.

— « Tiens! » cria-t-il, « attrape!... Et rappelle-toi que ce n'est qu'un acompte. Va le reretrouver, ton prince... Mais quand je te saurai pour de bon avec lui, tu verras si je ne te garde pas quelque chose de mieux que des calottes ! »

Il lui mît son poing devant le visage, roulant des yeux d'Othello, — sincèrement cette fois-ci,

COMÉDIENNE 22f

et sans en chercher l'expression dans aucun rôle. Clary se recula, terrifiée, balbutiant : a Tu es fou!... Mais tu es fou!... » De ses mains un peu tremblantes, elle rajustait sa petite capote en dentelle d'or, qui chavirait sur sa coiffure ébranlée.

Si Tacteur s'en fût tenu à la première gifle, l'indignation et la fureur auraient, chez Clary, succédé bien vite à la stupéfaction. Mais Stainier, presque effrayé lui-même de ce qu'il avait fait, sentit qu'il se perdrait près de l'orgueilleuse fille si un mouvement d'hésitation ou de regret suivait sa violence. Il avait donc poursuivi, par un second coup et par une menace vraiment inquiétante, le système de brutale domination dont il n'envisageait pas les résultats sans une immédiate et secrète inquiétude. Tout ce qu'il comprenait, c'est qu'il ne devait pas reculer. Aussi, cachait-il maintenant son embarras sous un air de résolution tragique, regardant Clary de haut, les bras croisés, ses lourdes paupières abaissées sur un regard de sévérité calme. Toute sa beauté d'empereur de théâtre éclatait sur ses traits, en apparence apaisés dans le sentiment de son droit et la prévision du rôle de justicier qu'il se réservait pour l'avenir.

L'impression définitive sur M^^® de Prémor se trouva trop intimidante pour qu'elle osât le braver. Elle avait peur. Et cette peur, à sa grande surprise, ne lui était pas désagréable. Il s'y mêlait comme une suggestion bizarrement voluptueuse.

Dans la glace, d'un œil sournois, tout en arrangeant ses cheveux et sa voilette, elle considérait son amant. Il lui apparutsuperbe. Toutefois, elle voulut essayer quelques phrases de condamnation dédaigneuse. L'ébranlement de ses nerfs ne le lui permit pas. Les formules glaciales et dignes se changèrent en récriminations haletantes de petite fille châtiée. Alors, ne sachant que faire, trop fière pour pleurer bien qu'elle en eût envie, et ne pouvant se décider à partir, — car cette secrète admiration amoureuse, autant que la crainte, l'empêchait de quitter cette chambre, — elle essaya de rire, d'un petit rire convulsif et sanglotant qui la rendait tout à fait délicieuse.

— a C'est un peu fort! » fit-elle. « Tu m'as battue, grand sauvage! Qui est-ce qui m'aurait dit qu'un homme me battrait et que je l'aimerais tout de même? Car je ne peux pas m'empêcher de t'aimer... Et tu le sais bien... Sans ça... tu n'aurais pas osé... 9

Il souriait, détendu, séduit, rassuré, heureux. La jeune femme vint se blottir contre lui, tout alanguie du besoin de caresses surgi tout à coup en sa chair par la vibration de la meurtrissure.

— a Voyons, mon loup, qu'est-ce qui t'a pris d'être si méchant avec ta petite Riry? Tu sais bien qu'elle est à toi... Tu viens me faire des scènes de jalousie bête!... Embrasse-moi... Tu m'as fait mal, tu sais, mauvais chien!... »

Les vingt-cinq ans de Stainier ne boudèrent

pas contre les délices de cette soumission. Il n*en chercha pas la psychologie, mais il en savoura l'orgueil en même temps que la volupté. Ce ne fut pas par tactique, mais par une griserie sincère de jeunesse, de passion, de fougue triomphante, qu'il mit dans l'amour la même impétuosité que tout à l'heure dans la colère. Il fallait cet emportement sensuel pour compenser et presque pour poétiser cet autre emportement sous l'empire duquel il avait frappé Clary. Les nerfs féminins s'exaltent dans ces contrastes de sensations excessives. Jamais la nature froide et artificielle de la comédienne n'avait pressenti les vifs éclairs d'émotion qui la galvanisèrent dans cette tempête de l'âme et des sens. Elle quitta donc Stainier ce soir-là, plus attachée à lui qu'elle ne l'avait encore été.

Les jours qui suivirent furent ceux de sa vie où elle risqua le plus de commettre ce qu'elle appela ensuite oc une formidable sottise ». Elle faillit conseiller à Essenault de se réconcilier avec sa femme, et rompre elle-même le patient réseau de mensonges dans lequel se prenait le prince italien. Son succès au théâtre s'accentuant tous les jours davantage, elle voyait s'entr'ouvrir un avenir de gloire, scintillant de tout l'or que les directeurs et les impresarii mettraient à ses pieds. Elle se demanda donc s'il ne serait pas plus amusant, et surtout plus a chic » de suivre ouvertement son caprice, d'afficher sa liaison

avec Stainîer, de l'épouser même, — car pendant une semaine elle crut ne pouvoir se passer de lui, — et de devenir à son tour une de ces artistes éblouissantes, fantasques et adulées, plus reines que les reines, car elles ont ce que celles-ci n'ont pas : l'éclatante liberté de leurs passions.

L'amour a une telle puissance de transformation, de transfiguration, que son ombre même, son reflet dans une âme sèche et calculatrice, donna momentanément à la comédienne cette illusion qu'elle ^ ossédait la magie et la flamme des grandes inspirées, le cœur puissant et hasardeux des grandes amoureuses.

Puis, en huit jours, tout cela tomba, comme l'incendie sur les steppes, quand le feu, après des élans magnifiques pour l'embrasement de maigres herbes, meurt convulsivement parmi les pierres et le sable.

Un madn, Clary se réveilla en éclatant de rire. C'était d'elle-même qu'elle riait, de sa folie maintenant inconcevable. C'était de Stainier aussi, de cette mâle colère jalouse qui, un instant, l'avait dominée, séduite, mais qu'elle sentait vaciller secrètement sous un souffle cupide. La veille, parmi leurs baisers, son amant lui avait dit, l'air détaché, sous le voile sournois d'une terne indifférence :

— a Eh bien! et ton prince?,.. Cherche-t-il toujours un directeur pour ce théâtre qu'il veut

fonder? Avoue que c'était une blague, et que vous vous êtes tous les deux pay^ ma tête. 9

Et Clary, un peu surprise, silencieuse d'abord, puis très grave :

— « Ce n'était pas une blague. Cela sera si tu veux. Mais n'attends pas qu'il soit trop tard pour prendre une décision, »

Us échangeaient un regard, puis, tout de suite, tâchaient de désavouer par leurs paroles la complicité de leurs yeux. Elle, la subtile vicieuse, comprit que, pour attirer Stainier sur le fructueux et honteux chemin où elle souhaitait qu'il s^engageât, elle ne devait pas avoir l'air de l'y voir venir. Elle ennoblit tout haut, pour qu'il s'y trompât lui-même, la basse ambition dont elle le sentait tenaillé.

— a Tu penses bien que, si riche qu'il soit, Gracchi ne risquerait pas la tentative avec quelqu'un dont il douterait. Ce qui le séduit, c'est ton talent, c'est l'autorité que tu as sur le public. Il m'a dit qu'avec un homme comme toi, ce n'est pas seulement une entreprise artistique intéressante qu'il voudrait patronner, c'est une spéculation sûre, dans laquelle il engagerait volontiers des fonds. Et là, dans un théâtre à toi, tu jouerais des rôles à ta taille... Tu n'aurais plus des directeurs qui tâchent de t'effacer par peur de trouver en toi leur maître... Pristi! un Stainier chez lui, pour qui l'on ferait des pièces, et qui reprendrait tous les grands rôles illustres... Ça

serait incomparable, ça, tu sais, mon chéri... Je te le dis sans compliment. 9 Stainier prononça :

— « C'est vrai. »

Et c'était l'intonation pénétrée de ce « C'est vrai 9, qui, le lendemain, dans un brusque souvenir, faisait, au réveil, éclater de rire la comédienne.

Elle fut, comme par une vague large et douce, soulevée par un immense flot de joie. Elle rentrait dans le courant de sa destinée. Elle revoyait la vie telle qu'elle pouvait la comprendre, avec l'amusante complication des intérêts, des roueries, avec une excitation de joueuse devant un tapis vert. Comme c'eût été dommage que Famour, chez Stainier, eût gardé la bêtise violente de l'incorruptibilité! Et pour elle-même, quel morne ennui si elle se fut trouvée prise, enfermée, b'gottée à jamais dans les liens et les conséquences d'une passion! Elle l'avait échappé belle!...

En y songeant, la jolie lîllé secoua ses épaules d'un ironique frisson. Elle étira ses bras, rit encore, murmura à plusieurs reprises, les yeux luisants sous leurs cils mi-clos :

— a Princesse Gracchi!... princesse Gracchi!... »

Qu'est-ce qui, maintenant, séparait de la réalité ce rêve d'ambition folle? Lorsque Essenault aurait introduit son instance en divorce, lorsque tout Paris commenterait, dans la stupéfaction,

récroulement d'un bonheur conjugal célèbre, et saurait que pour l'épouser, elle, cet écrivain moraliste et sentimental, ce redresseur d'injustices amoureuses, ce modèle des époux brisait son foyer, oubliait son enfant, condamnait une femme délicieuse à d'éternelles larmes, quel prestige ne rehausserait pas jusqu'aux unions invraisemblables celle qu'on appelait déjà quelquefois <c la divine PrémorI » Quelle force n'aurait-elle pas pour dire au prince Gracchi : « Je serais une misérable si je repoussais la main de Pierre Essenault pour devenir votre maîtresse. Cet hommelà m'épouse... et à quel prix! Tandis que vous ne m'offrez qu'une humiliante richesse. Je dois devenir M°^« Pierre Essenault. Je le dois d'abord à moi-même, à ma dignité, à ma fierté. Je le dois au monde, qui ne me pardonnerait pas d'être la cause, même involontaire, du martyre d'une femme, si je ne me justifiais par une apparente passion. Je le dois à celui qui m'a jugée digne de pareils sacrifices et devant qui je ne peux pas déchoir. Enfin, et surtout, je le dois à ma mère, qui m'a élevée purement. Elle mourrait de me voir entrer dans une voie qu'elle a en abomination! »

Si, en lui tenant des raisonnements de ce genre, — mieux encore : en les lui indiquant sans trop de paroles, en les lui imposant par la fatalité de mille petites circonstances, — Clary déployait en même temps l'art dont elle possédait la mai-

trise, celui de faire croire à Gracchi qu'elle Taimait, l'Italien s'affolerait comme s'était affolé Essenault, — plus irrésistiblement encore sans cloute, étant donnée sa race, d'un degré plus impulsive, — et il irait, (c'était à prévoir,) jusqu'à offrir sa couronne de prince à la femme que rendait infiniment désirable Téclatante passion d'un autre homme.

a Et, » pensait Clary, « ce qui me garantit la réussite, c'est que j'ai le temps. Un divorce ne se prononce pas en un jour. Essenault ne peut pas me mettre au pied du mur. Gracchi aura le loisir de se dépiter, de partir, de voir qu'il ne peut se passer de moi, de revenir, et de prendre la grande décision. De son côté, Stainier sera préparé si graduellement qu'il pourra s'aveugler presque jusqu'au bout sur le but où je le mène. Je l'habituerai si bien à certaines perspectives où ses besoins de jouissance et de vanité trouveront leur compte, qu'il ne sera plus capable d'y renoncer quand un peu de complaisance deviendra nécessaire pour en déterminer la réalisation. En somme, j'ai devant moi des mois entiers durant lesquels je ne serai astreinte à rien d'irrévocable. L'irrévocable!... c'est là le gros danger, en ce moment de ma vie et de ma carrière... »

Elle ajouta, dans un petit rire silencieux :

« Et avec les atouts que j'ai dans les mains. » Sa rêverie se dispersa au retentissement léger de doigts qui frappaient contre sa porte.

— a Entrez I »

La bonne venait l'avertir que M. Essenault se trouvait au salon, insistant pour lui parler. ^Ue Je Prémor fronça ses fins sourcils.

— « A dix heures du matin!... Vous lui avez dit que je repose.

— Oui, mademoiselle. Il m'a suppliée de vous réveiller.

— Donnez-moi ma robe de chambre. Non...

pas celie-d! » ajouta-t-elle avec impatience en voyant son vieux peignoir tout uni sur les bras de la bonne.

Cette fille, — une simple femme de ménage payée à l'heure, — ne pouvait s'habituer à considérer comme une robe de chambre le nuageux fouiUis de surah et de dentelles que c Mademoiselle ]» réservait pour les visites inattendues, qu'elle passait vite quand la surprise d'un coup de sonnette annonçait quelque intrusion dans son intimité.

— « Ma poudre de riz! » commanda l'actrice, qui, debout devant sa vulgaire armoire à glace en acajou, tordait et fixait la lourde masse sombre de sa chevelure.

La nacre délicate de son teint ne réclamait pas le velouté de la houppette dont elle le tamponna machinalement. Clary se vit si belle dans ce demi-désordre matinal, qu'elle se sourit.

Quand elle parut devant Pierre, suggestive du lit qu'elle quittait, avec ses folles mèches om-

234 COIIÉDIENNB

brant ses yeux clairs, le vêtement lâche dont elle nouait la ceinture, toute la chaleur alanguie de sa jeunesse exhalée en un tiède parfum, le jeune homme pâlit de trouble, de véhément désir.

— c Oh!... » murmura-t-il, c oh! petite merveille adorée !...

— Qu'êtes-vous venu me dire de si bonne heure, monsieur mon fiancé? » prononça-t-elle avec un joli mouvement attentif et toute une irradiance de sourires, de mutine câlinerie.

— a J'accours vous annoncer que je suis libre, que je n'appartiens plus qu'à vous seule. »

De saisissement, elle eut un recul, une dureté soudaine du visage, qui se décolora. Puis elle se reprit, comprenant que c'était impossible, qu'on ne divorce pas en vingt-quatre heures. Alors elle porta la main à sa poitrine, fit palpiter ses paupières, et sa voix défaillit en des paroles confuses :

— « C'est la joie... Je ne puis croire... Vous voulez donc me faire mourir de joie?...

— Clary!... ma bien-aimée!... »

Il la soutenait; et aussitôt se dissipa la glaciale impression qui l'avait effleuré à la voir sursauter en arrière et changer de couleur. Comment eût-il gardé un doute dans l'émotion éperdue de la sentir toute contre lui, à travers la molle soie qui la vêtait à peine?

— « Expliquez-vous, » demanda-t-elle en se renversant sur son bras pour lui enfoncer jusqu'à

COIféDlENNE 23f

Fâme la magie d'un regard, a Dites vite... Vous avez quitté votre femme ?

— Mieux que cela. Ma situation s'est établie nettement hier. Mes beaux-parents veulent le divorce. Ils m'en ont parlé les premiers. M™« de Lugan a toujours rêvé un autre gendre. C'est son lent travail, en somme, qui a éloigné ma femme de moi. Ainsi, ma chérie, aucun obstacle ne nous sépare. Bien plus, j'ai la conscience tranquille. C'est bien eux qui auront voulu ce qui arrive! »

Clary, pour ne pas sourire, accentua la gravité de sa physionomie. Elle dit très bas, comme avec l'hésitation d'un remords :

— « Et... M™« Essenault? »

L'écrivain rougit.

— a Ma femme ?... Elle éprouve en ce moment un dépit qui, peut-être, l'aurait ramenée à moi. Oui... elle croit avoir découvert la preuve de mon amour pour vous... Elle m'a fait une scène... Puis, ne m' arrachant aucun mot de repentir, elle a fini par m'ofFrir le pardon que je ne lui demandais pas.

— Mais alors?...

— Oh ! ces générosités-là ne sont jamais durables. C'est l'héroïsme de l'orgueil exaspéré, le besoin de se montrer supérieure, quand même, à la rivale qu'on exècre. Avec la nature ombrageuse de M™*^ Essenault, un souvenir pareil empoisonnerait la vie commune. Du reste elle s'en

236 COIféoIENNE

esc parfaitement rendu compte. Quand je lui ai montré la nécessité du divorce, elle n'a plus soulevé d'objections.

— C'est elle qui va vous attaquer? » demanda Clary, avec une ironie si subtile qu'Essenaultn'en sentit pas la pointe.

— c Oui, pour la forme, » répliqua-t-il, c puisque l'absurdité de la loi rend possible en fait, mais non en droit, le divorce par consentement mutuel. Le Tribunal doit forcément prononcer son jugement contre l'un de nous. Je consens que ce soit contre moi; mais à l'expresse condition qu'on ne vous mêlera pas à cette affaire. Les torts que j'aurai la complaisance de me reconnaître seront étrangers à mon amour pour vous. Si la jalousie de M°^« Essenault, la haine que lui prêchent ses parents, la poussent à vous compromettre, à vouloir empêcher légalement notre mariage ultérieur, j'intenterai aussitôt une action reconventionnelle. »

W^^ de Prémor réfléchit un instant, puis elle dit :

— oc Vous savez, mon ami, que mon bonheur est intéressé à ce que vous deveniez libre... Cependant j'agirais d'une façon indigne de moi si je ne vous forçais à considérer toute l'étendue du sacrifice que vous allez me faire. Avez-vous songé à votre enfant? »

Elle devinait que, précisément, il évitait d'y trop songer, et elle préférait qu'il n'abordât pas

loin d'elle un si redoutable sujet de réflexions. Devant elle^ par griserie de passion, par bravade aussi, il trouverait des arguments capables de le soutenir ensuite quand la vue de son petit Georges le ferait chanceler.

Essenault, d'ailleurs, n'eut pas le tressaillement d'émotion que Clary avait craint.

Il répondit paisiblement :

— ce Mon enfant?... Mon fils ?... Mais je Taîme profondément, et il aura toujours en moi le plus tendre des pères. C'est à cause de lui surtout que j'empêcherai le divorce d'être prononcé contre sa mère. Voilà tout ce que je crois lui devoir. »

Et comme le regard de Clary s'élargissait de surprise :

— a Oui, » poursuivit-il, a je trouve qu'on exagère le rôle des enfants dans l'existence. Georges aura une plus large part de l'intimité paternelle que le fils d'un marin ou d'un explorateur. D'ailleurs, près d'un écrivain, nerveux comme nous le sommes tous, la vie de famille ne serait pas assez fortifiante pour un garçon, ne donnerait pas à son caractère la trempe de virilité indispensable. De toutes façons, je l'aurais mis de bonne heure comme pensionnaire dans un lycée. y>

M-^® de Prémor, accoudée en face d'Essenault, l'écoutait gravement. A présent elle était sûre de lui. Quel étonnement dans Paris, d'ici à quelques jours, quand la nouvelle de ce divorce circulerait,

quand le motif en serait insinué, puis aflirmé, dans les coulisses, dans les salons, dans les cercles chics, dans les bureaux de rédaction! Quelle réclame pour elle! Déjà, elle se voyait révélant l'aventure à Gracchi. La dignité fière dont elle accablerait le prince lui faisait d'avance pincer les lèvres, gonfler les narines, baisser à demi les paupières. Elle se défendrait d'ailleurs de puiser la moindre joie dans des circonstances qui ne lui créeraient que des devoirs, a J'ai fait tout au monde pour empêcher cette folie d'Essenault, croyez-le bien, mon cher. » Elle s'entendait prononcer la phrase; elle distinguait la pâleur nerveuse de l'Italien, son expression d'angoisse. Ses propres yeux s'approfondissaient de cette vision intérieure.

Pierre, qui maintenant la remerciait de s'être oubliée pour le petit Georges, croyait, par le sérieux de cette délicieuse physionomie, découvrir sous l'amante et sous l'artiste la compagne d'âme, la conseillère, l'épouse. Comme il l'aimait à cette minute! Ou plutôt comme il aimait, sous la beauté d'une telle forme, la conception d'amour qui s'épanouissait en lui, fleur secrète de sa propre nature!

Il savait pourtant bien, lui, le psychologue, qu'aimer c'est mettre notre rêve dans les yeux, sur les lèvres d'un autre être, et non dans son cœur à jamais inaccessible. Changer d'amour, c'est ôter notre illusion du front de l'idole pour

en couronner quelque autre élue. L'auréole de Georgecte avait passé sur la tête de Clary, mais, dans l'une comme dans l'autre de ces femmes, c'était l'idéal caché en lui-même que Pierre successivement adorait. Cet idéal, se posant sur la seconde, la rendait divine, tandis que la première, en le perdant, retombait au rang infime d'une simple créature humaine. Dans un de ses romans, Essenault eût analysé de façon subtile ce mensonge vivant qu'est, même sans le vouloir, l'amante pour l'amant, et l'amant pour celle qui l'aime. Toutefois, dans la réalité, il eut fait le serment qu'il n'existait pas d'autre Clary que la Ciary de sa tendresse.

Tandis que Pierre, auprès de M"« de k0i ^^ Prémor, goûtait ce renouvellement de \tJ^^ tout l'être, cette magique jeunesse, cette abondance de forces vives, cet enchantement d'espoir que seul un amour naissant nous procure, Georgette, en ce même matin, s'éveillait dans la stupeur.

Oh! la première heure des jours de désastre, alors qu'il faut reprendre l'accoutumance du désespoir, dont le sommeil nous avait momentanément déshabitués! Cruauté des matins douloureux! affreuse ascension de la lumière!...

Les après-midi, les soirs, suscitent du moins une fièvre bienfaisante, puis, à mesure que la nuit s'approche, une déraisonnable mais apaisante aspiration vers l'inconnu du lendemain qui, peut-

être, sera meilleur... Tandis que les décevantes aurores apportent un excès de souffrance dans l'excès de leurs clartés.

a Le divorce... Je vais divorcer d'avec Pierre! » Georgetie se répétait ces mots, comme pour en creuser à fond toute la douleur, pour en goûter jusqu'au vertige la saveur d'angoisse. Mais c'était par éclairs seulement qu'elle en saisissait la signification sinistre. En réalité elle n'y croyait pas. Cette chose monstrueuse n'arriverait jamais. Des circonstances surviendraient pour l'empêcher. Toutefois le bonheur était mort, puisque son mari aimait une autre femme. Oui, le bonheur était mort... Tout le bonheur que contenait l'univers, toutes les douces impressions de la Nature, tous les sourires des êtres, la joie de vivre, l'amusement des petits projets sans cesse renouvelés, la gaieté des départs et le bien-être des retours : tout cela se fanait, se décolorait, s'assombrissait dans l'avenir, ou surgissait du passé en mille souvenirs imprévus, attendrissants et nostalgiques.

Georgette erra dans l'appartement, souhaitant de rencontrer Pierre, n'osant pénétrer toutefois dans son cabinet de travail, où elle le croyait enfermé. Elle appela son petit Georges :

— oc Va dire à papa que la cuisinière demande s'il ne faut pas avancer l'heure du déjeuner. y>

L'enfant revint.

— a Papa n'est pas là. »

Georgette tressaillit, comme au choc d'une

alarmante nouvelle. Pierre sortait rarement le matin. Après leur terrible conversation d'hier soir, comment avait-il pu quitter la maison sans lui dire un seul mot ? Où était-il?

Elle entra dans le cabinet de travail. La pièce vide, les papiers rangés sur le bureau lui donnèrent une sensation lugubre. Quelque chose de mortuaire planait sur les objets familiers, sur le grand encrier où s'irisaient des taches violettes, sur les plumes d'oie faussées, écrasées par la besogne nerveuse, sur le cendrier où traînait la dernière cigarette inachevée. Georgette marcha en chancelant jusqu'au fond de la chambre. Elle se laissa tomber sur le divan bas, où si souvent, lassé par la lutte contre les idées rebelles, Pierre s'était étendu pour attendre l'inspiration. La jeune femme appuya son visage contre un coussin, et, dévastée par un affreux ouragan de douleur, elle éclata en sanglots.

— ce Maman, tu pleures?... »

C'était le petit Georges qui, ayant frappé sans qu'on lui répondît, s'avançait à pas silencieux de ses petons chaussés de feutre sur la moquette épaisse.

Sa mère souleva la tête, lui montra le navrement de sa figure abîmée de larmes. Elle lui ouvrit les bras, avec un grand frisson de tout le corps.

— « Mon petit Jo, mon amour!... Viens! »

Le garçonnet hésita, presque effrayé.

— a C'est pépère... » dit-il, « grand-père... qui est là. Je vais le chercher. »

Il bondit vers la porte, dans l'encadrement de laquelle se dessina presque aussitôt la haute stature de M. de Lugan.

Le vieillard aperçut le trouble de sa fille. Il éloigna son petit-fils, referma le battant et fit retomber la portière, puis il s'approcha :

— a Ma pauvre enfant!... »

Georgette avait projeté de voir ses parents plus tard, quand elle aurait eu avec son mari une conversation décisive; car elle ne pouvait admettre que tout eût été dit hier au soir. Devant eux, quoi qu'il arrivât, elle s'était juré d'être calme, par ménagement pour la tendresse de son père, par fierté à l'égard de M™« de Lugan. Mais elle se trouvait surprise dans le désordre de son affreux chagrin, démontée par l'énervement des larmes, et cette chère physionomie aux cheveux blancs, aux yeux tristes, s'inclinait vers elle avec une sympathie qui lui fondait le cœur.

Elle se leva, mit les bras au cou de son père, se blottit contre la maigreur encore solide et hautaine de l'épaule, et toutes ses résolutions de fermeté défaillirent :

— a Oh! papa... papa!...

— Allons, ma chérie, remets-toi. Du courage!... Tu ne dois pas regretter ce misérable. Tu dois être au-dessus de ses insultantes blessures. Ne pleure plus. Il faut que tu sortes d'ici

avec dignité, avec calme. Ta marraine t'attend. Je suis venu pour t'emmener. » x

Elle répéta avec effarement :

— o: M'emmener?...

— Sans doute. Ta place n'est plus ici. Tu ne veux pas attendre qu'on t'en chasse, n'est-ce pas? Ton mari est chez sa maîtresse. Toi, tu dois venir auprès de tes parents. »

Georgette reprit encore en écho :

— a Chez sa maîtresse!... »

Elle ajouta :

— a Je m'en doutais. Mais comment le saistu?

— Ta marraine l'affirme. Je ne sais d'où elle le tient. Du valet de chambre, je crois, qu'elle a envoyé en courses de bonne heure. »

Georgette cria, révoltée :

— o: Oh! elle a mis des domestiques au courant!... Elle fait espionner mon mari!... »

Les joues parcheminées du vieillard se colorèrent faiblement.

— a Mais non, mais non! je ne veux pas dire cela. C'est un rapprochement qu'elle a pu établir sur une rencontre de hasard, sur un renseignement fortuit. Tu n'as jamais été juste pour ma femme, Georgette... Tu lui dois beaucoup en ce moment. C'est sa vigilance qui te sauve d'une existence de chagrins... Oui, tu vas le reconnaître... Elle est plus outrée contre Essenault que je ne peux l'être moi-même... »

COMÉDIENNE 34f

Georgette n'écoutait plus. Elle répétait dans une consternation lamentable :

— « Sa maîtresse... Il est chez sa maîtresse!...

— Attendras-tu ici son retour? » demanda le père.

Elle leva vers lui des yeux pleins d'une désolation qui implorait.

— « Oui, papa, c'est mon devoir. Je ne dois pas quitter la première cette maison.

— Ce n'est pas mon avis, » reprit M. de Lugan. a Ce n'est pas non plus celui d'Yvonne. »

Il aurait pu supprimer le premier membre de phrase, que le second impliquait suffisamment.

— a Ta marraine, » ajouta-t-il, a ne me pardonnera pas si je ne te ramène pas vers elle.

— Oh! papa, » gémit la jeune femme, ce je ne veux pas me mettre dans mon tort à l'égard de Pierre. Ce n'est pas moi qui m'éloigne de lui. Je ne veux pas qu'il le pense, je ne veux pas qu'il ait ce prétexte...

— Ma pauvre enfant, nous désirons t'épargner de suprêmes humiliations et de suprêmes tortures. Ne sais-tu pas qu'il veut sa liberté, qu'il est résolu au divorce? »

Georgette ne répondit pas.

— ce II nous l'a déclaré hier avec une insolence sans nom, » poursuivit M. de Lugan. « Si tu t'obstines à lui river sa chaîné, tu n'arriveras qu'à l'exaspérer. Son détachement de toi deviendra de l'antipathie, peut-être de la haine. Vous finirez

par des luttes avilissantes. II te rendra la vie commune impossible. Il t'exposera à la pitié, à la risée des gens. Il affichera sa passion pour cette fille... »

Georgette eut un tel geste d'intolérable souffrance que M. de Lugan hésita dans son involontaire cruauté :

— a Ma pauvre petite mignonne, je te parle le langage de la vérité, de la raison... 1^

11 y eut un silence. La jeune femme demeurait rigide et les yeux clos, si pâle que son père la soutint, la croyant près de s'évanouir.

— a Malheureuse enfant 1 comme tu y tiens, a ce sacré garçon!... » murmura-t-il.

Il la dorlota comme un bébé, lui chuchota des câlineries puériles, d'une voix qui finit par se mouiller.

Elle dévoila l'infinie désolation de ses prunelles.

— a Cher papa, que tu es bon!

— Écoute, mon petit chat, » reprit-il, tirant maintenant ses arguments de cet amour obstiné : a Si ton coquin de Pierre peut encore te revenir, ce ne sera que si tu te montres ferme, si tu prends les devants dans le dédain. Il n'appréciera le trésor qu'il va perdre que lorsqu'il en sera privé. Je ne vais pas si loin que ta marraine, moi : je ne souhaite pas la rupture à tout prix. Si indif^ne qu'Essenault se soit montré hier, je ne lui tiendrai pas rigueur, je me prêterai à une réconcilia-

tion entre vous, puisque tu Taimes tant, ce pendard-là. Mais cette réconciliation est impossible ici. T'abaisseras-tu jusqu'à lui faire bonne mine quand il reviendra journellement de chez son actrice? Tu ne le pourrais pas; et d'ailleurs il ne t'en saurait aucun gré, il te mépriserait. Vous vous aigrirez dans des querelles qui vous mèneront malgré vous à un éclat fâcheux... Tandis que si tu te retires quelque temps chez nous, avec ton fils... vois-tu, c'est impossible qu'il n'en souffre pas. Cela lui donnera à réfléchir. Son caprice pour sa cabotine s'affaiblira.. Hein, qu'en dis-tu? Ça ne te paraît pas une si mauvaise combinaison ?... » termina M. de Lugan avec une caressante malice, en voyait une ombre de sourire éclairer la tristesse de Georgette.

— 0: Tu crois, papa?... Vraiment?... Mais, si au contraire, je lui fournis un prétexte contre moi; s'il m'accuse d'avoir, comme on dit juridiquement, a quitté le domicile conjugal » ?

— On ne quitte pas le domicile conjugal parce qu'on passe huit jours chez ses parents. D'ailleurs, à sa première demande, tu le réintégreras, ce domicile. Nous verrons d'abord s'il le demande, et ensuite quelle promesse sérieuse, quelle garantie de repos, sinon de bonheur, il t'offrira. Du moins nous t'aurons avec nous, ma bonne petite Georgette, et si ton gredin de mari te fait des misères, tu auras un père et une mère pour te protéger, pour te consoler...

— Un père, oui. Quant à une mère...

— Oh! fillette, que c'est mal, cette défiance envers ma pauvre Yvonne! Si tu savais comme elle prend ton parti, comme elle accuse Essenault ! C'est elle qui m'a fait sentir combien tu es malheureuse. Jamais elle n'a pensé que tu pouvais le mériter le moins du monde; elle n'a pas risqué sur toi une parole de critique. Avant même que les désordres de ton mari fussent devenus apparents, elle pressentait que tout ne marchait pas droit, elle devinait tes inquiétudes...

— Elle me les aurait suggérées au besoin.

— Dans quel but?... Pourquoi?... Tu perds le sens, ma minette.

— Marraine a toujours détesté Pierre. Elle ne voulait pas de mon mariage; elle est contente que ça tourne mal.

— Contente!... Oh! ma pauvre enfant... le chagrin te fait dire des monstruosités.

— Pardonne-moi, père... L'expression est allée plus loin que ma pensée. Âh! je ne sais plus... Je voudrais être morte!

— Georgette, ma fille aimée... viens avec moi. Prends ton petit Georges, et partons. Voistu, ton vieux papa ne vivrait pas si tu restais ici à te faire torturer par ce... »

La jeune femme lui posa une main sur la bouche.

— a Chut, père chéri!...

— Alors... tu viens? »

Elle soupira : <c Oui!... 9 dans un grand mouvement accablé de la tête.

Un moment après, elle s'attardait dans l'antichambre, derrière M. de Lugan, qui déjà descendait l'escalier en tenant son petit-fils par la main. M™* Essenault dit à la femme de chambre :

— a Quand Monsieur rentrera, vous le préviendrez que j'ai été m'installer près de M°^* de Lugan, qui est un peu souffrante. Mon père esc venu me chercher. Cet après-midi vous mettrez quelques effets dans une valise et vous me les apporterez avenue Henri-Martin, avec mon nécessaire de toilette.

— Oui, madame. La marraine de Madame n'a rien de grave ?

— Non... Autrement, je n'emmènerais pas le petit. 3>

Elle quitta l'appartement, emportant ses clefs personnelles et celles de la porte d'entrée, ce qu'elle ne faisait pas quand elle partait pour une simple course.

La domestique ferma derrière elle. De Fétage inférieur, à travers la cage de Fescalier, montait la voix rieuse du petit Georges, qui faisait des niches à son grand-père. Entre les murs de stuc, sur la moquette des marches, un jour de vitrail tombait des grandes fenêtres à carreaux de couleur; la rampe aux barreaux 'vieil argent fuyait sous la main coulante en palissandre; au bord des paliers, les hautes portes, semblables, décora-

2fO COMÉDIENNE

rives et muettes, restaient closes sur la diversité des existences, sur les tourments et les joies inconnus, sur le mystère des intimités tragiques. Toujours le silence assoupi des escaliers, dont la spirale s'enfonce, à travers les maisons énormes, parmi tant de vies palpitantes qui se côtoient et qui s'ignorent, impressionnait Georgette. Ces degrés, que tant de passions journellement gravissent et descendent, et qui n'en gardent ni la trace ni le frisson, dans leur banalité pompeuse, la retenaient parfois, en leurs étranges demijours, toute défaillante et déchirée de mélancolie. Avec quel saisissement d'horreur, quelle épouvante indicible, quel verrige de désastre, elle se cramponnait aujourd'hui à cette rampe, les yeux fixés sur la porte que* de tant de fois elle avait franchie dans la légèreté ailée de l'allégresse, et que ses pieds, peut-être, ne repasseraient plus! Oh! la tristesse de l'escalier lugubre... Tout à l'heure, Pierre, à son tour, traverserait la paix ironique des étages, il s'arrêterait sur ce palier, ce Pierre... oh! Pierre! ï) Quoi! il ne la trouverait plus?... Elle ne serait plus là!... Non, c'était impossible, elle ne pouvait pas partir!...

Georgette remonta deux marches; elle sortit sa clef, elle allait la mettre dans la serrure... Elle s'arrêta. Le raisonnement de son père lui revenait à la mémoire : Pierre la regretterait peutêtre, il s'apercevrait qu'il l'aime encore, sous le coup de poignard du départ brusque... Il revien-

COMÉDIENNE 2f I

drait vers elle les bras ouverts. Oh ! ce n'était pas imaginable qu'il ne souffrît pas, qu'il ne l'appelât pas, qu'il ne se souvînt pas !...

Mon Dieu, mon Dieu ! que fallait-il faire ? Quel acte, quel geste, quel mot serait celui qui relierait à elle le cruel cœur détaché? Car elle avait cette illusion de tous les délaissés, qu'il y a des choses plus efficaces que d'autres à accomplir, alors que tout ce qu'on peut faire n'a plus d'importance du moment que l'on n'est plus aimé.

Une claire petite voix monta dans le vide que découpait la rampe :

— « Maman! maman!... Tu viens? »

Elle se détourna, s'élança, comme tirée en bas par une force; et elle descendit quatre à quatre, sentant bien que si elle restait une minute de plus, elle ne pourrait pas s'en aller.

Avenue Henr. Martin, l'accueil de sa bellemère, qui, d'avance, la glaçait par une prévision de pitié condescendante, de maladroites réflexions, la surprit par une grâce délicate véritablement bienfaisante. M"^* de Lugan, ravie de ce qui se passait, amusée par son rôle de conseillère et de consolatrice, enchantée d'avoir bientôt pour gendre, — elle n'en doutait pas, — un homme aussi riche et d'aussi vraie noblesse que M. de Vitraye, puisait dans la réussite de ses propres désirs l'assurance qu'elle travaillait véritablement au bonheur de sa belle-fille. L'exaltation de se croire si prévoyante, si intelligente, si

3f2 COMÉDIENNE

bonne, lui donnait presque les qualités dont sa propre opinion la parait. Dans sa triomphante satisfaction d'elle-même, elle négligeait de mettre en jeu contre les autres son arsenal de petits dards affilés. D'ailleurs, elle était fine. Elle se gardait bien de chanter victoire, de hasarder même un de ces : c Je te l'avais bien dit! », contre lesquels d'avance se hérissait Georgette. Elle eut des discrétions savantes, des silences pleins de tact et des enveloppements bien féminins, de ces suavités caressantes où s'amollit la raideur défensive des plus fières.

Au déjeuner, tandis que Georgette tressaillait à chaque instant dans l'idée que Pierre était rentré, qu'il s'affligeait de son absence, qu'il allait sans doute venir, M. et M^® de Lugan s'occupèrent surtout du petit Georges, tâchèrent de donner une allure naturelle et familiale à cet exceptionnel repas. Malgré la contraction affreuse de son cœur, malgré toute sa pensée tendue au dehors, Georgette percevait autour d'elle une atmosphère apaisante, et, dans les voix attendries, comme un bercement très doux. A un moment, la jeune femme posa une main sur celle du vieillard :

— « Ah! père chéri, il faut souffrir pour savoir que rien au monde ne vaut l'affection de nos parents.

— Tu me comptes aussi dans cette bonne pensée-là, n'est-ce pas, mignonne que j'aime? n

COMÉDIENNE 2f3

prononça Yvonne en attirant par le cou sa bellefiUe, pour l'embrasser.

Cependant, après le déjeuner, Georgette voulut rester seule. Elle laissa M™« de Lugan emmener Georges au Pré Catelan, dans la Victoria, et elle s'enferma dans sa chambre, — son ancienne chambre de jeune fille. Cette pièce ne donnait pas sur l'avenue, mais sur le jardin de l'hôtel. Impossible de guetter, suivant le désir de son anxiété frémissante, la venue presque certaine de Pierre, d'épier ce coin de rue tout proche où il allait surgir. Car il accourrait, c'était inévitable! Peut-être même, tout en se doutant de la vérité, croirait-il un peu à cette maladie alléguée de M™* de Lugan. Il viendrait chercher une explication. Oh! Georgette serait ferme : elle Tavait promis à son père. Elle exigerait une séparation de quelques jours, afin que tous deux eussent le temps de réfléchir, de voir clair en eux-mêmes ; elle aurait l'air de prendre au sérieux cette proposition de divorce à laquelle elle ne pouvait croire; elle effrayerait son mari par un silence de mystère et de résolution. Elle aurait le courage de cette attitude, même s'il s'accusait, s'il se trai* tait de malheureux et d'insensé, s'il la suppliait de rentrer avec lui, tout de suite.

Oui, oui... elle aurait ce courage, puisqu'il s'agissait de reconquérir habilement son bonheur. Et elle se sentait d'autant plus forte qu'elle imaginait Pierre plus décontenancé, plus repentant.

3f4 COMÉDIBNNB

L'occupation de préparer ce rôle ingénu fit d'abord passer rapidement les quarts d'heure. Machinalement, par la croisée, Georgette regardait la pelouse entourée d'une allée circulaire, qui formait à peu près tout cet étroit jardin parisien. Des images bizarres, qu'évoquait cette perspective, traversaient sa rêverie actuelle. Sur la pelouse, autrefois, elle avait voulu établir un lawn*tennis; pour niveler le sol, on avait déversé là de pleins tombereaux de terre, puis semé de nouveau le gazon. Elle revoyait le mouvement de ces tombereaux, l'effort des chevaux caparaçonnés de laine bleue, l'éboulément brusque du terreau noir, les sillons des lourdes roues dans le gravier... Tout à coup, elle tressaillit au tintement de la sonnette à la grille.

Une mollesse lui cassa les membres, les battements de son coeur semblèrent suspendus. Puis un soulagement délicieux l'envahit; un sourire irrésistible monta à ses lèvres : elle entendait des pas... Quelqu'un montait l'escalier.

On frappa. C'était le domestique de son père. Sans doute, il allait lui dire que Pierre la demandait.

— a C'est, D dît cet homme, a la femme de chambre de Madame. Elle apporte la valise et attend pour savoir si Madame a des ordres à lui donner.

— Mais, » demanda Georgette, po^urante de

COMÉDIENNE 2ff

déception sous un air indifférent, M. Essenault n'a rien fait dire?

— Ah! pardon, madame, voici une lettre.

— C'est bien. Allez, et faîtes attendre, au cas oîi il y aurait une réponse. »

La porte refermée, elle déchira Tenveloppe.

Elle ne se hâtait pas, saisie par cette affreuse épouvante des pauvres êtres humains au moment de connaître certaines réponses définitives da sort. Oh ! tout le bbnheur ou tout le malheur dans un mince papier qu'on déplie!... Oh! la folle sup* plicadon vers ce qui, déjà, ne peut plus être changé! Tant d'angoisse, tant de misère, dans un cœur périssable! ..

M"^® Essenault lut, puis relut la lettre de son mari:

« ^a chère Georgette,

ce Je ne veux pas considérer votre départ comme une déclaration de guerre, mais plutôt comme une marque de soumission, dont je vous sais gré, à mes désirs et au plan de conduite que je vous ai tracé,

a Vous ne saurie^ être en meilleur lieu que che^ vos parents pour préparer, comme Je vais le faire de mon côté, une séparation que Je souhaite aussi discrète, aussi décente, aussi honorable pour vous et pour moi que la loi nous permettra de rétablir,

« Je connais mal la législation du divorce, et Je vais, dès aujourd'hui, m' enquérir des moyens les plus

2f6 COMÉDIENNE

aimables qu'elle nous offre directement ou indirecte' ment. S'il est indispensable que Fun de nous ait officiellement des torts, j'assumerai ce qu'il en faudra pour que le jugement soit prononcé. oMais vous ne rencontrerei ce désintéressement de ma part qu'au cas seul oii vous ne m' attaquer ei pas. Si vous écoute^ les conseils de haine qu'on pourra vous faire entendre, je reprendrai tous mes droits, et je me servirai des armes que m'ont données votre conduite inconséquente avec éM. de Vitraye et votre rupture' actuelle de la vie commune.

« Vous avei emmené notre fils. Vous ave^ bien fait. q4 l'âge qu'il a, sa place est auprès de vous. Je compte que vous me F enverrez quand je le ferai prendre par la cuisinière, son ancienne nourrice, qui est une personne de confiance. La possibilité de voir Georges à ma g-dse, tant que les Tribunaux ne nous auront pas adjugé notre part respective dans son éducation, est la seconde condition que je mets au sacrifice de tous mes avantages pour vous laisser le beau rôle.

« Je vous envoie ci-dessous l'adresse de mon avoué, pour que vous le meitiei en relation avec le vôtre. Sachant que les récriminations directes ne font^ qu'envenimer les différends, que les femmes ont l'art des mots irréparables, et que vous êtes auprès de la mieux douée sous ce rapport, je désire que nous n'ayons plus affaire ensemble que par l'entremise de ces messieurs. Je craindrais trop d*être ébranlé dans ma résolution de prendre sur moi tous les torts. 5\y vous etonnei

COMÉDIENNE 2f7

donc pas, si je vous renvoie sans les lire les lettres que vous pourrie^ m' adresser. 5\/ voye\ dans ceprO' cédé aucune intention blessante, mais seulement le désir de rester jusqu'au bout

a Votre très respectueux,

« Pierre Essenault. »

Quand Georgette eut achevé pour la seconde fois cette lettre, elle se leva, marcha vers la porte. Un calme, qui l'impressionnait elle-même, stupé^ fiait sa pensée. Il lui semblait pénétrer dans un grand néant morne, dans de grises limbes où se suspendait la vie, mais que baignait une paix singulière, émanée de l'horreur irrémédiable, de l'abdication momentanée d'une souffrance qui ne pouvait aller plus loin.

Elle se vit passer au fond d'une glace, très pâle, le regard fixe, la lèvre écrasée sous les dents qui la meurtrissaient. Elle eut le sentiment qu'elle s'apercevait de très loin, qu'elle se regardait mouvoir du haut de cette région de stupeur où son âme s'était réfugiée. Elle tressaillit d'une immense pitié pour elle-même.

Cependant elle allait toujours, machinale. Elle gagna le palier. Sur la rampe, elle se pencha, appelant sa femme de chambre. La domestique, assise sur une banquette du vestibule, se leva, parut au-dessous, la face tournée en l'air, la silhouette en raccourci contre la mosaïque du sol.

2^8 COMÉDIBNNB

— « Madame?

— Vous pouvez rentrer, il n'y a pas de réponse.

— Bien, madame. Je ne sais pas si Madame trouvera assez d'effets pour elle et M. Georges dans la valise. Monsieur me conseillait de prendre plutôt la grande malle. Mais, comme Madame m'avait dit...

— Monsieur avait raison : vous apporterez demain la grande malle, avec le plus de vêtements qu'elle contiendra. »

La femme de chambre s'en alla.

— a: Il se passe quelque chose, » dit-elle à la cuisinière, en arrivant rue des Belles-Feuilles, ce Madame m'a fait peur : elle avait la figure d'une morte. Et ça n'est pas vrai que sa belle-mère soit malade, car ils m'ont dit là-bas que M°^^ de Lugan était sortie.

— C'est rapport à M. de Vitraye, 3> fît la cuisinière, n Je vous disais bien que ça finirait mal pour not' pauv' petite Madame. Faut croire que Monsieur les a pinces hier, en rentrant. C'est-il pas une fatalité, à cause de mon Georges? Moi qui aime c't'enfant pis que si je l'avais mis au monde. »

Elle s'essuya les yeux, du coin de son tablier, dans un chagrin sincère, et elle ajouta :

— « Ah ! si Madame avait eu confiance en moi, j'aurais monté la garde, je ne les aurais pas laissé surprendre ! Mais je ne croyais pas qu'ils en étaient

COMÉDIENNE 2f9

là, ni qu'ils auraient été si imprudents. Et maintenant, la v'ià partie avec mon Georges, c'te p'tite Marie-je-te-la-danse à qui on aurait donné le bon Dieu sans confession I

— Les parents doivent être pour elle, » fît observer la femme de chambre, c car ils ont eu une scène avec Monsieur, hier au soir. Baptiste a entendu le vieux qui lui criait : <l Sortez! i>

— Avec ça que Monsieur se gêne pour s*amu ser avec ses actrices?... Ah! bon sang! Comme si on devait penser à rigoler quand on a un enfant? Moi, depuis que j*ai nourri ce chérubin-là, je n'aurais pas touché un homme avec des pincettes. Mon bébé, à moi, est mort, et j'ai refusé d'épouser le père pour rester auprès de mon Georges. Mais les autres, qui ont ce bijou-là, trouvent que leur grande affaire est de se turlupiner pour la bagatelle. Madame s'en laisse conter et Monsieur houspille les cabotines... Puis après ça, les hauts cris, on casse tout! Et mon Georges, qu'est-ce qu'ils vont en faire?... Ah! tenez, j'aime mieux n'en rien dire... Ça me retourne, ça me fait sortir de moi-même!... d

iCo COMÉDIENNE

: LORS, madame, vous êtes absolument résolue à divorcer?

— Absolument résolue.

— On ne vous impose rien? Vous êtes sûre que la volonté de vos parents, que leur désir tout au moins, ne pèse pas sur votre décision, ne la détermine pas?

— Tout à fait sûre, monsieur. »

Le président du Tribunal regarda cette figure blonde, exquise de douceur, de jeunesse ingénue, d'inconsciente distinction. Ses yeux à lui, ses yeux aigus, instruments de pénétration, affilés par le contact de tant de prunelles, par le glissement à travers ces pierres dures, parfi^is volontairement ternes^ sous la transparence desquelles l'âme frissonne, ses yeux plongèrent dans le regard

limpide de Georgette. A travers le scintillement d un gris bleuté, comme d'une eau sous la brume, il ne distingua qu'une infinie tristesse et le reflet d'une ferme pensée qui ne voulait pas fléchir.

Il demeura perplexe.

Le nom d'Essenault, qu'il connaissait, qu'il appréciait en gourmet de lettres, l'émotion de curiosité soulevée dans Paris par cette histoire de divorce, aussi la situation mondaine de M. et de M°^« de Lugan, éveillaient Fintérêt dé ce magistrat, lui faisaient prendre au sérieux son rôle de médiateur. Au delà du tambour en drap vert qui fermait son cabinet, — coin d'austère silence en ce bruyant Palais de Justice, — d'autres femmes attendaient, venues pour obtenir aussi de lui l'autorisation d'introduire l'instance qui les libérerait d'une vie conjugale intolérable. Théoriquement, il devait les interroger, écouter leurs griefs, leur prêcher le pardon et la patience, tâcher de les faire revenir sur leur résolution. En pratique, l'inutilité de telles exhortations et l'insuflisance du temps réduisaient à quelques brèves questions cette première formalité, qui jamais n'aboutissait à un refus. Il devenait rare même, vu la multiplicité croissante des cas, que le président s'isolât avec une de ces dames dans son cabinet. Généralement, il les expédiait à la file, dans un angle de la salle d'attente. Mais, quand il avait entendu le nom de M™® Essenault, il s'était incliné devant elle et l'avait priée d'entrer.

loi COMÉDIENNE

Maintenant, il s'efforçait à la conciliation.

— a Voyons, chère madame, soyez sincère avec moi. Ce que vous me direz restera personnel, n'influera en rien sur les attendus du jugement. Les torts, presque insignifiants, dont vous accusez votre mari, et que celui-ci reconnaît, n'ont pu vous décider à une aussi grave démarche. Les vivacités d'un artiste comme M. Essenault doivent être attribuées moins à un déiaut de coeur qu'à la nervosité dont s'accompagne toujours le travail intellectuel. Vous lui imputez, et il confesse, certaines irrégularités de conduite, des sorties nocturnes fréquentes et prolongées, des parties fines en compagnie légère dans des cabarets à la mode. Voilà tout, je crois? Et c'est pour des vétilles pareilles que vous voudriez rompre votre mariage, vous qui avez un enfant?... Pour le croire, il faudrait que je n'eusse pas la haute estime que m'inspirent votre intelligence, votre caractère. Je vous connaissais de réputation, madame, et il n'est pas besoin de causer longtemps avec vous...

— Pardon, monsieur, les motifs que vous venez d'énumérer sufBsent-ils à faire prononcer le divorce?

— Cela dépend.

— De quoi?

— Des dispositions où nous voyons les époux l'un envers l'autre. Nous ferions une œuvre mauvaise en maintenant enchaînée la haine avec la

haine. Telle n'est pas notre mission. Mais quand le diflTérend reste en surface, que nous distinguons clairement le malentendu entre deux êtres jeunes, susceptibles et jaloux, qui s'aiment au fond, sans le savoir...

— M. Essenaulc et moi ne pouvons plus vivre ensemble.

- — Vous haïssez votre mari, madame? » demanda le magistrat avec une perspicacité de regard qui fit tressaillir Geôrgétce, comme si l'œil de cet homme eût effleuré son âme nue.

Elle rougit.

— c Je ne hais personne, monsieur.

— Non, je ne crois pas que la haine vienne de vous. Mais on vous l'insuffle. Vos parents, — c'est un fait connu, — se sont longtemps opposés à votre mariage. La tendresse paternelle s'égare quelquefois. M. de Lugan a pu s'exagérer et grossir à vos propres yeux vos tristesses d'épouse. Puis, à côté de lui, il y a votre belle-mère. Aucune sympathie n'a jamais existé, je crois, entre M™^ de Lugan et M. Essenault?

— Monsieur, je comprends votre pensée. Mais détrompez-vous. Si mes parents approuvent mon projet de divorce, ils ne me l'ont pas inspiré. C'est moi, moi seule, qui ai résolu de me séparer de M. Essenaulc. Et je sais que la jusrice m'en fournira les moyens. Seulement, je ne voudrais pas être réduite à les employer tous. »

Le président se tut, çt^ de nouveau, la regarda

fixement. De ce visage, de cette voix émanait pour lui une sensation de mystère.

Par curiosité professionnelle, par attrait psychologique, il aurait voulu découvrir la vérité, faire surgir le secret si bien caché dans ce cœur de femme. Son hypothèse, celle qu'il allait proposer, qu'il hésitait à avancer, par délicatesse, était bien naïve auprès de la réalité douloureuse et complexe.

Non, toute son intuition masculine, toute sa finesse de magistrat n'auraient pu lui faire pressentir qu'elle adorait son mari, cette femme si ardemment résolue au divorce, et qu'au lieu de venir ici elle serait morte si elle n'avait un enfant pour qui elle devait vivre. Puisque la loi la protégeait contre l'abandon, puisque l'homme dont elle portait le nom ne pouvait reprendre sa liberté sans qu'elle s'y prêtât, comment admettre, non pas seulement qu'elle acceptât, mais qu'elle exigeât le cruel arrachement, qu'elle en poursuivît la consommation sans un geste de défaillance?... Comment faire constater par la raison, comment enregistrer ailleurs que dans la sensibilité de l'inconscient la série d'impressions à travers lesquelles cette épouse amoureuse en était venue à solliciter son propre supplice? Il y aurait fallu d'ailleurs la même pudeur de fierté, la même suavité d'abnégation qui se trouvaient en elle. Certes son dévouement n'eût pas été jusqu'à donner le mari aimé à sa rivale s'il lui eût été possible de garder

COMÉDIENNE 26f

rinfîdèle sans k lutte atroce qu'il lui proposait, et surtout si elle eût conservé une parcelle, — fût-ce la plus infime, — de son cœur. Mais elle l'avait vu si durement fermé, ce cœur, qu'à son tour elle avait scellé le sien d'un triple sceau. Seulement, dans cette tombe vivante, son amour n'avait pas pu mourir. Georgette connaissait les révoltes du désespoir, les tenaillements de la jalousie, mais elle ignorait la rancune, elle ne concevait pas la vengeance. Et quand ce président du Tribunal lui prêchait l'indulgence, le pardon, c'était avec une froide buée d'agonie sur sa chair qu'elle se retenait de crier :

a Ne pas le haïr, ne pas lui en vouloir, lui pardonner!... Mais je n'ai même pas à lui pardonner, puisque je l'aime I »

La pire épreuve allait maintenant surgir de l'argument dernier du magistrat. Celui-ci, Parisien dans l'âme, homme de salon et un peu de coulisses, n'était pas sans avoir entendu maints racontars sur la passion de Pierre Essenault pour son interprète, Clary de Prémor. Comme beaucoup de gens, il croyait que l'actrice était devenue la maîtresse de l'auteur. Bien que nulle allusion n'eût été faite à cette galante aventure, ni dans les conclusions de l'avoué, ni dans les réponses de M°^* Essenault, il ne doutait pas que là ne fût le véritable morif de l'animosité qu'il supposait chez l'épouse. Mon Dieu, c'était une jalousie bien naturelle de la part d'une jeune femme

honnête, intransigeante sans doute sur les questions de fidélité conjugale, encore ignorante de la liberté plus ou moins discrète que nos accommodements sociaux laissent à l'homme en ces matières. Mais le manque d'expérience la précipi-^ tait aux extrêmes. Il fallait éclairer avec tact la religion de cette enfant, lui faire comprendre qu'une femme de sens et de cœur ne divorce pas pour un caprice de son mari, surtout lorsqu'elle esc mère.

Après des circonlocutions habiles (Mais rien n'était habile pour épargner Georgette, car la plus évasive parole sur un tel sujet lui fouillait le coeur coinme un bistouri), le magistrat supposa tout haut les circonstances dont il se croyait sûr; il les plaça dans la lumière où il souhaitait que la jeune femme les vît; de nouveau, les mots d'indulgence, de pardon flottèrent onctueuse, ment sur ses lèvres :

— a Les jeunes filles, je le sais bien, madame, arrivent au mariage en ignorant la vie. Elles considèrent la réalité à travers le voile charmant de leurs illusions. Le réveil est rude pour la plupart» Mais enfin il faut voir les choses comme elles sont, et reconnaître qu'on était soi-même dans son tort en leur demandant plus qu'elles ne peuvent donner. La femme d'un écrivain, d'un homme d'imagination, surtout d'un auteur dramatique, exposé à toutes les tentations du. théâtre, doit s'attendre à payer par quelques amertumes les.

satisfactions d'orgueil et d'esprit qu'une telle union comporte. Il faut passer beaucoup à ces êtres exceptionnels, qui ne nous charment de leurs rêves qu'en essayant de les vivre tous. Leurs expériences, qui nous profitent, les torturent le plus souvent, allez, madame, soyez-en sûre. Ils reviennent meurtris au foyer, — quand ils en ont un, — pour y chercher l'apaisement, la sympathie profonde, les joies vraies, tout ce qu'ils ont pu oublier un instant, mais ce qui leur est plus nécessaire encore, à eux, qu'aux autres hommes. Le rôle de l'épouse est-il vraiment alors de les rejeter? Voyez-vous, madame, la femme d'un artiste doit avoir toutes les compréhensions tendres, routes les pitiés délicates, et des indulgences infinies... D

La voix du magistrat s'imprégnait de douceur, car dans les yeux de Georgette deux larmes étaient montées, et toute cette jolie figure se crispait dans l'effort pour les retenir... a J'ai réussi », pensa le président, a j'ai touché juste. Elle ne demandait qu'à pardonner. »

Souriant, il attendait le mot de conciliation dont il allait avoir à la féliciter. Parbleu! cette petite femme si douce, avec ses délicieuses prunelles d'un gris si fin et comme fondu de tendresse, ne devait pas être impitoyable. Ce n'était pas une amoureuse tragique. Elle manquait de l'orgueil qui fait l'âpreté, l'éternité des rancunes jalouses. Il s'y connaissait, lui, le vieux président.

368 COMiDIBNNB

Il savait bien qu'il viendrait à bout de celle-ci.

— c Allons, chère madame, je suis heureux de voir que... »

Rapidement, Georgette passa un mouchoir sur son visage. Elle se leva.

— « Je vous remercie, monsieur, je vous remercie sincèrement. Mais vous ne pouvez pas savoir... Tout ce que vous diriez est inutile. »

Le président demeura sans paroles, abasourdi. Comment avait-il pu Témouvoir jusqu'aux larmes si elle détestait son mari ou lui en voulait à ce point?

— « Me refuserez-vous, monsieur, l'autorisation?

— Je ne le puis, madame. Si légers qu'ils me paraissent, les torts de votre mari rentrent parmi ceux dont la loi a fait des armes à l'épouse. D'autant que M. Essenault en convient. S'il se défendait le moins du monde, vous auriez peu de chance d'obtenir le divorce.

— Il ne se défendra pas, monsieur le président.

— Vous voulez me donner à entendre, madame », dit le magistrat devenu sévère, oc que votre mari désire le divorce. Devant votre acharnement, il lui est difficile de tenir un autre rôle. D'ailleurs, votre évidente animosité lui promettrait peu de joie d'une situation maintenue malgré vous. Je vous l'ai dit, la conciliation doit venir de l'épouse. Mon devoir est de vous exprimer,

madame, le regret, — pour ne pas dire plus, — que m'inspire votre attitude. »

Elle s'inclina pour le saluer, sans affectation d'humilité ni d'ironie.

— a Vous serez convoquée avec M. Essenault, ici, dans mon cabinet. J'espère, madame, que vous serez revenue à des sentiments moins implacableSj que vous me donnerez la satisfaction de réussir dans ma tâche de médiateur. 2»

Ses inflexions mollirent de nouveau. Malgré la mauvaise humeur de son échec, de sa perspicacité en défaut, il ne pouvait se dégager d'un émoi soucieux, d'un respect attendri, quand disparut la douce physionomie blonde, d'une énigmatique tristesse.

Sur le grand perron du Palais de Justice, en haut de l'escalier monumental qui descend dans la cour d'honneur, Georgette s'arrêta, éblouie de soleil, brisée d'efforts, accablée. Elle était là, c'était bien elle, au seuil de ce monument de la Loi. Et qu'y était-elle venue faire? Demander qu'on la séparât pour jamais de celui sans qui elle ne comprenait plus l'existence, de son mari, de l'homme dont elle portait le nom, et qui lui avait juré protection, fidélité!... Oh! ce magistrat, il lui avait dit des paroles qui lui avaient fait mal! Mais elle les oubliait déjà, n'en conservait qu'une angoisse vague dans son immense angoisse précise.

Les magistrats, la Loi, les complications so-

ciales, l'agitation de la foule sur les trottoirs au-dessous d'elle, les perspectives sans fin de l'universelle vie, tout cela lui paraissait comme un incompréhensible et gigantesque cauchemar. Une seule chose existait, une seule douleur émanait de cette inconcevable multiplicité des choses : Pierre ne l'aimait plus, Pierre la forçait à se séparer de lui!

Une suflTocadon l'étoufTa, un vertige la prit, elle faillit tomber, là, sur ces marches. Mais tout à coup une chère voix lui dit :

— « Te voilà enfin, mignonne! »

Un bras la soutint. Elle reconnut son père.

Il avait quitté la voiture, rangée sur la place, de l'autre côté du boulevard. Inquiet, il arpentait la cour, à l'attendre. Et il venait d'escalader les degrés en la voyant paraître.

Elle revint avec lui, serrée contre lui, sans voix, sans protestation, dans l'engourdissement de sa douleur.

Avenue Henri-Martin, la vie s'écoulait avec une sérénité factice, accablante. Chacun souriait à l'autre comme pour lui persuader que tout cela était fort naturel, plutôt heureux. Même Georgette, dans la pudeur et la fierté qui refoulaient sa peine, avait l'air plus que résigné, presque indifférent. C'est que sa sensibilité excessive prenait la mesure des sympathies qui l'entouraient. Elle se voyait absolument incomprise. Après l'émotion première, son père retombait peu à peu

dans Tégoïsmedes vieillards, hostile aux passions désonnais inconcevables, plus troublé par un accroc dans la trame des habitudes journalières que par l'invisible déchirement d'un cœur. Si la détresse de sa fille eût continué à se trahir extérieurement, M. de Lugan en serait arrivé au blâme tendre, puis à l'irritation agressive. Puisque Essenault se conduisait mal avec elle, pourquoi Taurait-elle regretté? L'amour persistant malgré l'humiliation, lui eût paru proche de l'indécence. D'ailleurs n'entendait-il pas tous les soirs, dans le tête-à-tête, sa femme le féliciter d'un événement qui débarrassait la famille d'un pedt écrivain sans grand avenir et surtout sans moralité, et qui rendait à Georgette son véritable rang social : car une de Lugan, même divorcée, méritait plus de considération qu'une M™* Essenault.

Puis, leur chère fille prendrait sa revanche... Là-dessus Yvonne n'insistait pas; mais son mari comprenait fort bien qu'elle pensait à M. de Vitraye, et il avait un petit sourire gaillard. Lui aussi mettait un grand espoir de ce côté. Déjà il voyait Georgette consolée, guérie, remariée, non plus la ménagère économe dans un modeste intérieur d'artiste, mais la grande dame qu'elle devait être, avec sa beauté si fine, sa longue taille élégante, son air de race. Maintenant, il se retenait presque de montrer son contentement, de taqui ner sa fille. Une fois il n'y tint plus, il lui pinça l'oreille en risquant une plaisanterie. Elle le re-

garda, sans reproche, sans afFeccation de tristesse, mais ce regard fut si poignant qu'il en resta saisi.

Depuis qu'elle s'était réfugiée chez ses parents, Georgette n'avait pas rencontré Gérard de Vitraye. Ble ne s'en étonnait pas, ne songeait pas à lui. M"* de Lugan était beaucoup trop adroite pour avoir engagé le jeune homme à venir durant les premiers jours. Comme femme, elle pénétrait mieux en Georgette que M. de Lugan. Elle devinait l'état d'âme de sa belle-fille. Toutefois elle n'y voyait qu'une crise passagère. Mais il fallait ménager cette crise.

Quant à M. de Vitraye, sa délicatesse le retenait loin de M°^^ Essenault. Il pouvait compliquer la situation de cette femme si respectueusement adorée en se mettant sur son chemin durant une instance en divorce. D'autant qu'elle n'en exprimait pas le désir. Il se tenait donc à l'écart, dévoré d'anxiété, mais aussi transporté d'espérance.

Dans les événements les plus graves, l'âme, incapable d'embrasser toute la joie ou toute la douleur d'une situation, s'émeut successivement pour chaque détail. Tout grand malheur est ainsi composé de mille petits malheurs, interrompus par des moments de bien-être sans cause, — détentes nécessaires, qui surviennent simplement parce que les facultés de souffrance, dépassant la limite de Teffort normal, doivent s'en-

gourdir ou se briser. Telle était la situation de Georgette.

En ce moment, une attente presque mêlée d'espoir, attachée à une circonstance secondaire, eflTaçaît les impressions plus profondes de son chagrin. Elle songeait à la convocation imminente de son mari et d'elle-même dans le cabinet du président. Tous deux se trouveraient face à face ; le magistrat prononcerait des paroles conciliantes. Quelque chose de doux, d'indéterminé, d'heureux, devait surgir d'une pareille entrevue. Elle ne savait quoi, sa pensée ne précisait pas. Une réconciliation... elle n'osait l'espérer. C'était assez d'imaginer par avance cette rencontre avec Pierre, l'apparition du cher visage, le croisement de leurs regards, ce qu'elle éprouverait, l'effet qu'elle-même pourrait produire sur lui. Partiraient-ils ensemble? Que se diraientils?... Des paroles lui montaient aux lèvres, elle les murmurait à l'écart : paroles d'amour, d'oubli, de reproche tendre, qu'elle se figurait irrésistibles, et dont l'éloquence la bouleversait ellemême.

Quand elle reçut le papier au timbre du Palais de Justice, qu'elle lut, sous l'en-tête imprimé, la formule de convocation, son cœur palpita et défaillit. Puis elle vécut des heures de fièvre. La nuit, elle ne dormit pas, bien qu'elle s'y efforçât, craignant pour le lendemain des traits fatigués, un visage enlaidi. Le matin, quel soin puéril à sa

374 COMtDIlNNB

coilecce, à sa coinfure, au choix d'une robe! Le moindre ruban, le grain de la voilette, furent essayés, discutés avec elle-même devant Tarmoire à glace. Pas une des jolies femmes qui, en ce moment, à Paris, se paraient pour l'adultère, ne déploya une coquetterie plus inquiète que celle-ci pour paraître devant son mari.

Enfin, l'heure arriva. Son père, comme pour sa dernière démarche au Palais, voulut l'accompagner, l'attendre à la sorrie. Elle refusa.

— « Non, père, je t'en prie!... Va plutôt au Bois avec Georges, puisque marraine a ses visites. Avec toi, je causerais... nous remuerions des choses... je m'ébranlerais, je deviendrais nerveuse. »

Nerveuse, elle ne pouvait l'être davantage; mais, à cause de Pierre, ce léger mensonge ne lui coûtait pas. Elle espérait que son mari la suivrait en quittant le magistrat, qu'ils s'en iraient côte à côte, peut-être réconciliés, tout au moins attendris, et elle ne voulait pas que la présence de M. de Lugan gênât Pierre, le fît se raidir et s'esquiver.

Elle prit un fiacre, longea la Seine. C'était un jour suave d'avril. Sous la lumière, d'une finesse délicieuse, dans la caresse veloutée de l'air, Georgette se surprenait à sourire, le sein gonflé par un impérieux besoin dévie heureuse, l'esprit encore une fois incrédule au malheur. En approchant du boulevard du Palais, des effluves de violettes, de

COMtDIlNNl 27f

jacinthes ec de lilas l'excasièrent. C'était le marché aux fleurs; les verdures, les touffes éclatantes, les bourriches de myosotis et dépensées, encombraient les trottoirs, couvraient jusqu'au parapet du quai. La voiture tourna parmi des volées de parfums. Tout à coup, les hautes grilles apparurent, les symboliques faisceaux de la Loi. Le cœur de Georgette bondit tumultueusement.

Oh ! les grands coups suffocants dans sa poitrine, ses jambes qui chancellent en abordant le trottoir, et rcffbrt désespéré, la peur de se laisser envahir par une émotion trop visible, ridiculement paralysante!...

Une heure environ plus tard, Georgette redescendait les degrés, toute seule, mais raidie de volonté et sans le tremblement fou de tout à l'heure. D'une marche automatique elle traversa la cour, regagna sa voiture. Sa voix inconsciente jeta au cocher :

— a Retournez avenue Henri-Martin. »

Elle n'avait échangé avec le président que des phrases de formalité sans intérêt. Et elle n'avait pas vu son mari.

Pierre n'était pas venu.

Dans les oreilles de Georgette résonnait encore l'organe indifférent d'un greffier disant :

— a Le déiendeur fait défaut. »

2j6 COMÉDIENNE

LARY DE Prémor devenait soucieuse. Le prince Gracchi ne se montrait pas si facile à mener qu'elle l'aurait cru. En ce qui touchait les choses d'argent, ce gentilhomme italien paraissait disposé à la plus extrême munificence. Même on l'eût dit plus impatient de faire bénéficier Clary de ses largesses, de placer dans un cadre de luxe une si rare beauté, que de goûter le prix de son dévouement et de sa passion. Il y avait, dans l'amour de ce Latin, né sur une terre de splendeur et issu d'une race d'artistes, moins que de la tendresse et mieux que du désir : un enthousiasme intellectuel, une fastueuse poésie. Le prince Humberto Gracchi, s'il fût né sans fortune, s'il se fût trouvé aux prises avec les laideurs et les mesquineries d'une vie

difficile, se fût réfugié dans le rêve, et, forçant ce rêve à lui devenir tangible, peut-être eue il créé quelque œuvre éblouissante. Mais sa nonchalance de grand seigneur méridional, trouvant trop dures les luttes de la pensée, demandait simplement à l'argent de réaliser les exquis caprices de son imagination. Son palais, à Florence, était une des curiosités de lltalie; le site, le style, la profusion de merveilles qu'il contenait, en faisaient une combinaison unique de Nature et d'art.

Maintenant, le prince Gracchi rêvait un autre poème matérialisé. C'était celui qu'il composerait en prenant pour leit-motiv cette beauté féminine, la plus suggestive et troublante qu'il eût jamais rencontrée, la beauté de Clary de Prémor.

Mais, entre ce projet de culte sensuel, plastique et païen, qui rêvait du temple autant que de l'idole, et le mariage dont Clary poursuivait la chimère, il y avait un abîme, — abîme si profond que l'idée de le franchir ne s'était même pas présentée à l'esprit du prince. Pris dans le savant imbroglio de l'actrice, il commençait à se sentir un peu abasourdi, ne devinant pas du tout où elle en voulait venir.

— « Ainsi, ma chère, » lui dit-il un soir dans sa loge, « vous êtes sûre que l'intention de M. Pierre Essenault est de vous épouser quand il sera Ubre?

— Il ne divorce que pour cela.

273 COMtDIENNB

— Mais il divorce parce que vous lui avez donné de l'espoir?

— Moi?... Par exemple! .. J*ai tout fait pour l'en dissuader. Vous ne savez pas à quel point il est fou I

— Pas si fou, puisque, à force de sacrifices, il vous impose un engagement que vous me dites n'avoir pas contracté.

— Ce n'est pas lui, ce sont les circonstances. C'est tout ce que je vous ai dit : ma mère, ma propre fierté, ma lassitude de tant d'hommages offensants qui ni'humJlient, qui m'écœurent...

— Les miens sans doute? j> demanda Gracchi avec ce faux calme de l'homme du Midi, ce calme sous lequel on sent passer des éclairs.

Clary tourna vers lui son plus langoureux re gard.

— a Les vôtres ne peuvent pas me blesser, Humbert, parce que... » Elle le regarda encore quelques secondes, baissa les paupières et die tout bas :... c parce qu'ils me grisent.

— Ivresse bien légère, que vous dissipez avec un raisonnement. »

Elle protesta. Mais c'était difficile, car il fallait convenir que son orgueil, (elle n'osait dire : sa vertu), l'emportait sur l'amour qu'elle voulait simuler. Avec la délicatesse et la sentimentalité d'Essenault, de tels mobiles la rehaussaient. Ils la diminuaient au contraire dans la fantaisie violente et superbe de l'Italien.

COIIÉDIENNB 279

— a Vous, » s'ëcria-t-il, en une phrase que rendit bizarre son ignorance des nuances de la langue française, ce vous mariée, vous serez une femme perdue! »

Elle se mie à rire d'une celle alliance de mots.

— ce Certes! » poursuivit-il avec feu. c Le mariage est une nécessité sociale, et vous devez rester au-dessus de la société. Vous n'êtes pas faite pour marcher à petits pas dans les chemins bourgeois. Vous êtes déesse, ma chère. Vous êtes comme ces créatures célestes, que nos peintres représentent, leurs beaux pieds nus séparés du sol par une volute de nuage. }>

Clary s'amusait de ces métaphores italiennes.

Il essaya de la persuader, lui décrivit une existence de passion, de faste et d'art. Elle resterait au théâtre, puisque sa mission était de charmer les multitudes. Gracchi ne s'en montrait pas jaloux, au contraire, car il l'aimait comme actrice autant que comme temme. Mais, sur la scène, elle porterait désormais la royauté de sa richesse, de son indépendance, de ses parures éblouissantes. Elle habiterait un palais qu'il ferait construire exprès pour elle, sanctuaire digne de la divinité qui l'honorerait de sa présence, et où lui, Gracchi, serait le premier de ses adorateurs et de ses esclaves. Quant à Stainier, — dont, tout à coup, le nom surgit sur la lèvre subtile de l'Italien, — bien entendu, il aurait son théâtre.

28o COUÉDIENNB

A travers les hyperboles de ce langage méridional, Clary distinguait des réalités qui ne laissaient pas de la séduire, a Mais quoi! j> se disaitelle, « c'est un pis-aller très tolérable, auquel je pourrai toujours revenir si je n'obtiens pas mieux. Essayons d'abord d'être princesse. »

Elle se renferma donc dans la tour, en apparence inexpugnable, de ses devoirs et de sa dignité.

Mais, à la longue, elle se démontait, car l'idée de l'épouser n'effleurait même pas l'esprit du prince. Essenault, qui venait lui faire sa cour, l'agaçait horriblement. Stainier avait des retours de colère et la malmenait de temps à autre. Que d'adresse ne fallait-il pas pour maintenir extérieurement ces trois personnages chacun sous le jour où elle voulait que les autres le vissent! Puis, par-dessus tout, l'inquiétude la saisissait que Gracchine se lassât. Quand il restait quelque temps sans venir au théâtre, Clary s'énervait jusqu'à la limite d'un coup de tête.

Brusquement, il lui annonça qu'il voulait en finir, qu'il allait réfléchir pendant une semaine et prendre une grande résolution. Il disparut. L'actrice, qui envoya chez lui, apprit qu'il s'était absenté sans dire à ses gens où il se rendait. Elle eut une peur folle et se repentit de n'avoir pas accepté des propositions qu'elle ne rencontrerait peut-être pas une seconde fois dans sa carrière. Pourtant, l'énergie de sa volon'c trouvait une

satisfaction dans cet incident définitif. Après tout, n'était-il pas heureux qu'elle ne pût conjmunîquer avec le prince? Dans son impatience, elle le rappellerait ; tandis que, laissé à lui-même, il ferait quelques pas de plus dans le chemin où elle l'avait enfermé. Elle se trouvait forcée, malgré ses défaillances, de suivre jusqu'au bout sa propre tactique. Si elle ne revoyait plus l'Italien, elle aurait perdu la partie, hardie joueuse du moins et point mécontente d'elle-même. S'il revenait, ce ne pouvait être que pour lui offrir sa couronne. N'avait-il pas parlé d'une grande résolution? Eh bien, quoi! c'était quitte ou double... L'enjeu en valait la peine.

Durant cette mortelle huitaine, Essenault ne fut pas très bien reçu rue de l'Arcade. Pour expliquer sa méchante humeur, sa nervosité, l'actrice lui disait :

— a Vous avez tort, Pierre, de venir chez moi comme cela. Vous gâterez votre affaire devant le Tribunal.

— Qu'est-ce que cela fait? Puisque, de toutes façons, le divorce sera prononcé contre moi.

— Oui, mais, si vous passez pour mon amant, adieu notre mariage! Il nous sera légalement interdit.

— Allons donc! Il ne peut être question de vous dans le procès. Ma femme sait que si elle incriminenosrelationsjj'introduirai une demande reconventionnelle.

— Eh bien, c'est d'autant plus mal de la braver, si vous lui avez lié les mains. Votre attitude me cause un malaise pour elle, pour moi-même, pour vous. Tant que votre nom est porté par une autre, vous ne pouvez prendre l'attitude de mon fiancé. Soyez raisonnable, Pierre. Ne me forcez pas à vous interdire ma porte.

— Pardonnez-moi, Clary, je vous aime tant!

Mais je vous écouterai, je me soumettrai. Vous êtes la créature la plus adorablement généreuse et délicate que je connaisse I j>

Ainsi, elle se débarrassait de lui et elle gagnait encore dans son estime.

a Si Gracchi ne revient plus, » pensait-elle, oc j'épouserai peut-être ce grand naïf-là. Ça me fera toujours une jolie réclame. Et quand on verra ce qu'a coûté ma main droite, on devinera que je ne donnerai pas facilement ma main gauche. Des princes... après tout, il n'en manque pas en Europe. Celui-là n'est même pas d'une famille régnante! »

Malgré cette disgrâce de n'être pas né sur les marches d'un trône, Humberto Gracchi trouva bon accueil rue de l'Arcade quand il s'y présenta, après une absence d'une quinzaine. Clary n'espérait plus. Dans sa surprise, elle manifesta une spontanéité de joie que son horreur pour tout mouvement sincère fut impuissante à contenir. Elle n'en parut que plus divinement séduisante.

Le prince fit une légère grimace en examinant

le salon des dames de Prémor. Il le voyait pour la première fois.

— oc Vous êtes ici comme une orchidée dans une faïence de foire, :o dit-il avec sa bizarrerie d'images traduites dans une langue dont il n'était pas tout à fait maître, ce Je voudrais mettre la fleur merveilleuse dans un vase de cristal et d'or, ciselé par un incomparable artiste, t^

Clary jeta un coup d'oeil autour de cette pièce, au luxe de laquelle, depuis des années, elle sacrifiait le nécessaire. Il y avait de jolies choses. L'ensemble ne manquait ni d'originalité, ni d'harmonie, ni de véritable élégance. Malgré la critique du prince, elle sentit que l'aspect de son intérieur ne la diminuait pas. Et elle se félicita d'avoir compris à temps l'importance du cadre.

Tout à coup, la face un peu jaunâtre mais assez noble de l'ItaUen s'imprégna de gravité. Il saisit la main de Clary :

— fi Ma chère enfant, écoutez-moi. »

L'écouter 1 Ah! la recommandation était inutile. Jamais physionomie n'exprima une attention plus profonde. M"® de Prémor pâlissait d'attente et d'espoir.

Dès les premiers mots, les lignes de son visage tombèrent, tirées vers le menton parla déception et la surprise. Non seulement le prince Gracchi ne l'épousait pas, mais il la prenait à son tour au piège, l'acculait à une décision comme elle avait voulu l'acculer lui-même, ne laissait plus le champ

384 COMÉDIENNB

libre à aucune tergiversation, à aucune intrigue. La ruse italienne mettait aux abois Thabileté d'une cabotine française. Clary ne serait pas princesse. Du moins elle pouvait encore être riche, et, comme elle avait cru tout perdre, ce lui fut une appréciable consolation.

— c Connaissez-vous Thôtel de la Musine tta ? » demandait Gracchi.

Certes, elle le connaissait. Quelle femme ambitionnant le règne du luxe et de la beauté n*avait rêvé de ce palais en miniature et de cette marquise de Musina, — marquise authentique, mais que sa vie d'aventures, de libre fantaisie, d'impériales amours, avait fait surnommer la Musinetta, comme une étoile d'Opéra ou comme une courtisane? La grâce, l'esprit, la secrète influence politique, le faste inouï de M™® de Musina furent si célèbres sous le second Empire qu'ils appartiennent presque à l'histoire, tout au moins à l'histoire anecdotique.

Son hôtel, dont la décoration intérieure avait coûté des sommes fabuleuses, restait à vendre depuis sa mort, survenue dans le calme et l'obscurité d'un demi-oubli. Car les tristesses de la guerre, les revers de la France et le travail barbare des années avait effacé la splendeur de celle qui fut la belle Musinetta.

Vente diflfîcile que celle de cet hôtel, trop insolemment fastueux, trop hanté de galants souvenirs pour abriter les respectabilités bourgeoises

COMÉDIENNE 28f

et millionnaires ou les pompes austères de la noblesse encore fortunée. Quand au demi-monde républicain, il ne se recrute plus dans les sphères supérieures d'où sortaient les grandes déclassées de l'Empire; il n'a plus ni leurs prodigalités ni leurs audaces. Donc, Thôtel de Musina ne trouvait pas d'acquéreur, bien que mis en vente au vingtième de sa valeur primitive. On allait le visiter comme un musée un peu équivoque. On s'extasiait ou on se scandalisait devant le fameux escalier d'onyx, la baignoire de jaspe et d'argent, les cheminées d'agate, de malachite, de lapislazuli, les tentures uniques, faites avec des métiers spéciaux que l'on avait ensuite brisés, les plafonds peints par des artistes illustres. Partout d'ailleurs apparaissait la couronne de marquise, qu'on n'aurait pu enlever sans tout dégrader et qui rendait la vente de cette maison plus impossible encore. Avec tour le Paris artiste et mondain, M^^® de Prémor avait été comme en pèlerinage à l'hôtel de la Musinetta. Elle y avait apporté la dévotion spéciale d'une croyante à l'un des sanctuaires de son culte. Le paradis de ses espérances y avait fulguré devant elle.

— ce J'ai acheté cet hôtel, » lui dit le prince, oc Je l'ai acheté pour vous, mais je ne vous en donnerai le titre de propriété qu'à une petite condition, que je vais vous dire. Si vous refusez, personne d'autre ne l'habitera jamais. J'en ôterai tous les objets d'art susceptibles d'être

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transportés, je ferai démolir les quatre murs et bâtir sur l'emplacement une maison de rapport. Avenue de Friedland, tout près de TÈtoile, ce sera une bonne spéculation, 9 ajouta-t-il en riant.

Clary de Prémor se mordit la lèvre. Elle pré- Vv)yait la condition, bien qu'elle ne devinât guère l'originale mise en demeure que méditait Gracchi. L'hôtel de la Musinettal C'était un rêve de démesurée splendeur. Oui, mais celle qui l'avait illustré était marquise. Elle-même n'y entreraitelle qu'en courtisane ? ÊUe se sentait digne d'être princesse.

L'Italien poursuivait:

— a En voici les clefs. »

Il tira en effet de sa poche un petit trousseau étiqueté par de minuscules banderoles en parchemin.

— oc Clet de la grille extérieure, clef du vestibule, clef des appartements privés, clef du coffrefort scellé sous la tenture dans la chambre à coucher... Voici, ma chère.

— Qu'en ferais-je, prince? » riposta Clary, qui les repoussa avec l'air qu'au Conservatoire on lui avait enseigné sous le nom de dignité hautaine.

— oc Oh! prenez-les toujours, » dit l'autre tranquillement, a Vous allez voir que cela ne vous engage à rien. »

Il l'observait avec un singulier sourire. Peut-

être l'avait-il devinée, et s'amusaic-il de se sentir le plus fort.

— « Donc, ma chère, vous avez ces clefs. Je vais quitter Paris... Oui, ce soir même- Vous pourrez parcourir l'hôtel de Musina, qui sera bientôt, si vous le voulez, l'hôtel de Prémor. Vous y trouverez des gens pour vous servir. Vous visiterez tout, de la cave au grenier. Vous examinerez les ornements, vous essayerez le moelleux des sièges, vous vous y assiérez, pour rêver, pour... réfléchir. Ne vous étonnez pas si les écuries et les remises sont vides. Nous aviserons à les remplir quand vous vous déciderez. Si l'existence que je vous offre dans cette demeure vous tente, vous n^aurez qu'à vous y installer. Puis vous me ferez signe. J'accourrai me mettre à vos pieds. Si vous ne prenez pas possession définitive, je saurai ce que cela veut dire. Je ne reviendrai pas à Paris, je ne vous importunerai plus jamais.Parmes hommes d'affaires, je ferai détacher et expédier en Italie toutes les curiosités artistiques de l'hôtel de Musina. Vous savez ce que je ferai du reste. »

Clary, toute blanche, ses violentes lèvres rouges s'avivant seules dans son visage décoloré, les yeux perdus dans l'espacé, au delà des murs, songeait.

Elle avait senti la décision irrévocable, le triomphe un peu narquois de l'Italien. Elle lui en voulait jusqu'à le haïr. Elle n'osait parler, craignant, dans sa voix, quelque fêlure révélatrice.

Sur ses genoux, d'un mouvement lent et machinal, ses doigts jouaient avec les petites clefs. De frêles éclats métalliques tintaient dans le silence.

Tout à coup, du rose reparut aux joues de l'actrice, et des étincelles dans les aigues-marines de ses yeux. Bah! après tout, ce n'était que la première manche de la partie. L'enjeu, la couronne de princesse, restait sur le tapis vert. Clary ne retrouverait-elle pas d'autres chances de la conquérir quand elle aurait fondu avec sa propre vie la vie de cet homme, quand elle l'aurait capté, âme et chair? Ce serait plus difficile ou plus facile qu'avant la possession. Qui pourrait le dire? Gracchi lui-même n'en savait rien.

M"* de Prémor tourna vers lui les plus doux rayons de ses prunelles.

— « Méchant!... Que ce soit dans un palais ou dans une cabane, du moment qu'il ne tiendra qu'à moi de vous rappeler, je suis vaincue d'avance. Comment résisterais-je au chagrin de ne plus vous voir?»

Une flamme passa dans le regard obscur et velouté de l'Italien.

— ce Ma Clary! Ma divine beauté!... Vous acceptez donc?... Alors, je ne partirai pas. »

Elle dit, avec une fierté de reine :

— « Partez, prince. Si je prévois ma défaîte, je ne l'admets pas encore. J'essayerai de vous oublier!... »

Il songea, tandis que sa figure, poliment, s'assombrissait :

<c Elle n'oubliera pas Thôtel de Musina. »

Et il lui en laissa les clefs.

[ans la chambre où Georgette se trouvait, jouant avec son petit Georges, un coup frappé à la porte fut aussitôt suivi par l'entrée du domestique.

Sur un plateau il tendait une carte. M"^^ Essenault y jeta les yeux :

GÉ%oî1CD DE VIT%JiYE

Une inquiétude, un trouble, une douceur l'euvahirent. Gérard! le seul être au monde qui pou-

vaic la comprendre... Mais s'abandonner à la joie amère de lui montrer sa douleur, c'était le torturer. Parce qu'elle était victime, avait-elle le droit de chercher un soulagement égoïste dans la crucifixion d'un autre amour? Gérard... pauvre ami! Elle avait été cruelle envers lui sans le vouloir, par son inconsciente coquetterie sentimentale. Mais elle ne connaissait pas alors l'affreux tourment d'aimer l'être qui ne vous aime pas ou qui ne vous aime plus... Aujourd'hui elle comprenait.

— « Est-ce moi que M. de Vitraye demande? »

dit-elle au valet de chambre, ce N'avez-vous pas prévenu M°^* de Lugan ?

— M°^* de Lugan n'est pas rentrée, madame.

— Et mon père ?

— Monsieur n'est pas là non plus.

— Vous savez bien, » reprit-elle, « que je ne reçois pas de visites.

— Madame m'excusera... M. de Vitraye insistait... J'ai cru bien faire de monter sa carte. »

Georgette se recueillit une minute, puis elle prononça :

— ce Dites que je vais descendre. »

Et le délicat remords de sa faiblesse fit courir une vague rose jusqu'au bord de ses cheveux blonds.

— ce Va, mon Jo, va dans la lingerie avec ta bonne. Emporte tes joujoux. Je reviendrai tout à l'heure. »

Dans le petit salon, Gérard, debout, attendait. Georgette entra. Ils se serrèrent la main.

Tout de suite, entre eux, quelque chose d'élevé plana. Il eût été absolument impossible à ces deux êtres de s'exprimer ou de sentir avec vulgarité. Les élections de namre sont les seules supériorités de droit divin, indéniables et immarcescibles.

A rencontrer cet homme dans la même haute région morale qu'elle-même, à le constater imbu de tous les respects par où les âmes d'élite goûtent et magnaient la beauté des sentiments, Georgette eut intérieurement cette exclamation qui, naguère, avait jailli en elle : « Pourquoi n'est-ce pas lui que j'aime ? »

Ah! pourquoi?... Pauvre Georgette!... Celui qui répondrait à cette question arracherait le bandeau des yeux d'Ëros, trouverait le mot de l'énigme universelle, effacerait la fatalité de la passion.

— Qc Madame, j> disait Gérard, an je sais que j'ai commis une indiscrétion bien grande. Pardonnez-moi... J'avais des motifs très particuliers, très graves, pour demander à vous voir.

— Mon ami, » dit-elle, « j'ai accepté votre visite dans une sécurité absolue. Je savais que si vous veniez, c'est que vous deviez venir. Je savais que vous ne m'apportiez que le respect le plus sûr et le plus discret dévouement...

— Ah! madame... »

Il lui saisit la main et la baisa. Geste un peu suranné peut-être, mais qui, précisément dans la grâce de sa désuétude, gardait l'intensité de signification que le temps ajoute à toutes les manifestations humaines. Dix siècles de mâle adoration pour une idéale féminité tenaient dans cette impulsion d'un atavisme si délicat.

— a Pourtant, » reprit-elle, a j'avais hésité...

— Hésité à cause des apparences?... Mais, madame, quel parti la méchanceté la plus ingénieuse pourrait-elle tirer?...

— Ce n'est pas cela. »

Il l'interrogea de toute l'ardeur de son regard, qui flambait si magnifiquement dans l'ombre trop creuse des orbites.

— a Ah! j) murmura-t-elle, <r j'ai peur!... J'ai tellement peur d'agir avec vous, sans le vouloir, comme le ferait une coquette! Si vous ne me compreniez pas tout à fait, il ne faudrait jamais revenir! »

La vivacité de cette adjuration rendit plus grave, presque solennel, le silence qui, tout de suite après, remplit la pièce. Les paupières de M. de Vitraye battirent, la pâleur habituelle de son visage s'accentua. Il eut une contraction des muscles, un redressement des épaules, comme pour se reprendre d'une soudaine défaillance. Le délicieux espoir qui, secrètement, l'enchantait, venait de l'abandonner dans un envolement tragique.

294 COMiDlENNE

Quand il put parler, il dit :

— a Vous, coquette, madame?... Je ne l'ai jamais cru, je ne le croirai jamais. »

Ayant rassemblé tout son courage, il ajouta :

— c Vous venez de dire : a Si vous ne me c comprenez pas tout à fait. 9 II y a une chose que je dois comprendre, n'est-ce pas? C'est que, malgré ce que les autres peuvent croire, malgré votre instance en divorce... }» (il s'arrêta, baissa la voix comme pour atténuer à lui-même la déchirante émission des syllabes)... a vous aimez toujours votre mari ? »

Georgette inclina la tête, baissa les yeux. Et le silence enveloppa de nouveau ces deux êtres qui, tous deux, souffraient de la même peine, et qui entrevoyaient, sans que le cœur de la pauvre femme y pût consentir, le refuge tentateur d'un réciproque amour, l'inaccessible guérison.

Quand M"* Essenault releva la tête, elle vit que les paupières de Gérard, bien que sans larmes, étaient devenues d'un rouge brûlant. Il y avait quelque chose de poignant dans ce seul signe d'émotion qu'il n'eût pu contenir, en contraste avec le calme voulu de ses traits, la douceur profonde de son regard.

— a Madame, » reprit-il, « je suis venu parce que j'avais une nouvelle importante à vous donner. Je ne prévoyais pas l'accueil que vous pourriez lui faire. Maintenant, je sais que pour vous ce sera une bonne nouvelle. »

COMÉDIENNB IÇf

Il appuya sur ravant-dernier mot avec une ombre de ce qui, chez un autre, aurait pu passer pour de l'ironie. Ce fût l'unique trace d'amertume qu'il laissa voir.

— oc Quelle nouvelle? » demanda Georgette avec un tressaillement d'espoir qui fit mal à M. de Vitraye.

— a L'hôtel de Musina, ce fameux hôtel que vous vous êtes donné l'amusement de visiter avec moi, et auquel mes fenêtres font presque face, avenue de Friedland... il vient d'être acheté par le prince Gracchi. »

L'expression animée disparut du visage de Georgette. Elle dit d'un ton de désappointement :

— « En quoi cela m'intéresse-t-il ? Qu'est-ce que le prince Gracchi?

— Comment, madame!... Vous ne savez pas?... Est-ce possible?... Le prince Gracchi... s (Il hésita devant l'explication, plus embarrassante qu'il ne croyait). « C'est un Italien immensément riche qui fait la cour la plus assidue à M"« de Prémor. »

Le blond visage de Georgette rougit violemment. Elle balbutia :

— ce Ah!... Et il achète cet hôtel.. Eh bien?

— Eh bien, madame, M"® de Prémor y vient tous les jours... Je l'ai vue. Vous me faites l'honneur de croire que je ne l'espionnais pas. Mais le hasard a voulu que, plusieurs fois de suite, en

sortant ou rentrant à cheval, je l'aie aperçue sonnant à la grille. Une fois même, comme on ne répondait pas assez vite et qu'elle voyait venir quelqu'un, qui, peut-être, l'eût gênée, elle a tiré des clefs de sa poche, et elle a ouvert ellemême.

— Oh! mais alors?...

— Alors, madame, comme elle vient ouvertement, en plein jour, et ne paraît tout au plus se cacher que de certains témoins, tout Paris parlera demain de la liaison du prince Gracchi avec M"« de Prémor. »

Les yeux de Georgette s'ouvrirent tout grands, comme pour distinguer plus vite, dans leur succession ou leur ensemble, toutes les conséquences d'un fait dont elle éprouva immédiatement une immense, une confuse joie.

— oc Je vois votre pensée, cher ami, » dit-elle, a C'est que Pierre quittera cette femme.

— C'est inévitable.

— Mais... » murmura-t-elle, « s'il lui pardonne, s'il ne peut se séparer d'elle? »

La pauvre femme se rappelait son propre élan d'indulgence, naguère : elle avait mesuré la miséricorde infinie de l'amour.

M. de Vitraye la devina. Devant cette candeur, il eut presque un sourire.

— a Madame, » reprit-il, ce votre divine innocence confond des choses bien différentes. 11 ne s'agit pas ici de l'amour ni de ses folies d'abné-

gation. Il s'agit de partager les faveurs d'une fille de théâtre avec l'homme riche qui paye son luxe. Essenault mourrait plutôt que d'y consentir.

Mais ne parlons pas de sa mort. Il est plein de vie et... je l'espère... près de la guérison. »

Il prononça a je l'espère » avec un accent indéfinissable. Espérance cruelle, qui ruinait sa seule chance de honneur, et dont Georgette, pourtant, ne put mettre en doute la sincérité.

La jeune femme resta muette un instant, comme par un respectueux égard pour la douloureuse mais ferme volonté qui s'affirmait chez Gérard et dont elle pressentait les efforts vraiment sublimes. Puis, n'y pouvant tenir, elle demanda :

— ce Est-ce qu'il le sait? »

M. de Vitraye s'arracha, dans un sursaut, à Dieu sait quelle amère méditation intérieure.

— ce Qui?... Votre mari?... Cela ne saurait tarder.

— Notre divorce sera peut-être prononcé dans un mois!... i> s'exclama-t-elle en un saisissiment de détresse.

Gérard la considéra longuement, avec une telle déférence qu'elle ne pût s'en offenser. Une vague légère de sourire fit onduler les lèvres du jeune homme. Comme il la comprenait!

Comme il voyait clair dans la transparence enfantine de cette âme! Ce cri : ce Notre divorce sera peut-être prononcé dans un mois! » Quel

298 COMÉDIENHE

appel spontané à celui qui tenait peut-être le secret du salut, à Thomme qui pouvait éclairer d'un mot l'aveuglement du mari infidèle, dissiper la confiance de l'amant dans la maîtresse indigne!

ce Je ne puis pourtant pas, 9 pensa Gérard, c me faire le délateur d'une femme, fût-elle une Clary de Prémor! Et d'ailleurs, comment celle-ci qui est devant moi, celle-ci que j'aime à en mourir, peut-elle supposer que les forces humaines iraient jusque-là? Moil... c'est moi qui lui ramènerais son mari!... ]»

Vers lui montait en prière toute la pureté, toute l'adorée lumière des yeux de Georgette. Son cœur se convulsa et défaillit. Il crut qu'il allait crier, tomber à genoux, sangloter éperdument, supplier qu'elle lui épargnât l'horrible douceur de sa séduction, la torturante suavité de sa confiance. Oh! qu'elle fût trop chaste, et trop candide, et trop délicieusement insensée d'amour pour un autre, n'était-ce pas exquis et épouvanvanrable, n'était-ce pas comme le raffinement d'un supplice où l'on serait tenaillé fibre à fibre, en écoutant quelque mélopée divine, évocatrice d'indicible extase, de surhumaine volupté?...

Malgré cette révolte de la chair et de l'âme qui, pour quelques secondes, lui fit craindre de perdre sa maîtrise de lui-même, M. de Vitraye ne trahit pas son trouble. Se levant pour prendre congé, il dit à Georgette :

— « Ayez bon espoir, madame. Les natures idéalistes comme celles d'Essenault peuvent s'égarer, mais elles ne se dégradent jamais. Quand votre mari apercevra la vile réalité qui gît sous son illusion, il prendra en horreur sa folie. Et, soyez tranquille, cette découverte se fera à temps. }»

Gérard s'interrompit pour laisser Georgette lire jusqu'au fond de ses yeux, illuminés comme ceux des martyrs qui s'offrent pantelants à leur chimère, puis il ajouta d'une voix lente et significative :

— a On voit des rencontres si providentielles, des hasards si singuliers. }»

Il partit, soulevé par un enthousiasme amer, par une démence de sacrifice, par une âpre soif de souffrir et de saigner pour elle, afin de moins sentir qu'il saignait et souffrait par elle. Dans le premier bureau de poste qu'il vit sur son chemin, il entra et écrivit ce petit-bleu à Essenault :

oc éMon cher ami,

a J*ai besoin de vous voir, et il importe que ce soit che\ moi. La raison qui me fait vous écrire est de si haute importance pour vous et pour d'autres personnes encore, que je n hésite pas à vous appeler malgré les pénibles incidents de notre dernière entrevue. Votre colère ne portait que sur des questions de convenance : elle peut donc céder à des nécessités

de cœur et éC honneur, qui, je vous le jure, sont d'un suprême intérêt.

a L'heure, pas plus que le lieu de notre rendezvous, n'est indifférente. Veuille^ donc être che\ moi demain, à dix heures et demie du matin.

a Croyez-moi, mon cher Essenault, comme par le passé,

a Votre ami, très sincèrement,

a Gérard de Vitraye. »

Le soir, il reçut la réponse de l'écrivain :

« iMonsieur, je serai che^ vous demain à l'heure que vous m'indique^.

« Pierre Essenault. »

Ce fut avec un grand air de froideur, la tête portée haut, le col raide, les prunelles volontairement amorties, que le mari de Georgette arriva le lendemain chez M. de Vitraye.

Gérard fut poli, avec une nuance de cordialité, sans paraître préoccupé delà réserve affectée de son ancien ami, ni désireux de Ten faire sortir.

Le domestique avait introduit le visiteur dans un fumoir, et tout de suite, avec un périt sursaut physique, un clignement de ses yeux fatigués par les travaux sous la lampe, Essenault avait eu

rimpression désagréable de la fenêtre large ouverte sur la grande lumière d'un matin ensoleillé, sur les blancheurs crues des maisons et des trottoirs, qu'estompait à peine un printanier nuage de verdure aux branches mutilées des pla * tanes.

— « Cela ne vous ferait-il rien de fermer cette croisée? » demanda-t-ilavec cet air sensitif, gêné d'un rien, par où se trahit la nervosité excessive des artistes.

— a Cela me ferait beaucoup, » riposta tranquillement Vitraye. oc C'est pour cette croisée ouverte que je vous ai prié de venir. »

L'écrivain le regarda d'un air interloqué. En lui-même par une saillie de blague : « Serait-ce pour m'y jeter? » se dit-il avec une absurde envie de rire.

Cependant sa face resta grave, un peu dédaigneuse :

— « Que voulez-vous dire?

— Veuillez regarder dans l'avenue.

— Eh bien? j> fit brusquement Essenault, dont les traits se contractaient par la méfiance d'une mauvaise plaisanterie.

Gérard ne répondit pas immédiatement. Il suivait le regard de l'écrivain, qui, en éveil et aiguisé, avec sa promptitude observatrice, passait l'inspection du voisinage.

L'appartement de M. de Vitraye occupait le premier étage au-dessus d'un entresol assez bas.

L'amusant mouvement de l'avenue se déroulait comme un spectacle très proche auquel on serait un peu mêlé. Des voitures filaient; des cavaliers revenaient de leur promenade au Bois; de beaux 'caniches, de grands danois se poursuivaient sur les trottoirs, siffles par des domestiques en gilets rayés; sur l'impériale du tramway de Passy, des petites ouvrières rirent à ces deux jeunes gens qu'elles apercevaient presque à leur hauteur sur un fond d'intérieur oc chic ». En face, de hautes maisons neuves se dressaient. Mais, un peu à droite, dans un jardin d'angle, tout pimpant d'un vert neuf et frais, on distinguait le toit finement crête et les cheminées élégantes d'une demeure particulière, qui, dans sa magnificence devinée et le secret abri de ses arbres, suggérait des idées d'existence romanesque, outrée et fastueuse.

Machinalement, les yeux d'Essenault se fixaient sur la grille. Quelque chose y manquait : la pancarte blanche que tout Parisien y remarquait depuis des années.

— a Tiens! » murmura-t-il, a l'hôtel de Musina n'est plus à vendre.

— Le prince Gracchi vient de l'acheter, » prononça M. de Vitraye.

Essenault se retourna, une expression violente sur la face. Dans quel piège de calomnie essayaiton de le prendre?

— ce Qu'est-ce que vous voulez dire?

— Simplement que le prince Gracchi possède aujourd'hui le petit palais de la Musinetta. On a beaucoup parlé dans le quartier de cette acquisisition. Paris s'en occupera à son tour. Ce sera le potin de demain. Ne vivons-nous pas dans une immense loge de concierge? »

Essenault, nerveux, s'écria :

— « Enfin, vous ne m'avez pas fait venir pour m'apprendre cette ridicule nouvelle?

— Non, mon cher ami. Voici pourquoi je vous ai prié de venir. Vous allez rester à cette croisée, et regarder les gens qui passent, les fiacres qui s'arrêtent. Moi, je vous quitte. Ma présence ne vous est ni agréable, ni utile. Si, d'ici une demi-heure vous n'avez rien vu qui vous intéresse, ne m'en veuillez pas : c'est que je me serais trompé ou que ce jour-ci ne ressemblerait pas aux précédents. De toutes façons, satisfait ou non de cette courte séance, partez sans prendre la peine de me demander. Ce n'est pas pour moi que vous êtes ici, c'est pour vous. Cette chambre est pour le moment la vôtre. Oubliez que vous vous trouvez chez moi...

— Je n'y vais pas rester, monsieur, » dit vivement Essenault, ce puisque j'y dois devenir complice d'un espionnage! »

De Vitraye, avec une douceur courtoise, répliqua :

— 0: Pardon, monsieur, voilà un terme que votre bonne foi va retirer, après réflexion. L'es-

pionnage ne se pratique pas à une croisée grande ouverte, où Ton se montre sans même rabattre les persiennes, et en regardant ce qui se passe dans une des avenues les plus fréquentées de Paris. Les personnes que j'ai vues ou que vouj pourrez voir ne se cachent pas plus que nous ne nous cachons en ce moment. Croyez-moi, restez à cette fenêtre. »

Une anxiété folle y retenait l'écrivain. Pourtant son orgueil résistait encore.

— <r Je ne me doute pas de quoi il s'agit, »

reprit-il. ce Mais puis-je savoir à quel mobile vous obéissez?

— A la pidé pour une admirable femme qui vous aime et qui souffre, » dit gravement M. de Vitraye.

L'écrivain rougit, fronça le front et se tourna vers l'avenue. Une minute encore et il fut seuL Gérard avait quitté la chambre.

La vérité parfois s'impose malgré l'intérêt qu'on peut avoir à la nier. Depuis qu'il s'était épris de M^^^ de Prémor, Pierre Essenault avait cru découvrir des torts de sa femme envers lui et il s'acharnait à y croire. Même, il s'était répété, avec application, jusqu'à prononcer la phrase tout haut dans la solitude : a Georgette aime Vitraye et elle rêve de l'épouser. » Toutefois lorsque celui-ci prononça la réponse à sa dernière question, Pierre sut tout de suite quelle était cette créature admirable, douloureuse et

COMÉDIENNE ^Of

fidèle, dont Gérard voulait parler. Georgette l'aimait, Georgette souffrait, et elle avouait cet amour, cette souffrance à l'homme dans les bras de qui lui-même la jetait pour ainsi dire! Elle ne songeait donc pas à se venger, à se consoler tout au moins, par la tendresse de cet homme? Elle se refusait à devenir M™« de Vitraye. Combien absolument elle avait dû décourager ce fervent amoureux pour qu'il eût prononcé les mots de tout à l'heure... et avec l'intonation qu'il y avait mise!

Ainsi, à cette fenêtre, où, confusément, Pierre sentait en danger son amour pour Clary, c'était à Georgette qu'il songeait.

La froideur récente de l'actrice, la bizarrerie de son humeur, l'insistance qu'elle mettait à l'éloigner, sous le prétexte de convenances relatives au divorce, préparaient sans doute cette rêverie chez Essenault. Il avait traversé, durant les derniers jours, des moments de tristesse et de doute...

Un fiacre, en ce moment, passa le long du trottoir, montant vers l'Étoile. C'était un coupé. De haut en bas, par l'ouverture de la glace baissée, Pierre distingua le mouvement d'une petite main gantée de blanc qui se levait, sans doute pour rajuster une voilette.

Pourquoi, parmi d'autres voitures, son regard suivit-il celle-là, tandis qu'une angoisse vague séchait et entr'ouvrait ses lèvres?

3o6 COMÉDIENNE

Le fiacre aborda le trottoir opposé, ralentit, s'arrêta net devant l'hôtel de Musîna. Essenault ne respirait plus. Il vit descendre M^^* de Prémor. Et il resta haletant, hypnotisé, sans une pensée distincte. Une espèce d'effondrement intérieur, et comme de la poussière tourbillonnant sur les décombres, qui empêche de mesurer le désastre.

Clary payait le cocher : donc, elle comptait séjourner dans cette maison. Debout sur le trottoir, elle' attendait sa monnaie. Sa silhouette exquise de petite Tanagra chiffonnée en Parisienne se détachait, sombre, avec des taches vives de guipures ou de fleurs, dans la clarté fraîche du merveilleux madn. Les manches de sa robe et les froufrous du collet lui élargissaient les épaules en ailes noires de diablesse mutine. Au-dessous, la taille s'affinait invraisemblablement; puis la jupe s'évasait en plis raides. Avec les aigrettes dont frémissait sa coiffure, elle avait cet aspect délicieux d'extravagance qui transforme la femme moderne en un piquant insecte de féerie, en un être affolant et fantastique, dont l'aiguillonnante séduction vient de son étrangère plutôt que de sa grâce.

Elle vira sur elle-même et se dirigea vers une petite porte en bronze plein, à côté de la haute grille dorée. D'une main délibérée, elle introduisit une clef dans la serrure, ouvrit elle-même cette petite porte, qu'elle repoussa sans hâte, et qui, en retombant, eut un choc métallique et

lourd dont le lointain retentissement roula en ondes sinistres dans la poitrine d'Essenault.

Ce dont il ne pouvait se douter, c'était l'orgueil, le plaisir infini, puisés par Clary dans la simple action d'ouvrir elle-même cette porte. L'enfantillage de s'introduire en propriétaire et en maîtresse dans ce fabuleux hôtel l'amusait au point que, maintenant, elle évitait de sonner. Mais elle songeait aux jours prochains où des valets en livrée ouvriraient la grande grille pour laisser passer sa voiture... Quel éblouissement!...

Cependant Essenault, avec un visage égaré, quittait l'appartement de M. de Vitraye. Gérard, qui, à travers les rideaux d'une autre croisée, avait guetté l'arrivée de Clary, le vit traverser la rue. Certes, l'écrivain avait l'allure automatique et violente d'un homme qui va commettre quelque frénétique action. Pourtant M. de Vitraye ne s'inquiéta pas. Il savait que le prince Gracchi n'habitait pas encore l'hôtel. Donc Essenault ne constaterait pas le tête-à-tête dont l'image le jetait ainsi en fureur vers l'exaspérant mystère de ces grilles fermées. Il trouverait Clary seule. Outre que la charmeuse dompterait sans doute le fauve qui surgit en tout amant jaloux, Essenault n'était pas homme à malmener une femme.

M. de Vitraye quitta donc son poste d'observation, partagé entre la gêne d'avoir accompli ce qui ressemblait à une délation et la fierté d'avoir vaincu en lui-même ses scrupules et son

)o8 COMÉDIENNE

amour pour tenter de rendre le bonheur à Georgette.

A la petite porte de bronze par laquelle Clary était entrée, Essenault sonna. Le portier de l'hôtel tira le cordon et s'avança sur le seuil de l'édicule pseudo-gothique qui lui servait de loge.

— « Le prince Gracchi?» demanda l'écrivain.

— c M. le prince ne demeure pas ici, monsieur.

— Je suis pourtant bien dans son hôtel?

— Oui, monsieur. C'est-à-dire... c'est sa propriété. Mais je ne sais pas s'il l'habitera. Il ne nous a donné d'ordres que concernant... une autre personne.

— Une dame... parfaitement... M"^* de Prémor. C'est l'heure où elle est ici, je le sais. Je voudrais lui parler. j>

Comme il se contenait pour garder une voix calme, et qu'il paraissait au fait des êtres et des habitudes, le concierge, après une minute d'hésitation, ne crut pas devoir l'empêcher d'entrer. Cet homme, d'ailleurs, n'avait pas de consigne à rencontre, et le visiteur lui faisait l'effet d' a un monsieur excessivement bien ]>.

Par un geste majestueux, le seigneur de la loge aux fines sculptures indiqua la direction de la maison; en même temps, il tira deux fois un bouton, et un double coup de timbre retentit làbas dans le vestibule.

Essenault s'engagea dans une allée, tourna un

massif. L'habitation apparut, merveilleuse de légèreté, de grâce aérienne, avec toutes ses délicates dentelures s'enlevant contre le vert des arbres, le bleu du ciel. Sur le perron, un domestique parut.

— « M™* de Prémor? » demanda Técrivain.

a Elle est ici, je le sais... Il me faut absolument la voir. j>

Sa nervosité l'emportait devant la mine rébarbative du valet de chambre.

— ce Madame n'attend personne. »

Essenault fut saisi d'une démence à entendre

tous ces gens traiter Clary comme la maîtresse de la maison. L'absence deGracchi, un moment, l'avait calmé. Mais quelle illusion pouvait-il conserver devant l'attitude de la valetaille?

11 repoussa le domestique.

— « Je la verrai... je vous dis que je la verrai!... » s'écria-t-ih

Et s'élançant dans le vestibule pavé de mosaïques, jusqu'au pied du fameux escalier d'onyx, il lança à pleins poumons :

— « Clary! Clary!... Vous êtes ici... Je vous ai vue entrer! Répondez-moi!... j>

Du haut de la rampe, dont la pierre admirable s'opalisaic diversement suivant les courbes des balustres, dans la clarté tranquille que teintaient de rose les reflets soyeux de l'onyx, une voix descendit, très pure, sans aucune vibration d'anxiété

— a C'est VOUS, Pierre?... Montez donc. Êtesvous fou, pour crier comme ça, mon ami?... »

Il était près d'elle, lui montrant une face de cendre, des yeux chargés d'un feu menaçant.

— a Clary!...

— Oh! » dit-elle, « entrez d'abord. Ne nous donnons pas en spectacle aux domestiques. Perdezvous la tête? Que signifie une invasion pareille, et dans une maison où je ne vous ai pas autorisé à me poursuivre? »

Essenault ricana.

— a Je pense bien!... Vous êtes ici chez le prince Gracchi, n'est-ce pas?

— Je ne suis ici chez personne... que chez moi, si cela me plaît. Car dans peu de jours cet hôtel m'appartiendra, ou bien on le démolira de fond en comble. »

Elle regarda autour d'elle :

— a Ce serait dommage... Qu'en pensezvous? »

Elle l'avait fait entrer dans l'ancien boudoir de la Musînetta. De la brocatelle vieux rose, coupée par des bandes de velours améthyste brodées de miraculeuses fleurs de soie, couvrait les murs. La pièce était d'ailleurs presque entièrement démeublée. Mais les tentures restaient, et, dans un enfoncement arrondi, un divan suivait la courbe du mur. Sur et divan était jetée la fourrure d'un ours blanc.

C'est là que Clary s'était assise, laissant Esse-

nault debout, car il n'y avait pas d'autre siège et elle ne Tinvita pas à prendre place à côté d'elle. L'écrivain ne s'approcha pas. Immobile, les bras croisés, il la contemplait. Qu'elle était belle dans son attitude nonchalante et audacieuse, que soulignait la blancheur veloutée de l'énorme toison! Autour de sa grâce, cette peau de bête conservait comme un frisson de vie effroyable, le souvenir des famines et des carnages, là-bas, dans les déserts de glace, sous l'horreur sanglante du soleil de minuit. M^^® de Prémor souriait.

— « Mon cher ami, voulez-vous que je vous rende un service dont vous me saurez gré jusqu'à la fin de vos jours? »

Il ne répondit pas, abasourdi par l'aisance incroyable qu'elle gardait dans ses gestes et ses paroles, et par il ne savait quoi d'inattendu dans toute sa personne.

Elle reprit :

— oc Retournez à votre femme, Pierre. Vous n'avez jamais aimé qu'elle. »

Il marcha vers Clary, les poings menaçants, comme pour l'écraser.

— « Malheureuse!.,. » crîa-t-îl.

Elle se souleva légèrement, prête à fuir. Mais elle vit les yeux de l'homme vaciller devant la splendeur habilement attendrie des siens. La violence des bras tomba en une détente flasque. La lâcheté d'un immense désespoir amollit Essenault. Il s'effondra sur le divan, non loin d'elle,

et roula son front contre la souple toison blanche avec d'atroces gémissements.

M^^« de Prémor pâlit, presque émue.

— « Pierre, écoutez-moi... finissez!... Pierre, vous me faites mal!... ]>

Il sentit les bras de la jeune fille autour de lui, et, à sa tête, les mains, les douces mains adorées. Il se retourna rudement.

— a Laissez-moi!... Ce n'est pas vous que je pleure... C'est la femme que j'aimais en vous et qui n'était pas vous... C'est une Clary chaste, fière, délicieuse. . C'est ma Sylviane... l'idéale création de mon cœur et de ma pensée... Oh!

comme vous l'incarniez divinement!... Oh! ces soirs, dans les coulisses... quand je vous entendais jouer mon œuvre, quand vous me faisiez croire en vous... quand vous me faisiez croire en moi!... j>

L'âcreté de son ambition déçue remontait au cœur de Pierre, aggravant l'affreuse amertume de son amour trompé. Et la folie de son imagination d'artiste, ayant exalté au delà du possible et de l'humain les bonheurs qu'il croyait atteindre, rendait plus sombrement désastreux leur anéantissement. Que de rêves avaient flotté pour lui autour de ce joli iront d'actrice, dans les gestes et dans la voix de cette créature charmante! Un moment elle avait été l'image de sa propre gloire et de son génie, l'enchantement de son orgueil, de son cœur et de ses sens... Êtait-il possible que

tout ceci s'effondrât dans la vulgarité, dans rabomination d'une intrigue de galanterie vénale? Il lui dit avec fureur :

— « Et je vous aurais donné mon nom!... »

Elle riposta :

— flc Dites donc, mon cher!... »

Puis elfe s'interrompit, se reprit, son éclat de voix tombé à une suavité de résignation :

— flf Mon ami, ne m'insultez pas... Vous en auriez trop de regret plus tard. »

Essenault éclata d'un rire outrageant.

— « Pauvre créature! Elle a déjà les phrases toutes faites, bêtes et fausses de ses pareilles. 7>

11 bondit sur ses pieds.

— « Mais, qu'est-ce que je fais ici, dans cette maison?... » (Il examina la somptuosité des tentures, les peintures voluptueuses du plafond.) « Dans ce mauvais lieu... qui pue encore l'orgie... symbole des hontes d'une époque. Capoue ignoble, où s'aveulirent ceux qui préparèrent nos défaites... Il y eut ici pire que de la débauche... L'espionnage a payé aussi.. Aucun Français n'eût acheté ces murs souillés... Ah! ah!... comme cela convenait bien à l'insolence d'un viveur italien pour y installer une fille!... »

M^^« de Prémor se dressa, blême, grinçant des dents, les lèvres gonflées de basses injures qu'elle ne voulait pas émettre, car elle sentait bien que ce serait glisser à l'abjection, d'où il triompherait.

— « Sortez!... j> commanda-t-elle, « ou je vous fais jeter à la porte I j>

Ils se contemplèrent un instant, et lui, avec un accent plus douloureux maintenant qu'irrité, lui lança encore ce mot :

— Et vous, » répliqua-t-elle, en haussant les épaules, ce cabotin jouant la parade devant votre propre cœur!... Car, vous le dites vous-même, ce n'est pas moi que vous avez aimée... c^est rhéroïne impossible que vous fabriquiez de toutes pièces... celle que j'ai fait applaudir au théâtre... Tenez, ce que vous avez aimé en moi, c'est votre vanité d'auteur! »

Elle parlait avec une injustice atroce, avec une flagrante mauvaise foi. Mais la pointe de vérité surgie sous l'exagération mensongère déchira cruellement Essenault.

Le voyant maintenant silencieux, dans l'efFarement de ce qu'il distinguait au fond de lui, elle ajouta, doucement victorieuse et presque avec mansuétude :

— « Je vous ai compris mieux que vous ne vous compreniez vous-même... J'ai vu qu'en vous laissant divorcer, en acceptant de devenir votre femme, je préparais votre malheur... »

Devant le silence persistant d'Essenault^ et au son de sa propre voix, Clary commença presque à se persuader de ce qu'elle disait. Son énerve-

COMÉDIENNE 3 I f

ment rendit facile Tappeld'un léger sanglot dans sa gorge :

— oc Quand j'ai découvert cela, j'ai bien souffert!... »

Il ne la croyait guère, lui, — et certes moins qu'elle ne se croyait elle-même; — toutefois le besoin d'une illusion dernière pour parer la défaîte de tout ce qu'il avait rêvé, de tout ce qu'il croyait perdre, le faisait rester là, sans ricanement détracteur désormais, sans outrageante dénégation.

— « Que pouvais-je faire? » poursuivait Clary, convaincue maintenant de la beauté de son rôle, de l'injustice envers elle de cet homme bafoué, a Je suis une actrice, et, sous peine d'une vie sans signification, sans issue, il me faut suivre la seule voie que la société nous trace, à nous autres femmes de théâtre. D'ailleurs, pour vous faire voir clair en vous-même, les paroles n'auraient pas suffi... Je devais agir... »

Elle se tut, puis reprit dans un souffle de caresse, avec un regard d'humilité ravissante :

— «Ne m'en veuillez pas, mon ami... Un jour, vous me bénirez... »

Devant ces prunelles qui avaient une âme délicieuse, une âme autre que l'âme de femme par qui leur pureté, leur profondeur était trahie, Essenault se sentit envahi par un inexprimable trouble. Oh! les yeux aimés, comme ils savent trouver grâce au fond de nous, alors que déjà

3l6 COMÉDIENNE

nous condamnons la bouche menteuse! Miroirs où, sans nous en douter, nous avons tant mis de nous-mêmes, ils expriment encore ce que nous y avons voulu voir, quand le geste, et la voix, et tout l'être démasqué les démentent. A plonger dans leurs lueurs de vertige, Essenault percevait moins l'astuce horrible des paroles. Ou plutôt il ne percevait plus rien, sinon l'attendrissement désespéré qui se déchaînait en lui sous la persistante douceur de ces beaux yeux si chers. Il eut peur d'être lâche, il eut peur de crier quelque folle et honteuse phrase d'adoration, de supplication, là, devant le décor de ce luxe pour lequel on rejetait son amour, son nom, dans ce boudoir de courtisane, entre ces murs payés par un rival.

Il rassembla toute sa force.

— a Vous avez eu raison en ne croyant pas que je vous aimais.Vous vous connaissiez... Voici la première fois que je vous rencontre... Vous ressemblez à une femme que j'ai adorée... voilà tout. Je vous fais toutes mes excuses, d

Il salua, cérémonieux et grave, sans affectation d'ironie. Puis il tourna sur ses talons, quitta la chambre, descendit l'escalier d'onyx.

Dans le jardin, le gravier cria sous ses pieds; la porte s'ouvrit et se referma; il en eut à peine conscience. Il se trouvait sur le trottoir; il marcha.

Un effrayant orage grondait en lui. Il se revoyait dans cette pièce inconnue et étrange, avec

Clary en face de luî^ assise sur la peau d'ours. Deux impulsions le soulevaient tour à tour : la prendre de force ou la tuer. Un atroce repentir le saisissait de n'avoir pas satisfait à ce besoin grandissant d'une violence matérielle. Il s'en voulait de son attitude, de son désespoir niais, de ses injures grotesques, puis de son attendrissement mal déguisé. Il ne comprenait plus ce qu'il avait éprouvé. Un tourbillon de folie ravageait son cerveau, détraquait ses nerfs. Parfois, dans ce désordre, les doux yeux de Clary surgissaient, et il avait envie de sangloter.

Tout à coup quelqu'un lui parla. Une femme lui demandait son chemin. Il regarda autour de lui. C'était un quartier désert, une rue longue bordée de jardinets, un coin de lointaine banlieue. Et il ne put pas répondre; il ignorait comment il se trouvait là, et combien de temps il avait marché. Il ne savait pas où il était.

3l8 COMÉDIENNE

; lERRE EssENAULT souffrit au paroxysme, durant les premiers jours, d'une des pires complications de la souffrance humaine : celle qui ne laisse rien intact, et où le cœur, la conscience, les sens et la vanité se trouvent également atteints. Être malheureux et connaître la duperie des tourments dont on agonise, quoi de plus intolérable? Chez un homme d'imagination, chez un artiste délicat, éprouvant le besoin d'ennoblir san^ cesse et de magnifier ce qu'il découvre en lui-même, quel supplice est celui qui ne laisse point un refuge dans l'orgueil ?... Essenault but cette coupe jusqu'à la lie, préoccupé, dans sa détresse morale, de prévenir la déroute des nerfs, l'absurde détraquement qui dévirilise, dépersonnifie un homme, casse comme

COIIÉDIENNB 319

un fétu sa volonté, et le jette au suicide, chiffon bon à se laisser trouer par une balle de revolver ou à pendre hideusement au bout d'une corde.

La première cure qu'il eut la force d'essayer consista en une tentative pour se persuader que Clary de Prémor avait, consciemment ou non, mis à jour ce qu'il gardait au tréfonds de l'âme, et que peut-être il n'avait jamais cessé d'aimer Georgette. Il ne put arriver à cette conviction. En vain il voulut réveiller en lui-même l'émotion qui l'avait secoué aux paroles de Gérard de Vitraye ; a Une admirable femme qui vous aime et qui souffre... d II ne retrouvait qu'un attendrissement platonique, mêlé d'un peu d'irritation contre cette créature trop parfaite dont là fidélité victorieuse humiliait sa vaine infidélité. Ah ! s'il avait possédé Clary, peut-être l'apaisement de son désir, l'épanouissement de son orgueil, eussent-ils permis quelque renouveau à l'ancienne floraison d'une inoubliable tendresse. Mais l'horreur de sa déception, le halètement farouche de sa passion inassouvie, et par-dessus tout peut-être la plaie sanglante de sa fierté, ne lui permettaient pas l'évocation bienfaisante d'une autre femme. Toutes!... Il les méprisait, il les haïssait toutes!... Pour lui le goût de leurs lèvres était à jamais empoisonné! Ni Georgette, ni une autre!... Jamais il n'en aimerait plus aucune!...

Cependant, le cours de la procédure en divorce suscita des incidents, lui apporta quelque

diversion, le contraignît à réfléchir. Où allai c-il?... S'il ne lui était plus possible de rendre son cœur à Georgette, persisterait-il à lui enlever aussi sa personne et son nom? S'acharnerait-il à obtenir cette totale séparation qui, pour lui, ne menait qu'à une inremplissable solitude, à une inutiie indépendance? Se priverait-il de son fils ?

Il s'aperçut que depuis quelque temps il n'avait pas vu Georges. Il le fit chercher par l'ancienne nourrice. L'enfant parla de sa mère, eut de ces mots pleins d'un à-propos mystérieux, d'une suggestion naïve et profonde, qui surprennent et saisissent aux lèvres des petits êtres. L'âme ébranlée, vibrante et saignante du père défaillir. Les larmes jaillirent. Son fils le regarda, interdit, puis avec une enfantine gravité :

— o: Maman aussi pleure...

— Pauvre femme! » dit tout haut l'écrivain.

— o: C'est pas une femme, c'est maman! »

rectifia le petit avec une dignité comique.

Son père sourit, les paupières encore humides.

— a Oh! comme tu as raison, mon fils! »

L'enfant parti, Essenault se répétait : a Ce n'est

pas une femme, c'est maman! »

Non, ce n'était pas une femme comme les autres. Ce n'était pas une femme qu'il pouvait envisager avec son scepticisme, sa vanité ou son désir de mâle. Il ne saurait la confondre avec celles dont il disait ; oc Je ne les aimerai plus. » Qu'importait à celle-ci son amour, au sens roma-

nesque ou charnel de ce mot? Pour lui garder la place et le nom auxquels elle avait droit, qu'il n'aurait jamais dû songer à lui ôter, était-il nécessaire qu'il obtînt l'acquiescement de sa passion? Si, pour sa sensualité masculine, elle ne représentait plus l'amante, ne planait-elle pas audessus de toutes les voluptés dans la magnifique idéalité maternelle? Ne lui avait-elle pas donné un fils? N'était-elle pas, comme Marie, bénie entre toutes les femmes, puisqu'elle était la mère de Georges, la mère de cette petite chair fragile et rédemptrice de leur enfant?

Toute une nuit Pierre Essenault pensa à ces choses. Et il vit devant lui comme une clarté. Il éprouva un soulagement immense. Son orgueil malade se redressa, par l'enthousiasme d'une cime morale gravie, dans une noblesse récupérée de sentiments. Sa fièvre morbide faisait place à une ardeur saine de résolution. Il se disait : <c J'irai trouver Georgette. Je ne feindrai pas pour elle un amour que je n'ai plus. Je lui dirai que mon cœur est mort. Toutefois, si la tendresse qu'elle prétend me garder résiste à cet aveu, si aucun rêve dangereux ne la hante, si notre fils lui paraît un lien suflisant pour notre entente future, enfin si elle souhaite malgré tout rester ma femme, je la prierai de retirer sa demande en divorce. Je pourrai lui jurer que jamais elle ne souffrira dans sa jalousie. Ahl elle n'aura plus à craindre de rivales! »

Si l'on eût dit à Essenaulc que son effréné désir de M"« de Prémor était momentanément la cause et la garantie de ce serment, il aurait haussé les épaules et répondu : « Le désir, non... le mépris! » Et, de fait, en se dirigeant vers l'avenue Henri- Martin, il n'avait plus, devant son regard intérieur, l'image obsédante de l'actrice. Pour la première fois, il l'oubliait. Ce qui se substituait à cette hantise, c'étaient de paisibles, de prosaïques tableaux d'intérieur. Il se voyait d'id quelques heures, dans son appartement redevenu familial, assis entre Georges et Georgette. Cette perspective ne lui déplaisait pas. Après ses jours de désarroi, de découragement, d'angoisse humiliée, d'horrible impuissance au travail, il soupirait de délivrance en songeant à cette oasis. Ah I l'impuissance au travail surtout, la terrifiante anémie mentale, l'impossibilité de se jeter violemment hors de soi-même pour créer à côté de son tourment, voilà le véritable écrasement de l'artiste, la défaite suprême, où s'enfoncent jusqu'au plus vif de son être les déchirants aiguillons de toutes ses douleurs! Ceux qui travaillent pour oublier sont les heureux. Celui qui doit oublier pour travailler et qui ne le peut pas, celui qui tire son œuvre, non de ses facultés inconscientes, mais de son cœur labouré de souffrance et lamentablement replié sur lui-même, celui-là connaît la pire de toutes les misères. La nervosité d'Essenault ne lui avait épargné nul raffine-

ment de ce supplice. Aussi, tout son être bondissait vers la première apparence de repos comme un ressort qui se détend.

A la pensée de revoir Georgette, un trouble doux le suffoquait un peu. Et c'était une sensation d'autant plus précieuse que, persuadé de ne plus l'aimer d'amour, il trouvait à ces mouvements obscurs de tendresse un charme d'inattendu, presque une naïveté d'impressions qui lui rafraîchissait l'âme.

D'ailleurs, pas un doute ne lui venait quant à la réponse de Georgette. La certitude secrète d'être aimé, qu'il étouffait jadis pour ne pas voir l'odieux de son rôle, surgissait maintenant avec une fatuité candide. La conduite et les paroles de M. de Vitraye accentuaient cette certitude. Peut-être même était-ce cela qui, chez Essenault, maintenait avec une fermeté si froide l'affirmation qu'il n'aimait plus Georgette. Il restait trop sûr d'elle, et, l'ayant dédaignée, de la voir encore à sa merci la diminuait à ses yeux sans qu'il s'en rendît compte. Les stimulantes anxiétés, les doutes qui éperonnent et harcèlent, l'excitant appât de l'inaccessible manquaient au calme sentiment ressuscité en son cœur pour cette femme trop complètement sienne.

Avenue Henri-Martin, comme il sonnait à la grille du jardinet en façade, son arrivée fut remarquée de l'intérieur, — non pas par Georgette, mais par M. et M""^ de Lugan.

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— a Que vient-il faire ici ? » s'écria la belle Yvonne, a II apporte encore quelque scandale ou quelque chagrin I

— Je l'en empêcherai bien! » prononça énergiquement son mari, qui se leva, traversé d'un de ces éclairs de race par lesquels il se rajeunissait comme un vieux pur-sang sous l'insulte de la cravache.

— « Et Georgette qui avait retrouvé tant de calme, de courage!... Il va la bouleverser! gémit la jeune belle-mère.

— Il ne la verra pas! » cria M. de Lugan, Sans attendre l'annonce du domestique, le

vieillard ouvrit la porte donnant sur le vesribule. Il se trouva face à face avec Essenault.

— « Monsieur, » dit-il, a vous êtes bien osé de vous présenter dans cette maison.

— Pardon, monsieur, » prononça son gendre, a J'aurais dû vous demander une entrevue, ou plutôt à ma femme, car c'est à elle que je voudrais parler. Mais j'avais si grande hâte de la voir, de lui dire...

— Vous ne lui direz rien, monsieur. Votre avoué et le sien sont là pour lui transmettre vos communications, et je trouve déjà fort inconvenant que vous ayez à lui en faire. »

Essenault ricana.

— a J'admire l'attitude conciliatrice que vous adoptez, monsieur. Mais je ne suppose pas qu'en donnant l'hospitalité à votre fille, vous pensiez

COMÉDIENNE pf

la garder au secret. Voulez-vous me permettre d'envoyer un domestique lui demander si elle me ferait la grâce de me recevoir? Je m'inclinerai devant sa décision. »

Ce colloque s'était échangé hors du premier salon, dans le petit hall plein d'objets curieux et élégants qui formait vestibule. M™« de Lugan, jusque-là invisible dans l'intérieur de la pièce ouverte, s'avança. Un silence marquant l'hésitation de son mari lui faisait craindre une surprise, une défection ou une défaite, Elle apporta le renfort de ses yeux fulgurants, de sa voix impertinente, de toute sa brillante personne raidie de dédain, d'hostilité.

— a Certes, non, d dit-elle, oc nous n'enverrons pas prévenir Georgette. Elle est avec un ami dont nous ne voulons pas inquiéter le dévouement, et qui serait bien étonné d'apprendre qu'elle pourrait garder la moindre relation personnelle avec vous.

— Que voulez-vous dire, madame ? » interrogea Pierre, déconcerté.

— a Vous avez fait son malheur... Laissez les autres essayer de la rendre heureuse. »

Essenault se tourna vers M. de Lugan.

— a Quedois-je comprendre? » demanda-t-il d'une voix qui s'altérait.

— ce Que ni le cœur ni la destinée de ma fille ne vous appartiennent plus, » fit rudement le vieillard, oc Laissez-la en paix!

— Quelle infamie cachent ces sous-entendus ? V s'écria Essenault. « Je saurai ce qui se passe ici! t^

Il fit le mouvement de s'élancer vers ^intérieur du salon, qu'il voyait vide, pour gagner les pièces au delà. Très crânement, son beau-père lui barra la route. Pierre s'immobilisa dans une impuissante fureur. Ici, en ce milieu de haute correction, devant les cheveux blancs si dignement portés, à deux pas de sa femme qu'il respectait, pouvait-il recourir à la bousculade et aux appels violents risqués naguère parmi des valets, dans une maison équivoque, pour parvenir jusqu'à Clary? Il regarda tour à tour M. et M™® de Lugan.

— a Vous jouez un rôle abominable! » leur dit-il. oc C'est vous qui avez détaché Georgette de moi. N'aviez-vous pas tout fait pour qu'elle ne m'épousât pas ? Vous voulez peut-être me forcer à vous avouer que j'ai eu des torts... Eh bien! oui, j'en ai eu, je le reconnais. J'aurais préféré le lui dire, à elle, que de vous l'avouer, à vous. Mais pour l'amour d'elle, je descends jusque-là. Oui, vous avez bien entendu: pour l'amour d'elle... Car je l'aime toujours. Je venais le lui dire! Il n'y a plus que vous entre nous... Mais je la reconquerrai malgré vous!... »

Il jetait des phrases incohérentes, tordu maintenant jusqu'au fond des entrailles par une émotion poignante et vraie, où plus rien n'entrait de littéraire ni de chimérique. La résistance de son

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beau-père, les insinuations de M™« de Lugan le pénétraient d'une horrible peur : celle de revenir trop tard, et seulement pour constater la perte irrévocable d'un cœur qu'il avait cru tellement à lui. Grand Dieu ! que deviendrait-il si Georgette le repoussait?... Tout son être criait d'angoisse à cette pensée. Ahl il restait donc attaché à elle par des fibres encore vivantes et palpitantes, lui qui préjugeait facile l'arrachement de ces liens.

Les parents de Georgette l'écoutaient avec stupeur. Quoi qu'ils eussent auguré de son intempestive venue, ils n'imaginaient pas une intention de rapprochement si formelle. M. de Lugan, tout en ne prévoyant dans une réconciliation que de nouvelles tristesses et de futurs déboires pour sa fille, hésitait maintenant sur la ligne de conduite à suivre. Sa sollicitude paternelle embrouillait un peu ses notions surFimmédiat devoir qui lui incombait. Il craignait que Georgette, — suivant les termes de son rapide débat intérieur, — oc ne se laissât entortiller ». Cependant, avait-il le droit d'entraver une démarche comme celle que tentait son gendre ? Il demeurait donc dans un mutisme soucieux, et la vacillation de ses pensées éteignait la fugace animation de son regard, laissait retomber sur sa physionomie le terne voile grisâtre de la vieillesse.

Le visage de sa femme, au contraire, se marbrait de taches pourpres. La belle Yvonne étouf-

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fait de saisissement. D autant que l'extrême compression de son corset ne laissait guère d'espace au jeu de ses émotions. Sa belle-fiUe resterait M"* Essenault!... Cette perspective odieuse, et peut-être inévitable» l'hypnoûsait, paralysait momentanément Tagilité inventive de son esprit et son ingéniosité brouillonne. Elle ne voyait nettement qu'une chose : il fallait décider Pierre à partir avant que Georgette survînt. Comment le bruit des voix n'avait-il pas déjà fait accourir celle-ci ?

— « Pour que nous vous prenions au sérieux, » dit-elle, a faites parler votre avoué. Nous n'entendrons rien de vous directement.

— Mais, madame, c'est à ma femme...

— Ahl votre femme... »

Elle éclata d'un rire strident. Son regard, projeté au delà d'Essenault, traversait un grand vitrail clair qui, au fond du vesdbule, laissait entrevoir le jardin, l'allée tournante et la pelouse de lawn-tennis. Du dehors, le bariolage coloré des vitres empêchait de rien distinguer à l'intérieur. Mais M°^^ de Lugan venait sans doute d'apercevoir un spectacle surgi fort à propos, car, écartant son mari qui s'étonnait, elle bondit positivement vers Pierre, lui toucha le bras, l'obligea de se tourner dans la direction où elle regardait elle-même.

— « Votre femme! » répéra-t-elle en forçant la malignité de son rire, ce Tenez, la voilà ! Re-

gardez si elle vous attend, et si elle a besoin de vous! ]»

Le long du gazon, dans une lumière étrangement tintée par la mosaïque du vitrail, Georgette marchait lentement, côte à côte avec Gérard de Vitraye. Une entente intime et profonde semblait unir ce couple. Il suffisait d un coup d'œil pour pressentir Tharmonie de pensées entre ces deux êtres. Leurs paroles, dont on apercevait à leurs lèvres le mouvement mystérieux, ne pouvaient être plus expressives que leurs regards. Gelui de la jeune femme montait vers l'autre avec une interrogation passionnée; et, dans les yeux de Gérard, dans ces yeux de flamme au creux profond des orbites, il y avait comme un prosternement de volonté, une soumission fervente, un acquiescement tendre, tout ce que la mâle fierté de l'homme peut livrer, en gardant conscience de soi, à la séduction féminine. Pour souligner cette exaltation de dévouement traduite par les prunelles, un sourire flottait sur la figure maigre et presque trop spiritualisée de M. de Vitraye, — sourire singulier, ni tout à fait ironique, ni tout à fait douloureux, et qu'une femme devait juger irrésistible, car il semblait dire : oc Je connais bien ma folie, mais elle me plaît, et il me plaît aussi de la connaître. y>

Il y avait un tel charme viril sur cette physionomie et une si évidente animation amoureuse sur celle de Georgette, que pas un spectateur

n'eût hésité dans l'interprétation de cette scène. Essenault en jeta un cri. Sa tortionnaire. M™ de Lugan, put le voir pâlir d'une effrayante pâleur. Elle eut même un léger frisson d'inquiétude à constater l'expression redoutable que prie le regard de l'éciivain pour suivre le couple, qui disparut sous un berceau de verdure. M. de Lugan eu la même pensée qu'elle. Il craignit un éclat, une provocation ou même une lutte. Rapidement, il marcha vers la porte d'entrée, qu'il ferma à double tour et dont il redra la clef, puis, revenant vers Pierre, il lui prit doucement le bras, l'entraîna à travers les salons vers une autre issue qui s'ouvrait en façade sur un perron fleuri, à deux pas de la grille extérieure.

— ce Mon ami, » dit-il presque paternellement, « c'est vous qui l'avez voulu. Laissez Georgette à la destinée que vous lui avez faite. »

Essenault ne répondit pas. Il allait machinalement, comme assommé. Sa courte velléité de violence était déjà éteinte. La frayeur visible du vieillard lui avait inspiré une sorte de pitié amère, puis tout de suite s'était abattu sur lui un immense découragement. Quoi qu'il tentât, il ne pouvait causer aux autres et à lui-même qu'un surcroît de souffrance. A quoi bon s'élancer dans ce jardin et déshonorer cette maison par un scandale? Qu'obtiendrait-il, sinon un divorce plus bruyant, plus affriolant pour la malveillance publique, et dont la triste célébrité s'attacherait au

nom de son fils? La pensée que Georges était là, tout près, jouant dans quelque coin, et qu'il sursauterait d'eflfroi au bruit des voix haineuses, arrêta Pierre mieux que la porte verrouillée par M. de Lugan.

Il se laissa conduire jusqu'à la grille, sortit sans ajouter un mot.

Le vieillard le regarda qui s'éloignait, tête basse, le long de l'avenue. Une irrésistible commisération, le tourment aussi d'un doute, troublaient le père de Georgette? Il remonta dans le salon, où il retrouva sa femme. Il s'enfonça songeusement dans un fauteuil.

— ce Gérard était donc ici? » demanda-t-îl.

oc Comment le savais-tu avec Georgette? Pourquoi ne nous a-t-il pas d'abord demandés?

— Votre fille lui avait écrit elle-même de venir, » répliqua Yvonne, a Et elle m'avait priée de la laisser avec lui un moment, avant qu'il se fît annoncer auprès de nous.

. -r- Mais c'est très imprudent, très inconvenant même, de la part de Georgette... durant son procès en divorce. Vous auriez dû le lui représenter.

— J'étais bien trop contente I » s'écria M°^® de Lugan.

— « Contente que Georgette fît une sottise !

Et pourquoi, je vous prie?

— Voyons, mon ami, toute notre peur n'étaitelle pas que votre fille restât aveugle aux mérites d'un homme comme Vitraye et passât ses jours

à pleurer ce petit sauteur d'Essenault ? On dirait que vous regrettez ce gendre-là. Vous devriez être heureux de ce qui arrive, et vous faites une figure de l'autre monde. Vraiment, c'est à n'y rien comprendre ! »

M. de Lugan resta un instant plongé dans ses réflexions, puis il reprit :

— a Qu'est-ce que Georgette avait à dire à Gérard? Je la connais trop pour penser...

— Bah! Elle aura trouvé quelque prétexte.

Tout ce que cela prouve, c'est qu'elle grillait d'envie de le revoir.

— Il n'était pas venu ici, n'est-ce pas, depuis le début de l'instance en divorce?

— Si, une fois, la semaine dernière. Nous n'étions à la maison ni l'un ni l'autre. G 'est encore Georgette qui l'a reçu. Vous ne vous faites pas l'illusion qu'il nous a regrettés, j'imagine. »

De nouveau, M. de Lugan resta pensif. Ses longues mains jaunes de vieillard réunies entre ses genoux, sa blanche tête battant d'une oscillation légère la mesure à sa rêverie, il songeait.

— a Pourvu que nous n'ayons pas agi trop vitel... 7> murmura-t-il.

G'était la seule phrase de critique indirecte qu'il risquait à l'égard de sa femme. La belle Yvonne, debout derrière son fauteuil, disposait des fleurs dans une potiche. Elle glissa vers lui un regard dédaigneux. Les épaules osseuses du vieux mari s'arrondissaient comme par une timi-

COMÉDIENNE )n

dite anxieuse; la peau se plissait sur la nuque maigrie entre quelques anneaux neigeux de la chevelure. Lui, tout à l'heure si hautain en face d'EssenauIt, il redevenait incertain et apeuré devant une possibilité nouvelle de tristesse pour sa fille. La courbe de son dos, l'accablement de sa tête marquaient une de ces détresses qui sont si pénibles à voir quand elles s'ajoutent aux ruines de l'âge. Rien n'est poignant comme le chagrin d'un vieillard!

Derrière lui, la figure d'Yvonne marquait le dégoût et l'irritation. Tout à coup, il poussa un soupir, avec de petits claquements de la langue exprimant son regret, son inquiétude.

M™« de Lugan haussa les épaules et continua d'arranger ses fleurs.

F^ SSENAULT s'en allait par les rues, ayant au cœur une rage de tristesse, aiguë comme une rage de dents. Il s'interdisait de penser, ainsi qu'on s'interdit d'enfoncer une pointe dans une molaire dont le nerf est à vif. Il regardait les femmes, examinait les devantures, comptait les étages des maisons et les becs de gaz des trottoirs, tâchait de s'engourdir en d'absurdes préoccupations, tant il avait peur de ce qu'il pourrait éprouver ou accomplir s'il donnait prise à son angoisse. Surtout, il se défendait contre Fenvie folle de sauter dans un fiacre et de se faire conduire chez lui : l'isolement, dont l'âpre tentation robsédait,luiapparaissaitcomme un gouflfre de sanglots, de convulsions et de dé-

COMÉDIENNE 33f

mence, où la bienfaisante mais dangereuse détente de ses nerfs lui ôterait toute raison, toute force et toute volonté de résistance. S'il s'enfermait pendant deux heures, il savait qu'il se suiciderait. Or quelque chose en lui, — l'indomptable aspiration de l'être vers Texistence, l'incompréhensible, l'invincible espoir, dont la palpitation est à l'âme ce que le battement du cœur est au corps : le mécanisme même de la vie, — se révoltait contre l'anéantissement. Cette persistance du désir, créateur des jours, luttait en lui contre le découragement, l'écœurement, la honte mal étouffée, l'abomination de la défaite.

Toutefois, doutant qu'il se tuerait, il ressentait une acre volupté à constater un glissement de son être vers la mort volontaire. Un instant, il ne sut plus quelle serait sa résolution ni d'oîi elle viendrait. Il lui sembla que le plus faible hasard allait désormais décider. Qui prononcerait sur sa condamnation ou son salut parmi la multitude des imperceptibles causes? Il attendait presque curieusement. Demain serait-il encore au nombre des vivants? Serait-il encore un de ces messieurs bien vêtus qui circulaient sur les trottoirs et dont quelques-uns le saluaient? Pierre rendait à peine les coups de chapeau. Il avait la sensation que son malheur le plaçait à des distances infinies de ces gens, que déjà il appartenait à un univers différent du leur. Pourtant s'il avait vu la lourde pierre que chacun portait sur le cœur.

il aurait compris qu'en souffrant il se rapprochait d'eux au contraire. Mais la fraternité de la misère morale est celle qu'on revendique le moins volontiers, et chacun cache avec soin les ritres qu'il y peut avoir.

La devanture à la fois sombre et étincelante d'un armurier attira les regards de Pierre. Il s'y arrêta longuement. Puis, par une fascination qu'il ne raisonnait plus, il entra dans le magasin.

Il choisit un revolver américain, une arme précise et sûre, qui ne devait ni rater ni se fausser dès les premiers coups. Il fit tourner lentement le barillet, s'assura que rien n'accrochait, ne déréglait le mouvement.

— « Monsieur, » dît le marchand, « vous pouvez être tranquille. Je vous donne une arme de confiance. C'est du pur acier. Ça n'est pas comme ces articles de camelote qu'on nous envoie de Liège et qu'on vous vendra comme des revolvers français. Avec ces mauvaises machines en fonte, vous n'avez plus rien dans la main au vingt-cinquième coup, qu'un objet dangereux pour vous seul, qui ne part pas quand vous le voulez, et qui vous éclate entre les doigts. Avec ce que je vous donne là, vous pouvez vous voir entouré de six bandits et ne rien craindre : chacun recevra son pruneau. Et dans dix ans, ce sera la même chose.

— Oui, » fit Essenault, « j'en possède déjà un

fort élégant, mais de fabrication douteuse. Et pour partir en voyage... »

Le marchand astiqua soigneusement l'arme, la chargea, l'introduisit dans une gaine de peau. Essenault prit aussi une boîte de cartouches. Puis il sortitjtandis qu'indifférent aux œuvres futures de son article de confiance, l'armurier jetait à grand bruit les pièces de monnaie dans le casier métallique de son comptoir.

Cet achat donnait une distraction au chagrin d'Essenault. Il palpait la petite masse dure que faisait le revolver au fond de sa poche; et, tout en n'étant rien moins que certain de l'usage qu'il en ferait, il puisait une mélancolie plus voulue, plus apprêtée et par conséquent moins déchirante, aux possibihtés tragiques contenues dans cet engin de mort.

Comme il arrivait à un angle de trottoir, il leva la tête et lut des lettres blanches sur le fond d'émail bleu. C'était la rue de l'Arcade. Il eut un sursaut. Quelle impulsion sournoise l'avait amené ici, l'avait contraint à lire ce nom, entre tant d'autres qu'il ne regardait même pas? Était-ce cela le médiocre hasard qu'il épiait et qui déciderait de son sort? Quelque chose d'irrésistible, le poussa en avant. Il courut à la maison de Clary ; il monta les étages, et il sonna, le cœur battant d'une émotion formidable. Une résolution le soulevait, le menait à un acte obscur qu'il n'entrevoyait pas encore. Il savait qu'il accomplirait

cet acte inconnu; pourtant, il n'aurait pu dire oùaboucirait cette soudaine et extraordinaire tension de sa volonté.

La porte s'ouvrit. La petite silhouette noire et la chevelure argentée de M™* Prémoret s'estompèrent de façon falote dans le demi-jour de l'antichambre.

— (L Vous ! » s'exclama la vieille dame.

Essenault crut la voir saisie d'un tremblement.

— a Si Clary est ici, » dit-il avec autant de calme, de douceur qu'il en pût rassembler, a veuillez la prévenir que c'est moi. Ne craignez rien, madame... Je viens en ami, je ne lui en veux nullement... Mais il faut absolument que je lui parle.

— Mon pauvre monsieur Essenault, » balbutia la mère, ce vous ne savez donc pas?...

— Je sais que tout est fini entre nous, que je ne dois plus garder l'espoir de l'épouser... Je n'ai aucune animosité contre elle, croyez-le... dites-le lui. Mais laissez-moi entrer, laissez-moi la voir... »

En parlant ainsi, il pénétrait dans l'appartement. M°^® Prémoret referma la porte et fondit en larmes.

— oc Ah! mon Dieu... ma fille n'est plus ici...

— Comment... C'est fait?... Elle vous a quittée?...

— Oh! elle a été bien gentille avec moi... Elle m'a expliqué... Pauvre enfant!... Elle ne pouvait

pas faire autrement. C'est la fatalité de sa carrière... Ahl monsieur Essenault, nous ne devons pas être sévères pour elle. Mais c'est affreux, voyez-vous... Ah! c'est affreux! Je voudrais être morte avant!

— Mais, » dit Essenault, un peu agacé par cette douleur qui gênait la concentration égoïste de la sienne, a vous ne l'avez pas perdue... Je suis sûr qu'elle sera toujours pour vous une fille affectueuse. »

M™« Prémoret hocha la tête. Elle ouvrait la •porte du salon.

— oc Vous savez bien ce que je veux dire, monsieur Essenault, vous qui auriez fait d'elle votre femme.

— Ah ! » cria-t-il brutalement, a je n'étais pas assez riche pour cela. »

La vieille femme eut un cri :

— (L Oh! l'argent... Quelle ignoble chose!

— Ne le calomniez pas, » dit l'écrivain, a il n'achète que ce qu'il peut payer, ce qui ne vaut pas mieux que lui. »

M™® Prémoret ôta son mouchoir de ses yeux, regarda le jeune homme. Au grand jour du salon, elle remarqua son teint livide, boufîî et meurtri aux paupières, l'altération de ses traits.

— ce Vous êtes cruel, monsieur Essenault. Mais je vous comprends... Vous avez du chagrin... »

Tous deux se turent. Elle risqua timidement, avec la naïveté, la gaucherie, de ses gestes, de sa

voix larmoyante, de toute sa chëtive personne pitoyable et légèrement grotesque :

— <K Vous ne chercherez pas à vous... à la... enfin, à lui faire du tort?... Promettez-moi... je vous en prie!

— Eh non! madame... Qu'allez-vous imaginer là?»

Mais il rougir, parce qu'il sentait sous sa main le revolver qu'il venait d'acheter, et il lui sembla que les yeux de la pauvre mère percevaient, à travers les étoffes, le luisant de l'acier, comme aussi, à travers son front, les impulsions troubles de sa pensée violente et indécise. Brusquement, il prit congé d'elle et partit.

Au seuil de la maison, Essenault fit signe à un fiacre qui passait à vide. Il y monta, jetant au cocher :

— « Avenue de Friedland, à l'hôtel de Musina. »

Maintenant, sa volonté en tumulte s'endiguait, prenait un cours distinct. Puisque Clary avait quitté sa mère, c'est que Gracchi était de retour. Il allait sans doute les trouver tous les deux dans leur nouveau nid. Au début d'une lune de miel, on s'enferme volontiers chez soi. D'ailleurs il n'était pas trois heures, et l'après-midi, pour M^^® de Prémor, ne commençait pas avant quatre.

Donc l'écrivain savait ceci sur le but qui, devant lui, se précisait : Il voulait se trouver face à face avec l'amant de Clary. Pourquoi?.., Il ne se

répondait pas à lui-même. Au delà le voile retombait. Ce qu'il dirait, ce qu'il ferait, demeuraient coufus, comme Tarrière-plan d'une photographie sans mise au point. Devant les avenues ténébreuses de son inconscient, sa prévision restait un objectif insuffisant. Quelques rayons épars s'y réfractaient seuls. Il se voyait braquant un revolver. Pourtant il n'avait pas Tintention formelle de tuer.

A l'hôtel, le portier, le valet de chambre le reconnurent. On ne fit aucune difficulté pour l'introduire. On se le rappelait entrant là comme chez lui, nommant par son petit nom Madame, qui accourait souriante. Après sa visite, l'autre jour, Clary, par négligence, indifférence ou circonspection, n'avait donné aucun ordre. Donc, on le fit monter. Et, pour être sûr que nulle consigne ne l'arrêterait au dernier moment, il pénétra sur les talons du domestique dans le boudoir où se trouvait le divan à la peau d'ours.

Précisément, M^® de Prémor y était étendue, seule, en déshabillé du matin, son joli corps souple comme fondu en de molles dentelles.

Elle tenait une brochure à la main, lisait un rôle.

Au cri de surprise qu'elle jeta, en sautant à demi sur ses pieds :

— ce C'est le prince Gracchi que je voudrais voir, y> dit Pierre.

C'est à peine si elle remarqua qu'il ne la sa-

luait point. La voix, le regard d'Essenault, Tair un peu fou de son visage blême la glacèrent d'effrot.

— « Le prince?... Mais il n'est pas ici. Il arrive ce soir d'Italie, » balbutia- t-elle.

— a Ah!... c'est bien, je le verrai demain.

— Que lui voulez-vous ?

— Je n'en sais rien encore. »

Elle le crut insensé, devint blanche comme la blanche toison qui moutonnait jusque sur le coussin derrière sa tête. Ses regards cherchèrent la sonnette électrique qui, justement, se trouvait de l'autre côté d'Essenault. Mais lui, vint s'asseoir tout près d'elle.

— a Comment! vous avez peur de moi, Clary, de moi qui vous aime... » (II éclata d'un rire forcé)... oc Ou du moins qui vous désire... Car je ne vous aime pas... Comment ai-je pu profaner un mot pareil en vous l'adressant? »

W^^ de Prémor se sentait près de défaillir.

Elle ne répondait pas, ses beaux yeux agrandis et fixés sur lui comme par une fascination tragique.

— «Tu m'as dit si souvent que tu m'aimais, ma petite Clary, tu peux bien me le dire encore. Je voudrais entendre le son que cela aurait dans ta bouche, maintenant que je sais ce qu'il y a en toi. »

Il lui prit les mains, se mit à les baiser lentement. Et toujours persistait en elle, tant elle le

trouvait sinistrement étrange, Tidée qu'il avait perdu la raison, oc C'est peut-être une folie douce, » pensa-t-elle, se rassurant en partie.

— a Allons, ma beauté, » répéta Essenault avec des regards de caresse et un rire de mépris, ce dis-moi que tu m'aimes..,

— Je vous aime, Pierre, vous le savez bien- Si la nécessité...

— Oh! laissons la nécessité... La seule nécessité est que tu me dises des choses tendres... Allons, dis-moi: a Je t'aime! » Tu me Tas tant dit que tu dois presque le penser. »

Elle prononça les mots qu'il demandait, et il les lui fit répéter à plusieurs reprises, en ajoutant chaque fois : a Mieux que cela! » comme s'il lui apprenait un rôle.

Alors il la considéra longtemps avec un singulier sourire.

— a Dire qut j'y ai cru! » fît-il enfin, a J'aurais donné la moitié de mon sang pour que ce fût vrai. Maintenant l'épreuve est faite. Je puis entendre le grelot tinter. Je sais qu'il est vide... Mais le son en est charmant... j>

Des larmes vinrent aux yeux de Clary.

— a Pierre, si vous n'êtes pas dans un accès de folie, ayez pitié de moi!... Ne me torturez pas plus longtemps. Dites-moi ce que signifie cette comédie.

— Comédie... Vous avez dit le mot, mon enfant. Comédie! Nous nous la jouons l'un à

l'autre... C'est tout ce qu'il y a de plus amusant!... »

Il changea de ton, prit un air grave auquel Clary ne se trompa plus. Non, il n'avait pas la raison troublée, cet homme qui, tantôt avec de firoids sarcasmes, tantôt avec des paroles brûlantes de larmes retenues, épanchait le poison de son cœur.

Il lui peignit tout le mal qu'elle lui avait fait, le fléau de beauté qu'elle avait été dans sa vie. Lui, Pierre, le laborieux et douloureux écrivain, qui, manquant de la facile virtuosité des grands manœuvres d'art, était forcé pour créer dç rester sincère, ne concevait la Nature, la passion, la volupté, qu'imprégnées parle sentiment. Ayant vu Clary si belle, avec une voix si pénétrante, il avait imaginé en elle la splendeur d'âme qui devait correspondre à cette splendeur de chair. Pourquoi, devinant son rêve, lui en avait-elle joué les scènes magiques, jusqu'à ce qu'il crût toucher à une réalité divine ? Qu'avait-elle voulu de lui ? Ne savait-elle pas dès longtemps ce qu'elle réclamerait de l'amour des hommes ?

— oc Gracchi vous faisait la cour plus ouvertement que moi. Pourquoi ne l'avez-vous pas choisi quand je pouvais guérir encore de vous, avant que j'eusse brisé pour jamais mon foyer ? Répondez, Clary. Je veux une réponse!... Pourquoi commettiez-vous ce crime ? »

Éperdue, elle balbutia

COMÉDIENNE 34f

— « Je vous Fai dit... Je vous aimais... J'ai été sincère. Mais quand j'ai vu la responsabilité que j'assumais par votre divorce... Si, ensuite, vous aviez regretté... »

Il cria :

— «Tu mensl...

— Pierre, je vous jure!... »

Clary essayait de donner à ses yeux la signification tendre de ses paroles. Mais les dociles instruments de son cabotinage habituel ne lui obéissaient plus. Puis, vraiment, c'était trop dur de jouer la comédie d'amour pour cet homme qui, à chaque minute, lui devenait plus odieux, qu'elle haïssait de toute sa force, qu'elle eût souhaité de voir tomber mort, là, devant elle. Une rage la prenait de ce qu'il osât lui demander des comptes et de ce qu'elle-même s'abaissât jusqu'à la lâcheté des câlines réponses. Mais que faire? Elle avait presque peur d'un danger de mort immédiate si elle le bravait. N'allait-il pas tout au moins, par quelque extravagance, compromettre la situation qu'elle venait à peine d'acquérir, et qu'elle mènerait plus haut encore si ce poète imbécile ne se jetait pas à la traverse ? Il y fallait des ménagements infinis. Et c'est pourquoi M"® de Prémor ne risquait pas l'esclandre d'un appel au secours, la brutale expulsion d'Essenault par ses valets.

Machinalement, elle reprit :

— ce Je vous ai aimé. . Comment en douteriez-vous? Je vous aime encore... »

Ses lèvres rouges, ses trompeuses lèvres de passion, épanouies en saignant calice dans la décoloration du visage, frémissaient d'aversion sur leur mensonge. Dans les glaciales aiguesmarines des prunelles se figeaient les cristaux aigus de la haine, étincelait l'orgueil exaspéré.

Essenault ne s'y trompa pas.

D'un geste farouche, il enlaça le buste souple, qui se raidit.

— a Tu m'aimes?... Prouve-le-moi!... Sois à moi, Clary... A moi qui ne t'aime plus, qui ne t'aime pas, tu entends bien, et qui te méprise... mais qui te désire. »

Elle résistait, furieuse au point de mordre, si elle avait osé. Volontiers elle eût égratigné ce visage de convoitise et d'ironie où elle lisait l'insulte.

Tout à coup, Essenault relâcha l'étreinte de ses mains prenantes et impérieuses. Il venait de se froisser rudement contre le revolver oublié dans sa poche. Il craignit un accident, chercha et sortit l'arme. L'actrice eut une convulsion' d'épouvante.

— ce Oh! tenez, le voilà, t> dit-il en lui tendant le revolver, ce Vous pouvez le tourner contre moi, me tuer si vous voulez. . Vous ne devancerez que de quelques heures l'usage auquel je le destine.

— Bah!... » ricana-t elle en examinant le jouet d'acier à l'air implacable et précis, « comment

VOUS tueriez-vous pour moi, puisque vous prétendez que vous ne m'aimez plus?

— Aussi n'est-ce pas pour vous que je me tue-« rai... Ne le croyez surtout pas, ma belle!... C'est par l'écœurement de ce que vous avez mis dans ma vie, de ce que vous avez fait surgir d'exécrable en moi-même. Quand je vous ai rencontrée j'avais l'amour, — un réel, un vivifiant et purifiant amour! J'avais aussi la foi sacrée en moi, en la noblessse de ma nature, en ma mission d'artiste, en mon talent... Maintenant tout cela est fini, brisé, sombré dans un immense mépris, dans un immense dégoût... t^

Il resta quelques secondes silencieux, puis, avec un bond et une sorte de rugissement :

— « Veux-tu que je te dise?... Eh bien! je me tuerai parce que ma femme aime un autre homme. Oui, c'est insensé, c'est idiot, injuste et lâche... Après l'avoir rejetée, l'avoir quittée... l'avoir martyrisée à cause de toi, cabotine misérable!... Et c'est ainsi pourtant. Je n^y peux rien... Je sens

• que c'est cela, et cela seulement, qui me jettera hors de la vie!... »

W^^ de Prémor éclata d'un rire aigu.

Sous le fouet de ce rire, Pierre eut l'élan de colère amoureuse du fauve déçu qui caresse, dompte et brutalise.

— «Tu t'es assez offerte... » murmurait-il, « j'ai le droit de te prendre... Du moins j'aurai goûté ta chair avant de mourir!... »

Elle cédait... lasse, brisée, — peut-être emportée elle-même par une volupté si tragique. Âlais cet amant sans pitié voulut flétrir leur proche ivresse d'une suprême raillerie :

— « Ma belle amoureuse... j'ai de l'or sur moi... Et je te payerai ton prix... quoique tu m'aimes tant!... d

Échappée, debout, le repoussant de ses mains convulsives, elle cria :

— ce Je vous hais ! ... Je ne vous ai jamais aimé. . . Vous n'avez été pour moi qu'un jouet, un instrument... Je vous hais, je vous hais!... :o

Pierre eut un lent recul, un redressement de tout le corps, un élargissement des épaules, comme si d'invisibles liens, autour de ses membres, se fussent subitement rompus. Une joie de délivrance éclaira son visage.

— « Ah! enfin!... Crie-le-moi donc pour que je me retrouve et que je guérisse!... Ote-moi la dernière illusion vile que je laissais ramper autour de toi!... Que je puisse mourir sans la souillure d'un regret ou d'un désir pour ta personne!... y>

Il y avait dans son attitude, dans sa voix, dans sa resplendissante sincérité, dans ses yeux de chimère et de passion, quelque chose de poignant et de supérieur qui pénétra Clary d'une nostalgie singulière. La froide nature de courtisane sans fantaisie ni sensualité qu'elle avait constatée en elle-même ne devait s'animer, décidément.

que sous la brutale maîtrise de la force ec du mépris. Dans cet ordre de choses, la hauteur morale écrasante d'Essenault était plus savoureuse que les gifles de Stainier.

Pendant une seconde elle admira» elle désira cet homme, de qui elle avait dédaigné si longtemps la stupidité de croire en elle. Mais comment le rappeler dans ses bras, — ses bras qui maintenant souffraient de ne plus s'enrouler autour du buste fort et de la nuque mâle sous le velours des courts cheveux? En moins d'une heure, elle lui avait dit : n Je vous aime » et : a Je vous hais. » Par quels mots le persuaderait-elle?

M}^^ de Prémor demeurait silencieuse, en proie à une de ces rares émotions vraies pour lesquelles sa voix n'avait plus d'intonations, ni son corps plus de gestes, puisque toutes les gammes des expressions humaines n'étaient que les ressources de sa virtuosité.

En regardant Essenault ramasser son revolver, et se disposer à partir, elle éprouvait cette sensation intolérable des cauchemars, alors qu'on veut crier, marcher ou fuir, et qu'une étrange paralysie vous immobilise dans l'angoisse.

Près de la porte, l'écrivain ouvrit son portefeuille, en retira des billets bleus qu'il jeta vers l'actrice.

— oc Tenez, » prononça-t-il, a je vous aurai rendu, au moins une fois, l'hommage que vous préférez. »

^fO COMÉDIENNE

Il vit M^^« de Prémor chanceler et s'abattre sur la peau d'ours.

— a Comédienne ! » murmura-t*il.

Et il s'en alla.

COMÉDIENNE 3p

xrx

ET après-midi, quand Georgette eut reconduit M. de Vitraye jusqu'au salon où se tenaient ses parents, elle s'excusa de le quitter pour sortir avec son petic Georges.

Elle emmena Tenfant au bois de Boulogne.

Cette gentille présence babillarde ne gênait pas sa rêverie. Elle avait Tâme pleine de pensées qui chantaient. Et, dans cette volière de joie, les exclamations et les rires de son fils mettaient seulement quelques fanfares de plus, qui partaient à l'unisson.

Si elle avait prié Gérard de venir, c'était pour avoir des nouvelles de Pierre. Depuis le jour où elle avait appris les visites de Clary de Prémor à Thôtel de Musina, aucun renseigne-

3f2 COMÉDIENNE

ment ne lui était parvenu. Pourtant, si elle avait bien compris M. de Vitraye, il devait lui rendre ce service immense, — héroïque aussi, — de mettre Essenault sur la voie. L'avait-il fait? Ou bien avait-il manqué de courage pour l'accomplissement de ce hasardeux devoir? Georgette sentait bien ce qu'il devait en coûter à ce pauvre garçon. Elle le plaignait, elle ladmirait, elle aurait envers lui une impérissable reconnaissance. Hélas! de tels sentiments, pour l'homme qui aime, équivalent à l'indifférence absolue. Georgette ne songeait qu'à son mari. Et si, pour le lui ramener, Gérard avait dû passer sur du fer rouge, la cruelle amoureuse aurait souhaité qu'il y courût le plus tôt possible.

Après dix à douze jours de conjectures, d'espérances que chaque minute décevait, Georgette, n'y tenant plus, avait écrit à M. de Vitraye : un mot seulement, un appel, auquel il s'était empressé de répondre avec, lui aussi, la secrète folie de l'inutile espoir, — cet espoir qu'on raille, qu'on étouffe en soi-même, et qui se raccroche, vivace et dévorant, aux moindres ramilles des apparences, pour y déchirer à nouveau les lambeaux pantelants du cœur.

Dès leurs premiers mots, Gérard avait trop vu qu'elle ne le faisait pas venir pour lui-même. Si ces beaux yeux de femme se levaient ardemment sur lui, si ces douces lèvres semblaient aspirer ses paroles, c'est qu'il apportait sur sa personne le

reflet du bien-aimé, dans sa voîx rdcho des pas lointains, égarés, infidèles... Oh! Comme elle tressaillait à les entendre... comme elle épiait le moindre indice de leur retour!...

Elle sut tout ce que Gérard savait lui-même : comment, de la fenêtre de l'avenue de Friedland, Essenault avait aperçu M^^* de Prémor entrant à l'hôtel de Musina; avec quel air d'agitation, de menace, il y avait pénétré à sa suite. (Cette jalousie de son mari à l'égard de la rivale fit pâlir Georgette.) Puis elle apprit que M^^* de Prémor s'était installée dans la maison achetée par le prince Gracchi.

— oc Je pensais, madame, » ajouta Gérard, a que vous l'auriez appris parles journaux. Quelques feuilles mondaines, ou plutôt demi-mondaines, ont raconté cela dans leurs échos. Il est vrai que vous ne les lisez guère. Et, d'ailleurs, les intéressés n'étaient désignés que par ces périphrases de coulisses qui seraient de l'hébreu pour vous. »

Ainsi cette Clary de Prémor, qui seule avait eu le pouvoir de briser leur union heureuse, s'écartait du chemin de Pierre ! Ah ! cette femme... C'était du jour où il l'avait aperçue pour la première fois que le mari tendre, amoureux encore et prodigue de caresses avait changé pour elle, Georgette. Changement imperceptible d'abord, mais dont elle avait ensuite retracé nuance par nuance, en remontant jusqu'à la première froi-

3f4 COMÉDIENNE

deur, les étapes d'inquiétude, d'angoisse et d'agonie. Oui, c'était bien Clary la seule cause. La passion conçue pour elle avait ravagé tout l'être moral de Pierre comme l'envahissement d'un mal irrésistible et mystérieux. Sa transformation venait d'un enivrement funeste. Mais il pouvait guérir; il pouvait s'éveiller de son ivresse, comme un fumeur d'opium sort de son néfaste paradis... Et quelle guérison plus violente, plus sûre ! La femme qu'il avait haussée sur le piédestal de ses illusions tombait à l'abjection de la traîtrise vénale! A l'enthousiaste adoration du poète elle préférait insolemment la bassesse de l'or!

Si Georgette eût goûté la vengeance, elle se serait réjouie d'être si bien vengée. Mais ce qui faisait rayonner ses yeux tandis qu'elle allait sous les ombrages du Bois, tenant la main de son petit garçon, c'était l'espoir et l'amour, non le triomphe d'orgueil et la haine. Le Pierre affolé par M^« de Prémor existait à peine et très confusément pour elle. Celui qui dominait ses pensées, c'était un Pierre lointain mais toujours vivant, dont elle revoyait les regards, dont elle entendait la voix... un Pierre qui n'avait pas pu disparaître, — maintenant comme parti en voyage, mais que les houles du destin allaient ramener vers le rivage où, dans une secrète et irrésistible confiance, elle l'avait longtemps attendu.

Georgette revint à la maison. Ses parents ne lui parlèrent pas de la visite d'Essenault. On

COMÉDIENNE 3ff

dîna. Elle monta embrasser Georges dans sa couchette; puis elle redescendit avec un livre, afin de rêver sur les pages sans qu'on fût tenté de la troubler.

Par ces premières soirées chaudes du commencement de Tété, la pièce la plus fraîche de la maison était le petit hall qui, les jours de réception, servait de vestibule. Près d'une table, sous un haut lampadaire à l'immense abat-jour de gaze et de dentelles, M°** de Lugan lisait une revue. Un peu plus loin, dans l'ombre, M. de Lugan sommeillait. An-dessus du jardin, derrière la baie vitrée, palpitait un reste de jour. La vitre supérieure, ouverte, laissait voir un ciel d'un bleu frissonnant et singulier, où s'allumaient les premières étoiles.

Georgette tourna un peu dans la pièce, s'assit et se releva, nerveuse.

— a II te manque quelque chose? » demanda M™* de Lugan.

— « Non, marraine.

— Tu ne restes pas en place.

— Est-ce que le facteur n'est pas encore passé ?

— Si, mais il n'y avait rien que des prospectus... et une lettre... pour ton père. »

Allons, Georgette pouvait se rasseoir, rappeler à elle sa longue patience. Ce jour-là ne serait pas celui où le fardeau tomberait de ses épaules, où son cœur contracté se dilaterait... L'heure du

3^6 coméd:enne

facteur était la dernière étape d'espérance. Le chemin semblait long jusqu'à demain, tout droit et monotone, sans un de ces tournants de route où elle avait chance d'apercevoir enfin quelque messager de bonne nouvelle.

Elle s'assit de Fautre côté de la table où s'accoudait sa belle-mère. Pour que la lumière ne lui fût pas interceptée, elle dérangea quelques objets, repoussa une coupe où baignait une touffe énorme de pivoines. Un petit carré blanc lui apparut sur la peluche sombre; un nom lui sauta aux yeux... Oh! le remouè du sang dans ses artères... sa respiration suspendue... toute une rumeur d'océan à ses oreilles.

Georgette contemplait la carte de son mari.

Le domestique, près d'introduire Essenault cet après-midi, et prévenu par la brusque sortie de M. de Lugan, avait jeté là, au hasard, ce carton, dans sa hâte à se retirer devant une scène de famille. Rien ne prouvait d'ailleurs que, sorti par le jardin, il n'avait pas remonté ensuite l'escalier d'office et collé son oreille à la porte par laquelle on y accédait du vestibule. Georgette ne devinait qu'une chose : la carte de Pierre se trouvait là, donc Pierre avait dû venir.

— « Marraine, pourquoi ne me disiez-vous pas que mon mari a été id? s>

Ce fut si soudain, si inattendu, qu'Yvonne ne put préparer ni son visage, ni sa réponse. Elle eut un sursaut, laissa tomber la brochure qu'elle

COMÉDIENNE 3f7

tenait. Sa belle-fille, qui se pencha en avant pour lobserver, vit une bouche entr'ouverte et balbutiante, des yeux de stupeur qu'elle ne connaissait pas.

— oc Pourquoi me Tavez-vous caché, marraine? »

M™® de Lugan pensa que les domestiques avaient parlé. Elle n*avait pas osé leur donner de consigne. Donc la question de Georgette était à prévoir. C'était la brusquerie de la phrase, dans le silence intime du soir, sans que rien l'eût annoncée, c'était la voix frémissante qui l'avaient saisie à ce point.

Elle n'essaya d'ailleurs pas de nier.

— oc Si je ne t'ai rien dit, c'était pour ne pas te faire plus de peine que tu n'en as déjà. Ton père aussi jugeait à propos de se taire.

— Ah ! papa était là ?

— Tais-toi, » chuchota M°^® de Lugan. a Baisse la voix. C'est inutile de le réveiller. Sans cela il s'énervera, il ne dormira pas de la nuit.

— Alors tous les deux vous avez vu Pierre?

Vous avez causé avec lui?

— Oh !... causé !... avec un énergumène de son espèce... C'est-à-dire que nous avons tâché de détourner ses invectives. Il a tant de peine à parler comme un homme du monde, ce pauvre garçon!

Nous l'avons engagé à communiquer avec nous exclusivement par son avoué. C'est la seule façon de conserver un peu de dignité dans nos débats..

)f8 COMÉDIENNE

Autrement il nous mènerait à des discussions de crocheteurs.

— Enfin que voulait-il? »

Georgette tremblait à ne pouvoir presque se soutenir. Pourtant elle tâchait de rester maîtresse de ses nerfs. Comme sa belle-mère ne répondait que par un geste vague, elle ajouta :

— a N*a-t-il pas demandé à me voir?

— Te voir! Ah! ma pauvre enfant. Mais il t'a vue. Et tout ce que nous avons pu faire était de te soustraire à sa brutalité. Ton père a été superbe. Il a couru fermer cette porte à clef; puis il a pris ce joli monsieur par le bras et Ta conduit dehors. Des deux, c'était lui qui avait l'air du jeune homme.

— Mais, marraine, qu'est-ce que Pierre?... Il m'a vue, dites-vous?... Oîi cela? Pourquoi m'auraît-ilfait du mal?

— Il t'a aperçue, à travers ces vitres, dans le jardin, à côté de Vitraye. »

Georgette eut la sensation du nageur épuisé qui allait toucher la rive et qu'une lame sournoise reprend, soulève, lance au plus profond de l'horreur et de l'abîme. La fatalité avait voulu que Pierre pénétrât dans cette maison en cette heure presque unique, la seule où les apparences pouvaient lui suggérer un soupçon affreux! Qu'avaitil cru?...

La jeune femme demeurait anéantie. La pensée et presque la vie se paralysaient en elle. Ses beaux

yeux de douceur chaviraient dans leurs orbites; elle allait se trouver mal. Tout à coup, un éclair d'intuition la galvanisa.

— a II m'aime donc encore!... Il était donc jaloux!... » cria-t-elle.

Dans le coin d'ombre, inaperçue des deux femmes, une blanche tête se souleva, un buste long émergea de la profonde bergère. L'exclamation passionnée de sa fille avait été, jusque dans l'engourdissement du sommeil, remuer le cœur du père. M. de Lugan, tout saisi, écoutait. Avait-il bien entendu? N'était-ce pas la voix de son rêve? Il s'était endormi dans un grand trouble. En lui-même résonnait l'accent sincère d'Essenault : oc J'aime ma femme... J'ai le droit de le lui dire... Il n'y a plus que vous entre elle et moi! .. » Quel écho, à côté de lui, venu de ce cœur tendre et secret d'épouse, s'était écrié : a II m'aime encore!... »

M™® de Lugan répondait :

— <c Ma pauvre fille, quelles chimères vas-tu te mettre en tête ? Tu crois donc cet être-là capable de repentir, d'affection?... Il aurait voulu provoquer un esclandre, constater ton tête-à-tête avec Gérard, obtenir le divorce contre toi... Peutêtre faisait-il épier la maison, seulement... Il avait surpris l'arrivée de Vitraye, et il accourait pour te déshonorer.

— Yvonne!... pourquoi mentez-vous? .. »

Inattendue, terrifiante, la question jaillissait

de lombre. Avec un grand tressaillement, les deux femmes se tournèrent. La tête blanche de M. de Lugan surgissait presque fantomatique de la demi-obscurité, et dans cette face de reproche fulgurait, ténébreuse, l'indignation des yeux.

Yvonne, d'abord impressionnée, se reprit vite.

— a Mon ami, vous vous oubliez... Mais je n'accepterai pas que vous me parliez ainsi... surtout devant votre fille!

— Croyez-vous qu'il ne m'en coûte pas?... d dit-il. ce Dans quel but trompez-vous cette enfant? Vous voulez son bonheur, -soit! Mais quelle créature humaine peut préjuger de ce qu'est le bonheur pour une autre? George t te jugera pour ellemême. Nous ne lui devons que la vérité, — et nos conseils... si elle nous les demande. Mais la vérité!... avant tout, la vérité!

— Nierez-vous », s'écria M™® de Lugan, ce que vous ayez fermé cette porte à clef, dans la crainte qu'Essenault ne se précipitât comme un furieux dans le jardin pour y jouer quelque scène de drame ?

— La question n'est pas là, Yvonne. Vous donnez à entendre que Pierre venait en ennemi. Et vous savez bien que non. Vous insinuez qu'il préméditait un éclat, qu'il connaissait la présence de Gérard ici... Et vous savez bien que non! Vous savez bien que le hasard... » (il prononçait avec force; son regard, sévèrement, s'enfonça dans

COMÉDIENNE %6l

celui de sa femme) <c que le hasard seul a fait regarder Pierre par ce vitrail au moment où Georgette et Vit raye ont passé... »

Yvonne détourna la tête et rougit. Quel blâme eût valu cet emphatique oubli de son mouvement perfide? Car c'était elle qui avait montré le couple au mari. Elle sentit que, non seulement pour Georgette, mais pour elle-même et pour lui, M. de Lugan ne voulait pas évoquer le geste et le sens de cette basse action. C'était une de ces choses tristes et obscures qu'on ne s'avoue même plus entre soi. Elle eut honte, — car, malgré ses petites vilenies d'honnête mondaine, elle restait, dans sa nature consciente, supérieure à cette impulsion mauvaise, qu'avait déterminée la circonstance.

M. de Lugan avait souligné son allusion par un silence. Il reprit :

— « Non, Pierre ne savait pas Gérard auprès de Georgette. C'a été sur lui comme un coup de massue... Il m'en a fait mal. Qu'il l'ait bien mérité... c'est un autre point de vue. »

Georgette, bondissant, était debout. Elle courut au timbre électrique.

— « Que désires-tu, mignonne? » demanda sa belle-mère avec une intention de câlinerie.

La jeune femme ne répondit pas. M. de Lugan s'était tu. Dans le silence, quelque chose planait qui étreignait le cœur, — quelque chose comme la gravité du deîîtin.

Un valet de chambre se montra dans l'embrasure d'une porte :

— « Dites qu'on m'appone un chapeau... des gants, » prononça Georgette. « Et cherchez une voiture. »

L'homme disparut. M°^* de Lugan cria :

— a Où veux-tu aller? »

Georgette se tourna vers son père. Leurs deux regards se croisèrent longuement. Ni l'un lîi l'autre ne parla.

— a A une heure pareille!... Il va être dix heures!... Tu es folle!... » reprit M™* de Lugan avec agitation.

Elle en appela à son mari :

— ce Empêchez-la de ruiner sa vie par quelque coup de tête!...

— Georgette est libre... J'ai confiance en elle, s> prononça le vieillard.

Ils se turent. La femme de chambre entrait.

Elle aida Georgette à épingler son chapeau, lui posa un collet sur les épaules, tendit les gants.

Gurieuse, elle hasarda :

— « Madame veut-elle que je l'accompagne

— Je vous l'aurais dit. Remontez près de l'enfant. 3>

Quand cette fille eut quitté la chambre, Georgette s'approcha de son père et lui tendit le tront. Il la serra dans ses bras d'une étreinte émue.

— « Bonsoir, marraine, » dit-elle d'une voix simple en passant près de sa belle-mère.

— ce Voilà, » s'écria Yvonne, « qui dépasse tout ce qu'on peut imaginer I Est-ce que je rêve?... Mais, 3> insista-t-elle, ce mon ami, demandez-lui au moins où elle va.

— Elle suit son cœur, » dit M. de Lugan.

I E l'hôtel de Lugan à la rue des Belles Feuilles, le trajet n'est pas long. Il parut à Georgette interminable.

C'est la proportion des vibrations nerveuses à la durée qui nous donne la notion du temps. Un homme qui perd connaissance» instantanément, sous la violence d'une commotion électrique, affirme en revenant à lui qu'il a souffert une heure avant de s'évanouir. La rapidité inouïe de ses sensations, en accumulant dans une fraction de seconde les réactions giénéralement réparties en une heure, a déterminé dans son cerveau cette équivalence. Les jours n'ont pas de durée fixe : ce sont les pulsations de notre vie nerveuse qui les mesurent, les faisant tantôt vides et légers

comme des bulles de savon, tantôt lourds et pleins comme d'inépuisables coupes de douleur ou de joie.

Dans ce magnifique soir d'été, Georgette, assise au fond de la voiture découverte, délirait intérieurement de bonheur. Pierre lui était rendu^!... Elle oubliait les semaines de doute, les larmes versées, la brûlure de la trahison. Une seule pensée : il la croyait perdue pour lui, il souffrait. Elle ne pouvait tolérer la représentation de cette souffrance qui, cependant, l'inondait d'une indicible félicité. Les mots de son père : « C'a été comme un coup de massue... Il m'en a fait mal I j> la ravissaient en lui déchirant le cœur. Cette angoisse délicieuse l'accablait d'une façon presque insoutenable. Elle haletait; des soubresauts la parcouraient toute. Des larmes qu'elle ne sentait pas lui coulaient sur les joues, tandis qu'elle riait en balbutiant des mots. Ses mains s'ouvraient et se fermaient alternativement, ou se portaient à sa poitrine, et elle poussait un grand soupir.

Soudain, la voiture s'arrêta. Voici la maison. La porte cochère, avec sa girandole de gaz allumée, était encore ouverte. Georgette s'élança.

Elle passa devant la loge sans remarquer les bras stupéfaits que leva la concierge. Elle tourna dans le vestibule, gravit l'escalier. Oh! les dessins du tapis, la courbe de la rampe... Ohl la grande cage de silence, dans laquelle jadis elle

s'était arrêtée, détaillante de mélancolie, d'incertitude!... Départ atroce, dont le souvenir la traverse comme un élancement. Même en l'extase du retour, elle comprend que les blessures trop profondes laissent une trace toujours saignante dans notre chair.

Elle franchit les paliers, reconnaît les hautes portes muettes et toutes pareilles sur la diversité des existences. Mais voici la sienne. Son cœur en tumulte lui permettra-t-il d'aller jusqu'au bout? Elle est forcée de s*appuyer au mur. Que devîendra-t-elle si Pierre n'est pas à la maison?... Elle l'attendra, voilà tout... Elle l'attendra jusqu'à ce qu'il rentre.

Elle a sa clef Elle ouvre. Dans le vestibule, elle aperçoit le chapeau, la canne de son mari. Ah ! sans doute il est là. Personne ne paraît ; les bonnes sont montées dans leurs chambres. Georgette va droit au cabinet de travail. Sa main tremble sur le bouton de la porte... Allons, un suprême effort... Elle pousse le battant...

Pierre est assis devant son bureau.

Au bruit, il a levé la tête, sans lâcher sa plume, (car il écrivait), et il regarde, clignotant, au delà du cercle lumineux de sa lampe. Qui le dérange ainsi sans frapper? Probablement l'étourderie d'une domestique.

D'une voix un peu rude :

— a Qui va là?...

— Pierre... c'est moi... 7>

Il se lève avec un grand cri :

— «Georgettel... »

Elle esc dans ses bras. Elle sanglote, elle rit, elle veut dire... Puis, soudain, toute la chambre tourne... Elle se cramponne à l'épaule de Pierre, et elle se sent soutenue avec une force tendre... Mais c'est trop d'émotion, une trop écrasante félicité... Georgette se trouve mal. Elle croit expirer de joie, regrettant de mourir quand Pierre allait l'aimer encore, et sans même qu'elle ait eu le temps de lui donner ses lèvres.

Ce fut un évanouissement très court. Son jeune sang joyeux, qui bondissait en elle, prit vite le rythme régulier du bonheur. Quand elle rouvrit les yeux, elle se vit assise sur le divan, son mari à genoux devant elle.

— « Oh! pardon, pardon!... » lui disait-il.

— a Tais-toi, mon amour, tais-toi... Voilà un mot que je ne veux pas entendre.

— Je te le dirai cependant toute ma vie.

— Non, non ! dis plutôt que tu m'aimes.

— Je t'adore!... »

Leurs bouches se joignirent, puis, bientôt, se quittèrent. Car, dans ce premier instant de repossessîon mutuelle, ils avaient moins soif de baisers que de paroles et de regards. Leurs âmes voulaient s'étreindre avant leurs corps. Leurs yeux s'émerveillaient dans une contemplation sans lassitude.

— « C'est bien toi... c'est bien toi!...

— Oui, c'est nous deux, ensemble, pour toujours!... >

Pierre murmura :

— « Sais-tu ce que j'écrivais quand tu es entrée, comme une apparition de pitié, de pardon, de salut... ma Georgette, ma femme chérie? j>

Elle fît signe que non, trop baignée de larmes heureuses pour pouvoir en ce moment parler.

— « Viens, regarde. »

Il la prit à la taille, l'amena vers son bureau. La jeune femme vit une lettre commencée.

EUelut:

« Georgette, ma Georgette bien aimée 1

« Je meurs de t' avoir perdue.,. C'est toi, toi seule que /aime!... J'ai mérité que tu me prives à Jamais de ta tendresse, mais Je ne puis plus vivre en sachant qu'un autre... »

Georgette saisit le papier. Elle Tappuya contre ses lèvres, les yeux levés vers son mari avec une expression indicible*

Enfin elle dit :

— <L Quand je mourrai, tu mettras ce billet avec moi, dans mon cercueil.

— Pourquoi parles-tu de cela, mon aimée?

— Parce que, si Dieu me fait choisir ma part de paradis, je lui demanderai de me laisser con-

templer toujours ces lignes, et de me faire vivre cette minute durant l'éternité. i>

O Georgette, sublime amoureuse! de telles minutes ne peuvent être éternelles. Mais il suffit qu'elles existent. Elles absolvent la Nature de ses incompréhensibles cruautés. Elles représentent le Bonheur, qui fait accepter le destin.

Pour que de temps k autre, l'espace d'un éclair, cette merveille d'émotion fasse vibrer la sensibilité de certains êtres, ce n'est pas trop de toutes les ébauches douloureuses, de tous les tâtonnements lamentables, de tous les pleurs, de toutes les agonies, de toutes les effroyables angoisses. C'est le désir d'une ivresse aussi complète, c'est la soif d'un frisson surhumain à travers la pensée, le cœur et la chair, qui fait se ruer les générations vers l'avenir, et qui soutient la vie consciente sur le gouffre de l'Inconnu,

Paris. — Imprimerie A. Le m erre, 6, rue des Bergers.

LIBRAIRIE ALPHOKSE LEMERRE

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