Comédies bourgeoises
(Henriette est occupée à renouveler Teau des carafes contenant des fleurs ; Laurent promène son plumeau sur les meubles.)
HENRIETTE. — Voilà bien encore des idées
* Bourgeois, épicier, dans le langage artistique, les gens étrangers aux arts. {Xouveati dictionnaire de "Académie.)
COMÉDIES DOlRCKOlStS. 1
comme madame on a toujours ; esl-ce qu'elle ne va pas faire faire son portrait, à présent! LAURENT. — Pas possible?
HENRIETTE. — MOH DiCU, Si.
LWRENT. — Elle ne s'est donc jamais regardée dans un miroir, la pauvre femme?
HENRIETTE. — Vous savcz bicn qu'elle fait un mystère de tout ; ça n'empêche pas que nous finissons toujours par tout savoir. Hier encore, elle m'a envoyé à trois fois chez sa couturière, et tout ça dans la matinée, que je ne sais en vérité pas comment que madame Pinson ne l'envoie pas promener trente-six fois par jour.
LAi'RENT. — Allez, si cllc ne le fait pas, c'est qu'elle y trouve son compte.
HENRIETTE. — Ça n'empcchc pas qu'elle est tout de même bien heureuse que son lionime gagne autant d'argent comme il en gagne, pour lui satisfaire comme ça toutes ses lubies.
LAiRENT. — Le fait est qu'il est aussi par trop lion enfant.
HENRIETTE. — Cc u'cst pas eucorc qui soye trop bon enfant; c'est seulement parce qu'on sait bien le prendre, voilà tout.
^A^jRE^T. — Aussi, je m'entends quand je dis qu'il est par trop bon enfant; je ne prétends pas (lire par là qu'il le soyo trop avec les domestiques, bien du contraire; n'y a qu'à voir avec Dominique,
•lu'il est toujours fourré dans son écurie : aussi ça vous Tamuse Dominique, ça fait peur.
Hi:.\RiETTE. ~ Pourquoi aussi que c'I'inibéciic de Dominique souffre ça? Pendant un temps, madame avait aussi la belle habitude de descendre à la cuisine; qu'est-ce qu'a fait Françoise (elle s'appelait Françoise, celle cuisinière-là), qu'esl-ce qu'elle te lui a fait? Un beau malin, elle le lui a renversé toute une cafetière d'eau bouillante sur les jambes. Elle n'a pas demandé son reste ; aussi, depuis ce jour-là, elle ne s'est plus souciée d'y descendre, à la cuisine.
LAURENT. — Moi, ce que je n'aime pas, c'est qu'elle veut toujours commander; dans tous les services que je suis été, madame n'a jamais commandé aux domestiques; toujours monsieur.
flESRiETTE. — Moi, je ne tiens à y rester que parce qu'il y a déjà longtemps que j'y suis; sans ça... Tenez, par exemple, quelqu'un ici qui n'est pas tourmentant, c'est M. Arlliur, le fils aîné.
LAUREM. — Vous, VOUS avez peut-être vos raisons pour ne pas le trouver tourmentant; je le trouve fièrement tourmentant, moi.
nESRiETTE. — Je ne sais pas ce que vous prétendez dire par là, vous, que j'ai peut-être mes raisons; il n'y a pas de raisons à ça.
LAiREST. — G'que j'vous en dis, moi. c'est seulement pour dire.
HENRIETTE. — Oui, je sajs bien que c'est seulement pour dire... Je vous connais, allez. Si je disais aussi, pour dire, que la nièce au portier a aussi ses raisons pour ne pas vous trouvertourmenlanl, quand vous restez des pleines soirées dans la loge vos jours de sortie, et que vous avez bien soin de vous cacher quand on demande le cordon. Faut être un peu pour les autres ce qu'on veut qu'on soye pour soi.
LAURENT. — D'abord, il est à la connaissance de tout le monde que, si je la fréquente, c'est pour le bon motif.
HENRIETTE. — Laissez-moi donc avec votre bon motif! avec ça que je n'sais peut-être pas que vous êtes marié dans votre pays?
LAURE?(T. — Moi marie? si on peut dire...
HEîSRiETTE. — 11 uc faudrait pas rougir comme vous rougissez jusque dans le blanc des yeux, pour me faire croire le contrafre.
LAURENT. — Est-ce quc je rougis?
HENRIETTE. — Non, c'cst moi qui s'irompe.
LAURENT. — Vous, VOUS n'êtcs qu'une mauvaise langue.
HENRIETTE. — La vôtrc cst pcut-êlrc bonne aussi. Si vous croyez que je yous céderai jamais, VOUS attendrez longtemps. {On entend la voix de M. Didard.) Tenez, remerciez le bon Dieu, voilà le bourgeois qui vous appelle; c'est une bonne occa-
sion pour vous en aller. {Laurenl la toise,hausse les cpaules et sort.)